REVUE FRANÇAISE PHILIPPE JACCOTTET. L'Esprit de Dédale

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3 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE PHILIPPE JACCOTTET L'Esprit de Dédale Jacques Borel un lointain descendant du Dostoïevski des Notes d'un souterrain, le vrai «De Profundis» des temps modernes; parent, en cela, et du Des Forêts du Bavard, et de Michel Leiris. Bourreau de lui-même, toujours, ou presque, blessé, douloureux, distordu; néanmoins extraordinairement attentif aux choses, aux êtres comme, dans son registre critique, aux œuvres, surtout à celles qui l'aident à ne pas succomber. Devant le style de plus en plus complexe de ses livres, tout en emboîtements, tours et détours, parenthèses, des métaphores viennent à l'esprit, qu'il ne faut pas écarter sous prétexte qu'elles sauteraient aux yeux; et d'abord, évidemment, le labyrinthe. Il s'y engage, et c'est le vaste labyrinthe de la mémoire, comme pour y chercher la clé (Leiris disait la règle du jeu) de sa vie; mais, lui aussi, c'est un monstre menaçant qu'il y rencontre, fasciné et le fortifiant par cette fascination même, c'est une masse de nuit, c'est, maltraitée, égarée, sa mère victime d'un destin cruel, ou c'est luimême en mort futur, ou encore ces Érinnyes qu'il finit par voir surgir d'une peinture de Bacon passionnément, admirablement déchiffrée.

4 La Nouvelle Revue Française Le fil d'ariane qui le désenchevêtrerait enfin de ses scrupules, de ses retours sur lui-même, de ses cauchemars, où le trouver? Le trouvet-on jamais? Peut-il être autre chose qu'un leurre? Ce labyrinthe, dont il est en même temps le prisonnier anxieux et le maniaque constructeur, ressemble aussi au terrier de Kafka au fond duquel la bête effrayée essaie de se retrancher pour éviter les coups de l'obscur ennemi; non sans courir le risque d'y périr avant même de l'avoir affronté, étouffée par trop de précautions défensives couloirs dérobés, murs aveugles, angles morts. Je me suis rappelé aussi, lisant Borel, l'«inextricable filet» dont Clytemnestre, dans l'agamemnon traduit par Claudel, se vante d'avoir enveloppé, «comme un pêcheur de poissons», son époux, avant que la hache ne l'achève. Mais c'est lui-même qui s'y prend. Toutes ces métaphores qu'évoque le style de Jacques Borel signifient en effet pour lui un risque, terrible, d'égarement, d'étouffement, d'étranglement; et cela, non pas sur le plan de la littérature, mais dans le vif de sa vie; c'est bien cette gravité de l'enjeu qui assure leur charge d'émotion et leur résonance aux trois grands livres des années soixante, l'adoration, le Retour et la Dépossession. Mais pour nous qui les lisons, sinon pour Borel lui-même, ils ont une autre dimension, plus rayonnante conme il en va de toute œuvre accomplie, serait-elle l'amer produit d'une expérience presque invivable et d'un sentiment récurrent d'échec tout ce que Jacques Borel a patiemment, maniaquement recueilli d'images qui ont été, qui sont encore sans doute pour lui autant d'armes contre la «dépossession» définitive, tous ces moments de sa vie sauvés pour nous grâce à une capacité presque «démentielle» de mémoire, et dont il est finalement, de façon souveraine, et quoi qu'il en ait, le musicien; musicien déchiré, boiteux, presque désespéré; musicien tout de même. Je ne dis pas que l'on ne puisse, de temps en temps, s'impatienter de ses détours et de ses plaintes. Mais sans qu'il nous laisse jamais oublier que les uns et les autres ont de profondes raisons.

5 L'Esprit de Dédale Inutile de revenir sur ce que j'ai écrit, alors, de chacun de ces trois livres; si l'on veut bien se souvenir qu'avec eux, il a peint les trois volets d'une extraordinaire «Passion». Pour sortir, ou ne serait-ce que s'imaginer qu'on peut sortir, de ce labyrinthe, le fil d'ariane n'est pas la poésie; mais la possibilité d'écrire de la poésie (digne de ce nom) signifie que l'on détient, ou que l'on tient, que l'on a tenu par instants quelque chose comme ce fil; qui relie à de la lumière. Jacques Borel a pu sembler m'envier ici ou là des pas plus aisés, plus légers, que les siens. Moi aussi, pourtant, la face obscure de la vie, la vieille Méduse a failli me réduire au silence; elle peut encore le faire, à tout moment, avant que quelqu'un d'autre ne s'en charge. Je me dis que si je ne lui ai pas encore succombé, si je ne suis pas resté non plus captif du labyrinthe, ce doit être seulement pour m'être toujours tenu, prudemment, plus loin des autres que Borel; m'exposant ainsi à la même critique qu'il m'est arrivé de faire, imprudemment, à Saint- John Perse, à propos de ce cheval dont la sueur n'est à ses yeux qu'un éclat de plus pour peu qu'on le regarde, ai-je insinué un jour, d'assez loin ou d'assez haut. Jacques Borel, pour qui la poésie comme traductrice d'une lumière reste l'objet de la nostalgie la plus intense, a récemment consenti à publier les quelques poèmes qu'il lui est arrivé d'écrire, en marge de son œuvre autobiographique c'est Sur les murs du temps. Tous ces poèmes sont assez émouvants et purs pour qu'on le loue de les avoir réunis. Mais, dans la mesure même où ils apparaissent d'une beauté discrète et limpide, parente de celle de Verlaine ou de Thomas, ou d'une calme ampleur qui rappelle une autre de ses grandes admirations Claudel, ils sont des moments arrachés à l'obscurité du terrier et donc quelque peu extérieurs à ces dédales où il est, hélas, absolument lui-même. A moins que, repris par ses hantises mais les transcendant enfin, il ne rapproche avec une douloureuse violence les figures de la Mère et de la Pierreuse pour composer, avec les quelques textes de «l'impasse», une étrange et poignante Pietà. Ou à moins que, repris par ses détours, il n'en tire cette fois un

6 La Nouvelle Revue Française réseau dont ce n'est plus la mort qui l'attend, noire araignée, au centre, ni la nuit, mais plus qu'inattendue, inespérée, «une éternelle seconde» d'été, nouée par les mains tendres de l'amour. C'est, dans Commémorations, les deux textes de «la Collection» qui couronnent cet ensemble, à partir d'une fascination pour une boîte de papillons dont il songeait à parler depuis longtemps, comme l'atteste un passage d'un voyage ordinaire en Le contrepoint serré des associations, dans ces deux proses qui sont, au fond, des poèmes, au lieu de conduire une fois de plus au silence, de s'abîmer comme des pages mortes dans «l'humus de l'absence», ainsi qu'il le fait d'abord, se renverse, dans le second texte, comme certains thèmes de fugue chez Bach ou dans l'op. 110 de Beethoven, pour déboucher, cette fois-ci au moins, hors du labyrinthe, dans le plein jour; mais c'est aussi, comment s'en étonner, qu'une Ariane fidèle était là pour le permettre. Tout au début de ses longues années de claustration, Hôlderlin a dédié à son gardien, le menuisier Zimmer, un poème qui s'achève par ce vers De Dédale et de la forêt tu as l'esprit. Comme on voudrait que le labyrinthe ne fût plus, pour Jacques Borel, un beau jour, que celui d'une forêt! PHILIPPE JACCOTTET

7 PIERRE SILVAIN J.B. ou l'ami inconnu Le sec, l'humide Je ne sais plus à quoi, dans une lettre ancienne, du 5 août 1970, il faisait allusion «Vous m'effrayez ne soyez pas trop désertique» De tout temps nous avons beaucoup disputé de nos conceptions respectives de l'écriture. Je nous revois, redescendant à travers les futaies le chemin bordé par places de hêtres séculaires qui nous ramenait des hauteurs de la vallée de Chevreuse vers le village où il avait choisi de vivre désormais. Une fois encore, je plaidais pour une littérature nettoyée de ses ornements rhétoriques, se défiant du bouillonnement, de l'effusion, de l'inflation du langage et tirant le plus grand profit de son «minimalisme» même. Et sans doute la conviction que je mettais dans ma défense du «sec» l'avait-elle marqué pour longtemps, peut-être aussi un peu abasourdi sur le moment, puisque je retrouve, dans une lettre de 1977 «Voulez-vous dire que vous vous acharnez toujours à juguler l'émotion ce que, je présume, vous appelleriez l'" humide "?» Plus tard encore, en 1983, il évoque notre «querelle du sec et de l'humide». Mais, surtout, je pouvais lire dans sa Petite histoire de mes rêves, ceci «Le doute, l'entrave, les stériles étendues désertiques dans les profondeurs desquelles bouge peut-être toute une obscure germination à quoi je n'ai pas accès. je veux bien croire que j'en ai besoin que je n'écrirais pas, sans cette mortelle angoisse, ce que j'écris.» Alors je découvrais que, sous les airs d'ironie ou de franche plaisanterie avec lesquels il lui arrivait parfois de me provoquer sur ce sujet, persistait en lui une zone terriblement névralgique que j'avais touchée, dans le chemin des

8 La Nouvelle Revue Française MARCEL PROUST Lettres à Lucien Daudet RAYMOND PRUNIER Fenêtres LIONEL RAY Le Temps des villes, d'adonis Échancré, de J. Dupin Le Voleur de poèmes, de CI. Roy Aujourd'hui de nouveau, de J.-L. Steinmetz HENRI RAYNAL La Vie promise, de G. Goffette Images de l'univers, de R. Caillois et J. Bazaine JACQUES RÉDA Ad lib Le «Swingd'une «écriture(jacques Borel) JEAN ROUDAUT Pourquoi je chante faux Capricieuse Diane, de N.Devaulx Le Don des morts, de D.Sallenave Un voyage peu ordinaire (Jacques Borel) YVES ROULLIÈRE La Musique tacite Le Fleuve en croix PAUL DE ROUX TirouJfet Visites à Simon Vouet Soldats et autres récits, de G. Ortlieb PHILIPPE DE SAINT CHERON Entretien avec Edmond Jabès