Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Mémoire de recherche de Master 2 Communication Politique et Sociale. FILIPPOPOULOU Georgia-Maria

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1 Université Paris I Panthéon-Sorbonne Mémoire de recherche de Master 2 Communication Politique et Sociale FILIPPOPOULOU Georgia-Maria Sous la direction de M. GERSTLE Jacques La dictature en Grèce : étude comparée du traitement de trois quotidiens français Année universitaire

2 REMERCIEMENTS Je tiens tout particulièrement à remercier M. Jacques Gerstlé, pour l attention et le temps qu il a accordé à mon étude. Je le remercie également de m avoir offert l opportunité de réaliser mon rêve de poursuivre d études à l Université Paris I Panthéon - Sorbonne. Mes remerciements vont également à mes professeurs de l Université d Athènes, George Pleios, Stamatis Poulikidakos et Constantin Loulos. Sans leurs conseils et leurs encouragements, je n aurais pas pu mener à bien ce mémoire. Enfin, un grand merci à l ensemble de mes proches et amis Myrto, Alexandra, Maria, Jose, Yiannis, Sarantis, Dimitris, Alexandros et Marianne pour leur aide et leur soutien plus que précieux. Et tout particulièrement à mes parents, Christos et Varvara, pour leur écoute sans faille et leur affection. 2

3 SOMMAIRE INTRODUCTION...7 PREMIERE PARTIE.. 10 I. THEORIE 10 A. La définition de «l objectivité journalistique» et critique. 10 a) Présentation des événements sans commentaires 13 Vérité Informativité Signification 18 b) Impartialité Neutralité 26 Equilibrage B. Contraintes du travail journalistique à la couverture des événements en Grèce a) Des contraintes liées à la couverture des nouvelles de l étranger. 29 b) Des contraintes liées au régime autoritaire 32 II. CORPUS A. Les journaux «d opinion» a) Le Monde b) Le Figaro c) L Humanité B. Présentation résumée des événements des périodes examinées...38 a) Avril Le coup d état en Grèce 39 b) 1-15 Décembre L expulsion de la Grèce du Conseil de l'europe 42 3

4 c) Novembre La révolte de l Ecole Polytechnique. Le nouveau coup d état.. 44 d) Juillet L invasion en Chypre. La chute du régime militaire.. 46 CONCLUSION DE LA PREMIERE PARTIE DEUXIEME PARTIE.. 50 I. METHODOLOGIE...50 A. Analyse des paramètres du protocole..50 a) Discours et tonalite des journalistes et des personnes parlantes b) La dimension évaluative des mots.. 51 II. ANALYSE DES RESULTATS DE LA RECHERCHE...54 A. Caractéristiques Générales...54 a) Le nombre/ taille des publications...55 b) La date/page de la publication...60 c) La catégorie de la publication 70 B. Analyse du discours et de la tonalité du journal.79 a) Le type de discours du journaliste de la publication...80 b) La tonalité du journaliste envers le régime/la résistance au régime...87 c) Nom / Statu des locuteurs d) Le type de discours/tonalité des locuteurs C. Nombre/tonalité de références a) Références aux personnes b) Références aux mots 120 CONCLUSION DE LA DEUXIEME PARTIE

5 CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE ANNEXES i) Le protocole de la recherche 143 ii) Figures supplémentaires

6 «Ce que nous racontons s est réellement passé. Rien ne s'est passé comme nous le racontons.» Goethe 6

7 INTRODUCTION La question de la représentation de la réalité, à travers les récits puis à travers les formes organisées de l'information, a toujours préoccupé l'humanité de l'antiquité à l'époque des médias de masse et numérisés. Jusqu'à nos jours, le débat n'a pas cessé. Des amphithéâtres universitaires aux cafés traditionnels et des manifestations organisées aux panneaux de télévision, la notion de «l'objectivité» est souvent abordée. En ce qui concerne l'historiographie et le journalisme d'information, la façon dont l'enregistrement, l'interprétation et la publication des faits de la vie réelle peuvent refléter ou «construire» les événements, est encore très largement discuté et controversé Albert Camus disait en 1944 dans les pages de Combat que le journaliste est un «historien de l instant» 1. Etant donné que «l instant» pour le journaliste c est l actualité, il contraste avec le point de vue de l historien, qui nécessite l'introduction du temps standard, et le détachement des événements. Toutefois, le journalisme fonctionne comme «l'histoire de l'instant», comme porte parole de la conscience collective dans sont état réactif. Le journaliste vit à l époque où se passent les événements qu'il décrit, ignorant leur dimension historique et est lié aux perceptions et aux préjugés du moment. Considérant le journalisme comme en réalité un instantané de la conscience collective qui la produit, peut-il effectivement être «objectif», selon les définitions attribuées à ce terme? Si le journaliste constitue donc un témoin professionnel dans la pulvérulence de l'événementiel, l information fournie peut-elle être dégagée de la charge idéologique et de l'ensemble des conditions dans lesquelles elle a été produite? Compte tenu des considérations ci-dessus, le présent mémoire tente d étudier l attitude de la presse française «d opinion» envers la dictature en Grèce pendant les années Le terme «attitude» se réfère aux caractéristiques quantitatives et qualitatives du contenu de toutes les publications relatives au régime en Grèce, que nous avons choisi d'analyser en fonction de variables spécifiques. Parce qu il nous a été impossible d examiner l intégral des publications dû à une contrainte de temps,, 1 Camus, A., La réforme de la presse : Combat 1/09/1944, dans Cahier Albert Camus 8, Paris, Galimard, 2002, p

8 nous avons choisi de tenir compte seulement de quatre périodes historiques qui ont marqué les années de la dictature. De plus, comme conclu Eyal 2, l'étude d une période précédente et suivante est nécessaire, afin d'enquêter en profondeur une question, nous avons donc choisi quatre périodes historiques se succédant. Durant ces périodes, le corpus de recherche comprend alors trois journaux : Le Monde, Le Figaro, et l'humanité. En raison de la diversité idéologique et de leur grande popularité, nous pourrions conclure qu'ils représentent la presse française d opinion de l'époque. Par ailleurs, si nous avons centré cette étude à la presse écrite, parce que la télévision, même si elle existait déjà, n était pas très présente lors des événements. La presse constituait à l époque le moyen principal d information des citoyens. Ainsi, l écrit nous paraît être potentiellement plus riche, plus élaboré et mieux adapté à une étude approfondie des discours médiatiques. En effet, la presse écrite est un média de parole, où les schémas argumentatifs sont plus élaborés, qui se prête mieux à une analyse du discours. Nous pensons également que les clivages, notamment en termes de ligne éditoriale et de tendance politique, sont beaucoup plus explicites et identifiables dans la presse écrite, ce qui peut faciliter notre décodage des types de discours. Ainsi, si nous avons choisi de travailler uniquement sur des quotidiens, c est pour garder une certaine unité et ainsi permettre une comparaison lors de notre analyse. A travers la première partie nous avons tenté de définir le sens d '«objectivité» dans le journalisme selon les chercheurs Denis McQuail 3 et Jorgen Westerstahl 4. Se référant à une vaste bibliographie sur la théorie de la communication, nous avons présenté les éléments caractéristiques de la notion (présentation de faits sans commentaires ; impartialité) dans une tentative d éclairer tous ses aspects, en pratique. Ensuite, enrichissant la présentation des conditions pratiques du travail journalistique, nous avons jugé nécessaire de présenter les circonstances particulières lors de la couverture médiatique des événements en Grèce durant la période de la 2 Eyal, H., Time-frame in agenda-setting research: A study of the conceptual and methodological factors affecting the time frame context of the agenda-setting process, Syracuse, Syracuse University Press, McQuail, D., La Théorie de la Communication de Masse pour le 21ème siècle, Athènes, Kastaniotis, 2003, p Westerstahl, J. Objective News Reporting, Communication Research 10, 1983, p

9 dictature. Outre les contraintes provoquées par la nature autoritaire du régime, la couverture des événements internationaux contient aussi des contraintes qui devraient être prises en compte dans l'analyse qualitative des données. Le deuxième chapitre de la première partie est consacré au corpus de la recherche. Nous faisons référence à l'histoire et aux caractéristiques générales des trois journaux, afin de souligner leurs pratiques spécifiques et leur orientation idéologique. Ensuite, nous présentons en résumé les principaux événements au cours des quatre périodes historiques que nous avons choisi d'étudier, avec une référence particulière aux événements qui attirent l'attention des journaux. Dans une deuxième partie nous analyserons ensuite les paramètres de la méthodologie choisies, mettant un accent particulier sur l'analyse du discours / tonalité du journal et de l'importance du langage utilisé. Après avoir présenté notre méthodologie, nous exposerons les résultats de notre étude à travers des figures et des commentaires. Cette recherche vise à répondre aux questions suivantes: a) Comment le thème de la dictature en Grèce est-il hiérarchisé dans la presse française? b) Comment les publications concernées sont-elles évaluées? Est-ce que la presse française a entrepris une couverture médiatique des thèmes majeurs de la dictature grecque dans le style «neutre» adopté par les télégrammes des agences de presse, ou a-t-il choisi une attitude plus critique? Au fil du temps, cette attitude a- t- elle changé, ou est-elle restée stable? c) Les «différences idéologiques» de chaque journal ont-elles un impact sur leur attitude face aux événements en Grèce ou ont-ils conservé une approche uniforme couvrant les événements? Si leur attitude se prouve différente, quelles sont ses caractéristiques qualitatives? 9

10 PREMIERE PARTIE I. THEORIE A. La définition de «l objectivité journalistique» et critique «Quant aux événements de la guerre, je n'ai pas jugé bon de les rapporter sur la foi du premier venu, ni d'après mon opinion ; je n'ai écrit que ce dont j'avais été témoin ou pour le reste ce que je savais par des informations aussi exactes que possible. Cette recherche n'allait pas sans peine, parce que ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportaient pas de la même manière et parlaient selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables.» Thucydide 5 Quand le premier chercheur-historien, appelé aussi «le premier reporter de l'histoire», a écrit ces lignes au 5ème siècle avant J-C, il ignorait bien sûr que près de 2500 ans plus tard, les journalistes tenteraient avec la même angoisse de corroborer la véracité de leurs écrits, et utiliseraient des tactiques similaires pour y parvenir, ou rassurer le public à ce sujet. La «qualité de l'information» et «l'objectivité» sont souvent présentées dans les manuels de communication ou de journalisme comme interconnectées. Toutefois, comme dans le cas des nombreux concepts qui sont considérés comme axiomatiques et utilisés sans discernement, le processus de définition de «l'objectivité» a fait l objet de nombreux chercheurs. Le chercheur Denis McQuail dans «La Théorie de la Communication de Masse pour le 21ème siècle» identifie comme ses éléments de base 6 : a) adopter une attitude d'impartialité et de neutralité, sans implication personnelle, b) éviter la partialité et la politisation, c) insister sur l exactitude et d'autres éléments de vérité que la cohérence et l'intégralité, et d) éviter les finalités obscures ou d'autres fins. 5 Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Livre I (XXII), Athènes, ΟΕDΒ, 2000, traduction : Voilquin, J. 6 McQuail, D., La Théorie de la Communication de Masse pour le 21ème siècle, Athènes, Kastaniotis, 2003, p

11 Westerstahl avait également présenté le schéma 7 suivant pour définir l'objectivité dans le journalisme. Selon cette étude, l'objectif est basé sur le pur enregistrement d'événements (factualité) et l'impartialité. Objectivité Factualité Impartialité Vérité Informativité Signification Équilibre Neutralité D après ce schéma, l'enregistrement des événements est valide s il contient des faits et des déclarations dont les sources peuvent être vérifiées. De plus, ceux-ci doivent être présentés sans commentaires, ou tout au moins apparaître clairement dissociés des commentaires. Ces informations, cependant, doivent être également véridiques, c'està-dire exactes et complètes et sans tentative d'égarer, ou de servir à des fins souterraines. Chaque information doit être imprégnée d «informativité» (informativness), être claire et compréhensible. Enfin, l'élément-clé est la «Signification» de l information, qui se réfère au choix du sujet de la plus haute importance pour les lecteurs. Le second pilier de l'objectivité a à voir avec l'impartialité, ce qui nécessite également un «positionnement neutre» du journaliste, résultant d'un équilibre des interprétations contradictoires, des faits, des opinions. La deuxième caractéristique de l'objectivité selon Westerstahl, est ce qui est le plus souvent outrepassé dans la presse occidentale, où la liberté d'expression et la démocratie peuvent assurer et exigent le respect de la première étape de l'objectivité. Critique de la définition d «objectivité» En vertu de ces critères nous pourrions parvenir à la conclusion que l'objectivité devient un garant de la liberté et de l'égalité dans le processus d'information, si elle 7 Westerstahl, J. Objective News Reporting, Communication Research 10, 1983, p

12 n est pas influencée par des intérêts et si les sources sont traitées de façon égale et possèdent des opportunités égales de recours aux médias. Cette approche s'apparente plus à l'approche libérale-pluraliste, qui voit les médias comme des mécanismes destinés à promouvoir les intérêts et les points de vue des différents groupes et contribuant ainsi de manière décisive à la libre circulation des idées et au fonctionnement démocratique du système. La position centrale de la théorie pluraliste se concentre sur la position que les médias constituent un support essentiel pour les institutions démocratiques, qui forment le «quatrième pouvoir» et sont «un miroir de la société». Cependant, il devient rapidement évident que dans une certaine simplification, le résultat semble étroitement lié à l'idéal «de la communication rationnelle et non faussée» 8 de Habermas. Or, Habermas admet qu en fait la communication, soit interpersonnelle soit médiatisée, ne peut jamais échapper complètement à l'effet des conditions dans lesquelles elle a lieu. L'acte du «discours idéal» peut être seulement une possibilité théorique. Les critiques 9, basées sur Foucault, nient même le terme «communication rationnelle» puisque les relations de pouvoir régissent toutes les relations humaines, les contacts et les processus par lesquels les connaissances ou la communication sont produites. La réponse à la position pluraliste, établissant que les médias constituent des représentations neutres de la réalité, des mécanismes qui contrôlent le pouvoir, que leur influence peut être mesurée et que leurs effets se limitent à renforcer les valeurs existantes, est principalement issue de deux différentes sources théoriques, le structuralisme et le marxisme. Nous analyserons ainsi les caractéristiques individuelles de «l objectivité» selon McQuail et Westerstahl par rapport à des interprétations différentes et des études liées à chaque terme. De plus, nous nous référerons à la pratique du journalisme comme un obstacle à la réalisation de l'objectivité. 8 Habermas, J. The Structural Transformation of the Public Sphere, Cambridge, MA: MIT Press, Simon J, Foucault and the Political, London, Routledge, 1995, p

13 a) Présentation des événements sans commentaires Le marxisme et le structuralisme ont mis en doute l'hypothèse que les médias reflètent la réalité. Selon l'école de Francfort, les médias et l'industrie de la culture construisent et identifient la conscience des classes dominées et les manipulent de sorte que toute résistance disparaisse et que la passivité domine la passivité 10. Les médias déterminent ainsi les conditions dans lesquelles nous réfléchissons, ou pas 11. Ils nous égarent vers un monde de définitions et des simulations idéologiques automatiques 12. Le structuralisme, d'autre part, a développé l'argument selon lequel la pensée précède la réalité et la comprend de différentes façons selon le contexte dans lequel l'homme se trouve à chaque fois. La «réalité sociale» est réalisée par le langage, nous constituons notre monde social à travers les contes et la narration. Les travaux de Roland Barthes 13 sur la création et la projection de certains «mythes» par les médias, ont montré l'existence de messages auxquels ceux-ci apportent une charge idéologique et ainsi leur aptitude à démontrer seulement certains aspects de ce qui se passe dans le monde. Dans ce contexte les médias ne fonctionnent pas comme des observateurs neutres de la réalité, ni ne reflètent simplement des faits. Au contraire, ils orientent les événements et y attachent une signification sociale particulière, révélée à travers la compréhension du code qui régit les textes, résultant des différents niveaux de signification 14. Par une combinaison des deux théories, nous parvenons à la conclusion que la Vérité, l Informativité et la Signification, cadres de la première partie du schéma de l'objectivité, ne sont ni stables, ni mesurables, et donc ni facilement réalisables. 10 Marcuse, H., L'Homme unidimensionnel, Athènes, Papazisis, Traduction: Lykoudis, B., Adorno, T. & Horkheimer, M., La Dialectique de la Raison, Athènes, Ypsilon, Traduction: Sarikas, Z., Bennett, T., Theories of the media, Theories of society, dans Komninou,M. & Lyritzis,C., Pouvoir, Société et Medias de Masse, Athènes, Papazisis, 1989, p Barthes, R., Mythologies, Athènes, Kedros, traduction : Chatzidimou Kaiti, Barthes, R., Le Degré Zéro de l Ecriture, Athènes, Kedros, traduction : Papaiakovou Katerina,

14 Vérité D après Kant, il n'y a pas de corrélation entre la production culturelle et intellectuelle et des fins, des valeurs sociales et culturelles. La vérité et la beauté existent indépendamment. Selon la théorie du miroir si les journalistes exhumaient les éléments et les alignaient, la vérité se révélerait automatiquement 15. Cependant, le réalisme est survenu à un moment où le journalisme avait rompu avec les partis politiques et faisait preuve d une grande volonté de s appliquer à plus de précision. Réalisme et réalité, l'exactitude et la vérité, n ont pas été si facilement assimilés par les chercheurs ultérieurs. Ainsi, si un journal publie un long article sur le discours du maire lors d'une célébration de la police, le texte bien que réaliste et «vrai» semblera ironique si la police dans la région a récemment été impliquée dans un scandale. Selon Walter Lippman dans «Opinion Publique» : «[ ] les nouvelles et la vérité ne sont pas la même chose. La fonction des nouvelles est de marquer un événement ou d'informer le monde à ce sujet. La fonction de la vérité est de mettre en lumière des faits cachés, de les combiner et de créer une image de la réalité, sur laquelle le citoyen peut agir.» Pour les marxistes et les structuralistes la vérité journalistique a été conçue comme allant au-delà d une simple précision. Elle a été conçue comme un processus de clarification, qui se développe entre l'histoire originale et l'interaction qui se produit au fil du temps entre le public, les auteurs des nouvelles et les journalistes 16. Pour les marxistes, les médias ne reflètent pas la vérité, mais les perceptions de leurs propriétaires, les membres des classes dirigeantes. Pour les structuralistes, la vérité dérive du code qui régit les textes, par la relation du signifiant et du signifié résultant des différents niveaux de signification. En conséquence, la circulation de l'information de masse, au-delà de la diffusion des connaissances parmi les participants au processus de communication, implique la dispersion d'un ensemble 15 Schudson Michael, Discovering of News, New York, 1978, p Kovach Bill & Rosenstiel Tom, The Elements of Journalism (What Newspeople Should Know and the Public Should Expect), Athènes, Kastaniotis, 2004, p

15 d'idées, croyances et opinions, qui affectent si elles ne déterminent pas, l'attitude des gens envers le monde, la société et la politique. Bien que le produit final des médias ne soit pas connaissance dans toute l acception du terme, l'information et les messages transmis influencent et forment la connaissance et les attitudes du public sur une grande variété de sujets. De cette manière les médias sont aussi des mécanismes de socialisation et de transmission des connaissances et des valeurs comme l'école et la famille 17. L'analyse de Daniel Hallin 18 est instructive sur le rôle des médias dans les situations de crise et de conflits. Halin diversifie la construction de l actualité du journalisme en trois sphères. La «sphère de consensus» est la sphère principale et présente ce que les journalistes et les médias acceptent comme indiscutables. Les images de cette sphère sont hors questionnement. Pour cette raison, les journalistes sont invités à présenter objectivement toutes les questions qui y sont liées. La «sphère de la dissidence légitime», est la seconde sphère à travers laquelle les sujets sont considérés comme légitimement controversés. Dans cette sphère, la neutralité et l'équilibre sont appliqués selon la gestion de la pratique journalistique. Dans la troisième sphère, celle de la «déviation», le journalisme «[ ] assume un rôle dans lequel il expose et condamne ou exclut de l'agenda public ceux qui violent ou restreignent le consentement» 19. En d'autres termes, les opinions appartenant à cette sphère ne sont pas considérées comme sérieuses par la pratique journalistique. Par contre, elles peuvent être utilisées pour renforcer les vues inhérentes aux deux autres sphères. Pourtant, les faits présents dans ces sphères ne sont pas statiques. Dans la pratique, ils sont étroitement liés et se déplacent souvent d'une sphère à l'autre. Les chercheurs ont appelé ce processus «crise de repères d évaluation» ou encore «crise de priorité», 17 Althusser, L., Idéologie et appareils idéologiques d État, dans Althusser, L., Positions ( ), Paris, Les Éditions sociales, 1976, p Hallin, D., The Uncensored War : The Media and Vietnam, New York, Oxford University Press, 1986, p Ibid. 15

16 c'est-à-dire que les médias peuvent changer la perspective par laquelle les gens évaluent les institutions, en concentrant leur attention sur un sujet plutôt qu'un autre 20. Les médias sont des mécanismes qui s'interposent entre les gens et la réalité qui les entoure, apportant une abondance de renseignements sur ce qui se passe dans le monde, comment il est fait et pourquoi. Cela signifie qu un grand pourcentage de nos connaissances sur ce qui se passe autour de nous vient des médias. Par conséquent, les médias en tant qu acteurs des mécanismes idéologiques, ne reflètent pas la vérité. L historien Simon Scapa a constaté que la certitude d'une vérité, «empiriquement vérifiable» est morte 21, tandis que Carl Bernstein avait dit de ce processus que «les journalistes essaient de produire la version la plus réaliste de la vérité» 22. Informativité Malgré leurs différences, le structuralisme et le marxisme se rejoignent lorsqu ils affirment pouvoir percer à jour la véritable signification des messages et révéler les voies et les mécanismes par lesquels celle-ci est perçue et comprise par le public. Donc les deux théories soutiennent qu elles tentent d apporter une vision objective de la réalité et qu elles conquièrent la connaissance définitive et l'interprétation correcte des différentes formes de production culturelle et intellectuelle. Ce qui figure dans l'histoire comme le «postmodernisme» se caractérise par l'impossibilité de trouver un sens «objectif». La connaissance dépend des moyens d expression et de la forme dans laquelle un texte se structure, ce qui permet des interprétations infinies. Les médias construisent la réalité d'une certaine manière car ils choisissent de discuter des aspects de ce monde complexe (agenda setting) et de plus utilisent des expressions particulières qui proviennent d autres sources pour les décrire, contribuant ainsi à la construction de la réalité. La théorie de la «construction sociale 20 Papathanassopoulos, S., Les médias de masse en situations de crise, dans Papathanassopoulos, S. & Komninou, M., Sujets de Déontologie Journalistique, Athènes, Kastaniotis, 2000, p Wood, G., Novel History, New York Review of Books, Juin 1991, p Kovach, B. & Rosenstiel, T., The Elements of Journalism, op. cit., p

17 forte», influencée par la philosophie phénoménologique et pragmatique dans les décennies 60-70, a promu l'argument selon lequel nous ne pouvons pas séparer la compréhension de la réalité des engagements de valeurs et des hypothèses d'interprétation qui nous guident dans notre vie quotidienne, parce que nous nous trouvons dans une interaction sociale avec les autres. Alors que les journalistes, ne pouvant être libérés de leurs faiblesses humaines, plutôt que de rapporter la réalité sociale, la construisent. Pour Allan Stuart 23, les efforts destinés à trouver des variables pour mesurer l'objectivité sont condamnés, parce qu'il n y a pas de constantes indépendantes qui mesurent la réalité. Il s agit toujours de récits. Le monde social se produit à travers des récits qui le décrivent. Ainsi, les déclarations d un témoin oculaire et les statistiques officielles ne sont que des formes alternatives du discours public plutôt que d'une mesure fixe de l'objectivité. Les journalistes ne produisent jamais de «visions objectives du monde» 24, mais des estimations qui équilibrent une version de la réalité socialement construite sur une autre. La production des médias pose la question de la représentation de la réalité et comment elle est perçue par le public. Dans la mesure où les médias constituent le médiateur entre la réalité et l'individu, soulignant ou omettant les aspects de ce qui se passe autour de nous, ils sont des mécanismes de représentation et de présentation de la réalité aux personnes. Cela fait apparaître le problème de la production des connaissances et de la capacité de l'homme à avoir une vision objective du monde autour de lui. Basée sur ces théories, «l informativité» des nouvelles ne peut pas être garantie. Stuart Allan affirme que les nouvelles ne sont pas uniformément comprises par le public. Il existe une possibilité de multiples interprétations de chaque texte. C est aussi la perception de Baudrillard qui parle d'un monde décentralisé, chaotique, doté de multiples significations, dans lequel aucune signification générale ou d ordre général ne peut être trouvée, car personne ne peut «[ ] échapper à la perpétuité des 23 Allan, S., News, Truth and Postmodernity: unraveling the will to facticity, dans Adams, B. & Allan S., Theorizing Culture, London, UCL Press, Tuchman, G., Objectivity as a Strategic Ritual, American Journal of Sociology, 77 (4), 1972, p

18 récits, des codes et textes culturels communication.» 25 qui se recyclent par les médias de Signification «La presse ne peut pas toujours réussir à dire aux gens que penser, mais elle marque un succès considérable à imposer à ses lecteurs sur quoi penser.» Bernard Cohen 26 Dans le modèle de communication de Katz et Lazarsfeld, la théorie du «gatekeeping» fournit un processus par lequel une personne contrôle le flux des messages à travers un canal de communication. Le cadre du fonctionnement de «gatekeeper» repose sur l'hypothèse qu'il existe une authenticité des événements précise, définie et reconnaissable dans le monde réel et que le devoir des médias est de la choisir, en fonction des critères représentatifs de l'importance des événements. Comme l affirme Fishman 27, la plupart des chercheurs croyaient soit que les informations reflètent la réalité, soit qu ils la déforment et que cette réalité se compose d'événements qui se passent dans le monde et qui existent indépendamment de la manière dont les journalistes les perçoivent et les traitent lors de la production de l information. Pour Fishman la préoccupation principale devrait être la «fabrication des nouvelles» parce qu'il est évident que le contenu de l'information finale des médias provient de plusieurs «portes» et prend des formes différentes. Elle peut être demandée ou commandée à l'avance, ou être découverte soudainement. Parfois, cette découverte peut être construite et organisée dans le cadre de l'organisation des médias. Un tel processus de fabrication, y compris la sélection des nouvelles, n est pas aléatoire ni subjectif. La fabrication survient en grande partie selon l'interprétation et le «cadrage» causés par les institutions bureaucratiques qui constituent des sources des nouvelles (postes de police, bureaux, tribunaux, organismes gouvernementaux). 25 Baudrillard, J., Pour une critique de l'économie politique du signe, Paris, Gallimard Cohen, B., The Press and Foreign Policy, Princeston, Princeston University Press, 1963, p Fishman J, Manufacturing News, Austin, University of Texas Press, 1980, p

19 Les chercheurs modernes ont donc renoncé au concept selon lequel les journalistes agissent comme des cartographes de la vie quotidienne. Il y a trop de nouvelles fongibles quotidiennement, soit en raison du manque d'espace, soit parce qu'elles ne sont pas signifiantes ou «vendables». Le choix des sujets porte sur les thèmes invariants du journalisme, grands moteurs de l intérêt du lecteur : l'actualité, l'originalité, l humain, la nouveauté et la proximité du fait 28. Ou, selon d'autres chercheurs 29 : a) le sens, l'impact, la portée b) l intrusif, le conflit, l étrange c) les personnalités de haut rang. Alexopoulos Dimitris, journaliste, traduit ces critères dans la langue des rédactions comme un triptyque de «sang couronne - sperme». Cela signifie des sujets liés à la violence ou la souffrance humaine, incluant la puissance ou les questions sexuelles. Certains sujets sont controversés par l'opinion publique 30. Le fait que les sujets soient bilatéraux, et impliquent un conflit, nous rappelle que la détermination de l ordre du jour est par nature un processus politique. Ainsi, Dearing & Rogers 31 ont-ils désigné comme «l indice objectif de la réalité» une variable en relation avec le degré objectif de dangerosité ou la gravité d'un événement. Cependant, leurs recherches ont montré une relation négative entre cet indice et l agenda des médias. L apparition d un sujet sur l agenda médiatique ne dépend pas seulement de la gravité et de la dangerosité, mais aussi du choix lors de l organisation des informations de le présenter à ce moment. Cobb et Elder, ont souligné le rôle des événements-stimuli (trigger events) pour l apparition d un thème 32. Un fait-relance a lieu et attire l'attention et l'action. D autre part Ekecrantz a dépeint le «embeddedness» 33 des nouvelles valeurs journalistiques dans les conditions spécifiques sociopolitiques. En 1925, par exemple les questions de la 28 Gérard Hoffbeck, Ecrire pour un journal, Paris, Dunod, 2001, p McCombs, M., Einsiedel, E., Weaver, D., Contemporary Public Opinion Issues and the News, Athenes, Kastaniotis, 1996, p Cobb, W. & Elder, D., Participation in American Politics: the dynamic of agenda-building, Baltimore, Johns Hopkins University Press, Dearing, J. & Rogers, E., Agenda-Setting, Athènes, Papazisis, 2005, p Cobb, W. & Elder, D., Participation in American Politics, op. cit. p Ekecrantz, J., Journalism s Discoursive Events and Sociopolitical change in Sweden , Media Culture Society, 19 (3), 1997, p

20 modernité, de l'attrait de la technologie, et la grandeur nationale guidaient le choix des sujets. À un moment donné, et pour un certain laps de temps, différents médias attachent une importance similaire à un groupe de sujets. Leur texte diffère. En général, cependant, les médias ont tendance à s'accorder sur le nombre ou la proportion de bulletins d information consacrés à un thème particulier 34. Ainsi, l agenda est-il un groupe de sujets communiqués selon une hiérarchie basée sur leur importance. Les scientifiques politiques Cobb et Elder 35 ont présenté l'ordre du jour comme un groupe de conflits politiques qui, à tout moment, peuvent être considérés comme relevant de la gamme des intérêts légalisés qui nécessitent l'attention de l'etat. Frame et stories Le chercheur Gaye Tuchman 36 se réfère au frame analysis (cadres de l expérience) d Erving Goffman pour expliquer pourquoi les reporters retiennent une information plutôt qu une autre. «Encadrer, c est choisir quelques aspects d une réalité perçue et les rendre plus saillants dans un texte, de façon à proposer une définition particulière d un problème, une interprétation causale, une évaluation morale et/ou une recommandation de solution» 37. Les frames donc, sont des principes qui relient les journalistes au monde qu ils observent, au public qu ils informent, et aux politiques narratives au sein desquelles ils agissent. Certes, afin de ne pas confondre l'angle avec le manque d'objectivité, nous devons également nous référer à la théorie des news stories (histoires, récits). Selon cette théorie, les faits et la narration (histoire) ne sont pas contradictoires. Simplement, les reporters ont recours à des normes qui peuvent leur «servir à identifier les questions pertinentes». Le journaliste emprunterait au passé immédiat des éléments de construction d une mise en scène destinée à dire, non pas ce qui s est passé, mais ce 34 Dearing, J. & Rogers, E., Agenda-Setting, op. cit., p Cobb, W. & Elder, D., Participation in American Politics, op. cit. 36 Tuchman, G., Telling stories, Journal of Communication 26, 1976, p Entman, R., Framing: Toward Clarification of a Fractured Paradigm, Journal of Communication 43(4), 1993, p

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