GEOPOLITIQUE DE LA BRETAGNE

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3 GEOPOLITIQUE DE LA BRETAGNE

4 DU MÊME AUTEUR : LA VIE RURALE DE LA BANLIEUE PARISIENNE (1956). LA BAIE DU MONT-SAINT-MICHEL, Étude de morphologie littorale (1956). INVENTAIRE DES POSSIBILITÉS D'IMPLANTATIONS INDUSTRIELLES EN BRETAGNE (1956). LE PROBLÈME BRETON ET LE PROGRAMME D'ACTION RÉGIONALE (1957). GÉOGRAPHIE ET ACTION, Introduction à la géographie appliquée (1960). L'AVENIR ÉCONOMIQUE ET SOCIAL DES CANTONS DE L'EST, Québec (1960). LA GAUCHE ET LES RÉGIONS (1967). PROGRAMME DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL DE LA THRACE ORIENTALE, Turquie (1968). DEBOUT BRETAGNE! (1970). AU JOINT FRANÇAIS, LES OUVRIERS BRETONS. (1972). CHANGER LA VIE, CHANGER LA VILLE, RENNES Préface de F. Mitterrand (1976). LA GRANDE AFFAIRE : DÉCENTRALISATION ET RÉGIONALISATION. Préface de G. Defferre (1981). L'HISTOIRE AUX ÉDITIONS OUEST-FRANCE : Dans la collection «De mémoire d'homme» (dirigée par Lucien Bély) : Le Fer contre la forêt (F. Dornic). Pêcheurs d'islande (J.-L. Avril, M. Quéméré). Les Petites Écoles sous l'ancien Régime (B. Grosperrin). La Rue au Moyen Âge (J.-P. Leguay). Saint Bruno, le premier chartreux (B. Bligny). Saint Jacques à Compostelle (J. Chocheyras). Dans la collection «l'histoire et nous» : Archives secrètes de Bretagne (H. Fréville). L'Avenir se présente bien (A.-D. Kergal). Les Cohortes du Christ (P.-R. Gaussin). Moreau, rival républicain de Bonaparte (P. Savinel). Profession : travailleur au noir (G. Delorme). Rennes pendant le procès Dreyfus (C. Cosnier). Histoire de la Bretagne en 12 volumes : Préhistoire de la Bretagne (P.-R. Giot, J. L'Helgouach, J.-L. Monnier). Protohistoire de la Bretagne (P.-R. Giot, J. Briard, L. Pape). La Bretagne des saints et des rois (A. Chédeville, H. Guillotel). Fastes et malheurs de la Bretagne ducale (J.-P. Leguay, H. Martin). Histoire de la Savoie en 4 volumes (dirigé par Jean-Pierre Leguay) : La Savoie des origines à l'an mil (J. Prieur, A. Bocquet, M. Colardelle, J.-P. Leguay, J. Loup, J. Fontanel). La Savoie de l'an mil à la Réforme (R. Brondy, B. Demotz, J.-P. Leguay). La Savoie de la Réforme, à la Révolution (R. Devos, B. Grosperrin). OUEST-FRANCE, 1986

5 Michel Phlipponneau GEOPOLITIQUE DE LA BRETAGNE.ouest france

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7 A FRANÇOIS MITTERRAND, Aux hommes et aux femmes de gauche, artisans de la régionalisation. E N mettant un terme à une centralisation multiséculaire, les premières élections régionales au suffrage universel vont marquer un tournant capital dans l'évolution administrative et politique de la France. Pour la première fois, les citoyens vont désigner directement ceux qui auront la charge 'de conduire la politique des nouvelles collectivités territoriales, de gérer les affaires dont l'état attribue la compétence à la région, de rechercher les moyens permettant aux jeunes de vivre, travailler, décider au pays. Pour avoir contribué, comme géographe d'abord, puis comme responsable politique, à cette re-naissance de la Bretagne, j'ai voulu poursuivre cette œuvre en mettant la connaissance au service de l'action. Sans doute, l'opinion considérera les élections régiotiales comme mineures par rapport aux élections législatives dont les incidences politiques immédiates apparaissent plus évidentes. Elle se passionnera davantage pour la composition de l'assemblée nationale que pour celle des assemblées régionales. N'aurait-il pas été préférable de dissocier les deux scrutins et surtout d'élire les conseillers régionaux sur une liste régionale? Sans doute, à terme, cette formule s'imposera. Mais pour la première élection des conseils régionaux au suffrage universel, cette coïncidence devrait logiquement lui assurer un taux de participation aussi élevé que celui d'une élection à l'assemblée nationale. C'est la principale justification de ce système. L'identité du type de scrutin montre l'intérêt que présente la connaissance du comportement politique des citoyens par secteurs géographiques. Le département retrouve un rôle de cadre géopolitique qui s'était atténué en 1958 avec le. scrutin majoritaire dit d'arrondissement. C'est pourtant le cadre régional qui doit permettre de composer à grands traits un tableau politique du pays, qu'andré Siegfried avait magistralement brossé, au début du siècle, pour la France de l'ouest. En introduction, il me semble utile de présenter les caractères originaux de ce volume consacré à la Bretagne : Importance politique de la Bretagne liée à son poids démographique. Sentiment d'appartenance à une province, façonnée par l'histoire, la culture, marquée par l'aspiration à une autonomie, mais province qui ne coïncide pas avec la nouvelle entité régionale. Partie intégrante du vaste domaine conservateur de la France de l'ouest, la Bretagne s'en distingue à la fois par la pérennité dé noyaux de gauche et par une récente poussée socialiste, plus marquée et jusqu'ici plus résistante que dans l'ensemble du pays. Enfin l'auteur, géographe de profession, a mis sa discipline au service de l'action, y compris politique. Peut-on à la fois être juge et partie?

8 I. LE POIDS POLITIQUE DE LA BRETAGNE Le rôle qu'exerce dans le cadre national le comportement politique de la population d'une région ne dépend pas seulement de la coloration de son électorat, mais aussi de son poids démographique, plus précisément du nombre absolu et des habitudes de participation de ses électeurs. Un de nos collègues rennais, G. Le Guen observait justement que les classiques cartes départementales publiées par les politologues à l'issue de chaque grande consultation électorale donnaient une image inexacte du pays réel, les pourcentages exprimés par la carte ne tenant pas compte du poids de chaque département Les vastes zones classées à gauche dans le Sud-Ouest et le Midi ont un poids sensiblement plus faible que la petite tache de départements tels que le Nord, le Pas-de-Calais, la Seine-Saint-Denis. Une variation de 10 points dans un département peu peuplé comme la Lozère a moins d'importance pour un élection présidentielle qu'une variation de 1 point dans le Finistère (Lozère : suffrages exprimés le 10 mai 1981 ; Finistère : ). A cet égard, le rôle politique de la Bretagne est important. Son poids électoral est lui-même plus lourd que son poids démographique. Si la Bretagne compte beaucoup de jeunes n'ayant pas atteint l'âge électoral, la part des étrangers est faible et traditionnellement la participation électorale est forte, dépassant de plus de 2 points la moyenne française. Pour l'élection présidentielle du 10 mai 1981, le taux de participation s'élève à 85,4 % dans la Bretagne historique et à 83,4 % dtins la France entière. Alors que la Bretagne administrative compte 4,8 % de la population française, elle compte 5,2 % des électeurs inscrits et 5,36 % des suffrages exprimés. La Bretagne historique avec 6,7 % de la population compte 7 % des inscrits et 7,16 % des suffrages exprimés. Une évolution politique rapide peut avoir ainsi une incidence importante sur l'évolution politique nationale. En analysant les résultats de l'élection présidentielle de 1974, G. Le Guen observait que tant que la Bretagne, partie intégrante de l'ouest conservateur, demeurerait fidèle à la droite, celle-ci était assurée de l'emporter à l'échelle nationale. En 1974, une différence de voix séparait au deuxième tour V. Giscard d'estaing et F. Mitterrand. A elle seule, la Bretagne historique, avec un avantage de voix à V. Giscard d'estaing, assurait pour 70 % son élection. Celle-ci était en fait réalisée grâce au poids et au comportement des électeurs de la Ville de Paris, d'alsace et du Grand Ouest. En 1981, le succès de F. Mitterrand avec un écart de 2,5 points et de voix était plus marqué. Un tel score n'aurait pas été possible sans un retournement du comportement politique des régions traditionnellement acquises à la droite, en particulier de l'ouest. Car si l'augmentation du score de F. Mitterrand est générale, elle est faible à Paris (3 points) et dans le Bas-Rhin (2 points). Au contraire, en Bretagne, le score de F. Mitterrand progresse de 7 points passant de 42,1 à 49, 1. Aussi si V. Giscard d'estaing devance toujours F. Mitterrand, l'écart passe de voix à Le rôle politique de la Bretagne qui peut être déterminant pour un scrutin présidentiel est aussi important pour la composition de l'assemblée nationale. Dans la foulée de l'élection présidentielle, le P. S. a remporté en Bretagne 19 des 33 sièges de députés, soit 7 % du groupe socialiste de l'assemblée nationale. En Breta- 1. Gilbert Le Guen a imaginé une série de cartes illustrant bien ce phénomène.

9 gne, la proportion des députés socialistes (57,5 %) dépasse la proportion nationale (55 %). Nous reviendrons sur les conséquences de la réforme du mode de scrutin. Cependant le rôle que peut exercer une région comme la Bretagne dans l'évolution politique nationale n'est pas exceptionnel et ne constitue qu'un élément de l'intérêt d'une étude géopolitique. II. LE MOUVEMENT BRETON : L'EMSA V Plus originale apparaît l'existence d'un mouvement breton aux multiples facettes. Depuis longtemps la Bretagne est l'une des provinces les plus sensibles aux thèses régionalistes, autonomistes, voire indépendantistes et dans les années soixante, pour les esprits jacobins, elle paraissait, beaucoup plus que la Corse, menacer l'unité nationale. Le «terrorisme souriant» du F.L.B. (Front de libération de la Bretagne) a eu plus d'impact sur l'opinion que l'existence déformations politiques spécifiquement bretonnes, mais celles-ci témoignent de l'identité d'une nation, d'un peuple, d'une culture. Sans son histoire, la Bretagne n'aurait sans doute pas suscité une forme nouvelle de régionalisme, le régionalisme du C.E.L.I.B. (Comité d'étude et de liaison des intérêts bretons) qui est lui-même à l'origine du régionalisme institutionnel dont les élections de mars 1986 vont marquer précisément une étape essentielle. Et n'est-ce pas l'existence de cette conscience régionale qui constitue l'élément déterminant de la force de la vague socialiste? Le nouveau parti socialiste est issu pour une large part en Bretagne du club Bretagne et Démocratie. Il s'est organisé dans un cadre régional avec le B.R.E.I.S. (Bureau régional d'étude et d'information socialiste). Il a développé un programme régional en incitant à l'échelle nationale les responsables du parti à faire de la régionalisation et de la décentralisation la «grande affaire du septennat». L'analyse du mouvement breton présente donc un grand intérêt pour la connaissance de la géopolitique de la Bretagne, pour ses caractères directs, mais plus encore pour son influence sur l'évolution politique générale. Cette spécificité bretonne nous oblige à déborder du cadre des régions administratives. La Loire-Atlantique ne peut évidemment être écartée d'une analyse géopolitique de la Bretagne. III. FORCE ET CARACTÈRES DES ORIENTATIONS POLITIQUES CONTEMPORAINES : LA VAGUE ROSE Si les forces politiques de la Bretagne évoluent toujours dans un sens conforme à l'évolution nationale, si elles se caractérisent toujours par une grande permanence spatiale, on enregistre avec plus de force qu'ailleurs une poussée socialiste dont le reflux apparaît aussi moins sensible. Le phénomène est récent. Jusqu'en 1965 l'évolution politique de la Bretagne ne se différencie guère de celle de l'ensemble du Grand Ouest conservateur dont A. Siegfried a brossé un magistral tableau au début de ce siècle. A la différence des marches armoricaines, au conservatisme plus uniforme, en Bretagne en 1965 comme en 1910, coexistent de vastes secteurs dominés par la droite et des secteurs de gauche ne coïncidant pas toujours avec des agglomérations ouvrières : la «Montagne rouge» du début du siècle garde sa coloration. C'est à partir de l'élection présidentielle de 1965 que se manifeste avec une force particulière cette vague rose qui, limitée jusqu'en 1974, déferle avec une telle

10 vigueur que le parti socialiste obtient une proportion de voix et de sièges supérieure à la moyenne nationale en juin 1981, pour accentuer encore cette différence aux, consultations électorales plus récentes. Cette évolution, sans être totalement originale, est plus marquée que dans la plupart des régions gagnées récemment au socialisme. Après avoir analysé les caractères de cette évolution et de ses composantes spatiales, la recherche de son explication exigera de longs développements. Comme dans l'ensemble du pays, au flux succède normalement le reflux. Il apparaît moins marqué qu'ailleurs. Est-ce un palier ou un point d'inflexion? Si comme nous le pensons, la poussée socialiste tient au rôle que les socialistes bretons ont joué pour promouvoir la régionalisation, la réponse viendra du crédit que les électeurs, malgré des retards relatifs aux questions culturelles, accorderont encore à un programme régional qu'il conviendrait d'adapter à la situation actuelle. Ils peuvent aussi ouvrir la voie à la création d'une formation de type «travailliste», si les clivages entre laïques et cléricaux disparaissent devant les effets unificateurs de la «bretonnité». IV. UN GÉOGRAPHE ENGAGÉ Un autre caractère original de cet ouvrage tient à l'engagement politique de son auteur. Cette géopolitique de la Bretagne est la résultante d'une longue évolution qui a conduit le géographe, de l'analyse descriptive et explicative à la prospective, aux propositions d'actions, puis à l'action elle-même. Mes recherches géographiques sur la Bretagne m'ont conduit à dégager un problème breton, celui de l'avenir des jeunes d'une province excentrée, sous-équipée, qui semblait incapable de s'adapter aux grandes mutations contemporaines. La planification régionale m'a paru constituer une réponse et le géographe s'est engagé, comme technicien d'abord, puis comme responsable d'un des premiers comités régionaux d'expansion économique. Mais de l'action économique à l'action politique, le pas est aisé à franchir, tant les rapports sont étroits entre économie et politique. Lorsque le pouvoir politique refuse d'appliquer un programme qui semble susceptible de sauver une région, estil anormal de s'engager politiquement pour remplacer ce pouvoir, ses structures et ses orientations économiques, par un autre pouvoir qui a effectivement fait de la décentralisation et de la régionalisation une «grande affaire». Mais cette appartenance à une famille politique, ne limite-t-elle pas une objectivité dont se réclament politistes et sociologues à qui les géographes abandonnent généralement les analyses de géographie électorale? Un tel ouvrage, publié quelques mois avant une échéance électorale importante, n'est-il pas destiné à appuyer une campagne à laquelle participe l'auteur? En bref, peut-on être juge et partie? Dans mes ouvrages, je n'ai jamais cherché à dissimuler mes options politiques, l'un a été préfacé par François Mitterrand, un autre par Gaston Defferre et ce volume fait normalement état du rôle que j'ai exercé dans l'évolution politique de la Bretagne. Mais je demeure sans doute trop marqué par ma formation scientifique, par ma carrière universitaire, pour confondre analyse géopolitique et propagande électorale. Je pense aussi que toute étude géographique débouchant sur l'action doit être d'autant plus rigoureuse qu'on en attend des résultats. Connaissant bien de l'intérieur, en tant que militant, en tant que responsable, les caractères de la vie politique en Bretagne, il m'est aisé de saisir les rapports étroits entre de multiples facteurs géographiques et les configurations spatiales de phénomènes politiques que traduisent les résultats électoraux.

11 Une telle analyse peut avoir des applications, modifier le comportement de l'électorat et des responsables politiques. Son efficacité dépend de sa rigueur. C'est une règle d'or que j'ai toujours suivie dans les ouvrages débouchant sur des appli- cations, dans le cadre de l'aménagement régional tant en Bretagne qu'à l'étranger 2, de l'aménagement urbain 3, des structures administratives et politiques 4. Et si les perspectives de Debout Bretagne ont pu déboucher dix ans plus tard sur la grande affaire, c'est qu'elles s'appuyaient sur une analyse rigoureuse. Deux chapitres de l'un de ces ouvrages étaient consacrés à la géopolitique de la Bretagne5. Ils s'appuyaient sur des travaux d'étudiants auxquels je voudrais rendre ici hommage, car ils ont été parmi les premiers à reprendre en Bretagne les recher- ches illustrées par A. Siegfried. Trois d'entre eux sont passés de l'analyse scientifi- que aux applications pratiques, à l'engagement politique 6. Depuis une vingtaine d'années, ces travaux se sont multipliés. Au Centre de recherches administratives et politiques de l'université de Rennes, Philippe Braud anime une équipe qui a déjà réalisé des recherches de qualité. A l'université de Haute-Bretagne, à l'i.n.r.a., des chercheurs poursuivent des tra- vaux sur l'histoire, l'économie, la sociologie présentant des rapports étroits avec la géopolitique de la Bretagne. Je les remercie d'avoir facilité ma tâche pour l'élaboration de cet ouvrage qui doit beaucoup aussi aux contributions, parfois involontaires, des responsables politiques de toute sensibilité, que j'ai appris à connaître depuis trente ans. Par delà les différences, souvent profondes qui séparent les hommes, un objec- tif commun les rapproche : bâtir un meilleur avenir pour les jeunes qui auront en charge la France et la Bretagne de demain. Que François Mitterrand et tous ceux qui ont lutté pour que la gauche donne toute sa place à la région acceptent que ce livre leur rende un juste hommage. 2. Inventaire des possibilités d'implantations industrielles en Bretagne, 1956 ; le Problème breton et le programme d'action régionale, 1957 ; Debout Bretagne, 1970 ; l'avenir économique et social des cantons de l'est, Québec, 1960 ; Programme de développement économique et social de la Thrace orientale, Changer la vie, changer la ville, Rennes 1977, La Baule, * La Gauche et les régions, 1967 ; la Grande Affaire : décentralisation et régionalisation, Debout Bretagne, Claude Saunier, maire de Saint-Brieuc ; Jean-Jacques Monnier et Yves Rémond, responsables de l 'U.D.B. (Union démocratique bretonne).

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13 CHAPITRE PREMIER LE POIDS DE L'HISTOIRE «Sous l'apparence mouvante des élections se précisent des courants stables et se dessinent des tempéraments politiques régionaux. Il y a ainsi des tempéraments provinciaux, départementaux, cantonaux, communaux ; il y a plus exactement encore (car les divisions administratives sont souvent factices) des tempéraments politiques répondant à ces profondes individualités naturelles que sont les "pays de France" 1.» A la veille de la Première Guerre mondiale, pour définir les caractères de la géopolitique de la France de l'ouest, de la Vendée à la Normandie, A. Siegfried s'appuie sur les observations suffisamment longues et précises, que donnent dix élections législatives de la IIIe République. Les premières élections au suffrage universel, sous la seconde République et le second Empire, montrent que dès le milieu du XIXe siècle, les pays de Bretagne se différencient déjà par leurs tempéraments politiques que ne pouvaient encore mettre en évidence les élections censitaires des régimes précédents. Mais leur origine est très antérieure. La permanence de ces comportements semble d'autant plus solide que leur origine est ancienne. Si l'analyse d'a. Siegfried constitue pour le chercheur une base de départ irremplaçable, si la carte des tempéraments politiques des «pays» qui composent la Bretagne au début du XXe siècle doit être comparée aux cartes récentes pour faire apparaître permanences et évolutions, sans entrer dans les détails de l'histoire, il est nécessaire de rechercher l'origine des tempéraments politiques bien caractéristiques. I. UNE DOMINANTE CONSERVATRICE, MAIS DES DIFFÉRENCES RÉGIONALES PRÉCOCES : ANCIEN RÉGIME ET RÉVOLUTION FRANÇAISE La Bretagne fait bien partie politiquement de la France de l'ouest, de ce vaste ensemble conservateur qui, pour A. Siegfried au début de ce siècle, «représente 1. André Siegfried, Tableau politique de la France de l'ouest sous la IIIe République, p. V-VI, Paris, 1913.

14 vis-à-vis de la France républicaine et démocratique, ou si l'on veut vis-à-vis des forces de la Révolution française triomphante... un élément d'opposition qui ne cède pas2». Cependant à la différence des marches armoricaines, il existe en Bretagne des îlots républicains, des pays «bleus» en milieu rural, en dehors même de «Brest la Rouge». A. Siegfried illustre son propos sur le conservatisme de l'ouest en se référant au scrutin du 3 juillet 1905 sur la loi de séparation de l'église et de l'état approuvée par 344 députés contre 233. Dans l'ouest, elle n'est approuvée que par 15 députés contre 78, mais en Bretagne, 10 députés ont voté pour et 32 contre alors que dans les 9 autres départements de l'ouest on compte 5 pour et 46 contre 3. Si la Bretagne fait partie intégrante d'un vaste ensemble conservateur, elle le doit à deux facteurs essentiels : dans de vastes secteurs l'emprise d'une grande propriété nobiliaire sur une masse agricole qui représente les deux tiers des actifs et surtout, même dans les secteurs de petite et moyenne propriété, l'emprise du clergé sur le comportement du citoyen et la formation des jeunes. Cependant le château et le presbytère, armes maîtresses du combat pour la perpétuation de l'ancien Régime ne jouent pas le même rôle dans tous les pays de Bretagne même en milieu purement rural, et leur influence est modeste en milieu urbain. Les différences locales du comportement politique et des facteurs qui y sont liés sont fort anciennes, nettement antérieures à la Révolution française, car elles ne sont pas apparues spontanément pendant cette dernière, celle-ci jouant surtout le rôle d'un révélateur de tendances antérieures. Ainsi le comportement politique de la «Montagne» qu'analyse A. Siegfried au début du XXe siècle et qu'on retrouve dans les consultations électorales les plus récentes ne remonte-t-il pas à 1675 et à la jacquerie des Bonnets rouges? Ce soulèvement de la paysannerie d'une partie de la Bretagne centrale a laissé dans la conscience collective de cette démocratie rurale le souvenir indélébile de la répression brutale du pouvoir royal au service des hobereaux, assisté sur le plan spirituel par les jésuites du P. Maunoir. L'hostilité envers la noblesse et le clergé allait se traduire jusqu'à nos jours par une confiance permanente accordée à la gauche4. A l'inverse, la démocratie cléricale, la théocratie du Léon que décrit avec précision A. Siegfried et qui constitue toujours l'élément-clé du comportement électoral de ce pays au cours des consultations les plus récentes est très antérieure à la Révolution française et à la Constitution civile du clergé. La Révolution française révèle simplement des phénomènes anciens. L'absence quasi totale de prêtres assermentés est liée à l'emprise exercée par les jésuites sur une société rurale égalitaire, alors qu'en Cornouaille et surtout dans la Montagne on compte une forte proportion de prêtres jureurs. La physionomie religieuse de la Bretagne qui aura une importance capitale sur l'évolution politique du XIXe et du XXe siècle est déjà bien fixée avec la domination quasi exclusive du clergé réfractaire en Léon, dans le pays vannetais et gallo et sur les marches orientales et méridionales s. 2. A. Siegfried, op. cit., p Id., p. 514 ; et J. Pascal, les Députés bretons de 1789 à 1983, p. 397, Paris, J. Meyer, in Histoire de la Bretagne, p , Toulouse, 1969 ; Claude Saunier, Géographie électorale du département des Côtes-du-Nord, mémoire maîtrise géographie, Rennes, A. Pennec, «Le clergé réfractaire en Bretagne, p , in la Bretagne pendant la Révolution et l'empire. Histoire de la Bretagne et des pays celtiques de 1789 à 1914, Skol Vreizh, 1980 ; Paul Bois, Paysans de l'ouest, Paris, 1978.

15 Le rôle exercé par la bourgeoisie des villes bretonnes à la veille et au début de la Révolution n'est-il pas en rapport très direct avec celui du personnel politique qui au cours du XIXe siècle s'efforcera d'abord de rallier la Bretagne à la laïcité, puis à la République? Les sociétés de pensée, les loges maçonniques qui constituent un véritable réseau entre les villes bretonnes dans les dernières années de l'ancien Régime ont formé les cadres politiques et administratifs pendant la Révolution et l'empire. Ultérieurement les successeurs de çes familles bourgeoises du XVIIIe siècle ont perpétué une ancienne tradition 6. Les oppositions qui, pendant la Révolution française, apparaissent entre pays «bleus» et pays «blancs» et demeurent encore aujourd'hui perceptibles sont donc antérieures à l'insurrection paysanne de Dans les pays «bleus», les villes républicaines ont pu exercer leur influence sur le milieu rural pour l'empêcher de participer aux formes diverses d'insurrections qui se succèdent sous l'influence du clergé réfractaire et de l'aristocratie terrienne. La coïncidence entre la carte des révoltes paysannes et des forces diverses de la chouannerie, caractéristiques des pays «blancs» et des milieux ruraux dominés encore aujourd'hui par la droite est frappante. Le pays de Vitré-Fougères, les campagnes du pays nantais, au nord comme au sud du Val, le pays gallo de Dinan à Redon et à Vannes, le bas Léon ont à des degrés divers participé aux mouvements contre-révolutionnaires. Les régions «bleues» très tôt anticléricales et républicaines sont celles qui ont échappé à la chouannerie sous l'influence de villes demeurées républicaines comme les campagnes rennaises et malouines, le Trégor, la Cornouaille, et en milieu purement rural la Montagne, marquée par la révolte des Bonnets rouges7. Dans les villes, les poussées extrémistes ne sont pas seulement le fait d'éléments extérieurs délégués par la Convention, comme Carrier à Nantes. Le petit peuple de Nantes participe également durant l'hiver à la Terreur, inaugurée par la bourgeoisie pour défendre ses acquisitions de biens nationaux contre les rebelles de Vendée. Les tendances anarcho-syndicalistes caractéristiques du prolétariat de la Basse Loire remontent sans doute à ces mouvements révolutionnaires rapidement repris en main par la bourgeoisie8. A Brest, les mutineries de marins contre les officiers aristocrates de la Royale, l'envoi de bataillons de gardes nationaux à Paris pour soutenir la Convention n'amorcent-ils pas, un siècle à l'avance, la prise du pouvoir municipal, par les socialistes de «Brest la Rouge 9»? Ainsi, dès le début du XIXe siècle, les traits essentiels du comportement politique de nombreux pays de Bretagne et des villes apparaissent déjà fixés. L'analyse de l'évolution enregistrée au cours du XIXe siècle permet de préciser cette remarquable pérennité. II. LES PERMANENCES DU XIX SIÈCLE La permanence des tempéraments politiques est en rapport avec une évolution économique et sociale beaucoup moins marquée que dans nombre de régions françaises. 6. A. Cochin, les Sociétés de pensée et la Révolution en Bretagne, Paris, J. Meyer, op. cit., p Y. Guin, le Mouvement ouvrier nantais, p , Paris, 1976 ; id. Histoire de la Bretagne, chap. II, Paris, M. Thomas, Brest la Rouge, Paris, 1962.

16 La faiblesse des mutations économiques et sociales La Bretagne demeure une région essentiellement rurale à très forte densité. La population urbaine ne représente que 20 % de la population totale en 1876 contre 30 % dans l'ensemble du pays. En 1911, la différence s'est accentuée puisque la proportion est inférieure de près de la moitié à la moyenne nationale (30 % contre 54 %). Mais la densité s'élève pourtant à 92 habitants au kilomètre carré contre 75 dans la France entière. Cette forte densité rurale est liée à un comportement démographique en rapport avec l'influence d'un clergé qui condamne toute attitude malthusienne. Trois familles bretonnes sur 10 comptent quatre enfants et plus (moyenne française 2 familles sur 10). Malgré la médiocrité de l'état sanitaire, la population s'accroît à un rythme analogue à la moyenne française, en dépit de l'importance des courants migratoires. L'émigration permet d'éviter les risques d'explosion sociale, car la progression des ressources ne suit pas celle de la population, surtout en Bretagne intérieure. Le défrichement des landes, le chaulage, l'adoption de nouvelles cultures ne permettent pas de compenser la disparition de l'industrie traditionnelle des toiles. Sur le littoral, la situation est meilleure avec l'essor des cultures légumières, de la pêche pour la conserverie, l'amorce du tourisme. Mais dans l'ensemble, la Bretagne ne participe pas à la révolution industrielle du XIXe siècle. Le déclin des vieilles industries n'est pas compensé par le développement des industries d'état, de la construction navale, de la conserverie, de quelques industries isolées comme celle de la chaussure. Seule l'agglomération nantaise participe à un développement économique de type capitaliste alors que Rennes demeure ville administrative, Brest et Lorient des enclaves militaires. Quelques villes du littoral méridional s'industrialisent avec la conserverie et Fougères se développe avec la mono-industrie de la chaussure. Les petites villes-marchés constituent un réseau bien structuré au service d'une population rurale dense. Lorsqu'elles sont le siège d'une préfecture ou d'une souspréfecture, leur rayonnement est renforcé par leurs activités administratives. Mais on n'enregistre sur le plan économique et social rien de comparable aux mutations profondes que connaissent au XIXe siècle les régions touchées par la révolution industrielle ou par des productions agricoles tournées vers la commercialisation. Le milieu humain rural, de très loin majoritaire, ne se modifie guère dans ses structures et son comportement. La bourgeoisie et les classes moyennes urbaines trouvent peu de perspectives pour leurs enfants dont beaucoup vont faire carrière à l'extérieur. La classe ouvrière, réduite, dispersée, inorganisée, travaillant souvent dans des établissements de l'état ou de petites entreprises, ne peut jouer un rôle politique déterminant. Quelques exceptions apparaissent choquantes dans ce vaste ensemble conservateur et confortent plutôt sa résistance au changement 10. Aussi n'est-il pas étonnant que les comportements politiques des divers secteurs géographiques qui apparaissent déjà lors de la Révolution française se soient bien conservés pendant tout le XIXe siècle. Le régime censitaire Sous le premier Empire comme sous la Restauration et la monarchie de Juillet, le pouvoir central administre directement la Bretagne par ses préfets. Les masses 10. J.-B. Cassard et CI. Geslin, chap. XXVII et XXVIII, in Histoire de la Bretagne et des pays celtiques, op. cit.

17 paysannes et citadines, privées d'une représentation effective, sensibles avant tout au rétablissement de la paix intérieure, puis après 1815 de la paix extérieure, font confiance à l'administration et aux notables. En 1800, le «Sénat conservateur» choisit parmi les 600 citoyens les plus imposés de chaque département 18 membres du Corps législatif qui représenteront les 5 départements bretons. En 1815, 16 de ces 18 «muets de l'empire», plus conservateurs que bonapartistes, adhèrent à la Restauration. La «Chambre introuvable» compte 25 ultra-royalistes parmi les 32 députés bretons. Avec un cens fixé à 300 F pour être électeur et à F pour être éligible, les députés sont presque tous issus de la vieille aristocratie terrienne qui se réinstalle solidement. Les conseillers généraux, nommés par le gouvernement jusqu'en 1833, ne sont pas plus représentatifs de l'ensemble de la population : en Ille-et-Vilaine, en 1816 sur les 23 conseillers généraux nommés, 13 appartiennent à la noblesse Il. Sous la monarchie de Juillet, bénéficiant de l'abaissement du cens (200 F et 500 F pour l'éligibilité) la bourgeoisie commerçante, les professions libérales commencent à exercer un rôle politique. Cependant la médiocrité des revenus en Bretagne explique que les taux de participation soient encore très inférieurs à la moyenne française : on compte 1 électeur sur 250 habitants en Bretagne, 1 pour 150 dans l'ensemble de la France. Les premières élections au conseil général, en 1833, montrent un net recul de l'aristocratie au bénéfice de la bourgeoisie urbaine. En Ille-et-Vilaine, sur 30 conseillers généraux, on ne compte plus que 10 nobles, presque tous élus dans la région de Vitré-Fougères 12. Ces premières élections sous la monarchie de Juillet montrent la pérennité des oppositions entre les secteurs légitimistes, où la duchesse de Berry trouve un appui en 1832, et les villes où apparaît même une opposition républicaine. Encore très limitée, elle se caractérise par un anticléricalisme virulent qui, pendant la IIe Répu- blique, va provoquer une réaction du clergé apportant son soutien aux légitimistes, accentuant ainsi les oppositions entre pays «bleus» et pays «blancs». L'introduction du suffrage universel La première élection au suffrage universel, le 23 avril 1848, donne à la Bretagne 42 députés de droite et 28 de gauche. Le département des Côtes-du-Nord se carac- térise déjà par une nette orientation à gauche avec 12 députés de gauche et 4 de droite, malgré la campagne menée très officiellement par le clergé contre les candi- dats républicains. Pour l' Ille-et- Vilaine, la carte électorale issue de ce premier scrutin au suffrage universel semble fixée jusqu'en 1914 et même à quelques nuances près jusqu'à nos jours ; on observe une domination exclusive de la droite, à l'est du département, de Fougères à Vitré et La Guerche et, à l'ouest, de Montauban-de-Bretagne à Redon, alors que dans une zone centrale la domination de la droite est moins marquée 13. L'élection du 10 décembre 1848 à la présidence de la République donne à Louis-Napoléon Bonaparte une majorité plus faible que dans l'ensemble du pays (53,4 % des voix contre 74,2 %), alors que le général Cavaignac obtient 43 % des voix contre 19,4 % dans l'ensemble du pays et la majorité dans le Finistère et le Morbihan. Cavaignac semble avoir bénéficié des voix républicaines dans les zones bleues, alors que les légitimistes auraient fait voter leurs paysans pour Louis- 11. Indicateur historique départemental d' Ille-et- Vilaine, arch. départementales d'illeet-vilaine, Rennes, Indicateur historique, op. cit. 13. J. Meyer, op. cit., p

18 Napoléon Bonaparte 14. Mais la peur des «partageux» joue à fond et se traduit en mars 1849 par l'élection d'une quasi-totalité de députés de droite. Le coup d'état est prébliscité les 20 et 21 décembre 1851 par 94,6 % de voix en Bretagne contre 91,6 % dans la France entière. Cette différence s'accentue encore au plébiscite de 1869 (90,6 % contre 81,3 %). Le comportement «bonapartiste» caractérisera toujours les types de scrutins analogues, basés sur le respect de l'ordre, la peur de l'aventure. On le retrouvera sous la Ve République (référendums du 28 septembre 1958 et du 28 octobre 1962) et aux législatives de juin La Bretagne se satisfait visiblement du second Empire. Presque tous les députés élus en 1852, 1857, 1863, sont des candidats officiels, les Côtes-du-Nord se distinguent cependant en élisant Glais-Bizoin «enfant terrible du Corps législatif» et en 1869 le Finistère élit le républicain Kératry. L'accueil triomphal réservé par la Bretagne à l'empereur en 1858 témoigne du réalisme d'une politique bien adaptée aux caractères de la région. L'empereur sait gommer la teinte laïque du bonapartisme pour dissocier le clergé des légitimistes. En lui offrant des avantages matériels et moraux, l'empereur bénéficie du soutien du clergé. Il cherche cependant à limiter son influence administrative, scolaire et politique. Pour la bourgeoisie anticléricale des villes bretonnes, l'empire apparaît plutôt comme un régime «bleu» malgré les concessions importantes à l'eglise, destinées après l'affaire romaine, à éviter une collusion clergé/légitimistes. Dans l'ensemble, le régime sait satisfaire les diverses catégories d'électeurs qui font aussi l'apprentissage du suffrage universel avec les élections municipales et cantonales. Les conseils généraux se caractérisent par une sur-représentation rurale. On compte pour les 5 départements, 72 nobles. Les 65 «propriétaires» et les 64 membres de professions libérales sont plus nombreux que les 31 «manufacturiers et négociants» 15. L'administration impériale favorise la modernisation de l'agriculture et satisfait le monde paysan. La bourgeoisie reconnaît l'effort réalisé en matière économique avec l'arrivée du chemin de fer, le renouveau des transports maritimes que symbolise la naissance de Saint-Nazaire, l'essor de la conserverie sur la côte méridionale et les créations de nouvelles industries. Le prolétariat urbain connaît des conditions de vie aussi dures que celles que décrit à Nantes le EV Guépin dans la première moitié du siècle et la mortalité dans les quartiers de taudis de Nantes et de Rennes demeure effrayante. Mais les ouvriers sont plus sensibles aux perspectives de l'emploi qu'aux conditions de travail et d'habitat. L'essor de l'industrie nantaise fixe sur l'estuaire de la Loire une partie des excédents de main-d'œuvre rurale. Les sociétés de secours mutuel, le compagnonnage, les grèves qui éclatent spontanément bien avant la loi de 1864, les premières organisations syndicales de la région nantaise témoignent du développement du prolétariat, mais la classe ouvrière est trop isolée, trop inorganisée pour utiliser son bulletin de vote et se manifester efficacement dans le domaine politique 16. En 1869, les ouvriers nantais plébiscitent bien le Dr Guépin, mais le découpage électoral les frustre d'une victoire électorale. Ils réagissent par une émeute durement réprimée n. 14. J. Pascal, op. cit., p Études de L. Girard, cité par J. Meyer, op. cit., p CI. Geslin, «Le mouvement ouvrier de 1815 à 1914», p. 166 et suiv., in Histoire de la Bretagne et des pays celtiques, op. cit. 17. Y. Guin, le Mouvement ouvrier nantais, op. cit., chap. VI.

19 Ce n'est pas le prolétariat qui impose -la Ille République. La crainte des «partageux», alimentée par la Commune, a plutôt contribué en Bretagne à renforcer les courants royalistes et à retarder l'instauration du régime républicain. La troisième République L'analyse d'a. Siegfried qui s'appuie sur les 11 élections législatives se succédant de 1871 à 1910 montre bien que les tempéraments politiques des pays ruraux sont déjà fixés à la fin du second Empire. Simplement les dénominations vont changer. La droite libérale se substitue aux royalistes, les radicaux aux républicains. Seule la croissance urbaine et industrielle entraîne des modifications plus sensibles avec l'apparition des radicaux-socialistes et des socialistes. Les courbes dressées par A. Siegfried portant sur les pourcentages de voix obtenus à tous les scrutins de 1876 à 1910, par la droite et la gauche, par pays, montrent clairement la constance de ce comportement politique avec une exception remarquable dans le Trégor (fig. 1). EVOLUTION DES VOIX DE DROITE (par rapport aux inscrits) AUX ELECTIONS LEGISLATIVES DE 1876 A LEON, CORNOUAILLE, TREGOR ET HAUTE CORNOUAILLE - ( arrondissements de Lannion et Guingamp ) d'après A. Siegfried Par rapport aux inscrits, la proportion des voix de gauche varie de 36 à 59 % en Cornouaille, avec un chiffre moyen de 45 %. Mais en Léon la droite demeure constamment supérieure à 50 % des inscrits avec des sommets de 60 % de 1898 à 1906, alors que la question religieuse entraîne la mobilisation cléricale. Dans le pays gallo, la stabilité de la droite, autour de 45 % des inscrits, est aussi remarquable que celle du pays de Vitré, autour de 55 % 18. Sans doute, la composition de l'assemblée, élue en février 1871, est-elle fort différente de celle de la Chambre élue en 1910 (fig. 2). En 1871, sur 60 députés bre- 18. A. Siegfried, op. cit., p. 212, 127, 98.

20 GEO-POLITIQUE DE LA BRETAGNE fig. 2 : élections législatives de 1876,1902,1914. Appartenance des élus par circonscription législative Source: - M. Th. et A. LANCELOT, Atlas des circonscriptions électorales en France depuis FS.P J. PASCAL, les députés bretons de 1789 à Paris 1982

21 tons, on compte 47 royalistes, la plupart légitimistes et seulement 7 républicains déclarés. S'ils appuient la politique répressive du gouvernement de Versailles, ils ne peuvent cependant empêcher l'instauration du régime républicain. Quarante ans plus tard, la distinction doit se faire entre 17 laïques déclarés dont 1 socialiste, 9 radicaux-socialistes et 28 partisans de la liberté de l'enseignement ; parmi ceux-ci 9 appartiennent au groupe des droites et non-inscrits et demeurent royalistes, sans toujours le déclarer officiellement 19. Le ralliement à une République modérée est manifeste dès les élections de 1876 et Il est favorisé par le scrutin d'arrondissement qui limite les effets du scrutin de liste majoritaire départemental, avantageux pour la droite en 1871 et en C'est la politique laïque de J. Ferry, puis surtout de Combes, qui ravive les forces conservatrices. Lorsque le problème scolaire et religieux se pose avec acuité, la masse paysanne fait front et la gauche recule. C'est le cas aux élections de 1881, la droite l'emporte avec 26 sièges sur 49 et surtout aux élections de 1902 (33 élus) et de 1906 (29 élus). En période d'apaisement, la gauche progresse en 1893, 1898 et Exceptionnel apparaît le cas du Trégor où, en plein période de lutte, la gauche bénéficie au début du siècle d'un retournement politique lié à l'anticléricalisme. Le développement industriel et urbain notamment sur la côte méridionale, en Basse Loire, explique aussi l'élection des radicaux-socialistes dans les principales villes bretonnes, à Nantes, Saint-Nazaire, Rennes, Lorient et l'élection du premier député socialiste breton à Brest en Le comportement politique n'est pas modifié par la naissance d'un mouvement breton, qu'il soit de caractère aristocratique et culturel avec l'union régionaliste bretonne du marquis de L'Estourbeillon et le Bleun-Brug de l'abbé Perrot ou d'inspiration socialiste avec la Fédération socialiste bretonne de Charles Brunellière et l'action originale d'émile Masson. A. Siegfried observe que la conception d'un home rule breton semble totalement étrangère aux préoccupations de la Bretagne, consciente de son individualité, mais très profondément française par sentiment mais aussi par intérêt. Avec les arsenaux, l'inscription maritime, les engagements dans la «Royale», les postes de fonctionnaires, l'état pèse très lourdement sur le comportement politique des Bretons 20. III. LA CARTE POLITIQUE DE LA BRETAGNE A LA VEILLE DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (fig. 3) Pour A. Siegfried, la classification des «pays» de Bretagne repose sur la notion de «race, qui ici domine tout» et lui fait distinguer «trois Bretagnes se succédant d'est en Ouest par tranches verticales». A l'est, la Bretagne continentale, conquise au temps de Nominoë mais, ni peuplée par les Bretons, ni marquée de leur empreinte. De Fougères à Vitré, Châteaubriant et Clisson, elle pourrait être classée avec l'ouest intérieur dont elle est la continuation. Plus à l'ouest, dans le pays gallo ou Bretagne de langue française, les envahisseurs celtiques ont laissé beaucoup plus de traces, «l'atmosphère bretonne commence à se faire sentir» ; mais c'est à l'ouest de la limite linguistique que commence la vraie Bretagne, «la seule qui soit vraiment digne de ce nom... c'est là seu- 19. J. Pascal, op. cit., p. 273, A. Siegfried, op. cit., p et chap. VII.

22 LE TEMPERAMENT POLITIQUE DE LA BRETAGNE EN 1910 fig. 3 d'après A. Siegfried lement que la race, la civilisation, la langue bretonne se rencontrent à l'état pur 21». Distinctions discutables, même si aujourd'hui, A. Siegfried substituerait le terme d'ethnie à celui de race et si les tempéraments humains jouent effectivement un grand rôle sur le comportement politique. On peut discuter aussi les rapports étroits que perçoit A. Siegfried entre le régime de la propriété et le comportement politique. Les différences entre le régime foncier du Léon théocratique et de la Cor-. nouaille anticléricale sont peu marquées alors que leur comportement politique est 21. A. Siegfried, op. cit., p

23 foncièrement différent. Le régime foncier du Léon et celui du pays de Vitré, avec ses grandes propriétés aristocratiques ne sont pas identiques, mais si l'on peut distinguer les pays de la droite catholique et ceux de la droite royaliste, les résultats électoraux sont bien analogues, au début de ce siècle comme aujourd'hui. Malgré les réserves qu'on peut formuler sur ces facteurs d'explication, la description d'a. Siegfried constitue toujours une base essentielle d'analyse. La division départementale s'adapte d'ailleurs aisément aux grands secteurs définis par A. Siegfried. La Loire-Atlantique : océan d'ancien régime et îlot de modernisme A. Siegfried consacre un chapitre à la Loire-Inférieure et à Nantes. Au nord de la Loire jusqu'à la vallée de l'erdre, l'atmosphère politique de l'anjou se prolonge en Bretagne avec l'influence des nobles et des prêtres liée à la structure foncière et sociale. Au sud du fleuve, c'est la Vendée qui se prolonge avec la toute-puissance du presbytère et du château, avec cependant au sud-est de Nantes, dans le secteur des cultures maraîchères et du vignoble, domaine de la petite propriété, un tempérament politique différent, que Siegfried classe comme «bonapartiste ou plébiscitaire». Au nord-ouest, de l'estuaire de la Vilaine à celui de la Loire, le contraste est total entre les communes littorales républicaines, peuplées de pêcheurs et de petits propriétaires et l'intérieur où domine la grande propriété, surtout nobiliaire, correspondant à la toute-puissance de la droite. La classe ouvrière de Saint-Nazaire et des communes voisines comme Trignac, marquéé très tôt par un syndicalisme très contestataire, ne réussit pas encore à s'imposer politiquement. Nantes doit à sa bourgeoisie anticléricale, marquée par la franc-maçonnerie, plus qu'à sa population ouvrière, l'ancienneté de son comportement républicain. La ville demeure une capitale pour la noblesse rurale. L'ancienne aristocratie commerçante a perdu de l'influence, mais est relayée par une nouvelle bourgeoisie industrielle au républicanisme très modéré. Mais lorsque les intérêts nantais sont en jeu, l'alliance se fait entre les classes dirigeantes, la petite bourgeoisie et les ouvriers, soucieux du plein emploi. Élu maire de Nantes en 1908 et député en 1910, Henri Guist'hau symbolise bien l'union d'une avant-garde de la bourgeoisie républicaine avec les masses populaires. Mais l'influence politique de Nantes ne dépasse pas sa proche banlieue. «Nantes, qui économiquement est une grande capitale régionale, n'est politiquement pas beaucoup plus qu'un îlot moderne dans un océan d'ancien régime 22.» L'Ille-et-Vilaine : un marais sans pentes et sans courants Pour A. Siegfried «politiquement, l'ille-et-vilaine est un marais, vraie région de transition sans pentes et sans courants 23». En fait, c'est la partie centrale, de Saint-Malo au sud de Rennes, qui apparaît comme une région de transition, difficile à classer, au comportement politique fluctuant, car le secteur oriental prolonge le bas Maine royaliste et le secteur occidental appartient au domaine conservateur du pays gallo. A l'est, Siegfried observe que tous les cantons, de Fougères à La Guerche ont donné sans exception de 1871 à 1910 une énorme majorité à la droite. Avec le poids 22. A. Siegfried, op. cit., p Ibid., p. 96.

24 ECOLES PRIVEES DE FILLES EN d'après A. Siegfried - Fig. 89 fig. 4 de la grande propriété nobiliaire dont l'influence est renforcée par l'activité politique du clergé, comme dans le Maine tout proche, «l'esprit de la chouannerie continue de flotter sur ces campagnes». Plus de 75 % des filles fréquentent l'école libre (fig. 4)24. En 1912 encore, lors d'une élection partielle, le marquis de Kernier, maire de Val-d'Izé pendant 45 ans, se déclare ouvertement royaliste et, seul candi- dat, obtient les suffrages de 61 % des inscrits25. L'îlot industriel de Fougères, malgré la force du mouvement syndical soutenu par les abbés démocrates, la longue grève de l'hiver , n'exerce aucune influence sur les campagnes voisines où résident pourtant les familles des ouvriers des usines de chaussures. Au sud et à l'ouest du département, A. Siegfried perçoit les «premières senteurs d'une atmosphère politique bretonne» dans les arrondissements de Montfort et de Redon. En fait, si la grande propriété nobiliaire voisine avec de petites propriétés paysannes, l'influence de l'aristocratie terrienne est évidente. Maurice de Poulpiquet du Halgouët, maire et conseiller général, est député de l'arrondissement de Redon de 1895 à 1919 et réélu souvent sans concurrent. 24. Ibid., p. 399, «Carte des écoles libres de filles en », fig Ibid., p. 97 ; et J. Pascal, op. cit., p. 419, qui cite la conclusion de sa profession de foi : «En avant! Pour Dieu! Pour la France! Pour le pays de Vitré.»

25 L'arrondissement de Montfort subit davantage l'influence rennaise et de Montauban-de-Bretagne à Guichen, le républicanisme modéré domine, annonçant les caractères des campagnes rennaises, difficiles à classer politiquement, car enregistrant les fluctuations de la ville. Rennes n'a pas connu le développement économique de Nantes et demeure une ville administrative, militaire, religieuse, universitaire. La noblesse bretonne qui y tient ses quartiers d'hiver demeure royaliste. La bourgeoisie est divisée. Républicaine, catholique et conservatrice, elle compte quelques éléments radicaux. Les milieux commerçants et les ouvriers font confiance à des personnalités fortes qui savent se rendre populaires. Si Waldeck-Rousseau n'a pas su conquérir Rennes, Le Bastard et Le Hérissé ont su faire admettre à leurs électeurs les changements de leur propre tempérament politique. Les campagnes rennaises ne sont pas faciles à définir «dans cette région bâtarde, intermédiaire entre la Normandie et la Bretagne». Au sud de Rennes, le pays est catholique mais se rallie à une République «aussi peu colorée que possible». Au nord, certains cantons sont plus nettement orientés à gauche. La région de Saint-Malo et la ville elle-même n'ont pas véritablement d'orientation politique. Leurs représentants ont appartenu à toutes les opinions, les électeurs faisant surtout confiance à ceux qui leur paraissent capables de défendre au mieux les intérêts locaux. Les Côtes-du-Nord : à l'ouest, la naissance d'une démocratie avancée Le département des Côtes-du-Nord appartient aux deux grands domaines définis par A. Siegfried, le pays gallo et la Bretagne bretonnante, séparés par une limite linguistique nette, partant d'étables vers Loudéac pour rejoindre Vannes dans le Morbihan. Sur le littoral, où domine la très petite propriété, où les marins actifs ou en retraite possèdent un lopin de terre, la distinction entre pays gallo et bretonnant compte peu. Toutes les communes littorales sont républicaines et depuis longtemps. Pour les marins, pourtant profondément attachés au culte, le prêtre n'est pas facilement accepté comme guide politique. Par intérêt, attendant beaucoup de l'état, ils sont gouvernementaux, mais dès qu'on quitte une frange littorale étroite, la distinction entre pays gallo et bretonnant introduit des comportements politiques différents. Dans l'ensemble, le pays gallo est orienté à droite. Même si la petite propriété coexiste avec la grande, la noblesse est nombreuse et demeure influente autant que le clergé. La société paysanne, et pour A. Siegfried «la race héréditairement soumise et résignée» contrastent avec le Trégorrois tout voisin. «Au-delà elle est soumise parfois, jamais résignée. C'est la grande différence entre ces deux Bretagnes 26.» Mais il existe cependant de nettes différences entre divers secteurs à l'intérieur même du pays gallo. A l'est, le «département de Dinan» constitue un petit pays original, par les tendances de gauche des cantons de Dinan et de Ploubalay. Plus à l'ouest dans le Penthièvre et les campagnes briochines, A. Siegfried observe un bloc massif d opinion réactionnaire où s'épanouit la politique du château, même si les idées républicaines se développent à partir de la côte et de la ville de Saint-Brieuc. Au sud, le pays gallo de Loudéac se caractérise par une moindre domination de la droite. A. Siegfried y voit les effets de l'influence d'une petite propriété et de 26. Ibid., p. 120.

26 CHAPITRE V. DE LA BRETAGNE GAULLISTE A LA BRETAGNE SOCIA- LISTE : LA VAGUE ROSE ( ) Le redressement socialiste ( ) 90 L'agonie du C.E.L.I.B 90 La préparation des élections législatives de La poussée socialiste aux élections législatives de Les élections présidentielles de II. La croissance socialiste au temps du giscardisme ( ) 98 Une action à la base : la conquête des villes bretonnes 99 Les élections législatives de mars Les élections européennes de juin III. La vague rose du printemps La préparation des élections présidentielles 105 Les élections présidentielles 106 Le troisième tour : la confirmation des législatives 110 CHAPITRE VI. LE REFLUX Des arguments pour un reflux socialiste 115 II. Les élections cantonales de mars m. Les élections municipales de mars IV. Les élections européennes du 17 juin 1984 : le creux de la vague 123 V. Les élections cantonales de mars 1985 : palier ou point d'inflexion? 125 CHAPITRE VII. LE POIDS POLITIQUE DE LA BRETONNITÉ 131 I. Comment peut-on être breton? 132 II. La Loire-Atlantique : un Ulster breton? 134 Les responsabilités : l'état français ou la fierté nantaise? 135 Les réactions de l'emsav 136 Une réunification difficile 138 m. La recherche d'une solution nationale bretonne : les antécédents 140 Le premier Emsav 140 Le réveil culturel 141 Breiz Atao et P.N.B 141 L'amalgame et ses effets politiques 142 IV. La renaissance du nationalisme breton 144 Le M.O.B. : une résurgence de Breiz A tao 144 Un parti socialiste breton : l'u.d.b 145 La disparition du M.O.B. et la multiplication des formations micronationalistes 147 Le «terrorisme souriant» du Front de libération de la Bretagne 148 CHAPITRE VIII. LES FACTEURS DU COMPORTEMENT POLITIQUE I. - Mutations démographiques et mutations politiques L'évolution démographique 154 Population et poids politique

27 L'évolution géographique et ses conséquences politiques 157 II. Les mutations économiques et sociales 158 ni. Le monde paysan 161 Le poids politique du monde paysan 161 Agriculteur et paysan : la phase de modernisation 163 Les mutations structurelles ( ) 164 Les divisions sociales et leurs implications politiques ( ) IV. Le monde non agricole 169 Le milieu maritime 169 Le monde industriel 171 L'essor du secteur tertiaire 175 V. Dieu change : son empreinte demeure 175 Catholicisme, cléricalisme et politique 176 Dieu change en Bretagne 177 L'empreinte de Dieu 180 VI. Du ciel à la terre : écologie et politique 183 CHAPITRE IX. HOMMES, ORGANISATIONS ET FAMILLES POLITI- QUES 187 I. Les hommes 187 Le faible impact local des leaders nationaux 188 René Pleven, le menhir breton 189 Ministres et notables 190 Notables et non ministres 192 Le cumul des mandats 192 Le cursus : les modes d'accès 193 La représentation socio-professionnelle 194 Le notable et sa clientèle 195 II. Organisations et moyens 197 Les appareils politiques 197 Campagnes électorales et relais permanents 199 Le rôle des médias 200 III. Les familles politiques 205 Les familles de la droite 205 L'extrême droite 205 La droite classique 207. La famille gaulliste 208 Le centre droit 210 Les familles de la gauche L'extrême gauche Le parti communiste La famille socialiste 216 Une place au centre? 217 CHAPITRE X. GÉOGRAPHIE DU COMPORTEMENT ÉLECTORAL : PERMANENCES ET EVOLUTION Permanences et mutations des types de milieux géographiques