DE L INTÉRÊT DES SCIENCES HUMAINES DANS L INTERVENTION HUMANITAIRE

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1 DE L INTÉRÊT DES SCIENCES HUMAINES DANS L INTERVENTION HUMANITAIRE Département de management et technologie École des sciences de la gestion Université du Québec à Montréal

2 Chronique éditoriale DE L INTÉRÊT DES SCIENCES HUMAINES DANS L INTERVENTION HUMANITAIRE Docteure en anthropologie Chercheure associée, OCCAH 2014 Observatoire canadien sur les crises et l action humanitaires

3 La mécanique d une intervention de solidarité est assez bien huilée. Dans l urgence, puis dans le temps de transition et de «développement», plusieurs protagonistes se mettent en action, formant une grande chaîne reliant les bailleurs au chef de mission, les logisticiens au praticien médical, etc. Mais la connaissance de la société d accueil et de ses spécificités sociales et culturelles est souvent mal connue par ces différents acteurs. Les collaborations de qualité et dans la durée avec des sociologues, des anthropologues, des politologues, des économistes, des géographes, ou des historiens, sont peu fréquentes, ainsi que la sensibilisation aux sciences humaines du personnel humanitaire. Pourquoi les disciplines des sciences humaines ne font-elles pas ou peu partie de cette chaîne d intervention? Plusieurs hypothèses permettent d expliquer l absence de l utilisation systématique des sciences humaines lors d une intervention humanitaire. D abord, les bailleurs veulent souvent que ce qu ils financent soit réalisé de manière visible et rapide. Visible, car il s agit de leur image et de s assurer que leur argent a été vraiment et «bien» utilisé : on cherche donc surtout à ce que du «concret» soit fait. Rapide, car la temporalité des projets est rarement longue : quelques mois parfois, ou quelques années une goutte d eau temporelle au regard de l histoire post-catastrophe. De plus, les sciences humaines sont souvent considérées comme un peu «superficielles», comme si c était un supplément à d autres apports plus liés à la vie humaine au sens strict : approvisionnement alimentaire, installation de puits et de toilettes, distribution de couvertures et de tentes, puis construction d hôpitaux, d écoles, d aides à l agriculture. En outre, le personnel employé par les ONG est souvent peu formé aux méthodes et approches des sciences humaines (connaissance de la culture, de l histoire et des influences sociohistoriques, intégration d outils qualitatifs dans la démarche ). Bien sûr, les formations «humanitaires» ou la semaine de préparation au départ abordent certains principes de sciences humaines, que ce soit en insistant sur le relativisme culturel, en indiquant quelques notions anthropologiques de base, ou en donnant quelques clefs de lecture du pays d intervention. Mais ces préceptes sont souvent perdus au milieu d autres connaissances plus techniques, et disparaissent souvent au profit de ce qui est plus «opérationnel». Quant à ceux qui sont déjà sur le terrain, noyés dans une multitude de rapports, s il leur est conseillé de connaître le pays dans lequel ils travaillent et habitent, le manque d incitations comme le manque de temps - spécifiquement dans l urgence, mais aussi au-delà, tant le travailleur humanitaire a à faire en un temps limité- n encouragent pas celui qui vient pour aider à connaître vraiment celui qu il va aider Qui ira lire tel ouvrage sociohistorique ou telle analyse sur les comportements de la société d accueil vis-à-vis de la propreté? Qui prendra le temps de consulter des spécialistes locaux (professeurs d université, chercheurs ), dont l abord, le vocabulaire, et les méthodes sont parfois tellement différents qu il est souvent difficile de travailler avec eux? Il est vrai qu adopter les méthodes des sciences humaines demande du temps, ce dont manquent souvent les intervenants des missions humanitaires. Cela nécessite d avoir 1

4 une capacité à adapter les programmes humanitaires et à la réflexion, au recul, voire à la critique de ses propres pratiques, ce qui est parfois négligé ou réfléchi a posteriori. Cela requiert aussi une perspective approfondie et complexe de la société d accueil comme du contexte humanitaire pour se rendre compte que la relation humanitaire en elle-même peut poser problème. Ainsi, les sciences humaines aident à sortir d une approche binaire, telle que : moi, aidant, vient aider ceux qui en ont besoin (les «bénéficiaires») ; il faut soutenir les femmes «face» aux hommes ; il n existe que deux milieux : rural et urbain, etc. L opération de solidarité évite alors toute manipulation, prend en compte toutes les parts de la population, n oublie pas que les situations évoluent selon de multiples critères, ou ne fonde pas un projet sur des bases qui ne sont pas adaptées au contexte spécifique. En effet, mieux connaître le terrain et la société d accueil permet aux divers intervenants humanitaires de mieux ajuster leurs programmes. Par exemple, c est en comprenant comment une société appréhende la maladie, quelles sont ses représentations du corps, et quelles sont ses perceptions du soin et du soignant, qu on peut mieux la prémunir face aux risques sanitaires, ou faire accepter un acte médical. C est en connaissant la logique des interdits culturels et religieux que l on peut mieux accéder à toutes les tranches de la société. Ou encore, c est en adoptant une méthode qualitative qu on peut repérer rapidement des dysfonctionnements liés à des incompréhensions socioculturelles, en adoptant en particulier de nombreux entretiens semi-formels, qui prennent en compte l ensemble des perceptions de chacun. Bref, en parlant la même langue que la société d accueil (au sens littéral et culturel), l acteur de la solidarité peut faire comprendre son rôle, en particulier en se différenciant des militaires, et son action peut s insérer à la société de manière efficace et non en imposant une idéologie qui risque d être perçue comme «impérialiste». L approche en sciences humaines permet donc de mieux faire accepter une intervention : les liens entre l ONG et ceux qui reçoivent son action vont alors au-delà d une relation d aide pour devenir une relation de compréhension, ce qui incline plus la société d accueil à prendre le relais des programmes. Il s agit donc de mieux répondre à des besoins, de mieux suivre l évolution du terrain, d améliorer la relation entre l ONG, son personnel, et les «bénéficiaires», et sans doute d éviter divers problèmes liés au rejet d une intervention ou à son détournement. Autrement dit, il s agit d accorder la rencontre de deux logiques : celles de l expérience et des techniques d une ONG d un côté, et celle de la logique parfois très différente de la société d accueil, afin de créer un lien pour une entente commune autour de ce qui devient un projet collectif, et ce dans toutes les temporalités. Avec une ouverture vers les sciences humaines, les intervenants humanitaires peuvent avoir plus de réflexivité et «faire oublier» leur propre culture humanitaire pour désoccidentaliser leurs pratiques, lesquelles sont souvent issues de méthodes venues du «Nord» qui entérinent souvent involontairement des catégories et des rapports de pouvoir, et ce même pour les ONG locales qui ont intégré les principes et outils des ONG du «Nord». Enfin, en employant des intellectuels locaux, les ONG peuvent favoriser le temps suivant leur intervention. 2

5 Aujourd hui, bien que beaucoup de praticiens de l humanitaire reconnaissent la nécessité de mieux connaître la société d accueil et de plus adopter des méthodes issues des sciences humaines pour comprendre et adapter leurs interventions, l usage des sciences humaines n est encore que trop peu systématisé dans l humanitaire. Pourtant, les différentes améliorations que pourrait apporter l usage des sciences humaines sont d ordre pratique, éthique et concret. Elles permettent de dépasser l acte technique pour l inscrire dans une profondeur sociale, politique, et culturelle. Les sciences humaines vont-elles s imposer comme nécessaires, être incluses dans les lignes budgétaires, et figurer dans les procédures avant, pendant, et après une intervention humanitaire? Plusieurs hypothèses permettent d expliquer l absence de l utilisation systématique des sciences humaines lors d une intervention humanitaire. D abord, les bailleurs veulent souvent que ce qu ils financent soit réalisé de manière visible et rapide. Visible, car il s agit de leur image et de s assurer que leur argent a été vraiment et «bien» utilisé : on cherche donc surtout à ce que du «concret» soit fait. Rapide, car la temporalité des projets est rarement longue : quelques mois parfois, ou quelques années une goutte d eau temporelle au regard de l histoire post-catastrophe. De plus, les sciences humaines sont souvent considérées comme un peu «superficielles», comme si c était un supplément à d autres apports plus liés à la vie humaine au sens strict : approvisionnement alimentaire, installation de puits et de toilettes, distribution de couvertures et de tentes, puis construction d hôpitaux, d écoles, aides à l agriculture. En outre, le personnel employé par les ONG est souvent peu formé aux approches des sciences humaines. Bien sûr, les formations «humanitaires» ou la semaine de préparation au départ abordent certains principes de sciences humaines, que ce soit en insistant sur le relativisme culturel, en indiquant quelques notions anthropologiques de base, ou en donnant quelques clefs de lecture du pays d intervention. Mais ces préceptes sont souvent perdus au milieu d autres connaissances plus techniques, et disparaissent souvent au profit de ce qui est plus «opérationnel». Quant à ceux qui sont déjà sur le terrain, noyés dans une multitude de rapports, s il leur est conseillé de connaître le pays dans lequel ils travaillent et habitent, le manque d incitations comme le manque de temps -spécifiquement dans l urgence, mais aussi au-delà, tant le travailleur humanitaire a à faire en un temps limité- n encouragent pas celui qui vient pour aider à connaître vraiment celui qu il va aider Qui ira lire tel ouvrage sociohistorique ou telle analyse sur les comportements de la société d accueil vis-à-vis de la propreté? Qui prendra le temps de consulter des spécialistes locaux (professeurs d université, chercheurs ), dont l abord, le vocabulaire, et les méthodes sont parfois tellement différents qu il est souvent difficile de travailler avec eux? Il est vrai qu avoir une perception en sciences humaines demande du temps, ce dont manque souvent les intervenants des missions humanitaires. Cela nécessite d avoir une capacité à adapter les programmes humanitaires et à la réflexion, au recul, voire à la critique de ses propres pratiques, ce qui est parfois négligé ou réfléchi a posteriori. Cela 3

6 requiert aussi une perspective approfondie et complexe de la société d accueil comme du contexte humanitaire pour se rendre compte que la relation humanitaire en ellemême peut poser problème. Ainsi, les sciences humaines aident à sortir d une approche binaire, telle que : moi, aidant, vient aider ceux qui en ont besoin (les «bénéficiaires») ; il faut soutenir les femmes «face» aux hommes ; il n existe que deux milieux : rural et urbain, etc. L opération de solidarité évite alors toute manipulation, prend en compte toutes les parts de la population, n oublie pas que les situations évoluent selon de multiples critères, ou ne fonde pas un projet sur des bases qui ne sont pas adaptées au contexte spécifique. En effet, mieux connaître le terrain et la société d accueil permet aux divers intervenants humanitaires de mieux ajuster leurs programmes. Par exemple, c est en comprenant comment une société appréhende la maladie, quelles sont ses représentations du corps, et quelles sont ses perceptions du soin et du soignant, qu on peut mieux la prémunir face aux risques sanitaires, ou faire accepter un acte médical. C est en connaissant la logique des interdits culturels et religieux que l on peut mieux accéder à toutes les tranches de la société. Ou encore, c est en adoptant une méthode qualitative qu on peut repérer rapidement des dysfonctionnements liés à des incompréhensions socioculturelles. Bref, en parlant la même langue que la société d accueil (au sens littéral et culturel), l acteur de la solidarité peut faire comprendre son rôle, en particulier en se différenciant des militaires, et son action peut s insérer à la société de manière efficace et non en imposant une idéologie qui risque d être perçue comme «impérialiste». L approche en sciences humaines permet donc de mieux faire accepter une intervention : les liens entre l ONG et ceux qui reçoivent son action vont alors au-delà d une relation d aide pour devenir une relation de compréhension, ce qui incline plus la société d accueil à prendre le relais des programmes. Il s agit donc de mieux répondre à des besoins, de mieux suivre l évolution du terrain, d améliorer la relation entre l ONG, son personnel, et les «bénéficiaires», et sans doute d éviter divers problèmes liés au rejet d une intervention ou à son détournement. Autrement dit, il s agit d accorder la rencontre de deux logiques : celles de l expérience et des techniques d une ONG d un côté, et celle de la logique parfois très différente de la société d accueil, afin de créer un lien pour une entente commune autour de ce qui devient un projet collectif, et ce dans toutes les temporalités. Avec une ouverture vers les sciences humaines, les intervenants humanitaires peuvent avoir plus de réflexivité et «faire oublier» leur propre culture humanitaire pour désoccidentaliser leurs pratiques, lesquelles sont souvent issues de méthodes venues du «Nord» qui entérinent souvent involontairement des catégories et des rapports de pouvoir, et ce même pour les ONG locales qui ont intégré les principes et outils des ONG du «Nord». Enfin, en employant des intellectuels locaux, les ONG peuvent favoriser le temps suivant leur intervention. Aujourd hui, bien que beaucoup de praticiens de l humanitaire reconnaissent la nécessité de mieux connaître la société d accueil et de plus adopter des méthodes issues des sciences humaines pour comprendre et adapter leurs interventions, l usage 4

7 des sciences humaines n est encore que trop peu systématisé dans l humanitaire. Pourtant, les différentes améliorations que pourraient apporter l usage des sciences humaines sont d ordre pratique, éthique et concret. Elles permettent de dépasser l acte technique pour l inscrire dans une profondeur sociale, politique, et culturelle. Les sciences humaines vont-elles s imposer comme nécessaire, être inclues dans les lignes budgétaires, et figurer dans les procédures avant, pendant, et après une intervention humanitaire? 5

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