Parcours du Mythe d Orphée. Objet d étude principal : la poésie. Objet d étude secondaire : le théâtre.

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1 Texte 1. APOLLODORE L Athénien Parcours du Mythe d Orphée. Objet d étude principal : la poésie. Objet d étude secondaire : le théâtre. Apollodore d Athènes (en grec ancien Άπολλόδωρος / Apollódôros) est un grammairien grec du IIe siècle av. J.- C. Élève d Aristarque de Samothrace à Alexandrie, il quitte la ville vers 146 av. J.-C., sans doute pour Pergame. Il passe la majeure partie de sa vie à Athènes, où il rédige des ouvrages d érudition, dont une chronologie en vers iambiques pour la période allant de la guerre de Troie à 144 av. J.-C. La compilation de récits mythologiques qui lui a été attribuée, dite Bibliothèque, serait en réalité bien postérieure à cet auteur : l œuvre cite un auteur romain, Castor l Annaliste, contemporain de Cicéron (du Ier siècle avant J.-C. donc puisque Cicéron est mort en 43 av. J.-C.). On appelle généralement l auteur de la Bibliothèque le pseudo-apollodore. «Pseudo-Apollodore» est le nom donné à l auteur de la Bibliothèque, anciennement attribué à Apollodore d Athènes (IIe siècle av. J.-C.). On ne sait rien de sa vie ni de ses éventuelles autres œuvres. On s accorde à penser que l œuvre a été écrite au Ier ou IIe siècle ap. J.-C. La Bibliothèque est une sorte d abrégé de la mythologie grecque. C est l une des sources les plus complètes et les plus utiles sur le sujet, et il semble que le pseudo-apollodore ait été très fidèle à ses sources : le passage de la Bibliothèque parlant du mythe d Œdipe, par exemple, est très proche de la version que Sophocle donne dans l Œdipe roi, et celui parlant d Alceste, fille de Pélias, est très proche de la tragédie d Euripide portant son nom. Le texte que nous avons à l heure actuelle est fragmentaire. 1. Zeus épousa Héra, avec laquelle il eut Hébé, Ilithyie et Arès. Mais il s unit aussi avec beaucoup d autres femmes, mortelles et immortelles. Avec Thémis, la fille d Ouranos, Zeus engendra les Saisons - Eirênê [la Paix], Eunomie [l Ordre] et Dikè [la Justice] -, et les Moires : Clothô, Lachésis et Atropos. De Dioné, il eut Aphrodite, et d Eurynomé, fille d Océan, il eut les Grâces - Aglaé, Euphrosyne et Thalie. De Styx il eut Perséphone, et de Mnémosyne, il eut les Muses : d abord Calliope, puis Clio, Melpomène, Euterpe, Érato, Terpsichore, Uranie, Thalie et Polymnie. 2. De Calliope et d Œagre (ou peut-être d Apollon, c est la version la plus répandue) naquirent Linos, qui fut ensuite tué par Héraclès, et Orphée, le grand musicien : avec son chant il savait émouvoir même les pierres, même les arbres. Un jour, son épouse Eurydice fut mordue par un serpent, et mourut ; alors Orphée descendit dans les Enfers, décidé à la récupérer, et il persuada Hadès de la renvoyer sur terre. Le dieu posa une condition à sa promesse : sur le chemin du retour, Orphée ne devrait jamais se retourner pour regarder son épouse avant d arriver chez lui. Mais Orphée désobéit : il se retourna, regarda Eurydice et elle dut redescendre aux Enfers. Orphée fut le fondateur des Mystères de Dionysos. Les Ménades le tuèrent, et le mirent en pièces, puis il fut enseveli en Piérie. 3. Clio tomba amoureuse de Piéros, le fils de Magnétès : c était la vengeance d Aphrodite, pour le mépris avec lequel Clio avait parlé de son amour avec Adonis. La Muse, donc, s unit à Piéros, dont elle eut Hyacinthos. Thamyris, le fils de Philammon et de la Nymphe Argiopé, tomba amoureux de lui, et c est ainsi que naquit pour la première fois l amour homosexuel. Apollon, lui aussi ensuite, tomba amoureux de Hyacinthos. Mais un jour, en lançant un disque, involontairement il le tua. Thamyris était d une beauté exceptionnelle, et jouait de la lyre à la perfection, si bien d ailleurs qu il osa défier les Muses dans une compétition musicale. Les conditions étaient les suivantes : si Thamyris était vainqueur, il pourrait faire l amour avec toutes les muses ; si au contraire il perdait, elles pourraient lui ôter ce qu elles voulaient. Naturellement les muses se montrèrent supérieures, sans conteste. Et elles enlevèrent à Thamyris et la vue et l art de la lyre. APOLLODORE L Athénien, La Bibliothèque Livre I, 3, 1-6 1

2 Texte ORPHÉE VI ème siècle av. J.-C. L orphisme était un courant religieux de la Grèce antique. Il nous est connu par un ensemble de textes et d hymnes, ainsi que par quelques attestations archéologiques («Les lamelles d or») sur près de dix siècles. Il semble que l on puisse faire remonter ses origines au moins à 560 av. J.-C. Les dernières œuvres «orphiques» datent du Ve siècle de notre ère. Son nom provient d Orphée, initiateur mythique. Malgré sa célébrité, et toutes les théories que son caractère mystérieux a fait naître, la connaissance réelle de l orphisme reste lacunaire et sa figure exacte sujette à caution. Hymne au soleil (traduit du grec ancien par Robert Brasillach) Écoute-moi, ô bienheureux, ô Toi l Œil éternel, Titan, Lumière d or, Très-haut, Clarté du ciel, Né de toi-même, Infatigable, douce Vision des vivants d ici, Père favorable de l Aurore, générateur augural de la Nuit, O Maître des Saisons, ô dansant sur tes quatre pieds, O rapide, ô Sifflant, ô Flambant, ô Radieux, ô Cocher, O toi qui t élances en tourbillon sur la route du cercle infini, Toi qui mènes les hommes pieux vers la beauté, toi qui t irrites contre les impies O Meneur de la course harmonieuse du monde, ô Lyre d or. Annonciateur des bonnes actions, ô jeune prince des saisons encore, Maître du monde, joueur de flûte, coureur de feu, marcheur en rond, Porte-lumière, Bigarré, Vivifiant, ô Péan, ô Fécond, O Verdoyant, ô pur, Dieu immortel, Père de la durée, O Calme, ô visible par tous, Œil de toute part sur l univers créé, O toi qui éteins et qui rallumes les rayons de la belle lumière, Signal de justice, Amant de l eau, Roi de l univers, Gardien sûr, éternellement Très-Haut, Consolateur des affligés, Œil de justice, Lumière de vie, ô Cavalier, O Toi qui conduis ton char aux quatre roues à coups d étincelant fouet Écoute nos paroles et accorde une vie heureuse aux Initiés. 2

3 Texte3. Alessandro Striggio Extrait du livret de l Orfeo de Monteverdi (1607) Alessandro Striggio le Jeune (vers 1573 Ŕ 1630) est un écrivain italien. Il est le fil du compositeur italien Alessandro Striggio l Ancien. Striggio le Jeune est surtout célèbre pour avoir travaillé avec le compositeur Claudio Monteverdi. Il écrivit le livret Orfeo favola in musica. Cette œuvre est parfois considérée comme le premier opéra. Striggio travaillait pour la Cour de Mantoue. Il mourut de la Peste, alors qu il était en mission diplomatique à Venise. Dans l extrait suivant, Orphée tente de charmer Charon, gardien des enfers, afin de traverser le Léthée (le fleuve de l Oubli) pour tenter de retrouver Eurydice et de la ramener au jour. ORFEO Possente spirto, e formidabil nume, Senza cui far passaggio a l altra riva Alma da corpo sciolta invan presume, Non vivo io, no,che poi di vita è priva Mia cara sposa, il cor non è più meco, E senza cor com esser può ch io viva? A lei volt ho il cammin per l aer cieco A l inferno non già, ch ovunque stassi Tanta bellezza il paradiso ha seco. Orfeo son io, che d Euridice i passi Segue per queste tenebrose arene, Ove già mai per uom mortal non vassi. O de le luci mie luci serene, S un vostro sguardo può tornarmi in vita, Ahi, chi niega il conforto a le mie pene? Sol tu, nobile Dio, puoi darmi aita, Né temer dei, ché sopra un aurea cetra Sol di corde soavi armo le dita Contra cui rigida alma invan s impetra ORPHÉE Puissant esprit, dieu redoutable, Sans qui toute âme, libérée de son corps Ne peut pas espérer rejoindre l autre rive, Ce n est plus moi qui vis, puisque ma chère épouse Est privée de sa vie, mon cœur s en est allé, Et sans mon cœur, comment pourrais -je vivre? C est vers elle que j ai cheminé dans le noir, Mais non pas vers l enfer, puisque là où se trouve Une telle beauté, là est le paradis. C est moi, Orphée, et je suis les pas d Eurydice Parmi ces déserts ténébreux Où jamais un mortel n osa s aventurer. O, claires lumières de mes yeux Comme un seul de vos regards peut me rendre la vie, Qui pourrait refuser ce secours à ma peine? Toi seul, très noble dieu, peux me venir en aide, Et n aie aucune crainte ; sur cette lyre d or, Mes doigts ne sont armés que de cordes suaves : Le plus dur des esprits ne sait leur résister. Alessandro Striggio, Orphée, extrait de l Acte III,

4 Texte 4. Lecture Méthodique n 1 (vers 71 à 115) Tristan l Hermite - La Lyre du sieur Tristan ; «Orphée» (1641, extrait) François L Hermite, sieur du Soliers, dit Tristan L Hermite, né à Janaillat (Creuse) en 1601 et mort à Paris le 7 septembre 1655, est un poète et dramaturge français. Il eut beaucoup de succès, en son temps, notamment pour la fameuse Tragédie de Marianne (printemps 1636), qui surpassa le succès de Médée et contrebalança celui du Cid (1636) de Corneille. Poète lyrique à l inspiration bien personnelle, polygraphe intéressant dans ses Plaidoyers historiques et ses Lettres mêlées, conteur à la fois aimable et amusant dans sa curieuse autobiographie du Page disgracié (1643), Tristan L Hermite a emprunté son prénom à Louis Tristan L Hermite, grand prévôt de France sous Louis XI, qu il prétendait être un de ses ancêtres. Descendant d une famille dont vingt-six membres avaient passé par les mains des bourreaux, il en avait hérité le sang bouillant et la violence. Ayant blessé successivement à coups d épée un cuisinier qui avait eu le tort de lui jouer une mauvaise farce puis, à Fontainebleau, un promeneur qui l avait heurté par mégarde, il fut obligé, en 1614, de s exiler en Angleterre après avoir tué un opposant en duel, épisode qu il a relaté de façon romancée sur le mode burlesque dans le roman Le Page disgracié. En 1620, il a participé aux campagnes de Louis XIII contre les huguenots dans le Sud-Ouest. En 1621, il entra au service de Gaston d Orléans, frère de Louis XIII et participa à la création de plusieurs ballets de cour. La vie de débauche qu il menait dans l entourage de Gaston d Orléans et son goût immodéré pour le vin et le jeu finirent par avoir raison du peu de santé que lui laissait sa tuberculose. Sa vie errante ne l a pas empêché de se faire un nom dans la République des lettres avec ses poésies mélancoliques chantant avec une grande sincérité les charmes de la nature et de l amour : La Mer, 1627, les Plaintes d Acante, 1633, les Amours de Tristan, 1638, la Lyre du sieur Tristan, 1641 ou encore Vers héroïques, Dans La Lyre du sieur Tristan, le 16 ème poème reprend l histoire d Orphée. L extrait suivant correspond à la prière que ce héros adresse à Pluton, dieu des Enfers. Voici comme il mêla d une docte façon Sa prière à sa plainte, en sa triste chanson. Voici de quelle sorte il forma sa harangue Où son cœur affligé se fondit sur sa langue ; 5 Et faisant éclater ses mortelles langueurs, Répandit la pitié dans tous les autres cœurs. «Monarque redouté qui règnes sur les Ombres, Je ne suis pas venu dessus ces rives sombres Pour enlever ton Sceptre et me faire Empereur 10 De ces lieux pleins d horreur. En mon pieux dessein je n ai point d autres armes Que les gémissements, les soupirs et les larmes, Avec tous les ennuis dont peut être chargé Un Amant affligé. 15 Aussi je ne descends dans ce grand précipice Que pour te demander ma fidèle Eurydice Que la Parque ravit à mes chastes amours, En la fleur de ses jours. O Dieux! je la perdis en la même journée 20 Qui nous avait rangés sous le joug d Hyménée ; Au lieu d entrer au lit, ce Chef-d œuvre si beau Entra dans le Tombeau! 4

5 Cette jeune Beauté par les vertes campagnes, S égayait en courant avecque ses Compagnes, 25 Lors qu elle rencontra l Auteur de son trépas Caché dessous ses pas. Un serpent plus cruel que ceux de tes Furies, Qui mêlait son émail à celui des prairies, D un trait envenimé la mit dans le cercueil, 30 Et moi dans ce grand deuil. Hélas! je la trouvai telle qu est une souche ; En vain j allai poser mes lèvres sur sa bouche, Car déjà les esprits, de ses membres gelés, S en étaient envolés. 35 Que devins-je à l objet de sa pâleur mortelle? Je fus si fort surpris et ma douleur fut telle Qu il faut être savant en l art de bien aimer Pour le bien exprimer. Depuis cette cruelle et fatale aventure, 40 J ai toujours de mes pleurs mouillé sa sépulture, Sans pouvoir faire trêve avecque mes ennuis Ni les jours ni les nuits. Amour importuné de mes plaintes funèbres M éclairant de sa flamme à travers des ténèbres, 45 Par ton secret avis m a fait venir ici Te conter mon souci. Tu connais le pouvoir de sa secrète flamme ; Si le bruit n est menteur, elle embrasa ton âme Lorsque dans la Sicile, un Miracle des Cieux 50 Parut devant tes yeux. On dit qu en observant sa grâce non pareille, Tu frémis dans ton char d amour et de merveille Et que tu n as ravi cette jeune Beauté Qu après l avoir été. 55 S il te souvient encor de ces douces atteintes, Prends pitié de mes maux, prends pitié de mes plaintes Et fais bientôt cesser avecque mes douleurs, Mes soupirs et mes pleurs. Je t en viens conjurer par ton Palais qui fume 60 Par le nitre embrasé, le souffre et le bitume De ces fleuves brûlants et de ces noirs Palus Qu on ne repasse plus. 5

6 Par les trois noires Sœurs, ces Compagnes cruelles Qui portent l épouvante et l horreur avec elles ; 65 Et qui tiennent toujours leurs cheveux hérissés D Aspics entrelacés. Par l auguste longueur de ton poil qui grisonne, Par l éclat incertain de ta rouge Couronne Et par la Majesté du vieux Sceptre de fer 70 Dont tu régis l Enfer... Rends-moi mon Eurydice, et fais qu à ma prière Elle revoie encore une fois la lumière, Faisant ressusciter par ses embrassements, Tous mes contentements. 75 Je ne demande pas qu en renouant sa trame, Pour des siècles entiers on rejoigne son âme À cet aimable corps cruellement blessé, Qu elle a si tôt laissé. Seulement, qu elle vive autant qu une personne 80 Dont la complexion se rencontre assez bonne, Et qui par trop d excès ne précipite pas L heure de son trépas. Sans cesse les humains en tes États descendent ; Par cent chemins divers à toute heure ils s y rendent, 85 Et nul homme vivant quoiqu il puisse inventer, Ne s en peut exempter. Quand nous aurons ensemble accompli les années Que nous aura marquées la loi des Destinées, Nous viendrons pour jamais en cet obscur séjour 90 Demeurer à ta Cour. Laisse-moi donc là-haut ramener cette belle, Ou permets qu ici bas je demeure avec elle ; J aurai peu de regret au bien de la clarté Près de cette Beauté. 95 Les grâces d Eurydice à mes yeux exposées, Me tiendront toujours lieu de doux Champs Élysées : Et pour moi, son absence a des feux et des fers Pires que les Enfers». Au son de cette voix, des esprits respectée, 100 Ixyon pour un temps vit sa roue arrêtée. Sysiphe en oublia de tenir son rocher, Tantale cette soif qu il ne peut étancher ; Et les cruelles Sœurs, les fières Danaïdes, Ne s aperçurent pas que leurs seaux étaient vides ; 6

7 105 Tytie en ces douceurs abîmant son ennui, Sentit moins sa douleur que la peine d autrui : Et l immortel Vautour qui lui ronge le foie, Suspendit ses rigueurs, touché de même joie. La Parque, en ses Ciseaux, Ministres du trépas, 110 Tint un fil dévidé, qu elle ne trancha pas ; Tandis que cette voix, dont elle était ravie, Avec tant de douceur demandait une vie. Rien ne sut résister à la compassion, Tout se trouva touché de cette émotion, 115 Et les Esprits sans corps amollis par ces charmes, Eux qui n ont point de sang, en versèrent des larmes. La Lyre du sieur Tristan ; «Orphée» (1641, extrait) 7

8 Texte 5. Victor Hugo La Légende des siècles, Groupe des Idylles (1877) Victor-Marie Hugo, né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un écrivain, dramaturge, poète, homme politique, académicien et intellectuel engagé français, considéré comme l'un des plus importants écrivains romantiques de langue française. Il occupe une place importante dans l'histoire des lettres françaises et celle du XIX e siècle, dans des genres et des domaines d'une remarquable variété. Il est à la fois poète lyrique avec des recueils comme Odes et Ballades (1826), Les Feuilles d'automne (1832) ou Les Contemplations (1856), mais il est aussi poète engagé contre Napoléon III dans Les Châtiments (1853) ou encore poète épique avec La Légende des siècles (1859 et 1877). Il est également un romancier du peuple qui rencontre un grand succès populaire avec Notre-Dame de Paris (1831) ou Les Misérables (1862). Au théâtre, il expose sa théorie du drame romantique dans sa préface de Cromwell en 1827 et l'illustre principalement avec Hernani en 1830 et Ruy Blas en Orphée J atteste Tanaïs, le noir fleuve aux six urnes, Et Zeus qui fait traîner sur les grands chars nocturnes Rhéa par des taureaux et Nyx par des chevaux, Et les anciens géants et les hommes nouveaux, Pluton qui nous dévore, Uranus qui nous crée, Que j adore une femme et qu elle m est sacrée. Le monstre aux cheveux bleus, Poséidon, m entend ; Qu il m exauce. Je suis l âme humaine chantant, Et j aime. L ombre immense est pleine de nuées, La large pluie abonde aux feuilles remuées, Rorée émeut les bois, Zéphyre émeut les blés, Ainsi nos cœurs profonds sont par l amour troublés. J aimerai cette femme appelée Eurydice, Toujours, partout! Sinon que le ciel me maudisse, Et maudisse la fleur naissante et l épi mûr! Ne tracez pas de mots magiques sur le mur. Victor Hugo La Légende des siècles, Groupe des Idylles (1877) Texte 6 APOLLINAIRE, Le Bestiaire ou cortège d Orphée, 1911 (extraits) Guillaume Apollinaire, de son vrai nom Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż- Kostrowicki, était un écrivain français (né polonais, sujet de l'empire russe), né le 26 août 1880 à Rome et mort le 9 novembre 1918 à Paris. Il était l'un des plus grands poètes français du début du XX e siècle, auteur notamment du «Pont Mirabeau» (extrait du recueil Alcools, 1913). Il a écrit également des nouvelle (Le Poète Assassiné, 1916) et des romans érotiques. Il pratiquait le calligramme (terme de son invention désignant ses poèmes écrits en forme de dessins et non de forme classique en vers et strophes). Il fut le chantre de toutes les avantgardes artistiques, notamment le cubisme, et précurseur du surréalisme dont il a forgé le nom. APOLLINAIRE, Le Bestiaire ou cortège d Orphée, 1911 (extraits) Orphée Admirez le pouvoir insigne Et la noblesse de la ligne : Elle est la voix que la lumière fit entendre Et dont parle Hermès Trismégiste en son Pimandre 8

9 La chèvre du Thibet Les poils de cette chèvre et même Ceux d or pour qui prit tant de peine Jason, ne valent rien au prix Des cheveux dont je suis épris Le dromadaire Avec ses quatre dromadaires Don Pedro d Alfaroubeira Courut le monde et l admira. Il fit ce que je voulais faire Si j avais quatre dromadaires. Orphée Regardez cette troupe infecte Aux mille pattes, aux cent yeux : Rotifères, cirons, insectes Et microbes plus merveilleux Que les sept merveilles du monde Et le palais de Rosemonde! La sauterelle Voici la fine sauterelle, La nourriture de Saint Jean. Puissent mes vers être comme elle, Le régal des meilleures gens. Orphée Que ton cœur soit l appât et le ciel la piscine! Car, pécheur, quel poisson d eau douce ou bien marine Egale-t-il, et par la forme et la saveur, Ce beau poisson divin qu est Jésus, Mon Sauveur? Le dauphin Dauphins, vous jouez dans la mer, Mais le flot est toujours amer. Parfois, ma joie éclate-t-elle? La vie est encore cruelle. L écrevisse Incertitude, ô mes délices Vous et moi nous nous en allons Comme s en vont les écrevisses, A reculons, à reculons. La carpe Dans vos viviers, dans vos étangs, Carpes que vous vivez longtemps! Est-ce que la mort vous oublie, Poissons de la mélancolie. 9

10 Orphée La femelle de l alcyon, L Amour, les volantes Sirènes, Savent de mortelles chansons Dangereuses et inhumaines. N oyez pas ces oiseaux maudits, Mais les Anges du Paradis. 10

11 Texte 7 Victor SEGALEN, Orphée-Roi, posth (rédigé entre 1908 et 1915), Épilogue Lecture métodique n 2 Victor Segalen, né à Brest en 1878 et mort en 1919 à Huelgoat. Il fut poète, et aussi médecin de la marine, ethnographe et archéologue français. Après des études de médecine à l'école du service de santé des armées de Bordeaux, Victor Segalen est affecté en Polynésie française. Lors d'une escale aux îles Marquises, il a l'occasion d'acheter les derniers croquis de Paul Gauguin, décédé trois mois avant son arrivée, croquis qui auraient été, sans lui,détruits. Il rapporte en métropole un roman, les Immémoriaux (1907), ainsi qu'un journal et des essais sur Gauguin et Rimbaud. En 1908, il part en Chine où il soigne les victimes de l'épidémie de peste de Mandchourie. En 1910, il décide de s'installer en Chine avec sa femme et son fils. La première édition de Stèles a lieu à Pékin en En 1914, il entreprend une mission archéologique consacrée aux monuments funéraires de la dynastie des Han. En ce qui concerne la littérature, il renouvelle le genre de l'exotisme alors encore trop naïf et ethnocentrique. Il mourut le 21 mai 1919 dans la forêt de Huelgoat, un exemplaire de Hamlet à la main. L extrait suivant est la fin d un livret que l écrivain donna au compositeur Claude Debussy. Celui-ci devait en faire un opéra. Mais il n a pas donné suite Mais dans le lointain de l espace, un sifflement se darde. LE VIEILLARD s est dressé, si aigre, si étranger, qu il semble étonnant qu il ait percé le formidable calme. Un autre sifflement et soudain, de toutes parts, et l on ne sait 5 plus où prêter l oreille ORPHÉE n a point tressailli. LE VIEILLARD. Ŕ Les voilà! Ce sont elles! Les Ménades en furie, comme des chiennes Elles réclament ta mort. Pour la mort de leur Prêtresse, écrasée par toi, engloutie au fond de l Antre 10 Tu te souviens? ORPHÉE demeure impassible. Les sifflements s aiguisent et se renforcent. LE VIEILLARD. Ŕ Maître! Maître! Prends garde ORPHÉE. Ŕ Comment peux-tu craindre? 15 LE VIEILLARD. Ŕ Pour toi. Celles-ci ne se peuvent combattre : elles crient plus fort que tout : elles sifflent : elles se démènent Elles vont déchirer ta chair de leurs ongles te mordre, te disperser! Maître, ô Maître, exauce-moi une dernière fois. Fuis encore! Évade-toi! Tu n es point armé contre elles 20 ORPHÉE daigne se lever enfin, lentement. Et dans la noble attitude où, pour la première fois, on le vit chanter. Il a sa lyre ressuscitée dans les bras. Ses doigts sont dispos. Il regarde en souriant le Vieillard. LE VIEILLARD. Ŕ Tu méprises de mourir? Soit! Tu es Maître. Mais ta voix! Elles 25 vont la déchirer aussi L étrangler aussi Ta voix va mourir aussi et tout ne sera plus que silence Aie pitié de ceux qui viendront, de tes sujets, De tes fils dans un monde sonore, Orphée! Orphée-Roi! 30 Et il se prosterne. ORPHÉE élève lentement sa Lyre comme un bouclier devant sa face Et le masque sonnant peu à peu se substitue 11

12 à son visage humain. 35 Alors, au paroxysme de la tempête, une immense vague fauve et blanche, - femmes innombrables, ivres et nues sous les dépouilles de renards : LES MÉNADES EN FURIE bondissent, brandissant leurs roseaux aiguisés, faisant siffler leurs fouets de vignes et cinglant de leurs cistres avec ce singulier cri C est lui, celui-ci C est ici lui, celui-ci C est lui, celui-ci C est lui et, assaillant toutes Orphée, le submergent, l entraînent, 45 dépècent sa voix toute vivante LE VIEILLARD, qui d abord s est jeté dans la mêlée, en est repoussé, s abat et se démène d impuissance. LES MÉNADES ET LEUR PROIE ont disparu. Une onde noire absorbe tout ; et la scène visible. 50 Il se fait un DERNIER SILENCE. Puis on voit que tout près du Vieillard, la Lyre, dont le chant par éclats avait dominé le tumulte, gît, négligée du troupeau des assaillantes. LE VIEILLARD dresse la tête, se relève, s en approche, 55 s agenouille et, dévotement, tend les mains pour la saisir et l emporter. À peine est-elle effleurée qu il défaille, retombe et achève de mourir près d elle sa vieillesse. Seule, intacte, mortelle à tous, bienfaisante, irréelle, harmonieuse, LA LYRE s élève peu à peu et plane au-dessus de l abîme. 60 Et voici que, dans cette ascension fulgurante, le Chant s affirme, et c est LA VOIX PREMIÈRE D ORPHÉE dominant de son épiphanie le sol lourd, les bois et les roches, les jeux, les amours et les cris, et se haussant, triomphante, - qui règne au plus haut des cieux chantants. Victor SEGALEN, Orphée-Roi, posth (rédigé entre 1908 et 1915), Épilogue 12

13 Texte 8. Louis ARAGON, Écrits sur la poésie, 1948 Louis Aragon est un poète, romancier, journaliste et essayiste français, né le 3 octobre 1897 à Neuilly-sur-Seine et mort le 24 décembre 1982 à Paris. Il est également connu pour son engagement et son soutien au Parti communiste français de 1930 jusqu'à sa mort. Avec André Breton, Paul Éluard, Philippe Soupault, il fut l'un des animateurs du surréalisme. À partir de la fin des années 1950, nombre de ses poèmes ont été mis en musique et chantés (Jean Ferrat, Léo Ferré, etc.) contribuant à faire connaître son œuvre poétique. ORPHÉE Ah, je laisserai là mon ami qu il me gêne de nommer, comme s il n allait pas lire ici ce que j écris. Je ne parlerai plus que d un certain Orphée, vous savez, qui était descendu aux Enfers, mais pour en sortir seul. Et loin derrière lui s effaçait l image de la morte, Eurydice à la rive infernale attachée... Que savons-nous d Orphée quand il retrouva le ciel public, le ciel de tous les hommes? Qu il parcourut les monts Riphées et descendit les neiges du Tanaïs. Ses chants ne nous sont point parvenus, et si je puis les imaginer ils avaient gardé l accent de l enfer. Cette lamentation de Gluck qui demeure l air de bravoure d un opéra fabuleux, peut-être... Orphée avait retrouvé le ciel d où tombent les neiges ou le brûlant soleil des Ménades, mais il n avait point retrouvé les hommes, ni compris que ciel et enfer pour eux, c est tout un : et cela s appelle la Terre. La grandeur un jour de Paul Éluard, on saura qu elle était là. Ni Rimbaud, ni Orphée. Un homme qui a retrouvé la Terre : Laissez-moi donc juger de ce qui m aide à vivre Je donne de l espoir aux hommes qui sont las malgré les joies robustes de l amour. Ce qui l aide à vivre, c est d aider à vivre les autres. Orphée n avait pas imaginé cela. Et tant pis pour l opéra fabuleux. 13

14 Texte 9 Lecture méthodique n 3 Olivier BARBARANT, Les parquets du ciel, 1992 Olivier Barbarant est né en Il est professeur de lettres. Spécialiste d Aragon, son œuvre se place dans une tradition lyrique et engagée. LES CONFIDENCES D EURYDICE Bonjour je vous salue couleurs qu on ne comprendra pas Car je niche où les lueurs logent Depuis tout ce temps sous la terre je sors du métro un peu trop peinte et chancelante sur mes talons hauts Je te salue rivière verte à mon bras comme un homme debout Et dans mon come-back je salue mon envie de vivre De regarder sur l avenue la dorure du jour déchiquetée de feuilles Puisque les arbres si j ai bien compris servent ici à fragmenter le ciel Comme les lèvres au baiser et le torse d Orphée à dormir Bonjour passantes sans regrets bonjour passants à qui je mets feu Pour à chaque heure rattraper le temps perdu dans la ténèbre Bonjour acanthes vertes que ma main frôle à la rambarde Je vois c est-à-dire que j aime et mieux encore je suis touchée Sur les boulevards emmêlés jetant du bleu jusqu à plus soif D une brise qui détisse tout ce début de juin Je vais commencer mon séjour par une terrasse et du vin blanc Et pour ce journal froissé sur le marbre ou une cigarette je vais parler à tout le monde Après vingt-cinq siècles de silence j ai de quoi nourrir la conversation D ailleurs je ne sais pas si on a noté ou pu avoir le temps mais pour une fois ce n est pas mon mari qui cause Son vieux numéro pour tout dire commençait sérieusement à nous lasser Surtout pour moi imaginez-vous toujours à servir de contrepoids dans son système d ascenseur C est bien beau d endormir les monstres et de visiter les sous-sols mais jamais un mot pour les seconds rôles Et pour chanter les saisons en Enfer il faut savoir peut-être qui l on y met Aussi tout à l heure dans un wagon j ai brisé d un air négligent sa guitare Plus de pierres à faire frémir on va enfin s amuser Parce que ne comptez pas sur moi pour les sanglots pesants et pour la lyre Ni ces récits de cauchemar où le noir vous prend des airs de profondeur Il fait beau et c est un baume à mon malheur Je pourrais en dire sur la souffrance pensez mais je préfère aujourd hui les lilas Ou ce Giton qui s ennuie couleur de lait près des statues du Luxembourg On ne va pas ajouter un cri à la douleur ambiante Moi quand je parle c est pour qu il fasse après plus clair Et je ne raterai pas la moindre occasion d une préciosité de la matière Par exemple ce linge jaune à sécher ou les craquelures du sol ou bien tout le mica nacré du sable dans la contre-allée Tissus Visages Premiers cafés du matin ce que vous m avez manqué 14

15 Morceaux de tulle ou bien de gaze chapeaux impossibles des femmes tout ce qu on met au rebut c est mon royaume La parole habitera désormais dans un gant défait sur une balustrade L époque est finie de geindre ou de prendre la langue pour un mouchoir à carreaux Dans l arabesque comme un peu molle on va rouler un parler de tissu éponge Plus que des propos de chiffons et puis de tout ce qui chatoie Roulements de tambour cher monsieur c est le retour d Eurydice dans sa robe moulée d organdi Et elle inventera des cafés pour vous plaire une syntaxe en farandole C est le retour de la femme enfin dans la parole Elle qui ne craint ni ce qui brille ni le très peu Et prend l amour pour rouge à lèvres comme au sérieux la pâquerette J arrive et que s incendient les surfaces après vos millénaires entre caves et caveaux Il est grand temps qu en vers ou non la vie rayonne et irradie Il est grand temps de chantonner comme de vivre ensemble En nouant la parure et le lien Bonjour âge nouveau du proche et du palpable age de pulpe et de taffetas Je te salue temps des jacinthes sur la page Le poète est celui qui monte des Enfers. 15

16 Texte 10. Claudio MAGRIS, Vous comprendrez donc, 2006, traduit de l italien par Jean et Marie- Noëlle Pastureau Claudio Magris, né à Trieste en 1939, est un écrivain, germaniste, universitaire et journaliste italien, héritier de la tradition culturelle de la Mitteleuropa qu'il a contribué à définir. Il est notamment l'auteur de Danube (1986), un essai-fleuve où il parcourt le Danube de sa source allemande (en Forêt Noire à la mer Noire, en traversant l'europe centrale, et de Microcosmes (1997), portrait de quelques lieux dispersés dans neuf villes européennes différentes. Magris a reçu plusieurs prix prestigieux couronnant son œuvre, comme le prix Erasme en 2001, le prix Prince des Asturies en 2004, qui entend récompenser en lui «la meilleure tradition humaniste et [...] l'image plurielle de la littérature européenne du début du XXIe siècle ; [...] le désir de l'unité européenne dans sa diversité historique», et le Prix européen de l'essai Charles Veillon en L extrait suivant est la fin d un monologue théâtrale qui donne la parole à Eurydice. Voilà donc pourquoi, Monsieur le Président. Non ce n est pas comme on l a dit, qu il s est retourné par excès d amour, incapable de patience et d attente, et donc par défaut d amour. Et non plus parce que, si j étais rentré avec lui, chez lui, il n aurait plus pu chanter ces chansons mélodieuses et si émouvantes qui disaient la douleur de ma perte et de toute perte et qui avaient fait le tour du monde, diffusées par les juke-box et ensuite par les C.D., que tout le monde aimait, que tout le monde ne continuerait à aimer que s il les chantait encore et s il en chantait d autres du même genre, le déchirement de mon absence, le vent qui faisait vibrer les cordes de sa lyre, qui le faisait poète seulement s il était sans moi à cause de la douleur d être sans moi. Je connais ce racontar stupide. Non, Monsieur le Président, ce n est pas pour ce motif indigne et banal qu il s est retourné et m a perdue. C est une calomnie de confrères envieux qui veulent le dépeindre comme un Narcisse égoïste pour lui faire prendre la faveur du public, ce sont peut-être d ailleurs les mêmes qui ont répandu aussi ces bruits sur ces beaux jeunes gens avec lesquels il se serait consolé de mon absence, à la grande fureur de ses admiratrices en adoration, qui auraient bien été capables de lui arracher les yeux. Non, Monsieur le Président. C est à cause de moi. Lui, il voulait savoir, et moi, je l en ai empêché. Dieu sait ce qu il m en a coûté. Oui, c est vrai, j étais fatiguée et désormais je m étais habituée, presque attachée à la Maison et à ses rythmes. Mais j aurais tellement aimé sortir quelque temps, - juste quelque temps, nous le savions tous les deux Ŕ dans cette lumière d été, au moins pour un été, un été sur cette petite île où lui et moi Même seule, même sans lui, j aurais été heureuse d aller me promener là-bas. Mais je l aurais détruit, en sortant avec lui et en répondant à ses inévitables questions. Moi, le détruire? Plutôt me faire mordre par un serpent cent fois plus venimeux que cette banale infection. Oui, plutôt. Vous comprendrez donc, Monsieur le Président, pourquoi, alors que nous étions désormais tout près des portes, je l ai appelé d une voix forte et assurée, la voix que j avais dans ma jeunesse de l autre côté, et lui Ŕ je savais qu il ne résisterait pas Ŕ il s est retourné, tandis que moi je me sentais aspirée en arrière, légère, de plus en plus légère, figurine en papier dans le vent, ombre qui s allonge se retire et se confond avec les autres ombres du soir, et lui il me regardait, pétrifié mais solide et sûr, et moi je disparaissais à sa vue, heureuse parce que je le voyais retourner déchiré mais fort vers la vie, ignorant du néant, capable encore de redevenir serein, peut-être même heureux. Et maintenant, en effet, chez lui, chez nous, il dort tranquillement. Un peu fatigué, bien sûr, mais Claudio MAGRIS, Vous comprendrez donc,