GEORGES VALANCE. roman d'initié. ÉDITIONS FRANCE-EMPIRE 13, rue Le Sueur Paris

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2 L'Affaire Haussmann

3 DU MÊME AUTEUR FRANCE-ALLEMAGNE, LE RETOUR DE BISMARCK, Flammarion, 1990 (Prix Aujourd'hui 1990). LES MAÎTRES DU MONDE : ALLEMAGNE, ÉTATS-UNIS, JAPON, Flamma- rion, LA LÉGENDE DU FRANC. DE 1360 À DEMAIN, Flammarion, 1996.

4 GEORGES VALANCE roman d'initié ÉDITIONS FRANCE-EMPIRE 13, rue Le Sueur Paris

5 Vous intéresse-t-il d'être au courant des livres publiés par l'éditeur de cet ouvrage? Envoyez simplement votre carte de visite aux ÉDITIONS FRANCE-EMPIRE Service «Vient de paraître», 13, rue Le Sueur, Paris et vous recevrez régulièrement, et sans engagement de votre part, nos bulletins d'information qui présentent nos différentes collections, disponibles chez votre libraire. Éditions France-Empire, 1997 ISBN Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays. IMPRIMÉ EN FRANCE

6 DIES IRAE, DIES ILLA Ils sont tous là. En habits noirs. Sagement alignés devant les 880 chaises de bois et de paille de l'église de la Madeleine. Après avoir gravi les marches de pierre, ils ont marqué un temps d'arrêt avant d'entrer dans l'édifice. Non pour admirer le très laid portail de bronze qui ne rivalise que par la taille avec ceux de Florence et de Pise, mais pour se tourner un instant et contempler, en face, de l'autre côté de la Seine, la majestueuse colonnade du Palais-Bourbon. Le temple du pouvoir législatif, si puissant en ces temps de cohabitation si dure avec ce pouvoir présidentiel qu'ils savent tapi, là, à droite, à quelques centaines de mètres, dans ce petit palais de l'elysée qui, voici à peine un demi-siècle, était une guinguette où l'on pouvait boire une bouteille de beaujolais pour dix sous et manger une soupe au lard pour trois, un lapin Capet ou un bœuf miroton pour six, ou du veau rôti pour sept, etc. «Le double dans les chambres privées», précisait une carte écrite sur un panonceau datant de la Révolution et découvert au fond d'un placard lors de récents travaux de restauration dans l'immeuble.

7 Ils sont venus au grand complet. L'inévitable «Tout- Paris» des faiseurs et des pique-assiettes, les officiels bien sûr, graves et importants, mais aussi et, surtout, rencontre inédite, assemblée inouïe, ceux que le comte de Saint-Simon, le chantre de «l'etat industriel» et du progrès technique, le gourou des polytechniciens, appelle dans sa célèbre parabole «la fleur de la société française, ses cinquante premiers banquiers, ses deux cents premiers négociants, ses cinquante premiers maîtres de forges, ses cinquante premiers teinturiers, etc.». Ceux dont la disparition ferait de la nation «un corps sans âme». Précisément, l'un d'eux vient de perdre la sienne. Et c'est la dépouille du banquier Armand Bernes que, ce lundi 13 octobre 1851, ils sont venus saluer. Au premier rang - du moins derrière les chaises des membres de la famille -, l'homme le plus puissant de France, le baron James de Rothschild, qui, depuis des décennies, soutient à bout de bras les finances publiques et griffe les campagnes françaises de ses longues tranchées noirâtres aux machines fumantes, les chemins de fer. Mais ce protecteur du romancier-feuilletonniste Balzac, disparu voici un an (il en avait fait un des actionnaires de la Compagnie des chemins de fer du Nord), est aussi un accro de l'humanitaire : il vient de poser la première pierre d'un hôpital pour indigents, dans les faubourgs du Trône, à Picpus, sous l'inévitable regard d'un conseiller de Paris, le docteur Kouchner, qui ne rate jamais une manifestation où la presse est attendue. Mais qui, cette fois, s'était abîmé les vertèbres cervicales en tirant trop sur son menton pour se donner un peu de présence aux côtés du grand baron. A la Made-

8 leine aussi, il est parvenu - c'est le mot - à se faufiler aux premiers rangs, le cou emprisonné dans une minerve, incongru parmi ces maîtres de la finance et de l'industrie : le gouverneur de la Banque de France, défenseur acharné de ce franc fort qui survit aux changements de majorité et de régime (le gouverneur aussi d'ailleurs) ; les banquiers Benoît Fould, Isaac et Jacob Emile Pereire ; les «rois du fer» Paulin et Léon Talabot, et Charles Laffitte, le neveu du banquier de Napoléon I grand habitué des salles de jeu et des champs de courses ; le Lorrain de Wendel, Eugène Schneider du Creusot, le chimiste nordiste Frédéric Kuhlmann; le fils de charron, Jean-François Cail, qui construit des locomotives sur la colline de Chaillot, etc. Modestement installés derrière ces grosses pointures, les jeunes protégés du banquier Bernes, grand amateur de coups boursiers, mais qui savait aussi détecter les talents et prendre des risques, sont les plus émus, comme le jeune Peugeot, toujours à la pointe du progrès technique, l'inventeur du moulin à café, qui travaille aujourd'hui au projet d'une tondeuse à chevaux, ou le commerçant Aristide Boucicaut qui vient d'acquérir un terrain sur la rive gauche, dans le quartier des couvents, afin de matérialiser son rêve, un magasin de type nouveau, qui vendrait des produits de tous types et bon marché. Son sens inné de la communication et du grand public, son amour de la presse qu'il transmettra à ses deux fils Bernard et Arnaud, lui font observer la cérémonie avec un œil de reporter. Tous, d'abord, sont restés graves et recueillis. En hommage à leur collègue et parfois ami. Et aussi parce que ce type de cérémonie religieuse, ce temps de médi-

9 tation imposée, renvoie chacun à sa propre vie, à sa conscience, à ses choix intimes, à ses angoisses, à sa solitude, à son destin. Mourir riche a toujours quelque chose d'injuste, du moins aux yeux de ceux qui le sont... Mais ces réflexions métaphysiques n'assombrissent jamais très longtemps les pensées des hommes de pouvoir et d'argent, surtout dans un édifice comme la Madeleine, temple païen plus que sanctuaire invitant à la méditation. Bientôt, l'assistance chuchote, chacun à l'oreille de son voisin. Charles Laffitte ironise : «Ce cher Armand a bien choisi son église : Napoléon I ne voulait-il pas faire de la Madeleine le temple de l'argent avec Bourse et Banque de France incorporées?» (La résistance de la Banque de France fit avorter le projet : celle-ci acheta le magnifique hôtel de Toulouse, rue de La Vrillière, et l'empereur dédia le bâtiment inachevé à la Grande Armée. D'où son aspect d'immense salle de palais avec de chaque côté trois galeries superposées pour la cour et, au fond, une abside destinée au trône qui au lendemain de Waterloo fit place à l'autel.) D'autres évoquent avec envie les exploits financiers du banquier, rappellent avec concupiscence ses plus belles opérations, et chacun de rire en catimini du bon mot qui court les rangées de chaises sur le fils Bernes, notoirement moins doué que son père pour les affaires : «Ce fut son plus mauvais coup de bourse!» Bref, l'atmosphère est devenue franchement délétère lorsque le prêtre officiant invite l'assistance à ouvrir le missel placé sur chaque chaise - «un cadeau du défunt, inscrit dans le testament, un geste très émouvant», précise l'ecclésiastique - à la page 1551 et à chanter avec lui le Dies irae, dies illa.

10 Personne, jusqu'ici, n'avait prêté grande attention au livre religieux, à cette curieuse attention, sorte de clin d'œil d'outre-tombe d'un homme qui, durant son existence, s'était plus distingué par son goût pour les biens terrestres que par sa quête de l'au-delà. Mais le livre à peine ouvert à la page indiquée, les sourires se figent et font place à des mimiques de surprise. A la page 1551 de chaque missel, un gros trait à l'encre rouge a été tracé et entoure la sixième strophe du terrible chant, composé au XII siècle pour accompagner l'evangile de la fin du monde et introduit ensuite dans la liturgie des funérailles : «Judex ergo cum sedebit, Quid latet apparebit: Unde mundus judicetur Nil in ultum remanebit.» Et, dans chaque missel, la traduction française qui suit le texte latin est également cerclée de rouge : «Lors donc que siégera le Juge, Tout secret se révélera; Quand le monde sera jugé, Rien ne restera impuni.» Les visages sont de plus en plus fermés, certains révélant même déjà une angoisse montante. «Dies irae, dies illa, Solvet saeculum in favilla, Teste David cum Sibylla...»

11 «Jour de colère, ce jour-là Qui réduira le monde en cendres; David l'atteste et la Sibylle...» Le prêtre et la chorale sont quasi seuls à chanter. Tournant la page pour suivre le psaume, l'assistance médusée reste sans voix : à droite, sur la page 1553, est collée une fine feuille de papier banc reproduisant un plan de Paris traversé d'un trait à l'encre rouge. Un large trait qui, à y regarder de plus près, n'est pas jeté au hasard mais part exactement de la petite rue de Rivoli au Louvre pour la prolonger jusqu'à l'église Saint-Paul au cœur du quartier Saint-Antoine. Un trait sanglant qui éventre les demeures historiques, les hôtels particuliers, les immeubles de rapport et qui chamboule les rues et les venelles du vieux Paris des Capétiens et des Valois. Et, tout aussi intrigant, en bas à droite, toujours à l'encre écarlate, une écriture élégante a laissé un «A suivre...»! Que signifie ce collage? Plaisanterie de mauvais goût du défunt ou message de l'au-delà? Quel «secret impuni» sera-t-il révélé, par qui et quand? Chacun s'interroge, ayant hâte que la cérémonie prenne fin. Et lors de la procession, devant le catafalque pour la bénédiction du corps, le prêtre qui ignore, lui, le maquillage des pages, se demande par quel sursaut de piété chacun s'avance pour saisir le goupillon en serrant soigneusement le missel dans la main gauche. «Comme c'est émouvant, jamais je n'aurais imaginé que ces brebis riches et ces puissants puissent être aussi sensibles au magnifique geste du défunt. Merci mon Dieu», songet-il en une demi-prière, prêt à douter de l'avertissement de l'evangile : «Il est plus facile à un chameau de pas-

12 ser par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.» L'amen final à peine prononcé, l'assistance, bousculant quasiment les chaises, se précipite à la sortie et les conversations vont bon train entre banquiers, industriels et politiques agglomérés par petits groupes sur le péristyle de l'édifice. Tous sont trop occupés pour prêter attention à cet officiel à l'embonpoint satisfait qui, quittant la rangée des politiques, s'empresse de sortir de l'église, se jette à l'arrière de sa voiture et lance «A l'elysée! Vite!».

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14 LE MAMELOUK DU PRÉSIDENT «Hôtel du président de la République.» C'est l'inscription que, dès son arrivée à l'elysée, le 20 décembre 1848, Louis Napoléon Bonaparte, brillamment élu président au suffrage universel, a fait peindre au portail du palais. Souci de personnalisation? Certes, mais aussi volonté de donner un peu d'autorité, de solennité, à un lieu au passé baroque et même sulfureux, que rien dans son histoire ne désignait pour devenir le siège du pouvoir suprême. Construit au temps des fêtes galantes de la Régence sur le lieu-dit des «gourdes», l'hôtel d'evreux passe ensuite aux mains de Jeanne-Antoinette Poisson, alias duchesse de Pompadour, ce qui valut à l'édifice des graffitis choisis du style «Demeure de la putain du Roi». Dégradé en garde-meuble du royaume, il est acheté à la veille de la Révolution par Beaujon, banquier richissime, philanthrope et sybarite. Du philanthrope, il reste l'hôpital. Du sybarite et de sa favorite Ophélie Winter, le plaisant souvenir de ses «berceuses», jeunes femmes très légèrement vêtues qui, le

15 soir venu, lisaient des histoires au banquier insomniaque en le balançant doucement dans une bercelonnette confectionnée à sa taille. Guinguette - on l'a vu - à la Révolution avec salle de jeu à l'intérieur et théâtre de marionnettes dans le parc, l'elysée n'entre véritablement dans l'histoire qu'en 1815 dans des circonstances dramatiques : c'est là que le 22 juin, au lendemain de Waterloo, Bonaparte signe son abdication et passe ses trois dernières journées à Paris avant de gagner Rochefort et de s'embarquer sur le Bellerophon pour Sainte- Hélène. Douloureux souvenir pour le neveu... Le coupé à peine immobilisé devant le portail, rue du Faubourg-Saint-Honoré, quelques minutes après avoir quitté l'église de la Madeleine, notre officiel à l'embonpoint satisfait se précipite dans la cour, le livre religieux à la main. A la vive surprise des hommes de la garde qui connaissent le goût de Charles Auguste Morny pour les affaires, les courses, les femmes, plus que pour les psaumes. Mais l'élu du Puy-de-Dôme, très proche du président, est chez lui à l'elysée. Il y dispose même, sous les toits, d'un bureau où, quand il n'est pas dans son fief, l'auvergne, il vient s'occuper des affaires de l'etat ou plus précisément de celles de son chef. «Oui, aime-t-il à dire, je suis entièrement aux ordres. Oui, je suis d'une fidélité totale. Oui, je suis un soldat de la garde présidentielle. Oui, je suis un mamelouk. Si le président me demande de flinguer, je flingue.» Ce n'est peut-être pas très républicain, mais, au moins, cela a le mérite de la franchise! Sa spécialité à l'elysée : mettre en fiches tout ce qui compte à Paris et en province. Et ce n'est pas un hasard si le président lui a confié durant quelques mois les

16 affaires budgétaires, un marchepied de choix par la connaissance qu'elles donnent du fonctionnement de l'etat, mais surtout par les renseignements qu'elles fournissent sur les autres et les services qu'elles permettent de leur rendre. Fortune, impôts, opinions politiques, attaches familiales, mœurs et petits secrets, rien n'échappe à «l'auvergnat» qui, dit-on, retiendrait pardevers soi vingt mille dossiers de contribuables. Vrai ou faux? Qu'importe, c'est la rumeur qui compte, avec son effet de dissuasion. Le personnel élyséen est habitué à sa désinvolture que lui font pardonner sa bonne humeur et ses bons mots légendaires, qui franchissent d'ailleurs souvent les limites de la grossièreté. Mais jamais encore on ne l'avait vu traverser si vite la cour d'honneur du palais, prendre d'assaut le vestibule, jeter son chapeau à l'huissier éberlué et, se faufilant sous le grand escalier de marbre blanc, entrer, après avoir à peine frappé, dans le salon Cléopâtre. C'est dans cet ancien boudoir de la Pompadour, très à l'abri des regards, au rez-dechaussée de l'aile Est du palais, que le président a installé son bureau, préférant ce lieu discret aux grands salons aux larges baies vitrées donnant sur le parc. «Quelle fougue, cher ami! Que se passe-t-il donc?» Morny tend le missel ouvert à la page 1551 et raconte la Madeleine, l'enterrement, les petits papiers collés, la surprise de l'assistance, ses questions : qui a fait cela? Qui a imaginé cette mise en scène? Est-ce une mauvaise plaisanterie du défunt? Que signifient ce plan de Paris, ces traits rouges? Et qu'annonce cet «à suivre» menaçant? Lui-même, expert en coups fourrés, en manipulations subtiles, en opérations secrètes - il est le

17 seul à l'elysée à disposer d'un coffre-fort dans son bureau afin de mettre à l'abri ses secrets et ses fiches qu'il rédige lui-même -, sent l'entourloupe et, pis, voit poindre le scandale. D'où sa hâte de faire rapport au président afin que l'etat s'implique, que la police se mobilise, que l'elysée s'alarme. Mais, apparemment du moins, sans succès. Durant tout le récit, le président est resté imperturbable, impénétrable, sans trahir la moindre émotion, sans laisser deviner la moindre réaction. Morny se dit que décidément Alexis de Tocqueville est un fin psychologue : la veille, dans la salle des Quatre Colonnes à l'assemblée, l'auteur réputé et par ailleurs député de la Manche, volontiers donneur de leçons et qui aurait tant aimé être élu maire de Lyon, n'amusait-il pas collègues et journalistes en racontant un entretien avec le président : «Les paroles qu'on lui adresse sont comme des pierres qu'on jette dans un puits ; on en entend le bruit, mais on ne sait pas ce qu'elles deviennent.» Pas mal vu, pense Morny qui ajoute in petto : «Tocqueville est trop intelligent pour être sûr. A surveiller.» Les pierres de la Madeleine sont apparemment tombées dans un puits sans fond car le président prend son temps avant de répondre, très calmement, sur le ton de la moquerie amicale : «Mon cher ami, votre impétuosité me surprend. Je ne vous savais pas si émotif, ni si sensible au merveilleux Dies irae, dies illa. Vous vieillissez!» Il a toujours aimé plaisanter son collaborateur sur son anticléricalisme militant : celui-ci n'entre dans une église qu'en service commandé, pour les enterrements. Et encore, parfois même, il reste ostensiblement à la porte avec les animaux de compagnie. «Ces col-

18 lages me paraissent surtout relever de la mauvaise plaisanterie. Mais comme tout cela s'est passé en public, rassurez-vous, j'en parlerai au préfet de police pour qu'il fasse une enquête de routine. Mais comme vous êtes là et que vous vous êtes toujours beaucoup intéressé aux grands travaux d'équipement de la province, dites-moi plutôt : où en sont les travaux du télégraphe électrique? Les lignes Paris-Bordeaux et Paris-Lyon sont-elles terminées? La Bourgogne et le Massif Central sont-ils connectés?» Le président a toujours accordé un grand intérêt à l'invention de Morse : il a aussitôt compris l'arme qu'elle peut représenter dans les mains d'un pouvoir central désormais à même de communiquer, quasiment en temps réel, avec ses relais en province. Sans parler de l'aspect financier, boursier des choses : l'énorme coup de Bourse réalisé par les Rothschild de Londres, au lendemain de Waterloo, est dans toutes les mémoires. Le système de communication propre qu'ils avaient mis en place entre le continent et la capitale britannique leur avait permis de connaître avant les autres l'issue de la bataille et de racheter à vil prix la rente anglaise avant de profiter du formidable rebond qui avait suivi la victoire. L'opération était d'autant plus astucieuse que, si Waterloo avait vu la victoire des Français, elle se serait déroulée à Paris avec la rente française. La leçon n'a pas été oubliée : qui détient l'information détient le pouvoir et l'argent. Mais Morny connaît trop son ami le président pour penser que cette question sur le télégraphe répond uniquement à une curiosité technique. «Nécessairement, songe-t-il, elle a un

19 lien avec la conversation précédente et le récit que je viens de faire sur les petits papiers de la Madeleine, et qui a paru si peu l'intéresser, mais lequel?» Impossible, bien sûr, de poser une question aussi abrupte, aussi indiscrète. Et jouant à l'imbécile - un rôle qu'il abhorre et que seul le président peut exiger de lui -, il s'en tient à la question posée : oui, ces régions sont désormais équipées, les communications avec elles ne dépendent plus du télégraphe optique de Chappe, c'està-dire des caprices du temps. Et comme le président ne semble plus rien avoir à dire, il ne lui reste plus qu'à se retirer. Sans oser reprendre le missel que négligemment le chef de l'etat a déposé derrière son fauteuil sur une desserte de marbre. «Geste mécanique ou volonté délibérée de conserver le livre?», s'interroge l'auvergnat en quittant le palais, d'un pas lent cette fois. S'il pouvait voir ce qui se passe alors dans le salon Cléopâtre, il aurait la réponse à sa question. A peine Morny a-t-il refermé la porte, que le président, l'air songeur, reprend dans les mains le missel noir, l'ouvre à la page fatidique, étudie attentivement le plan de Paris biffé de rouge, médite longuement sur les vers, «Lors donc que siégera le Juge, Tout secret se révélera; Quand le monde sera jugé, Rien ne restera impuni.» appelle le fidèle Rousselet, son chef de cabinet, et commande : «Télégraphiez d'urgence au préfet de l'yonne. Je veux le voir ici, demain matin, à 10 heures.»