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3 DESSINS ORIGINAUX D'YVES GAUDRONNEAU Création exclusive pour cet ouvrage "PATRIMOINE ARCHITECTURAL AU PAYS DE CHÂTEAUBRIANT" Poèmes de René-Guy CADOU

4 CHRISTIAN BOUVET LES DOLÉANCES AU PAYS DE CHÂTEAUBRIANT EN , Rue Gutenberg Châteaubriant

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6 INTRODUCTION Le 8 août 1788, les États Généraux du Royaume de France sont convoqués pour le 1 mai 1789, conséquence directe d'une crise des finances royales qui n'est, en définitive, que l'expression la plus vive d'une crise quasi générale. Pour résumer celle-ci en quelques mots, il suffit d'en présenter ses quatre dimensions essentielles. Crise de l'état, avec la remise en cause de l'absolutisme royal par la noblesse et par la bourgeoisie qui, en raison de sa place dans l'activité socio-économique, entend participer beaucoup plus au pouvoir politique. Crise sociale : l'essor démographique de la seconde moitié du XVIII siècle amène sur le marché de l'emploi de nombreux jeunes qui se heurtent à des structures figées sur le plan du travail, à la campagne comme à la ville. La mauvaise conjoncture économique depuis le milieu des années 1770 aggrave les antagonismes sociaux. Le chômage s'étend, la misère s'accroît. On accuse... Plaie chronique de la monarchie de l'ancien Régime, les difficultés financières sont amplifiées par le coût de la Guerre d'amérique. L'impossibilité de demander davantage au peuple écrasé sous de lourdes charges nécessite une profonde réforme fiscale, mais celle-ci est refusée par une grande majorité de privilégiés. Le trésor vide, la monarchie sollicite l'avis des États Généraux jamais réunis depuis Sa Majesté désire que des extrémités de son Royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu 'à Elle ses vœux et ses réclamations. Les Français âgés d'au moins vingt-cinq ans ont la parole. Ils sont invités par le Roi à présenter leurs doléances et à désigner leurs représentants. En Bretagne, en raison du violent désaccord entre la bourgeoisie et la noblesse soutenue par le haut clergé, le Roi finit par imposer le 16 mars 1789 un réglement spécial pour la province qui sépare les élections des trois ordres, et qui prend en compte la distinction entre le haut et le bas clergé. Les élections ont lieu par diocèses pour les députés du bas clergé. Le haut clergé et la noblesse tiennent une réunion unique à Saint-Brieuc pour toute la Bretagne. Le Tiers État se regroupe d'abord dans le cadre des paroisses et des communautés urbaines avant d'envoyer des représentants au chef-lieu de sénéchaussée (circonscription essentiellement judiciaire), pour fondre toutes les doléances en un texte commun et élire des députés aux États Généraux. Aussi, du 29 mars au 5 avril, dans chaque paroisse du Pays de Châteaubriant, les habitants s'assemblent pour rédiger un cahier de doléances et nommer deux ou trois d'entre eux pour le porter à l'assemblée générale de Rennes ou de Nantes car le Pays s'étend sur deux sénéchaussées.

7 Cet ouvrage présente ainsi vingt-cinq de ces cahiers du Tiers État du Pays de Châteaubriant. Le choix de cet ensemble ne relève pas de l'arbitraire. Ses limites géographiques (voir carte) ne correspondent ni au découpage judiciaire de l'ancien Régime, ni à aucune circonscription administrative créée depuis janvier 1790, date de la naissance des cinq départements bretons. Jamais dans toute l'histoire de la région, le Pays de Châteaubriant n'a été consacré par des limites administratives précises. Aussi avons-nous résolument choisi un cadre contemporain : le regroupement de vingt-quatre communes engagées dans une action complémentaire pour le Développement et l'aménagement du Pays de Châteaubriant. La signature du Contrat de Pays, le 9 février 1977, marque le véritable avènement du Pays de Châteaubriant d'aujourd'hui. Les vingt-quatre communes actuelles ne correspondent pas à autant de paroisses en Le Petit-Auverné n'est alors qu'une trêve d'auverné et rédige un cahier copié sur celui de la paroisse. Soulvache, trêve de Rougé, élabore un cahier original. Lusanger, trêve de Derval, ne réunit pas ses paroissiens. Châteaubriant enfin n'existe pas en tant que circonscription religieuse mais s'étend dans la paroisse de Saint-Jean de Béré. La petite ville possède néanmoins une Communauté de Ville, ancêtre du conseil municipal, qui a le droit de présenter un cahier. En réalité, deux cahiers sont rédigés. Voilà pourquoi ce recueil regroupe vingt-cinq cahiers présentés par ordre alphabétique tel que l'on écrit les noms de lieux en Trois paroisses relèvent du diocèse de Rennes : Fercé, Noyal et Villepôt, les autres s'intègrent à l'évêché nantais. Ce découpage ecclésiastique ne correspond pas à l'organisation judiciaire, illustration du manque d'unité d'un Royaume formé d'ensembles juxtaposés ou superposés depuis l'empire romain. Cet inachèvement de la France constitue une des grandes sources de revendications que l'on retrouve dans nos cahiers. Les représentants de Châteaubriant, d'erbray, de Fercé, de Juigné-les- Moutiers, de Noyal-sur-Bruz, de Rougé, de Ruffigné, de Soudan, de Soulvache et de Villepôt vont à l'assemblée de Rennes tandis que les élus des autres paroisses prennent la route de Nantes. Nous aurons l'occasion de constater que le fait que Châteaubriant et les paroisses au nord de la ville soient rattachées à Rennes, s'avère d'une réelle importance pour la compréhension de certains comportements. Présenter vingt-cinq cahiers de doléances ne signifie pas analyser dans le détail ces cahiers, afin de dresser un éventuel tableau socio-économique du Pays de Châteaubriant à la veille de la Révolution. Ce n'est absolument pas l'objet de cet ouvrage. Pour faciliter la lecture parfois difficile de ces cahiers, nous proposons des analyses qui se veulent surtout être des outils de compréhension destinés aux lecteurs intéressés par cette question et aux scolaires en quête d'éléments très concrets pour comprendre la région mais aussi la France à la fin de l'ancien Régime.

8 En première partie, un essai d'analyse des doléances répond à deux objectifs précis. Tout d'abord, essayer de dégager les facteurs d'unité et les traits originaux complémentaires, voire contradictoires, dans l'ensemble des plaintes et des revendications exprimées dans les vingtcinq cahiers examinés. Ce faisant, peut-être cet essai répond-il alors au second objectif que nous nous sommes fixés : appréhender et mieux comprendre quelques groupes sociaux dans leurs sentiments et leurs comportements. Fixer ce but, c'est aussi prendre en compte les limites de cet examen imposées par les cahiers eux-mêmes, en particulier l'absence d'étude d'une réalité essentielle non écrite : la profonde religiosité dont nous avons par ailleurs de nombreux témoignages. La seconde partie présente les cahiers sous une forme moderne qui tient compte des règles grammaticales et de ponctuation d'aujourd'hui, tout en respectant le texte de Nous avons ajouté quelques précisions nécessaires notées en italiques et une numérotation des articles (entre parenthèses) lorsque celle-ci est absente dans le cahier. La dernière partie de cet ouvrage propose des études complémentaires. Certaines concernent des caractères propres au Pays de Châteaubriant : carte du Pays, liste des présents dans toutes les réunions chargées de rédiger les cahiers, composition de la Communauté de ville de Châteaubriant, quelques mesures locales, quelques droits surprenants hérités de la nuit des temps féodaux, etc. D'autres se rapportent aux caractères plus généraux de l'ancien Régime en Bretagne : explication théorique d'une seigneurie, glossaire de certains termes obscurs ou techniques. Ainsi la motivation profonde de cet ouvrage s'éclaire : mettre à la portée du plus grand nombre des textes originaux et fondamentaux de l'histoire régionale, sous une forme et avec des études complémentaires qui aident à leur compréhension. Rédigés à un moment exceptionnel de l'histoire de France, les cahiers de doléances apportent des éléments essentiels sur la vie au Pays de Châteaubriant voilà deux siècles. Mais, pour qui sait les lire, ils racontent beaucoup plus. Au travers de ce catalogue qui porte parfois en exagération les malheurs du temps, le plus intéressant est de déchiffrer les structures mentales de 1789 dans leur pathétique effort pour se dégager d'une armature socio-économique presque figée, léguée par des siècles de sédimentation de pouvoir imposé, de croyances, de coutumes et de routines. Alors, loin des schémas manichéens simplistes qui oublient la complexité des comportements de nos aïeux, on pourra peut-être mieux comprendre la tourmente révolutionnaire avec ses déchirures humaines, dans toutes ses contradictions, au Pays de Châteaubriant.

9 Châteaubriant, le vieux donjon du château des Brient. Il faut revenir en arrière Le vent qui mène tout reprend la terre en mains On tourne les chemins On soulève les pierres Les racines du sang déchirent les paupières. Morte-saison. Cri du Cœur.

10 PREMIÈRE PARTIE LES DOLÉANCES AU PAYS DE CHÂTEAUBRIANT ESSAI D'ANALYSE

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12 Analyser les doléances au Pays de Châteaubriant, c'est d'abord partir du rappel d'un fait fondamental : si le nom de Tiers État recouvre pour tous l'ordre des non-privilégiés, en réalité la parole n'est pas accordée à tous en ce début de printemps La simple lecture des noms des personnes présentes aux assemblées des paroisses suffit à le prouver. Savoir s'exprimer et mettre en forme ses doléances demande des facultés que bien peu d'habitants de notre région possèdent. Est-ce dire que seul un groupe instruit monopolise la rédaction des cahiers? On pense au monde de la loi, des notaires aux avocats qui, au travers de l'exercice des justices seigneuriales, tissent leur influence jusqu'au plus profond de nos campagnes. Dix-neuf assemblées sur les vingt-cinq chargées de rédiger les cahiers sont présidées par ces robins dont la plupart gravitent autour du Parlement de Rennes et autour du château de Châteaubriant où s'exerce la puissance du Prince de Condé, un des plus grands seigneurs de France. Il est vrai que ces hommes de loi tiennent le plus souvent la plume. Mais les cahiers expriment bien plus que leur incontestable influence. Car analyser les doléances au Pays de Châteaubriant, c'est avant tout essayer de déchiffrer les réalités quotidiennes de groupes sociaux derrière ou au-delà de la généralité ou de la banalité de nombreuses plaintes et revendications d'ailleurs plus ou moins codifiées lors de la rédaction. Pour mieux comprendre ces cahiers, il est en effet nécessaire de tenir compte d'un autre fait fondamental. En cette fin de mars 1789, voilà plus de six mois que dans toutes les paroisses on discute ferme sur la crise et les remèdes à conseiller au Roi. A Rennes et à Nantes, le Tiers État constitue une force politique qui se structure progressivement face aux comportements conservateurs d'une large majorité de privilégiés. Des représentants divers des paroisses, et notamment de Châteaubriant, puisent à ces cercles de réflexion des schémas de revendications qu'ils rapportent dans les campagnes. En raison des attaches du personnel de la loi de Châteaubriant au milieu des juristes rennais, l'influence de Rennes s'avère essentielle. De Saint-Julien de Vouvantes à Rougé, de Soudan à Derval, on se transmet des informations qui transitent le plus souvent par ce «milieu éclairé» de Châteaubriant. On délibère à propos des principales décisions prises dans les deux grandes villes. Les principaux griefs et souhaits sont imprimés. Enfin, il circule dans la région castelbriantaise un cahier modèle qui influence toute la sénéchaussée de Rennes et qui inspire un bon nombre de rédacteurs locaux : les Charges d'un bon citoyen de campagne. Rédigées spécialement pour les paroisses rurales, ces Charges résument en termes généraux toutes les grandes déclarations et condensent les principales revendications du Tiers État breton (ce texte fondamental est en troisième partie). Aussi n'est-on pas surpris de lire dans les cahiers des revendications modèles qui aident sérieusement au difficile exercice de synthèse et de

13 rédaction des doléances. Ces phases types véhiculent des vœux types. On ne doit pas les ignorer. Elles sont l'expression de plus grand nombre, mais elles ne présentent aucune originalité dans l'ensemble des principales revendications qui s'élèvent dans tout le pays. Quelques rédacteurs copient plus ou moins servilement le modèle. D'autres l'utilisent pour le modifier et le compléter en fonction de souhaits locaux plus précis. Enfin, quelques cahiers comme ceux d'erbray, d'issé ou de Sion, semblent ignorer totalement l'imprimé. Les doléances se font alors plus libres. Au travers de lignes souvent confuses, mal rédigées, parfois contradictoires, percent, pour qui sait les écouter, les plaintes d'un monde paysan qui souffre au quotidien et qui place dans le Roi de France un formidable espoir. Aussi notre analyse s'articule-t-elle autour de ces constatations. Les grands thèmes généraux que l'on retrouve dans presque tous les cahiers, quelle que soit leur liberté d'expression, font l'objet d'une première étude. Celle-ci ne tire son originalité que dans la présentation d'exemples locaux précis. Nous avons retenu les expressions qui évitent les phrases modèles mais qui, dans chaque cas, illustrent et résument le mieux le problème évoqué. Les plaintes, les cris des paysans pour reprendre un mot des paroissiens de Châteaubriant, méritent ensuite un examen approfondi. Attention cependant à toute généralisation abusive : au-delà de la misère qui demeure la réalité première, et des craintes de toutes sortes que l'on devine, les cris de telle paroisse n'épousent pas ceux de telle autre. Enfin Châteaubriant offre, par la variété de son tissu social, l'occasion d'une étude plus précise. L'abondance des sources archivistiques enrichit l'analyse de ce petit monde urbain qui se trouve à la croisée des revendications des campagnes et de l'influence de Rennes. Par ses caractères socio-économiques, Châteaubriant appartient bien au milieu rural qui l'encadre ; mais par les comportements et les revendications de son milieu «éclairé», Châteaubriant vit autant au rythme de l'effervescence rennaise. En définitive, nous l'avons déjà écrit, cet essai ne constitue ni un tableau socio-économique exhaustif du monde castelbriantais, ni une somme de monographies de paroisses. Il vise seulement à l'analyse des doléances dans leur globalité et leurs traits originaux, pour mieux comprendre les attitudes de certains groupes sociaux. Ainsi présenté, il s'inscrit dans la motivation profonde de cet ouvrage : une invitation à des recherches approfondies sur le Pays de Châteaubriant à la veille de la Révolution.

14 I UNE PREMIÈRE APPROCHE : UNE DÉNONCIATION GÉNÉRALE D'ABUS, D'INÉGALITÉS ET D'INJUSTICES AU NOM DE L'AFFIRMATION DE DROITS FONDAMENTAUX Le point commun à toutes les doléances touche une réalité première du Pays de Châteaubriant : l'omniprésence d'un régime seigneurial dont l'image quotidienne aux yeux du plus grand nombre peut se résumer en trois mots : inégalité, injustice, oppression. Le régime seigneurial est dénoncé dans ses abus intolérables considérés comme des vestiges de l'état féodal. LE RÉGIME SEIGNEURIAL EN QUESTION Ce régime seigneurial est condamné dans ses trois expressions quotidiennes : les droits, les rentes seigneuriales que nous distinguons des autres droits pour des raisons de clarté d'analyse, et enfin les juridictions. Les droits seigneuriaux Les corvées : nous en avons un bon exemple dans les baux des domaines réels (la réserve seigneuriale) du Prince de Condé sur la paroisse de Saint-Jean de Béré. Certes, nous passons du droit féodal au droit domanial qui veut que l'exercice de la corvée cesse avec la fin du bail ; mais ce glissement est intéressant en soi et cet exemple peut aider à comprendre l'impact des corvées sur la mentalité paysanne. Ces baux sont renouvelés pour 9 ans, le 25 mai 1784 ; la même formule s'applique à tous les preneurs de métairies qui d'ailleurs ne sont pas les métayers mais des personnes fortunées de la ville : Les preneurs seront tenus de faire en commun avec le métayer tous les charrois de choses nécessaires pour l'entretien des châteaux de Châteaubriant et des Cohardières, et ce, sans retardement et à la première réquisition, à peine de tous dépens, dommages et intérêts. Avec obligation au preneur de fournir chaque année dix journées de charrue à quatre bœufs pour labour et ensemencement de glands dans les forêts et bois, lesquelles n'étant demandées, ne seront payables qu'en argent. Plus, de conduire chaque année, douze charretées de terreau ou fumier sur les prés, lesquelles seront vérifiées par un garde nommé à cet effet, qui en donnera certificat (1).

15 Réserves barbares de l'anarchie féodale (2), ces corvées sont dénoncées dans dix-sept cahiers. Celui de la paroisse d'auverné résume bien la question : que les vassaux soient déchargés des corvées pour l'entretien et la réédification des châteaux et maisons des seigneurs, ne leur servant plus comme autrefois de retraite en temps de guerre ; c'est la cause de l'obligation, et la cause cessant, l'effet doit cesser (3). Les droits sur les échanges commerciaux : on dénonce avec force tous les péages, les droits de leude, coutume, havage, prévôté et autres de cette nature, perçus par différents seigneurs sur les bestiaux, denrées et marchandises amenées et étalées dans les foires et marchés des villes, bourgs et villages (...) impôts (...) qui n'ont d'autre fondement que l'usurpation des seigneurs sur les droits royaux, contraires à la facilité et à la liberté du commerce, et qui établissent une inquisition fâcheuse contre les marchands (4). Que ce soient les péages pour utiliser un pont ou une route, ou les coutumes (on regroupe sous ce vocable diverses taxes perçues sur les marchés), les habitants les considèrent comme des entraves à la liberté personnelle et de commerce. Leur perception donne lieu aux variations d'un arbitraire le plus total. Voici deux exemples relatifs à la célèbre Foire de Béré à Châteaubriant. Les droits de coutume de cette foire ont été accordées vers 1040 par Brient, le fondateur du château, aux moines du Prieuré Saint-Sauveur de Béré. Ces droits ont été affermés dès le XV siècle, mais pour éviter l'arbitraire des variations selon le seul gré des fermiers, le montant des droits à prélever sur les bêtes a été réglementé par un arrêt du Parlement de Rennes en Tarif unique : toutes bêtes à pied fourché passantes doivent chacune deux deniers monnaie, porté par l'usage à un liard (5). Un liard équivaut à trois deniers, soit le quart d'un sol. En réalité, ce tarif ne fut que très peu appliqué et le droit de passage pour une bête s'est toujours élevé aux XVII et XVIII siècles à un sol. Or, en 1775, subite décision des officiers de justice de Condé : le tarif de 1610 sera appliqué! On comprend la colère et la plainte auprès du Parlement breton du fermier d'alors, L.-J. Baguet de la Rolandière, qui perd dans cette affaire les trois-quarts de ses revenus! Autre décision à la même époque dont les marchands font cette fois les frais. Les droits de coutume dépendent incontestablement du Prieuré Saint- Sauveur, mais ce prieuré se trouve géographiquement enclavé dans la seigneurie de Châteaubriant. Les officiers du Baron décident de demander aussi leur coutume, à l'endroit qui sert de limite aux fiefs du Baron et des Prieurs de Saint-Sauveur, de sorte que la plupart des marchands fréquentant la foire paient deux droits (6), suivant une autre plainte devant le Parlement. Les banalités : l'usage obligatoire et payant du moulin, du four et du pressoir du seigneur est devenu intolérable. En pratique, seul le moulin banal est en question car son obligation demeure une rude réalité dans nos campagne alors que l'usage du pressoir seigneurial semble avoir totalement disparu et que les contraintes du four banal concernent bien peu d'habitants (7).

16 L'obligation de suite du moulin, c'est-à-dire d'aller porter les grains au moulin de la seigneurie dont relève le paysan, moulin parfois très éloigné de l'habitation et des terres du paysan, excite les revendications les plus violentes dont nous aurons à reparler. Les cahiers, dans leur quasi unanimité, sollicitent la suppression de ce droit de suite qui lie le paysan au bon vouloir du meunier : nous nous plaignons de ce que la majeure partie des meuniers n 'ont dans leurs moulins ni poids, ni balances, de ce qu 'ils nous moulent mal nos grains, mettent nos farines dans des lieux humides, nous prennent double mouture et encore nous font des procès lorsque nous négligeons de suivre leurs moulins (8). Certains droits seigneuriaux considérés souvent comme honorifiques en réalité nuisent aux récoltes et empêchent les habitants de trouver dans le gibier et le poisson des compléments nécessaires aux maigres subsistances. Les paroissiens de La Chapelle Glain en donnent en bon résumé : que toutes les garennes à lapins et fuies (colombiers) des seigneurs soient supprimées comme nuisibles aux ensemencés et aux récoltes prêtes à moissonner, et qu 'il soit même permis et libre à un chacun de les tuer sur les terrains et ainsi que tous autres gibiers et les bêtes fauves, et la faculté à chacun de pêcher à vis ses terrains (9). Les droits relatifs aux héritages et aux mutations de propriétés sont aussi en question. Le droit de rachat qui donne en général au seigneur la jouissance d'une année de revenu dans certains cas de succession ne semble pas ou très peu en vigueur dans la région castelbriantaise (10). En revanche, le droit de retrait féodal est dénoncé plusieurs fois. Il est vrai que les Princes de Condé usent souvent tout au long du XVII siècle de cette faculté d'acquérir par priorité des biens vendus relevant d'eux. Source perpétuelle de conflits en raison de l'incapacité des officiers seigneuriaux à connaître de façon régulière les contrats de vente, les droits de lods et ventes qui s'élèvent dans notre région au huitième du prix stipulé sur le contrat, suscitent des demandes de suppression, d'affranchissement, ou au moins de diminution (11). La lourdeur de ce droit empêche de nombreuses transactions qui seraient utiles pour la mise en valeur et la réunion des terres. Les paroissiens de Moisdon en comprennent l'enjeu lorsqu'ils critiquent ces droits contraires aux progrès de l'agriculture et coupant le nerf de l'industrie rurale (12). Mais le droit seigneurial le plus honni en matière d'héritage reste sans conteste le droit de succession des bâtards. Le cahier d'issé y consacre plusieurs feuillets au ton douloureux et amer. A Villepôt, les doléances résument de nombreux cahiers : qu'on révoque cette coutume injuste qui assujettit les généraux des paroisses à subvenir à la subsistance des pauvres bâtards et qui donne la succession au seigneur si ces bâtards viennent à mourir riches (...) Celui qui perçoit les avantages doit supporter

17 les désavantages ; que le seigneur opte donc : s'il veut percevoir la succession des bâtards, qu 'il soit chargé de leur éducation et de leur entretien (13). Enfin, divers droits hérités de la nuit des temps féodaux s'ajoutent à ceux que nous venons d'examiner. Les habitants de Noyal-sur-Bruz, de Rougé et de Sion les dénoncent. Il est bien difficile de savoir si ces droits sont encore effectivement appliqués dans leur originalité ou s'ils donnent lieu à des redevances de substitution, de toute façon vexatoires. Il est aussi difficile de savoir comment se pratiquent réellement la joute, la quintaine, la soule ou la chevauchée à Noyai et à Rougé où elles sont mentionnées et condamnées comme contraires aux bonnes mœurs (14). Quant à la cérémonie du chêne, au moment de la Pentecôte, à Sion (15), cette coutume s'avère très originale dans notre région en 1789, et elle peut être rapprochée d'autres pratiques tenues à Châteaubriant (voir étude complémentaire). Affranchir ou diminuer des rentes seigneuriales Par rentes seigneuriales, il faut surtout entendre le fameux cens, la rente seigneuriale par excellence. Il pèse sur les maisons mais principalement sur les terres mises en valeur par les tenanciers, c'est-à-dire les paysans qui cultivent les terres d'une seigneurie en dehors de la réserve seigneuriale, Payée en argent, en nature ou mixte, cette rente fixe est la marque indélébile de l'appartenance à une seigneurie. Il s'y ajoute parfois, mais très difficile à évaluer, le droit de terrage, nom local du champart, proportionnel à la récolte, résultat d'afféagements décidés notamment par les Princes de Condé au XVIII siècle. Les rentes seigneuriales soulèvent un concert général de doléances. Examinons-les dans ce chapitre dans leurs revendications générales. L'établissement des rentes suscite les plus vives controverses. Cet établissement repose sur l'aveu ou dénombrement, acte par lequel le paysan tenancier reconnaît les droits de son seigneur et décrit les biens qu'il tient de lui. L'aveu est exigé généralement tous les trente ans, mais on procède à la reformation des rôles rentiers toutes les dix années dans la Baronnie de Châteaubriant, et il est fréquent que l'aveu soit sollicité lors des changements de seigneur ou de paysan tenancier. L'acte rédigé le plus souvent par un homme de loi coûte cher : la manière avec laquelle on fait rendre les aveux est alarmante, il n 'estpas rare qu 'il en coûte en frais à peu près la valeur foncière du terrain reconnu (16). Cette plainte des habitants de Louisfert, dans son exagération qui révèle l'exaspération, est à l'unisson des plaintes dans toute la région. Au coût s'ajoute l'extrême difficulté, voire l'impossibilité, d'établir cette rente sur des bases solides en raison de siècles de partages entre les paysans tenanciers. En voici le résultat au nord-ouest de la paroisse de Saint- Jean de Béré, là où la mise en valeur des terres a donné naissance à des hameaux : les rentes féodales sont presque partout solidaires : leur

18 répartition donne lieu à des fractions sans nombre : Pierre doit un soixantequatrième de mesure d'avoine, un trente-deuxième de poule, un douzième de denier, etc. ; les vassaux, les paysans se perdent dans toutes ces fractions ; ils sont obligés de charger les officiers subalternes des seigneurs de la collecte des rentes ; ils payent toujours plus qu 'ils ne doivent, ils se plaignent, ils se dévorent entre eux (...) Il ne reste plus aucune base certaine pour la perception des rentes solidaires (17). Dans d'autres paroisses, comme à Sion, les seigneurs exigent à chaque mutation des aveux particuliers de tous les vassaux, sans distinction. Cette multiplicité d'aveux n'a d'autre mérite que d'occasionner une immensité de frais qui ne profite point aux seigneurs et qui opprime et opère la ruine des vassaux (18). Dans tous les cas, l'établissement du rôle rentier se heurte, soit à l'ignorance, soit à l'incapacité des paysans à faire admettre leurs droits, le plus souvent à défaut de titres que seul possède le seigneur. Résultat : Les vassaux ne comparaissent presque jamais, les juges copient servilement le rôle précédent et mettent au bas leur sentence qui donne au rôle éxécution parée et le rend éxécutoire contre tous ceux qui y sont dénommés, écrit Lefebvre, le receveur de la Baronnie de Châteaubriant, en mai 1788 (19). Que d'erreurs! Que d'oublis et d'injustices! L'examen du moindre rôle permet de trouver des personnes décédées depuis dix, vingt, parfois cinquante ans! L'estimation des rentes entraîne des difficultés non moins invraisemblables. La plupart des rentes sont évaluées en nature et notamment en deux types d'avoines, grosse et menue. Les nombreux recours devant le Parlement de Rennes n'ont pas réglé ce problème résumé, par exemple, dans le cahier de Louisfert : quoique leurs titres d'inféodations soient tous portés à des redevances d'avoine menue, exceptés ceux d'afféagements du siècle qui sont en avoine grosse, leurs seigneurs refusent continuellement cette première espèce d'avoine disant ne la point connaître quoi qu'elle soit sans contredit une espèce différente et de moindre valeur par sa qualité, par son poids de pesanteur que la grosse, tout au moins du tiers, qu 'elle a existé et qu 'elle existe encore... (20). Et les paroissiens de réclamer une diminution du tiers du volume d'avoine grosse qu'ils paient aux seigneurs! Ce genre de chicane pourrait laisser supposer un souhait général pour le paiement en espèces. Les cahiers montrent des paysans très divisés à ce propos car l'argent est rare et pour le gagner il faut souvent quitter la terre quelques mois l'an, comme le disent les habitants de Ruffigné (21). Qui dit paiement en nature dit aussi mesures. Fait banal dans cette France d'ancien Régime, les mesures varient selon les lieux. Dans notre petite région, le boisseau, unité essentielle de mesure des grains, prend des valeurs dont il est quasi impossible aujourd'hui d'en fixer des rapports précis. Rien que pour la Baronnie de Châteaubriant, il existe quatre boisseaux qui varient du simple au triple! Et encore a-t-on pris l'habitude