Claparède Rene. Un Bureau International pour la Défense des Indigènes

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1 Claparède Rene Un Bureau International pour la Défense des Indigènes 1917

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3 René CLAPARÈDE et Eug. MERCIER-GLARDON Un Bureau International pour la Défense des Indigènes Si l'esclavage n'est pas un mal, rien n'est un mal. Liucoln. à SIBÎi. GENÈVE SOCIÉTÉ GÉNÉRALE D'IMPRIMERIE 1917

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5 à MM. Louis Ruffet et Louis Ferrière Un Bureau international pour la Défense des Indigènes Les antécédents du Bureau de Genève Une tentative officielle de Bureau international pour la répression de la traite Depuis un demi-siècle, les institutions internationales répondant au besoin profond d'unité qui travaille notre époque, se sont développées dans tous les domaines, matériel, intellectuel, moral, religieux, les unes émanant de l'initiative des gouvernements, les autres de l'initiative privée, d'autres encore participant de la coopération de l'une et de l'autre. C'est ainsi que sont nés successivement ou parallèlement le Bureau international des Administrations télégraphiques, le B. I. pour la protection des œuvres littéraires et artistiques, le Comité international pour la répression de la traite des blanches, la Croix-Rouge, l'alliance évangélique, la Fédération internationale des étudiants chrétiens, etc. Les «Bureaux» qui font l'objet de cette étude sont le B. I. pour la répression de la traite des esclaves afri-

6 cains et le Bureau spécial de Bruxelles, qui s'y rattache étroitement. Il convient, tout d'abord, de rappeler à la suite de quelles circonstances ils furent créés. La Conférence africaine de Berlin ( ) avait donné un regain d'intérêt à la question de l'esclavage. Trois ans après, le cardinal Lavigerie entreprenait sa fameuse croisade en France, en Belgique, en Italie et en Angleterre pour faire connaître au monde les horreurs de la traite. A Londres, ce fut sous les auspices de la British and Foreign Anti-Slavery Society qu'il donna sa conférence, et ce fut encore la même société qui, dans la personne de M. Sydney Buxton, soutenu par lord Granville, saisit officiellement de la question le gouvernement anglais et les Chambres. Le gouvernement de lord Salisbury fit une démarche auprès du roi des Belges pour l'inviter à prendre l'initiative d'une ' convocation,des puissances à Bruxelles aux fins d'examiner dans une conférence internationale les moyens d'en finir avec la traite des esclaves. D'autre part, pour faire suite à sa campagne, le cardinal Lavigerie avait décidé qu'un Congrès anti-esclavagiste des Sociétés privées se réunirait à Lucerne, où serait «étudié à fond le problème que l'esclavage africain pose au XIX e siècle et l'oblige de résoudre sous peine de se déshonorer dans l'histoire». Le comité anti-esclavagiste suisse, entre autres, devait y envoyer des délégués. Subitement l'on apprit que ce congrès n'aurait pas lieu, et qu'une pression avait été exercée sur le cardinal pour l'amener à le proroger. Les raisons de cette prorogation semblent avoir été d'ordre essen-

7 tiellement politique. Il se jouait alors entre l'angleterre et l'allemagne une partie fort serrée aux dépens du sultan de Zanzibar : il s'agissait de l'amener à céder ses possessions continentales à l'allemagne et à reconnaître le protectorat de l'angleterre sur Zanzibar même; d'autres négociations laborieuses étaient engagées : l'allemagne se préparait à reconnaître que la sphère de l'influence britannique dans l'est africain s'étendrait à l'ouganda et comprendrait le sultanat de Vitou auquel elle renoncerait à condition d'obtenir en compensation l'île d'helgoland 1. De son côté, la France escomptait ces négociations pour faire reconnaître son protectorat sur Madagascar. Aux augures de la politique, il parut sans doute que la libre discussion des sociétés privées anti-esclavagistes dans l'atmosphère helvétique serait dangereuse, que bien des secrets de la diplomatie risqueraient d'être étalés au grand jour, et qu'il était plus prudent de laisser la priorité à la Conférence officielle convoquée à Bruxelles par les soins du roi des Belges, souverain de l'etat indépendant du Congo, où le huis-clos des séances préviendrait les indiscrétions de l'opinion publique 2. La Conférence s'ouvrit le 18 novembre Dix-sept Etats s'y étaient fait représenter, le sultan de Zanzibar par deux délégués, un Anglais et un Allemand. Us parvinrent, après sept mois et demi de labeur, à se mettre 1 Cette cession fut un des articles de la convention anglo-allemande du i«r juillet 1890, signée la veille même de la clôture de la Conférence de Bruxelles. 3 Le congrès prorogé des sociétés privées se tint l'année suivante, non pas à Lucerne, mais à Paris, après la clôture de la conférence officielle.

8 4 d'accord sur le texte d'un traité ou «Acte» dont le chapitre V prévoit les institutions destinées à en assurer l'exécution : le Bureau international maritime de Zanzibar et le Bureau spécial de Bruxelles. Ces deux bureaux, l'un international, l'autre spécial, pour la répression de la traite des esclaves africains, «diffèrent, par la pensée qui a présidé à leur naissance, de tous ceux de la même famille cosmopolite. Les intérêts moraux qui, dans une certaine mesure, se sont combinés avec des intérêts matériels pour susciter la plupart des Unions universelles, prédominent exclusivement dans celle dont la répression de la traite est le but. Un tel caractère lui assigne, à nos yeux, un rang des plus élevés parmi les entreprises des nations civilisées 1.» Voyons d'abord ce qui concerne la création du premier «Bureau». Pour empêcher la traite sur mer, la Conférence décida qu'une surveillance active serait exercée par les puissances contractantes dans la zone maritime où ce commerce se pratiquait encore, c'est-à-dire dans la partie de l'océan Indien qui baigne les côtes orientales de l'afrique, celle de l'arabie et celle de la Perse Comme, pour être efficace, cette police navale exigeait que les diverses marines nationales qui en seraient chargées échangeassent entre elles de fréquentes communications, le Bureau international maritime de Zan- 1 Moynier, Les "Bureaux internationaux. Ce livre a été écrit en 1892, avant que l'on pût savoir par l'expérience ce que deviendraient les deux Bureaux en question. 3 C'était restreindre singulièrement le champ de la traite maritime que de la supposer localisée dans cette partie de l'océan Indien!

9 5 zibar fut créé. Chaque Etat pouvait s'y faire représenter par un délégué *. M. Moynier relève avec raison une très grave lacune dans les moyens pratiques d'exécution de l'acte de Bruxelles : la traite sur terre étant d'importance tout aussi grande que la traite sur mer, il est pour le moins étrange que le Bureau international créé n'ait pas été investi des compétences nécessaires pour s'en occuper. Durant le séjour du cardinal Lavigerie à Londres, le commandant Cameron lui avait écrit : «La plupart de ceux qui pensent aujourd'hui aux horreurs de la traite croient que cette question n'intéresse que le transport des esclaves par mer, et que, sur terre, ils ne sont ni maltraités, ni si malheureux. J'ai vu des esclaves à bord des dahous arabes, accroupis, les genoux au menton, couverts de blessures et de plaies, mourant par manque de boisson et de nourriture, les morts liés aux vivants, et la petite vérole ajoutant sa funeste contagion aux misères dont ils étaient accablés. Mais cela n'est rien comparé aux horreurs que l'on voit à terre ; des villages brûlés, des hommes tués en défendant leurs foyers, des provinces entières dévastées, des femmes violées, des petits enfants mourant de faim, ou, si quelque mère a obtenu d'emporter avec elle son enfant et que le négrier brutal trouve que la pauvre femme ne peut plus porter à la fois son fardeau et l'enfant, c'est ce dernier qui est jeté à terre et qui a la tête brisée d'un coup de feu sous les yeux de sa mère» 1 De fait, cinq puissances seulement ont eu un délégué à Zanzibar : l'allemagne, la France, la Grande-Bretagne, l'italie et le Portugal. 1 Revue des Deux Mondes, 1889, tome 96, p. 452.

10 En outre, il est également regrettable que, selon les clauses de Bruxelles visant les B. I., chaque Etat garde une complète indépendance et que ses actes ne soient soumis à aucun contrôle. A ce côté faible de l'entreprise, ajoute M. Moynier, il y a cependant un remède partiel : c'est que les puissances contractantes sont tenues de s'instruire réciproquement de ce qu'elles savent et de ce qu'elles font touchant la grande question qu'elles aspirent à résoudre en commun. Par l'article 81, elles se sont fait un-devoir de s'envoyer certains documents expressément spécifiés : i le texte des lois et règlements existants ou édictés par application des clauses de l'acte général ; 2 les renseignements statistiques concernant la traite, les esclaves arrêtés et libérés, le trafic des armes, des munitions et de l'alcool. Et elles ont décidé, par un autre article, que les documents et renseignements seraient centralisés dans un Bureau spécial rattaché au Département des Affaires étrangères à Bruxelles. En vertu de l'article 84, les documents et renseignements ainsi obtenus devaient être publiés périodiquement et adressés à toutes les puissances signataires. Les frais de bureau, de correspondance, etc. seraient supportés par toutes les puissances intéressées et recouvrés par les soins du Département des Affaires étrangères à Bruxelles. Remède partiel, disait M. Moynier, mais, ajoutonsle, remède INOPÉRANT en fait, car une tare fondamentale compromettait la grande et haute mission que devait remplir cet organe international : c'est que les Etats

11 membres de cette union s'étaient réservé la faculté de ne pas notifier au Bureau de Bruxelles tout ce qui concernait l'esclavage; ils ne devaient s'acquitter de cette obligation que «dans la plus large mesure possible». Ces mots d'une portée restrictive ramenaient les obligations du traité à de simples clauses à bien plaire. Quant à Bruxelles, l'expérience a montré que le choix de cette ville pour le second Bureau était de tout point déplorable. Certes, le roi Léopold n'avait pas encore inauguré officiellement le «système» qui a terni à tout jamais sa mémoire, puisque ce système ne fut mis en vigueur que par les décrets secrets du 21 septembre 1891 et du 18 février 1892, mais c'était à la veille de la publication par le colonel américain Williams de ses Lettres ouvertes au roi des 'Belges 1 dans lesquelles il s'indignait du régime esclavagiste dont il avait vu les inquiétants prodromes au Congo léopoldien. On commençait malheureusement à s'écarter de l'observation scrupuleuse de l'acte de Berlin et des voies sûres où d'illustres Belges, les Banning, les Lambermont et les Van Neuss avaient engagé l'etat. Il semble donc bien qu'il se jouait à Bruxelles, en juillet 1890, au moment de la signature de l'acte anti-esclavagiste, une assez 1 Parues dans le premier semestre Ces lettres ne réussirent pas à fixer l'attention. Il fallut, pour jeter les premiers doutes sur l'œuvre «philanthropique» du souverain du Congo, l'affaire Stokes (janv. 1895). Stokes était un Anglais qui, ayant usé de son droit de pratiquer le libre commerce de l'ivoire, fut pendu haut et'court par le commandant Lothaire, ce qui provoqua l'indignation du gouvernement anglais, et, après le scandaleux acquittement de Lothaire, une énergique protestation de lord Fitzmaurice.

12 vilaine comédie de vertu officielle dont ont été dupes, à l'époque, la plupart des acteurs ainsi que le public philanthropique qui suivait passionément les travaux de la Conférence et applaudissait de bonne foi à cette entente internationale officielle contre- l'esclavage. Indépendamment de ces considérations qui montrent comme indésirable le choix de Bruxelles en tant que siège, en Europe, de l'etat du Congo, ce Bureau présentait de plus le grave inconvénient d'être un organisme purement belge et nullement international. En effet, deux fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères de Belgique en étaient les seuls agents. II Le Bureau international maritime de Zanzibar a certainement, quoique sur une petite échelle, rendu des services en provoquant, de la part des autorités compétentes, la libération de quelques centaines d'esclaves de la côte, de l'île même de Zanzibar, de l'île de Pemba, etc. S'il faut en croire M. G.-B. Beake, vice-consul britannique, secrétaire pour l'année ig 13 du Bureau maritime, on peut dire que l'infâme trafic sur les côtes orientales a disparu, et l'on peut se demander avec lui si le Bureau a encore quelque raison d'être *. Mais quelle disproportion, malgré tout, entre ce résultat partiel, quelque réjouissant qu'il soit, et l'idée 1 Anti-Slavery Reporter, juillet 1914, p. 80.

13 grande et généreuse qui avait présidé à la campagne du cardinal Lavigerie et provoqué la conférence de Bruxelles! Le gouvernement anglais, lui, avait bien senti dès le début l'insuffisance de cette création bicéphale et hybride Zanzibar-Bruxelles, et, pour ce motif, il avait demandé qu'on imprimât au Bureau de Bruxelles un cachet d'internationalité véritable en mettant à sa tête un Conseil d'administration composé des représentants en Belgique de toutes les puissances signataires qui désireraient y avoir un délégué ; ce Conseil aurait nommé le personnel du Bureau et déterminé ses attributions ainsi que sa rémunération; il se serait réuni au moins deux fois par an; sa mission aurait consisté à exercer un droit de contrôle sur la gestion du Bureau de Zanzibar; un rapport aurait été dressé chaque année comme introduction au recueil de pièces et renseignements publié à Bruxelles ; ce rapport aurait donné un exposé de l'état d'exécution de l'acte général de Bruxelles, des résultats obtenus et des lacunes constatées; la rédaction de ce rapport aurait appartenu au Bureau, mais eût été soumise à l'examen et à l'approbation du Conseil en même temps que la comptabilité. Ce système proposé par l'angleterre ne fut pas du goût de la Conférence; la perspective d'un rapport qui serait «une œuvre d'appréciation» et comme «un jugement public» sur la conduite des gouvernements en cause, fit sur la majorité des puissances l'effet d'un épouvantail ; on écarta la proposition et on réduisit le rapport à n'être qu'une 1 simple «table analytique» des

14 IO documents publiés 1. Dès lors toute l'économie du plan d'outre-mançhe fut bouleversée. Le Bureau spécial de Bruxelles n'était plus de fait et de droit qu'une agence belge officielle, un bureau d'enregistrement et d'expédition s. En 1896, M. Fox Bourne, secrétaire de YAborigines Protection Society, adressait un mémoire au marquis de Salisbury pour attirer l'attention du gouvernement britannique sur les graves lacunes de l'acte de Bruxelles. Il insistait tout particulièrement sur l'insuffisance des mesures prévues pour assurer l'exécution des clauses de cet Acte, et concluait en suggérant la convocation d'une nouvelle conférence africaine. Le gouvernement de lord Salisbury fit la sourde oreille. M. John-H. Harris, dans la brochure qu'il vient de publier', relève également le fait que les conférences de Berlin et de Bruxelles n'ont pas réalisé tout ce qu'on avait espéré d'elles. On voit, hélas I par tout ce qui précède, que les institutions officielles en matière de philanthropie, de justice sociale et de charité sont destinées à ne produire que des œuvres demi-avortées. ' Ce volume annuel adressé aux puissances signataires porte le titre : «Documents relatifs à la répression de la traite des esclaves, publiés en exécution des art. 81 et suiv. de l'acte général de Bruxelles». * Ce qui n'empêche pas l'almanach de Gotha d'en faire le Bureau international par excellence et d'ignorer purement et simplement celui de Zanzibar I Une équivoque n'a cessé de planer sur toute cette affaire. ' La question des indigènes et le prochain Congrès de la Paix, édit. du Bureau international, p. 7.

15 II III Il faut donc, de toute nécessité, recourir à l'initiative privée. C'est ce qui, d'ailleurs, avait été pressenti par M. Louis Ruffet, de Genève, lorsqu'il s'écriait, dans son discours prononcé à la conférence œcuménique de l'alliance évangélique réunie à Florence en avril 1891 : «Il faut qu'en chaque pays où une association antiesclavagiste n'existe pas encore, on institue une association nationale ; IL FAUT QUE CES ASSOCIATIONS SE FÉDÈ- RENT, SE SOUTIENNENT, SE COALISENT 1... il faut que ces associations tiennent sans, cesse en éveil l'opinion publique, qu'elles surveillent les actes des gouvernements et qu'elles contraignent ceux-ci à une persévérante application de leurs promesses; il faut, en un mot, que les chrétiens évangéliques constituent une Croix nouvelle, non plus une Croix-Rouge, non plus une Croix-Bleue, elles existent déjà ces nobles Croix pour les bfessés de la guerre et les blessés de l'intempérance, mais une Croix-d'Or, symbole de la délivrance des âmes et des corps 8.» Après vingt-cinq ans d'expérience, on peut dire que M. Ruffet avait vu juste. L'existence actuelle des hor- 1 C'est nous qui soulignons. ' Louis Ruffet, Le devoir des Chrétiens évangéliques dans la question de l'esclavage en Afrique, p. 20 (Dole, 1891). Les paroles de M. Ruffet ont une portée plus universelle que lui-même ne le pensait alois ; les révélations sur le «péonage» au Mexiaue et dans l'amérique du Sud et sur le travail forcé dans certaines îles de 1 Océanie ont montré que l'esclavage n'était pas limité à l'afrique.

16 12 reurs de la traite et du travail forcé, qui n'est, suivant l'expression de Sir Edw. Grey, que «l'esclavage sous un autre nom», nécessite un organe central pour relier les ligues nationales existantes, pour stimuler leur vigilance et pour recourir à l'opinion publique, leur dernier ressort. «Tous les crimes qui sont possibles s'accompliront toujours; je ne connais qu'un moyen de les empêcher : c'est de créer un état d'esprit universel qui produise contre leur accomplissement une révolte unanime et agissante 1.» En vue de créer cet état d'esprit, un «Bureau international dés Ligues de défense des indigènes» a été fondé à Genève en Les considérations que nous venons de présenter expliquent et, nous voulons l'espérer, justifient sa raison d'être. Il serait à souhaiter maintenant que l'aide puissante de tous ceux qu'une grande question d'humanité ne saurait laisser indifférents lui permît de se développer et d'accomplir sa tâche. Il peut paraître hors de saison, alors que tant de misères, en Europe et en Arménie, retiennent notre attention et nos sympathies, de parler aujourd'hui des indigènes et de ce qu'il FAUT faire pour eux. Mais les deux questions ne sont point si étrangères l'une à l'autre que l'on serait tenté de le croire, témoin en soient les paroles du prof. Collin, de Christiania, qui, dès le mois d'août 1914, voyait la cause véritable de la guerre «dans le crime dont les peuples européens se 1 Ch. Andler dans Libres entretiens sur l'internationalisme, p (Paris, Union pour la Vérité, ).

17 i3 sont rendus coupables envers les races de couleur. C'est la première grande Némésis qui les atteint 1...» Témoin aussi les fortes paroles de notre compatriote de Zurich, M. S. Zurlinden : «On a, sans pitié, anéanti les races de couleur comme si ce n'était que de la vermine, on a volé leurs terres, on a détruit leurs foyers. Et l'europe chrétienne regardait sans broncher, et restait muette lorsque les cruels officiers coloniaux faisaient la conquête du Continent noir... Et maintenant, c'est comme en vertu d'une Némésis que l'europe elle-même nage dans le sang, après avoir été sans voix lorsque le sang innocent des noirs et des Arméniens criait vers le ciel!.» Le Norvégien et le Suisse se sont rencontrés dans l'expression de ce jugement peu banal, inspiré par le sentiment d'une grande injustice. Les amis des opprimés et des peuplades asservies ne peuvent pas n'y pas souscrire. René CLAPARÈDE, président de la Ligue suisse pour la défense des indigènes. 1 Bulletin de la Ligue suisse pour la défense des indigènes, N 1. * Der Weltkrieg (Zurich 1917), I p Il y a eu des voix, certes et ce qui précède le démontre, mais elles n'ont pas toujours été entendues, ou l'on n a pas voulu les entendre. >1*

18 Le Bureau International des Ligues de défense des indigènes C'est le 24 février igi3 que M. Louis Ferrière faisait à l'assemblée générale de la Ligue suisse pour la défense des indigènes la proposition de créer un organisme central, destiné à coordonner et stimuler l'activité des associations similaires dans le monde entier. A défaut d'un Comité international, qui aurait eu quelque difficulté à se réunir, assez souvent, M. Ferrière estimait qu'un Secrétariat permanent suffirait, et pourrait être placé sous le contrôle immédiat de l'une des Ligues, de la Ligue suisse par exemple, si ce secrétariat était installé en pays neutre, comme il semblait convenir. Cette proposition fut développée plus complètement par son auteur, le 19 mars, en séance du Comité de la Ligue suisse. Celui-ci, après mûre délibération, décida de porter cette proposition à la connaissance des Ligues existantes, avec préavis favorable, et de demander l'appui matériel de celles qui l'adopteraient. La première démarche de ce genre fut faite auprès de la Ligue anglaise la plus ancienne et la plus importante de toutes en avril 1913; la réponse fut favorable. Ensuite les Ligues française et allemande furent sondées, et leurs réponses furent aussi en faveur

19 15 du projet. Avec l'appui de la Ligue suisse comme quatrième partenaire, le Bureau International des Ligues de défense des indigènes fut alors créé à Genève, et commença son activité le i5 mai 1913, à titre d'essai pour un an, avec M. J. C. van Notten comme titulaire.de ce poste presque honorifique. Pendant cette antiée d'essai, le Comité de la Ligue suisse fut chargé de la surveillance du B. I., et son Caissier tint les comptes. Si cette œuvre de liaison faisait preuve de vitalité et se rendait indispensable, un Comité spécial devait lui être donné ensuite par les Ligues. Des relations régulières furent aussitôt nouées par M. van Notten avec les Sociétés de Londres, Paris, Berlin, Lima et Sydney, et une forte correspondance commença à être échangée entre le B. I. et ces différentes Ligues nationales. Une tentative de susciter en Hollande une association similaire échoua. Mais une bibliothèque circulante fut créée par le secrétaire, qui demanda aux Ligues de lui fournir toutes leurs publications, afin que le B. I. pût les tenir à la disposition de celles d'entr'elles qui voudraient les consulter; un bon nombre d'ouvrages et de journaux ont été groupés ainsi. L'affaire était lancée et semblait viable; mais au bout d'un an M. van Notten ne put pas continuer à gérer le B. I., de sorte qu'il fallut pourvoir à son remplacement. En attendant que l'homme qualifié pour ce poste fût trouvé, le secrétaire de la Ligue suisse prit sa place... et il y est encore à l'heure actuelle.

20 16 C'est que, sur ces entrefaites, dès la 2 me année d'existence du B. I., était survenue la grande conflagration européenne et mondiale, qui a tout bouleversé et tout paralysé en dehors des industries de guerre et des œuvres de charité pour les blessés. Le projet d'un Comité du B. I. attend des jours meilleurs pour être réalisé. Les rapports épistolaires avec les Ligues ont grandement diminué avec quelques-unes, et totalement disparu avec d'autres, ce qui est fort regrettable, car en 1914 le B. I. était déjà en relations régulières avec i3 sociétés en Europe, en Amérique et en Australie, et avec bon nombre de personnalités isolées s'occupant de la défense des indigènes. Du même coup, les modestes ressources qui étaient mises à la disposition du B. I. par quatre Ligues subirent une baisse très sensible, de sorte que son activité se trouva paralysée de toutes façons et demeure fort réduite. Et ce fut bien' dommage, car les questions suivantes, dont le B. I. avait pu s'occuper pendant les i5 premiers mois de son existence, faisaient bien augurer de son activité dans l'avenir: i La défense des indigènes odieusement maltraités au Pérou, sur les bords du Putumayo. 2 0 La question de l'esclavage aux Nouvelles-Hébrides. 3.Un cas de déni de justice dans une exploitation anglaise de l'amérique du Sud. 4 0 La vente de jeunes arméniennes en pleine ville de Constantinople. En outre, il s'était occupé de la question des troupes noires venues en France pour la guerre, et de leur

21 i 7 traitement; de la création de la nouvelle société américaine de défense des indigènes qui fera suite à la Congo Reform Association d'amérique; et d'un projet de voyage en Europe de Booker Washington. Si le B. I. s'est occupé des esclaves arméniennes de Constantinople, c'est en vertu d'une exception et d'une légère entorse aux statuts de la plupart de nos Ligues, qui ne s'occupent que des races «de couleur». Le B. I. aurait voulu en faire autant en faveur d'autres opprimés de race blanche, victimes d'un véritable asservissement; mais il a été rappelé à l'observation stricte des statuts de la majorité des Ligues, et s'est contenté de distribuer quelques exemplaires de la protestation que lui avait fait parvenir la Société antiesclavagiste de Londres : «Slavery in Europe M. 1 Pour ne pas perdre l'influence dont il aura besoin après la guerre pour servir vraiment de trait d'union entre des Ligues de nationalités que la guerre a campées en ennemies, le secrétaire du B. I. s'en est tenu à cet envoi de la brochure anglaise, tout en gardant l'espoir de jours meilleurs, où la cause des opprimés, quelle que soit leur race, ralliera sans exception toutes les Ligues pour la défense du droit aussi bien des peuples que des simples peuplades. * * * Jusqu'à présent, le B. I. avait accepté l'hospitalité du Bulletin de la Ligue suisse pour faire connaître ses 1 Cette brochure a été adressée comme lettre à toutes les Puissances neutres, excepté la Suisse.

22 18 travaux au public; à onze reprises il y a inséré sa chronique; dès aujourd'hui, il espère paraître en Bulletin séparé si, après la tourmente, les Ligues qui le soutiennent actuellement lui continuent leur appui. Or l'avenir nous réserve encore une grande tâche. Comme l'a très bien montré M. Harris dans le remarquable opuscule «Native Races and Peace Terms» dont il a bien voulu confier l'édition française au B. I., 1 quand la guerre sera terminée, la question des indigènes se posera plus que jamais, non seulement devant la conscience européenne, mais devant celle du monde entier. A la veille de la guerre, le nombre des Ligues nationales autonomes grandissait d'une façon encourageante, ainsi qu'on en peut juger par le tableau suivant : Angleterre : «Société antiesclavagiste et de protection des indigènes» (Bulletin trimestriel : The Anti-Slavery Reporter). Cette importante société est née en 1909 de la fiision de la «British and Foreign Anti-Slavery Society» et de 1'«Aborigines Protection Society» dont M. Fox Bourne fut la cheville ouvrière jusqu'à sa mort. France: «Société antiesclavagiste de France» (Bulletin trimestriel : «L'Afrique libre») «Ligue française pour la défense des indigènes» (Bulletin trimestriel : «Bulletin de la Ligue française pour la défense des indigènes»). 1 J. H. Harris «La question des indigènes et le prochain congrès de la paix».

23 19 «Comité de défense et de protection des indigènes» (Pas de Bulletin; action par circulaires). Suisse : «Ligue suisse pour la défense des indigènes» (Bulletin trimestriel : «Bulletin de la Ligue suisse pour la défense des indigènes»). Italie : «Société antiesclavagiste d'italie.» Allemagne: «Société allemande pour la protection des indigènes» (Bulletin mensuel dans la «Koloniale Rundschau»). Pérou : «Asociation Pro Indigena» (Bulletin bi-mensuel «El Deber pro Indigena») Australie : «Association pour la protection des indigènes d'australie et de Polynésie» (Bulletin). Amérique : «Ligue américaine pour la protection des indigènes» (en formation ; le Comité d'initiative est présidé par le D r Stanley Hall). «Société des Amis des Indiens et autres peuples dépendants» (Rapport annuel de la Conférence du Lac Mohonk). «Amis des Indiens de la Colombie britannique». Portugal : L'«Anti-Slavery Reporter» de janvier 1911 annonçait la fondation d'une Ligue portugaise, mais le B. I. n'a jamais reçu de Bulletin émanant de cette Ligue. ' Bolivie: En 1913 on avait annoncé la formation imminente d'une «Asociacion Pro Indigena».

24 20 11 est possible qu'en d'autres pays encore il ait existé des Sociétés analogues; le B. I. sera heureux d'en être informé. * * Lorsqu'il fit sa proposition de créer le B. I., M. Louis Ferrière avait demandé qu'on lui donnât simplement le titre de «Croix-Noire» (en parallélisme avec la «Croix-Rouge») tout en gardant en sous-titre «Bureau International des Ligues de défense des indigènes». Jusqu'à présent, cette idée n'a pas prévalu, divers amis des races de couleur ayant présenté de sérieuses objections; mais cette question devra évidemment être reprise après la guerre. Si l'œuvre naissante du B. I. s'est trouvée enrayée dès ses débuts par la conflagration mondiale, nous ne doutons pas qu'en présence des questions importantes qui se poseront plus urgentes que jamais, ellç ne prenne, après la guerre, un nouveau développement qui réponde à la nécessité toujours plus évidente de l'entente mutuelle et de la coordination du travail des Ligues. Nous inspirant de l'idée qui a présidé à la formation de la Confédération suisse, nous demandons que les Sociétés antiesclavagistes et de défense des indigènes constituent une véritable Fédération permanente, et se souviennent que «l'union fait la force». Eug. MERCIER-GLARDON, secrétaire du Bureau international des Ligues de défense des indigènes.

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