REPRÉSENTATION POLITIQUE ET RESSOURCES PUBLIQUES

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1 REPRÉSENTATION POLITIQUE ET RESSOURCES PUBLIQUES PRATIQUES ET CONCEPTIONS DE LA POLITIQUE DANS L UNIVERS POLITIQUE BRÉSILIEN * Marcos Otavio BEZERRA ** La création d une recette publique, issue entre autres de la levée d impôts, pour financer des dépenses, elles-mêmes définies comme publiques, fait partie du processus de formation des États modernes (cf., entre autres, Elias, 1993 ; Tilly, 1975 et Bourdieu, 1994). La prédominance de l idée que ce revenu doit être soumis à un contrôle administratif et utilitaire, est liée à son tour à des dispositifs tels que le Parlement et le budget public. Comme nous le rappellent les accusations de corruption et de patrimonialisme, les usages considérés comme légitimes et illégitimes de cette recette sont soumis à des négociations permanentes et sont liés à la définition des frontières de l État. * Le projet de donner un aperçu de certaines relations qui structurent le processus d élaboration du budget public au Brésil, m a été proposé par les organisateurs de ce numéro. J en comprends la pertinence dans un numéro consacré à ce que l on appelle le budget participatif étant donné que ces relations jouent un rôle dans les dispositifs et les concepts qui définissent les propositions de budget participatif. Cet article, donc, reprend de façon résumée, certains arguments déjà débattus auparavant. Une première version de ces idées a été présentée lors de la Semaine Brésil 2000, Échanges Scientifiques et Coopération Franco-brésilienne (Paris,16-20 octobre 2000), puis publiée dans la Revista Horizontes Antropológicos, 15, Les preuves empiriques utilisées tout au long de l article proviennent de différentes sources (Commissions d Enquête Parlementaires, entretiens, revues et observation) et ont été recueillies principalement lors des recherches effectuées auprès du Congrès National au cours de la période de mai à juillet 1996, et dans des municipalités à l intérieur de l état de Rio de Janeiro en Le matériel de presse s étend jusqu en ** PPGA/Universidade Federal Fluminense et CNPq. Cahiers du Brésil Contemporain, 2009, nº 73/74, p

2 70 Marcos Otavio BEZERRA L apparition et la propagation ces dernières années de ce que l on appelle le Budget Participatif (BP) sont dans la liste des dispositifs d État visant à promouvoir le contrôle et l application des recettes publiques. Parmi ses principales innovations, la plus importante est l intention de promouvoir, au-delà des organismes de l Exécutif et du Législatif, la discussion sur l utilisation des recettes par la création d espaces institutionnels appelant la «participation de la population» dans la définition des priorités de l État. Le label «Budget Participatif» recouvre en fait des propositions tout à fait différentes. Il est possible, toutefois, d identifier dans ces propositions quelques arguments fréquemment soulevés par leurs partisans pour les défendre : l amélioration de la démocratie à partir de la promotion de la démocratie directe, une plus grande transparence du gouvernement, l efficacité et l équité dans l application des fonds publics. L élaboration de ces arguments, et des mécanismes et pratiques qui l accompagnent, prend de l ampleur au Brésil dès la fin des années 80 avec le renforcement des associations et la promulgation de la Constitution de À ce moment-là on demande, au sein des partis politiques et d organismes comme les associations de quartier, une plus grande implication de la «population» dans la formulation de politiques et d actions publiques, y compris les discussions budgétaires. L intérêt qui se manifeste pour les procédures qui ont guidé l élaboration et l exécution du budget augmente. Les manuels explicatifs sur le budget public, les cours, les scandales dus à la corruption, les études académiques et la divulgation des expériences participatives, contribuent à mettre le budget à l ordre du jour des débats politiques et de la presse. Cet intérêt pour le budget montre, entre autres choses, l importance que les fonds publics ont dans l ordre des relations politiques. Dans ce sens, le projet de Budget Participatif est considéré comme un instrument de transformation des pratiques politiques communément appelées «traditionnelles», «clientélistes» et «physiologiques» 2. 1 Voir à cet égard, entre autres, Doimo (1995), Dagnino (2002) et Dagnino, E., Olvera, A. et Panfichi, A. (2006). 2 Les termes «clientélisme» et «physiologisme» sont couramment utilisés par les analystes politiques et par les organismes de la presse nationale pour décrire,

3 Représentation politique et ressources publiques 71 Les relations et les pratiques politiques ainsi définies peuvent être identifiées dans le processus budgétaire de l Union, des états et des municipalités. Elles constituent une sorte d arrière-plan sociologique avec lequel les innovations qui accompagnent l expérience du Budget Participatif entrent en concurrence, s articulent ou se mettent à jour. Comme le montrent les travaux rassemblés dans ce volume, la mise en œuvre de programmes de budget participatif aboutit à des processus variés et complexes. Simultanément aux innovations administratives et politiques, des systèmes clientélistes peuvent être mis en place par des organismes participatifs (cf., Picard, 2003), des conflits entre les pouvoirs Exécutif et Législatif peuvent prendre une nouvelle forme (cf., Dias, 2002), de nouvelles formes de concurrence et de conflits politiques peuvent naître à propos d autres expériences considérées comme participatives (comme les associations de résidents du quartier ou les conseils municipaux) (cf., Coradini, sur ce volume, et Bezerra, 2003). Ce qui apparaît à l analyse du budget public, c est qu il n est pas uniquement lié à des décisions purement administratives. Cependant, il ne me paraît pas pertinent d affirmer, malgré l importance de cette variable, que l origine et l utilisation des recettes publiques dépendent de décisions politiques et des intérêts économiques des compagnies qui négocient des produits et des services avec l État. Ce que j aimerais souligner est d une autre dimension. Il s agit de l importance que possède le budget public (fédéral, de l état et municipal) dans la structuration des relations politiques, principalement celles établies entre les acteurs politiques. La manière dont les relations politiques s inscrivent dans le processus budgétaire peut être observée en particulier en examinant l intervention des représentants munis de mandats législatifs (sénateurs, députés fédéraux et de l état et conseillers municipaux) dans son élaboration et mise en œuvre. Ainsi, je propose de montrer ici, à partir surtout de l intervention des députés fédéraux et des sénateurs dans le budget de l Union, comment l allocation de fonds pour les soi-disant «bases électorales» est associée à la formation de réseaux politiques d élus et à une certaine conception de la représentation politique. Même si mon analyse concerne le budget fédéral, les travaux réalisés sur la politique dans les états et les municipalités, y compris ceux sur le Budget Participatif, me permettent de dire que les respectivement, l attribution par le Parlement d argent à ses «bases électorales», et la stratégie de renforcement de la majorité gouvernementale au Congrès, en particulier lorsqu il s agit de voter des mesures intéressantes pour le gouvernement, à travers la réponse aux intérêts particuliers des parlementaires (comme par exemple, les nominations à des postes publics et la répartition des fonds pour des projets spécifiques).

4 72 Marcos Otavio BEZERRA relations et les concepts décrits ici peuvent être identifiés dans ces différentes unités politico-administratives. BUDGET PUBLIC ET RÉPUTATION POLITIQUE Avec la mise en vigueur de la Constitution de 1988, sont établies de nouvelles conditions pour la préparation du budget. Formellement exclus de sa préparation lors des gouvernements militaires, les parlementaires ont désormais rétabli le droit de participer à sa conception. En outre, trois instruments commencent à réglementer le processus de planification et de répartition des revenus publics : le plan pluriannuel (PPA), la loi des directives budgétaires (LDO) et la loi budgétaire annuelle (LOA) qui correspond au budget annuel et sur laquelle se concentre notre attention. Préparés à des moments différents, ces trois instruments sont, tout d abord, l objet de discussion dans les organismes de l Exécutif par le biais de mesures coordonnées par le Ministère de la Planification et du Budget. Ensuite, les propositions de l Exécutif pour le PPA, la LDO et la LOA sont envoyées par le Président au Congrès National 3. Dans la Commission mixte des Plans, Budgets et Audit (CMPOF), seule Commission établie par la constitution et qui rassemble le plus grand nombre de membres, les propositions sont examinées, modifiées et votées. Approuvée au Congrès, la LOA est envoyée au Président de la République pour être sanctionnée. Il est important de noter que l interprétation de la loi budgétaire a fait en sorte que la décision finale concernant le déblocage des fonds revienne en dernière instance au Pouvoir Exécutif. La présentation des amendements des parlementaires pendant l examen de la proposition budgétaire dans la CMPOF constitue la voie institutionnelle principale 3 Conçus pour qu ils s articulent entre eux, ces instruments, néanmoins, se distinguent, entre autres aspects, quant à leurs fonctions, le temps de validité, le détail de la planification et les délais et particularités de leurs élaborations. Le PPA a été conçu pour viabiliser la planification des gouvernements dans un délai de quatre ans. Le PPA est la référence à travers laquelle doivent être élaborées la LDO et la LOA. La LDO définit quelle partie des objectifs établis dans le PPA sera réalisé au cours d une année. Elle est interprétée depuis un certain temps comme étant l élément de liaison entre le PPA et la LOA. Cette dernière est responsable de détailler la programmation d un exercice financier conformément aux priorités et aux objectifs établis par les deux autres instruments.

5 Représentation politique et ressources publiques 73 à travers laquelle les parlementaires essayent de répondre aux demandes de financement formulées par leurs «bases électorales». Ces sollicitations sont traitées communément comme des «pleito» 4. En participant à l élaboration du budget, il est alors courant que le parlementaire donne priorité aux prévisions d investissements dans les programmes et travaux localisées dans les régions et municipalités auxquelles il se trouve lié politiquement. La reconnaissance, pour ainsi dire institutionnelle, de l intérêt des parlementaires dans l attribution de sommes de cette nature prend forme dans ce que l on appelle les «quotas». Produit d un accord informel existant entre les parlementaires, les «quotas» sont des valeurs fixes réservées à chaque parlementaire pour qu il les distribue conformément à ses priorités (en 2008 la valeur de R$ 5 millions pouvait être répartie en un maximum de 20 amendements). Décider de la distribution des sommes constitue un moment stratégique pour le parlementaire vu que ses décisions ont une répercussion directe sur son réseau de relations politiques et les intérêts économiques des entreprises. Pour les leaders municipaux et des états, l obtention de sommes, outre qu elle viabilise la réalisation d un programme ou d une œuvre, est une espèce d investissement pour les députés et sénateurs dans la consolidation de leurs liens politiques. Ainsi, la présentation des amendements devient une forme d établir et de reconnaître l existence d une hiérarchie entre les municipalités dans les préférences parlementaires. L inclusion dans le budget fédéral de la prévision d investissements dans les états et les municipalités est vue comme une des principales attributions des parlementaires. C est cela que défend, par exemple, le député Genebaldo Correia (PMDB-BA) dans son témoignage à la CPMI du Budget : «Je considère que c est le devoir du parlementaire de se battre courageusement afin de réunir la plus grande somme de ressources possibles pour son état ou pour sa région» (CPMI do Orçamento, Genebaldo Correia, 19/11/93, p. 6). C est ce que les leaders politiques des états et des municipalités attendent d eux. Comme m en a informé 4 Le mot «pleito» désigne, en jargon parlementaire, une demande spécifique d une communauté, mise en discussion au parlement grâce à l intervention du parlementaire qui s accorde la représentation de cette communauté. Pour une analyse sur le traitement accordé aux «pleitos» par les cabinets des parlementaires et des agences ministérielles, voir Bezerra (1999).

6 74 Marcos Otavio BEZERRA le secrétaire municipal de santé d une municipalité Fluminense : «[le parlementaire] a également été élu sur le principe qui veut que le député fédéral de la campagne soit dans l obligation d apporter des ressources». L obtention de sommes fédérales est valorisée par rapport à d autres médiations exercées par le parlementaire comme la réalisation de petites faveurs et l acheminement d intérêts auprès de la bureaucratie gouvernementale. Ces aspects de la relation peuvent être observés dans le témoignage ci-dessous d un ancien-maire et alors député (PMDB-ES) qui mentionne l importance pour le maire du lien avec un parlementaire. Il dit : D abord, il [le maire] aura quelqu un ici à Brasília pour fixer des audiences, pour réussir à fixer des audiences dans un délai plus rapide. Ensuite il aura quelqu un pour lui ouvrir les portes. [...] L autre point, c est la question même de la canalisation des ressources financières. [...] Je pense que le plus grand objectif du maire est l argent, l argent pour sa municipalité. L argent pour qu il fasse des écoles, le pont qu il a promis, améliorer la santé, etc., provient en général de ces attributions. Le transfert de ressources et la viabilisation d investissements fédéraux dans les municipalités sont également les éléments cités par le conseiller d un sénateur à la mention des exigences principales adressées par les maires aux parlementaires : «Il y a des maires qui sont ici toutes les semaines, ce sont des chasseurs de ressources». De plus, il ajoute que les maires attendent du parlementaire qu il «libère des sommes pour sa municipalité. C est leur seule et unique préoccupation». Une partie du pouvoir relatif du parlementaire auprès du maire vient, ainsi de son pouvoir à viabiliser l accès du maire aux autorités gouvernementales. La liaison avec le gouvernement fédéral constitue, à son tour, un capital social qui qualifie le candidat à la mairie pendant les campagnes électorales. Souvent au cours de la campagne électorale, le rapprochement avec des parlementaires est explicité et annoncé comme une ressource sociale importante afin que la municipalité reçoive des bénéfices fédéraux. La capacité du parlementaire d approuver et, ultérieurement, de libérer des sommes est associée, entre autres, à sa réputation et à sa compétence comme représentant. Selon la perception des parlementaires, la libération de sommes fédérales constitue un critère de poids dans le jugement que portent les leaders

7 Représentation politique et ressources publiques 75 politiques locaux sur leurs performances. De cette façon, l activité parlementaire est pratiquement confondue avec les actions des députés et des sénateurs consacrées à l obtention de sommes fédérales. Cette conception du travail parlementaire peut être observée dans ce témoignage du député Paulo Bernardo (PT-PR) : «La pression sur les parlementaires pour avoir des ressources dans le budget existe, [...]. Cela existe. Un parlementaire qui ne réussit pas à se débrouiller ici pour réussir quelque chose, n existe pratiquement pas, parce que du point de vue des paroisses, appelons-le comme ça, il ne fait rien» (cité dans Novaes, 1994, p. 103). De ce point de vue-là, donc, le parlementaire efficace est celui qui a réussi l obtention des ressources. Les attentes des directions politiques concernant la performance de la fonction parlementaire sont présentées comme une réalité contre laquelle il est difficile de résister. Et en répondant positivement à ces attentes en faisant attention ou en cherchant à répondre à ces exigences les parlementaires contribuent de manière significative à renforcer la validité pratique de cette conception et à reproduire les relations qui leur sont associées. Répondre aux sollicitations des localités qu ils représentent fait, comme le dit un député (PFL- PE), «partie du jeu». Et, ensuite, il conclut : «Il est impossible de convaincre personne que le parlementaire n est pas le représentant de l état. [...] Enfin, la réalité est plus forte que les lois, que la Constitution, que quoi que ce soit. Les gens pensent que le député qu ils ont envoyé à Brasília est leur représentant à Brasília. Ce n est pas l idée fondamentale du Parlement, mais c est l idée du peuple, elle finit par déborder». Les attributions officielles (de l état) et les conceptions en vigueur ou, d une autre manière, les «lois» et la «réalité», constituent deux référentiels d action, mais ils ne sont pas les seuls, à partir desquels les parlementaires règlent leurs conduites, conformément aux différentes combinaisons.

8 76 Marcos Otavio BEZERRA HIÉRARCHISATIONS POLITIQUES Les sollicitations de ressources en règle générale dépassent en valeur et nombre celles auxquelles les parlementaires peuvent répondre par une intervention budgétaire. Elles sont, ainsi, sélectionnées et hiérarchisées. En considérant les critères que les parlementaires et conseillers affirment utiliser pour définir les municipalités et les programmes auxquels seront destinés les amendements, nous nous apercevons que le lien politique avec les localités, qui se manifeste principalement à travers les voix obtenues et les investissements effectués en vue des futures campagnes politiques, constitue le critère principal. Néanmoins, il y en a d autres. Un député (PFL-PE) informe, par exemple, qu il fait un panachage : «Tu prends les municipalités où tu as plus de voix, tu prends celles qui sont les plus insistantes, tu prends les amendements de projets qui intéressent l état, en particulier du secteur auquel tu es le plus lié et tu fais un panachage». Chacun de ces critères est associé à un objectif, dirigé vers la réception d engagements spécifiques du parlementaire. Avec l élaboration de l amendement pour les municipalités où il a reçu le plus de voix, le parlementaire cherche, entre autres, à honorer les engagements pris dans sa campagne et à mettre à jour les directions politiques locales. Avec les amendements pour les projets de l état (pour lesquels sont utilisés spécialement les amendements collectifs, soit disant, de «gradins» et «commissions»), sont traitées en même temps plusieurs municipalités ainsi que le gouvernement de l état. Avec les amendements sectoriels, le parlementaire se dirige vers les secteurs auxquels son activité politique et son nom sont associés l éducation, la santé, le commerce, l agriculture, la réforme agraire, l assistance sociale, etc. Quelques amendements sont destinés aussi aux personnes nommées comme les plus insistantes, cela veut dire, les maires et les dirigeants qui, en plus de soutenir le parlementaire, exercent une pression plus grande sur lui 5. 5 Regardez ce que dit un conseiller parlementaire en attirant l attention sur la pression faite sur le parlementaire : «Nous finissons par répondre aux maires qui posent plus problème. Il y a un maire dans [l état] qui crie, qui fait le diable et qui est un grand ami du sénateur. Heureusement c est un type sérieux, qui fait une bonne administration. C est le premier de la file, parce que si ça ne sort pas pour lui, il va crier pendant trois mille ans aux oreilles

9 Représentation politique et ressources publiques 77 La définition des maires et des dirigeants qui verront leurs demandes honorées est aussi analysée en fonction de leur fidélité. Celle-ci est surtout évaluée à travers l histoire de leur participation aux élections précédentes (comme l informe un conseiller, «[le parlementaire] a, enregistré dans sa tête, [les lieux] où il a reçu le plus de voix»). S il est possible d appréhender quelques critères qui sont appliqués par un nombre plus grand de parlementaires et de façon plus incisive, comme c est le cas du vote et de la fidélité, on note, néanmoins, que chaque parlementaire combine des critères particuliers en fonction de son histoire et de son engagement spécifique. Ainsi, en viabilisant la participation d un «pleito», le parlementaire, en même temps, investi sur la continuité de la relation et renouvelle les engagements politiques existants. SOMMES BUDGETAIRES ET RÉSEAUX POLITIQUES Pour que l on puisse comprendre la signification que possède pour certains parlementaires leur action en faveur des «pleitos» conçus par des personnes situées dans leurs bases électorales et les sens attribués à ce dernier terme, il faut considérer avec plus d attention ce qu ils conçoivent eux-mêmes comme base électorale. Observez, dans ce sens, ce que dit un député (PMDB-ES) : La Base électorale est la rue que tu habites, le quartier que tu habites, la ville que tu habites, c est cette ville où tu as le conseiller municipal que tu connais, qui est ton ami, il y a le chef de l église qui est ton ami, le président de l association des habitants, de l association du quartier qui est ton ami. Cette place où tu appelles une personne par son nom, où tu as le parrain, où tu as la marraine. C est cet endroit où tu vas à la petite fête, à la fête Junina, tu vas à la fête de l église, au stade de football. C est ça la base électorale. C est vers là, naturellement, que tu retournes et diriges ton activité parlementaire. Un premier aspect qui attire l attention est la mobilité de la catégorie base électorale. Elle ne fait pas référence à une réalité fixe, mais à plusieurs références : une rue, un quartier ou une ville. La base est définie soit par le lieu de résidence, soit par les rapports sociaux que le politicien maintient dans son site politique. En du sénateur. Et il n est pas question pour lui de ne pas soutenir le sénateur, parce qu il mourrait en soutenant le sénateur dans toutes les élections. Mais c est parce que le type est ennuyeux et l emporte à l usure».

10 78 Marcos Otavio BEZERRA conséquence et ceci est un autre aspect, elle ne définit pas seulement une unité géographique ou administrative, même si le concept de lieu est essentiel à la définition de la notion de base électorale, mais surtout un espace de rapports sociaux. Les régions et les municipalités avec lesquelles les parlementaires maintiennent des rapports les plus intenses sont celles où ils obtiennent le plus de voix. Si l idée de base électorale comprend toutes les municipalités dans lesquelles ils ont eu des voix, on constate, toutefois, que certaines localités se distinguent par un score plus élevé ou plus modeste. Cela a des effets sur le mode d action du parlementaire. Les lieux où le score est plus important, par exemple, sont plus souvent visités et les «pleitos» des dirigeants et des habitants de ces municipalités sont ceux qui reçoivent le plus d attention de la part des parlementaires. Outre la distinction existant entre les municipalités qui composent la «base», on constate que le lien avec ces sites, est fait par le biais de relations d amitié, de connaissance et de parrainage avec les résidents et les dirigeants locaux. Ces rapports constituent un moyen par lequel le parlementaire viabilise sa présence dans les sites. L importance de ces rapports peut aussi être constatée dans l explication donnée par un député (PFL-PE) sur la façon de conserver le contact avec la base : «Plus précisément, vous avez ce groupe principal [de villes] où vous avez beaucoup de votes. [...] Alors, vous connaissez les gens de là-bas. Certes, le maire qui vous a soutenus, le conseiller municipal, un professionnel de là-bas, un homme politique. Donc vous avez un contact permanent avec ces personnes que vous connaissez». La relation avec les municipalités est donc faite par le biais de liens cultivés avec des personnes qui occupent des positions spécifiques et qui sont surtout reconnues comme ayant soutenu un maire, un conseiller municipal, un politicien ou un professionnel. Ces liens sont des voies par lesquels les parlementaires diffusent leurs noms et actions dans les localités et mobilisent des soutiens à leurs candidatures. Si les «bases» sont constituées par des relations de proximité, de soutien et d échange mutuel de services, les «adversaires» y figurent également. C est ce que nous rappelle, par exemple, le député Flávio Derzi dans son témoignage à la CPMI du budget : «Vous conviendrez avec moi messieurs que je n ai pas l unanimité dans mon état, j ai mon groupe de ce côté-ci et j ai mes adversaires de l autre côté. [...] Maintenant regardez bien quelle est mon obligation, mon devoir

11 Représentation politique et ressources publiques 79 envers mon état : approuver un amendement. S il y a des exigences politiques, si les directions qui font partie de mon groupe le sollicitent, je vais aux ministères demander. D autres maires sont des adversaires, ils ne me cherchent pas» (CPMI do Orçamento, Flávio Derzi, 14/12/93, p. 11). Ainsi, c est pour les personnes proches («mon groupe») que le parlementaire guide sa performance. Les exigences des membres de son «groupe» reçoivent de cette manière un soutien particulier. Si la référence à la «base électorale» est une justification récurrente lors de la discussion sur la participation des parlementaires au budget, on constate qu elle renvoie à une dimension qui n est pas seulement territoriale. En principe, la «base électorale» renvoie à une localité. Ainsi, au moment où le parlementaire se présente comme représentant de sa «base», il croit parler au nom de la totalité des membres, les électeurs réels ou supposés. Mais cette «base» constitue seulement une communauté idéale, puisqu une observation plus rapprochée prouve que le parlementaire agit en fait en accord avec les exigences spécifiques de son réseau politique. De la réponse à ces demandes dépend en grande partie la continuité ou la rupture des liens politiques. LA MOBILISATION DES RÉSEAUX POLITIQUES C est dans un contexte de dettes et de crédits personnels que s inscrit le rapport des parlementaires avec les directions politiques locales. Si les maires dépendent des parlementaires, en fonction des procédures politico administratives, pour s assurer que leurs intérêts seront traités de manière prioritaire dans les agences gouvernementales, la nécessité du soutien des directions municipales, spécialement dans les disputes électorales, place le parlementaire dans une situation de dépendance vis-à-vis des maires et donne à ces derniers une certaine force dans leur relation avec le parlementaire. C est à travers l aide des maires et des directions politiques que le parlementaire viabilise sa présence dans les municipalités. Pour ne pas présenter plus d un exemple, observez ce que dit un sénateur (PMDB-PB) : «La municipalité est la base politique de tout parlementaire, si la municipalité ne veut pas lui répondre, toute la structure politique sera déficitaire. Alors, nous devons commencer par avoir l aide du maire et de la municipalité». Des maires et des directions politiques locales les parlementaires attendent, surtout, qu ils les soutiennent politiquement

12 80 Marcos Otavio BEZERRA dans les futures campagnes électorales. La perspective de voir les services et les sommes obtenues pour les membres de leur réseau politique récompensés au moment des élections à travers l aide politique prévaut, c est-à-dire que le maire et les directions politiques d une localité mobilisent leurs liens politiques et travaillent en demandant des voix pour le candidat. Et comme m en a informé le secrétaire municipal de santé cité ci-dessus «le maire soutient tranquillement le député qui a obtenu le plus d argent 6». L une des stratégies communément employées pour divulguer le nom du parlementaire et son travail au profit de la municipalité est l association de son nom aux programmes et aux travaux publics réalisés. C est ce qui ressort, par exemple, du commentaire d un député (PMDB-ES) : «Quand tu tournes ta pensée vers la base électorale, vers la municipalité, le maire est le démarcheur le plus important. Il apporte des ressources pour la construction, fait la construction avec les ressources publiques, ensuite il l inaugure au nom du candidat [au parlement]. [...] et dit : Pour que je puisse continuer à inaugurer plus j ai besoin d élire tel ou tel». L argument présenté par les maires et les directions politiques engagées dans la campagne du candidat est que son élection est une forme de reconnaissance des bénéfices apportés par le parlementaire et, en même temps, un investissement pour de nouveaux travaux, dont la réalisation dépend sa victoire. L efficacité de ces réseaux est démontrée par les cas, non rares, de parlementaires qui reçoivent un nombre élevé de voix dans des localités qui ne sont même pas présentes pendant la campagne électorale. Pour les parlementaires, le pouvoir du maire résulte, entre autres, du contrôle sur l administration municipale, de la réputation et de la capacité de mobiliser du soutien politique dans la municipalité. Investir dans la promotion de bénéfices collectifs (fêtes, travaux publics, etc.) a été historiquement une forme d accumulation de prestige politique 7. Parmi 6 La concession du soutien politique en fonction de l obtention de ressources ou d aides (politiques et financières) futures semble être en accord avec les principes éthiques qui réglementent la relation entre des politiques placés dans les instances municipales et nationales. Des jugements négatifs sanctionnent, néanmoins, la pratique d «achat de voix», ou, pour être plus précis, l obtention du soutien politique de conseillers municipaux et de maires par des rétributions pécuniaires. 7 Voir, par exemple, la discussion de S. Silverman (1977) sur le patronage public et les discussions et de P. Veyne (1976) sur l «évergétisme».

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