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1 Barack Obama: pourquoi le président est inaccessible Page 26 D MO Marc Walder: Le bon journalisme coûte de l argent Professeur à Harvard, Felix Oberholzer s exprime sur le futur numérique Contenus payants: quel modèle? 5 écrivains décrivent la censure quotidienne Le magazine de l entreprise Décembre 2012 Europe de l Est

2 Sommaire Le magazine de l entreprise 18 4 Internet Contenus payants: l abonnement est-il vraiment le bon modèle sur l internet? 8 Interview Le point de vue de Felix Oberholzer, professeur suisse à Harvard, sur l avenir numérique. 12 Histoire des médias Comment des journalistes américaines ont réinventé le journalisme d investigation et sont montées au front pour témoigner. 18 Liberté de la presse Des écrivains se plaignent de la censure quotidienne en Hongrie, en Roumanie, en Serbie et ailleurs Inhouse En français et en allemand, le magazine de design «DADI» sait débusquer les stars de demain du design. 26 Ringier rencontre les personnalités Comment Peter Hossli s est approché (un peu) du président américain Barack Obama à Chicago. 28 Michael Ringier Pour l éditeur, il arrive que des journalistes mettent en péril le journalisme Talk 30 Entre nous Anniversaires de service et billet d humeur. Feedback: Impressum Editeur: Ringier AG, Corporate Communications. Direction: Edi Estermann, CCO, Dufourstrasse 23, 8008 Zurich, téléphone Rédacteur en chef: Stephanie Ringel, téléphone , fax , Collaborations rédactionnelles: Hannes Britschgi, Ulli Glantz (réalisation visuelle), Helmut-Maria Glogger, Peter Hossli. Traducteurs: Xavier Pellegrini/Textes.ch, (Genève), Claudia Bodmer (Zürich), Imre Hadzsi/Word by Word (Budapest), Radu Ovidiu Preda (Bucarest), Lin Chao (Yuan Pei Translation, Pékin). Conception graphique: Stéphane Carpentier. Layout/production: Nadine Zuberbühler, Adligenswil (Suisse), Jinrong Zheng (China). Édition d image: Ringier Redaktions Services Zürich. Impression: Ringier Print Ostrava et SNP Leefung Printers. Reproduction (même partielle) uniquement avec l accord de la rédaction. Edition: exemplaires. DOMO paraît en allemand, en anglais, en français, en roumain, en hongrois et en chinois. Photos: Xinhua/ Imago, Amanda Camenisch für SI Grün, Thomas Buchwalder, Bettmann/ Corbis, Jason Reed/ Reuters Questions à Thomas Trüb, responsable de Ringier Asie, et à Edi Estermann, responsable de la communication DOMO Décembre

3 Internet Contenus payants: mine d or ou erreur monumentale? De plus en plus de contenus en ligne deviennent payants. C est la fin de l époque où on pouvait, en toute liberté et gratuitement, se tenir informé des nouvelles du monde. C est peut-être également la naissance d une nouvelle source de revenus pour les groupes de presse. Le «New York Times» a ouvert la voie qui mène à ce nouveau marché. Texte: Stephanie Ringel. Photo: Eva Serrabassa/ Getty Images Sur le site du «New York Times» (NYT), le lecteur voit tout à coup surgir une petite fenêtre dans laquelle est indiqué: «Vous avez lu 9 des 10 articles qui vous sont offerts chaque mois.» Ce sympathique message avertit l internaute de l existence d un «paywall» (littéralement, un «mur à péage»), d un «metered paywall», plus exactement. Un système qui fait qu un nombre limité d articles est disponible gratuitement. Si le lecteur souhaite en lire plus et qu il n est pas encore abonné, on lui fait alors cette offre alléchante: «Essayez la version illimitée pour 99.» Seulement 99 cents? En un clic, on s aperçoit que ce n est pas si bon marché. A ce prix, il est possible de tester trois offres différentes qui, après quatre semaines, coûtent entre 15 et 35 dollars par mois. La moins chère est un abonnement combiné qui donne accès au site NYtimes.com et à l application pour smartphone. Pour quelques dollars de plus, on peut bénéficier du site internet et de l application pour tablettes. Enfin, le prix le plus élevé réunit ces trois moyens d accès. Arthur Sulzberger Jr., président du conseil et chef de direction de la New York Times Company, a annoncé en octobre dernier que son groupe, un an et demi seulement après l introduction du «paywall», compte déjà abonnés aux différents services proposés, ainsi qu aux éditions en ligne du «New York Times» et de l «International Herald Tribune». Alors qu un abonnement traditionnel au quotidien imprimé coûte 15,40 dollars pour sept jours, la souscription à la version numérique ne coûte que 7,80 dollars, édition du dimanche incluse. Changer les habitudes du lecteur Le but de cette démarche est, d une part, de «rééduquer» le lecteur adepte d information en ligne et, d autre part, de donner plus d importance au journal du dimanche sur papier, celui-ci générant des recettes publicitaires beaucoup plus importantes que les éditions des autres jours de la semaine. Une tactique qui s avère payante, puisque le tirage de l édition dominicale aurait augmenté de 50% depuis avril Les chiffres de l édition imprimée pour les autres jours ne cessent de décliner depuis de nombreuses années, tandis que chaque mois, 47 millions de lecteurs consultent le contenu en ligne que publie le journal le plus influent du monde. Qui dit baisse du tirage, dit baisse des revenus publicitaires. Quant à la publicité sur internet et aux autres sources de financement numérique, telles que les applications ou le commerce électronique, elles ne suffisent pas à compenser les pertes du marché traditionnel. Les smartphones et les tablettes ont induit une véritable révolution technologique, laquelle a modifié les habitudes des consommateurs en matière d accès et de rapport à l information. Depuis, trouver un moyen de gagner de l argent grâce aux contenus numériques est devenu une question de survie qui préoccupe les groupes de presse des quatre coins du monde. Le conseil d administration du «New York Times» a échafaudé son propre plan d action, en harmonie avec la stratégie du groupe: l avenir, c est le numérique, c est là qu il y a de l argent à gagner. Le «paywall» du «NYT» est pour l instant intentionnellement poreux, c est-à-dire qu il est possible de passer outre la limitation du nombre d articles consultables gratuitement en passant par le biais de Google ou Facebook. Le groupe réduira petit à petit les moyens de contourner la restriction. En attendant, plus les lecteurs apprécient le contenu en ligne, plus grandit l espoir de les voir un jour être prêts à payer pour y accéder. De plus, le «New York Times» gagne en flexibilité et s adapte de mieux en mieux au format numérique. Pour Felix Oberholzer, professeur en stratégie à la Harvard Business School et consultant du «NYT», un «paywall» est un simple «instrument de contrôle». Il sert à compenser les différences entre le «monde papier» et le «monde numérique». Beaucoup de réflexion, pas assez d action? Le contenu payant est un sujet au cœur de toutes les conférences réunissant les responsables des médias. La Newspaper Association of America a publié une étude ayant pour titre «Paid Digital Content Benchmarking Study», une étude comparative sur les contenus numériques payants. Le magasine «Schweizer Journalist», dans son édition actuelle intitulée «Das Digitale Dilemma» (le dilemme numérique), cite les propos d auteurs du Pew Research Center s Project for Excellence in Journalism, un institut de recherche indépendant, qui estiment que sur le marché américain, pour chaque dollar engrangé par les journaux sur internet, ceux-ci en perdent sept sur leur revenu des éditions papier. La Verband Deutscher Zeitschriftenverleger, la fédération des éditeurs de presse allemands, a constitué un groupe de travail consacré au «premium publishing» et s est prononcée en faveur des contenus payants, estimant que l information a un prix: «Paid Content, car les contenus ont de la valeur.» Cette maxime a également été adoptée par les consultants de OC&C Consulting. Quant à ceux de Roland Berger, ils évoquent une «renaissance numérique de l édition». Toutes les études illustrent leur propos à grand renfort de tableaux, de chiffres et de diagrammes. Surtout, beaucoup usent et abusent de lieux communs et de mots creux. Des phénomènes révélateurs de la confusion généralisée qui entoure l avenir des modèles commerciaux pour le journalisme traditionnel et numérique. Il en va de même lorsqu il s agit de trouver un équilibre entre la réussite économique et les idéaux éditoriaux, sans pour autant instaurer une situation précaire pour les journalistes, lesquels ne seraient plus libres de leurs opinions et vivraient au jour le jour. L attitude de nombreux journalistes amène Mathias Döpfner, chef de direction du groupe Axel Springer, à la conclusion suivante: «Si nous n avons pas assez de respect pour ce que nous accomplissons du matin au soir, n osant ainsi pas demander un peu d argent aux personnes que cela intéresse, alors, nous devrons cesser notre activité.» Les applications pour smartphones et tablettes ont été les premiers produits du web payants. Ainsi, de nombreux groupes de presse exercent une activité commerciale annexe sur internet, laquelle s appuie sur la vente et le commerce électronique. Ringier, par exemple, est associé à qualipet.ch, alors que le groupe Burda travaille avec Zooplus, une autre boutique animalière. Le marché des petites annonces pour l emploi, l immobilier ou les rencontres amoureuses promet des marges importantes. Tamedia et Ringer SA viennent d investir 390 millions de francs dans des portails pour l emploi. Ce qui est véritablement nouveau, c est que, comme le «NYT», de plus en plus de journaux souhaitent protéger leurs articles par un «paywall». La fin des abonnements à la presse écrite En été 2010, le quotidien britannique «The Times» a, quant à lui, opté pour une solution plus radicale. Il a introduit un «hard paywall», ce qui signifie que chaque clic est payant. Tom Whitwell, directeur éditorial de Times Digital, a déclaré, au printemps dernier, lors d une conférence sur les médias numériques, «qu au lieu de discuter des différents modèles de paiements, nous ferions mieux de développer des produits pour lesquels les lecteurs sont prêts à payer». En attendant, le «Times» compte abonnés à son édition numérique et, chaque matin, a 4 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

4 Internet a lecteurs accèdent au quotidien par le truchement de leur ipad. Cependant, depuis l introduction du «paywall», le journal doit faire face une chute, vertigineuse, de 11,6 % du tirage du journal papier. L argument économique n est qu un prétexte pour instaurer un «paywall». Le lecteur, habitué à la technologie, adoptera facilement les journaux en ligne. Après tout, il achète déjà sur internet sa musique pour sa bibliothèque itunes, ses livres pour son Kindle et un abonnement combiné pour la télévision, l accès à internet et au téléphone. Les smartphones et les tablettes ne seront bientôt rien de plus que ce qu est le papier depuis longtemps: un support pour l information. Jusqu à présent, aucun groupe de médias n a publié de chiffres concernant ses revenus issus du commerce en ligne. Le «New York Times» ne fait pas exception. Il se contente de divulguer le nombre d abonnés, d utilisateurs uniques, de visites ou de pages imprimées. Les groupes traditionnellement considérés comme les plus performants dans leur domaine sont ceux du nord de l Europe. Sanoma, groupe médiatique le plus important de Finlande et éditeur du quotidien «Helsingin Sanomat», a choisi de regrouper les éditions électronique et papier dans un même abonnement, pour 36 euros de plus. Depuis 2008, un tiers des abonnés à la METERED PAYWALL: L accès gratuit est limité à un certain nombre d articles par mois. Au-delà de ce nombre, il faut s inscrire et passer à la caisse. Le «New York Times» est un précurseur de ce système et l exemple le plus connu. Depuis l introduction de son «paywall» en mars 2011, il est considéré comme une référence en la matière. Egalement adopté par: «Le Temps», «Financial Times», «Neue Zürcher Zeitung», «Los Angeles Times», «Saarbrücker Zeitung». Envisagé par: le groupe Die Welt (début de 2013). PREMIUM PAYWALL: Seuls certains articles sont payants. En général, il s agit de rapports d investigation de l équipe de rédaction ou de documentaires dans des domaines spécialisés. En 1997, le «Wall Street Journal», site d information de premier plan, a introduit un «paywall» et propose comme contenus payants des informations spécialisées en rapport avec les marchés économiques et financiers. Egalement adopté par: «Hamburger Abendblatt», «Financial Times», «The Boston Globe», «Aftonbladet», «The version imprimée (soit sur ) ont opté pour cette solution combinée. «Les lecteurs abonnés uniquement à l édition papier sont une minorité», déclare Marja-Leena Tuomole, responsable du numérique pour Sanoma News. Le groupe Burda, à Munich, préfère quant à lui miser sur la publicité haut de gamme et non sur les contenus payants pour dégager de nouveaux revenus. Pour son univers en ligne et mobile, il a fait appel à Tomorrow Focus Media qui a développé, en collaboration avec des concepteurs de logiciels et des journalistes, des publicités haut de gamme pour l internet mobile et des applications destinées aux utilisateurs et aux clients publicitaires. Lors des Journées des médias de Munich qui ont eu lieu à la fin d octobre, Clayton Christensen, professeur à Harvard, a insisté sur le fait qu il est risqué de considérer les contenus payants comme une solution miracle. Les médias devraient arrêter de chercher à savoir quel groupe cible de lecteurs, classés selon leur âge, leur sexe ou leur revenu, consomme leurs produits. La seule vraie question devrait être: «De quoi a véritablement besoin mon lecteur? Il ne faut pas commettre l erreur de penser qu il est légitime de faire payer pour un contenu simplement parce que sa production a un coût.» Australian». Envisagé par: «Bild» (début 2013), «Blick». FREEMIUM PAYWALL: Terme générique pour «metered paywall» et «premium paywall». HARD PAYWALL: Tous les contenus sont payants. En juin 2010, le quotidien britannique «Times» a pris la décision de diriger le lecteur, dès le premier clic, vers une page proposant différents abonnements. La formule la moins chère coûte quatre livres par semaine. Egalement adopté par: «Schaffhauser Nachrichten». PAYWALL FORFAITAIRE EN EUROPE DE L EST: En Slovaquie, en Slovénie et en Pologne, la société Piano Media propose un «paywall» forfaitaire pour tout le pays. Le lecteur paie une fois et peut accéder à plusieurs publications. En Slovaquie, par exemple, pour 3,90 euros par mois, l abonné peut lire le contenu de onze journaux, revues et magazines. En Pologne, «Forbes», un magazine du groupe Ringier, et 42 autres titres sont réunis dans le même abonnement. En 10 réponses à 10 questions, Marc Walder s exprime sur la fin de la culture du gratuit, sur les nouvelles sources de revenus et sur ce qui se passera d important d ici à Ringier teste l introduction d un système d accès payant («paywall») aux articles du groupe Blick publiés sur internet. Pourquoi? Marc Walder: Les faits sont simples: les nouveaux revenus générés par les sites internet ne compensent pas les pertes sur le «print». Aux Etats-Unis, par exemple, les pertes de recettes publicitaires sur le papier ont chuté de quelque 2,2 milliards de dollars entre 2011 et 2012, alors qu elles n ont augmenté que d environ 210 millions dans le secteur numérique. Nous sommes face à un dilemme dans la gestion de l entreprise. Par ailleurs, on assiste actuellement à une réflexion au niveau mondial. Les clients savent bien qu ils ne peuvent pas sortir d un supermarché avec un caddie bourré de marchandises sans payer, même si c est techniquement possible. Une pré-étude sera terminée début janvier pour examiner quel modèle de paiement serait pertinent pour le «Blick». Nous testons quel bouquet d offres pourrait être proposé à nos lecteurs. Fondamentalement, il n y a aucune raison d offrir gratis du journalisme de qualité par l internet, alors que nous faisons payer les produits «print» et mobiles. Le «paywall» est le mot-choc de l année et il a également marqué votre première année en tant que directeur général. Quels souvenirs avez-vous des douze derniers mois? Beaucoup de travail, beaucoup de voyages, beaucoup de défis, des nuits courtes. Mais aussi beaucoup de confiance de la part de la famille Ringier et du conseil d administration. Et puis aussi d excellents collaborateurs, à tous les niveaux et dans tous les domaines, qui ont la volonté de participer à la phase la plus exigeante et en même temps la plus passionnante de l histoire de l industrie des médias. Quelles sont les bonnes nouvelles? 2012 a été l année des grandes décisions. Nous avons restructuré l organisation de Ringier et adapté le portfolio du groupe aux nouvelles réalités. Surtout, nous avons, avec Axel Springer, acquis Onet, qui est la principale plateforme internet de Pologne et, avec Tamedia, job.ch, le leader incontesté du marché de l emploi en Suisse. Ce sont deux jalons dans le développement numérique de notre entreprise qui permettront d atteindre, en 2013 et au niveau du groupe, un volume d affaires de 26%. En Suisse, nous devrions même atteindre l année prochaine 30%. Qui aurait imaginé cela il y a deux ans? Et qu est-ce qui pourrait aller mieux? Les journaux, les magazines et les imprimeries ont continué d être sous pression, tant sur le marché des lecteurs que sur celui des annonceurs, cela pour deux raisons: les changements structurels dans l industrie des médias se poursuivent, et la conjoncture plutôt faible a une répercussion négative sur notre activité principale. Nous devons donc améliorer la qualité de notre journalisme et offrir des modèles de commercialisation plus innovants. Nous devons tous être un peu plus créatifs, plus riches en idées, plus surprenants, plus compétents. Tout le monde parle sans cesse de l innovation sur l internet. Mais dans notre activité principale, dans les journaux et les magazines, il est également possible d innover. Chaque jour. Chaque semaine. C est une exigence qui vaut pour tous les collaborateurs de Ringier. L e-commerce et le «digital business» pourraient devenir un pilier de l entreprise. Où en est Ringier dans ce secteur? Par l acquisition d Azet en Slovaquie et d Onet en Pologne, le chiffre d affaires dans le numérique a atteint 27% au sein de notre joint-venture Ringier Axel Springer. Nous nous en félicitons. En Suisse, le groupe Scout24 continue de progresser fortement. Geschenkeidee.ch est solidement implanté sur le marché suisse de l e-commerce. DeinDeal devrait aujourd hui toucher à la fin de sa phase de croissance rapide, forte et coûteuse. Avec un score appréciable de utilisateurs enregistrés, on peut s attendre à un retour sur investissement. DeinDeal dé- friche actuellement de nouveaux domaines thématiques comme Home & Living, Design ou Sport. Depuis peu, Ringier opère en Afrique avec des plateformes numériques. Dans quel but? Dans les pays d Afrique centrale, il s est vendu durant le premier semestre 2012 davantage d appareils mobiles que de brosses à dents! Nous sommes entre-temps devenus actifs au Ghana, au Nigeria et au Kenya, avec 17 plateformes dans trois domaines. Nous parlons de «classifieds»: il s agit de rubriques d annonces d emploi, d immobilier, mais aussi de portails de rubriques de petites annonces. Dans le domaine dit «commerce», il s agit surtout de sites de rabais tels que nous les connaissons en Suisse avec Groupon et DeinDeal. Et, enfin, il y a le domaine des contenus avec nos portails de news africains. Le but est simple: nous voulons explorer de nouveaux marchés en croissance. Nous considérons Ringier Africa comme une entreprise pilote destinée à nous familiariser avec les potentialités de ce grand marché. La branche européenne des médias soulève une question brûlante: estce que Ringier n est pas en train de se laisser acheter par Axel Springer? Et si oui, quand cela deviendra-t-il effectif? C est la question favorite de Michael Ringier. Je crois qu il se garde bien d y répondre (rire) Laissez-moi vous le dire de cette manière: Ringier a investi quelque 1,1 milliard de A 47 ans, Marc Walder est directeur général de Ringier SA. Il chapeaute également l'unité entrepreneuriale stratégique Ringier Publishing. francs ces cinq dernières années, 1,1 milliard pour la transformation, pour la diversification et pour la numérisation l entreprise. Est-ce que la famille Ringier aurait agi ainsi si elle voulait la vendre? Où en sera Ringier en 2015? Devant le conseil d administration, nous avons esquissé nos objectifs comme suit: un excédent brut d exploitation, c est-à-dire le rapport entre les revenus bruts et le chiffre d affaires, de 14 à 15%. Il s agit d une forte augmentation par rapport à aujourd hui. C est nécessaire, car nous partons du principe que nous devons toujours avoir suffisamment d argent à disposition pour pouvoir continuer de développer l entreprise. Ce processus va se poursuivre. Qu attendez-vous des collaborateurs? Je l ai déjà évoqué: j attends de tous les collaborateurs qu ils sortent de leur sphère de confort. Il ne suffit pas de rester dans la moyenne! La formation continue, l innovation, le goût de la perfection, la créativité, la précision, la capacité de s enthousiasmer sont décisifs, que ce soit pour les rédactions, les pôles d édition, les activités de vente, la billetterie, les annonces classées, la radio, la marchandisation du sport, les «events» ou tout autre domaine. Les derniers 10% d amélioration et d optimisation seront décisifs. Et vous? J aimerais avoir un peu plus de temps pour ma merveilleuse famille. Et rester en bonne santé. 6 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

5 Interview Felix Oberholzer Le Suisse Felix Oberholzer est professeur à la Harvard Business School. Cet expert en stratégie parle ici de l avenir numérique, de l échec économique de Facebook, des contenus payants et de la presse de boulevard, qui n a pas dit son dernier mot. Interview: Hannes Britschgi. Photos: Thomas Buchwalder En principe, quelqu un n ayant pas le titre de docteur, le fameux Ph.D, n a aucune chance d être engagé par une grande université américaine. Mais Felix Oberholzer, lui, y est parvenu. Il est professeur à la Harvard Business School de Boston, l une des universités les plus cotées du monde, où les CEO du monde entier sont formés pour devenir, au travers de «case studies», l élite de l économie mondiale. Ceux qui enseignent dans cette université appartiennent à la crème de la crème du monde académique. Felix Oberholzer y est arrivé en Il a eu la chance d apprendre très tôt de son directeur de thèse, le professeur Bruno S. Frey, comment il faut s y prendre pour publier ses travaux originaux dans les publications scientifiques les plus influentes. C est ainsi qu il a été découvert et reconnu. Aujourd hui, il s intéresse surtout aux succès des entreprises des pays émergents dans leur compétition avec les multinationales. Il analyse les mécanismes de ce phénomène. Mais il mène aussi des recherches sur la mutation numérique. Nous vivons dans un monde numérique. Qu est-ce que cela signifie pour les éditeurs? Felix Oberholzer: Attention! Le comportement des consommateurs change plus lentement qu on ne le pense ordinairement. Dans la musique, il se passera encore des années avant que la majorité des ventes se fasse sur un autre support que le CD. Dans le domaine de la presse, on n observe que de petits changements côté lecteurs. En résumé: la numérisation connaît quelques mutations, mais beaucoup de choses ne changent pas. Pouvez-vous donner un exemple de conservatisme dans le comportement humain? Nous avons fait un test de terrain dans le grand Zurich. Nous avons proposé aux jeunes gens de choisir entre un journal gratuit imprimé et des news par téléphone. La grande majorité a préféré le produit imprimé! Pour quelles raisons? C est facile à feuilleter. On trouve plus facilement ce que l on cherche. La lisibilité est meilleure. Même s agissant des jeunes, il est faux de dire que le «print» est mort et que l avenir serait exclusivement numérique. Mais ce qui change, ce sont les revenus publicitaires. Ils baissent parfois de manière spectaculaire. Deux choses me semblent importantes dans le domaine de la publicité. D une part, les journaux ont déjà perdu depuis longtemps des parts de marché au profit de la télévision. D autre part, il y a maintenant un facteur aggravant: les annonces en format numérique dégagent des revenus beaucoup plus bas. Les recettes publicitaires «online» et surtout sur mobile baissent de TrAjEcTOIrE Le docteur Felix Oberholzer-Gee a grandi à Zoug. Il a étudié l histoire, l économie et la sinologie à l Université de Zurich. Il a enseigné à l Institut d études politiques (Paris), à la Wharton School (Philadelphia) et à la Columbia Business School (New York). Depuis 2003, il est professeur ès stratégies à la Harvard Business School. Pour les Editions Ringier, il a réalisé une étude de cas sur leur avenir numérique. manière dramatique par rapport au «print». On ne peut pas gagner de l argent uniquement avec des contenus. On a tendance à l oublier. On a toujours empaqueté les contenus journalistiques avec autre chose pour que l affaire marche. Y a-t-il un espoir que les recettes «online» et sur mobile augmentent à l'avenir? Il n y a pas de grandes campagnes de marques sur internet. Or, la plus grande partie de la publicité provient des marques. La publicité à la télévision reste intacte. C est là que se construit l image des marques. Le «paywall» est célébré comme le nouveau véhicule de monétarisation des contenus numériques. Avec raison? Je n y crois pas. Le «New York Times» a besoin du «paywall» comme mécanisme de financement. Il s agit bien de cela en réalité. Ils scrutent le futur et disent: un jour, nous n existerons plus que sur support numérique. Mais même dans ce scénario, nous pouvons survivre au prix de la perte de la moitié des lecteurs et de recettes publicitaires beaucoup plus basses. Cela ne peut marcher qu avec une structure des coûts d impression et de distribution complètement différente. Quels sont les effets du «paywall»? Il envoie deux messages. Premièrement: l avenir est numérique. Deuxièmement: gardez s il vous plaît a 8 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

6 Interview a votre abonnement «print» ces prochaines années, de manière à ce que les éditeurs puissent financer leurs coûts fixes pendant la période de transition. Les revenus de distribution ne sontils qu un effet secondaire bénéfique du nouveau modèle? Oui. Si le «New York Times» pouvait en un bond se retrouver dans le futur, il n y aurait pas de problème. C est aussi le cas dans le commerce du livre. Si Random House pouvait se lancer dans le tout numérique avec des livres vendus 9 dollars, pas de problème. C est la transition entre aujourd hui et demain qui est difficile. Durant cette phase, les coûts restent élevés et les revenus baissent. Quel sera à l avenir le rapport entre le marché annonceurs et le marché lecteurs? Il y aura d énormes différences. Le rapport dépendra du public cible. Pour un magazine comme «The Economist», les recettes publicitaires ne jouent déjà aujourd hui qu un rôle secondaire. De même pour «People Magazine»: les entrées publicitaires ne jouent pas un rôle important car le lectorat est prêt à payer pour le contenu. A l inverse, «Sport Illustrated» est très dépendant de la publicité, car la propension à payer du lectorat est faible. C est aussi le cas des magazines de mode. Parlez-nous de la presse de boulevard. La propension à payer des journaux de boulevard est, comparativement, faible. Les recettes publicitaires jouent donc un rôle important. Cela restera le cas dans le futur numérique. Les journaux de boulevard peuventils améliorer la propension à payer en augmentant leur valeur ajoutée? La réflexion de fond est correcte. La question est la suivante: qu est-ce que je peux obtenir sur blick.ch que je ne peux pas obtenir ailleurs? L application ipad du «Blick» représente un gros progrès par rapport à l édition imprimée, avec une place dominante donnée à l image et à l image animée. Selon quels critères peut-on mesurer la valeur ajoutée? Faisons un exercice intellectuel expérimental: et si demain le «Blick» n existait plus? ce n est pas le genre de choses que nous avons plaisir à imaginer! Restons un moment sur mon jeu intellectuel: que manquera-t-il si demain le «Blick» disparaît? Manquerat-il quelque chose d important? Si quelque chose de décisif manque, les gens accepteront de payer pour cela, et un avenir économique s ouvrira. Mais si je ne publie que des news de masse, il ne manquera rien. Dans ce cas, je n ai aucune chance de survivre. Selon Nick Blunden, chef de l «online» à «The Economist», «la question est de comprendre ce que l on fait et la valorisation qui en découle». Pouvez-vous analyser le cas de l «Economist»? Curieusement, «The Economist» offre gratuitement ses contenus sur son site, mais fait payer son application ipad plus de 100 dollars. Des contenus identiques C est vraiment étrange. Quelle idée y a-t-il là derrière? Sur le site web, je ne peux pas vraiment savourer «The Economist». J ai mes s et 13 sites ouverts. Comme le disent les Américains, ce n est pas une «lean back experience», c est-à-dire une expérience qui incite à revenir. Sur l application ipad en revanche, je peux tranquillement consulter les articles, et j en profite. Rien ne me dérange et vient distraire mon attention. C est ce qui fait que je suis prêt à payer. C est ce que Nick Le journaliste de Ringier Hannes Britschgi en conversation avec Felix Oberholzer à la Maison de la presse de Zurich. Blunden entend par création de valeur. Lorsqu on parle de «paywall», il y a deux solutions extrêmes: faire payer pour tout ou offrir un accès totalement gratuit. Entre deux, il y a les modèles «freemium»: accès libre combiné avec des zones payantes. En quoi un tel compromis peut-il être intéressant? Beaucoup de gens ne veulent qu un peu d informations. Avec eux, je recherche des revenus par la publicité. Ceux qui veulent beaucoup d informations sont prêts à payer l abonnement numérique. Le problème, ce sont les gens qui ne sont pas absolument des fans, mais qui veulent davantage que le service minimal. Pour eux, un paiement partiel peut être la solution. Avec un accès libre aux réseaux sociaux, je peux offrir des moyens de contournements. Il y a des détours qui permettent un jour ou l autre d augmenter l acceptation du paiement. Toutefois, la voie directe est beaucoup plus pratique. Dans la branche, on n a pas seulement en ligne de mire les perspectives de revenus, mais également les coûts. Les entreprises de presse ayant été pendant longtemps très profitables, elles se sont habituées à des structures de coûts élevés. Il y a là un énorme potentiel. La «newsroom» intégrée du groupe Blick est une réponse. On essaie de maintenir la productivité à un niveau élevé. Mais, surtout, dans le journalisme américain subsiste une hiérarchie très étrange: les meilleurs journalistes sont ceux qui n écrivent presque jamais. Et quand ils écrivent, il s agit d articles d une longueur sans fin. Il y a là une hiérarchie dont le «New Yorker» est le sommet. Le lecteur a besoin de trois semaines pour lire un article. Vous êtes cruellement ironique. (Rire) Regardez en comparaison le nombre réduit de journalistes qui travaillent à «The Economist», avec la mission de couvrir chaque semaine les événements globaux. Bien sûr, ils ne produisent pas leurs propres articles, mais retravaillent ceux d autres journalistes. Ceci donne une idée de ce que l on peut faire pour accroître son profit. Les entreprises de presse ont introduit sur internet la culture de la gratuité en offrant leurs contenus. N est-il pas trop tard pour changer son fusil d épaule? Pas si l on propose des contenus spécifiques. Si je propose ce que tout le monde propose, c est sans espoir. Le «New York Times» a des contenus spécifiques et personnes sont prêtes à s abonner. Les médias qui aident à comprendre le monde ont une chance. Dans ce cadre, le «Blick» a une tradition extraordinaire parce qu il se fait l avocat d un groupe social large, en expliquant notamment comment le politique fonctionne. Cette tradition ouvre des opportunités formidables. Les médias sociaux sont présentés comme des moyens miraculeux capables de pallier beaucoup de faiblesses. Je ne connais pas de plus grand échec entrepreneurial que Facebook. Certes, le site a changé notre vie, la façon dont nous vivons, ce que nous expérimentons et notre manière d entrer en relation les uns avec les autres. Facebook a eu une énorme influence sur cette évolution. Mais l entreprise n a pas su transformer cet enthousiasme en succès financier. En répondant aux questions, Felix Oberholzer dit volontiers «Attention!». Mais contrairement à beaucoup d universitaires, il peut aussi écouter, dit-il en riant. Pourquoi? Quand les gens sont sur Facebook, ils veulent interagir avec les autres. Et que font les entreprises qui insèrent des annonces? Elles dérangent. Oui, la publicité sur Facebook est un pur facteur de dérangement. Les entreprises veulent vendre leurs produits, mais ça ne marche pas comme ça. McDonald s gagne cent fois plus à chaque contact client que Facebook. Pour conclure, que dites-vous aux sceptiques qui ne croient pas à la vente des contenus numériques? Qu ils ont totalement tort. C est épatant de ne pas avoir à payer pour des contenus. Mais les contenus pour lesquels les gens sont prêts à payer comme ceux du «Financial Times» ou du «Wall Street Journal» engendrent des succès remarquables. Que dites-vous aux optimistes euphoriques? N ayez pas la naïveté de croire qu il y a une stratégie toute faite. Beaucoup d entreprises de presse se copient à l identique. Cela mène souvent à la catastrophe. Il faut développer une stratégie qui se distancie de l offre des autres entreprises de presse. 10 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

7 Histoire des médias Il est rare qu il se passe autant de choses sur la terrasse du 61e étage du Chrysler Building à New York que lors du «photo shooting» d Annie Leibovitz. La photographe se tient en équilibre sur l une des huit gargouilles ornant la façade extérieure, tandis que son assistant, Robert Bean, lui tend une nouvelle pellicule afin qu elle puisse photographier le danseur David Parsons, lui aussi sur une gargouille. Avant ce «shooting», qui eut lieu en août 1991, Annie Leibovitz s était déjà rendue célèbre avec ses fameux clichés montrant Demi Moore nue à un stade de grossesse avancé, Bette Midler sur un lit de roses ou John Lennon quelques heures avant son assassinat. Ses portraits très élaborés de stars, mettant en scène musiciens, artistes et acteurs de renom ont jeté les bases de la photographie people moderne. Grâce à eux, elle est devenue la première femme à s imposer dans cette discipline. Même si une autre femme, Margaret Bourke-White ( , première photographe de guerre pour l US Air Force) avait déjà réalisé avant elle des clichés sur le toit du gratte-ciel de New York. Mais avant les photographes, ce sont les rédactrices qui ont influencé le journalisme. Intrépides et n ayant pas peur d explorer de nouveaux terrains, rebelles et au-delà de toute convention, elles cherchèrent à créer un nouveau genre et inventèrent leur propre style. Leurs papiers ont changé notre vision du monde. Quand l éditeur Joseph Pulitzer envoya en septembre 1887 la jeune John Loengard, photographe au «Time», a photographié Annie Leibovitz en plein travail, se demandant: «Ça a l air effrayant, mais est-ce que ça va donner une bonne photo?» Nellie Bly, âgée de 23 ans, se faire interner pendant dix jours dans le Women s Lunatic Asylum situé sur l île de Blackwell dans l East River de New York, ce dernier ne réalisait pas que sa reportrice allait devenir célèbre en inventant le journalisme d investigation. Pulitzer ne s attendait pas à ce que cet hôpital public pour femmes névrosées puisse faire l objet de découvertes spectaculaires. Nellie Bly devait simplement faire part de ses observations. Son expérience fut publiée sous le titre «Dix jours dans une maison de fous». Elle décrit avec une précision troublante comment les infirmières torturent des femmes sans défense en leur faisant prendre des bains froids. Viande avariée et eau croupie font partie du menu a Rebelles et intrépides Elles sont les premières femmes à avoir écrit sur la violence et la guerre, à avoir rédigé des chroniques pleines d audace et révolutionné le monde de la mode. Leurs textes ne sont pas seulement considérés comme des articles journalistiques, mais aussi comme de la littérature. Texte: Stephanie Ringel. Photos: Robert Capa/ Magnum Photos, Bettmann/ Corbis (3), Arnold Newan/ Getty Images, Condè Nast Archive/ Corbis, dpa Picture-Alliance/ Keystone 1991 John Loengard 12 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

8 Histoire des médias a quotidien. Bly raconte: «J ai trouvé une araignée dans ma tranche de pain, donc je ne l ai pas mangée.» Pour la première fois, le texte original vient d être publié l année dernière en allemand aux Editions Aviva. C est un témoignage vieux de 124 ans du journalisme d investigation et de sa critique sociale, dont Bly devint le symbole. Elle a été le premier Günter Wallraff, bien avant que ce dernier ait l idée de se faire passer pour un Turc afin de révéler l exploitation des travailleurs étrangers en Allemagne. Pour les femmes, écrire était le seul moyen de se faire entendre dans un monde dominé par les hommes, alors qu elles n avaient pas encore le droit de vote. Suite à la parution des articles de Bly, la ville de New York mit en place un comité d enquête et alloua une augmentation budgétaire de dollars en faveur de l institution. Lettres de Paris Les journaux et magazines américains privilégiaient un style de récit littéraire. Ils furent pour de nombreux écrivains un terrain d entraînement tout en étant une source de revenus. Djuna Barnes ( ) a essentiellement écrit des portraits pour les magazines. Son approche était: «Aborder chaque chose de manière purement personnelle, tel est l apanage de ceux qui savent écrire.» Jusqu à ce jour, ces textes divertissants au style léger sur les acteurs, chanteurs et réalisateurs sont considérés comme des chefs-d œuvre. Nombre de ses phrases sont légendaires, comme celle évoquant une actrice sicilienne: «Mimi Aguglia a apporté en Amérique ce que le poivre et les épices apportent dans un plat classique». A partir de 1925, Janet Flanner, d Indianapolis, a écrit sous le pseudonyme de Genêt, pour le tout nouveau «New Yorker», une lettre de Paris. En tant que correspondante à l étranger, elle représente pour l opinion publique américaine la vision de l Europe. Elle décrit avec précision les changements sociaux et, à partir de 1931, la montée du nazisme, notamment lors des Jeux olympiques de Berlin ou au Festival de Salzbourg. En tant que correspondante de guerre, Martha Gellhorn fut cependant la première à adopter un style vraiment poignant. Elle a voyagé dans 53 pays, couvert neuf conflits et accompagnait les troupes américaines lors de la libération du camp de concentration de Dachau. Son texte commence ainsi: «Derrière les barbelés et la clôture électrique, les squelettes sont assis au soleil et se cherchent les poux.» Diana Vreeland, elle, s est distinguée par une carrière exceptionnelle, commencée en 1937, de journaliste de mode. Dans sa biographie, «Allure», elle raconte comment Carmel Snow, qui à l époque dirigeait le magazine «Harpers Bazaar», lui a offert un emploi. «Mais Mme Snow, lui dit Diana Vreeland, je n ai jamais mis les pieds dans un bureau de toute ma vie. Je ne suis pas habillée avant midi.» Pourtant, elle débute par une chronique de mode. Grâce à son professionnalisme et son extravagance, elle laissa sa marque dans le magazine. Lorsqu elle écrivait au sujet de la couleur rouge, elle le faisait ainsi: «Le plus beau rouge est Martha Gellhorn, ici avec un fusil de chasse dans un champ de blé espagnol, ne connaissait pas de répit, aussi bien dans sa vie privée que comme correspondante de guerre. Elle n a jamais compris pourquoi les femmes considéraient que les relations sexuelles avec les hommes puissent être quelque chose d agréable. Pourtant, elle eut des aventures et se maria même avec Ernest Hemingway, un mariage malheureux qui prit fin au bout de quatre ans, à Cuba. celui d un bonnet d enfant que l on trouve sur toute peinture de la Renaissance.» Après vingt-huit ans, Vreeland rejoignit «Vogue» en tant que rédactrice en chef. Quand elle présente une collection de pantalons de Courrèges sur la couverture un haut, une taille et un nombril nus elle déclenche une tempête de protestations. «Je connais l impact que peuvent avoir les nouvelles: de quoi parlons-nous ici? De thèmes qui intéressent la bourgeoisie du Dakota du Nord?» Vreeland ou Gellhorn sont les pionnières du journalisme. Dans leur sillage, l Europe connut de grandes reportrices comme Marion Gräfin Dönhoff, Oriana Fallaci ou Françoise Giroud. Hedda Hopper (à gauche) et Elsa Maxell (ici avec Marilyn Monroe) étaient des «bêtes de fêtes». Celles de Maxwell étaient tellement légendaires que le fait de ne pas y être convié signifiait quasiment ne pas exister. Elle racontait ce qu'elle avait vécu dans des romansfeuilletons. La plume de Hopper était sans merci avec ceux qui ne valaient rien à Hollywood. Il ne subsiste que quelques photos de Nellie Bly. Sur presque toutes, elle porte un manteau de voyage à damiers. En 1900, elle est la reportrice la plus célèbre des Etats-Unis, grâce à ses investigations à l'asile, ses expériences en tant que domestique ou comme globetrotteuse solitaire. On n a jamais vraiment compris pourquoi Diana Vreeland, la journaliste de mode légendaire, portait des tenues assorties à son canapé. Cela ne remettant pas en question son bon goût. Dorothy Parker, chroniqueuse sociale, rédactrice au «New Yorker» et scénariste, écrivait dans un style cultivé (ici, à gauche, avec son deuxième époux Alan Campbell). Pour ne citer qu'un de ses traits d'esprit: «Oh, il est si facile de perdre son cœur. Je laisse toujours le mien dans le taxi.» Janet Flanner, de même que la chroniqueuse du «New Yorker», Parker, fut correspondante à Paris. 14 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

9 EN POINT DE MIRE Les photos Ringier du trimestre Cinq images, prises par différents photographes, nous livrent chacune une manière personnelle d aborder le thème du mouvement, tandis que cette photo de mode de Roumanie fait exactement le contraire: elle le fige. Désormais, DOMO vous présentera régulièrement les meilleures photos réalisées durant le trimestre écoulé pour des publications de Ringier 1 MaRius baragan Photographe Mihaela baicoianu Rédactrice photo unica est un mensuel roumain destiné aux 1 «femmes fortes qui veulent aussi bien réussir leur vie privée que professionnelle». Tel est le slogan de la rédaction de ce magazine sur papier glacé. Dans le numéro de novembre, on parle non seulement de réussite, mais aussi d un antidépresseur sous forme de maquillage d automne artistique. Celui-ci symbolise ce qui use les nerfs pendant les jours sombres, et pas seulement ceux des femmes: la pluie incessante. «Nous avons donc projeté des gouttes de pluie sur le visage de Marie, notre modèle» explique la responsable photo Mihaela Baicoianu. Pour que les mèches, les gouttes de pluie et les perles de verre tiennent en place, Marius Bărăgan, l un des plus grands photographes de mode en Roumanie, a dû avoir recours à un de ses petits secrets: le brillant à lèvres perle mieux que l eau. En plus, il ne coule pas. Que nous dit la photo de la belle Marie avec son air surnaturel? Même la pluie ne peut défaire le visage d une femme forte. ReMO Nägeli Photographe MaRkus schnetzer Rédacteur photo 2Un photographe à succès ne connaît pas la peur. Celui qui accompagne Simon Ammann, quadruple champion olympique de saut à ski, ne doit pas avoir le vertige. Pour prendre la photo de l avion à hélice «Piper Warrior III», pour la schweizer illustrierte, Remo Nägeli n a pas eu à faire l équilibriste sur les ailes. On a fixé l appareil photo à leur extrémité. Entre le décollage et l atterrissage, il a pris une photo toutes les deux secondes, ce qui fait environ un total de «Maintenant, tu dois regarder à l extérieur pendant dix secondes et rire», dit Nägeli à Ammann, au moment où il plane audessus du massif des Churfirsten. Depuis avril dernier, l athlète apprend à voler. «J ai été impressionné. Il a géré le vol tout seul», dit Nägeli, tranquillement assis sur le siège arrière. Après l atterrissage, il s est totalement détendu: «Je suis heureux que l appareil photo ne se soit pas détaché. C est la première fois que je réalise des photos de cette façon-là.» amanda camenisch Photographe susanne MäRki Rédactrice photo si gruen présente dans chaque numéro 3 une série mode de huit pages. Le magazine suisse consacré au style de vie écologique a cette fois choisi le thème «esprit sauvage». «Nous présentons principalement des vêtements fabriqués de manière durable ou possédant un label bio», explique Martina Russi, la rédactrice responsable de cette production. Les photos sont presque toujours prises en Suisse. Comme ce cliché réalisé à Scuol, en Basse-Engadine. «Nous voulions faire une prise avec un animal. Je suis fan de chevaux et le photographe aussi.» Amanda Camenisch explique pourquoi il est si difficile de photographier des animaux. «Bien souvent, cela demande beaucoup de temps. On ne peut pas se permettre de stresser et on doit faire l effort d aller vers eux.» La série se veut jeune, fraîche et indépendante. Type fille nomade, avec plusieurs vêtements superposés. Vers midi, la cavalière a dû traverser quinze fois la prairie au galop avant que l image soit dans la boîte. thomas senf Photographe DeNise zurkirch Rédactrice photo 4Thomas Senf est alpiniste et guide de montagne certifié. Mais il a également accompagné des alpinistes et des grimpeurs de l extrême dans diverses expéditions à travers le monde. Ces photos prises lors d une randonnée de trois jours dans la région du Grimsel ont paru dans le magazine «landliebe». «Dans la nature, on rencontre des jeux de lumière, qui ne durent parfois que deux minutes. Ce qui m intéresse, c est de capturer leur unicité», ditil. Tous les deux mois, le Bernois, accompagné de Natascha Knecht, part en randonnée et présente une région dans LandLiebe (le nouveau magazine de Ringier qui a connu le plus de succès ces dernières années). Le magazine raconte des histoires poétiques et sereines sur les gens enracinés dans leur habitat. Senf a voulu capturer le caractère unique du paysage du Grimsel. «Le barrage sur le lac de l Oberaar détone un peu avec la nature. Je l ai interprété comme un élément graphique. J ai été surpris que quelque chose de si laid puisse être si beau.» zsolt Reviczky Photographe gábor FejéR Rédacteur photo Le 29 octobre, des membres du Parti gauche 5 libérale-verts (LMP) ont répandu des milliers de petits bouts de papier bleus sur les bancs du gouvernement au Parlement hongrois. Une façon pour le LMP de protester symboliquement contre un amendement constitutionnel qui prévoit à l avenir d enregistrer les électeurs avant chaque élection. «Depuis mai 2010, nous pouvons prendre des photos uniquement à partir de la galerie, car les membres du gouvernement n aiment pas rester en permanence sous l œil des objectifs, explique Zsolt Reviczky. Le porte-parole du LMP nous avait informés au préalable du lancer de papiers.» Il a ainsi pu se concentrer sur la conception de la une du Népszabadság pour réaliser presque simultanément un plan paysage et un plan image. Normalement, les séances plénières sont aussi «difficiles à photographier que le sport». Tout est calme pendant longtemps, et il serait malheureux de s endormir juste au moment où enfin il se passe quelque chose. julie De tribolet Photographe julie body Rédactrice photo 6Il est sept heures du matin, ce 24 septembre 2012, lorsqu Alain Berset, conseiller fédéral, arrive à Berne. Il est assis à l arrière de sa voiture de service. Comme chaque jour, son chauffeur est allé le chercher en Mercedes à son domicile de Belfaux. Berset travaille pendant le trajet, passant des appels téléphoniques, lisant les journaux, étudiant des dossiers. «J ai pris des photos sans flash pour garder l atmosphère matinale, explique Julie de Tribolet. J ai pu le photographier pendant tout le voyage. Alain Berset m a dit plus tard qu il avait totalement oublié ma présence. Cette photo est sa préférée de toutes celles du reportage.» Pendant six jours, la photographe et un rédacteur de l illustré ont documenté la vie quotidienne du politicien socialiste. «Nous avons beaucoup attendu pour qu il nous accorde quelques minutes, se souvient Julie de Tribolet. Il est très sympathique, mais sait aussi très bien s isoler quand il veut être tranquille.» 16 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

10 EN POINT DE MIRE 2 4 Désormais, DOMO vous présentera régulièrement les meilleures photos réalisées durant le trimestre écoulé pour des publications de Ringier 5 3 6

11 Liberté de la presse Quand la liberté porte le deuil Autocensure et silence assourdissant font désormais partie de la conception du travail de beaucoup de journalistes en Europe de l Est. En exclusivité pour DOMO, cinq écrivains décrivent comment ils ressentent la liberté de presse en Hongrie, République tchèque, Roumanie, Slovaquie et Serbie. Texte: Helmut-Maria Glogger Photos: Attila Volgyi/ Xinhua/ Imago / Isolde Ohlbaum/Laif, Tomas Krist, Lukas Beck, Basso Cannarsa/LUZphoto / fotogloria peine vingt-trois ans après la A chute du Mur, la liberté de presse est toujours davantage remise en question dans bon nombre d Etats d Europe de l Est. Outre la liberté de voyager, la liberté d expression serait le principal bénéfice de la pacifique révolution de «Mais la liberté est arrivée sans mode d emploi, constate l écrivain roumain Mircea Cărtărescu dans le texte qu il écrit pour DOMO. La liberté d expression a été comprise comme liberté de mentir, de manipuler, de calomnier, de faire chanter et de fanfaronner à coups de préjugés et de clichés.» En Russie, par exemple, quinze journalistes sont menacés ou tabassés en moyenne chaque jour, déplore Pavel Gusev, membre du Conseil des droits de l homme du gouvernement Poutine. Le fait que nul ne s alarme des agressions contre les journalistes est «tout simplement tendance». En Hongrie, c est l autorité de contrôle des médias, Nemzeti Média-és-Hirközlési Hatóság, formée exclusivement de représentants du gouvernement, qui contrôle les informations publiées. En Serbie, à en croire l écrivain Dragan Velikić, «les Les autocollants noirs sur leurs lèvres proclament: Szabadságot! («Nous voulons la liberté!»). En janvier 2011, les militants de l organisation de défense des droits de l homme Amnesty International manifestaient pour la liberté de presse devant le Parlement hongrois, à Budapest. médias sont dépourvus de toute vérité. La lecture du journal fait l effet de laver du limon à la recherche de paillettes d or.» L internet n est pas une tribune libre non plus. Selon l Association mondiale des journaux, des blogueurs sont en prison dans bien des Etats. La corruption et l abus de pouvoir seraient souvent le pain quotidien. «Pour protéger les nouveaux riches», énonce l écrivaine slovène Zdenka Becker dans DOMO. Sollicités d écrire sur la situation dans leur pays, bon nombre d auteurs ont décliné. Par crainte que leur texte puisse être lu dans leur langue natale. Ils sont plusieurs à avoir promis des textes critiques, lesquels ne sont jamais arrivés. Et il n a pas été possible de les relancer. Au bout du compte, cinq auteurs connus dans leur pays se sont risqués à décrire à quel point le corridor de la liberté de presse reste (encore) large ou étroit. Trois autres textes d Endre Kukorelly, Goran Petrović et Jovanka Matić sont accessibles en ligne sur le site de DOMO. 18 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

12 Liberté de la presse György Dalos, Hongrie «Liberté extérieure, censure intérieure» En 1848, quand les révolutionnaires de la Jeunesse de Mars ont énuméré les fameux douze points de leurs exigences démocratiques et nationales, la première phrase de leur programme était libellée comme suit: «Nous voulons la liberté de la presse et la suppression de la censure.» Il s agissait visiblement d une tautologie, car seuls les ciseaux d Anastasie pourraient empêcher le libre épanouissement de la création spirituelle et artistique. Vu d ici, cependant, la distinction subtile entre une expression personnelle publique sans entrave et l abolition de la surveillance officielle est parfaitement sensée. L épisode politique auquel on fait le plus souvent remonter la restriction de droits par ailleurs garantis par la Constitution est la loi sur les médias, élaborée à l arrière-automne 2010 par le gouvernement et l Autorité des médias créée à cette occasion. Le fait est que les divers paragraphes de la loi et son mode de fonctionnement autorisent aussi bien les abus que la manipulation de la part des partisans du parti gouvernemental Fidesz qui occupent les institutions. Y compris la condamnation à de lourdes peines d amende pour des émissions qui ont une saveur désagréable aux yeux des autorités. Mais tout cela ne touche pour l instant que les grands médias. Pour les journaux et magazines, on utilise des moyens de pression plus subtils. Dans un pays de 10 millions d habitants comme la Hongrie, un titre plus ou moins sérieux peut espérer un tirage vendu de exemplaires. Cela signifie que, sans les avis officiels, il lui manque les ressources essentielles pour assurer la survie technique de l entreprise. Or, ces avis paraissent avant tout dans les deux journaux proches du pouvoir, «Magyar Nemzet» et «Magyar Hírlap». Tandis que le journal de la gauche libérale «Népszabadság» (lié au groupe Ringier), et plus encore le social-démocrate «Népszava», ne vit pour ainsi dire que du marché libre. Le phénomène concerne aussi les plus grands hebdomadaires, et en particulier la presse littéraire, dont les titres principaux ne dépassent que rarement les 5000 exemplaires. Cette situation, liée aussi à l expansion des médias en ligne, se répercute ensuite sur la rétribution plus que chiche des auteurs. Si, en plus, on déclare au fisc ces honoraires, souvent payés avec un grand retard, on peut se demander si une publication est vraiment plus qu un acte d exhibitionnisme littéraire ou artistique. D autres sources de revenus potentielles, comme les appels d offres publics, les bourses et les prix littéraires, sont d une part sévèrement restreints, d autre part utilisés pour György Dalos, 69 ans, est un écrivain et historien hongrois. Il s est vu conférer en 2010 le Prix du livre de Leipzig de compréhension européenne. Il a récemment publié «Gorbatschow. Mensch und Mach» (Munich, 2010) et le roman «Der Fall des Ökonomen» (Berlin 2012). le bonheur des amis du régime. N imaginons donc pas quelque fonctionnaire suspicieux qui jetterait l œil d Argus sur chaque rime un peu libre, mais plutôt un espace suffoquant où seuls comptent les avantages et inconvénients matériels. Comme le disait, sous forme d aphorisme, dans les années 1930 le poète Attila Jószef: «Dans l Etat de droit, l arme, c est l argent.» Le cas de la très populaire radio d opposition Klúbrádió illustre la pression politique et financière sur la liberté de parole. Manifestement, rendre la vie impossible à cette radio fait partie des objectifs principaux de la campagne électorale 2014, dont les contours se dessinent déjà. Cette station, qui a l habitude de répercuter la voix des mécontents, a remporté une victoire après l autre dans son combat pour les fréquences. Mais son droit à l existence est sans cesse remis en cause par l autorité des médias. Que peut faire l individu, en l occurrence l écrivain, contre les restrictions aux libertés enrobées de vernis démocratique? Je crains qu il ne puisse guère faire mieux que de refuser toute autocensure. Et de ne pas oublier qu il existe des gens, en ces temps dépourvus d espoir, pour qui les choses se passent peut-être encore plus mal que pour lui: les pauvres de Hongrie qui figurent parmi ses propres lecteurs. Zdenka Becker, Slovaquie «La liberté seule ne suffit pas» Zdenka Becker, 61 ans, est une écrivaine austro-slovaque. On connaît ses romans «Berg», «Die Tochter der Róza Bukovská» et «Taubenflug». Elle habite aujourd hui alternativement à Bratislava et à Sankt Pölten, en Autriche. Il y a plus de trente-sept ans, quand j ai quitté l ex-tchécoslovaquie pour l Autriche, la liberté d expression était là-bas pure théorie. Je venais de la partie slovaque du pays. Le problème n est pas uniquement que nous ne pouvions dire ce que nous pensions: nous vivions une schizophrénie particulière. Nous pensions une chose et faisions tout autre chose. C est ainsi que, par notre passivité, nous avons soutenu un système qu au plus profond de notre âme nous rejetions. Après la révolution de velours de 1989, la communication officielle jusqu alors étouffée a basculé. Depuis, tout citoyen de la Slovaquie, qui s est entre-temps pacifiquement séparée de la République tchèque, se sent vocation de dire à chacun ce qu il pense sur le moment, dans quelque média que ce soit. Ces opinions sont souvent imprégnées de vulgarité et de violence verbale. «En Slovaquie, nous n avons pas de problème de liberté d expression, dit le remarquable écrivain slovaque Anton Hykisch. Nous avons des problèmes avec les gens qui utilisent la liberté d expression dans les médias pour abêtir le peuple, construire une réalité virtuelle et cacher les vrais problèmes. Ils abusent de la liberté d expression pour brouiller les têtes et les cœurs de leurs concitoyens.» Ancrée dans le droit de la presse slovaque, l obligation est faite aux médias de publier le droit de réponse de ceux qui se sentent atteints dans leur honneur ou leur réputation dans un article, ou une critique infondée, n ayant pas été agréé par la «gardienne de la liberté» qu est l Institut international de la presse (IPI), avec sa représentation en Slovaquie. La loi a finalement été approuvée sous une forme atténuée et non dénuée d un nouveau potentiel de censure. La distorsion des faits, les insultes et le mensonge se poursuivent. C est ainsi qu un tribunal contraint un politicien de s excuser auprès d un opposant qu il a insulté et de payer une amende considérable, mais laisse un autre politicien libre d insulter publiquement les journalistes ou ses collègues au Parlement. La Slovaquie figure au 35e rang du classement de la liberté de la presse, derrière le Chili, le Ghana et la Pologne. On n y trouve personne pour interdire à quelqu un d écrire ou de diffuser quoi que ce soit sur son blog. Mais en même temps, des informations essentielles sur la privatisation d entreprises publiques sont dissimulées «pour protéger» les nouveaux riches. Inutile de souligner que la porte est ainsi grande ouverte à la corruption et aux abus de pouvoir. «La liberté seule ne suffit pas, insiste Anton Hykisch. Elle doit agir main dans la main avec la responsabilité.» 20 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

13 Liberté de la presse Dragan Velikić, Serbie «La vérité est cachée» On pourrait poser le diagnostic ainsi: les médias serbes sont dénués de toute vérité. Le fait qu il n y ait pas de sujets interdits et que tout un chacun puisse écrire dans les médias serbes ne signifie de loin pas que les citoyens serbes soient bien informés. Certes, le métier d information n entraîne en général pas de conséquences. Tous les deux ou trois mois, les médias révèlent une nouvelle affaire ou une nouvelle organisation criminelle mais, ensuite, tout se dilue dans la procédure judiciaire sans qu on arrive à un épilogue. Et d autres affaires surgissent dans l intervalle. Dans cette hyperinflation d informations, dont au moins la moitié ne correspond pas à la vérité, la censure ne s avère pas nécessaire. Bien qu en Serbie on sache parfaitement quels journaux élucubrent des mensonges et des demi-vérités, la plupart des médias ne s en préoccupent guère et continuent à publier nouvelles et contre-vérités sans vérification. Nous sommes les témoins d un véritable déferlement d informations. L hyperinflation est le meilleur moyen d étouffer les choses. Les citoyens serbes se souviennent encore des chèques de millions de dinars qu il leur fallait pour se procurer un paquet de lessive. Tout comme l argent, on peut dévaluer la vérité. Les journaux nous bombardent en page une des scandales, entre mise sur écoute des organes supérieurs de l Etat et coucheries de la jet-set européenne. Ces choses, bien sûr, ne sont pas épargnées au reste du monde mais, en Serbie où il n existe pas de réalité normale, elles atteignent une dimension de science-fiction. Le problème des médias serbes est le manque de transparence des contextes de propriété. Les liens étroits des «tycoons» avec les centres du pouvoir, tissés du temps de Miložević, résistent toujours, à la Mircea Cărtărescu, Roumanie «Quand le miel devient poison» La liberté de parler est, avec la liberté de voyager, le bénéfice le plus précieux que les Roumains ont tiré de la révolution de La société roumaine s est tue pendant quarante ans, terrorisée, inhibée par un discours unique, celui de la dictature communiste. Ce n est ni le froid, ni la faim, ni l indigence qui furent, ces années-là, le plus dur à supporter, mais bien le silence de mort imposé par le régime. Mais la liberté est arrivée en Roumanie sans mode d emploi, si bien que chacun l a comprise en fonction de sa propre formation et de ses propres intérêts. En Roumanie, la liberté a été sévèrement affectée par toutes les lacunes de la société roumaine, par le manque d habitude de vivre libre, par l instabilité du système de valeurs, par l absence de modèles et, surtout, par l hydre à neuf têtes de l univers roumain: la corruption. Le silence cruel des années du communisme a été remplacé d un coup par une effervescence tout aussi insupportable, un concert anarchique de voix clamant désespérément. La liberté d expression a été comprise comme liberté de mentir, de manipuler, de calomnier, de faire chanter et d afficher ses préjugés et ses clichés. Les extrémistes de tout acabit ont exploité ce magnifique cadeau qu est la liberté de parole pour taper sur la démocratie, pour exprimer leurs idées antisémites, nationalistes, racistes, misogynes, homophobes, pour éclabousser le public d une sanie dégoûtante audelà de toute imagination. Les émetteurs TV à scandale et les quotidiens de boulevard ont poussé l intrusion dans la sphère privée jusqu aux limites les plus hideuses: la calomnie figure à l ordre du jour en Roumanie, et il n est pas d institution en mesure de s y opposer. Dans les médias, Dragan Velikić, 59 ans, est un romancier et journaliste serbe, ancien ambassadeur à Vienne. Du temps de Miložević, il faisait partie des journalistes critiques. On connaît ses romans «Lichter der Berührung» et «Der Zeichner des Meridians». Il vit à Belgrade. Mircea Cărtărescu, 55 ans, est un écrivain et poète roumain vivant à Bucarest. Il passe pour le plus important représentant des postmodernes roumains. On le connaît pour ses recueils de poèmes et le roman «L œil en feu». seule différence qu on les distingue désormais mieux. Ce n est plus un secret que bon nombre de journaux sont financés en Serbie par des criminels. Dans une société qui n a plus d échelle de valeurs, la porte est ouverte à toutes les manipulations. Ce que le citoyen moyen inhale quotidiennement à travers les médias sert avant tout à désorienter et à cacher la vérité. C est pourquoi la lecture des journaux serbes fait l effet de laver du limon à la recherche de paillettes d or. les journaux, sur l internet, on peut dire ce qu on veut de qui on veut sans devoir se soucier de la justice qui est incompétente et corrompue. Ces vingt dernières années, aucun procès pour calomnie et diffamation n a été gagné en Roumanie. La manipulation politique, la frustration culturelle, la pornographie se cachent derrière l argument de la liberté d opinion. Les Roumains ont transformé la liberté de parole en son contraire, le miel s est mué en poison et la société tout entière expérimente le frisson d un lent empoisonnement. Kateřina Tučková, Tchéquie «Lire entre les lignes» La censure de la presse et le manque de liberté d expression n ont rien de nouveau pour la société tchèque. Pendant des siècles de domination étrangère, les Tchèques se sont presque habitués à la limitation de la liberté de presse. D ailleurs une expression idiomatique l exprime: lire entre les lignes. Parallèlement à la presse officielle, il y a toujours eu l un ou l autre canal d information alimenté par l opposition. De tels canaux n ont perdu de leur signification que récemment, soit après le tournant de 1989, quand le pays fut saisi par l euphorie d une liberté d expression toute neuve, désormais encore accrue par la généralisation de l internet. A l époque, personne n aurait imaginé que la société tchèque aurait bientôt à se confronter à un autre problème. Un problème double: manque d objectivité et journalisme intéressé. Il semble annoncer un nouveau chapitre dans l évolution des médias tchèques. En 1986 encore, après la catastrophe de Tchernobyl, la presse tchécoslovaque se réfugiait dans le silence. Ceux qui n avaient pas accès à des émetteurs étrangers comme Radio Free Europe n obtenaient aucune information sur les dangers qu ils couraient. Après la révolution de velours de 1989, nous étions convaincus de n avoir plus jamais à vivre semblable situation. Mais le problème n a pas disparu, il a simplement pris une nouvelle forme. En tant qu écrivaine et critique d art, j ai souvent été confrontée à de tels cas: un article demandé par le journal n a pas été publié et la rédaction m a informée que je n avais pas lieu de m étonner puisque l exposition que je démolissais avait lieu dans une galerie appartenant au propriétaire du journal. Dans de telles conditions, il peut se passer des choses incroyables, comme, à la fin d octobre, la nomination publiquement discutée de Radek John au poste de directeur du département journaux du groupe Empresa Media, éditeur des magazines d information très lus «Instinkt» et «Týden» et détenteur de parts dans la station TV privée Barrandov. Radek John fut écrivain et journaliste d investigation. Dans ses enquêtes, il a révélé toute une série de cas de corruption. Sa popularité lui a valu la présidence du nouveau parti Vĕci Veřejné (VV, Affaires publiques), qui Kateřina Tučková, 32 ans, est une écrivaine tchèque domiciliée à Brno. On la connaît pour son roman «L expulsion de Gerta Schnirch» qui revient sur la marche de la mort de Brno. s était engagé dans la bataille contre la corruption. Un temps, il a même été ministre de l Intérieur et, de nos jours, il est élu au Parlement tchèque et président de la Commission de la sécurité et de l immunité. Sa trajectoire aurait pu avoir l allure d un conte de fées si son parti n avait pas été compromis récemment par la révélation qu il entendait privatiser le système démocratique dans son propre intérêt et influencer les appels d offres publics. Radek John lui-même était associé à la publication du magazine, au prix nettement surfait, de l assurance maladie instituée par la loi, et il aurait eu des liens avec des milieux criminels de l underground praguois. Après la scission de son parti, il essaie maintenant de s extirper de la politique et de reprendre pied dans le journalisme. Or, le conflit d intérêts qui en résulterait est plus manifeste que jamais. Comme président de son parti et élu au Parlement, il doit protéger son parti; grâce à son mandat de président de la Commission de la sécurité, il a accès à des informations confidentielles au moyen desquelles, en tant que journaliste, il pourrait couvrir de boue les autres partis. Pendant que j écris cet article, l internet bouillonne de discussions, de pétitions et de protestations (bon nombre d entre elles sont éliminées du site peu après leur apparition) et de communications du gouvernement qui exigent le retrait de Radek John de la Commission de la sécurité. L enjeu est important. La double fonction de Radek John comme élu et haut responsable de médias justifierait sans équivoque une crainte que l on pressentait depuis longtemps: les médias tchèques sont notablement influencés par les structures politico-économiques du pays et ont perdu depuis belle lurette leur indépendance et leur objectivité. Il ne nous resterait alors plus rien à faire que de dépoussiérer l art de «lire entre les lignes» et de nous y entraîner une fois encore. Note de la rédaction: Début novembre, la Commission de sécurité de la Chambre des députés a exclu son président Radek John. Raison: il constituerait lui-même un risque pour la sécurité. 22 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

14 inhouse Dans ces pages, DOMO parlera régulièrement des titres et des collaborateurs de Ringier dans le monde «DADI» L esthétisme à chaque page Le printemps dernier, Ringier lançait en kiosque son premier magazine de design. Sur papier glacé, «DADI» montre le graphisme, l art et l architecture tels qu ils se pratiquent en Suisse. Il paraît en deux éditions, une française et une allemande. Magazine consacré au design, à l art, à l architecture, à la décoration et à l aménagement d intérieur. Paraît quatre fois par an. Bilingue: français-allemand Tirage: exemplaires. Equipe: trois journalistes fixes, 18 collaborateurs libres réguliers. «DADI» s impose comme un magazine d auteurs prestigieux et formateur d opinions, promouvant un journalisme de haut vol dans le domaine des beaux-arts. Il a pour vocation de jeter des ponts entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Il présente de grands architectes, designers, artistes et artisans de ce pays, mais aussi de jeunes talents. «DADI» est le fruit d une collaboration entre «L Hebdo» et «Bolero». A l arrière, depuis la gauche: Gian Pozzy, traducteur; Mireille Descombes, journaliste, «L Hebdo»; Luc Debraine, journaliste, «L Hebdo»; Barbara Erni, traductrice; Annick Wetter, photographe; Tonatiuh Ambrosetti, photographe. Devant, de gauche à droite: Mathieu Moret, graphiste; Emmanuel Grandjean, rédacteur en chef; Nicolas Zentner, graphiste; Béatrice Aklin, traductrice; Johanna Rickenbach, responsable de l édition suisse alémanique à Zurich; Daniela Droz, photographe. Photo: Annik Wetter 24 DOMO Décembre 2012 DOMO Décembre

15 RINGIER RENCONTRE les STARS «Obama m a fait valser» Le journaliste de DOMO, Peter Hossli, a approché trois fois Barack Obama. La première fois, il faisait chaud. La deuxième fois, il faisait froid. Et le jour de sa réélection, il l a regardé sur un écran géant. Texte: Peter Hossli Photo: Chris Carlson / AP Photo / Keystone Une pelouse verte à Boston. Il fait très lourd. Sur une estrade en bois se dresse un type qui manque un peu d aplomb. Cinquante personnes, ou peut-être septante-cinq, dressent l oreille lorsqu il aborde le thème du climat. «Il deviendra président», dit une jolie jeune femme en riant. «Il sera le premier Noir américain à habiter à la Maison Blanche.» Je n ai pas le temps d écouter tout le discours. Les démocrates sont tout juste en train d élire à Boston leur candidat à la présidence. L homme sur l estrade en bois a 43 ans et porte le nom singulier de Barack Obama. Il brigue simplement un siège au Sénat. C était fin juillet Je garde en mémoire les paroles de la jeune femme: «Il deviendra président.» En manteau de fourrure et costume haut de gamme Cinq ans plus tard, le 20 janvier 2009 à 5 heures du matin. Le thermomètre indique moins 10. J ai enfilé deux paires de chaussettes l une sur l autre, des Thermolactyls, une doudoune sur mon costume, ainsi qu une écharpe et un bonnet. Devant ma chambre d hôtel à Washington D.C., Barack Obama apparaît avec un visage rayonnant d espoir sur la photo de couverture de «USA Today». Le magazine traîne sur le sol, je lis une bribe de phrase «un jour historique». Une photographie montre le nouveau président au sourire vainqueur et on peut lire en dessous: «Aujourd hui, Obama a pris le pouvoir.» La jeune femme de Boston avait raison. Il est bien devenu président et va, en ce jour glacial de janvier, prêter serment devant 2 millions de personnes qui l attendent au Capitole à Washington. J ai pris un billet pour être tout devant. Le bus de l hôtel m accompagne jusqu à la station de métro, un groupe de personnes emmitouflées à mes côtés. «Tu as ton billet?», demande un homme de couleur de belle stature, élégamment habillé d un manteau sombre et portant un chapeau à large bord et une cravate. Sa femme fouille dans son manteau de zibeline et lui tend un billet d entrée. «Oui, je l ai!» Elle sourit. Elle est fière. La cuisinière à la retraite raconte qu elle a fait le voyage depuis l Alabama. Ado, ségrégation oblige, elle devait encore s assoir à l arrière du bus. «J ai attendu ce moment toute ma vie!» L investiture d Obama est une victoire pour les Noirs américains. Un des leurs a franchi un cap, longtemps considéré comme inaccessible. Des Noirs américains sont venus de toutes les villes du pays: Atlanta, Brooklyn, Detroit, Miami. Ils sont habillés comme s ils allaient à l office religieux du dimanche: les femmes portent des fourrures, les hommes de beaux manteaux. «Je veux m assurer de mes propres yeux qu ils lui font bien prêter serment», dit une prof de la Nouvelle-Orléans. Un peu après six heures, le métro atteint la station «Capitol South» située juste derrière le Capitole où Obama va prêter serment dans six heures. Devant l entrée principale on aperçoit une queue de plus de 1 kilomètre. Beaucoup dansent pour se réchauffer, d autres sautent, des couples se serrent entre eux. Enfin, à huit heures, la porte s ouvre. La foule défile tranquillement devant les détecteurs de métaux. Elle s approche de l estrade où Obama va tenir son discours. Elle n est plus en bois, mais en marbre blanc et se dresse à 50 mètres. Le serment Autour de dix heures, on sent monter l adrénaline: parce qu Obama va parler et que dans deux heures, George W. Bush ne sera plus président. Comme je suis tout près, je peux voir comment se passe la relève. Obama pose la main sur la Bible, jure, puis se tourne vers la foule. J ai les doigts trop gelés pour retranscrire le discours plein d espoir. Je me souviens de bribes: «Le challenge est réel», il parle d «innovation» et évoque les vertus traditionnelles américaines: «travailler dur et non fainéanter», «la curiosité et l aspiration à la liberté». A peine le discours fini, tous se ruent vers la sortie. «Stop! Arrêtez-vous!», ordonne un agent du Secret Service. Deux 4x4 arrivent en mugissant. Une douzaine d hommes armés en lunettes noires bloquent la rue. George et Laura Bush, qui, il y a peu étaient encore Président et First Lady, montent dans un hélico. «Adieu, Mister President, ne revenez plus jamais», crie quelqu un, alors que l hélico décolle. «Un peu de respect, c était Le 7 novembre 2012, le président des Etats-Unis Barack Obama, réélu pour un nouveau mandat, savoure les applaudissements de ses principaux partisans après son discours de victoire sur la McCormick Place à Chicago. tout de même notre président», réplique une femme. La réélection Le 6 novembre Des chuchotements sourds emplissent le hall de la McCormick Place à Chicago, puis, à 22 h 20, dix mille personnes hurlent leur joie en chœur, se tombent dans les bras les unes des autres et se mettent à danser. Obama est réélu. Je ne suis séparé des partisans d Obama que par une palissade en métal. Les journalistes ne doivent pas s approcher de trop près. Obama est président ce qui le rend inaccessible. De gigantesques bannières étoilées pendent du plafond. Un bon vieux rock emplit la salle dans laquelle flottent des vapeurs d alcool. «Hey, c est une party», dit Perri Small, présentatrice de la seule radio indépendante black de Chicago. Elle raconte qu elle aurait jadis consacré une émission à Obama. «Nous l avons soutenu avant même qu il soit connu. Obama va maintenant pouvoir s attaquer à tout ce dont il n a pas eu le temps de s occuper au cours de son premier mandat.» Pendant ce temps-là, je cherche une connexion internet. «Blick Online» veut que je leur envoie une première appréciation vidéo par Skype. Mon portable ouvert, je me fraye un chemin à travers la zone réservée à la presse, à la recherche d une connexion internet haut débit. Pas facile: environ 1500 journalistes doivent se partager une seule borne wifi. Finalement, tapi dans un coin sombre, je finis par y arriver. A 12 h 30, Barack Obama monte sur la scène rouge-blanc-bleu aux côtés de la First Lady, Michelle, et de leurs filles, Malia et Sasha. Les seuls à pouvoir l approcher pour le moment sont ceux qui ont généreusement soutenu sa campagne. Je me trouve loin de lui et l aperçois seulement sur l écran géant. Il appelle l Amérique à l unité. «Nous ne sommes pas un pays désuni», dit Obama, «Nous sommes les Etats- Unis d Amérique.» Il l avait déjà dit en 2004, lors du fameux discours qui avait contribué au lancement de sa carrière politique. Ce même discours qu il avait tenu après son intervention au sujet du climat, sur la pelouse verte à Boston, la fois où la jeune femme avait dit: «Il deviendra président.» DOMO Décembre

16 Michael ringier Envoyez vos questions à: talk Propos illustrés par Igor Kravarik Les questions des collaborateurs Plus d un s est cassé les dents à vouloir définir ce qu est l art. L artiste plasticien américain Donald Judd s y est également essayé. Selon lui: «L art est ce que les artistes considèrent comme étant de l art.» Cette définition se prête de plus en plus au journalisme. La «NZZ» vient de nous en livrer un exemple frappant dans son édition du dimanche. Le journal d une institution qui se veut depuis toujours garante de la souveraineté de l interprétation journalistique. Voici un bref aperçu des faits mentionnés dans l article. Le candidat des sociaux-démocrates allemands (SPD) à la chancellerie, Peer Steinbrück, a donné une conférence chez Ringier. C est exact. Il a reçu pour cela 1500 euros d honoraires. Encore exact. Ces honoraires proviennent d une donation. Toujours exact. Ainsi il n a pas été tenu de déclarer ces honoraires comme revenu. De nouveau exact. Ces faits ne méritent donc pas d alimenter une polémique. Pourtant, cet événement banal a fait les gros titres du journal du dimanche zurichois: «L affaire des revenus de Peer Steinbrück atteint la Suisse.» On y déballe le détail des revenus versés à Steinbrück pour ses activités en tant qu orateur et écrivain, des faits qui font la une des journaux depuis quelques semaines. Une allégation sans fondement mentionne pourtant en détail le fait suivant: la relation entre l éditorialiste de Ringier, Frank A. Meyer, et Peer Steinbrück aurait largement contribué à ce que notre magazine politique allemand «Cicero» ait été le premier média en Allemagne à diffuser la nouvelle annonçant la candidature de Steinbrück à la chancellerie. Un événement sans importance, réchauffé, des faits connus depuis longtemps, la «révélation» qui montre au grand jour une relation entre deux hommes célèbres et la diffamation envers le travail de recherche de la rédaction de «Cicero» alimentent la manchette d une maison d édition qui se considère comme le temple sacré de la profession. L ennemi numéro 1 du journalisme n est donc pas l internet, mais bien les journalistes eux-mêmes. Avec le portail web Onet en Pologne et le site de recherches d emploi jobs.ch en Suisse, Ringier investit beaucoup d argent dans le pilier numérique de l entreprise. Restet-il de l argent pour des investissements dans l activité principale? Marc Walder, directeur général: La reprise commune d Onet en Pologne avec Axel Springer, ainsi que l acquisition de job.ch en Suisse avec le groupe Tamedia sont d excellents investissements dans un domaine d activités profitable, avec des taux de croissance réjouissants. Les deux entreprises s intègrent parfaitement dans notre stratégie de diversification et de développement du numérique. Désormais, Ringier Suisse est présent avec des portails leader dans les trois domaines de petites annonces: emploi, immobilier et voitures. C est remarquable pour une entreprise qui, il y a cinq ans encore, n était pas du tout active sur ce marché. Mais nous avons aussi investi beaucoup d argent dans tous les pays pour créer des newsrooms modernes et favorables à la convergence. Notre cœur d activité représente toujours la plus grande partie de notre chiffre d affaires. Il reste donc de première importance pour notre entreprise. Ringier est maintenant active en Afrique. Quels sont les buts recherchés et quels produits sontils développés? Les collaborateurs de l entreprise pourront-ils bientôt passer une année d échange en Afrique? Thomas Trüb, responsable de Ringier Asie: A partir de 2011, nous avons développé, à titre de tests, nos premières plateformes internet au Ghana, au Nigeria et au Kenya. Depuis, nous sommes également devenus actifs en Tanzanie, au Rwanda et en Ouganda, principalement dans les secteurs des achats groupés, des petites annonces, du divertissement et de la recherche d emploi. Notre plateforme d achats groupés rupu.co.ke a récemment été distinguée par le magazine «En Afrique, nous avançons avec prudence.» Thomas Trüb responsable de Ringier Asie «Forbes» en se classant parmi les vingt meilleures start-up en Afrique. Sur ce marché en croissance, nous accumulons peu à peu des expériences. Certaines de nos plateformes n en sont encore qu au stade bêta. Nous avançons lentement et prudemment. Nous employons quelque 70 collaborateurs et privilégions les équipes régionales. Le responsable du développement commercial sur place est Julian Artopé. Pour le moment, il n y a pas de possibilité d année d échange avec l Afrique. Au début de l année, Ringier Suisse introduira un nouvel intranet performant. Quand les autres pays en bénéficieront-ils? Edi Estermann, chef de la création: Le nouvel intranet, adapté à la structure intégrée de l entreprise, sera introduit le 1er janvier 2013 en Suisse chez Ringier, ainsi que chez Betty Bossi et Swissprinters. La Hongrie, la Roumanie, le Viêtnam et la Chine seront également desservis en cours d année. La plateforme est basée sur le système de la confluence, qui remplace la solution Sharepoint. Le nouvel intranet sera plus souple, plus interactif, plus clair et offrira une fonction de recherche remarquablement efficace. DOMO Décembre

17 Entre nous 10 ANS: Nasim Khan, Ringier AG Edelmann Markus, Ringier AG Lin Françoise, Ringier Romandie Schnetzer Markus, Ringier AG Kristóf Tamás, Ringier Ungarn Stan Alexandru Florin, Ringier Rumänien 20 ANS: Walti Erich, Ringier Print Burri Christian, Ringier Print Soland Benjamin, Ringier AG 30 ANS: Hegele Kurt, Ringier Print Halter Bruno, Ringier Print 40 ANS: Widmer Peter, Ringier Print RETRAITRE: Heinzer Karl, Ringier Print Engelberger Urs, Ringier Print Wicki Kurt, Ringier Print Kalt Hermann, Ringier Print Emmenegger Anton, Ringier Print Bigler Roswitha, Ringier Print Fuchs René, Ringier Print Siegrist Irene, Ringier Print Blum Alfred, Ringier Print Röthlin Peter, Ringier Print Schilliger Anton, Ringier Print Zemp Kurt, Ringier Print Giroud Maurice, Ringier Print Fröhlich Elias, Ringier AG Schaffter Jean-Robert, Ringier AG Rüegger Silvia, Ringier AG Dinger Harald, Ringier AG Szántó Péterné, Ringier Ungarn DéCèS: Coppoletta Giuseppe Distinction pour DOMO L Association suisse de la communication interne, qui a déjà attribué sa Plume d or au magazine d entreprise de Ringier «DOMO» en 2002, 2004 et 2011, l a à nouveau distingué en lui décernant sa Plume d argent, dans la catégorie «meilleurs textes», pour le sujet «Instant glamour» paru en mars Au total, 71 sujets ont été présentés au jury. 30 DOMO Décembre 2012 Toutes les nuits, il expédie le «Blick» Il y a quarante ans, il livrait des journaux. Aujourd hui, à 63 ans, Peter Widmer est chef de l expédition de l imprimerie d Adligenswil. l époque, Peter Widmer prenait A son service à une heure où les lecteurs de journaux sont encore profondément endormis. A 1 heure du matin, le jeune homme de 23 ans se mettait au volant de sa Ford Transit et distribuait, jusqu à midi, la «Luzerner Neuesten Nachrichten» à Lucerne et dans les environs. Quand, deux ans plus tard, le journal a été repris par Ringier, Peter Widmer a passé le permis camion. Pendant vingt ans, il a sillonné la Suisse, livrant catalogues, prospectus et journaux. «Je n oublierai jamais le moment où le «Blick» a lancé le Bingo», dit-il. A l époque, le tirage est monté jusqu à exemplaires. Imprimer, charger et distribuer un tel nombre de journaux, «c était de la folie. Mais nous en étions fiers et nous tirions tous à la même corde.» Pour sa femme, le fait qu il travaille de nuit n a jamais été un problème. «Je pouvais ainsi passer les aprèsmidi avec elle. C est pas mal non plus.» Aujourd hui, Peter Widmer est chef de l expédition de l imprimerie d Adligenswil. Il veille à ce que les exemplaires du «Blick» et les de la «Luzerner Neueste Nachrichten» soient, dès 23 h 40, A 23 ans, Peter Widmer a d abord travaillé à Lucerne, le plus souvent de nuit, comme livreur de journaux. chargés dans les soixante camionnettes, un travail qui se déroule jusqu à 3 heures du matin. «Il n y a pas de pause pendant tout ce temps. Pourtant, nous trouvons du plaisir dans notre travail.» Pour Peter Widmer, les moments les plus intéressants sont ceux où un problème perturbe l expédition: lorsque l impression est interrompue par une panne de machine ou lorsque le journal est terminé plus tard que d habitude. C était le cas, par exemple, le 11 septembre 2001, lors des attaques terroristes contre les Etats-Unis, «une des nuits les plus dures que nous ayons connues», car les journalistes du «Blick» ont actualisé plusieurs fois les pages, tandis que les imprimeurs devaient attendre. Dans de tels cas, Peter Widmer empoigne son téléphone, appelle la Poste et Valora pour annoncer la nouvelle: «Nous arriverons avec un peu de retard.» S. R. Le coordinateur de l expédition lors de son anniversaire d entreprise, alors qu il est âgé de 50 ans. HUMEUR What s new Pussycat? Hubert Burda, 72 ans, l un des derniers grands éditeurs en Allemagne, vient de publier ses mémoires. «La story colorée du Bunte» nous livre un témoignage très intéressant sur l histoire des médias. L œuvre est truffée d anecdotes exquises et relevées consacrées au légendaire magazine. Docteur en histoire de l art et journaliste, Burda a transformé cette sage publication familiale en le magazine people le plus célèbre des pays de langue allemande. L éditeur dit avoir suivi deux principes lorsqu il était rédacteur en chef du «Bunte» ( ), le premier étant que son magazine incarnait «the pursuit of happyness», la quête du bonheur que la Constitution américaine garantit à chaque citoyen, et le second que les médias sont aussi de l art («Media is art», disait l artiste pop Andy Warhol). Avant de marcher sur les traces de son père, le jeune et riche Hubert passa de nombreux week-ends à Saint-Moritz où il fit la fête avec la jet-set internationale. C est d ailleurs là-bas qu il arrosa son 34e anniversaire d «Aigle Clos des Murailles». Le lendemain, il finit de se dégriser totalement lors de la Coupe du monde de ski, au moment où le tumulte se fit dans les rangs des journalistes à l apparition de la jeune Allemande Silvia Sommerlath. Burda demanda aux photographes du «Bunte» qui était cette jeune femme et apprit qu elle était la maîtresse secrète du prince héritier suédois, Carl Gustaf. Le soir même, Hubert Burda raconta l histoire encore toute chaude à son père, relayant les potins qu il avait recueillis. C est alors que son père lui annonça: «Demain, je pars pour quinze jours en vacances à Garmisch. J aurais bien aimé que tu me remplaces à la rédaction du «Bunte». Le fils a tellement bien fait ses preuves à cette occasion qu il a été autorisé à rester. Il fut un chef décontracté, toujours à l affût des derniers potins et qui aimait commencer les meetings de rédaction avec le titre de la fameuse chanson «What s new Pussycat?». Aujourd hui encore, l éditeur, qui n a rien perdu de sa curiosité, appelle ses rédacteurs en chef avec son portable et leur demande ce qu il y a de nouveau. Et c est avec une délectation toute particulière qu il le fait aussi le dimanche matin... STEPHANIE RINGEL CELLES QUI REGARDENT ONT UNE ENVIE DE BEAUTÉ EN VUE Faites le choix de la qualité! TF1 se distingue des autres chaînes par une forte affinité sur les femmes, les cadres et les leaders d opinion*. Selon la dernière étude GfK, 41 % des téléspectateurs quotidiens de TF1 aiment acheter des marques de luxe. Pour en voir et en savoir plus, téléchargez maintenant l étude complète sur * Source : Telecontrol Année 2012

18 graphisme / latitude66.net Disponible sur l'app Store dès décembre. L'application iphone et ipad du GaultMillau 2013 powered by

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