La politique du crédit et les districts industriels en France L exemple de l industrie de la chaussure (1945-début des années 1960) Michel Lescure

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1 La politique du crédit et les districts industriels en France L exemple de l industrie de la chaussure (1945-début des années 1960) Michel Lescure Papier préparé pour le congrès de l Association Internationale d Histoire Economique (Helsinki août 2006) Session 28 Prière de ne pas citer avant publication 1

2 La politique du crédit et les districts industriels en France L exemple de l industrie de la chaussure (1945-début des années 1960) Michel Lescure Contrairement à un pays comme l Italie la croissance économique des années se caractérise en France par un déclin des systèmes productifs localisés (SPL). Selon les estimations, la France ne compte plus vers 1980 qu entre une vingtaine et une centaine de SPL 1. Bien que les statistiques fassent défaut pour la période d avant-guerre, il est légitime de penser que ce nombre est en régression par rapport à l entre-deux-guerres. De plus, en dépit d une bonne résistance en terme d emplois dans les années 1980, la plupart des SPL a connu une crise dans les années 1990 ; liée au positionnement des SPL dans des secteurs d activités traditionnels (textile, cuir ), cette crise suggère une non-adaptation de la plupart de ces territoires. Quelles sont les causes de ce déclin et de cette non adaptation des SPL. Parmi les hypothèses avancées, la responsabilité de l Etat est souvent évoquée. La politique de soutien à la constitution de grands groupes industriels a pu constituer un facteur indirect ; la politique de «géographie volontaire» inaugurée par la DATAR a pu également constituer un facteur de déstabilisation des SPL 2. Ces changements traduiraient une modification en profondeur du mode fonctionnement de l Etat, à savoir le passage d un «système notable» dans lequel l Etat central entretient des relations verticales avec les industries à une organisation horizontale Etat/régions 3. Le but de ce papier est d explorer une autre voie possible d influence de l Etat, celle de la distribution du crédit. L hypothèse selon laquelle les SPL ont pu être pénalisés par le manque de capitaux s appuie sur deux considérations. La première est le rôle reconnu aujourd hui par les économistes aux facteurs financiers dans la croissance économique ; la plupart des études théoriques et empiriques montrent en effet que des systèmes financiers développés et efficaces favorisent la croissance économique à long terme 4. La deuxième considération est le rôle très fort que l Etat a joué dans les mécanismes d allocation du capital de prêt en France de 1945 aux années En laissant de côté les prêts directement distribués et financés par le Trésor, on rappellera que la politique du crédit s appuie alors sur trois éléments cumulatifs mis en place entre 1941 et 1948 : une politique de concentration du système bancaire pour favoriser la rationalisation du secteur (à partir de 1941), une politique qualitative de sélection des crédits pour favoriser la modernisation des secteurs jugés prioritaires (janvier 1947), une politique quantitative de restriction de crédits pour éviter que l effort de reconstruction et de modernisation ne se traduise par une destruction de la monnaie (septembre 1948) 5. De quel poids ont pesé ces politiques sur l avenir des SPL? 1 Cl. Courlet, «Les systèmes productifs locaux : de la définition au modèle», in DATAR, Réseaux d entreprises et territoires. Regards sur les systèmes productifs locaux, Paris, La documentation française, 2001 ; V. Hecquet et F. Lainé, «Structures industrielles locales et formes d organisation économique», Economie et statistique, 1999, N , p F. Caro, O. Dard, J. Cl. Daumas (eds), La politique d aménagement du territoire, Rennes, P.U.R., B. Ganne, «Place et évolution des systèmes industriels locaux en France», in G. Benko et A. Lipietz, Les régions qui gagnent, Paris, P.U.F Voir par exemple Rajan et Zingales, Financial dependance and growth», (september 1996), NBER, Working Paper N Rapport du Conseil National du Crédit (désormais CNC),

3 La méthode suivie croise l approche macro-économique (qui ne sera pas reprise ici dans ses détails) 6 et l approche régionale et sectorielle qui seule permet de déterminer les conditions concrètes de distribution des crédits. Elle consiste à analyser le financement d un certain nombre de SPL afin de voir si la distribution locale du crédit a pu constituer un facteur de frein à leur développement. Le choix s est porté sur trois SPL de l industrie de la chaussure : Fougères, Cholet, l ensemble Limoges-Périgueux. Le choix de l industrie de la chaussure se justifie par la force symbolique du secteur : pour les modernisateurs de l après guerre elle est l archétype des industries archaïques et malthusiennes 7. Elle est par ailleurs aux antipodes des secteurs jugés prioritaires. 8 Le choix des trois SPL s explique par la disponibilité des sources. La source principale est constituée par les fiches de risques établies au nom des entreprises bénéficiaires de crédits en provenance des banques (y compris sous forme d escompte) et des autres établissements financiers. Les archives de la Centrale des risques créée en 1946 n ayant pas encore été retrouvées, nous nous sommes servi de la reproduction partielle des fiches dans les rapports d inspection des succursales de la Banque de France, lesquels comportent en outre un bilan des entreprises clientes. L ensemble constitue un matériau très incomplet et très hétéroclite qui ne permet pas une comparaison rigoureuse et à date constante du financement des différents SPL. De plus, en l absence de rapports d inspection, certains SPL de la chaussure comme Romans n ont pu être étudiés. Les rapports concernant l ensemble Limoges-Périgueux sont eux-mêmes beaucoup plus lacunaires que ceux concernant Cholet et Fougères. C est donc principalement sur ces derniers deux cas que repose l enquête. Leur intérêt est de constituer deux exemples d évolution très contrastés : un modèle de réussite économique pour Cholet qui se hisse pendant les Trente glorieuses au premier rang des régions productrices de chaussures (avec près d un quart de la production française vers 1970), un modèle de déclin et de disparition quasi complète de cette industrie à Fougères. La région de Limoges- Périgueux emprunte aux deux cas précédents : alors que le dynamisme de l industrie de la chaussure de Perigueux rapproche ce territoire de celui de Cholet, l atonie relative de cette industrie à Limoges rapproche ce SPL du cas de Fougères. Pour voir en quoi le financement et la distribution du crédit peuvent avoir contribué à ces résultats, trois points seront successivement évoqués : les institutions financières (et les instruments de crédits) dans les trois ensembles régionaux; le financement régional de l industrie de la chaussure ; la contrainte du crédit et le devenir des SPL. I. Les institutions financières régionales Tant en quantité qu en qualité, la distribution du crédit au niveau local est assez fortement influencée par la nature des institutions qui constituent l armature du système bancaire régional. La grande diversité des institutions bancaires et financières en France exige donc qu en préalable au financement de l industrie de la chaussure soit analysée les principales composantes du système bancaire régional et leur évolution de 1945 au milieu des années Nous renvoyons sur ce point à l ouvrage classique de S. Guillaumont-Jeanneney, Politique monétaire et croissance économique en France, Paris, Armand Colin, F. Le Bot, La réaction industrielle, Mouvements antitrust et spoliations antisémites dans la branche du cuir en France, , thèse d histoire, Université de Paris 8, De janvier à octobre 1949 le secteur du cuir est même soumis à des restrictions particulières (notamment un plafonnement des encours de crédit) pour lutter contre la poussée des prix dans ce secteur. A partir d octobre, ces restrictions sont levées et ce sont les conditions générales du crédit qui s y applique, cf CNC. 3

4 Figure 1 Part des banques et autres institutions dans l'ensemble des crédits à l'économie pourcentage Banques Organismes spécialisés Trésor années Au sein des banques, dont l importance relative dans les crédits à l économie décroît pendant une grande partie de la période (figure 1), le trait saillant d évolution est partout le rééquilibrage des institutions au détriment des banques locales et régionales (qui avaient été jusque là le principal soutien financier des firmes des SPL) 9 et au profit des grands établissements à vocation nationale. Cette contraction relative des banques locales et régionales est un phénomène national que traduisent mal les données du tableau 1. Tableau 1. Répartition des banques en France (en % des bilans) (sans BP) en % des bilans Etabts de crédits Bq régionales Bq d'affaires Autres banques de dépôts Banques de crédit à MLT 0,3 Total Source : rapports du Conseil National du Crédit (CNC) Ce déclin relatif ne semble pas venir directement du manque d emplois (les crédits) 10 mais plutôt de l insuffisance croissante de leurs ressources qui les empêche de se développer et d accompagner la croissance de leurs clients. Cette faiblesse des moyens est en partie imputable à l insuffisante progression de leurs dépôts liée probablement à la politique de rationalisation du système bancaire poursuivie par le Conseil National du Crédit ; si cette 9 M. Lescure et A. Plessis (eds), Banques locales et banques régionales en Europe au XXe siècle, Paris, Albin Michel, Encore que les banques locales soient systématiquement écartés par les établissements nationalisés des «crédits de pool» cf Archives Banque de France, Direction générale des études et du crédit, «Observations sur la distribution du crédit en province» (1958), /31. 4

5 politique ne s est pas traduite immédiatement par une fermeture automatique des petites banques 11, elle a du à terme créer une contrainte pour l ouverture par ces banques de nouveaux guichets. Mais le blocage le plus important qui pèse sur le niveau des ressources vient moins du volume des dépôts recueillis par les banques régionales que de leur possibilité de venir réescompter leur papier à la Banque de France et de leur accès aux nouveaux types de financement. Depuis la fin 19 e siècle, la Banque de France avait toujours accepté de réescompter très largement le papier des banques locales (y compris jusqu'au milieu des années 1920 leur papier de mobilisation) ; cette pratique permettait à la Banque de France de compenser en terme d activité et de rentabilité la «concurrence» des grandes établissements de crédit en matière d escompte, et aux banques locales de consacrer l essentiel de leurs dépôts aux découverts en compte courant. Ce levier disparaît brutalement en octobre 1948 à la suite de l instauration de plafonds de réescompte des banques auprès de la Banque de France. L instauration et le maniement de ces plafonds semblent avoir défavorisé davantage les banques non nationalisées que les autres types de banques 12. Les plafonds de réescompte ayant été fixés à leur niveau d octobre 1948, les plus pénalisées ont été les banques locales qui passaient déjà par l intermédiaire d une banque parisienne avant le réescompte de l institut d émission et avaient de ce fait un plafond relativement bas 13. De plus le mode de fonctionnement «relationnel» des banques locales (par opposition au mode plus «transactionnel» des grands établissements de crédit) s accommode mal d un cadre règlementaire rigide : le Comptoir d escompte de Fougères, par exemple, «répugnait à rejeter les présentations d effets commerciaux fondés, de bon aloi et à relativement courte échéance. Il s efforça de faire diminuer au maximum la longueur du papier mais il se trouva cependant disposer à plusieurs échéances importantes d effets brûlants dont il ne savait jusqu au dernier moment s il pourrait en assurer la mobilisation» 14. La contrainte que ces plafonds ont créée a été d autant plus forte que les banques régionales participent très peu à la distribution des nouveaux types de financement mis en place dans les années 1940, notamment le crédit à moyen terme mobilisable hors plafond 15 ; quand elles le font c est comme participantes à des opérations montées par l établissement de crédit du secteur libre auquel elles se rattachent 16. La perte du refinancement de la Banque de France explique l absorption de nombreuses petites banques locales par des banques mieux placées 17. A l échelon supérieur, elle explique la recherche par les banques régionales d alliance avec des partenaires plus puissants. Dans les SPL de la chaussure deux voies différentes peuvent être observées. Dans l Ouest, ce sont des partenaires régionaux qui sont recherchés. Les banques locales y poursuivent ainsi le mouvement de concentration régionale amorcé dès le début du siècle et opéré au moins en partie sous le contrôle du C.I.C. (comme à Cholet autour du Crédit de l Ouest). Dès le plafond d escompte oblige le Comptoir d escompte de Fougères à se faire absorber par la Banque de Bretagne. Grâce à cette absorption, la Banque de Bretagne devient la première banque de Fougères (elle représente au milieu des années % des dépôts des guichets locaux et 44,7% des crédits) et obtient la clientèle de toutes les entreprises locales de la chaussure. A Limoges c est l alliance directe avec la banque parisienne qui est recherchée ; cette alliance permet aux banques locales de mobiliser leur portefeuille, par les prises en 11 M. Margaizaz, «Les autorités monétaires face aux banques locales et régionales : une rationalisation avortée du réseau bancaire dans les années 1940», in Lescure et Plessis, 2004, op. it. 12 Ainsi à Fougères en P. Baubeau, Les cathédrales de papier, thèse d histoire, Université de Paris X-Nanterre, Rapport d inspection de la succursale de la Banque de France (désormais RI), Fougères, P. Baubeau, 2003, op. cit.. 16 Archives Banque de France, Direction générale des études et du crédit, «Observations sur la distribution du crédit en province» (1956), /31 17 Exemple de la Banque Cotters absorbée par la BNCI à Limoges en

6 pension et l escompte, et elle leur permet d orienter la clientèle. La stratégie de la Banque Tarneaud, qui consolide au début des années 1950 son alliance avec la Banque de l Union Parisienne, est typique de l attitude de nombreuses banques locales qui faute de ressources ne peuvent accompagner la croissance de leurs clients au delà d un certain stade de développement et se privent ainsi des économies d information et de contrôle liées aux relations de long terme 18. «En même temps qu elle savait diriger ses clients devenus trop importants vers des banques plus puissantes elle s intéressait à de nouvelles affaires de moindre envergure, mais dont elle appréciait très justement les mérites, la valeur et les perspectives d avenir» 19. Dans le même temps elle approfondit la politique amorcée dans l entre-deux-guerres d extension géographique et de pénétration du milieu rural ; cette tentative réussie de nouvelle «entrée par le bas» est en fait un ajustement au problème de ressources 20. Mais le bilan n est pas comparable à celui observé dans l ouest : à la fin des années 1950, la banque locale représente moins de 10% des crédits (y compris sous forme d escompte) déclarés à Limoges contre plus de 20% à Cholet (tableau 2). Tableau 2. Répartition des risques de crédits en fonction des établissements déclarants (%) Cholet (1956) Limoges (1956) Banque de France 1,5 1 Banques nationalisées 49,5 48,8 Autres banques extérieures 12,1 19,3 (dont spécialisées MT) (9,5) Banques locales 20,5 9,5 Crédit Agricole 10,3 10,3 Crédit populaire 6,4 10,8 Note : les organismes para-publics de crédit à moyen terme constituent la plus grosse part du poste «Autres banques extérieures». Source : Banque de France. Les banques locales ne sont pas seules à régresser relativement. Le repli vaut aussi pour la Banque de France qui, par sa clientèle directe, constituait jusque là la deuxième composante du système bancaire décentralisé. Contrairement à la stratégie suivie jusque là, la Banque de France n entend pas après 1945 développer sa clientèle directe ; à un moment où elle voit sa position se renforcer au sein du système bancaire, tant au niveau du financement (via les crédits à moyen terme mobilisables) (figure 2) que du contrôle accrue qu elle exerce sur les banques, la Banque de France ne souhaite pas apparaître comme concurrente des autres 18 Ch. W. Calomiris, The Costs of Reejecting Universal Banking: American Finance in the German Mirror, , in N. R. Lamoreaux and D. M. G. Raff (1995), Coordination and Information, Chicago, The University of Chicago Press. 19 RI Limoges, Une solution (partielle et insuffisante) sera cherchée dans les augmentations successives du capital qui amèneront à la prise de contrôle par la BUP en , cf H. Bonin, in H Bonin et Lastécouères. 6

7 banques 21 ; à Limoges, par exemple, le nombre des cédants directs passe de 15 à 10 entre juin 1948 et mai 1955 et leur part dans les engagements de la succursale passe de 9,6 à 1,3%. Figure 2 Part des différents types de banque dans le financement des crédits bancaires à l'économie pourcentage années Banques inscrites Banque de France Banques populaires Crédit Agricole Autres L absence de données sur la masse des crédits avant l instauration de la centrale des risques, leur discontinuité ensuite ne permettent pas d établir si le repli relatif des banques locales et de la Banque de France a été compensé localement par les autres établissements de crédit. On ne peut que relever l importance relative croissante des autres éléments du système bancaire. Des banques populaires, en tout premier lieu, qui constituent la troisième composante du système bancaire décentralisé et qui déploient alors un grand activisme pour capter une clientèle qui est très proche de celle des banques régionales, à savoir les PME 22. L activisme consiste, comme à la Banque populaire du Centre (Limoges), à donner dans les années 1950 aux découverts le même développement qu aux effets commerciaux. Il consiste aussi parfois à recruter une clientèle dont la qualité est souvent jugée médiocre 23. Malgré cela, dans les années 1950, elles ne dépassent les banques régionales que dans la région de Limoges : les trois banques populaires locales (Banque populaire du Centre, Banque populaire du Quercy et de l Agenais, Banque populaire de la Corrèze et du Cantal) y représentent 10,8% des crédits, contre 6,4% à Cholet (soit une chiffre plus proche de la place occupée par l ensemble des banques populaires dans la distribution du crédit en France). C est que ces banques rencontrent les mêmes contraintes de ressources que les banques régionales. En 1951, par exemple, la Banque industrielle et commerciale de l Ouest (Fougères) doit réduire l encours d escompte qu elle accordait à une «grande» entreprise de chaussures de Fougères (Esnault René, 300 ouvriers) ; la Société Générale en profite pour devenir le principal banquier de l entreprise et pousser les crédits bancaires à près de 10% du passif Archives Banque de France, Note sur la politique du crédit de la Banque de France, avril 1944, DDPE Sur le dynamisme des banques populaires après 1945, voir A. Plessis, «Les banques populaires et les banques locales en France entre les deux guerres», in M. Lescure et A. Plessis, op. cit. ; E. Albert, Les banques populaires en France ( ), Paris, Economica, Archives Banque de France, Direction générale des études et du crédit, «Observations sur la distribution du crédit en province» (1958), / RI Fougères,

8 De fait les grands établissements de crédits profitent de ces faiblesses pour élargir leur position dans ces espaces. A Cholet, par exemple, les grandes banques nationales qui s étaient limités dans l entre-deux-guerres à la clientèle des grands tissages urbains, se tournent plus massivement vers les PME rurales de la chaussure 25. Dès le milieu des années 1950, les grandes banques nationales représentent la moitié des risques bancaires à Cholet et Limoges et leur rôle va s élargir dans les années Mais leur mode opératoire est différent des banques précédentes (plus centralisé et en règle général plus transactionnel) et la politique de restriction des crédits, comme celle mise en oeuvre à la fin des années , a été pour elles (davantage semble t il que pour les autres banques) l occasion de renforcer la sélection de leur clientèle 27. Autant qu on puisse en juger, cet élargissement de leur implantation dans les années 1960 revêt diverses modalités (tableau 3). Alors qu à Fougères leur succès relatif est plus fort auprès des déposants que des emprunteurs, à Cholet, leur réussite est relativement plus grande auprès des emprunteurs que des déposants. Cette situation reflète et influence le rapport local très fluctuant entre dépôts et emplois bancaires; on remarquera cependant que, dans les deux espaces cités, les banques régionales occupent une position rigoureusement inverse de celle des grandes banques, ce qui traduit une meilleure résistance relative de leur part en matière d emplois à Fougères (Banque de Bretagne), de dépôts à Cholet (Crédit Industriel de l Ouest). Tableau 3. Les structures bancaires à Fougères et Cholet en 1967 (%) Dépôts Emplois Fougères Cholet Fougères Cholet Banque régionale 26,8 24,6 45,8 19,5 Banque Populaire 27,3 11,6 17,3 14,9 Banques nationalisées45,9 63,8 36,9 65, Montant (MF) 66,49 144,3 60,25 172,7 Note : ne sont pas pris en compte certains guichets comme ceux du Crédit Agricole (pourtant présents dans le ressort de la succursale de la Banque de France) ni les opérations conduites par les établissements financiers extérieurs sans guichet. Le fait le plus nouveau est cependant l apparition de nouveaux circuits de financement nonbancaires, le plus souvent coiffés par des organismes para-publics spécialisés dans le financement du crédit à moyen terme (Crédit National, Sous-Comptoir des Entrepreneurs, Crédit Hotelier ) (cf supra figure 1). Bien qu opérant sans guichets, ces organismes représentent dès % des risques bancaires à Limoges. Le rôle de ces établissements est crucial car ce sont eux qui distribuent la plus forte proportion de crédits d investissement, ce que montre l exemple de Limoges (tableau 4). 25 M. Lescure, «Entre ville et campagne : l organisation bancaire des districts industriels. L exemple du Choletais ( ), in J.F. Eck et M. Lescure (eds), Villes et districts industriels en Europe occidentale XVIIe-XXe siècles, Tours, P.U.T., La période qui va d avril 1957 à septembre 1958 est marquée par une politique monétaire très restrictive (hausse des taux, abaissement des plafonds de réescompte, plafonnement des encours) qui renoue avec la politique lancée entre octobre 1951 et août «Il semble que les banques nationalisées aient mis à profit les restrictions de crédit pour trier leur clientèle En même temps que le «bon» client, le client «important» continue à attirer les banques», RI Limoges,

9 Tableau 4. Répartition des crédits en fonction des intermédiaires financiers (Exemple de Limoges, juin 1956) Proportion de chaque Proportion de chaque type de crédit dans les type de banque dans les différentes banques différents crédits Papier commercial Autres crédits Papier commercial Autres crédit Banque de France 77,4 22,6 1,7 0,4 Banques nationalisées 63,9 36,1 66,6 33,2 Autres banques extérieures 17,7 82,3 7,16 30,0 Banques locales 61,5 38,5 12,5 6,9 Crédit Agricole ,9 Crédit Populaire 52,1 47,9 12 9,7 Divers 9,8 90,2 0,05 0,4 Total 47,0 53, Note : les organismes para-publics spécialisés dans le crédit à moyen terme constituent la plus grosse part du poste «Autres banques extérieures». Source : Banque de France. Dès 1956, grâce à une forte présence des ces établissements (et du Crédit Agricole), les effets commerciaux ne représentent plus que 47% du risque bancaire à Limoges, contre 36% pour les autres crédits à court terme et 17% pour les crédit à moyen et long terme ; deux ans plus tard la part de ces derniers est portée à 26,5%. Mais c est seulement dans la décennie suivante que se situe l intervention massive de ces nouveaux circuits ; dans les années 1960 ils sont l un des instruments de diffusion des nouveaux types de financement des investissements. A Fougères, en 1967, les effets commerciaux sont tombés à 27,3% du risque (contre 41,3% deux ans plus tôt). II. Les flux de crédit vers l industrie de la chaussure Quelles sont les conséquences de ces mutations dans la structure des micro systèmes financiers des SPL sur le financement de l industrie de la chaussure? Avant de répondre à cette question, on doit rappeler que la structure financière de cette industrie est profondément originale. La plupart des équipements étant loués à la firme américaine United Shoes, les besoins d investissement sont relativement faibles : dans les SPL étudiés, les immobilisations nettes ne dépassent en moyenne jamais le quart du bilan total et 10% du chiffre d affaires annuel. Ces besoins sont largement couverts par les ressources propres : dans les années 1950 le ratio moyen capitaux propres/immobilisations nettes se situe dans une fourchette de 1,5 (Fougères) à 3 (Limoges). Les stocks sont eux-mêmes assez légers puisqu ils se renouvellent plusieurs fois par an (cinq fois à Cholet) 28. Les besoins de financement sont donc dans l ensemble modérés, ce qui explique la faiblesse des crédits utilisés par cette industrie (0,32% de l ensemble crédits accordés à l économie par les banques et les établissements financiers de 1948 à 1965). Ils n en sont pas moins en hausse pendant la période étudiée. Cette hausse s explique par les besoins d adaptation des firmes pour réduire leurs coûts et s adapter aux nouvelles conditions du marché (comme la baisse des marchés militaires). De plus les besoins de fonds de roulement sont eux-mêmes renforcés par les crises 28 RI Cholet

10 récurrentes de trésorerie que connaît alors cette industrie ; ces crises sont d autant plus fortes qu en application des codes sociaux en vigueur dans certains des SPL (comme à Cholet) le refus de licencier la main d œuvre se traduit par un gonflement des stocks d invendus. Bien que marginal, le besoin de financement, et notamment bancaire, est donc crucial pour l évolution du secteur. Figure 3 Evolution des crédits à l'industrie de la haussure en France (francs constants 1948) francs années Total des encours de crédits (francs constants 1948) Crédits à court terme Crédits à MT et LT Figure 4 Part des crédits à l'industrie de la chaussure en proportion de l'ensemble des crédits à l'économie % 1,2 1 0,8 0,6 Chaussure en % des crédits à l'économie (total des crédits) Crédits à CT 0,4 0, années Crédits à MT et LT De fait, l ensemble des crédits accordés à cette industrie en France est multiplié par 2,5 en volume de 1948 à 1965 (contre 7,7 pour l ensemble des crédits à l économie). A suivre les 10

11 experts de la Banque de France qui suivent la distribution du crédit en province, la progression des crédits dans l industrie de la chaussure traduit des phénomènes complexes et parfois contradictoires : mouvement ascendant de l activité (plus 5,5% autour de soit une hausse équivalente à celle des crédits à la chaussure), progrès de la modernisation par amélioration et extension des équipements, mais aussi ralentissement des débouchés à l occasion de crises cycliques ou de simples accidents climatiques qui obligent les producteurs à allonger les délais de paiement accordés aux commerçants 29. Il reflète aussi les évolutions de la politique du crédit, comme le montre la baisse absolue et relative des crédits du secteur observable en 1958 (figures 3 et 4). La fin des années 1950 et le début des années 1960 n en sont pas moins marqués par un renversement de tendance dans le financement de l industrie nationale de la chaussure. La part relative de la chaussure dans l ensemble des crédits accordés à l économie, qui avait fortement chuté jusque là (de 0,9% à moins de 0,3% entre 1948 et 1958), se stabilise au-delà (figure 4). Cette stabilisation va de pair avec une modification en profondeur des crédits utilisés par l industrie de la chaussure. Structurellement, cette industrie est l une de celle qui se finance le plus à l aide de crédits à court terme (ceux-ci représentant en moyenne 92% de son endettement total contre la moitié seulement pour les autres secteurs) et qui au sein du court terme recourt le plus à l escompte (tableau 5). Cette structure reflète la nature des besoins propres à cette industrie. Tableau 5. Répartition des utilisations de crédits en France ( ) Effets commerciaux Autres crédits à CT Crédits à MLT Chaussures 67,5% 24,2% 8,3% Ensemble de l économie 23,8% 28% 48,2% Source : Conseil National du Crédit Mais cette structure évolue. Jusqu à la fin des années 1950, la rigidité des structures est maxima (tableau 6) : alors que pour l ensemble de l économie les crédits d investissement passent de 19,4 à plus de 50% du total entre 1948 et 1960, dans la chaussure ils ne progressent que de 1 à 4%. Tableau 6. Evolution de la répartition des utilisations de crédit en France de 1948 à 1965 (en %) Chaussure Escompte 85,5 76,6 58,5 Autres court terme 10,5 19,6 30,4 Sous total court terme 98, ,9 96,2 88,8 Crédits d investissements 1,2 1 4,1 3,8 11,1 Ensemble de l économie Escompte 30,6 24,9 23,4 Autres court terme 27 24,8 29,4 Sous total court terme 80,6 76,2 57,6 49,7 52,8 Crédits d investissements 19,4 23,8 42,4 50,3 47,2 Source : Conseil National du Crédit. 29 Archives Banque de France, Direction générale des études et du crédit, «Observations sur la distribution du crédit en province» (1956 et 1957), /31 11

12 Au-delà la rigidité s assouplit : la part relative des crédits d investissement triple dans la chaussure de 1960 à Mais c est surtout la structure des crédits à court terme qui évolue alors qu elle reste stable pour l ensemble de l économie : le crédits d escompte qui dominaient les financement à court terme dans l après guerre perdent à partir de 1960 une partie de leur importance au profit des autres crédits à court terme (les découverts principalement) ; la part de ces derniers dans le financement de la chaussure excède en 1965 celle qu ils occupent dans l ensemble de l économie ; au contraire, à cette dernière date, les crédits d investissement restent cinq fois moins importants dans le financement de la chaussure que dans le reste de l économie. De quel poids ces données ont-elles pesé sur les mutations du secteur? La rigidité relative de la structure des crédits (notamment la faiblesse des crédit d investissements) reflète t elle la faiblesse et le caractère tardif de la modernisation ou en est elle la cause? Ne peut on pas aussi imaginer une modernisation qui emprunte les modes de financement les plus traditionnels (l escompte et les découverts)? L étude du financement des entreprises de la chaussure dans les 3 SPL étudiés apporte deux éléments principaux de réponse. Le premier est constitué par le remplacement des banques par les fournisseurs pour le financement du fonds de roulement. A Cholet, par exemple, en 1952, les crédits fournisseurs représentent en moyenne 37% du passif des entreprises de la chaussure et 75% de leurs stocks. En 1950, dans une firme sur quatre le crédit des fournisseurs est supérieur au montant des stocks, ce qui signifie que les fournisseurs financent aussi au moins en partie les crédits que les firmes accordent à leurs acheteurs. Cette évolution traduit l affaiblissement d ensemble des banques (et plus particulièrement des banques régionales) «dont les concours se limitent à l escompte d effets commerciaux» 30 plus facilement mobilisables. Le deuxième élément de réponse concerne le degré d efficacité économique des crédits tel qu il résulte de l étude de la clientèle des firmes bénéficiaires. Malgré l importance des crédits fournisseurs (et des crédits informels comme l épargne des associés et des populations locales) 31, les banques et les autres intermédiaires jouent un rôle non négligeable dans le financement de l industrie locale de la chaussure. Bien que les données statistiques soient très insuffisantes, il semble que ce rôle soit plus important à Cholet et à Limoges qu à Fougères 32. Dans tous les cas, l étude régionale des crédits bancaires permise par les fiches de risques montre que dans les années 1950 les trois SPL ont une structure d endettement bancaire encore plus traditionnelle que l ensemble de l industrie de la chaussure (tableau 7). 30 RI Cholet M. Lescure, «Les territoires du Choletais ( ), Cultures politiques et systèmes productifs», in M. Lescure (ed), La mobilisation du territoire, Paris, C.H.E.F.F., Rapportés au total du bilan les encours de risque sont entre 22 et 40% à Cholet au début des années 1950, 25 et 26% à Limoges en 56-57, 4,7% à Fougères en

13 Tableau 7. Structure de l endettement bancaire de la chaussure Cholet Limoges Fougères Chaussure (3 SPL) Effets commerciaux 88 85,7 89, ,2 Autres court terme I 12 12,3 8,9 7,4 3,9 Crédits d investissement I - 2 1,2 1,6 1, Total Industrie Chaussure France Effets commerciaux 85,4 83,1 82,8 79,1 Autres court terme 10,4 11,6 11,8 15,5 Crédits d investissement 4,1 5,3 5,3 5,4 Total économie française Effets commerciaux 30,6 29,6 27,8 25,6 Autres court terme 27 25,6 24,5 25 Crédits d investissement 42,4 44,8 47,7 49,4 Total Source : Conseil National du Crédit La part des effets commerciaux y est supérieure de 3 à 15 points selon les années à celle de l ensemble du secteur. Cholet semble le plus proche de la moyenne nationale, Fougères en est le plus éloigné. La faiblesse des crédits d investissement malgré la présence des nouveaux organismes de crédit à moyen terme signifie probablement que ces derniers sont plus tournés vers les autres secteurs (comme la porcelaine à Limoges ou le tissage à Cholet) que vers la chaussure. La prédominance des crédits les plus traditionnels et la faiblesse des crédits d investissements n impliquent cependant pas que ces SPL ne soient pas adaptés. L hypothèse qui se dégage de l étude des fiches de risque 33 est que le type de crédit n indique pas forcément un type de développement (une non modernisation pour les entreprises qui ne recourent qu à l escompte de papier commercial, une modernisation pour celles qui recourent aux crédits d investissement). Elle montre que la plupart des firmes qui investissent pour se développer ou s adapter ne recourent que faiblement au crédit (autre que l escompte) ; ces firmes se développent essentiellement par l autofinancement, les comptes courants des associés et du personnel et la mobilisation du papier commercial. Surtout, la présence de crédits d escompte semble parfois mieux attester la croissance et le dynamisme des firmes que celle des autres crédits. A Fougères, alors que 85% des firmes les plus «endettées» par l escompte de leur papier commercial sont des entreprises en essor, la moitié (quatre sur huit) de celles qui 33 Nous nous appuyons ici sur l étude des bénéficiaires des différents types de crédit à Fougères (pour les années 1957 à 1959) et Cholet (pour les années 1950 à 1952) et leur suivi ponctuel dans les années Pour les années 1950, les crédits n ont pu être classés qu en deux catégories : l escompte de papier commercial et les autres crédits ; la distinction, si importante pourtant dans les SPL étudiés, entre les crédits à court terme autre que l escompte et les crédits d investissement n est donc pas prise en compte. 13

14 bénéficient de crédits sont des affaires stagnantes ou en déclin ; plus largement, aucune des firmes bénéficiaire de ces crédits en 1958 ne figure dans le lot des cinq firmes leaders dix ans plus tard ; en 1958 comme en 1968 ces firmes leaders ne recourent comme crédit bancaire qu à l escompte. Ces crédits émanent le plus souvent des banques commerciales (nationales et régionales). Le Crédit National, qui en 1958 intervient au total à Fougères dans trois entreprises (sur les 24 de la population étudiée), n échappe pas au même constat. L entreprise qui bénéfice du plus gros crédit du Crédit National est une très ancienne et autrefois grande entreprise qui connaît des difficultés permanentes depuis les années 1930 ; sauvée par la guerre et les commandes allemandes, l entreprise périclite à nouveau après 1947, ce que montrent l accumulation des pertes (représentant 50% du bilan en 1958), la réduction de 60% des effectifs entre 1947 et 1959, la faiblesse concomittente des taux d investissement, d amortissement et de liquidité 34. Sa seule originalité est d être l une des rares entreprises de Fougères qui produisent des chaussures d hommes. Pour survivre l entreprise a besoin du concours permanent de la Banque de Bretagne et de l aide du Crédit National. Celle-ci est probablement facilitée par les positions multiples occupées par le président de cette société à la tête de la Fédération régionale, nationale et européenne de l industrie de la chaussure. Cet exemple a probablement une portée plus générale : il traduit la longue survie du «système notable» mis en avant par Bernard Ganne pour expliquer les protections acquises par certaines industries dans l entre-deux-guerres. Le cas de cette entreprise est à l opposé des firmes leader du SPL qui à l image de l entreprise Martin, la première entreprise de la place, se développent en s appuyant presque exclusivement sur l escompte 35. Bien que sensiblement différent, le cas de Cholet traduit les mêmes réalités. Dans les années 1950, les entreprises les plus dynamiques (Eram, Cochard, Audouin, Belamy) ne financent leur développement que par le crédit des fournisseurs et l escompte de leur papier commercial. Ce type de croissance sera fatal à celles de ces entreprises (comme Cochard) qui ne sont pas capables d accompagner leur croissance par le développement de leurs capitaux propres. Les entreprises qui bénéficient d «autres crédits» que l escompte d effets commerciaux sont soit des firmes qui connaissent des difficultés de trésorerie, liées au volume trop important des stocks (exemples des entreprises Cailleaud, Mainguy et Chauveau, de Repussard et Chupin ou de Brouard), soit des entreprises qui, travaillant pour l Armée, bénéficient à ce titre des crédits de la Caisse Nationale des Marchés de l Etat (exemple de Pasquier et Chauveau). A la fin des années 1950 et au début des années 1960, intervient à Cholet une évolution moins perceptible à Fougères. Bien que les crédits de la CNME disparaissent (suite à la reconversion des firmes vers d autres marchés) les «autres crédits» se multiplient et surtout ils se diversifient en origines (Crédit National, Crédit Hôtelier, Banque de France, banques commerciales) et en modalités : en 1962, les effets commerciaux sont tombés à 67,5% du total des utilisations, les crédits à moyen terme sont passés à 7,5%, les autres crédits mobilisables à 20,3% et les autres crédits non mobilisables à 4,7%. Contrairement aux critiques que la Direction générale de l escompte pouvait adresser aux banques sur la distribution du crédit en province 36, dans tous les cas observés à Cholet (une soixantaine de firmes), ces crédits ont une utilité économique évidente. Ils accompagnent le développement des firmes en finançant leurs programmes d équipement ou d exportation. Un exemple en est donné par la firme Bellamy. Cette petite entreprise spécialisée dans la 34 La part des immobilisations dans l actif (11,5%) est l une des plus basses de toutes les entreprises de chaussures de la région (moyenne de 24,2%) et idem pour son ratio de liquidité immédiate ( 23,5% contre 64,4% pour la moyenne régionale), 35 C st du moins ce que suggèrent leurs fiches de risque en 1960 et «Les banquiers trop souvent se fient davantage à la solvabilité de leurs clients, appréciée d après des critères extra-comptables, qu ils ne se préoccupent des incidences économiques des sommes prêtées», Archives Banque de France, Direction générale des études et du crédit, «Observations sur la distribution du crédit en province» (1958), /31. 14

15 fabrication de chaussures pour enfants progresse très régulièrement à la fin des années 1950 et au début des années Suite au refus de la Banque de France (dont elle est un client direct) d augmenter son plafond d escompte, elle contracte en 1958 un emprunt auprès du Crédit Hôtelier pour la construction d une nouvelle usine ; elle obtient également un crédit d équipement mobilisé à la Banque de France. En 1963 les dirigeants décident de tripler leur chiffre d affaires d ici 1970, notamment par un développement des exportations. Le financement du programme repose sur les bénéfices non distribués, deux prêts du Crédit National, le renouvellement du crédit d équipement et diverses facilités de caisse accordées par la succursale de la Banque de France 37. Malgré cela, et l exemple même de l entreprise Bellamy le montre bien, le recours aux banques reste «modéré» à Cholet et lorsqu il arrive qu une entreprise y recourt trop massivement, la Banque de France intervient pour tenter de l obliger à respecter les équilibres financiers 38. Nous sommes loin ici de l économie d endettement dans laquelle s engagent alors des pans entiers de l économie française. Surtout, on doit à nouveau souligner qu en dépit d une baisse relative de son importance au tournant de la décennie, l escompte de papier commercial reste pour une majorité de firmes de Cholet (comme de Fougères) la principale forme de crédit bancaire : à Cholet, en 1962, dans 8 cas sur 10, les utilisations de risque représentées par les effets commerciaux sont supérieures à celle liées aux autres risques. Ce choix s explique bien sûr par le moindre coût de ce type de crédit (tableau 8). Tableau 8. Conditions du crédit en France en fonction du type d opération Conditions du crédit (taux) Proportion du crédit Taux pris en compte Catégorie de crédit Effets commerciaux 5-5,50% 42,5 '5% Court terme mobilisable: 22,5 '6% -CNME 6,20-6,90% -Autre papier 5,10-6,90% -Exportation 4,50-4,60% Moyen terme mobilisable: -Equipement '6,60% 18 6,60% -Exportation 4,675-5,275% 2 '5% Découvert 15 9% 100 Cout moyen du crédit '6,12 Source: Crédit Lyonnais, Distribution et cout du crédit en France et à l'étranger (juin 1959) Si le crédit est cher en France dans les années 1950, comparé aux autres pays européens, c est principalement à cause des découverts dont les taux minima en juin 1959, par exemple, sont de 7,6% en France, contre 4,5-5,5 en Grande Bretagne, 5,5-7,25 en Belgique. C est ce coût qui explique la régression de ce type de crédit dans l ensemble des actifs bancaires (tableau 9) et notamment ceux des banques locales et régionales ; cette régression accélère la banalisation des banques régionales car les découverts constituaient leur fonds de commerce jusque là. 37 RI Cholet 1962 et Exemple de l entreprise Taupin et Cie, «une des premières de la région» ; la Direction générale de l escompte pousse cette firme à augmenter ses capitaux propres, en bloquant le plafond du crédit de campagne que la Banque de France lui accorde, RI Bdf, Cholet

16 Tableau 9. Répartition des principaux emplois des banques Portefeuille effets Comptes courants, avances et débiteurs divers Ensemble des banques 44% 57,7% 20,3% 16,3% Gds étabts nationalisés 53,8 63,6 16,3 17,1 Banques d affaires 26,6 42,2 22,9 15,1 Banques de crédit MLT 20,9 48,5 34,6 35,4 Banques régionales 47,3 67,1 20,2 14,8 Banques locales 32,6 48, ,4 Source : Commission de contrôle des banques. Le recours à l escompte, quand il est possible, procure une économie de 16 à 33% à par rapport aux autres types de crédit. Précisément la possibilité de recourir largement à l escompte dans certains SPL de la chaussure a été favorisé par deux facteurs complémentaires : l organisation et le mode de développement des firmes d une part, la politique de la Banque de France d autre part. A Cholet, plus que dans les deux autres SPL, l organisation de l industrie de la chaussure repose sur un dense tissu de PME disséminées dans les bourgs ruraux. Une fois la main d oeuvre locale mobilisée, l extension des activités ne se traduit pas l accroissement de la taille de la firme mais par l essaimage à savoir la création par l un des membres de la famille d une nouvelle entreprise dans un bourg voisin. Jusqu à la fin de l entre-deux-guerres, cet essaimage ne paraît pas avoir généré des liens de dépendance entre les firmes. A partir des années 1930 et plus encore dans les années 1950 et 1960, vont peu à peu émerger des groupes plus structurés de PME (Biotteau-Guéry, Pasquier et Chauveau) qui s appuient délibérément sur cette structure organisationnelle pour moderniser en profondeur la production et la commercialisation des produits. Le passif en 1961 de la Manufacture française de chaussures, qui appartient au groupe le plus performant de la place (le groupe Eram), est typique du financement de ces entreprises : 26,2% de capitaux propres, 14% de comptes courants des associés et du personnel, 38% de crédits fournisseurs (soit 180% de la valeur des stocks) ; son risque de crédits se compose de 69% d effets commerciaux et de 31% de crédits mobilisables pour financer ses exportations 39. L importance de l escompte s explique par la possibilité qu a cette entreprise (comme les autres PME du groupe) de faire circuler du papier commercial entre elle et les autres sociétés du groupe, notamment les organismes et les sociétés qui distribuent et commercialisent les produits (Eram étant l une des premières entreprises de la région à intégrer production et commercialisation). On doit même se demander si cette stratégie de développement «en grappes de PME», indépendamment des autres avantages qu elle procure, n a pas été renforcée par les possibilités décuplées de crédit qu elle offre. Si cette hypothèse était retenue, il faudrait aussi se demander plus généralement si le développement des groupes de PME alors observables alors en France n était une réponse aux problèmes du crédit que connaît le pays. Encore fallait-il que la Banque de France joue le jeu en acceptant de mobiliser le papier commercial ainsi créé. Depuis septembre 1948, elle a le contrôle de ce genre d opérations : la politique de restriction quantitative des crédits a alors étendu au papier commercial certaines modalités de contrôle que la politique de sélection des crédits mise en place en janvier 1947 avait instauré pour les autres crédits. Plus souples, les modalités du contrôle sont aussi moins 39 RI Cholet,

17 contraignantes pour la Banque : si la chaussure ne figure pas dans la liste dressée par le CNC des produits à privilégier, la Banque garde une marge d appréciation sur la clientèle et les opérations puisque les banques doivent désormais s informer du motif du crédit et le justifier le cas échant à la Banque de France 40. Or l exemple de Cholet montre que la Banque de France joue pleinement le jeu des groupes de PME dès l instant que ceux-ci s inscrivent dans les perspectives définies par les autorités économiques et financières. Elle a pourtant pleinement conscience de la fragilité des arguments tirés de l indépendance des firmes (notamment les magasins filiales) à l intérieur d un groupe comme Eram : «En fait, l indépendance relative des maisons de vente invoquée à l appui de la décision de la Direction générale de l escompte de réescompter ce papier apparaît bien fragile. La réduction du prix de vente au consommateur obtenue grâce à l intervention de ces magasins constitue le seul argument susceptible de justifier la position adopté». De fait le soutien de la Banque de France au groupe Eram se justifie par le fait que «les efforts accomplis par M. Biotteau- Guéry en vue d améliorer le rendement industriel et de réduire les frais de distribution constituent une contribution louable et efficace à la politique de fléchissement des prix préconisés par les Pouvoirs Publics» 41. En somme, grâce à la politique de la Banque de France, dans un secteur centré sur un produit traditionnel comme la chaussure et appuyé sur des structures productives traditionnelles (les PME), un moyen traditionnel de financement comme l escompte de papier commercial s est révélé un moyen efficace de financement et de modernisation. Il apparaît au moins intuitivement que la sélection des firmes (du point de vue de leur utilité économique et de leur efficacité) opérée par l escompte n a pas été moins efficace que celle opérée par la distribution des autres crédits ; elle semble avoir été parfois plus efficace. III. Crédit et performances Ces moyens ont-ils été partout suffisants? Le seul élément de réponse est constitué par la structure des bilans des firmes. Celle-ci n est malheureusement pas connue de manière continue, ni de manière concomittente pour les différents SPL. Le tableau 10 récapitule les principales données disponibles. Tableau 10.Structure des bilans des entreprises de chaussures dans trois SPL en % Cholet 1950 Cholet 1952 Limoges 1954 Limoges 1956 Limoges 1957 Fougeres57 Fougeres58 Immobilisations 15,5 18,7 11,8 18, ,2 24,1 Valeurs d'exploitation 58 49,2 45,2 40,9 42,6 41,6 39,5 VARD 26,5 32,1 40,8 37,7 36,5 31,2 30,7 Capx propres 32,4 42,5 38,7 57,3 54,1 34,4 34,4 Dette MLT 0,7 0,5 8,6 2,9 2,5 9,3 10,2 Dette CT 60, ,5 37,4 41,8 50,9 48,2 Ratios Capro/dettes 52,2 82,4 65,5 141,8 122,3 57,1 58,8 Cape/immob , ,3 314,6 188,8 185 Varo/CT 140,4 159,2 170,2 209,9 189, ,7 40 Rapport du CNC, RI Cholet

18 VARD/CT 44 62,9 80,8 100,8 87,3 61,3 63,7 Notes : les calculs se rapportent à 55 entreprises de chaussures à Cholet, 29 à Limoges et 24 à Fougères. Source : RI Banque de France. Comparés deux à deux et à dates à peu près identiques, les bilans montrent que dans les années 1950 les entreprises de la région de Cholet sont dans une meilleure position économique et financière que celles des autres régions. Les écarts observables dans l importance relative des immobilisations (critère lui-même bien peu pertinent) entre Cholet et Fougères sont dus au décalage de temps, ce ratio progressant rapidement partout dans l industrie de la chaussure dans les années La supériorité dans ce domaine de Cholet par rapport à Limoges doit elle même être précisée. L ensemble régional de la chaussure de Limoges se décompose en deux sous-ensembles : un premier localisé à Limoges même, un second centré sur Périgueux. Le second est caractérisé par un dynamisme entrepreneurial beaucoup plus fort que le premier. Maintes fois soulignée par les rapports de la Banque de France, cette supériorité se traduit par d importants écarts dans la part relative des immobilisations dans les bilans (tableau 11). Tableau 11. Décomposition des bilans des entreprises de la chaussure dans la région de Limoges en 1956 (en %) Limoges Périgueux Immobilisations nettes 15,4 21,3 Valeurs d exploitation 42 39,7 Valeurs réalisables et disponibles 38,8 36,6 Capitaux propres 49 65,5 Dettes à LT 2,5 3,3 Dettes à MCT 44,5 30,4 Bénéfices 3,9 0,8 Ratios Capro/dettes 104,2 194,2 Cape/immobilisations 333,9 322,5 Varo/CT 181,5 251,5 VARD/CT 87,2 120,6 Source : RI Banque de France, Limoges, 1957 Par ce critère et le dynamisme d ensemble, la région de Périgueux semble très proche de celle de Cholet, tandis que celle de Limoges est plus proche de Fougères. Pourtant les conditions financières dans lesquelles évoluent les firmes reflètent mal ces différences. C est ce que montre la comparaison à date identique (1958) des bilans de 28 entreprises de la chaussure de Fougères et de 99 entreprises de Cholet (tableau 12) Sur une population plus réduite, le ratio immobilisations nettes/total bilan est de 25% à Cholet en Cette comparaison est faite par la Banque de France elle-même selon les instructions données par la Direction générale de l escompte en avril La méthode repose sur le calcul de cinq ratios : deux ratios dits de solvabilité (fonds propres/endettement total, ressources permanentes/immobilisations nettes), deux ratios de liquidité (valeurs de roulement/dettes à CT, réalisable et disponible/dettes à CT), et le ratio chiffre d affaires/valeurs de roulement. 18

19 Tableau 12. Ratios financiers des entreprises de chaussures de Cholet et Fougères en 1958 Cholet Capro/dettes Cape/immob. Varo/CT VARD/CT Quartile sup Médiane Quartile inf Fougères Quartile sup Médiane 48,5 208,5 143,5 58 Quartile inf 29,5 109, ,5 Source : RI Banque de France, Fougères En dépit de contextes économiques très différents (la croissance à Cholet, la stagnation à Fougères), la médiane des trois premiers ratios (deux ratios de solvabilité et le ratio de liquidité générale) est quasiment identique dans les deux places ; le ratio de liquidité réduite est même plus favorable à Cholet qu à Fougères 44, ce qui «fait finalement pencher un peu la balance en faveur de la situation financière de la région choletaise» 45. Ceci veut dire que pendant les années 1950 les entreprises de Cholet ont su assurer leur croissance dans de bonnes conditions financières relatives 46 ; un équilibre a été trouvé entre le développement des ressources venant de l autofinancement, celles du crédit fournisseurs et celles procurées par le crédit commercial ; l intérêt de l escompte est en effet que s il correspond à un crédit pour l entreprise il ne correspond pas pour autant à une dette pour elle, ce qui ménage sa liquidité 47. Les ratios de Fougères s expliquent autrement ; ils s expliquent précisément par la stagnation des affaires qui limite la demande de crédit. Les ratios ne résultent pas d un phénomène d endettement relatif lié à la croissance, ils résultent d une baisse progressive d activité. A Fougères «l affaire ne s arrête pas parce qu elle s est beaucoup endettée C est la baisse du chiffre d affaires, l amoindrissement progressif de la liquidité et de la solvabilité qui sont de nature à donner un avertissement au banquier» 48. Les remarques qui précèdent suggèrent plusieurs types de scénarios et de relations entre crédit et activité économique. A Cholet, le crédit loin de freiner le nouveau décollage de l industrie de la chaussure a accompagné l essor du SPL. Malgré les restrictions de crédit particulièrement forte des années 1950, les firmes en progrès ont trouvé les crédits bancaires dont elles avaient besoin pour se développer et se moderniser. Le fait que ces crédits aient été obtenus (longtemps exclusivement dans les années 1950 puis majoritairement au début des années 1960) sous la forme traditionnelle de l escompte s explique de deux manières : du côté des firmes, cette forme de crédit était la moins chère, la mieux adaptée à l organisation locale du secteur et à la structure des besoins et elle préservait leur liquidité ; du côté de l offre, le système bancaire 44 Cette différence ne s explique pas par un niveau trop élevé de stocks à Fougères. 45 RI Fougères En 1952 le ratio médian valeurs réalisables et disponibles/dettes à CT était de 52,6 à Cholet contre 84 en A ce titre le crédit d escompte n est pas pris en compte dans la batterie de ratios utilisés dans les années 1950 par la Banque de France pour analyser la situation des firmes. 48 RI Fougères

20 (et notamment la Banque de France), bénéficiait de plus de latitude pour la distribution des crédit d escompte que pour celle des autres crédits. De même qu à Cholet l offre de crédit n a pas freiné la croissance, à Fougères elle ne peut être tenue pour responsable du déclin. La place se signale par un grand dynamisme bancaire local et la diversification précoce du risque de crédit. Si les firmes locales de la chaussure en profitent peu, c est parce que hors période de difficulté de trésorerie elles n ont pas l occasion de solliciter les intermédiaires financiers. Elles n en ont pas l occasion par suite de leur stagnation lui-même lié au manque d effort d adaptation. Les rapports de la Banque de France qui croisent les données économiques et financières concernant les entreprises de chaussures de Fougères avec celles des autres régions ne laissent planer aucun doute sur le sens de la relation entre crédit et activité économique : ce n est pas l offre de capitaux qui limite l activité des firmes mais la stagnation des affaires qui limite le recours au crédit 49. Le déclin est lui-même la conséquence de la faiblesse des investissements qui génère une «productivité insuffisante» et une organisation commerciale peu efficiente (recours à des représentants travaillant pour plusieurs affaires) ; la montée de la concurrence des autres centres français et étrangers rend ces faiblesses évidentes. Il est aussi la conséquence du choix du produit, la chaussure de femme de demi-saison (plus spécialement la chaussure fine à haut talon), au débouché fragile (car dépendant de la durée des saisons et du prix des cuirs) et peu extensible (du fait de la concurrence des produits plus haut ou plus bas de gamme). En bref il est la conséquence de l incapacité des industriels locaux de la chaussure à s adapter aux nouvelles conditions économiques. Conclure à la neutralité du crédit serait cependant trop hâtif. Le cas des entreprises de chaussures de Périgueux semble constituer un troisième cas de figure. Comme on l a vu, ces firmes constituent un foyer de dynamisme et de modernisation dans l ensemble régional. Celles-ci connaissent pourtant de sérieuses difficultés financières notamment à la suite de la politique de restriction de crédit engagée à partir d avril Pendant la phase d intense modernisation des années 1950, les PME du secteur ont manqué de crédits à moyen et long terme ; le financement s est opéré par le développement des capitaux propres. La hausse des stocks en 1957 y provoque une brusque augmentation de la dette à court terme qui compromet l équilibre des firmes, ce qui suscite un commentaire pessimiste de la part du rapport d inspection de la Banque de France. «Aussi les perspectives d avenir qui seraient un peu plus favorables pour les entreprises de chaussures de Périgueux que pour celles de Limoges, si l on considère l évolution des chiffres d affaires, l équipement des entreprises et le dynamisme des dirigeants, seront-elles peut-être plus ou moins remises en cause dans l avenir en Dordogne par les impératifs financiers» 50. L absence de source ne permet pas de vérifier le rôle final du crédit dans l évolution de la chaussure périgourdine. Le mérite de la source est au moins d évoquer la réalité du danger que peut représenter le manque de crédit. 49 RI Fougères RI Limoges,

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