Aidons les aidants. Proteste n Décembre 2011

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1 Aidons les aidants Généralement, c est la relation entre l aidant et l aidé qui retient le plus l attention. Alors pourquoi se poser la question de l accompagnement des aidants? Qui sont les aidants? A l instar des personnes en difficulté, les aidants, eux aussi, peuvent se trouver en situation de demander de l aide : souffrance, fatigue, inquiétude, doute, impuissance, surmenage Une aide qui peut déranger car elle interroge le savoir-faire de l aidant, alors que les formations et stages sont axés sur son savoir. Une aide qui concerne l ensemble des intervenants, qu ils soient salariés ou bénévoles, institutionnels ou extra-institutionnels (familles, amis, etc.), auprès de personnes souffrantes ou exclues. Une aide qui s avère primordiale tant les aidants bénévoles et familiaux se trouvent en première ligne face à un proche malade ou en situation d exclusion. Enfin, une aide qui a de l avenir tant la dégradation de la situation sociale «pressurise» les intervenants sociaux, médico-sociaux et sanitaires. Dossier n Décembre Reproduction autorisée sous réserve d un accord formel de la Fédération 9

2 Un accompagne ment mal accepté Aidants et structures d insertion accompagnent des personnes en difficulté mais, fait paradoxal, ces mêmes acteurs résistent le plus souvent à leur propre accompagnement, pensant ne pas avoir de difficultés. Est-ce un mal français? Le savoir théorique permet-il de s exonérer d une remise à jour des savoirs pratiques? I Par Edith Tartar Goddet et Nicolas Derobert Mise en forme de la réflexion du comité de rédaction de Proteste ci, le terme «aidants» recouvre les aidants familiaux, les salariés et les bénévoles qui interviennent dans les institutions, structures ou associations. L accompagnement des aidants est à la fois un dispositif, une démarche de la part des aidants pour rejoindre ce dispositif et un travail psychique personnel. Cet accompagnement permet aux aidants de déposer le ressenti qui peut être suscité par l engagement auprès des personnes en difficulté : souffrance, inquiétude, doute Il implique aussi une remise en question de leurs manières de faire et d être auprès d eux. Il se distingue nettement des formations ou stages qui ont pour fonction d apprendre ou d actualiser les connaissances dans le champ du savoir. Notre propos ici ne concerne pas ces démarches formatives. Un besoin objectif et subjectif Ce besoin a une dimension objective qui se décline de multiples manières. Il permet d acquérir des savoir-faire et des savoir-être qui sont rarement enseignés dans les cursus de la formation initiale. Il est l occasion de repenser à la fois ses pratiques d accompagnement et les manières de les réaliser car les publics aidés changent ainsi que leurs prises en charge. Le travail psychique accompli au cours de cet accompagnement permet à l aidant de réfléchir sur ce qu il vit, de mettre à jour ses émotions et de diminuer ainsi certaines réactions inadéquates, comme les réactions en miroir ou la compassion «incarcérante» qui prive l aidé de toute reconnaissance de son autonomie. Ce besoin d accompagnement a aussi une dimension subjective, car il va s élaborer au fur et à mesure du travail auprès de l aidé. Le désir de l aidant d être accompagné va ainsi s appuyer sur les «manques» ressentis au cours de ce travail, qui s expriment à travers les difficultés éprouvées, le sentiment de solitude, des interrogations qui le déstabilisent Un accompagnement difficilement reconnu Dans d autres pays européens, l accompagnement des aidants est un sujet très légitime qui bénéficie de moyens financiers et dans lequel les structures et les individus s impliquent. Mais en France, ce dispositif ne va pas de soi. Il est peu proposé, peu fréquenté et donc peu développé. Et lorsqu il existe, il est régulièrement disqualifié par certains : personnels de direction des structures, ou professionnels qui n y participent pas, ou aidants eux-mêmes et cela malgré les difficultés qu ils rencontrent avec les aidés. Nous interrogerons donc ici les résistances individuelles, col- lectives voire institutionnelles à s inscrire et à inscrire les aidants dans cette démarche d accompagnement pour leur propre compte. Elles sont liées à des représentations mentales1 ou sociales particulières. Savoir n est pas suffisant La culture française, à travers l école notamment, est centrée de manière assez exclusive sur l acquisition des connaissances, la démarche objective et rationnelle. Elle manque d intérêt pour la démarche pragmatique, le témoignage particulier. Elle craint la subjectivité. Elle est particulièrement mal à l aise face aux discours que l on ne peut évaluer en termes quantitatifs ou mesurables. En conséquence, non seulement elle ne transmet pas les savoirs pratiques (savoir être et savoir faire, compétences) dans les cursus de formation, mais elle fait croire qu il suffit de savoir pour réussir à faire2. Elle confond aussi «ce qui est» avec «ce qui devrait être» et ne prend pas en compte ce qui se passe dans le réel. difficulté avec un patient, je passe pour un incapable. Ce sont des choses dont il ne faut pas parler.» Lorsque les responsables des structures partagent ces positions indifférentes ou hostiles à l égard des «savoirs pratiques», ils produisent des violences symboliques envers les personnes et les personnels de leurs établissements. La non prise en compte des besoins des aidants se traduit par la non écoute de leurs appels à l aide, la lenteur à mettre en place des dispositifs de soutien, le refus de les financer Alors comment sortir du regard exclusif sur les savoirs pour faire tenir ensemble savoirs, savoirêtre et savoir-faire et prendre ainsi en compte les relations entre personnes? Changer les représentations Dans les structures médicosociales, éducatives (etc.), il y a souvent parmi les personnels salariés et bénévoles des personnes déjà sensibilisées à la question de l accompagnement des aidants. Ces personnes peuvent tenter de sensibiliser les résistants ou les réfractaires à condition d agir par petites touches, d accepter d avancer à petits pas, et d ouvrir des pistes au jour le jour. L objectif ici est de rassurer les personnes indifférentes ou hostiles en les aidant à se construire des représentations adéquates de la relation car elle s apprend sur le terrain par essais successifs réussites/erreurs. Elle s ajuste donc aux contextes et aux personnes. Ces représentations permettent de différencier aussi des notions souvent confondues : l erreur se distingue de la faute, «chacun ayant le droit à l erreur» ; la personne se distingue de ses actes ; la responsabilité (répondre de ses actes) se distingue de la culpabilité, etc. Promouvoir la coopération Une autre résistance au besoin d accompagnement des aidants vient du principe de l émulation par la compétition. L école française par exemple, comme bon nombre de lieux de formation, entretient encore ce principe et les élèves travaillent le plus souvent les uns à côté des autres ou les uns contre les autres. Les enseignants, seuls maîtres à bord dans leurs classes, travaillent encore en solitaires, les uns sans les autres, plutôt que de manière solidaire, les uns avec les autres. Or le prin- Ne pas taire les difficultés relationnelles Les personnes qui adhèrent à ces représentations ne s intéressent pas à la relation ou dénigrent le rôle et l importance du lien symbolique à créer et à faire vivre entre l aidant et l aidé, afin de mieux accompagner ce der- 10 nier. Leur désintérêt s exprime de manière concrète à travers des idées fausses et des positions culpabilisantes qui sont productrices de souffrances pour les aidants. Ces structures et ces personnes sont convaincues que la relation ne s apprend pas, ne se travaille pas, mais est du registre du don, du talent particulier que l on a ou que l on n a pas. Bien plus, elles font croire aux aidants que leurs difficultés relationnelles sont liées à leur incompétence professionnelle ou bénévole. Ces discours explicites ou implicites produisent des effets désastreux. Ils conduisent les personnes à taire leurs difficultés, à souffrir dans la solitude, à l instar de ce soignant qui formulait ainsi son malaise : «dans l équipe, si je dis que je suis en 11

3 cipe même de l accompagnement des aidants s inscrit dans une démarche de coopération, d aide, de soutien, de mutualisation des expériences, de collaboration. Alors comment se positionner paisiblement avec les autres et à leurs côtés lorsque l on a toujours appris à fonctionner sans eux, contre eux ou au-dessus d eux? Personne n est auto-suffisant Les structures qui jouent la compétition ont tendance à se penser comme autosuffisantes, indépendantes les unes des autres ou meilleures que les autres. Elles n arrivent pas à s organiser en réseaux ou en partenariat avec des structures équivalentes. En interne, elles ne peuvent penser les relations entre personnes de manière horizontale quand leur mode de fonctionnement est essentiellement hiérarchique. Elles redoutent les lieux de parole libre où peut s exprimer une certaine contestation de la part des personnes. Elles craignent les regards extérieurs et ont du mal à confier l animation des groupes de parole à des professionnels hors structures. Eviter la «toute puissance» Dans leur rapport à la structure ou à l association, les professionnels et bénévoles qui fonctionnent dans le registre de la compétition s installent dans des attitudes d opposition, de critique systématique à l égard des obligations ou discours émanant de la structure. Ces personnes sont animées intérieurement par un sentiment de quasi «toute puissance» qui les conduit à se penser comme seules capables, auto-suffisantes, militantes sans limites, sauveurs ou en capacité de déplacer toutes seules des montagnes. A l inverse, ou lorsque le sentiment de toute puissance a été mis en échec, ces personnes se réfugient «dans une totale impuissance» qui se traduit par des attitudes de passivité, un certain immobilisme ou une résistance à toute forme de changement, un sentiment d abandon ou une position de victime. S exposer au regard des pairs Lorsque les relations entre collègues sont basées sur la compétition, il est difficile pour l aidant de s exposer au regard de ses pairs dans le cadre des groupes d aide. Il a peur d être jugé et mal jugé par les autres, de perdre la face, de se dévoiler ou de se risquer sur un «terrain» (expression de relations, de ressentis ) qu il ne maîtrise pas. Lorsqu ils sont présents dans les groupes d analyse de pratique ou de parole, ces aidants restent sur la défensive, participent peu et ont la critique facile à l égard des autres. Ce sont eux qui refusent l accompagnement mutuel entre aidants lorsqu il est proposé ou l accompagnement animé par un collègue. Ce sont eux aussi (en général, ils sont professionnels salariés) qui refusent la présence de bénévoles ou d aidants familiaux dans les groupes d aide aux aidants. Ils ne perçoivent pas les non-professionnels comme des égaux et ne veulent pas échanger avec eux ou parler devant eux. Respecter l aidé A se vivre en compétition avec les autres, l aidant peut se sentir au-dessus des personnes qu il aide. Comme il possède le savoir, il se perçoit comme plus compétent que l aidé. Il peut ainsi avoir tendance à penser à la place de l aidé, lui donner des conseils, le guider, lui dire ce qu il faut faire ou ne pas faire. L aidant perd alors toute distance psychique, pourtant indispensable à la relation. Il peut par exemple se fondre ou se confondre avec l aidé en ressentant les difficultés de l aidé comme ses propres difficultés. Il peut aussi installer l aidé dans une position de dépen- dance affective à son égard Pistes d amélioration Des solutions ou des réponses sont possibles pour tenter de développer l esprit d équipe et les relations de complémentarité et d échanges entre aidants. Elles s appuient bien évidemment sur un désir de changement et d amélioration des relations horizontales. Elles se concrétisent dans la mise en place de groupes d analyse des pratiques pour mutualiser des expériences, mais aussi dans des activités plus corporelles et relationnelles. Elles consistent à faire agir ensemble des personnes supposées travailler ensemble plutôt qu à les mettre seulement autour d une table pour se former et parler. Des actions ponctuelles, comme les jeux coopératifs3, peuvent améliorer de façon significative des relations entre les personnes. Prendre soin de soi pour pouvoir ensuite prendre soin des autres est une représentation mentale et sociale à construire en soi pour que l accompagnement des aidants devienne un jour un dispositif et une démarche légitime pour tous (responsables de structures, professionnels, aidants, aidés). Les notions de «bien traitance», de «mieux vivre ensemble» et la mise en échec des violences symboliques qui instrumentalisent l humain peuvent contribuer à lever progressivement les résistances aux besoins d accompagnement des aidants. 1 - Les représentations sont des images (visuelles, sonores, etc.) construites dans le psychisme au fur et à mesure des expériences de vie de chacun. Elles sont véhiculées par l environnement familial mais aussi et très largement par l espace social. 2 - Cette représentation sociale est particulièrement visible dans le champ juridique. Une locution affirme en effet qu il suffit de connaître la loi pour la mettre en pratique. 3 - De nombreux jeux coopératifs (corporels et jeux de règles) sont disponibles sur le site 12 Aider les familles à accompagner leurs aînés À l établissement d hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) de Bormes-les-Mimosas, la Fondation de l Armée du Salut a mis en place différentes activités, tant pour faciliter l échange entre aidants que pour permettre un nouveau lien entre le résidant et sa famille. Celles-ci sont dispensées par le personnel de la structure. L es aidants, membres des familles des résidants, se retrouvent régulièrement au «café des aidants» pour partager leurs ressentis, leurs sentiments, leurs difficultés, pour rompre leur solitude et témoigner de leur expérience. Cette proposition est aussi un moyen pour eux de retrouver l énergie nécessaire pour poursuivre l accompagnement de la personne âgée dépendante. Créer des liens entre aidants et aidés Pour prendre soin d eux, les aidants ainsi que les résidants ont la possibilité de bénéficier de séances de sophrologie. Dans une même idée de détente est organisé une fois par mois un atelier de réflexologie plantaire. Celui-ci regroupe les personnes âgées et leurs familles. Les aidants y apprennent quelques mouvements pour pouvoir ensuite les reproduire sur la personne âgée dépendante de leur famille, et ainsi entretenir avec elle un lien autre que la parole, qui est parfois devenue difficile voir inexistante pour les plus dépendantes. Outils pour accompagner les aidants familiaux Un référentiel des aidants est en cours de conception pour guider les familles et les aider à organiser quelques animations, afin qu elles sachent comment «bien faire». Il est important pour elles d être soutenues dans la mise en forme de ces animations, afin que tout le monde puisse y trouver sa place, mais aussi pour évi- 13 ter toute intervention mal à propos. Par ailleurs, un annuaire des aidants est à leur disposition. Cet outil permet aux familles des personnes âgées nouvellement arrivées dans la structure de dialoguer avec des aidants ayant vécu une situation similaire auparavant, et ayant aussi une plus grande expérience de l accompagnement et de tout ce que celuici implique comme investissement personnel. Ce dialogue est aussi un moyen pour les nouveaux aidants de pouvoir poser certaines questions plus personnelles, parfois difficilement abordables avec les professionnels de la structure. Ouvrir la structure vers l extérieur Suite à la journée des aidants du 6 octobre 2011, une nouvelle dynamique a été imaginée afin d améliorer encore la qualité d aide proposée aux aidants, ainsi que celle de l accueil des nouveaux résidants. Ce projet, visant par exemple à faciliter au maximum l insertion des familles dans le groupe déjà constitué des aidants, sera mis en place durant l année La volonté d une plus grande ouverture de la structure vers l extérieur y est aussi présente. Sylvie Dupont Directrice d EHPAD FADS

4 Aider les familles et amis de malades psychiques Lutter contre la souffrance des «accueillants» Nicolas Derobert Lorsqu un enfant ou un proche est atteint de troubles psychiques, la famille et l entourage se trouvent souvent en première ligne. Devant les difficultés de la maladie et ses conséquences multiples, ces aidants éprouvent le besoin d être guidés dans leurs démarches. Isabelle Debiasi, assistante sociale au siège de l Unafam, nous explique son rôle et celui de sa structure vis-à-vis de ces personnes. En amont, pendant et après une phase d hospitalisation ou de prise en charge en institution, la famille revêt une importance majeure dans l accompagnement des siens ayant des troubles psychiques. La prise en charge des malades psychiques et sa continuité dépendent donc de la qualité de l aide procurée à leurs familles et amis proches. L Unafam, un lien entre les familles de malades psychiques «C est de cette prise de conscience que des familles d enfants atteints de troubles psychiques se sont rassemblées et ont créé l Unafam (Association de familles et d amis de malades psychiques) il y a une cinquantaine d années, avec le soutien de quelques médecins psychiatres» explique l assistante sociale Isabelle Debiasi. Au siège de l association, une assistante sociale, un médecin psychiatre, un avocat bénévole et un service «écoute famille» répondent aux demandes d accompagnement des aidants. Elles sont très variées : informations sur l accès aux droits sociaux du malade, sur l attitude à avoir face aux troubles psychiques du proche en question, etc. «Avant tout, il s agit de soutenir et de rassurer les proches». De multiples besoins «Comment peut-on accompagner son proche atteint de troubles psychiques qui n est plus en capacité de discerner ce qui le protège ou de consentir à la nécessité d une prise de charge? Où est sa liberté de choix?», telles sont les questions fréquemment posées au médecin psychiatre, dont les conseils visent à aider les familles à avoir une attitude adaptée mais qui en aucun cas ne valent prescription sur l état de santé du proche. L assistante sociale intervient sur des questions pratiques : «Comment solliciter l AAH? Comment trouver un emploi adapté pour mon enfant handicapé? Que faire lorsqu il y a des problèmes de voisinage? Quelle prévoyance mettre en place?». Au nombre des inquiétudes les plus souvent exprimées, elle souligne que «les parents sont très préoccupés par ce qui adviendra de leur enfant malade après leur mort». L accompagnement des aidants ne s arrête pas là. Dans toute la France des délégations locales gérées par des familles bénévoles accueillent d autres familles en prise avec les mêmes difficultés. Appuyées par le service «écoute famille», composé de psychologues, les délégations mettent en place des groupes de parole et des formations à l intention des familles et des intervenants. Rompre la solitude des aidants Pour Isabelle, toutes ces actions visent à rompre la solitude des familles et amis de malades psychiques, leur faire prendre de la distance, car «le proche malade ne bougera pas si la famille ne bouge pas». Cela passe par un accompagnement à la réflexion sur l attitude juste à adopter en fonction de chaque cas particulier : comment protéger sans trop materner ; aider tout en assurant l autonomie du malade; prévenir une «rechute» en prenant en compte la liberté du malade, etc. Combler un vide institutionnel Cet accompagnement permet en outre de combler un vide institutionnel dans l offre de soins psychiatriques en France. «Les parents restent, les professionnels changent» rappelle-t-elle. De plus, l alternative entre l enfermement et la totale liberté de se soigner ou non, ouvre un espace angoissant pour les familles. Ainsi l entourage du proche fragilisé peut, avec l aide de psychiatres qui acceptent de travailler avec les familles, le soutenir dans la prise de conscience de sa maladie. Il est aussi important que les tutelles connaissent les conséquences sociales induites par la maladie, dont le risque de la perte des droits sociaux. Cet accompagnement peut ainsi réduire la volatilité de la prise en charge (sociale et médicale) en participant à une continuité des soins. Conséquence du durcissement de la politique migratoire, la situation sociale des étrangers s est considérablement dégradée ces dernières années, entre la banalisation de l enfermement et la vie clandestine et cachée de familles demandeuses d asile à la rue. Comment le personnel salarié et bénévole de La Cimade peut-il tenir devant une telle détresse humaine? Martine Bertin, co-animatrice du pôle «Vie associative» de cette association de défense des étrangers, ancienne membre du Comité d hygiène, de sécurité, et des conditions de travail (CHSCT), nous livre les réflexions et les actions de La Cimade pour mieux accompagner ses membres. En 2008, un mois avant l incendie du centre de rétention administrative de Vincennes, le personnel de La Cimade intervenant dans ce centre alerte le siège de l association sur la dégradation de la situation de ces étrangers en instance d expulsion, de leurs propres conditions de travail et sur les risques psychosociaux qui en découlent. Il envisage même d exercer son droit de retrait. «La question se posait alors de savoir comment l accompagner pour tenir le coup» explique Martine Bertin, à l époque membre du CHSCT de La Cimade. Lutter contre la souffrance au travail Suite à cette alerte, le CHSCT a diligenté les services d un cabinet d expertise pour établir un diagnostic de l état de la souffrance au travail et formuler des préconisations. Le rapport de ce cabinet conclut à des risques psychosociaux graves encourus par les équipes salariées et bénévoles présentes dans les lieux de privation de liberté. S ensuit la mise en place d un accompagnement des «accueillants» de La Cimade. Des groupes de parole sont institués. «Même si tous les membres du personnel n y participent pas, la démarche étant volontaire, ceux qui ont choisi d en bénéficier y sont fortement attachés» précise Martine. Mais la réflexion du CHSCT ne s est pas arrêtée là, ouvrant cet accompagnement à l ensemble des bénévoles et salariés de La Cimade, présents dans les centres de rétention mais également dans les prisons et les permanences d accueil pour demandeurs d asile ou pour femmes étrangères victimes de violence. Ce qui préoccupe est l isolement des personnes, couplé à la situation de détresse des étrangers. Par ailleurs, La Cimade compte quelques intervenants dans des zones lointaines et difficiles, comme en Guyane et à Mayotte. Elle leur propose une assistance psychologique par téléphone. Introduire de la distance De manière générale, pour Martine Bertin, l accompagnement des accueillants de La Cimade est d autant plus nécessaire que, dans cette organisation, militantisme et action salariale sont étroitement liés. Comment introduire de la distance? Comment ne pas «plonger» avec et pour ceux que l on accompagne? «Ces questions pour éviter deux écueils, confie-t-elle : la culpabilisation individuelle et la déresponsabilisation des pouvoirs publics». Elles se posent notamment lorsqu une permanence est confrontée aux difficultés pour les étrangers de trouver un logement. «L accompagnement des accueillants doit permettre de collectiviser ce qui peut être ressenti comme un échec personnel et individuel». Structurer l accompagnement des accueillants Pour aller plus loin, La Cimade a récemment lancé un audit auprès des groupes locaux pour inventorier les pratiques d accompagnement des accueillants. Il a permis d identifier de nombreuses actions allant dans ce sens dans toute la France, parmi lesquelles le programme «Psymade» à Montpellier, un accueil structuré des bénévoles à Lille, des groupes de parole à Clermont Ferrand et à Strasbourg, des groupes d analyse des pratiques avec intervention d un psychologue bénévole à Dijon, une formation à la gestion du stress dans le Tarn, etc. Martine résume : «Ça bruisse partout. Cela montre l étendue des besoins!». Pour restituer et diffuser ces bonnes pratiques, le pôle «Vie associative» de La Cimade organise prochainement une première journée nationale sur cette thématique pour voir comment l accompagnement des personnes en situation d accueil peut être mieux pris en compte et soutenu nationalement

5 La supervision dans un service de prévention spécialisée Comment sont soutenus les éducateurs de rue dans les villes d Aubervilliers et de Pantin? L association À travers La Ville (ALV), présidée par le pasteur Corinne Akli, a tenu à mettre à disposition de ses salariés une supervision effectuée par un psychosociologue expérimenté. Christine Villard Trésorière d ALV I l intervient à raison de huit fois deux heures dans l année pour l ensemble des équipes, réunies en petits groupes sans les chefs de service. Cette supervision, telle qu elle est pratiquée actuellement, a été mise en place il y a trois ans. Auparavant, d autres formes avaient été tentées avec plus ou moins de succès. Récemment, à la demande de quelques salariés, une conseillère d administration, psychologue professionnelle en charge du suivi de cette activité, a proposé une rencontre informelle pour faire un bilan. Les éducateurs spécialisés ont pu exprimer leurs remarques, leurs attentes. Un espace de parole indispensable Au cours de l année 2011, année rendue difficile par le départ du directeur en fonction depuis dix ans et remplacé par un nouveau, la supervision a été un espace de parole indispensable pour les équipes. Ce temps de rencontre, contractualisé, doit aborder les questions «cliniques», avec une approche de type psychanalytique. Il s agit de revenir sur les accompagnements lourds. En effet, il a permis, grâce à l attention de l intervenant, l écoute des souffrances des salariés face à la déstabilisation institutionnelle. Pendant ces derniers mois, les équipes ont été guidées dans le «deuil» à vivre face à ce départ ainsi que dans l adaptation au changement. Elles cherchent également une médiation pour résoudre les conflits au sein des équipes ou avec les cadres. Mais la supervision a-t-elle cette vocation? Il ne faudrait pas délégitimer les cadres. Les questions concernant les publics accompagnés par les éducateurs ont du coup été un peu écartées ces derniers temps. Le superviseur et les éducateurs sentent qu il est désormais temps de revenir sur l approfon- dissement des situations extrêmement difficiles des quartiers. Ils souhaitent notamment réfléchir à la violence sociale vécue par ces adolescents et jeunes adultes sans hébergement. Des mamans trop jeunes atterrissent parfois dans les locaux d ALV pour chauffer un biberon avant d obtenir le paiement de quelques nuits d hôtel La supervision est financée par le département de Seine-SaintDenis qui prend en charge le fonctionnement de l éducation spécialisée de manière globale. Les éducateurs apprécieraient des séances plus nombreuses, mais le budget restreint ne le permet pas. Témoignages La supervision d une équipe de conseillers Crise de valeurs? Crise de société? Crise de la structure familiale? Les conseillers de l association «Le Bac»*, dont je fais partie, rencontrent des situations de souffrance qui semblent se multiplier et s aggraver, en mobilisant toutes leurs ressources d écoute et d empathie. Pour les aider à y faire face, depuis une petite dizaine d années, l association leur propose une séance mensuelle de supervision avec un psychologue expérimenté. C ette supervision a lieu dans un cadre précis. Elle engage chacun à des échanges sans jugement et à une écoute mutuelle et active, en respectant le temps de parole de l autre. Le superviseur est forcément une personne qui ne fait pas partie de l équipe. Par son expérience, sa réflexion et sa capacité de gérer ses propres émotions, il peut calmer le jeu lorsque les émotions des conseillers remontent à la surface et aider chacun à prendre la distance nécessaire. À chaque séance, à tour de rôle, les conseillers présentent une situation. En partant toujours de la demande initiale du client, ils exposent au groupe le contexte et expliquent ce qui leur pose problème. Ils reçoivent, en retour, des pistes pour leur travail avec le client. En effet, la démarche dépasse la simple analyse des pratiques, car l équipe est appelée à s impliquer et à se positionner, en réagissant à la problématique exposée et en ouvrant des hypothèses de travail pour les autres. En prime, il y a toujours un apport du superviseur, qui permet à chacun de mieux reconnaître une pathologie et d approfondir ses connaissances. Parler, c est mettre une distance salutaire Personnellement, je suis stimulée dans ma pratique, car la supervision me renvoie souvent à un travail personnel sur moi (éventuellement avec un autre professionnel) et m encourage à m ouvrir à de nouveaux savoirs. Mes collègues corrigent mon regard lorsqu un client vient me «chercher» dans ma propre insécurité, ou confirment mes intuitions et m autorisent à les suivre. Ils m aident à identifier et à reconnaître mes propres limites, ainsi qu à repérer mes mécanismes de défense. De plus, je me sens soutenue et portée par mes collègues dans des situations lourdes. Parler, c est clarifier sa pensée, se séparer de la situation, mettre une distance salutaire. Exigence d honnêteté et d humilité La supervision est un espace de sécurité et de confi- 16 dentialité pour l équipe, comportant cependant des exigences. La démarche est fructueuse dans la mesure où nous avons investi dans les relations (les repas d équipe mensuels) et bâti la confiance. Elle exige, en effet, de l honnêteté et l humilité de la part de chacun, et la volonté de progresser ensemble. Je dois reconnaître que j ai besoin du regard de mes collègues sur mes suivis. En contrepartie, ils parent aux risques de l isolement, et viennent enrichir mon savoir et mon savoir-faire, afin d améliorer mon savoir-être face au client. Chacun est enrichi par les différences des autres : différences de sexe, de personnalité, de formations reçues, d outils mis en œuvre et d expérience acquise. Les défis d un conseiller sont nombreux, et sa charge est souvent lourde. Si la supervision n existait pas au «Bac», il faudrait l inventer! * Conseil conjugal et familial, relation d aide, 123 avenue du Maine, Paris. Tél Laurence Pownall Conseillère conjugale et familiale, Le Bac

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