La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique et social coordonné: une analyse cliométrique

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1 Philippe Jourdon La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique et social coordonné: une analyse cliométrique Tome II : Donnees empiriques sur la periode : histoires economique & monetaire de l Europe ENTELEQUIA revista interdisciplinar

2 Philippe Jourdon La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique et social coordonné: une analyse cliométrique Tome I : Donnees empiriques sur la periode : histoires economique & monetaire de l Europe 2010

3 La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique et social coordonné : une analyse cliométrique Tome II : «Donnees empiriques sur la periode : histoires economique & monetaire de l Europe» par Philippe Jourdon. These de Doctorat de 3ème Cycle sous la direction de Monsieur Claude Diebolt Premier édition, Mars 2010 ISBN: PENDANT Publié par: Entelequia. Revista Interdisciplinar (grupo Eumed net) Tome I disponible à Tome II disponible à Tome III disponible à Tome IV disponible à fait avec OpenOffice.org

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6 La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique et social coordonné : une analyse cliométrique TOME II DONNEES EMPIRIQUES SUR LA PERIODE : HISTOIRES ECONOMIQUE & MONETAIRE DE L EUROPE PHILIPPE JOURDON, THESE DE DOCTORAT DE 3 ème CYCLE SOUS LA DIRECTION DE MONSIEUR CLAUDE DIEBOLT La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 569

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10 La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique et social coordonné : une analyse cliométrique TOME II INTRODUCTION PHILIPPE JOURDON, THESE DE DOCTORAT DE 3 ème CYCLE SOUS LA DIRECTION DE MONSIEUR CLAUDE DIEBOLT La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 573

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14 Au terme du tome I sur les auteurs, nous pouvons légitimement nous interroger sur le fait de savoir si, en étudiant l histoire, d abord économique, puis spécifiquement monétaire, de l Europe depuis 1800, nous aurions une confirmation de ce que les auteurs nous ont appris, des contradictions partielles, ou encore de nouvelles découvertes. Nous n avons pas remis en cause la théorie de KONDRATIEFF, puisque fondamentalement, c est d elle que nous avons choisi de partir. Nous en considérons dès lors les preuves comme fermement établies Néanmoins, compte tenu de la différence de nature entre les quatre explications principales retenues pour expliquer l existence, constatée par KONDRATIEFF, de mouvements longs des prix puis de la production : mouvements de découvertes de mines d or et de métaux précieux, guerres et révolutions, innovations, mouvements démographiques nous considérons que cette théorie ne se suffit pas vraiment à elle-même en l état actuel des connaissances, mais qu elle requière pour être de quelque utilité dans la suite de tout raisonnement économique soucieux d intégrer la théorie des cycles longs, quelque(s) raisonnement(s) déductif(s) qui lui donne(nt) sa pleine dimension scientifique, dès lors à la fois inductive et déductive. Nous avons toujours buté sur le fait que la théorie en elle-même porte une sorte de «nuée psychanalytique» dans son sillage. Car, rapprocher ensemble des phénomènes aussi disparates que l or et la démographie, ou encore que la guerre et l innovation, repose, si on ne trouve pas quelque explication générale relative à une théorie des systèmes, et s appuyant aussi sur l étude de l esprit humain, sur une violence paraissant être faite à la raison Les lecteurs qui en douteraient sont priés de se reporter aux œuvres de KONDRATIEFF elles-mêmes Pour répondre aux sceptiques au sujet de la théorie des cycles de KONDRATIEFF, nous pouvons assurer que nous avons nous-mêmes butés sur le fait que nous ne voyions pas l intérêt de cette théorie, dès lors qu on ne pouvait s exprimer sur des cycles longs de l histoire, puisque celle-ci est fréquemment interrompue par des guerres C est un peu le reproche que SCHUMPETER lui-même établissait à l encontre de KONDRATIEFF, en disant que les guerres n ont rien à voir avec les innovations. Cependant, KONDRATIEFF s est contenté d établir des faits, un peu comme COPERNIC dans le domaine physique établissant que la terre était ronde. Beaucoup de gens, soi disants «instruits», refusèrent pendant des siècles de croire à cette affirmation, à l époque considérée comme hérétique, aujourd hui tombée dans le sens commun Dès lors que nous avons su que des historiens n ayant pas maille à partir avec la théorie des cycles de KONDRATIEFF, tel par exemple DUROSELLE, considèrent que et ne sont pas deux guerres séparées, mais les deux extrémités d une «guerre civile Européenne», on retrouve la cohérence de la théorie des cycles longs, non dans le cadre d une histoire nationale mais dans le cadre de l histoire d Europe, probablement moins arbitraire car à l évidence moins particulariste. On peut se douter alors, que si on a le courage d affronter intellectuellement l histoire, il faut absolument une théorie liant guerres, c est-à-dire périodes qualifiées généralement d exceptionnelles de l histoire, et périodes elles-mêmes qualifiées de normales de l histoire ou périodes de paix c est-à-dire que si on passe cette fois-ci de l histoire des faits à l histoire de l évolution de l esprit humain, on pourrait avoir une théorie liant les périodes plus ou La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 577

15 Dès lors, nous avons choisi de soumettre la théorie à une sorte de vérification «littéraire», à travers l examen d écrits de divers auteurs, historiens, économistes, politologues, sociologues, dont les travaux auront pu paraître des corroborations assez évidentes de cette théorie, ou même d autres auteurs spécialisés dans la théorie elle-même. Cependant, une théorie comprenant quatre «pôles» ne peut être facilement vérifiée ou corroborée, car comme nous l avons indiqué, il y a forcément des interactions entre quatre «pôles» de natures différentes. Or, si nous voulons une théorie déductive du phénomène, il nous faut adopter une théorie générale de ces interactions En pratique, il est plus simple de partir d une des C 2 = (4! 2!) / (2!) possibles entre deux axes 4 seulement, en supposant que cela oriente les autres interactions qui peuvent se produire entre les autres axes. Peut-être est-ce que l état de ces interactions particulières nous met sur la voie d un sens de l histoire particulier, ou d une direction possible, ce qui serait probablement intéressant à explorer dans le cadre de la science de l histoire. Mais il n y a pas que la difficulté d avoir à sélectionner deux axes parmi les quatre, qualifiés de principaux, (et considérer donc les deux autres comme intéressants aussi mais d un intérêt secondaire), ces deux axes là en tout état de cause ne dépendant que de l examen des faits. Or, il faut aussi tenir compte de la façon dont nous regardons ces faits, donc de nos idées à propos des faits. On passe de la sphère que l on peut qualifier de «réelle» au sens large, à une sphère que nous qualifions ici en tout et pour tout de «symbolique». Nos croyances, et non pas seulement nos préférences, interviennent dans la façon dont nous regardons l histoire, parfois même dans la façon de considérer l impossibilité de tenir des commentaires d une certaine nature sur cette histoire, commentaires qui dès lors seront considérés a priori comme non scientifiques. Parce que l histoire est un phénomène complexe. Toute théorie scientifique déductive, ou même une théorie philosophique et pourquoi pas métaphysique, également déductive, ne pourra être qualifiée de «scientifique» ne serait-ce qu à la marge, et servir à la moins inconscientes et celles pleinement conscientes. Ou, si l on veut bien encore nous suivre dans notre déduction, les périodes dans lesquelles l homme s autorise à détruire ce qu il avait lui-même construit, et qui pendant l essentiel de l histoire humaine ne faisaient pourtant même pas l objet de procès, mais d une volonté d oublier - c est pourquoi nous les qualifions ici de périodes en partie inconscientes -, et les périodes normales, qui ne nous posèrent en principe pas de tels problèmes. Les conséquences de telles prémices sont indénombrables. La théorie des cycles longs de KONDRATIEFF en est une base d interprétation magistrale : elle ne demande qu à être renforcée par des tests, qui lui donneront aux yeux du monde son caractère pleinement «scientifique», et non celui «pré scientifique» qu elle revêt aux yeux des monétaristes Américains et de leurs affidés Mais avant ces tests, il faut aussi une théorie déductive La théorie de SCHUMPETER sur le rôle de l innovation en est une, possible. Elle peut sembler ne pas aborder, parmi les quatre éléments, différents éléments «tabous». La validité n est peut-être assurée que pour un temps et un lieu précis, par exemple l histoire Occidentale du vingtième siècle voire aussi du dix-neuvième siècle. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 578

16 construction d outils technologiques permettant à l homme de pouvoir exploiter son environnement, à l aide des connaissances de codes entre techniques et de la maîtrise élémentaire d autres techniques plus simples combinées dans la nouvelle technologie, facilement appropriables, en faisant l effort de les apprendre que dans le cadre d une période donnée en un lieu donné, cadre supposé relativement homogène. En d autres époques, en d autres lieux, une telle technologie pourra paraître ésotérique, car on ne percevra pas le lien entre les éléments. C est dans le cadre de notre époque, et plus particulièrement dans le cadre du vingt-etunième siècle fortement influencé par l histoire et par les valeurs Européennes, que nous voulons nous placer, et communiquer un peu de valeur humaine et scientifique! Il faut une acceptation sur la nature des rationalités engagées, et sur le fait qu il s agisse bien d un type de rationalité, que l on peut pleinement apprécier la valeur et l utilité d une théorie qui se veut déductive voire même scientifique. Notre référence dans ce domaine est la théorie de HABERMAS sur les différentes formes de rationalité(s), et les différents types de sciences qui en découlent : - sciences de l esprit ou «sciences critiques» : psychologie, psychanalyse, sociologie ; - sciences de l histoire ou «sciences à finalité pratique», qui procèdent par interaction ; - sciences naturelles, «sciences à finalité technique et à rationalité instrumentale» ; - (sciences de la quotidienneté ; & - sciences de la communication), ne figurent pas en tant que telles dans la classification des sciences faite par HABERMAS, mais en constituent en quelque sorte un prolongement dans le cadre d une «éthique de la communication». C est à la fois un malaise et une exigence, que nous partageons. Cette segmentation est orientée dans la direction d un «monde» (c est-àdire un espace humain, à la fois physique et mental, créé par l homme et pour l homme) où la quotidienneté émerge fortement. D une part, pour HABERMAS, la communication sous sa forme particulière de publicité, a été l aune privilégiée pour la classe bourgeoise, afin de se faire valoir socialement au cours des temps modernes. Et, en même temps, la valeur très importante donnée à la communication comme forme de lien social et même de rationalité, à notre époque, interroge très fortement celle-ci et le sens qu elle revêtira dans l histoire. C est dans un cadre général de communication, que le phénomène de monétarisation prend tout son sens, et que l on pourrait chercher à l expliquer. Mais, néanmoins, nous n oublions pas que nous ne proposons qu une théorie possible de la monétarisation, et qu il peut y en avoir d autres. Notre théorie se veut scientifique, mais elle aura peut-être besoin d être complétée par d autres apports afin de trouver toute sa portée, ceci dans le cadre d une société et d une économie en évolutions rapides. Dès lors, si la théorie de la monétarisation avait vocation à La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 579

17 s insérer dans une théorie générale de la communication, où elle aurait un sens à la fois scientifique mais aussi juridique (C est-à-dire qu elle servirait de base reconnue juridiquement, dans la société, pour faire valoir son droit, pour s opposer à des adversaires ou à des concurrents ; ainsi sont souvent utilisés les résultats «scientifiques» dans les sciences humaines, sociales et économiques.), reconnaissons qu avant d en arriver là, nous trouvons dans la source même de la théorie, et non dans sa destination, de nombreux obstacles qui pourraient nous décourager d avancer plus avant dans la voie que nous nous sommes pourtant fixée. En clair, une théorie des cycles longs économiques, politiques ou sociaux, ou même pour être plus précis en ce qui nous concerne, des cycles longs monétaires, doit-elle recourir au vocabulaire et aux termes, aux signalements de recherche sur la méthode ou sur l objet, au type de rationalité retenus dans : - les sciences de l esprit? - les sciences de l histoire? - ou les sciences naturelles? Cela apparaît comme discutable. Et cela ne veut pas dire que notre domaine d étude ne soit pas scientifique Arrivés à ce point de notre introspection et de notre examen de notre environnement à l aune du critère «existence de cycles longs», nous pouvons affirmer que notre 1298 Nous rappelons ici que nous considérons comme scientifique un domaine qui peut et doit être abordé : à la fois par des observations empiriques nombreuses convergentes vers des lois générales ; une théorie déductive ou un ensemble de théories déductives formant un «tout» globalement cohérent et ordonnant ces faits empiriques, contribuant à les «construire» et à leur donner un intérêt scientifique ; des tests aussi nombreux que possible, à l aide des méthodes notamment statistiques adéquates les plus modernes, permettant de progresser sur l objet comme sur la méthode, de façon à confirmer toujours plus la pleine validité scientifique de l ensemble «théorie + recueil des faits observés». Il pourrait apparaître, toujours en suivant notre raisonnement, que notre ambition est de présenter une théorie qui soit «inspirée des sciences naturelles» par son caractère inductif, partant des faits, et «inspirée des sciences de l esprit» par son caractère déductif travaillant sur des concepts et en forgeant de nouveaux. Mais le cœur de la pratique liée à cette théorie permettant de forger les tests futurs de cette théorie, est qu elle travaille sur des interactions, à la fois entre faits (ce qui renverrait toujours, selon nous, à son caractère inductif) d un côté, et entre concepts ou représentations (ce qui renverrait, pour poursuivre dans notre raisonnement, à son caractère déductif) de l autre côté. Et elle crée entre les deux des structures, qui procèdent de la juxtaposition de faits et d idées, et peuvent donner une nouvelle perspective à l histoire. Ce côté scientifique est sans doute discutable. Nous pensons que la théorie des cycles longs apporte une nouvelle épistémologie aux sciences économiques, politiques, humaines et sociales. Mais il y a aussi l aspect pédagogique et technologique de notre théorie, aussi un versant exploitable : dans ce cadre, elle a selon nous une valeur certaine si elle permet de communiquer plus efficacement. Son caractère scientifique serait au surplus confirmé par sa «pratique technologique», si par là elle arrive à donner un sens quotidien plus important aux théories économiques, politiques, sociales en usage : passant par le filtre de l interprétation de notre approche par les cycles longs. Notre théorie scientifique, dont le domaine est au final contestable entre science économique ou politico-économico-sociale d un côté (conception de l économie en partie inspirée des sciences dures), psychanalytique de l autre côté, et historique au milieu, s appuierait volontiers sur un socle philosophique de type habermassien. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 580

18 approche et notre théorie est «aussi scientifique» que les approches et les théories qui l ont précédé au sujet des cycles longs. Et nous donnerons notre verdict définitif à ce sujet au cours de la conclusion de la thèse. Cependant, nous nous devons de signaler une difficulté particulière : la théorie est aussi scientifique que celles qui ont précédé, et nous pouvons avancer des faits historiques concrets qui vont dans le sens de notre analyse et de nos recommandations, jusqu aux années soixante-dix. Mais, arrivés à ces années soixante-dix, l examen des faits et des idées se mêlent énormément, jusqu à ce qu il soit de plus en plus difficile de séparer ces deux natures. La théorie devient alors fatalement subjective, même si il y aura bien des moyens pour une personne extérieure de décider de son caractère scientifique ou non Dès lors, nous avons tenté un pari osé : aller jusqu au bout de notre démarche «subjective» qui procède largement de notre démarche scientifique de témoin «engagé et distancié» vis-à-vis de son époque, pour reprendre la formule d ELIAS, afin d en épuiser précisément les facettes, et d arriver plus sûrement, in extremis, à une étude de type totalement scientifique (sans le moindre doute possible à ce sujet). Ces remarques générales ne sont pas fortuites : elles proviennent du fait que les changements de structure de l économie monde, dans un sens visant par certains aspects une dimension assurantielle plus poussée (réformes sociales, réformes institutionnelles monétaires lors des périodes longues dépressives, qu ont bien mis en évidence les auteurs que nous avons cités), mais par d autres aspects, dialectiques par rapport à ceux précédents, repoussant les effets assurantiels à cause des efforts de domination inhérents à l économie-monde font que la pensée sur le système doit être reconduite en redéfinissant et décrivant le système à chaque cycle long (et peut-être en particulier à l occasion de chaque phase dépressive du cycle long, car on dispose alors de plus de temps pour cela). Et dans une telle réflexion, faits et idées se mélangent fatalement, alors pourtant que les premiers devront être analysés en utilisant d abord les méthodes empruntées aux sciences historiques voire naturelles, et les secondes celles issues des sciences de l esprit, avant d en arriver à la synthèse finale, volontairement située en cliométrie. Allant jusqu au bout de notre approche, qualifiée par nous de «subjective» 1300 mais dont le caractère de subjectivité est fortement réduit par le fait que, à l ère de la communication, notre thèse sera en effet fortement critiquée et contredite, et que l on saura vite si elle est comprise, quels sont les éventuel(le)s malentendus ou différences de méthodes qui justifieraient de ne pas parvenir aux mêmes résultats, enfin 1299 Enquêtes d opinion, corroboration avec d autres témoignages, etc Elle provient d une vision personnelle que nous souhaiterions soumettre à la discussion et à l échange. Elle s appuie néanmoins sur de très nombreux éléments scientifiques. Nous croyons donc que, munis d une telle «configuration», nous sommes en mesure de faire avancer le débat scientifique à ce sujet. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 581

19 si on peut trouver des faits certains permettant de la réfuter en partie ou en totalité, ou si au contraire elle peut servir de base ou de relais, à une action ou une réflexion future nous effectuons une sorte de démarche «à rebours». Partant de notre théorie pour le moment non dite ce sera l objet du Tome III de la divulguer nous décrivons des faits qui ne sont pas des faits «immédiats» - tel mariage, tel couronnement, telle guerre -, mais des faits structurels qui sont par nature très difficilement séparables des idées auxquelles les humains s accrochent pour faire évoluer la société et pouvoir évoluer eux-mêmes. «Mieux» même, les faits structurels retenus sont de nature à nous orienter vers une certaine définition de la monnaie, qui ne trouvera sa pleine et entière signification qu avec les structures actuelles, à notre époque, en clair pour la période privilégie Les faits en question concernent la souveraineté monétaire, institutionnellement reconnue, ou s exprimant par la force des choses dans le jeu des relations internationales, des nouveaux concepts à ce sujet qui ont permis de faire évoluer les formes de la monnaie, mais aussi de construire notre rapport au temps 1301, et à la mémoire ou encore à la violence, car plus celle-ci s exprime, plus cela pourrait avoir tendance à nous inciter de ne pas nous souvenir Derrière les concepts que nous utilisons pour mettre en avant notre «théorie des ensembles» - sphère réelle, sphère monétaire, sphère symbolique dont l agencement permet de construire le type de rationalité qui est celle de l homo monetarius vivant à cette époque -, il peut y avoir une dimension épistémologique. Dans notre approche historique, nous choisissons d insister sur le «réel» afin d en déduire le «monétaire», en laissant prudemment de côté le «symbolique» en attendant d exposer une théorie plus générale, plus complète, plus abstraite, de l histoire et des cycles longs monétaires La monnaie et la sphère monétaire constitue(nt) un outil d appropriation du réel dans un premier temps, un moyen dans un second temps de lui donner une expression qui se réfère à des valeurs à atteindre dans le futur, non encore atteintes, «symboliques» au plein sens du terme. Dès lors, nous pouvons annoncer deux choses : - Concernant l Histoire Economique de l Europe, elle montrera le long des cycles longs dont l existence a été prouvée et attestée par KONDRATIEFF jusqu en 1940 et pour les décennies suivantes par d autres auteurs, que l on voit très bien s exprimer, dans le déroulement des faits économiques depuis 1800, une prise de recul, un souffle qu il s agit d assurer en créant des formes juridiques et institutionnelles servant à l échange, et que l on appelle «monnaie» Par exemple, à notre époque, l «indépendance de la Banque Centrale» ; mais aussi, à l époque de l or, l idée d «étalon» des échanges Ou du moins d adopter une mémoire plus sélective Ce sera en effet plutôt l objet du Tome III, ce n est pas d ores et déjà celui du Tome II. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 582

20 On observe ainsi aussi le développement de ces différentes formes, qui confirment bien le travail des auteurs précédents, mais sur lesquelles nous pouvons dire de nouvelles choses en partant de la période la plus récente ; - Concernant l Histoire Monétaire de l Europe, nous montrons la continuité de cette Histoire, et nous avons une certaine tendance à privilégier les faits structurels allant dans ce sens. C est-à-dire que systématiquement, nous avons essayé de nous mettre à la place des autorités monétaires, pour expliquer les choix et les enjeux auxquels elles étaient confrontées le dit et le non-dit à ce sujet, notamment pour la dernière période actuelle -. Cet effort était nécessaire, du moment que nous croyons, que l Europe doit en passer par là afin, non seulement de créer, mais aussi de diffuser sa monnaie unique Des faits anthropologiques profonds, propres à l Europe et à son histoire, justifient que l on en arrive là. Notre tentative se veut une synthèse pédagogique et un essai d explication à ce sujet Partant d une Histoire Economique qui illustre le processus de monétarisation à partir de la base, comme une sorte d «orthographe historique», l Histoire Monétaire de l Europe est au contraire une sorte de «grammaire des cycles longs», qui nous amènera vers une théorie déductive pour finir. A travers l examen de ces faits structurels, on continue de privilégier l axe de discussion dialectique : guerres (et forces de coercition) contre monnaie (et quasi monnaies) contribuant à la rationalisation du domaine social. Notre problématique reste : «se peut-il que de 1300 à 1800, les cycles longs de type KONDRATIEFF en Europe, étaient des cycles de guerre et de paix, et qu ils sont devenus depuis 1800 des cycles de démocratisation, grâce à l évolution des formes sociales de la monnaie?». Le Tome II permet de montrer que c est relativement probable, mais ce ne sera pas encore certain, compte tenu des dimensions fortement subjectives concernant l appréciation de la dernière période, la seule pouvant permettre pourtant d approcher le Système Mondial au plus près possible de son état d achèvement définitif. A l image des cycles longs, nous luttons nous-mêmes contre le vent à la recherche de quelque signification bien établie. Celles-ci heurteront nécessairement le sens commun A l ère actuelle, les phénomènes peuvent connaître un succès, ou au contraire un échec plus rapide, en fonction du retentissement qu ils peuvent recueillir dans l opinion, puissamment aidés par la médiatisation moderne et post moderne Certaines «Histoire Monétaire de l Europe» sont donc plus détaillées sur les faits, et en particulier sur les faits événementiels. Ainsi de J-P. PATAT, «Histoire de l Europe monétaire», Repères Editions la Découverte, Nous avons au contraire choisi de montrer à quoi nous en arrivons aujourd hui en remontant plus loin que 1945, jusqu en Ce découpage est nécessaire pour une telle approche par les cycles longs. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 583

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23 La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique et social coordonné : une analyse cliométrique TOME II DONNEES EMPIRIQUES SUR LA PERIODE : HISTOIRE ECONOMIQUE DE L EUROPE L EVOLUTION DE L ECONOMIE REELLE EUROPEENNE DE 1800 A 2007 PRODUCTION ET CROISSANCE PHILIPPE JOURDON, THESE DE DOCTORAT DE 3 ème CYCLE SOUS LA DIRECTION DE MONSIEUR CLAUDE DIEBOLT La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 587

24 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 588

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27 : I.1) DE 1800 A 1810 : PERIODE EXPANSIVE : A) LES INVENTIONS ET LES REVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES : Autour de 1800, c est la première révolution industrielle, dont le processus et les effets sont décrits par A. SMITH dans son ouvrage sur la richesse des nations Cette révolution industrielle s appuie notamment sur la découverte de la machine à vapeur. B) LES STRATEGIES NATIONALES. LA STRATEGIE ANGLAISE, LIBRE-ECHANGISTE. LA STRATEGIE FRANCAISE, PROTECTIONNISTE. LUTTE POUR L HEGEMONIE ECONOMIQUE ENTRE ANGLETERRE ET FRANCE : Pendant vingt ans prend place entre la France et l Angleterre une lutte pour l hégémonie tant européenne que mondiale, ce qui n est pas sans créer quelque ambiguïté dont les européens pourraient profiter, en tout état de cause, si ce n était l existence d une nouvelle nation : les Etats- Unis d Amérique. Il s agit pour chaque belligérant européen de l emporter en affaiblissant l économie de son adversaire : littéralement, «sa capacité à réduire son environnement les autres pays pour le dominer». Il s agit donc bien aussi de faire triompher une conception de l économie : libre-échangiste pour l Angleterre, protectionniste et autoritaire pour la France. La conception anglaise, sur le plan des fins, est plus coopérative, mais c est contrebalancé sur le plan des moyens, par nombre de conditions. Cette voie est alors nécessairement ambiguë. Mais l ambiguïté apparaît peu. En effet, cette voie permet d éviter la guerre. Compte tenu des conditions, elle oblige l adversaire la France à s y abaisser à la guerre -! La paix d Amiens (mars 1802), signe un compromis entre les deux pays, mais c est un armistice juridique car les voies empruntées continuent d être différentes. La France prend à l égard de l Angleterre des mesures protectionnistes (tarifs douaniers), ce qui agace cette dernière A. SMITH, «Recherche sur la nature et les causes de l origine de la richesse des nations», (1776), W. Strahan and T. editors, Cadell, Londres. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 591

28 En 1806, Napoléon décide le blocus continental pour bloquer l accès de l Angleterre au continent et même avec ses colonies. En 1807, Napoléon va plus loin : il envahit le Portugal, qui est le client privilégié de l Angleterre. Napoléon peut alors librement imposer une économie de guerre à l Europe : il continue de protéger la France, tout en appliquant un tarif prohibitif aux échanges à l ensemble du territoire européen. Les deux conceptions s affrontent clairement : ouverture ou guerre, sauf que l Angleterre est physiquement «fermée» par la mer. Ce sont deux choix. C) TENDANCES ECONOMIQUES A LONG TERME. TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET DE SALAIRES. CONSTITUTION DES CIRCUITS. RELATIONS ENTRE ECONOMIE ET DEMOGRAPHIE : L Angleterre réglemente le travail des enfants en En avance économiquement (industrialisation), elle se montre alors aussi en avance socialement, ce qui lui donne une «autorité juridique» sur les autres pays d Europe. D) TENDANCES INSTITUTIONNELLES : En France est affirmé le droit à la propriété dans le code civil Les idées françaises auront du succès dans l Europe entière, jusqu à constituer un point d achoppement en Europe de l Est, restée en retard économiquement. Il est intéressant tout d abord de s interroger sur le sens de cette propriété privée. D une part, d un point de vue matériel, elle est depuis longtemps le droit des bourgeois, des financiers et des marchands à accumuler. D autre part, d un point de vue matériel et spirituel, elle est aussi le droit des nobles, qui longtemps ont possédé l essentiel des terres. D un point de vue monétaire, elle fut longtemps le droit des religieux à accumuler de l or pour leurs reliquaires. La propriété privée comme droit de tous est un concept nouveau, qui s impose dans les valises de la révolution. Il s agit de la petite propriété privée. Du point de vue de la propriété économique, réduite à sa dimension sécuritaire la propriété privée, les conquêtes économiques et politiques sont inséparables : le droit économique est une liberté politique. Pendant tout le dix-neuvième siècle, la France connaîtra un «âge d or» des campagnes faites de petits propriétaires. La conscience de leur propriété privée servira à créer des «droits monétarisés», c est-à-dire de l épargne, qui aidera l industrialisation «Code civil», édition originale 1802 : nouvelle édition , Dalloz. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 592

29 I.2) DE 1810 A 1850 : PERIODE DEPRESSIVE : LES INVENTIONS ET REVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES : Des inventions marquent le monde des transports, la médecine, la physique (électricité, photographie), ou encore l industrie (machine à vapeur, déjà mentionnée lors de la période précédente ; mais aussi procédé de coulage de l acier ; et machine à coudre) et pour finir la presse Dans les transports, ce sont la locomotive à vapeur (1813), le navire à vapeur (1819), les trains de voyageurs (1825). Les chemins de fer se développent vite, d abord au Royaume-Uni, puis sur le continent. Le stéthoscope est inventé en Le moteur électrique (1821) et la dynamo sont inventés par Faraday : la loi des courants électriques (1827, Ohm), le télégraphe électro-magnétique (1833, Gauss, Weber) sont d autres inventions majeures de la «fée électricité». En 1823, le principe même de la photographie est découvert par Niepce. En 1830, la toute première machine à coudre est mise au point en France. En 1812 la presse à imprimer à cylindres est inventée, en 1835 la première agence de presse, Havas, est créée en France. En Bavière, le chimiste Liebig est le premier à mettre au point des applications agricoles à la chimie organique. En Angleterre, Joule établit sa loi sur la proportionnalité entre dégagement de chaleur et travail fourni. Tout un programme! TENDANCES ECONOMIQUES A LONG TERME. TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET DE SALAIRES. CONSTITUTION DES CIRCUITS. RELATIONS ENTRE ECONOMIE ET DEMOGRAPHIE : A partir de 1815/1817 jusqu en 1896, a lieu une baisse générale des prix, qui succède à leur hausse séculaire le long du XVIIIe siècle Les points tournants des mouvements longs sont, pour l Angleterre, en ce qui concerne les prix agricoles, 1813, 1852, 1872 et 1896, et, pour les prix industriels, 1809, 1849, 1872, 1894/1897. En France les décalages sont 1308 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe», TROISIEME PARTIE. L économie britannique, économie européenne dominante. Ascension. Hégémonie. Amorce de déclin (1730/ ) II. Libre-échange. Début du développement d autres économies. Contestation de la domination économique britannique (1815/ ). P.331. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 593

30 peu importants aussi bien pour l agriculture, que pour l industrie ; il n en n est pas de même pour l Allemagne (agriculture : / et industrie : ). Les différences d évolution des prix agricoles et industriels dans un pays sont d importance car elles modifient les termes de l échange et, donc, les débouchés réciproques entre secteurs et leur revenu. La baisse des années est, en Allemagne, caractérisée par une baisse des prix agricoles supérieure à celle des prix industriels, d où un avantage implicite accordé au secteur industriel pour qu il se développe. On a alors constitution d un «circuit» de retraitement des revenus, lié au développement économique de la nation. Les paysans doivent se serrer la ceinture. Ils sont incités à aller chercher fortune dans les villes et dans l industrie. L industrie parvient en jouant sur le différentiel de prix à créer une petite épargne et à payer des salaires, qui incitent à travailler pour l industrie. Mais l ensemble reste dépressif en raison de la baisse générale des prix. En France (1813) est interdit l emploi des enfants dans les mines. La France suit l Angleterre. En 1824, en Angleterre, le droit de grève est voté. L Etat britannique tient compte de l influence des mouvements révolutionnaires, et commence à intervenir pour régler les rapports du capital et du travail, et réformer la société en un sens égalitaire. D où une série de lois entre 1831 et 1847, par exemple la limitation de la journée de travail des femmes à dix heures. Mais il y a aussi l existence d un dualisme dans l économie, comme pour l Allemagne, entre le secteur de ceux qui tirent leurs revenus des prix (les paysans), et ceux qui tirent leurs revenus des salaires (les ouvriers et travailleurs de l industrie). Les premiers ne perdent pas au libre-échange car ils ont la propriété privée (conquise, en Angleterre, pour les paysans, plusieurs siècles avant par exemple la France, car les révoltes paysannes anglaises, qui ont abouti à un compromis entre aristocratie et paysannerie, sur la propriété, ont eu lieu au XIVe siècle) et peuvent vivre dans une relative autarcie. Les seconds en revanche gagnent beaucoup à payer leur nourriture moins cher. Il y a donc un enrichissement du peuple sur le plan réel, qui va de pair avec l enrichissement de l Etat sur le plan financier, car ce dernier tire des capitaux du fait du commerce international. De plus, pour l Angleterre, le circuit interne ou circuit du revenu se double d un circuit externe ou circuit monétaire -, car ce dernier est un «circuit» quasi mondial. L Allemagne au contraire, qui doit gérer dans le même temps son unification, peine plus dans la mise en place d un circuit vertueux. L Angleterre gagne du fait de son avance économique sur les autres pays y compris la France. Cette avance existe aussi dans le domaine social : l impôt sur le revenu, en Angleterre, est instauré entre 1841 et 1846, soixante dix ans avant la France. Le libre-échange amène, à terme, hors difficultés structurelles (des pays restés «à l âge de pierre» par rapport au développement naturel des échanges, qui peuvent perdre à l ouverture des échanges ; des pays qui n acceptent pas le droit du pays dominant, ce qui peut mener à des guerres ou à des révolutions), à une égalisation relative des conditions des différents pays. Durant cette période, il y a un rapprochement de l Angleterre et de la France qui partait de plus loin sur le thème du droit à la propriété privée. L Allemagne résiste, parce que, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 594

31 sur le plan de la propriété privée, elle est justement en train de constituer sa propre unité territoriale! De 1845 à 1847, en Irlande, une maladie de la pomme de terre, base de l alimentation des Irlandais, décime les récoltes et provoque une terrible famine, qui fait d innombrables victimes. Une vague d émigration achève de dépeupler l île, qui perd le tiers de ses habitants. Cette crise est l occasion, avec les agitations révolutionnaires de l année d après, de confirmer un débouché des crises européennes : le départ vers les nouveaux pays en en particulier vers les Etats-Unis. C est un circuit économie/démographie qui s instaure : les Etats-Unis comme débouché démographique pour l Europe. LES STRATEGIES NATIONALES. LA STRATEGIE ANGLAISE, LIBRE-ECHANGISTE. LA STRATEGIE FRANCAISE, PROTECTIONNISTE. LUTTE POUR L HEGEMONIE ECONOMIQUE ENTRE ANGLETERRE ET FRANCE. LA STRATEGIE ALLEMANDE, EMBRYONNAIRE ET REAGISSANT CONTRE LES TENTATIVES D HEGEMONIE. LES AUTRES PAYS, SUIVEURS : En 1815, entre la France et l Europe, se négocie le deuxième traité de Paris, où la France est durement rançonnée. La grande guerre économique entre la France et l Angleterre terminée, les luttes ne disparaissent pas. Elles restent économiques, commerciales ; elles concernent tous les pays européens. L Angleterre promeut une politique de libre-échange, une division internationale du travail, une baisse des coûts de production, un accroissement de la productivité. Elle parvient à ses fins après un effort long et tenace d un quart de siècle. Elle fait des importations de produits agricoles à des prix inférieurs à ceux pratiqués en Europe occidentale. Mais cela ne dure que le temps de se rembourser du coût des guerres napoléoniennes. La mécanisation de son industrie, assure à l Angleterre une production bon marché permettant de lutter contre les tarifs douaniers pouvant avoir été instaurés par les autres pays. Pendant un demi-siècle, les fluctuations économiques de l Angleterre s imposent aux autres pays européens ; sa prééminence s affirme ; elle est l économie dominante. L Angleterre va très loin pour diffuser ses idées d expansion du commerce entre les pays : en 1824 elle abolit son système colonial, en 1825 l entrée des soies françaises est facilitée, en 1826 les droits entre le pays et l Irlande sont supprimés. Or, des changements dans les idées se font jour à la fin des années 1820 en France, après dix ans de campagne anglaise dans ce sens. Le libre-échange commence à être prôné par des commerçants bordelais. Mais l Angleterre sait aussi défendre ses intérêts : libre-échangiste au nom des progrès de la division du travail c est-à-dire La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 595

32 pas au nom du commerce entre agents individuels mais au nom d une organisation -, elle conserve un certain protectionnisme vis-à-vis de l agriculture, plus fragilisée. Il faut attendre 1846, face à la gravité de la famine en Irlande, pour que le Premier ministre britannique décide la suppression des taxes douanières sur le blé importé, et réduise aussi les droits sur les autres produits agricoles. Partant après et victime d une certaine suspicion, la France a quant à elle beaucoup de mal à développer ses échanges avec d autres pays européens : des conventions limitées sont néanmoins signées avec la Belgique, la Hollande et le Piémont. Pendant ce temps, l Allemagne crée, en 1810, les usines Krupp à Essen. La première étape dans l unification économique de l Allemagne est la signature d un traité tarifaire entre la Prusse et le petit Etat de Schwarzburg-Sonderhausen en Octobre L Allemagne va commencer à se constituer économiquement à partir de cette période, à partir d une union douanière progressivement élargie. Il s agit d un protectionnisme économique relatif, qui va faire qu à la fin du siècle l Allemagne prendra la tête des pays «protectionnistes», alors que la France, indécise, évoluera dans le sens de l Angleterre, revenant de loin. A la fin de la lutte de cette période, l Angleterre a gagné la bataille de l hégémonie, et gagné avec cela même la bataille idéologique. Mais cette victoire est encore marginale, et prépare plutôt la victoire de la période suivante, car est dépressive. L Allemagne encore non constituée, est déjà une «contradiction» à un régime quelconque imposé sur l Europe, qui contient elle-même plusieurs «sous-contradictions» que nous aurons l occasion de développer lors de l illustration des périodes suivantes. En un peu plus d un demi-siècle ( ) se constitue un marché allemand à partir d une union douanière. Cette constitution est marquée par la rivalité entre la Prusse et l Autriche pour la domination en Allemagne. Le pacte fédéral (8 juin 1815) crée une Confédération germanique : les Etats ont désormais une frontière de douanes communes, partagent entre eux le produit des douanes, recherchent une législation uniforme. La Prusse conquiert d autres Etats à sa cause. A partir de 1825, le mouvement d union de l Allemagne se fait plus rapide. On peut distinguer le Zollverein du Nord, et le Zollverein du Sud constitué de la Bavière et du Wurtemberg En 1834, a lieu l entrée en vigueur du Zollverein Nord et Sud, qui durera huit ans. Il ne reste alors en dehors que le Steuerverein (union des impôts), groupe d Etats se réclamant du libéralisme, proches géographiquement de l Angleterre. Le Zollverein signe des traités avec la Turquie et l Angleterre en Puis, avant 1854, il intégrera le Steuerunion. Des accords suivent, avec la Belgique (1845), faisant ainsi concurrence à la France, puis la Sardaigne et Naples. Dans le domaine agraire aux Pays-Bas, une politique libre-échangiste est menée à partir des années 1821/1822 avec une politique de réduction des droits de 3 à 6%. Les Pays-Bas se placent ainsi du côté de l'angleterre O. DARNE, C. DIEBOLT, «The institutional development of the Reichsbank», Document de Travail du LAMETA n 23, J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». TROISIEME PARTIE II. CHAPITRE VII La constitution du grand marché allemand. Le Zollverein ( ). P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 596

33 Les Pays-Bas ont toujours oscillé entre l Angleterre et l Allemagne. En 1825, les Pays-Bas recourent à un protectionnisme industriel suscitant des protestations en Hollande. Les droits d entrée sont réduits à 6% tandis qu est créé un fonds de soutien à l industrie. C est le protectionnisme éducatif appliqué à l industrie que pratiquera l Allemagne et que théorisera l économiste allemand LIST D autres pays sont plus ouvertement protectionnistes : ainsi la plupart des pays méditerranéens et des pays d Europe centrale et orientale. Pourtant une partie des économies méditerranéennes est tournée vers l économie britannique. L Italie quant à elle est le pays de la confusion des régimes douaniers (entre toutes les régions) et de l insuffisance du système des transports. En 1834, en Espagne, débutent les guerres carlistes, traduction espagnole du conflit entre libéralisme et conservatisme qui agite l Europe durant cette période. LA RELATION ENTRE EUROPE DE L OUEST ET EUROPE DE L EST ET LES CONFLITS INTERNES. LE RÔLE D OPPOSITION/ATTRACTION DES Etats-Unis ET LE CHANGEMENT DE DIMENSION. LES MOUVEMENTS AUX FRONTIERES DE L EUROPE ET DANS LE MONDE ELOIGNE : En 1810 en Russie, le tsar rompt le blocus continental. La Russie en 1810 est pleinement intégrée à l Europe. Elle n'en n est pas éloignée encore, par le mouvement de répulsion qui prendra sa source dans les années et qui se nouera autour de l enjeu, pas forcément immédiatement visible derrière les bouleversements entre puissants, mais certainement essentiel, de la propriété privée et de son lien avec le développement des secteurs économiques autant que par le développement d une Europe économiquement plus intégrée, laquelle sera visible bien plus tard encore, soit après le choc de la guerre civile Déjà, en 1810 cependant, la Russie, comme la Turquie, servent d enjeux indirects quoique proches, au noyau dur de l Europe, en se positionnant par rapport à des problèmes de sécurité économique et de sécurité tout court, le genre de problèmes complexes par lesquels les puissances idéologiques de l Ouest (entraînant des intérêts économiques sous-jacents) parviennent à se dominer mutuellement dans la lutte pour l hégémonie. La position de la Russie de 1810, donne un avantage à l Angleterre engagée dans sa lutte momentanée avec la France. En 1815 en Autriche, c est l acte final du Congrès de Vienne. La Russie récupère la Pologne. Une quadruple alliance (Angleterre, Autriche, Russie, Prusse) est constituée, chargée de veiller à la paix et à l équilibre des puissances en Europe. Entre la Russie et l Empire Ottoman, le traité d Unkiar Skelessi, signé entre le tsar et le sultan, prévoit, entre autres clauses, la fermeture des détroits du 1312 F. LIST, «Système national d économie politique», (1840), Gallimard, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 597

34 Bosphore et des Dardanelles à des navires autres que russes. C est en 1841, grâce à Guizot, que la France réintègre le concert des nations européennes, en ratifiant avec l Angleterre, la fermeture des détroits à tout navire. Ainsi, la France et l Angleterre se rapprochent sur le dos de la Russie. Le rapport de force entre Europe de l Ouest et Europe de l Est se confirme. Le tsar, en Russie, ne ménage pourtant pas ses efforts pour donner à la Russie un équipement moderne. Le commerce extérieur de la Russie fait plus que doubler, représentant le huitième de celui de la France. Ce développement économique de la Russie est un contreexemple de notre argumentation selon laquelle la Russie ne servirait que de variable d ajustement dans le jeu économique européen pour des problèmes de sécurité. Mais nous pouvons argumenter à notre tour que sans doute, la situation de la propriété privée était trop piteuse en Russie (situation des serfs) pour que la tentative du tsar puisse aller jusqu au bout. Il y avait des oppositions structurelles trop graves entre l Est et l Ouest de l Europe pour que la Russie parvienne à résoudre son problème de manière endogène. Au demeurant, le développement de la Russie pendant cette période, a coûté aux puissances européennes qui y ont investi. La Russie était décidément, largement en dehors du jeu économique européen. En 1849, le tsar souhaite émanciper progressivement les serfs au sein du mir, les faire échapper au pouvoir arbitraire de leur seigneur et les rattacher plus directement à l autorité de l Etat ; il cherche à définir le travail de nuit des enfants de serfs dans les fabriques créées par les seigneurs sur leurs domaines. Ces réformes échouent devant l opposition passive qui se manifeste. En même temps en 1849, en Autriche : l Empire autoritaire est instauré, les institutions sont centralisées et bureaucratiques (avec l appui de l armée). L émancipation des paysans est maintenue (1848). La distinction entre biens nobles et biens roturiers prend fin Cela signe la ruine de la petite et moyenne noblesse, un avantage pour la grande noblesse, qui devient l oligarchie dominante. Ainsi, les mesures autoritaires sécuritaires ne se réduisent pas à la Russie (qui au contraire à cette époque essaie de s ouvrir, mais à grandes difficultés), elles s étendent même à l Europe centrale. Cela montre l avancement du thème de la propriété privée en Europe, accordée aux uns et refusée aux autres, ce qui a sans doute un lien avec la situation des secteurs économiques (plus ou moins grand avancement de l agriculture, de l industrie ). Comme MARX 1314 le pensait, l Allemagne était effectivement confrontée physiquement à ce problème : ainsi la Prusse avait manœuvrée au sein du Zollverein pour écarter l Autriche, la repoussant d un territoire de propriété privée et donc d enrichissement possible, sa situation étant trop juste. Car il aurait été supposé n y avoir pas assez de place pour tout le monde. Les économies de l Europe occidentale se sont, les premières, engagées dans la voie de l industrialisation. Ceci dit, bien-être et puissance s opposent, et l opposition se situe à l intérieur même des pays. En Angleterre et en France, les années 1830 à 1850 connaissent de l agitation 1313 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». PREMIERE PARTIE. II. CHAPITRE X Changements d organisation économique et différences de développement. p K. MARX, «Manifeste du parti communiste», collection 10-18, 4 édition, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 598

35 sociale. Ainsi, les conflits sont internes aux pays. En Europe de l Est par contre, il y a peu de conflits, sauf ceux en Pologne déclenchés par l oppression venant de Russie. Les conflits, les règlements de compte entre minorités, et par suite les déplacements de populations imposées n en seront que plus graves lors des périodes de guerre, bien plus tard. La période est une période où les conflits couvent plus en Europe de l Ouest qu en Europe de l Est. Mais les lois sociales édictées en Angleterre permettront d éviter l agitation révolutionnaire de 1848 constatée notamment en France, et théorisée par MARX Ce sont les pays hésitant entre libre-échange et protectionnisme, comme la France, qui sont agités. L avance prise par l Angleterre dans le domaine des idées économiques, lui permettent de se prémunir du conflit, et certainement d exporter les conflits internes chez ses proches partenaires. L économie servira de plus en plus à exporter des solutions au développement, mais dans les mêmes bagages à exporter la nécessité d investir pour faire face au devoir d assumer des possibilités accrues. D où sur le plan économique le développement de deux secteurs : celui des infrastructures ou encore des biens de production, et celui des biens de consommation, et un secteur intermédiaire, la finance, qui crée des fluctuations, ce qui posera de nombreux problèmes à gérer (voir nos explications dans «Histoire Monétaire de l Europe» 1316 ). A partir de 1832, les ouvriers s organisent en Angleterre pour défendre leurs droits à participer aux bénéfices du développement. Néanmoins, les patrons réagiront par la répression à l action des syndicalistes dans les entreprises. Pourtant, il s agit seulement de défendre un des éléments du droit de propriété (droit de propriété sur soi-même à l origine) dans un contexte particulier : l ouvrier est, pour reprendre les analyses de MARX 1317, séparé de son travail. C est l employeur qui lui reverse une part du produit créé collectivement (à la différence du travail agricole traditionnel où chaque paysan est bien maître du travail et du produit, effectué et réalisé de bout en bout). Cette difficulté du contrôle de la valeur créée par les ouvriers, que nous appellerions aujourd hui asymétrie d information 1318 (qui comprend aussi des délais d information), est le prétexte pour effectuer une pression sur les ouvriers «éclatés» et donc déjà sous tension psychologique, leur extorquer ce que MARX 1319 aurait qualifié de «surtravail» et de «surprofit». Les travailleurs doivent lutter à la fois pour leurs conditions de travail, et pour leur part du produit. Mais il n y a pas encore de cadre légal pour cela, bien que la démarche soit légitime («propriété privée» dans un contexte «éclaté»). Il y a donc la naissance d un conflit. Celui-là sera exporté. Il sera surmonté nationalement, pays par pays, par le biais du recours à la représentation symbolique, avec l évolution des institutions. Dans certains pays (pays de l Est), il ne sera cependant pas surmonté, il y aura changement de système. En Angleterre en 1834, est votée la Poor Law (loi sur les pauvres), qui parque ceux-ci. Le mouvement ouvrier se radicalise. Mais le conflit intra-social sera certainement 1315 K. MARX, «Manifeste du parti communiste», collection 10-18, 4 édition, Dans le Tome II, «Histoire monétaire de l Europe, » K. MARX, «Le capital», Quadrige / PUF, 1 ère édition, Pour reprendre le vocabulaire de J. STIGLITZ K. MARX, «Le capital», Quadrige / PUF, 1 ère édition, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 599

36 surmonté dans ce pays, et plus tard en France. Plus difficilement en Allemagne, encore plus difficilement dans les pays d Europe de l Est et plus difficilement encore au fur et à mesure que l on se dirige vers l Est En 1847, à Londres, est fondée la fédération communiste. Elle sera à même d apprécier à sa juste valeur les révolutions de 1848, suites auxquelles le thème de la révolution générale, que MARX 1320 avait vu au cœur du conflit c est-à-dire en Allemagne, va être chassé vers l Orient de l Europe, là où la propriété privée avait déjà ses fondements les moins solides. La révolution de 1848 est assez rapidement stoppée. En 1812 a lieu une déclaration de guerre des Etats-Unis à la Grande- Bretagne 1321, qui bloque le commerce depuis la reprise des hostilités avec la France. Les Etats-Unis jouent un rôle d arbitre dans les conflits intraeuropéens. En 1810, c est l insurrection générale des colonies espagnoles en Amérique du Sud. La révolution fait son chemin dans le monde. L empire colonial espagnol est ébranlé. En 1815, a lieu l acte final du Congrès de Vienne : l Angleterre conserve toutes ses conquêtes coloniales. Mais en 1834, l esclavage est aboli dans les colonies britanniques. En 1839, entre l Angleterre et l Arabie, les Anglais occupent Aden, au sud du Yémen, point stratégique sur la route des Indes. En 1842, ils récupèrent, plus loin, Hong-Kong. La France, de son côté, entame un processus de conquête en Algérie dès Les pays européens, par le biais de la colonisation, préparent l importante phase de mondialisation de la fin du siècle, qui a pour but un monde d échanges commerciaux multipliés. LE RÔLE DES CRISES : En 1811, les effets du blocus continental et de la guerre se font sentir : la France et l Angleterre subissent une crise économique. La crise de 1825 amène un renouveau temporaire du protectionnisme. Précédant la crise de 1825, les exportations britanniques vers l Amérique du Sud s accroissent. Puis la situation se détériore progressivement. Les importations s avèrent supérieures aux exportations. Les prix baissent fortement, de même les exportations. Le chômage augmente et les salaires diminuent de 30 à 50%. Au début de 1826 s entame une longue et forte dépression. On voit que la crise pour l Angleterre est liée à la mauvaise maîtrise d une pratique à proprement parler mondiale de l'économie. La pratique économique de ce que l'on ne peut pas encore appeler l'allemagne (mais les Etats germaniques) est seulement européenne, ce qui est financièrement moins risqué en période normale du moins! Ce bloc profite de la crise de 1825 pour accélérer sa constitution. L'Europe révèle sa faiblesse : une double contradiction avec 1320 K. MARX, «Manifeste du parti communiste», collection 10-18, 4 édition, A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 600

37 des intérêts mondiaux qui commencent à lui poser des problèmes et à lui échapper, même si l évolution de cette difficulté commence tout juste (les fameuses «contradictions du capitalisme» selon MARX 1322, qui devaient précipiter sa chute, pourront se donner libre cours jusqu en 1914 du moins, et au moins!), et la difficulté d un développement interne cohérent, avec ses tensions entre secteurs d activité, qui va petit à petit séparer Europe de l Est et Europe de l Ouest, sur le thème d un inégal accès à la propriété privée. Les conquêtes extérieures sont pour le moment, aussi, le moyen de différer des conflits entre pays d Europe. Et les conflits en Europe sont muselés par la grande vague de libre-échange, on peut à peine parler de tensions entre secteurs (agricole et industriel), le progrès encore très récent dû à l industrialisation n ayant pas créé de véritables déchirures, et le droit à la prise de parole et les moyens pour ce faire étant réduits. En 1830, en Angleterre, la crise de 1825 se trouve à peu près liquidée. Des marchandises, de la main d œuvre sont exportés vers les Etats-Unis. De plus en plus, ce seront les Etats-Unis qui permettront de sortir des crises, puis, ce sera, à partir de 1857, des Etats- Unis que viendront les crises et les reprises. Les premiers symptômes du retournement apparaissent à nouveau dans les échanges extérieurs à partir de 1836, sous le visage d une moindre exportation vers les Etats-Unis, et d une baisse des prix. Cette crise est aussi une crise de mutations : avec le développement de l industrialisation en France, l Angleterre n est plus la seule économie engendrant des fluctuations En 1847, l Europe est en proie à une grave crise économique due aux mauvaises récoltes. La crise la plus grave a lieu en Irlande. La grande crise de est à la fois agricole et industrielle. L épargne reflue vers l industrie. Les recettes des chemins de fer augmentent aussi bien que la demande de travail, les salaires et les prix. On a aussi une hausse des salaires liée à la monétarisation progressive des économies du fait de l industrialisation -. En Angleterre, on assiste à une accentuation des charges de l Etat, une hausse des frais de construction, une baisse des recettes prévues et effectives. L Etat est pris à partie par l économie. Un nouveau rôle lui sera attribué progressivement dans un mouvement qui va jusqu à la grande crise des années Pour le moment, l Etat ne sait pas bien comment répondre. L Etat s en sortira par une fuite en avant dans des aventures coloniales, une forte émigration de main d œuvre vers les nouveaux pays, contribuant à réguler le chômage. En , le chômage se développe ; en France, individus sont affectés par l arrêt de la construction des chemins de fer. Le salaire diminue. Des mouvements populaires se produisent en France et en Angleterre. Une crise agricole a aussi pris place dans les deux pays. Pourtant, en 1847, les récoltes sont bonnes dans ces pays, mais deux crises de spéculation sont déclenchées : la première au début de l année, la seconde à l automne. La crise est clairement le lieu de tensions entre les secteurs de l agriculture et 1322 K. MARX, «Le capital», Quadrige / PUF, 1 ère édition, J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe», TROISIEME PARTIE II. CHAPITRE V L évolution de l activité économique : prospérités et dépressions. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 601

38 de l industrie. Cette crise est une crise du circuit : à la fois le circuit économie réelle/économie monétaire, et le circuit économie/démographie. Les pays européens n en sortiront pas indemnes. Dans les périodes suivantes, les mouvements (expansif puis dépressif puis expansif) vont aller dans le sens de l accentuation des déséquilibres accumulés dans la période , ce qui débouchera sur une trentaine d années de crise généralisée de l Europe. STRUCTURES SOCIALES D ACCUMULATION / : PERIODE DEPRESSIVE : LE LIBRE-ECHANGE COMME DEBOUCHE. L AFFIRMATION DE LA PROPRIETE PRIVEE. DES REFORMES SOCIALES POUR RENDRE SUPPORTABLE L EXPLOITATION DU SURPLUS ECONOMIQUE PAR RAPPORT A LA PROPRIETE PRIVEE. DES CONSIDERATIONS D ORGANISATION DOUANIERE. LA REVOLUTION INDUSTRIELLE DE LA VAPEUR. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 602

39 I.3) : PERIODE EXPANSIVE : LES INVENTIONS ET LES REVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES : Les innovations et les avancées concernant la communication physique (transports) et informationnelle vont se multiplier. Ainsi a lieu la création à Londres de l agence de presse Reuter L écossais Nelson met au point le principe de la rotative pour l impression des journaux. Cette invention, liée trente ans plus tard à celle de la linotype (mécanisation de la composition des textes), donnera naissance à la presse de masse. L agence de voyage Cook, créée en 1844, propose les premiers voyages circulaires en Europe. En 1863, premier métro, à Londres. Entre l Europe et les Etats-Unis, est inauguré le premier câble télégraphique transatlantique. En 1869 est inauguré le canal de Suez. En 1870 : l Angleterre, la France et l Allemagne, opèrent un bel exemple de coopération intra-européenne : des agences de presse signent un accord pour se répartir et diffuser l information mondiale : Reuter (Grande-Bretagne, Asie), Havas (monde latin), Wolf (Allemagne, Europe du Nord et de l Est). Dans l industrie, apparaissent les prémices des révolutions de la chimie, de l acier et de l électricité. On découvre les premiers colorants de synthèse. En 1854 a lieu la première synthèse de l aluminium. A partir de 1856, la production d acier s industrialise. La dynamo à courant continu découverte par Gramme est réversible : elle transforme le courant en électricité, mais elle peut également transformer cette électricité en énergie mécanique. Grâce à cette machine, l électricité peut remplacer le charbon à l usine. La «houille blanche» fait aussi son apparition : il s agit d utiliser la force de l eau pour créer de l électricité. On découvre la photographie en couleurs A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 603

40 TENDANCES ECONOMIQUES A LONG TERME. TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET DE SALAIRES. CONSTITUTION DES CIRCUITS. RELATIONS ENTRE ECONOMIE ET DEMOGRAPHIE : De 1849 à 1873, en contraste avec la tendance à la baisse séculaire, il y a une hausse des prix en Angleterre 1325 : forte hausse jusqu en , puis stabilité entre 1858 et La dernière hausse cyclique est marquée en Grande-Bretagne et en Allemagne, amenant à un niveau supérieur à celui de , plus faible en France et en Belgique. La durée maximale du travail est de sept heures pour les moins de quatorze ans en Allemagne, en L Allemagne a suivi les progrès sociaux initiés au départ en Angleterre. En 1868, en France : est reconnu le droit de grève, est créée une caisse d assurance contre les accidents. En Irlande, les dîmes et les privilèges de l Eglise anglicane sont abolis. L Allemagne à partir des années 1870 mène une politique résolument sociale, afin de dissuader les masses d adhérer au socialisme. En 1871, en Grande-Bretagne, les syndicats sont légalisés, les réformes sociales entreprises dans ce pays continuent. La Grande-Bretagne se dote d une loi sur la durée du travail (cinquante-quatre heures), les ouvriers agricoles peuvent se syndiquer (1872). Vers 1850 en Europe, la population est de deux cents soixante-cinq millions, pour un milliard d habitants dans le monde. En Angleterre, 50% de la population est rurale, en Allemagne 65%, en France 75%. Déjà, le transfert de population active du secteur agricole et des campagnes vers le secteur industriel et les villes, dont parlera A. SAUVY 1326 le siècle prochain, a lieu. Il explique largement la dynamique économique et démographique de l Europe. Il permet le début de l existence d une classe de salariés. C est à ceux-ci, souvent prolétarisés par le détachement de leurs racines, qu il faut donner des droits. L Angleterre puis l Allemagne s y consacrent. La France, moins touchée par ce phénomène, connaît en revanche un ralentissement démographique plus précoce que ses voisins. L espérance de vie est d une quarantaine d années (trente-huit ans hommes, quarante et un ans femmes, en France) J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». TROISIEME PARTIE. II. CHAPITRE IV L évolution de l activité économique. Mouvements longs des prix et des métaux précieux. P A. SAUVY, «Mythologie de notre temps», Payot, 1971 ; & «La machine et le chômage», Dunod, A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 604

41 LES STRATEGIES NATIONALES. LA STRATEGIE ANGLAISE, LIBRE-ECHANGISTE. LA STRATEGIE ALLEMANDE, PROTECTIONNISTE. LA STRATEGIE FRANCAISE, INTERMEDIAIRE: 1860 est une date importante pour la France et l Angleterre, qui signent un traité de libre-échange pour dix ans, autorisant des réductions de taxes douanières sur plus de quarante produits. Au-delà de ces deux pays, dont l évolution est stratégique pour l Europe, se dessine une Europe dominée par deux critères : la pratique du libre-échange, l importance des liens économiques avec la Grande-Bretagne. Les nations continentales doivent acheter avec leurs produits les produits manufacturés anglais, ou bien se faire elles-mêmes manufacturières ; elles ont maintenant un débouché plus large sur le marché anglais, peuvent se spécialiser dans telle ou telle production et ne pas avoir à supporter la charge d une industrialisation complète, ce qui aboutit à lier davantage leur économie à l économie britannique. Mais, à partir de 1870 le vent tourne. L Allemagne gagne plus d influence : imposant ses idées protectionnistes ; et l Angleterre se détache de l Europe, lorgnant vers le monde. Le Zollverein en se développant a traversé de nombreuses crises, alimentant la concurrence stratégique entre la Prusse et l Autriche. L Autriche n a guère de chance car elle est rattachée à l empire Austro- Hongrois dans lequel l institution de la propriété privée n est pas assez avancée pour assurer un développement. Au contraire, la Prusse tire son épingle du jeu du fait du malheur de la Pologne proche : qui sera englobée dans la Russie ; et de son autonomie qui lui laisse plus de marge de manœuvre, et lui laisse la liberté de mener un jeu : celui de la constitution progressive du Zollverein avec des régions allemandes plus à l Ouest, la Prusse constituant donc un ultime rempart vis-à-vis de l Est, et cette situation la poussant historiquement à agir. Cette position inconfortable expliquera cependant les conflits que la Prusse va s ingénier à cristalliser par la suite. Quand la Bavière, le Wurtemberg et le Bade résistent à l hégémonie prussienne, la Prusse dénonce le Zollverein. L Autriche organise alors une conférence à Vienne (janvier 1852) en vue d un accord commercial. La Prusse pense que le Zollverein ne doit être ni trop protectionniste, ni pas assez, pour défendre les intérêts d une Allemagne prétendant à se développer et à s industrialiser, mais placée entre deux chaises (l Est et l Ouest). En 1853, la Prusse passe un accord commercial avec l Autriche, pour, sept ans plus tard, s opposer à une union douanière avec ce pays. Elle préfère, en 1862, signer un traité de commerce avec la France. Sans consulter les autres membres du Zollverein, elle a accepté de larges concessions envers la France. Même lorsque l Autriche accepte de jouer le jeu du Zollverein, et notamment ses tarifs qu elle juge «libéraux» (on trouve toujours plus «protectionniste» ou au contraire plus «libéral» que soi!), elle est alors boutée par la Prusse. Mais, en 1863, les tarifs du Zollverein redeviennent très protectionnistes (régression de quarante années en arrière) ce qui exclue définitivement l Autriche, en L Allemagne rétablit le traité de commerce avec la La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 605

42 France, et sa prolongation jusqu en Des deux côtés, la meilleure solution consiste à faire appel à la clause de la nation la plus favorisée. Cette clause fait ainsi corps pour la première fois avec un traité de paix, et lie à perpétuité deux Etats. Tout avantage consenti par l Allemagne à ses voisins profitera aussitôt à la France sans négociations. Mais, en fait, la clause est favorable aux industries allemandes, tant que celles-ci ont besoin de protection, puis devient une gêne pour l Allemagne. L Allemagne ne pourra établir avant 1914 de tarifs préférentiels avec l Autriche- Hongrie, du fait d une clause signée avec la France qui aurait considéré le développement des échanges entre l Allemagne et l Europe de l Est comme dirigée contre la France. Le virage de 1870/72 montre une Allemagne davantage protectionniste. Et cela ne fera que s accentuer dans la période suivante, dépressive et de chute des prix. Le rattachement de l Alsace-Lorraine à l Allemagne peut être considéré comme symbolisant le conflit d accumulation de l Allemagne. Elle voudrait être de l Ouest, où l institution de la propriété privée stimule le développement. Mais elle est attirée malgré elle par les démons de l'est. Il n'est pas facile d'investir dans des infrastructures modernes là où les superstructures retardent. Elle incarne ce conflit, économique dans sa dimension dynamique. La France en revanche incarne une tentative de réconciliation, entre une Angleterre plus avancée économiquement depuis très longtemps, et une Allemagne qui se développe sous pression de l histoire, depuis trop peu de temps pour que ses superstructures soient apaisées. Les Etats européens se lient par un réseau de traités contenant la clause de la nation la plus favorisée, et la France prend la direction opérationnelle de ce mouvement, signant elle-même de nombreux traités entre 1861 et Le rôle politique et institutionnel de la France est important. Elle sert d intermédiaire pour faire évoluer les structures de pensée et les pratiques commerciales. Sa vision est moins mondiale que la vision anglaise, moins européenne que la vision allemande, sa stabilité lui octroie un rôle d utile courroie de transmission. Après dix ans de traité de commerce avec l Angleterre, la situation de son industrie s est améliorée. Mais elle répercute la montée européenne du protectionnisme, en relevant ses droits sur divers produits agricoles (1871). Les autres pays européens suivent le trio de tête : Allemagne, France et Angleterre constituant le cœur d une théorie des jeux de l Europe. Une deuxième théorie des jeux concerne les relations entre Europe de l Ouest et Europe de l Est : celle-ci est non coopérative. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 606

43 LA RELATION ENTRE EUROPE DE L OUEST ET EUROPE DE L EST ET LES CONFLITS INTERNES. LE RÔLE D OPPOSITION/ATTRACTION DES Etats-Unis ET LE CHANGEMENT DE DIMENSION. LES MOUVEMENTS AUX FRONTIERES DE L EUROPE ET DANS LE MONDE ELOIGNE : La Russie a toujours mis en œuvre un protectionnisme rigoureux renforcé par de nombreuses prohibitions mais conduisant à une forte contrebande. Elle constitue un modèle d économie fermée et en retard. La Pologne et la Finlande passent dans les frontières de la Russie. La Russie protège ses industries naissantes, comme l Allemagne. Après la guerre de Crimée (1854), la Russie s ouvre davantage à l extérieur. L accent est mis sur la priorité d une réforme agraire. Alexandre II, après son avènement en 1855, libère les serfs de la Couronne (vingt millions sur les deux tiers du sol). Le servage est remplacé par un bail imposé à l ancien seigneur ; de plus, est octroyée la possibilité d acquérir la terre moyennant le versement d une indemnité au propriétaire, ou par abandon gratuit fait par le propriétaire du quart du lot nécessaire à la subsistance d un ménage de paysans. Sur les domaines de l Etat, les paysans sont usufruitiers perpétuels des terres, et ont la facilité de les racheter. Mais la libération des serfs rend aussi le mir autonome. Leurs élus deviennent des magistrats publics et exercent les pouvoirs de police ; ils répartissent les terres entre les paysans, fixent les redevances. Le système du mir est d ailleurs un système largement communiste, selon LITVIAKOV Les terres sont redistribuées régulièrement en fonction du nombre d enfants. En Russie, c est l économie qui rend des comptes à la démographie. En Europe de l Ouest, c est le contraire : l essentiel est la propriété privée économique, la démographie subit un traitement. D une part il y a des transferts des campagnes vers les villes quand la régulation s opère bien à l intérieur du système parce que celui-ci se développe, d autre part il y a des départs vers de nouveaux pays ce qui a pour effet de réguler le problème du chômage par un moyen externe. La démographie est à l Ouest une variable d ajustement. Elle constitue au contraire l essentiel à l Est. D autres pays en Europe de l Est, entreprennent des réformes agraires mais sans avoir l intention ni la possibilité d entreprendre un développement économique basé sur l industrialisation : en Grèce après 1862, en Roumanie aussi, notamment. L exploitation des richesses minérales et minières est poussée en Russie, l industrie pétrolière apparaît (1863). Les échanges avec l étranger triplent presque de valeur de 1856 à C est la rationalisation de l agriculture et le développement de l industrie. Moscou est relié à la mer noire. En 1878, le réseau de chemin de fer est multiplié par vingt et un M. LITVIAKOV, «Monnaie en Russie : représentations traditionnelles et réalités modernes», Economies et Sociétés, Série «Monnaie», ME, n 3, 2002, p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 607

44 Dans le même temps, l Europe va se replier sur des conflits liés directement à l évolution des structures économiques et sociales du fait du développement et de l industrialisation, ce cas de figure étant typiquement celui de l Allemagne. La deuxième problématique est celle du développement de la propriété privée, comprise comme une sortie du Moyen Âge : cette sortie, pour le tout venant, s est opérée singulièrement tard dans les pays d Europe de l Est, et surtout en Russie. Il peut arriver que des zones économiques nationales voisines représentent des époques différentes. L explication des évolutions doit intégrer une théorie des jeux entre systèmes, guidés par leurs règles internes et par leurs interactions externes. Pour commencer, on peut comparer la dynamique d évolution des systèmes économiques à l Ouest et à l Est de l Europe, en se demandant au départ si ces pays bénéficiaient de la propriété privée ou non, en considérant celle-ci comme un rapport entre la prise en compte de facteurs spirituels (venant de la superstructure) et de facteurs purement matériels (représentant les infrastructures). La possibilité du développement découlerait d une harmonie entre la dynamique interne des superstructures et celle des infrastructures. En Europe de l Est, la structure du jeu est non coopérative. En effet, ceux qui n avaient pas de propriété privée accédèrent marginalement à la propriété d eux-mêmes (fin du servage), alors que c était déjà fait depuis longtemps en Europe de l Ouest. Mais dans le même temps, les petits nobles, avec lesquels les serfs traitaient, sont remplacés par les grands nobles, un pouvoir plus lointain. Chaque classe monte d un rang, la classe matérielle (les serfs), comme la classe spirituelle (les nobles). Ce processus s effectue donc quasi sans frottement, donc sans communication. En réalité, le conflit ne fait que se déplacer, il n est pas résolu. La structure du jeu est fondamentalement non coopérative comme l histoire nous l a appris, la propriété privée ne bénéficie pas d un contexte dynamique favorable : aussi en période de paix il n y a pas de conflits apparents, mais les acquis sont fragiles, et les périodes de guerre vont occasionner d importants déplacements de population, en particulier touchant les minorités. Le jeu est non coopératif car il ne permet pas un développement harmonieux, et ceci parce qu il n y a pas de débouché sous la forme d une classe troublefête ayant un rôle positif dans le développement économique et le catalysant. Il n y a rien à négocier, les évolutions sont abstraites. En progressant chacun d une classe, les motifs d insatisfaction se perpétuent fondamentalement, car il n y a personne à qui parler Au final, les conquêtes provisoires (meilleure propriété privée) sont fragiles. En Europe de l Ouest, l existence de la classe bourgeoise servant de trouble-fête assure au contraire un jeu ouvert où le dialogue a lieu. Cela désamorce le conflit. Le jeu d Europe de l Est reste désespérément fermé. Le jeu d Europe de l Ouest est plus coopératif car il est plus ouvert, permettant des phénomènes d apprentissage. Mais il y a les limites à cet apprentissage, liées aux structures de la propriété privée, aux liens et à l harmonie de ces liens entre infrastructures et superstructures. Nous pourrons approfondir l étude de ce jeu en effectuant des simulations pratiques, lorsque nous en viendrons à l étude du mécanisme des guerres, et de la constitution progressive de la monnaie de crédit européenne, au La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 608

45 travers des cycles longs de l économie Une dernière raison pour laquelle le jeu d Europe de l Ouest est plus coopératif est qu il existe depuis plus longtemps, ayant ainsi permis le phénomène de répétition et d apprentissage de par l histoire. Le temps importe en économie! La frontière douanière séparant l Autriche et la Hongrie n est abolie qu en Cette zone tampon de l Europe ne connaîtra pas un véritable développement, faute d une société ouverte. Les partenaires commerciaux, en attendant une telle ouverture, sont l Allemagne, la Russie, la Grande-Bretagne, l Empire Ottoman On note la construction de chemins de fer rattachant l Autriche au réseau international. Les Etats allemands, proclament les uns après les autres la liberté industrielle. Il y a donc une certaine harmonie dans le développement de l Allemagne, même si on bute sur des résistances internes cumulatives dans le cadre des cycles longs, ce qui est non-coopératif (par exemple, constitution de nombreux cartels et donc gestion pas très «partageuse» de l information économique qui permet de diffuser le développement, une menace plane en permanence). Le prolétariat industriel s accroît (cinq cent mille ouvriers en 1860). En Angleterre, Karl MARX trouve des relais. L association internationale des travailleurs tient son second congrès à Lausanne (1867), et se prononce pour l appropriation par l Etat des moyens de transport et de circulation, et pour la constitution d une confédération des Etats libres d Europe. Le troisième congrès (1868) à Bruxelles préconise une grève générale en cas de guerre, énonce que le but est l absorption du capital par le travail, le conflit doit être dépassé de l intérieur. Mais à partir de 1870 on assiste à un virage autoritaire, après que le congrès de 1869 ait revendiqué l abolition du droit d héritage. Le courant autoritaire est mené par Marx. L autre courant, mené par Bakounine, tend à l anarchisme. Mais on peut analyser historiquement que, parce que ces conflits sur la propriété sont en Europe de l Ouest ouverts (il y a même scission au sein des courants de contestation), la structure du jeu peut être globalement coopérative : le conflit peut être désamorcé, sauf les guerres Les conquêtes coloniales servent aussi d échappatoires. C est pourquoi le pays qui a moins de colonies que les autres, l Allemagne, va développer une attitude extérieurement moins coopérative. Mais peut-être est-ce aussi le pays qui sur le long terme va réussir à résoudre l équation de production de l Europe, surmonter le déséquilibre fruit du développement. Les Français s implantent en Nouvelle Calédonie (1852), Sénégal (1854), Indochine (1859), Cambodge (1863). Le Japon s ouvre à l Occident. En Chine, des conflits armés ouvrent davantage de ports au commerce avec l Occident. L Angleterre accorde en 1867 l autonomie à son premier 1329 Dans ce Tome II, «Histoire monétaire de l Europe, » J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe», TROISIEME PARTIE II. CHAPITRE VI Le libre-échange, moyen de domination. L économie anglaise et les économies européennes. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 609

46 «dominion» : le Canada. Elle est en avance d esprit de coopération avec ses colonies comme elle l était avec l Europe. TENDANCES INSTITUTIONNELLES : En Allemagne, la législation économique est progressivement simplifiée : elle élimine les entraves freinant le développement des échanges, abolit les restrictions imposées à l exploitation du sous-sol, fait disparaître les corporations de métiers. Il ne reste plus rien du régime de la réglementation en Le régime de liberté s impose en Allemagne comme il s est déjà imposé en Angleterre puis en France. L Allemagne s arrache à l Europe de l Est sous les coups de boutoirs de la Prusse. LE RÔLE DES CRISES : Vers 1850, les prix ont beaucoup baissé depuis Se développe l industrie des biens de consommation, ce qui constitue une bonne sortie de la «crise du crédit» née des tiraillements entre agriculture et industrie. Le développement de l Europe au dix-neuvième siècle, notamment à l Ouest, est décidément irrésistible au-delà des crises En 1857 s ouvre une autre crise, qui intéresse l économie allemande et montre l influence des Etats-Unis. Les chemins de fer ne fournissent pas les résultats escomptés Les abondantes récoltes européennes entraînent une baisse des importations en provenance des Etats-Unis, une baisse des prix américains. Les américains ne peuvent payer, et la crise gagne alors la Grande-Bretagne. On s en sort par la fuite en avant dans le libre-échange, qui se trouve consacré en Cela annonce un tournant pour l Europe, dans le même temps se déroule la guerre civile aux Etats- Unis (arrêt des commandes américaines et des importations de coton). La crise suivante survient en 1866, avec la faillite de compagnies de chemin de fer. La guerre de Sécession aux Etats-Unis, et la situation tendue en Europe, en sont la cause. La réaction protectionniste européenne est nette dès Les crises, jusqu aux années 1860, ont été françaises et anglaises et, accessoirement, allemandes. Or, les économies française et anglaise connaissent des périodes de hausse et de baisse moins amples. Les fluctuations américaine et allemande deviennent prépondérantes L Allemagne protectionniste se dresse devant l Amérique libre-échangiste. C est un changement de dimension dans les crises européennes. Après 1860, le tournant de 1870, qui 1331 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». TROISIEME PARTIE. II. CHAPITRE V L évolution de l activité économique : prospérités et dépressions. P J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe», même chapitre que note La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 610

47 contredit le précédent, est décisif pour l Europe. L Amérique va prendre l avantage (grâce à sa jeunesse et à un marché domestique plus vaste). STRUCTURES SOCIALES D ACCUMULATION / : PERIODE EXPANSIVE : CONTRADICTIONS : 1) ACCUMULATION DE MOTIFS DE RANCŒUR : nationaux : en Allemagne la Prusse qui chasse l Autriche du Zollverein ; internationaux : la 1 ère Internationale qui propose un modèle alternatif de gouvernance ; sectoriels : l accès à la propriété privée des serfs en Russie est très relatif : le mir est un système communiste appliqué à l agriculture. 2) INTERPOLATION ENTRE MODELES et entremélage défense de la propriété privée/conflits : à l Ouest la démographie rend des comptes à l économie ; à l Est l économie rend des comptes à la démographie. 3) FUITE EN AVANT : colonisation de la part des pays défenseurs du libre-échange, en contradiction avec la propriété privée des pays conquis; jeu des alliances économico-diplomatiques de la Prusse, qui constitue une menace cumulative de guerre pour l Europe. DIPLOMATIE ECONOMIQUE : la clause de la nation la plus favorisée à l intérieur ; la livre devise clé à l extérieur : un dépassement des tensions dues au développement. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 611

48 EXPANSION LIBERALE ET DEVELOPPEMENT DE CIRCUITS MONETAIRES: INDUSTRIALISATION, DEVELOPPEMENT DE LA CONSOMMATION. REVOLUTION DE L INFORMATION. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 612

49 : II.1) PHASE DEPRESSIVE : LES INVENTIONS ET LES REVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES : En 1876 en Allemagne, Otto met au point le moteur à quatre temps, base de tous les moteurs à explosion. En France, a lieu une nouvelle invention capitale dans le domaine de l électricité : l alternateur de Gramme. Les inventions vont se multiplier. L ampoule électrique d Edison est importée en Angleterre dans les années En France, Deprez effectue la première démonstration de transport à distance d énergie électrique en courant continu. L utilisation industrielle de l électricité est alors désormais possible! Hertz découvre les ondes électromagnétiques en 1886 : cela permet la radiotélégraphie! On assiste à l installation du premier ascenseur hydraulique en France, puis Siemens présente en Allemagne le premier ascenseur électrique. Le téléphone, inventé par l Américain Bell, fait son apparition en Europe. Dans les années , s imposent les nouvelles méthodes de fabrication de l acier. Dans le domaine des transports, en 1883 est inauguré l Orient-Express, Paris-Istanbul. En Allemagne, Daimler et Benz inventent le moteur à essence, ce qui rend possible la révolution de l automobile. En 1890, Clément Ader parvient à faire décoller un engin qu il prénomme «avion». Armand Peugeot construit une automobile équipée du moteur à explosion de Daimler, et montée sur pneumatique : le progrès se partage par delà les frontières! Le chimiste Chardonnet, en 1884, dépose un brevet pour la fabrication de la soie artificielle A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 613

50 LES TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET SALAIRES. LA CONSTITUTION DES CIRCUITS. LA RELATION ENTRE DEMOGRAPHIE ET ECONOMIE : En 1873 se situe le point haut du cycle de KONDRATIEFF Entre 1873 et 1896, en Angleterre, il y a une baisse des prix, qui prélude à la tendance séculaire à la hausse qui débutera vers La baisse des années est, en France, pour les années , une baisse des prix alimentaires supérieure à celle des prix industriels. Cela permet de renforcer la constitution de circuits industriels, ce qui favorise le développement par l industrialisation. De nombreuses personnes quittent le secteur agricole, pour rejoindre le secteur industriel. Le développement de «circuits» permettant un progrès économique et social, ou/et permettant l émergence d une économie monétarisée 1335 par rapport à une économie simplement réelle, s appuie sur les mouvements de prix à long terme. Ceux-ci véhiculent les anticipations et la confiance des agents envers l avenir, permettant l accumulation qui prend des formes variées selon les périodes. D autres secteurs que l industrie, bénéficient des évolutions économiques. Ainsi, le pourcentage de la force de travail employée dans les transports augmente sensiblement avant la première guerre mondiale. Cela est lié à la révolution du transport. On peut noter que dans le domaine des chemins de fer, les profits étaient privatisés et les pertes socialisées. Plusieurs compagnies de chemin de fer en Europe ont été nationalisées durant la période. Dans cette Europe qui croit au libre-échange (malgré la résistance de l Allemagne), le domaine des transports comme de la communication immatérielle (presse) est un enjeu économique ; cela devient un enjeu pour les Etats au moment où ceux-ci ont beaucoup investi dans les «nouveaux pays» de l époque (la Russie). En 1874, en France, est promulguée la première loi sociale protégeant les enfants à l usine. En 1875, l égalité patron-ouvrier dans le contrat de travail est reconnue en Grande-Bretagne. Puis vient l application du droit commun au délit de grève. En compensation de la crise économique de cette période dépressive, s équilibre le social par rapport à l économique, par une série d avancées. Pour ACKERMAN 1336, on atteint dans les années , le maximum historique du pouvoir d achat agricole, et une hausse des salaires réels ouvriers. Il y a donc un équilibrage des «circuits» économiques et sociaux, comme en particulier le circuit prix/salaires opposant les secteurs agricole et industriel, et asseyant le développement par le truchement d un transfert démographique de l un à l autre. A partir de 1880, viennent aussi la responsabilité patronale en cas d accidents, des mesures sur l hygiène, les logements ouvriers. Le socialisme municipal se 1334 N. KONDRATIEFF, «Les grands cycles de la conjoncture», édition originale, 1925, traduction française, Economica, Dans le Tome II, «Histoire monétaire de l Europe, » cité dans : P. NOREL, «Cycles longs Kondratieff et crises : une approche épistémologique», 1991, Economies et Sociétés, Série AF, n 16. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 614

51 développe en Grande-Bretagne. En 1881, en France, l enseignement primaire devient obligatoire et gratuit. En 1884, dans ce même pays, la loi Waldeck-Rousseau légalise l existence des syndicats et le droit de grève, rejoignant les conquêtes anglaises. La France a plus de facilité à rattraper l Angleterre dans le domaine social que dans le domaine économique. Cela peut expliquer qu au cours de ces deux siècles, la France ait souvent été un facteur de stabilité pour l Europe (par exemple à cette époque, placée entre deux modèles concurrents, Anglais et Allemand, son rôle diplomatique et opérationnel est parlant). La France profite de la période de ralentissement des années 1880 pour édicter des lois sociales. La réforme électorale de 1884 amène de plus le suffrage universel : le politique complète alors l économique et le social. La croissance économique est concomitante à un vaste transfert de forces de travail de l agriculture à l industrie, qui bien au-delà de cette seule période englobe tout le dix-neuvième et le vingtième siècle. En Grande- Bretagne, dès 1880, 13% de la force de travail est employée à l agriculture, contre 6% en En Allemagne, 34% en 1880 ; la moitié, 17%, en En France, 43% en 1870 ; 24%. Dans les années , c est aussi l apogée du développement démographique selon ACKERMAN Elle appuie l équilibre des transferts entre agriculture et industrie ; c est l âge d or de l agriculture en France, modèle de stabilité économique et sociale parce que pays de petits propriétaires. Après viendra le temps des déséquilibres. LES STRATEGIES NATIONALES. LA STRATEGIE ANGLAISE, LIBRE-ECHANGISTE. LA STRATEGIE ALLEMANDE, PROTECTIONNISTE. LA STRATEGIE FRANCAISE, INTERMEDIAIRE : En 1881, l Angleterre obtient, dans une négociation avec la France, la clause de la nation la plus favorisée sans accorder de réciprocité. L United Empire Trade League suggère (1891) une fédération économique groupant la Grande-Bretagne, les dominions et les colonies avec des tarifs préférentiels et des droits protecteurs contre la concurrence des pays protectionnistes. C est dire que pendant la période de dépression, l Angleterre revient un peu sur son libre-échangisme. Sa position peut paraître hypocrite pour un pays comme la France, si épris de clarté sur les idées. C est surtout un enjeu pour l Europe : l Angleterre a un pied en Europe et un pied hors d Europe. A la Conférence d Ottawa (1894), les dominions protestent contre le traité de 1865 entre l Angleterre et le Zollverein sur la clause de la nation la plus favorisée Cela fouette 1337 cité dans : P. NOREL, «Cycles longs Kondratieff et crises : une approche épistémologique». 1991, Economies et Sociétés, Série AF, n J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». TROISIEME PARTIE. II. CHAPITRE IX Le début du déclin du libre-échange. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 615

52 l Angleterre au sang. Elle commence alors à mener une politique impérialiste, cesse apparemment de se considérer européenne. Un programme de protection est exposé en Allemagne (décembre 1878) mettant au premier plan le travail national. La dépression confirme l Allemagne dans ses tendances protectionnistes. L Allemagne s efforce pourtant de mener une politique d expansion externe. Elle est attirée par l idée d un vaste marché dans toute l Europe centrale, pense à constituer de Hambourg à Bagdad un grand bloc économique. Bismarck discute de la possibilité d une union douanière entre les puissances du continent européen y compris la France. L idée d une union douanière européenne avec l Autriche sera reprise à nouveau en 1879 et La dépression souffle à l Allemagne l idée d Europe économique. C est souvent dans les périodes dépressives que prennent racine des idées et des innovations politiques qui déclencheront une expansion dans la période suivante. Pour le coup, il faudra plusieurs périodes pour qu émerge une telle innovation politique que l Europe économique. Peut-être en effet, les cycles à long terme sont, comme l a suggéré MADDISON, des phénomènes monétaires (entre l économie et la politique). Ici, l Allemagne ne peut pas seulement miser sur sa vision externe, politique, mais doit aussi composer avec ses tensions internes, économiques. Faute d une monnaie institutionnalisée par des relations extérieures naturellement dominantes (comme l Angleterre avec son avance), l Allemagne doit composer. Et finalement, elle se referme sur un mécanisme de défense et d auto protection : qui d un point de vue dynamique, en interaction avec les autres, mène aussi à l attaque. L Allemagne, avec ses moyens et son conflit interne, se projette au dehors : crée un réseau d accords commerciaux à long terme, qu elle aura du mal à institutionnaliser. En 1888, Hambourg et Brême se rattachent au Zollverein. Un traité de commerce entre l Autriche-Hongrie et l Allemagne est signé (1891). De même, avec l Italie (1892), et enfin la Belgique. L ensemble de ces rapports d interdépendance entre Etats participants, domine l Europe centrale et la dirige vers l unification. C est autour de celle-ci que se font désormais les grands traités européens, c est-à-dire autour d une zone de conflit : le conflit tient notamment au manque de créations de richesses. L essor allemand est provoqué par le développement des moyens de transport, terrestres ou maritimes (les constructions annuelles de chemin de fer sont multipliées par huit entre 1892 et 1901). L Allemagne conserve une forte protection agraire. Enfin, elle augmente beaucoup sa production de charbon. En 1876, les droits de l agriculture, du commerce et de l industrie sont élevés sensiblement : la France se range sous la bannière protectionniste allemande. A partir de 1878 s engage une série de conflits tarifaires avec l Italie. De 1887 à 1898, c est la guerre douanière. Indirectement, l Allemagne est vue comme la nation la moins favorisée en rétorsion à son protectionnisme qui ne plaît pas à la puissance dominante. En toute logique en théorie des jeux, il reste alors à l Allemagne à devenir ellemême la puissance dominante! En 1892, la France, après avoir dénoncé tous les traités de commerce, applique le tarif Méline aux produits agricoles : c est l année du sommet de protectionnisme. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 616

53 Grèce et Roumanie (1887) relèvent aussi leurs tarifs. Le Portugal se montre protectionniste (1892). Cette dernière année, l Espagne applique un double tarif, en privilégiant ses colonies. En 1894, les agrariens protectionnistes obtiennent la majorité en Suède. LA RELATION ENTRE EUROPE DE L OUEST ET EUROPE DE L EST ET LES CONFLITS INTERNES. LE RÔLE D OPPOSITION/ATTRACTION DES Etats-Unis ET LE CHANGEMENT DE DIMENSION. LES MOUVEMENTS AUX FRONTIERES DE L EUROPE ET DANS LE MONDE ELOIGNE : Le rachat des terres s est effectué rapidement en Russie. En 1881, il reste seulement un million et demi de paysans non encore rachetés du servage. Le rachat devient alors obligatoire. Mais huit millions de paysans très pauvres ont des terres insuffisantes pour vivre; le système d exploitation agricole pratiqué ne peut fournir à la population des moyens suffisants d existence. Les nobles endettés vendent à des paysans ; entre 1861 et 1914, ils perdent la moitié des terres qui leur avaient été laissées. On peut suggérer que la rapidité de la fin du servage rend difficile l adaptation à un niveau de vie plus élevé, qui donnerait véritablement des lettres de noblesse à la notion de propriété privée dans ce pays. Sa relative fermeture en ce qui concerne les échanges extérieurs avec d autres pays européens, montre que ce pays a à peine de quoi vivre : aussi il n a guère de quoi échanger. Il n est donc pas incité à se mesurer à autrui et à tenter de s améliorer. Le cercle vicieux est là. En Russie, où existent quelques centres industriels et une concentration ouvrière, sont prises en des lois sociales (interdiction du travail des femmes et des enfants dans les industries insalubres, obligation de payer le salaire en argent). C est une tentative pour rattraper le temps en retard, une course après le temps. Peut-elle permettre de prendre le dessus sur les cycles longs et se développer? Le processus en est à son début, et dans l histoire, cette tentative de rejoindre le procès de production en développement de l Europe tiendra seulement deux périodes et demi : de 1860 à 1873, et Peut-être faudra t-il s interroger sur la longueur de ce cycle et la capacité qu il avait d aboutir? En Russie, une large protection est assurée à l industrie nationale (hausse des droits de douane de 10% en 1881, 20% en 1885). Pendant cette période où la Russie peut être rattachée à l Europe, le pays se range derrière l Allemagne : un pays secoué de conflits internes. En 1887, Bismarck soutient la politique expansionniste de la Russie dans les Balkans, ce qui déstabilise un peu plus l Europe : cette Europe de l Est était acculée à devoir changer vite, trop vite sans doute par rapport au modèle moteur. Subissant trop d asymétries (y compris d asymétries d information dans un jeu qui lui La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 617

54 aurait permis d accéder à la propriété privée en prenant exemple sur plus avancé), elle choisit finalement de changer de jeu et de modèle. La Russie choisira un jeu protectionniste quand l Allemagne définitivement guérie de ses conflits internes car s étant suffisamment développée pour pouvoir suivre le rythme sans souffler, choisira le jeu du libre-échange au nom de toute l Europe, mais avec des structures monétaires protectrices dont n a jamais bénéficié un pays «sans carapace» comme la Russie. Nous étudierons la nature de cette carapace. En Belgique et en Allemagne, les ouvriers se structurent politiquement. En France, ils optent pour une doctrine révolutionnaire. En 1881 en Grande- Bretagne, apparaît le marxisme dans le mouvement syndical, revendiquant de nationaliser banques et chemins de fer. La IIe Internationale, en 1891, expulse les anarchistes pour adopter le point de vue marxiste. En 1895, elle déclare vouloir construire un régime collectiviste ; et la CGT voit le jour en France. En 1875, l Angleterre devient le principal actionnaire du canal de Suez. En 1876, la reine Victoria est proclamée impératrice des Indes. En 1878 commencent les explorations belges au Congo. En 1881, la France profite de ses désaccords avec l Italie pour imposer son protectorat en Tunisie. La France accepte le fait accompli d une intervention militaire britannique en Egypte, où elle avait pourtant des intérêts. La Grande-Bretagne devient alors «protectrice» de l Egypte. Il y a ainsi une alliance tacite entre les puissances européennes libre-échangistes et bénéficiant d une large propriété privée partagée par le peuple, pour s étendre dans le monde en traitant ce monde comme une marchandise au nom de l écart des civilisations, ce qui crée bel et bien des spoliations. Ce fait orientera le procès d accumulation de l Europe clairement vers la guerre. Celle-ci viendra incidemment d une résistance à ce comportement ambigu : celle de l Allemagne qui avec la guerre de 1870 plante la première banderille. C est seulement après avoir dépassé sa propre violence que le continent pourra devenir plus rationnel, et ce faisant pourra accélérer son unification. En 1883, guerre entre la France et la Chine. Bismarck choisit 1885 pour tenter de régler, par une réunion à Berlin, les litiges entre puissances, nés de la colonisation européenne en Afrique. Les aires d influence sont déterminées : l Angleterre se réserve une ligne transversale partant du Cap vers le Caire ; la France s ouvre tout territoire au sud du Sahara (ils ont choisi les contrées les plus pauvres!) ; le Portugal est présent en Angola et au Mozambique. Les acquisitions de l Allemagne seront donc marginales par rapport à celles des pays «libreéchangistes». La volonté des Français et des Anglais de se partager le monde est une volonté indirectement de se partager l influence sur et la direction de l Europe, inspirée par le principe de la jalousie : «j ai ce que je touche, mais j y met les formes pour ne pas froisser le concurrent dont le regard conforte ma possession». La France s implante en Indochine, à Madagascar, au Dahomey (1893) ; l Angleterre en Birmanie, en Afrique du Sud (création de la Rhodésie dans les années 1890). La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 618

55 TENDANCES INSTITUTIONNELLES : A partir des années 1870/1873, il y a un virage, qui coïncide avec la baisse des prix et une conjoncture dépressive. Les Etats considèrent le risque de guerre, le besoin de se défendre et de se ravitailler. Les relations économiques internationales sont considérées comme un mal nécessaire devant être réduit autant que faire se peut Or, on s éloigne toujours davantage du temps où les grandes nations pouvaient se suffire à elles-mêmes. Il y a donc une contradiction. Tout se passe comme si les nations qui représentent apparemment le «bon droit» libre-échangiste, s étaient mises à se partager le monde pour laver dehors ce qui aurait pu devenir une compétition à domicile. L Allemagne, qui s est sentie concernée par ces conflits implicites, a proposé une autre voie, le protectionnisme, obstacle à terme au développement. Les limites du développement harmonieux de l Europe économique étaient alors posées. Le développement par les échanges, poussé par l externe, devra pour vaincre ses démons et constituer un modèle en dehors de toute course contre le temps, résoudre l équation interne et aborder le problème du procès de production commun. En 1896 nous en sommes encore loin. LE RÔLE DES CRISES : De 1873 à 1879, se déroule en Europe une nouvelle crise économique, accompagnée d un effondrement des prix industriels, d un ralentissement des travaux de chemin de fer. Le coût de production agricole en Europe est élevé. Les céréales d Amérique affluent sur les marchés européens à partir de 1873/1875 ; les prix agricoles (également pour le mouton) diminuent. La dépression de l industrie est aggravée par la diminution du pouvoir d achat des agriculteurs. Par réaction, on exporte à des prix inférieurs au coût de production. En 1875, l industrie sidérurgique allemande prend la tête du mouvement protectionniste. Les grands propriétaires fonciers de l Est redoutent quant à eux la concurrence russe. C est la première fois depuis des siècles que l Europe sent le vent de la concurrence de nouveaux pays (Argentine pour le mouton). Elle va y répondre de façon agressive (accélération de la colonisation). De 1878 à 1882, la prospérité retrouvée est surtout française, en partie grâce au plan Freycinet. Dans les années 1880, on observe dans la plupart des pays d Europe une croissance moindre que par le passé. En 1882, la crise éclate en France avec le ralentissement des travaux publics, la chute de banques de prêts à la production, ce qui influe sur les industries minières et métallurgiques J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». TROISIEME PARTIE II. Même chapitre que note P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 619

56 Puis, l économie reprend. En Grande-Bretagne, on exporte des rails vers les nouveaux pays. En Allemagne, on constitue une industrie métallurgique. L Europe se sort de la crise plus sûrement en produisant des biens industriels, pour réagir à l importation à bas prix de biens agricoles. C est le renforcement d un circuit. Vers , les droits dans l ensemble de l Europe sont inférieurs à ce qu ils étaient avant 1860, malgré la poussée du protectionnisme. Les pays font tantôt du protectionnisme, tantôt du libre-échangisme, naviguent à vue (exemple de la Russie). Cela ne suffit pas pour rattraper un retard. Lorsqu il faut se développer rapidement, les tensions sociales s accumulent. Ne pouvant s exprimer étant donné le régime de la propriété, un nouveau régime émergera de la guerre. L Europe Occidentale parvient à mieux réguler ses tensions, celles-ci pouvant s extérioriser. A partir de 1890 en Angleterre, les exportations vers l Argentine diminuent de moitié. Les Etats-Unis reviennent à une politique protectionniste (tarif Mac Kinley 1890). Aux Etats-Unis, l essor se prolonge jusqu en 1893 (crise en Allemagne jusqu en 1895). L essor de ce nouveau pays se prépare, ce qui va pousser les pays européens à se replier sur eux-mêmes ; cela ouvrira, faute de résolution du conflit, voie à la guerre. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 620

57 STRUCTURES SOCIALES D ACCUMULATION / : PERIODE DEPRESSIVE : SPOLIATION DES PAYS DES COLONIES OU LA PROPRIETE PRIVEE EST NIEE. FUITE EN AVANT POLITIQUE DES PAYS DEFENSEURS DU LIBRE-ECHANGE QUI IMPOSENT CETTE FORME DE COMMERCE, SANS GARANTIE POUR LES PAYS DOMINES EN EUROPE, QUI RECOURENT ALORS A DES FORMES DE DUMPING MALADROITES, POUR SE DEFENDRE. LE LIBRE- ECHANGE RESTE ECONOMIQUEMENT RENTABLE. OPPOSITION ENTRE LE PROTECTIONNISME POLITIQUE DE L ALLEMAGNE, ET LA MONTEE MALGRE TOUT DU LIBRE-ECHANGE EN VOLUME. OPPOSITION DES MOUVEMENTS SOCIAUX RADICAUX. CONTREPARTIE MONETAIRE DE CE DESEQUILIBRE : LA MONTEE DES ENDETTEMENTS PUBLICS EN EUROPE DE L OUEST NOTAMMENT, PAR SOCIALISATION DES DETTES DU PRIVE (CHEMINS DE FER). CONSTITUTION DE CIRCUITS, MONDIAUX (ANGLETERRE), PAN-EUROPEENS (ALLEMAGNE), NATIONAUX (FRANCE), DANS LE CONTEXTE DE CONFLITS AU SUJET DE LA PROPRIETE PRIVEE, CE QUI MONTRE LE DEBUT DE LA PRISE DE RECUL DE L ECONOMIE MONETAIRE PAR RAPPORT A L ECONOMIE REELLE. REVOLUTION INDUSTRIELLE DE L ELECTRICITE, DE L ACIER ET DES TRANSPORTS. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 621

58 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 622

59 II.2) PERIODE EXPANSIVE : LES INVENTIONS ET LES INNOVATIONS TECHNOLOGIQUES : En 1896 en Allemagne, Diesel invente le moteur à explosion interne. En 1899, en Angleterre, grâce à un émetteur qu il conçoit à partir de l oscillateur de l Allemand Hertz et de l antenne du Russe Popov, l Italien Marconi réussit à transmettre un message par-dessus la Manche. C est la naissance de la Transmission sans fil. En France a lieu le lancement du Narval, premier sous-marin du monde. En 1900 en France a lieu l ouverture du métro C est aussi le premier vol du dirigeable Zeppelin. En 1903, Auguste Perret inaugure un nouveau matériau, le béton armé. LES TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET DE SALAIRES. LA CONSTITUTION DES CIRCUITS. LA RELATION ENTRE DEMOGRAPHIE ET ECONOMIE : L année 1896 marque un tournant. Après le mouvement séculaire de baisse longue des prix débute un mouvement de hausse qui va se poursuivre jusqu en 1973/ Donc le trend séculaire haussier des prix de gros succède à partir de 1895/1986 au trend séculaire baissier de 1815/ /1896. La hausse des prix se déroule sans interruption jusqu en En Belgique, c est l Eglise qui organise le milieu rural, puis les milieux ouvriers (Fédération nationale des syndicats chrétiens, 1909). En France, un projet de loi d impôt sur le revenu est déposé (1909). Cet impôt sera créé après guerre, soixante-dix ans après la Grande-Bretagne. Vers 1900 en Europe, la population est d environ quatre cents millions, le quart de la population mondiale. C est le continent le plus peuplé du monde (quarante habitants / km2). La France est le seul pays où la population n augmente pas. Les ruraux représentent environ 30% de la population en Grande-Bretagne, 40% en Allemagne, 55% en France. L espérance de vie est en moyenne de cinquante ans : un progrès qualitatif n a pas véritablement commencé! 1340 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE Divisions de l Europe et début de l intégration européenne ( ) I. Les essais de formation d un grand marché européen ( ) CHAPITRE III Les fluctuations de l activité économique. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 623

60 LES STRATEGIES NATIONALES. LA STRATEGIE ANGLAISE, MONDIALE PLUTÔT QU EUROPEENNE. LA STRATEGIE ALLEMANDE, PAN-EUROPEENNE, LA STRATEGIE FRANCAISE, AUTOCENTREE : L expansion économique en Europe entre 1896 et 1914 va de pair avec le conflit des intérêts privés et publics pour l hégémonie économique sur le continent, s accompagne donc de changements dans l organisation. On a un abandon progressif du libre-échange, des affrontements à partir des échanges extérieurs, un début de morcellement européen. Entre 1896 et 1913, d une économie européenne organisée autour de l Allemagne et de l Angleterre, où les tensions externes sont de plus en plus vives, on passe à un repli sur soi de chaque pays, une tentative d organisation devant résulter de la guerre. Par contre, 1904 marque le début de l Entente cordiale entre France et Angleterre. L Allemagne apparaît comme un joueur isolé, supposé impérialiste et belliqueux comme l était la France un siècle plus tôt. L Angleterre comprend qu en devenant protectionniste, elle peut assurer aux produits importés des droits préférentiels. Elle a développé néanmoins des intérêts en Europe, en contradiction avec ceux de l Allemagne. Pays- Bas, Belgique, Scandinavie, Danemark se tiennent autour d elle, de même que le Portugal, l Espagne. Mais les Dominions élèvent en 1902 contre la Grande-Bretagne des tarifs douaniers pour protéger leur industrie naissante. Alors la Grande-Bretagne développe au sein de son Empire un système de droits préférentiels, ce qui en fait une zone protégée. C est à mettre en rapport avec le fait que l Allemagne, se considérant comme une économie forte dès 1896, s ouvre aux échanges extérieurs. Elle souhaite désormais développer des échanges avec l Autriche-Hongrie, autrefois repoussée et pas encore très stable. Pour le cycle protectionniste de l Angleterre, il dure de 1873 à 1945, voire à Le protectionnisme mondial va de pair avec une conception auto-messianique qui fait perdre de vue à l Angleterre les réalités européennes, mais peut-être pas les intérêts européens bien compris, si l on entend par ces intérêts le désir d être en paix, du moins avec soi-même, et donc d imposer l Etat de droit. Ce «protectionnisme» est un détour de production pour protéger l Europe de ses démons. Pendant une longue période, c est l Angleterre qui va se réfugier dans une neutralité et une recherche de la stabilité. Ce sera alors l Allemagne qui se fera l apôtre du développement de la production, au nom de la production et non des échanges eux-mêmes, ce qui renvoie aussi à une conception différente de la source, intérieure ou extérieure, de la légitimité des institutions et de la monnaie. L Angleterre peut être protectionniste, car elle garde une assez bonne sécurité vis-à-vis de ce qu une guerre pourrait lui faire perdre en termes de droits de propriétés. En effet, elle conserve en 1913 la maîtrise des mers, ce qui est décisif lors de toute guerre. L Angleterre est un curieux mélange de sagesse et d audace. Elle sait très bien à quoi elle tient et qu on ne pourra lui La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 624

61 prendre : une avance de plusieurs siècles dans la constitution de circuits et d une économie permettant un niveau élevé de revenus, ce qui permet la liberté d esprit engendrant des règles de démocratie et de droits libéraux, lesquels en retour entretiennent prospérité et création de richesses que l on peut alors se partager. Les Anglais ont eu de la liberté par rapport au temps, plus que les Français, plus encore que les Allemands. Un temps qu ils ont pu alors vendre aux autres pays, ce qui explique le développement de leur secteur financier. En Allemagne, la production du minerai de fer de lorraine augmente de 75% entre 1895 et 1900 (trois quarts de la production allemande) ; celle de la métallurgie (Lorraine, Rhénanie, Westphalie) de 30%. La hausse de la population et les mouvements internes expliquent la hausse de la construction. Dans les mines et la métallurgie, des cartels se créent, régularisent prix et production, diminuent la concurrence en se partageant les domaines de vente. A partir de la fin du XIXe siècle, les fluctuations de l économie allemande deviennent les plus importantes, rythment la croissance 1342 et la conjoncture européennes. Le conflit latent entre Etats- Unis et Allemagne est inégal, les Américains disposant de plus grandes marges de manœuvre vue la taille de leur territoire. A la fin du siècle, l Allemagne cherche une place privilégiée dans les Balkans, en Turquie et en Perse. Elle prend des risques économiques sur des territoires pas particulièrement sûrs. Personne ne la soutiendra dans son attitude. L opposition viendra de trois pôles : de ces pays eux-mêmes, menacés dans leurs droits de propriété et qui n avaient pas besoin de cela ; des autres pays européens en particulier France et Angleterre au nom de leurs intérêts propres, et de l idée élevée qu ils ont des droits de propriété des pays européens ; des Etats-Unis, puissance montante accompagnant la vision française et anglaise. L Allemagne mène une politique expansionniste en Pologne, se heurte directement à la Russie. La crise de l Empire Ottoman entre 1894 et 1903 lui donne l idée d en faire sa zone d influence : elle propose un projet de chemin de fer Berlin-Bagdad en L Allemagne importe de Turquie des matériaux de construction. Elle met aussi dans ses entreprises toute sa conviction nationale. Les syndicats chrétiens connaissent en Allemagne une extension particulière. L Allemagne ne désarme certainement pas vis-à-vis du protectionnisme. En 1902, elle promulgue un nouveau tarif pour stimuler sa production agricole (droits en hausse de 50% pour le froment, de 40% pour le seigle) et industrielle. Elle mène une politique de dumping. Elle veut conserver sa main-d oeuvre tout en organisant une émigration vers la Pologne et l Argentine, fait appel à une certaine immigration. Elle commence à voir les perspectives de sécurité structurelle que procurerait une guerre gagnée. En 1913, elle a fortement développé sa puissance navale et son artillerie lourde. En 1913, les échanges de l Allemagne, par rapport à 1880, ont quadruplé. Où va-t-elle trouver des crédits pour financer cette 1342 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». TROISIEME PARTIE L économie britannique, économie européenne dominante. Ascension. Hégémonie. Amorce de déclin (1730/ ). II. Libre-échange. Début du développement d autres économies. Contestation de la domination économique britannique (1815/ ) CHAPITRE V L évolution de l activité économique : prospérités et dépressions. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 625

62 expansion? Certainement pas chez les pays de l Est partenaires, cruellement frappés par le manque d institution «propriété privée». Des Etats-Unis alors, mais jusqu à un certain point, ce nouveau pays ne voulant supporter le poids en termes politiques de ce que représente la volonté d expansion Allemande à l Est. L Allemagne est, de par sa solitude, relativement acculée, si elle veut se développer, à défier le démon de la guerre, les débats ne pouvant être étalés franchement et clairement sur la question européenne, étant donné la division de l Europe. Division telle que l Angleterre s est enveloppée d un voile de droit pour s éloigner aux yeux de l Europe, et que donc le protectionnisme peut triompher avec son cortège de menaces pour l ouverture des idées à une époque où celles-ci sont le ferment du développement économique vu le niveau bas d où l on part. L ouverture sur la déchirure européenne, celle de l Allemagne en face des pays de l Est, est une attitude de défi qui finalement mène au dumping, c est-à-dire à la guerre économique. L Europe est aveugle : il lui faudra descendre au plus bas pour pouvoir ensuite seulement remonter. Des éléments de son jeu interne ne viennent pas d éléments coopératifs qui lui permettraient de coordonner le développement, en favorisant les pays relativement en retard en termes de droits de propriété. Ce jeu qui s est en partie cependant joué à cette période n est pas structurellement coopératif car les joueurs sauf l Angleterre qui décide donc de relativement se retirer doivent trop lutter contre le temps. Dans la période expansive qui s est ouverte entre 1896 et 1914, les anticipations comprennent la dimension de conflit structurel d intérêts. La pente glissante représentée par la guerre dans les Balkans, zone la plus fragile économiquement du continent, n est qu un détonateur qui se mettra en marche à la fin de la période. L agriculture bénéficie de nouveaux droits (blé, vin, viande) en France, par la loi de A l Angleterre «le grand large» ; à la France l Europe et ses marchés : voilà le marché de dupes, car la France se trouve limitée par la montée allemande. La loi de 1910 en France prévoit qu en cas de dumping il pourra être établi des droits compensateurs. Ce pays se prépare désormais aussi à la guerre, car en Europe, seul un pays conserve encore des perspectives de développement (l Allemagne), en tirant le diable par la queue. Au nom des idéaux européens où l économie ne doit pas être un jeu de chantage mais la condition permissive de la démocratie, on ne peut laisser faire cela ; même si dans les faits, au titre des relations entre l Europe et le reste du monde moins développé, c est ambigu. La France suit ainsi, à son corps défendant, l Allemagne dans sa course folle. Depuis 1860, un traité de paix et de commerce conditionnel liait les deux pays. Les conditions sont levées. En 1906 l Espagne instaure un tarif protecteur. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 626

63 LA RELATION ENTRE EUROPE DE L OUEST ET EUROPE DE L EST ET LES CONFLITS INTERNES. LE RÔLE D OPPOSITION/ATTRACTION DES Etats-Unis ET LE CHANGEMENT DE DIMENSION. LES MOUVEMENTS AUX FRONTIERES DE L EUROPE ET DANS LE MONDE ELOIGNE : En 1896 en Russie la journée de travail est de onze heures et demie (dix heures le samedi). La Russie veut faire des paysans la base de l Empire, faciliter l acquisition de terres, le partage des biens communaux, l émigration vers la Sibérie. Mais une pénurie de terres se fait sentir. L absence de lois sociales dans les nouveaux centres industriels (le Donetz avec la métallurgie, Lodz et le textile ), la faiblesse des salaires, ne règlent pas les problèmes des concentrations ouvrières. Aussi, rien ne dit que la Russie pourra rattraper son retard. Pour des raisons sécuritaires, elle se rapproche de l Angleterre et de la France (Triple Entente), encerclant l Allemagne comme pour la contenir. Cela commence à bouger dans l Empire Austro-Hongrois. Des groupements s affirment, en premier lieu celui des Balkans (Roumanie, Bulgarie ) autour de l Allemagne et de l Autriche-Hongrie. La Roumanie a créé une banque nationale, un réseau de voies ferrées, développé une protection des paysans (fixation d un maximum pour les fermages) et des ouvriers agricoles (minimum de salaires). L Autriche-Hongrie, la Roumanie, la Serbie instaurent à partir de 1906 un tarif protecteur Ces pays créent des circuits de protection internes et externes. En 1898, entre l Espagne et les Etats-Unis, une guerre éclair oppose les deux pays après un soulèvement anti-espagnol à Cuba L Espagne perd ses dernières colonies. Les Etats-Unis se sont posés comme aiguillon de la décolonisation européenne. Il reste cependant aux pays brandissant le libre-échange (Grande-Bretagne, France) une marge de manœuvre pour poursuivre leur colonisation. Celle-ci, comme toute œuvre économique sous l égide du capitalisme, est un lieu de prise de risque ; la réputation peut y importer autant que les réalités. En 1896, la France annexe Madagascar. L Italie est malheureuse en Ethiopie où son armée subit un massacre. L Allemagne préfère une conquête économique plus proche et plus autonome : elle obtient la concession des chemins de fer de Konia et Bagdad, dans l empire ottoman. Les ambitions françaises et britanniques se heurtent au Soudan. La France évacue ses troupes de Fachoda. De 1899 à 1902, une guerre oppose les Anglais aux Boers en Afrique du Sud, au sujet des mines de diamants. Les Anglais ont soixante ans d avance sur les Français dans la 1343 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 627

64 réalisation d une guerre coloniale sanglante (cette dernière pour les Français avec l Algérie). En 1900, entre la Chine et l Europe, la Chine supporte mal la mainmise européenne sur son Empire. Les Boxers (secte pratiquant la boxe sacrée) massacrent les membres des légations étrangères. Les Européens envoient un corps expéditionnaire. L indemnité à payer est lourde et humiliante pour l empire céleste. En 1901, l Australie devient un dominion de l Angleterre. En 1904, dans le cadre de leur politique de rapprochement contre l Allemagne, la France et l Angleterre concluent un accord colonial : Paris abandonne toute prétention sur l Egypte, tandis que Londres s engage à ne pas entraver la politique française de colonisation au Maroc. Ces enjeux se situent bien prêt de l Europe et concernent la politique arabe de l Europe. Celle-ci sera un domaine de rapprochement des vues des européens. L Europe se cherche un double. Autant elle est laïque, autant le monde arabe est croyant. Estce que cela a une influence sur le développement économique? Le monde arabe peut donner à l Europe l image d une stabilité, qui la rassure en lui rappelant son passé, d où l importance de s entendre à son sujet. En 1904, l Allemagne obtient le droit de prospection sur les pétroles de Mésopotamie mais éprouve des difficultés à le mettre en œuvre. La Grande-Bretagne intervient pour financer la création d une société turque des pétroles de l Irak (participée à 50% par Shell et la Deutsche Bank). La politique arabe de l Europe se précise dans le sens d une exploitation des ressources. Au sujet du Maroc et de l Europe, soucieux de briser l Entente cordiale qui lie la France et l Angleterre, Guillaume II choisit d intervenir : la question marocaine ne saurait être réglée sans consultation de l Allemagne 1344! En 1906, la conférence internationale réunie pour régler cette question est pour le Kaiser un échec : l ensemble des puissances européennes à l exception de l Autriche-Hongrie soutient la prépondérance française au Maroc en matière d administration (finances et police). En 1910, l Union sud-africaine devient un dominion. La politique de force des puissances du libre-échange loin de chez elles s impose. En 1911, pour protester contre l absence de réparations économiques au sujet du Maroc, Guillaume II contraint la France au marchandage (en faisant mouiller un navire de guerre à Agadir) : l accès au Congo en échange de la reconnaissance des droits français au Maroc. Le compromis adopté sera mal accueilli de part et d autre. Il est clair que l Allemagne paraît avoir des revendications exorbitantes, parce qu elle s y prend trop tard pour avoir des visées coloniales (Et on pense à tous les pays d Europe de l Est qui sont derrière elle). Ce pays court un peu après l espace et beaucoup après le temps L Italie attaque les possessions ottomanes de Tripolitaine et Cyrénaïque sous le prétexte d entraves au commerce italien dans ses régions. Tout se complique, l Italie n a pas envers le monde arabe une politique aussi diplomatique que les grands d Europe. En 1912, vaincus malgré une farouche résistance, les Ottomans cèdent la Tripolitaine aux Italiens, qui ne tarderont pas à pénétrer dans l intérieur des terres. En , la Banque ottomane cède sa part de prospection du pétrole irakien, à l Angleterre ; cette dernière contrôle ainsi le pétrole de l Irak. En 1914, en Octobre, les Turcs attaquent la flotte russe sur la mer Noire. Les 1344 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 628

65 Alliés déclarent la guerre à la Turquie. Le jeu des alliances européennes est particulièrement complexe. Les pays aux marges de l Europe (Russie, Turquie) sont plus ou moins d Europe, et comme tels sont plus ou moins soutenus par les grands d Europe, dont la politique se base déjà sur le développement économique et le paternalisme qu il permet. Mais les grands d Europe excluent plus ou moins les pays aux marges. Ceux-ci réagissent par des stratégies peut-être à plus longue vue encore que celles des pays d Europe : bientôt la laïcité pour la Turquie, pour se rapprocher d Europe, bientôt le communisme en Russie, pour s en éloigner. La pression est tellement forte que ces pays sont obligés de réagir par des politiques outrées. L Europe fait peur, dans la contradiction entre son désir de puissance et sa division, à mettre en rapport avec un développement basé sur des valeurs individualistes à court terme et des filets de protection collective à long terme (droit du sol, droits de l homme et du citoyen, circuits économiques ). TENDANCES INSTITUTIONNELLES : En 1904, un accord sur les rails entre pays producteurs, en 1912, un accord pour l aluminium (incluant les Etats-Unis), marquent le développement de l économie monde. La Russie résiste avec un taux de protectionnisme de 36%. Le commerce international est passé de six milliards de marks or à trente-sept en 1870, soixante-dix-neuf en 1900, cent soixante-neuf en Dans l industrie, on compte quatre-vingt cartels. Il y a un hiatus, dans la mondialisation de ce tournant du siècle, entre internationalisation de l économie et affirmation des valeurs politiques nationales. La mondialisation à cette époque est sauvage. Notre époque apparaît civilisée en comparaison. La Turquie est sous l influence de l Allemagne. La Serbie entre en guerre douanière avec l Autriche ( ) ; elle est appuyée par la Russie. La Grèce subit une série de crises économiques ; les puissances occidentales ont en main son contrôle financier. La guerre de Tripolitaine et les guerres balkaniques ( ) provoquent un changement d équilibre. Cette ébullition dans les Balkans a profondément miné l Europe. L Europe paternaliste vise des territoires lointains. Elle se voit contestée sur ses propres marges : Europe de l Ouest, Russie, Turquie, s éloignent les uns des autres. L Europe ne peut être à cette époque un facteur d union car elle provoque trop le droit de propriété aussi ténu soit-il que possède chaque citoyen sur terre. Il y a ceux qui ont réussi à s assurer contre cette provocation Angleterre, France et Etats-Unis et ceux qui n ont pas pu : ils se sont, pour leur protection, isolés (Russie future U.R.S.S.), ou ils ont du d abord se défendre (décolonisation). La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 629

66 LE RÔLE DES CRISES : En Russie, les commandes à l industrie diminuent une fois les grandes lignes de chemin de fer terminées. La France et la Grande-Bretagne subissent une crise en 1900, puis connaissent une dépression modérée. Les traités de commerce de l Allemagne expirent dans les premières années du siècle. En Russie, une crise agraire éclate en Les nations n avaient pas prévu l entrée dans le nouveau siècle, tant la fuite en avant est grande. Mais la reprise est nette en Les chemins de fer en Allemagne, les industries navale et textile en Angleterre manifestent. La Russie constitue chez elle des coopératives agricoles. La crise de 1907 est particulière à l Allemagne, et entraînée par la fin de la guerre russo-japonaise. En Grande-Bretagne la construction navale est touchée, puis les autres secteurs. La France aussi souffre... En Angleterre les tendances révolutionnaires du socialisme sont stoppées par des réformes suivant les grèves perlées et le sabotage : journée de 8h30 dans les mines, retraites ouvrières. A partir de 1909, la crise s arrête, plus brutalement encore en Allemagne. L électricité, les machines, l automobile, repartent à la hausse. Puis, à nouveau, le passage de l essor à la dépression se déroule, lentement, en D abord en Allemagne (bâtiment, sidérurgie ), puis en France et en Angleterre (métallurgie). La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 630

67 STRUCTURES SOCIALES D ACCUMULATION / : PERIODE EXPANSIVE : TOURNANT POUR L EUROPE ET SON ECONOMIE CONTRADICTIONS ENTRE EXPANSION, CONFLITS, ET PROBLEMES D ORGANISATION, LES PAYS NE PEUVENT PLUS SE SUFFIRE A EUX-MEMES MAIS NE PEUVENT PAS ENCORE S ENTENDRE. PROBLEME D EDUCATION : LES MENTALITES SONT EN RETARD SUR LE PROGRES ECONOMIQUE. TRIOMPHE DE L ECONOMIE ALLEMANDE, SON ORGANISATION PROTECTIONNISTE, SES CARTELS. CONTRADICTION ENTRE MONDIALISATION ET EUROPE? PAR EXEMPLE DANS LES BALKANS. INTERVENTION DE L Allemagne POUR FREINER LA COLONISATION DE SES VOISINS (MAROC). L EUROPE S EST TOURNEE VERS LE MONDE DEPUIS UN SIECLE, LE MONDE S APPRETE A SE TOURNER VERS L EUROPE : EXPLOSION DE LA RUSSIE (REVOLUTION 1905), IMPLOSION DES Etats-Unis (CRISE MONETAIRE 1907). ORGANISATION NON COOPERATIVE : DUMPING ALLEMAND, REPLI DES AUTRES (ANGLETERRE TOUCHEE PAR LE PROTECTIONNISME), PREPARATION DE LA GUERRE. CONCURRENCE ANGLO-ALLEMANDE EN EMPIRE OTTOMAN. REVOLUTION INDUSTRIELLE DE L ELECTRICITE ET DE L AUTOMOBILE. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 631

68 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 632

69 II.3) PERIODE DEPRESSIVE : LES INVENTIONS ET LES INNOVATIONS TECHNOLOGIQUES : C est André Citroën qui sort le premier modèle de voiture de tourisme La première société privée d émissions de radio naît en Angleterre : c est la future BBC. J. L. Baird, en Ecosse, est le pionnier de l image télévisée. En 1934 a lieu la première émission publique de télévision sous l égide de la BBC. Avec le développement de l image, la perception du monde change : celui-ci devient soudainement proche. En Allemagne est créée la première Compagnie aérienne commerciale la Lufthansa. Mermoz réalise en 1930 la première liaison aérospatiale entre France et Amérique du Sud. Puis en 1933 naît Air France. LES TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET DE SALAIRES. LA CONSTITUTION DES CIRCUITS. LA RELATION ENTRE DEMOGRAPHIE ET ECONOMIE : La hausse des prix régulière de devient plus rapide entre 1914 et GOLDSTEIN 1346 a mis en évidence que les guerres correspondaient souvent à des périodes de forte inflation. En 1920, c est le point haut du cycle de KONDRATIEFF. Puis c est la baisse des prix. On ne peut pas parler d un mouvement à la baisse de longue durée pendant seulement treize / quatorze ans. On peut parler d une baisse relative des prix sur la période /1948. Les prix hésitent jusqu en 1925, puis baissent aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne sans secousse et sans crise sous l effet de la reconstitution de la production mondiale, du perfectionnement technique dans tous les domaines, de l orientation des prix de gros à la baisse conduisant à une diminution du revenu des producteurs. L'Allemagne, qui s est d elle-même isolée, est en dehors de ce mouvement : elle connaît l hyperinflation dans les années trente. En Allemagne, en 1918, est signé un accord industriels / syndicats ouvriers tendant à créer une communauté de travail : réaliser une concentration industrielle, former des conseils d exploitation. C est la 1345 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, J. GOLDSTEIN, «Long Cycles: Prosperity and War in the Modern Age», New Haven & London, Yale University Press, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 633

70 démocratisation industrielle, l ancêtre de l «économie sociale de marché». Le pourcentage de la force de travail tend à se stabiliser, voire à décliner après la première guerre mondiale. Les croissances d un très grand nombre d activités économiques à l échelle du monde changent d allure à partir de : accélération du progrès technique. Les deux guerres mondiales et l ampleur des fonds consacrés par les pouvoirs publics qui vont avec (accroissement de la conscience collective du changement) ont fourni cette grande impulsion. Au sein de l Europe, le rôle de l Angleterre décline, celui de l Allemagne devient prépondérant Les scientifiques commencent à migrer vers les Etats-Unis car c est cette zone, dont la dimension est plus taillée à la mesure des nouveaux événements, qui tire les marrons du feu de toute cette évolution. Inversement, on note l amenuisement du rôle de l Angleterre dans la formation des prix mondiaux. La stagnation des salaires réels à partir du début du XXe siècle montre que les salariés bénéficient de moins en moins des investissements à l étranger. Aussi le dilemme lancinant entre le rôle financier international de l Angleterre, et sa croissance interne, qui va empoisonner la vie économique du pays pendant soixante ans, commence et apporte son lot de protectionnisme. Les anciens circuits ouverts deviennent des circuits fermés, mais ils continuent à fonctionner. Le temps des crises commence en 1914 et dure un tiers de siècle. Entre 1914 et 1920, et en comptant la révolution russe, le nombre de morts s élève à treize millions. Les maladies viennent ensuite pour affaiblir la population. Les transferts de populations sont d importance, notamment des transferts forcés, et surtout dans les pays de l Est. Ainsi, à l occasion des guerres, ont lieu de brutales secousses démographiques, alors que des mouvements plus doux ne peuvent se passer dans les périodes de paix car la société y est fermée à cette époque. A partir de la première guerre mondiale, on lit sur la courbe la profonde chute entraînée par cet événement, et les conséquences de la politique restrictive de l immigration adoptée par les Etats-Unis à partir de La population européenne (hors Russie) s élève à trois cents vingt-huit millions en 1920, trois cents quatre-vingt (+16%) en L Angleterre n a pas eu de politique démographique entre deux guerres. En revanche, Allemagne et Italie montrent que l on peut modifier l évolution du régime démographique et que, pour y parvenir, l action doit être multiforme, s accompagner d une politique relative à l emploi. En Europe orientale, le recul de la mortalité, accompagné d une moindre baisse de la natalité, entraîne des évolutions considérables : la population polonaise passe de 26,2 millions en 1919 à 30,6 en 1929, et 34,8 en Pendant la seconde guerre mondiale, les exodes et transferts de population jouent un rôle encore plus considérable. L après-guerre sera l occasion de solder le problème des minorités. De 1939 à 1941, on a un rapatriement vers l Allemagne en provenance d Estonie, Lettonie, Haut-Adige ( au total) ; échange des Allemands dans la Pologne occupée par l URSS contre les Ukrainiens et les Biélorussiens de la Pologne occupée par l Allemagne. C est alors que 1347 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. Les essais de formation d un grand marché européen ( ) CHAPITRE II Nouvelles inventions et nouvelles innovations. Atteinte à la prépondérance européenne. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 634

71 commence la politique de population en France : Code de la famille en 1939, dégrèvements fiscaux. En 1940, trois millions et demi de Français du Nord et du futur Bénélux partent vers la France méridionale. Des échanges de population se déroulent dans le sud-est européen en fonction des rétrocessions de territoires et des expulsions. Des déportations politiques commencent ( Alsaciens). Hollandais, Norvégiens, Belges, sont envoyés en Pologne et en Russie pour remplacer les dix ou vingt millions de Russes occidentaux vers l Oural. En 1940, 45% des appelés en France sont des agriculteurs. Le nombre de chômeurs diminue, la durée du travail augmente. En 1942/1943, le repli des populations dans l autre sens (vers l Ouest ou l Allemagne) s effectue. Le service du travail obligatoire amène deux millions de travailleurs étrangers en Allemagne fin 1941, six fin 1942, neuf fin 1944, contre deux millions d Allemands évacués vers les pays voisins. Les individus trop jeunes ou trop âgés pour être mobilisés sont appelés à travailler. Des individus sont déportés pour aller travailler en Allemagne. C est en 1943 qu a lieu en France la création du Service du travail obligatoire (S.T.O.) des jeunes Français au profit des Allemands. En Angleterre, l effectif des femmes passe de cinq à sept millions entre mi 1939 et mi Le reflux des personnes déportées pendant la guerre commence à partir de juin La zone orientale de l Europe expulse les Allemands de Prusse, de Pologne (dix millions), d Autriche et, pour trois millions et demi, de la Bohême, des Sudètes et de Hongrie. LES STRATEGIES NATIONALES. LA STRATEGIE ANGLAISE, MESSIANIQUE, A LA FOIS MONDIALE ET EUROPEENNE, LA STRATEGIE ALLEMANDE ET LA STRATEGIE ITALIENNE, DIRIGISTES, EUROPEENNES, AUTO-CENTREES, LA SITUATION FRANCAISE, MAINTENANT UNE CERTAINE STABILITE : En Angleterre en 1919, on s efforce de mener une politique de grands travaux, d accorder des subventions temporaires et de développer la conciliation pour résoudre les conflits du travail. Le gouvernement fait adopter le principe d un conseil national consultatif ouvriers et patrons -, et la journée de sept heures. Il brise les grèves de 1919 et 1920, lutte contre l esprit extrémiste du travaillisme. En 1925, en Angleterre, la concurrence allemande provoque des conflits sociaux. Le charbon allemand coûte moins cher que le charbon anglais. En 1931, l Angleterre riposte en constituant avec la métropole britannique le Commonwealth. En 1932, elle s oppose à la convention d Ouchy signée entre les pays du futur Bénélux. Elle s oppose à l embryon de la construction européenne, veut maintenir ses privilèges dus à son avance historique, ne veut pas les voir dilués dans une union. En 1937, les premiers camps de vacances font leur apparition en Angleterre. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 635

72 En 1915, l Allemagne dresse avec ses alliés (Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie) les bases d une coopération pour les approvisionnements. Les approvisionnements, des industries en matières premières, et du public en produits de consommation : deviennent des devoirs nationaux. Il existe des sociétés d achat, la principale a trois cents comptoirs et bénéficie de crédits illimités. L Allemagne utilise ses excédents de fabrication pour se procurer des produits alimentaires : dans le Proche-Orient, puis après 1918 en Ukraine, Finlande, Russie. En 1919 est créée l union nationale de l industrie allemande. L empire allemand est plus puissant en 1918 qu en 1914, du fait de l absence de contrepoids russe : l Allemagne a tiré profit de la guerre et de la révolution russe bien qu elle ait perdu la guerre! Au traité de Rappalo (1922), elle obtient un véritable monopole de matériel pour l industrie en URSS. Dans la période elle s était tournée vers l Autriche-Hongrie et l empire Ottoman, elle se tourne désormais vers la Russie. Elle n a pas peur des risques et du déséquilibre, contrairement à l Angleterre. En 1925, elle est la première puissance économique européenne. Elle a accru et rationalisé son capital industriel ; modifié son organisation en mettant en place des cartels ; retrouvé son hégémonie sur l économie européenne (création du cartel de l acier, trust de la potasse avec la France). Le gouvernement allemand, en 1928, en réclamant une évacuation anticipée de la Rhénanie, la réoccupation de la Sarre, l Anschluss avec l Autriche, le droit pour les minorités allemandes hors du Reich de disposer d elles-mêmes, l égalité des droits pour l Allemagne, pose le problème de l Allemagne. Ses droits de propriété sont remis en cause du fait d un jeu très vieux de menaces de guerre et de paix, qui constitue une épée de Damoclès pour tout développement à long terme, les investissements et les infrastructures étant menacés d être détruits ce qui serait ruineux. L Allemagne se trouve précisément sous le coup de la demande de réparations pour la guerre précédente, ce qui est aussi ruineux. En 1930, le chancelier Brüning a le projet d orienter l Allemagne vers le Sud-Est (l Autriche). Le chancelier autrichien n est pas d accord. Les droits de propriété s opposent. L économie allemande toute entière constitue comme un défi. Sa production industrielle va plus que doubler après la sortie de crise (triplement pour l industrie lourde). A partir de , il devient nécessaire de réaliser un montant d exportation suffisant pour importer les matières premières indispensables à l industrie et à la constitution de stocks. L importateur et l exportateur allemand se soumettent à un système de clearing, de même dans le pays commerçant avec l Allemagne. En 1936 est inaugurée la première usine Volkswagen, qui doit produire «la voiture du peuple». De la compensation, on en arrive à l autarcie, avec le contrôle des matières premières (1936). En 1938, le chômage est résorbé. C est au prix de la constitution d une économie de guerre, dans des termes encore plus importants que ceux qui avaient précédé la première guerre mondiale. Cette régression s explique entre autres par de multiples incompréhensions. En 1927 en Italie, la Charte du travail tente de concilier les intérêts des ouvriers et des employeurs. Congés payés, indemnités de licenciement, prévoyance sociale sont instaurés. Une politique libérale est menée jusqu en Pour le chômage, on essaie d y remédier par des grands La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 636

73 travaux, l amélioration des terres incultes et le partage des latifundia. Paradoxalement, les systèmes dirigistes ont anticipé dans l application de certaines avancées sociales et de grands travaux, par rapport aux démocraties. Mais la période n est pas coopérative, car elle a hérité de la part de la période précédente d un contexte non coopératif et, de plus c est une période de dépression, où tout se conjugue pour exacerber les menaces. En France a lieu une diminution du temps de travail : fixation de la durée de travail à quarante-huit heures (1919). En 1927, une loi française autorise le gouvernement à façonner lui-même le tarif douanier selon les besoins des pourparlers en cours avec l Allemagne. Cela révèle à quel point les développements économique et industriels allemands sont devenus un enjeu pour ses voisins européens. De tous les pays européens, c est l Allemagne qui a le plus, une vision et une démarche européenne, même si elle veut l imposer par la force. Devant la menace du chômage, la France prend des mesures : des grands travaux, puis une politique sociale financée par la hausse de l impôt sur le revenu. Il s agit d assurances sociales, de la retraite du combattant, ou encore de la hausse du nombre de fonctionnaires. Après le rapprochement francoitalien de 1935 (concessions françaises en Tunisie et Somalie), c est la victoire du Front populaire en D où des grèves qui paralysent le pays, mais aussi des lois sociales attendues : liberté syndicale dans les entreprises, congés payés de quinze jours, semaine de quarante heures nationalisation progressive des usines d armement, création d un office du blé, fonds contre les calamités agricoles, retraite des vieux travailleurs. Mais la reprise des affaires est peu importante. En 1937, on cherche une hausse de la production, source de tous les remèdes, on commence à assouplir la loi sur les quarante heures. En 1938, les chemins de fer français sont nationalisés En 1918 la révolution manque de triompher en Suisse J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. CHAPITRE IX Les économies européennes des années trente. Repliement et regroupement. Stagnation et expansion. Dirigisme et planification. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 637

74 LA RELATION ENTRE EUROPE DE L OUEST ET EUROPE DE L EST ET LES CONFLITS INTERNES. LE RÔLE D OPPOSITION/ATTRACTION DES Etats-Unis ET LE CHANGEMENT DE DIMENSION. LES MOUVEMENTS AUX FRONTIERES DE L EUROPE ET DANS LE MONDE ELOIGNE : En Août 1915, en Pologne, une offensive allemande déplace vers l Est le front oriental. En Russie, l autoritarisme se renforce, l incapacité des pouvoirs publics est reconnue (1915). Il y a diminution de la production alimentaire. En Février 1917 a lieu la révolution à Pétrograd. L hostilité à la guerre et au régime atteint alors son paroxysme. Grèves et manifestations poussent Nicolas II à abdiquer. Il est remplacé par un gouvernement libéral. C est alors que Lénine, rentré de Suisse, publie ses Thèses d avril. De Mai à Octobre, des désertions massives sont provoquées par la propagande bolchevique sur le front. Cela mène à la Révolution d Octobre. La Russie signe une paix séparée avec les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie et leurs alliés). L Empire russe est démantelé (perte de l Ukraine, de la Finlande, la Pologne et les Pays Baltes). La clause de la nation la plus favorisée figure dans ce traité de paix avec la Russie. La ligne de séparation Russie / Pologne est tranchée par la guerre, fixée en 1920 (traité de Riga). Les Français ont imposé leurs vues à ce sujet. Plus tard, à l instigation de la S.D.N., la Haute-Silésie est partagée entre l Allemagne et la Pologne. En 1935 en Pologne, sont fixées les grandes lignes d un plan militaire et économique. En 1938, la superficie des terres mises graduellement à la disposition des paysans se monte à 10%. En 1939, Hitler réclame en Juillet le corridor polonais. Deux mois plus tard, c est le début de la Seconde Guerre mondiale, déclenchée à cause de cela. Une fois de plus, les frontières à l Est ont eu un rôle sécuritaire ou anti-sécuritaire pour l Europe. Il faut dire que c est par là que pendant longtemps se sont faits les mouvements de population préludant à la création de nouveaux citoyens. La Pologne est à nouveau rayée de la carte. En Novembre, les soviétiques envahissent la Finlande. Puis, en Mai-Juin 1940, ils envahissent l Estonie, la Lettonie et la Lituanie. En 1942, en Pologne, a lieu la déportation en juillet des juifs de Varsovie dans le camp d extermination de Treblinka. En Autriche-Hongrie, la fourniture de pain est interdite dans les hôtels et restaurants en On observe une hausse des prix. En 1918, la Roumanie ayant capitulé s engage à accorder à l Allemagne le monopole de l exploitation du pétrole. Elle ne peut augmenter ses droits jusqu en 1930 ; en cas de réalisation de la Mittel Europa, elle accepte par avance en 1918 une union douanière avec l Allemagne et l Autriche. Les pays d Europe de l Est sont pris à la gorge dans leurs projets de développement, placés sous tutelle. Leur politique est orientée, contre La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 638

75 contrôle des finances. De plus, les traités de Saint-Germain, Neuilly et Trianon (1919), s appuyant sur le principe des nationalités, aboutissent à la création de territoires économiquement non viables. Des réformes agraires, des transformations du système existant et l établissement de régimes différents, se font, cependant, heureusement jour. En Tchécoslovaquie, la réforme agraire partage les domaines de plus de cent hectares, soit 25% des terres cultivables ; elle dépossède les propriétaires étrangers (Allemands dans les Sudètes, Magyars en Slovaquie où on peut parler de l accession d un peuple de paysans à la liberté et la propriété). La Hongrie ne met pas en œuvre de réforme agraire après la Première Guerre mondiale, conserve sa structure seigneuriale ; la propriété paysanne y représente 11% des cultures. La Bulgarie est un Etat de petits paysans sans grande propriété. Des coopératives y sont créées. En Serbie, les petits paysans sont nombreux. En Roumanie, 1,4 millions de paysans reçoivent six hectares. Mais les ouvriers agricoles, sous-formés et sans capitaux, vendent leurs terres, si bien que la grande propriété se reconstitue. C est un paradoxe de constater que dans les pays d Europe de l Est (hors Russie), ce sera le communisme qui mènera à l accélération de l accès à la propriété individuelle agricole. Dans les Balkans, après guerre, la tentative révolutionnaire n aboutit pas, notamment en Bulgarie où ont eu lieu des réformes agraires. L Estonie met en œuvre une réforme agraire qui brise l hégémonie des propriétaires allemands ; en Lettonie, le même processus accouche de nouveaux propriétaires. En Pologne, le morcellement des terres est subordonné à l accord des intéressés. En 1931, le nombre des fermiers indépendants a augmenté. Cette période est celle de l accès à des droits dans ces pays, qui étaient acquis il y a au moins un siècle en France, davantage en Angleterre. En France, la CGT (1917) suit le mouvement révolutionnaire mondial, décide de se montrer. Le Congrès de Tours (1920) donne naissance à une scission entre SFIO et SFIC. La France entretient des idées qui entraînent un climat de tension : héritage logique de la révolution de 1789, peut-être nécessaire au processus de développement. Le 2 avril 1917, les Etats-Unis entrent en guerre à leur tour. Ils seront désormais le grand frère de l Europe occidentale. Leur indépendance d esprit est garante de leur efficacité à intervenir à bon escient dans les affaires du monde. Mais le Sénat américain s oppose au président Wilson, refusant la ratification du traité de Versailles et l entrée américaine à la S.D.N. Après la guerre, l Allemagne perd sa part de prospection du pétrole de l Irak. Pour ce qui est de l Empire ottoman, la guerre livre le Proche-Orient et le pétrole à l Angleterre. Son projet est d y joindre celui de Bakou. En effet, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France se partagent le pétrole du Moyen-Orient. Le traité de Sèvres parachève le démembrement de l Empire Ottoman, qui perd la totalité de ses possessions européennes. L Europe n a pas le pouvoir nouveau des Etats-Unis, du à l unité de son territoire et de ses institutions, mais elle a encore le pouvoir de diviser à ses frontières. Ainsi en va-t-il de la division du monde arabe pour La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 639

76 répondre à la division de l Europe! Les territoires arabes passent sous mandats britanniques et français. Dénonçant le traité de Sèvres, la Turquie déclare la guerre à la Grèce. En Russie, on assiste au blocus du pétrole russe par le groupement international des sociétés pétrolières en Russie, créé en Avec l aide de techniciens étrangers, l URSS produit le pétrole dont elle a besoin, exporte vers l Angleterre, la France et les Etats-Unis. En 1923, la guerre turco-grecque s achève. En 1925, les Anglais abandonnent leur protectorat sur l Iran, mais y conservent leurs concessions pétrolières. En 1942, de Mai à Septembre, s effectue en Russie l avancée allemande vers les puits de pétrole du Caucase. En 1943, les partis communistes des pays balkaniques signent un pacte prévoyant la création d une fédération des futures républiques populaires balkaniques destinées à s intégrer à l URSS. Puis est repris un plan qui dépasse les Balkans, et vise à réunir tous les pays danubiens, et la Pologne, dans une union douanière. En Grèce, à la fin de la guerre, débute une guerre civile. La Hongrie est occupée, après ses voisins, par l URSS. Un deuxième système, concurrent du système d alliances européennes, s est constitué en Europe : celui de l U.R.S.S. TENDANCES INSTITUTIONNELLES : En France, les Cahiers mensuels socialistes, de 1919 à 1933, présentent une conception nouvelle et particulière, fondée sur l entente francoallemande 1349, au motif que la SDN serait un instrument de la domination anglo-saxonne. En 1922 est constitué le mouvement paneuropéen, qui veut grouper tous ceux désirant réaliser les Etats-Unis d Europe. Il touche surtout certains milieux d affaire ainsi que certaines personnalités de gauche. Ce mouvement exclut l Angleterre pour son insularité, ses liaisons intercontinentales, l existence du Commonwealth, mais affirme la nécessité de relations entre l Empire britannique et la future union européenne. En 1925, A. Briand lance un appel en faveur de l Europe unie. G. Stresemann en Allemagne affirme la nécessité d une Europe économique. Un industriel, Rechberg, parvient (à partir de 1929), à réaliser une entente groupant industriels et financiers de France et d Allemagne. Potasse, azote, chimie, industries lourdes des deux pays, se trouvent liées et doivent établir des cartels pour trente ans. En 1926, la France, l Allemagne, le Luxembourg, la Belgique, fondent le cartel de l acier. C est une première en Europe en matière d organisation de la concurrence. En 1927, ce cartel est élargi à la Tchécoslovaquie, la Hongrie et l Autriche. Une union douanière européenne est formée (1929). Le mémorandum Briand (1930) concerne l organisation d un régime d union fédérale européenne. Les problèmes économiques s y trouveraient subordonnés aux problèmes politiques : le progrès dans l union économique est déterminé par la question de la sécurité, celle-ci étant liée à l union politique. En 1932, la convention d Ouchy préconisant une 1349 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. CHAPITRE VIII Les idées d Europe et la persistance des luttes pour l hégémonie. p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 640

77 baisse progressive des tarifs douaniers (50% en quelques années), est signée entre Belgique, Hollande et Luxembourg ; cette convention reste ouverte à tous les pays désireux d y adhérer. En juillet 1944, une «Déclaration des résistances européennes» prévoit l intégration des industries métallurgique et chimique Allemandes en une organisation européenne, et prévoit de réaliser au plan politique une union fédérale remplaçant «l anarchie des Etats souverains». Ainsi, pendant cette période, a été lancée l idée d une construction politique de l Europe par sa construction économique. Cette vision permet de dépasser les anciens réflexes ancestraux, et correspond à une adaptation progressive des mentalités et de la rationalité des agents à un état de plus grand développement économique. Mais il faut aussi pour y arriver engager une lutte contre le temps. Le jeu des crises au contraire, encastrées dans la grande crise que constitue cette période, mène à la guerre : on épouse les anciens réflexes avec une sauvagerie accrue! Les problèmes de la formation, de l organisation et du fonctionnement d une Europe économique se posent avec acuité tout au long du XXe siècle. Jusqu en 1945, l accent est mis sur la réalisation par la force par un pays européen, l Allemagne, réussissant presque dans sa tentative d hégémonie semblable à celle menée par la France au début du XIXe siècle. L Allemagne pense à la création d une Mittel Europa, allant de la Vistule à la Somme et de la Galicie au lac de Constance. En 1915, elle cherche à créer une union douanière avec l Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie. Cette vision est source de conflits, car elle veut intégrer des zones de niveaux de développement épars, et cela provoque un tropisme en faveur du pays le plus fort, l Allemagne. Cela ne plaît ni au pays les plus faibles de la Mittel Europa, ni aux pays plus forts que l Allemagne, unis en dehors de la Mittel Europa (France, Angleterre ). En Italie qui suit la tendance auto centrée et autoritaire de l Allemagne, le fascisme a pour programme une transformation des bases politique et économique de la société : confiscation des revenus improductifs, journée de huit heures, principe coopératif pour réorganiser la production, participation ouvrière aux bénéfices. Au contact des réalités, le fascisme devient ensuite plus modéré. En 1922, l autorisation est donnée aux préfets de dissoudre syndicats et coopératives, des mesures favorables aux grands propriétaires terriens sont prises. On souhaite la collaboration des classes en instituant un régime corporatiste. En 1925, le protectionnisme est prépondérant. Malgré ce, un chômage technologique se fait jour. Mussolini propose (1929) d'organiser le continent européen selon l'idéologie totalitaire, coupant l'herbe sous le pied des partisans des Etats-Unis d Europe. En Allemagne, la tendance à la concentration se poursuit. La cartellisation des industries devient obligatoire. Les grèves sont interdites. Des débouchés sont constitués par les travaux publics et l armement. Le Führer est chef de toutes les forces militaires et économiques. La tentative d unification européenne échoue ; une division en deux ensembles lui succède. Une première réorganisation ( ) est le fait de l Allemagne. Elle reprend et amplifie les projets élaborés depuis plus d un demi-siècle, leur apporte un début d application. L ensemble voulu par l Allemagne doit présenter un caractère autarcique, fermé, sous l autorité La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 641

78 de l Allemagne qui aura la direction technique et scientifique de toutes les entreprises. Economiquement, il y a un système de rétention d information en faveur d un pays. Le jeu est donc économiquement sous optimal, comme l exemple ultérieur de l U.R.S.S. l illustrera. Les pays disposant d un excédent de main d œuvre mettront celle-ci à la disposition de l Allemagne. Les contacts avec les pays Outremers seront coupés ; un système de chemins de fer et de canaux convergera vers Berlin. Hambourg, Koenisberg, Vienne, Munich, Cologne seront les portes du Reich ; Breslau son centre industriel à l Est. A l Ouest, l ambition est de parvenir à une population de deux cents cinquante millions d habitants. Sur ces bases, l Occident conquis se trouve divisé en trois zones : le Luxembourg, la Lorraine et l Alsace sont annexés ; la Norvège, le Danemark et la Hollande trouvent leur place dans la communauté germanique ; la France, amputée de la Flandre, la Lorraine, l Alsace et la Haute-Savoie, ne sera admise que dans la Communauté européenne. En Europe de l Est, les pays considérés comme germaniques (Autriche, Sudètes, Dantzig, corridor polonais) sont incorporés au Reich. Les Tchèques sont séparés, expulsés progressivement vers l Est et remplacés par des Allemands. La Pologne est séparée en deux : zone allemande et zone proprement polonaise. La colonisation est la tâche européenne principale à laquelle seront conviés tous les Etats soumis à l autorité du Reich. On pense tourner l Europe de l Atlantique vers l Est, la refaire sur une base continentale et autarcique. L économie hollandaise est réorganisée de façon à être intégrée à l économie allemande. En Bulgarie, l Allemagne représente 90% des exportations bulgares, presque exclusivement agricoles. A la fin de 1941, l Europe a la configuration que lui donne l Allemagne. Pour celle-ci le continent, pour l Italie la Méditerranée. Il reste cependant des Etats indépendants : Espagne, Portugal, Suisse, Finlande, Turquie. L économie française doit être réduite dans de larges proportions et intégrée à l économie allemande. Le bassin danubien est soumis à l hégémonie allemande. Pour les peuples de l Europe sub-germanique, le Reich doit exercer le rôle d un haut protectorat. La Hongrie par contre conserve son indépendance. La vision de l Allemagne par rapport à une unification européenne n a pu se faire qu au travers de la guerre, finalement. On n en est qu au début d une vision de l Europe organisée économiquement à partir d une gestion souple de droits de propriété partagés, c est-à-dire grâce à la monnaie dirigée de façon responsable 1350 : assurance du revenu qu elle permet de construire, et non moyen de spéculer sur le revenu d autrui. Fatalement, le dirigisme s oriente très vite vers la préparation d une économie de guerre. L Italie, face à un million de chômeurs dans les années trente, pratique le dirigisme économique. Elle nationalise aussi son industrie de guerre. La guerre devient une cause nationale. En Italie comme en Allemagne, la préparation économique de la guerre va devenir une contre régression, régressive elle aussi et la plus agressive, face à la régression économique communiste de Russie. Il y a en un sens refus des perspectives libérales parce que celles-ci sont désormais soutenues du dehors de l Europe (des Etats-Unis). A partir de 1935, le réarmement en 1350 Dans le Tome II, «Histoire monétaire de l Europe, ». La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 642

79 Allemagne est financé par l impôt. La durée et l intensité de la préparation à la guerre, permettent en partie de résoudre le chômage, et entraînent un développement de l activité économique. Les effectifs constitués passent de cent mille hommes en 1930 à cinq cents cinquante mille en 1936, huit cents cinquante mille en La place des différents secteurs de l économie se modifie au profit du secteur industriel. La composition de celui-ci change en faveur de certaines branches. On est aussi confronté à une nouvelle sorte de guerre. Le nombre de soldats a en effet considérablement augmenté, leur équipement s est modifié en quantité et en qualité 1351 ; le coût du soldat s est accru (sur la base un en 1756/1763, quinze en 1870, cinquante en 1905, mille en 1941). Un pays ne peut plus mener une guerre moderne s il ne dispose pas d une économie diversifiée et développée, les chances d une victoire dépendent plus que par le passé des facteurs économiques. C est un paradoxe car dans le même temps, on peut noter qu un pays industrialisé, si il entre en guerre, devra par la suite reconstituer des infrastructures fort coûteuses. Décidément, la préparation économique de la guerre à cette époque est la conséquence du retard des mentalités par rapport au développement économique de ces pays, car ce dernier devrait logiquement interdire la guerre. Les industries manufacturières, métallurgiques, énergétiques et chimiques connaissent une forte augmentation les industries textiles et alimentaires un déclin sensible. Les industries situées à proximité de la frontière sont partiellement transférées, les industries nouvelles sont implantées en des endroits jugés hors de la portée de l ennemi, ou carrément enterrées sous des massifs montagneux. La mise en œuvre du progrès technique connaît une vive accélération Tout est fait pour accroître la productivité du travail et compenser la diminution des effectifs employés dans l industrie. La consommation baisse beaucoup pendant la guerre dans les pays annexés. La guerre est l occasion d une exaspération de l économie. Faute de consommer, certains agents mettent de côté de fortes sommes. La démographie est à la remorque de l économie, avec les forts transferts de population. Belgique, France, Angleterre, Italie, Japon, Portugal, Serbie, Russie confèrent à Paris (1916), et élaborent la politique à suivre après la guerre. Ils ont confiance en la solidarité alliée pour restaurer les pays dévastés, veulent exclure l Allemagne du régime de la nation la plus favorisée, et supprimer des abus commerciaux des cartels. L expression de leurs intérêts disséminés revêt les termes les plus généraux : elle veut préserver certaines valeurs, telle la propriété privée. A la fin des années vingt, les accords commerciaux se sont élargis, assouplis, et se conjuguent par la clause de la nation la plus favorisée que l on emploie davantage. Un consortium franco-allemand construit en 1931 une ligne de chemin de fer entre la Tchécoslovaquie et la Haute-Silésie jusqu à la Pologne à Gdynia. Les projets interdits à l Allemagne, la France peut se 1351 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. CHAPITRE XI La Seconde Guerre mondiale. Economie et finance. P J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». Même chapitre que note La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 643

80 permettre de les réaliser sous l œil bienveillant de ses voisins car elle défend certaines valeurs. En 1919, après la guerre, Pologne et Russie sont dévastées. L Europe est concurrencée par les pays neufs. La nouvelle tendance institutionnelle est de partir de la situation de délabrement de l Europe. C est l opportunité du partage de pas grand chose, pour y implanter plus tard l essentiel (la propriété). En 1918, aux Etats-Unis, le président Wilson expose son plan de paix en quatorze points, fondé sur le droit des peuples à disposer d eux-mêmes et prévoyant la création d une organisation politique mondiale : la Société des Nations. C est la propriété privée au niveau des nations. Mais les traités de paix ont été établis par les seuls vainqueurs : les colonies allemandes sont distribuées à ceux-ci. L Allemagne est en dehors du principe des nationalités. C est l occasion du partage allemand, qui satisfait à la fois les Américains, les autres pays Européens, et l U.R.S.S. Ce partage confirme que l on part d un délabrement pour reconstruire quelque chose, et cette reconstruction ne pourra se faire sans les Etats- Unis, qui incarnent un modèle autrement plus fédérateur que l Allemagne «plus petit commun diviseur», ce modèle est un grand marché commercialement homogène à d autres grands marchés à venir, tels que LEONTIEFF 1353 a déclaré au début du siècle qu il y en avait quinze ou vingt dans le monde. En 1928, le pacte Briand-Kellog, qui met la guerre hors la loi, est signé à Paris par une soixantaine de pays. Pour clore la période, les Etats-Unis, comme en 1918, sauveront l Europe d elle-même et de ses divisions. En 1943 a lieu la rencontre au sommet de Staline, Roosevelt et Churchill. En 1944 on lieu les débarquements américains en Normandie et en Provence. L Allemagne a constitué pendant toute cette période le «plus petit commun diviseur». Après la guerre, les Alliés aspirent en effet à la reprise du négoce, mais chacun pour son compte, en juste continuation de la période précédente. Ils exigent, sans y consentir, le traitement de la nation la plus favorisée. Le partage de l Allemagne constitue le principe du «PPCD» : les fleuves allemands sont internationalisés, le canal de Kiel ouvert à toutes les flottes commerciales, le Danube soumis à l autorité d une commission européenne. On assiste à l occupation de Düsseldorf, Duisbourg et Ruhrort. En 1923, malgré l opposition anglaise, attachée à la propriété privée pas seulement chez elle mais aussi en Europe, les Français et les Belges occupent la Ruhr. Les Allemands résistent (grèves, sabotages). En 1924, aux termes du plan Dawes, la France accepte d évacuer la Ruhr. Les chemins de fer allemands sont gérés par une société commune à l Allemagne et aux Alliés. Les recettes provenant des douanes et d impôts (alcool, tabac, bière, sucre) sont versées à une commission alliée. En 1929, aux termes du plan Young, les alliés 1353 W. LEONTIEFF, «The Future of The World Economy», Dunod, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 644

81 s engagent à évacuer définitivement leurs troupes des territoires encore occupés. Mais l Allemagne va alors vouloir reconstituer des richesses de manière autrement plus brutale La période avait mal commencée. A la conférence de Téhéran (1943), le partage de l Allemagne reprend. Ce pays doit être divisé en cinq Etats autonomes (Prusse, Hanovre, Saxe, Rhénanie, Sud) ; Hambourg, le canal de Kiel, la Ruhr et la Sarre passeraient sous la tutelle de l ONU. Pour Churchill, il convient d isoler la Prusse, de rattacher les autres Etats à l Autriche, de créer une fédération danubienne. Le plan Morgenthau veut transformer l Allemagne en un pays agricole, l outillage industriel serait transporté pour réparations. On veut empêcher l Allemagne d être la source de destructions massives d installations industrielles coûteuses, il faut résoudre la contradiction du développement économique voisinant avec la guerre. Churchill accepte finalement aussi que l Allemagne soit transformée en pays agricole. De , on va purement et simplement de guerre en crise et de crise en guerre. Il y a une «collectivisation du conflit» qui rend les explications générales inévitables. Le partage de l Allemagne est un exemple parlant. Les Allemands n avaient pas droit à la parole. Toute théorie cliométrique doit s attacher à essayer d en démêler les causes en les rattachant à des phénomènes historiques quantitatifs massifs, tels qu ils peuvent apparaître au travers de cette période. Les Allemands n avaient pas le droit de prendre d initiatives économiques concernant l Europe, si ce n était en étroite collaboration avec les autres Européens (Anglais et Français). En mars 1931 est présenté en Allemagne un projet d union douanière avec l Autriche. Il est abandonné devant les protestations de la France, de l Italie et de la Tchécoslovaquie. Il est inacceptable de reprendre la méthode du XIXe siècle faire de la Mittel Europe une réalité politique en tentant d abord de l établir sur le plan économique et douanier car cela revient à intégrer sans préavis des pays qui n ont pas encore intégré eux-mêmes un droit de propriété décent. C est l occasion d une attitude opportuniste, colonialiste, de la part de l Allemagne à leur égard, qui compromet le développement économique, politique et social coordonné ultérieur de l Europe. Une nouvelle conception des choses apparaît avec le keynésianisme venu d Angleterre. Celui-ci est le moyen de concilier des choses contradictoires, notamment le partage du travail et la propriété du patrimoine, la défense du capitalisme d un point de vue statique tout en empruntant au socialisme certaines de ses idées dynamiques. Il permet aussi un raisonnement dualiste (Etat/privé), ce qui est une bonne chose depuis que KANT 1354 nous a habitués à devoir faire cohabiter raison pure et raison pratique. Cette doctrine 1355 a été appliquée pour partie ou totalité dans les pays dirigistes, et chez le grand voisin Américain, au cours de la période E. KANT, «Critique de la raison pure», Gallimard, 1980, & «Critique de la raison pratique», Gallimard, J. M. KEYNES, «Théorie générale de l emploi, de l intérêt et de la monnaie», (1936). Bibliothèque Scientifique Payot, 1969, traduction française par J. DE LARGENTAYE. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 645

82 Cela a commencé en Italie dans les années trente et s est amplifié aux Etats-Unis à partir de Cette doctrine souligne le rôle économique de l Etat. Cela a aussi une application aux évolutions des périodes : pour la juste régulation entre protectionnisme et libre-échangisme, en tenant compte du rôle à la fois protecteur et non-neutre des circuits. KEYNES fait une analyse particulièrement aiguë du système économique international 1356, ce qui touche bien en particulier l Europe dans la recomposition douloureuse de ses rapports économiques avec le monde. Le commerce international, décrit KEYNES, est «un expédient désespéré pour protéger l emploi à l intérieur des pays par des ventes au dehors ; moyen qui lorsqu il réussit ne fait que transférer le problème du chômage au pays le moins bien placé dans la lutte». C est sauver l essentiel du capitalisme la propriété privée et le droit à accumuler tout en laissant l avenir ouvert ; «créer du revenu» au lieu de faire des politiques d austérité pour répondre à la crise. LE RÔLE DES CRISES : A la suite de la guerre, il existe des déséquilibres généraux et sectoriels. Les reconstructions, menées différemment selon les pays, demandent plus de temps que prévu. Une économie industrialisée souffre davantage qu une économie agricole des conséquences de la guerre : il faut reconstruire les infrastructures! En 1920, les prix des matières premières (cuivre, plomb, zinc) chutent, suivis par le marché de la soie. L Angleterre subit la chute des commandes indiennes en cotonnades. La baisse des frets mène au ralentissement de la construction navale, puis à la chute de la production de fer et d acier, et des industries mécaniques. La crise frappe les pays vivant de leurs exportations. La hausse du chômage (1,3 millions de chômeurs en Grande-Bretagne fin 1921) pose à nouveau le problème du libre-échange. La grève des mineurs conduit quatre millions d ouvriers au chômage. Les lois britanniques de 1921 vont donc protéger les industries clés dont la guerre a révélé les insuffisances. En 1925, la reconstruction européenne est achevée, mais sa production a retrouvé son niveau d avant guerre alors que le monde progressait de 20%. Les exportations britanniques ont chuté d un tiers depuis En 1926, l Allemagne est accueillie à la S.D.N à l unanimité. En Grande- Bretagne en 1926, grève générale. L Allemagne paraît dès lors plus forte que l Angleterre : les croyances sur lesquelles repose le jeu européen sont remises en cause J. M. KEYNES, «Les conséquences économiques de la paix», (1919). Gallimard, 2002, traduction française de D. TODD. Collection Tel. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 646

83 L exaspération des nationalismes que provoque la dépression économique des années trente balaie toute vélléité de coopération à l échelle européenne. Le «Jeudi noir» qui a ruiné les Etats-Unis en quelques semaines pèse comme une lourde menace sur l équilibre économique de l Europe, où les investissements Américains sont énormes (surtout en Allemagne). Mais le sursaut allemand n a-t-il pas sonné comme une mauvaise nouvelle de l autre côté de l Atlantique, provoquant cette crise catastrophique de confiance? Cela fait désormais plus de soixante ans que les deux moteurs économiques sont concurrents, l Angleterre ayant effectué jusqu ici une liaison. Les tarifs douaniers sont majorés pendant la crise. La crise Américaine s est propagée en Europe d autant plus facilement que les industries y étaient déjà déprimées (Angleterre depuis 1920, Allemagne depuis 1927). La convergence réelle des économies, apparue comme négligeable jusqu en 1929, est accélérée par la crise des années trente ; elle sera remise en cause par la deuxième guerre mondiale (HENIN, LE PEN 1357 ). En 1930, faillites et chômeurs (trois millions) s accroissent en Allemagne. La Grande-Bretagne, plutôt que d accompagner l économie européenne, renforce ses liens avec le Commonwealth en En 1931, le ralentissement commence en France. Par une politique économique autoritaire, en Allemagne le nombre des chômeurs diminue rapidement à partir de 1933, passant de 5,6 à 2,6 millions. Entre 1929 et 1938 le commerce mondial diminue, en valeur, des trois cinquièmes, de même que celui de l Europe. Le manque de confiance dans les autres est érigé en nouvelle institution. La guerre mène à une accélération du progrès technique. Suivant la crise, elle est le sommet de trois chocs de longs termes arrivés simultanément : un choc monétaire, la fin de la Livre devise clé ; un choc politique, le manque d institutions et de coordination européenne nécessaires pour riposter de façon idoine aux nouveaux pays, et entraînant un repli obscur dans la violence ; un choc technologique, le progrès technique devient une donnée fondamentale s accélérant. Tout cela sans aucune préparation ni prévision ni expérience a donné ce que l on peut constater et qui fut meurtrier P-Y. HENIN, Y. LE PEN, «Les épisodes de la convergence européenne», Revue économique vol. 46, n 3, mai 1995, p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 647

84 STRUCTURES SOCIALES D ACCUMULATION / : PERIODE DEPRESSIVE : GUERRES MONETAIRES. AUTO-EXCLUSION DE L EUROPE D UN DE SES PAYS, LA RUSSIE ET REGRESSION DANS LA PERIODE D «AVANT LA PROPRIETE PRIVEE». DIVISION QUI COUPE L EUROPE EN DEUX. DIRIGISME ECONOMIQUE ET ECONOMIE TOURNEE VERS LA GUERRE, CARTELS ET ECONOMIE NON COOPERATIVE. ACCELERATION DU PROGRES TECHNIQUE. CREATION D UNE INSTITUTION MONDIALE LA S.D.N. QUI COUPE L HERBE SOUS LE PIED DES EUROPEENS. VIRAGE DE L ANGLETERRE VERS LE PROTECTIONNISME La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 648

85 III : III.1) : PERIODE EXPANSIVE : LES INVENTIONS ET LES REVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES : En 1953, se déroule en Europe occidentale, la naissance de l Eurovision, accord entre plusieurs pays européens sur des programmes communs de télévision. En 1956, c est l apparition des premiers ordinateurs (découverts par les Américains). Tout au long des années 1970 se déroule la révolution informatique : l introduction des ordinateurs dans les usines offre des possibilités technologiques sans précédent dans les secteurs de l automobile, de l aéronautique ou de la construction navale. Les transistors envahissent eux aussi le marché. En 1972, la société Philips présente le premier vidéodisque. Les premières vidéocassettes sont commercialisées. La firme DAF lance sur le marché la première automobile à changement de vitesse automatique. En 1969, c est le premier vol d essai de l avion supersonique franco-britannique Concorde. En Grande- Bretagne, on note l apparition dans les années 1960 des premières pilules contraceptives mises au point aux Etats-Unis. En 1966, en France, c est la mise en service de la centrale marémotrice de la Rance. LES TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET SALAIRES. LA CONSTITUTION DES CIRCUITS. LA RELATION ENTRE DEMOGRAPHIE ET ECONOMIE : En 1973, on arrive au point haut du cycle de KONDRATIEFF. L inflation n a cessé d avoir cours pendant la majeure partie de la période, favorisant le crédit immobilier des ménages. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 649

86 Le pourcentage de la force de travail employée en services professionnels a tendu à augmenter continûment depuis 1800 (PERROUX 1358 ). Les campagnes achètent dans les villes des biens d usage et d investissement qu elles obtenaient naguère elles-mêmes avec les moyens du bord : des habits, des équipements domestiques, des pièces de mobilier, des engrais artificiels, des machines agricoles, etc. Tandis que les industries et les villes obtiennent un surcroît de produit «exportable» avec une plus grande force de travail et de meilleures combinaisons productives, les exploitations rurales et les campagnes, avec relativement moins de forces de travail, peuvent produire plus que par le passé et «importer» une partie de ce qu elles produisaient elles-mêmes naguère. Ainsi un circuit vertueux ville-campagne se crée comme l a montré SAUVY La deuxième guerre mondiale s est terminée par une catastrophe démographique A partir de 1945, des Allemands de Pologne, Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie, ainsi que dix millions de Prussiens, Poméraniens, Silésiens et Sudètes, sont rapatriés en Allemagne. Après la guerre, la baisse de la mortalité reprend. Il y a aussi reprise de la natalité. Plus de vingt millions d Européens sont morts (russes et polonais compris). De 1946 à 1948, les seize millions de personnes déplacées en Allemagne, Autriche et Italie retournent chez elles. Mais entre 1947 et 1955, quatre-cents quarante mille personnes quittent l Europe chaque année : réfugiés des pays de l Est (trois cents mille Polonais), Italiens (six cents mille), Anglais (six cents mille), Allemands de l Ouest (trois cents mille), Ibériques En France la population augmente de 10% entre 1946 et La progression britannique est comparable. La progression allemande est plus forte : plus dix millions de 1946 à L immigration est faible. Les pays méditerranéens voient leurs taux de natalité et de mortalité diminuer rapidement. En URSS et en Europe de l Est, le taux de mortalité diminue très fortement, mais celui de natalité moins rapidement. Entre 1945 et 1965, les différences de natalité et de mortalité se réduisent dans l ensemble de l Europe, à l Ouest comme à l Est. En 1961, à Berlin, c est la construction du «mur de la honte» par la RDA, pour stopper le flux migratoire des Allemands de l Est vers l Ouest. A partir de 1963 commencent à apparaître les signes avant-coureurs d une crise démographique d importance en Europe. Dans un avenir prochain le remplacement des générations ne sera plus assuré. Le taux annuel d accroissement de la population, de 1965 à 1975, passe de 1,2 à 0,4 en RFA, de 0,7 à 0,2 en Grande-Bretagne, de 1,3 à 0,8 en France. Des politiques de lutte contre la dénatalité et le vieillissement cherchent à réaliser une compensation des charges liées à la venue de l enfant et, notamment, du troisième, à aménager le temps en vue de permettre aux familles de concilier travail et éducation des enfants. A l Est aussi. Aussi, 1358 F. PERROUX, «Matériaux pour une analyse de la croissance économique», Economies et Sociétés, n 27, Développement, croissance et progrès, Juin-Juillet A. SAUVY, «La machine et le chômage», Dunod, J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. CHAPITRE I Crises des populations européennes et renouveau temporaire. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 650

87 une stabilisation ou même un relèvement du taux de natalité est finalement observé dans la majorité des pays, entre 1963 et LES STRATEGIES NATIONALES. LE MODELE ALLEMAND. LE «OUI MAIS» DE L ANGLETERRE A L EUROPE. LA SITUATION DE LA FRANCE : L économie allemande, réunifiée (1946) se dirige vers le libéralisme. En 1949, la Constitution fédérale met fin au régime d occupation. Les allemands choisissent l économie sociale de marché L Etat veille à ce que le progrès soit social et non plus seulement déterminé par la notion de profit particulier. Le principe essentiel est constitué par l autofinancement des entreprises. La baisse du coût de production et la hausse de l investissement entraînent une forte expansion. Malgré l afflux des réfugiés le chômage diminue de 1949 à On pratique la cogestion avec les syndicats. La productivité s accroît, les exportations diminuent. Les dépenses militaires sont absentes. L Allemagne sera le moteur économique car industriel de l Europe. Il s est produit un «miracle» entre 1945 et 1953, et le plan Morgenthau, qui voulait en faire un pays uniquement agricole, a été abandonné. L Allemagne peut enfin réaliser son projet de toujours : participer à la construction de l Europe grâce à l économie. Ce projet n est plus conflictuel car il y a eu séparation forcée avec les pays de l Est. Le projet est en revanche accompli avec la France, avec laquelle une solidarité de fait, dans le bien comme dans le mal, est apparue depuis 1860, et sous le regard bienveillant de l Angleterre. Le parti conservateur, en Grande-Bretagne, a annoncé en 1945 un train de réformes sociales sur quatre ans. Les travaillistes ont proposé un large programme, comprenant le plein emploi, des nationalisations et le contrôle des monopoles ainsi qu un dirigisme planifié de l industrie, la défense du niveau de vie et de l égalité de revenus, une protection et une organisation pour le domaine agricole et les services sociaux. Houillières, transport, gaz-électricité, plus 10% de l industrie, ont effectivement été nationalisés. Dans le même temps, l Angleterre craint toujours que l Union européenne nuise au Commonwealth ; elle cherche donc à contrecarrer toute tentative de l Europe occidentale pour organiser son économie. L Angleterre sert de balancier par rapport à la stabilité économicoidéologique de l Europe le rapport à la propriété incluant une part de 1361 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. CHAPITRE XV Les expériences d après guerre en Europe occidentale. Dirigisme et renouveau du libéralisme. P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 651

88 socialisme -. La politique d égalisation relative des revenus aidée par l impôt va très loin. L Angleterre est devenue en 1949 un pays de petits et moyens revenus. En revanche, le manque de capitaux s accompagne du manque de main d œuvre. Les Trade-Unions refusent de nombreux travailleurs européens, polonais, allemands ou italiens. Grâce à l augmentation du personnel administratif, on finit par atteindre le plein emploi. De 1938 à 1950, les salaires ont augmenté de 160%, les prix de 125%, le revenu national de 70% ; la hausse du pouvoir d achat est réelle pour les salariés, moindre pour les fonctionnaires ; les revenus du capital ont baissé de 20%. La Grande-Bretagne refuse toute participation à la C.E.C.A. Elle se situe délibérément en dehors de la perspective d intégration économique européenne de la production. Elle mise sur les échanges en escomptant que les termes de l échange continueront à ne pas lui être défavorables. En 1951, les conservateurs revenus au pouvoir, dénationalisent, construisent des logements sociaux, augmentent les attributions des administrations locales et diminuent le rationnement. On abandonne aussi le colonialisme comme cela était décidé, avec quelques années d avance sur la France. De 1954 à 1966, les exportations vers l Europe passent de 28% à 38%. L Angleterre participe bien à la construction européenne, mais uniquement du point de vue des échanges. Elle ne souhaite pas mêler ses informations et jusqu à son mode de vie avec l Europe continentale ; à moins qu elle n estime que le droit n y aurait pas été respecté? En France, le Conseil national de la résistance a décidé de la nationalisation des grands moyens de production, et de la participation des travailleurs à la direction économique. Les houillières, Renault, le gaz et l électricité passent à l Etat. La direction du commerce extérieur est prise en main : contingents, accords bilatéraux, licences d importation et d exportation. En 1951, les entreprises nationales contrôlent 40% de l économie. Mais un tournant libéral est pris en Le gouvernement veut s appuyer sur la libre concurrence et la pression de l opinion. Mais il reste aux commandes de l économie! En 1965, la France achoppe sur les conditions financières exigées par la mise en place du Marché commun agricole. Tout comme l Angleterre au nom des échanges entre partenaires libres et autonomes, la France s oppose à l Europe à cause de son «exception agricole» : une exceptionnelle stabilité sociale grâce à un modèle de petits propriétaires. L opposition de la France continentale est de plus courte durée que celle de l Angleterre insulaire Les grèves consécutives à Mai 68 annoncent la crise économique prochaine qui sera une crise de civilisation. La Suisse, pendant la guerre, renforce les attributions économiques de l Etat. La Belgique s engage dans la voie du dirigisme en fixant les prix des produits à un niveau peu élevé. Le traité de paix de 1947 présente des clauses dures pour l Italie : les pertes des colonies qui représentaient un débouché pour la population. En 1948, le nouveau gouvernement La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 652

89 préconise la solidarité avec l Europe occidentale, l union douanière avec la France, la réforme agraire. En Hollande, les destructions ont été importantes (polders recouverts par les eaux de mer notamment). Le besoin d importer des vivres et des matières premières est élevé. Dans ce pays aussi, on s oriente vers le dirigisme, abandonnant le libéralisme traditionnel. La convention d Ouchy est effective le 1 er avril Les salaires sont supérieurs de 60% en Belgique par rapport aux Pays-Bas. La Belgique prend des mesures défensives contre la Hollande dans l agriculture mais non dans l industrie. En 1948 est créée une commission de coopération entre les quatre pays scandinaves plus l Islande, suivie en 1952 par un conseil nordique. En 1949 en Belgique, l économie n est plus dirigée. L importation est laissée plus libre que dans aucun autre pays d Europe, les exportations augmentent, et on paie malgré cela une importante protection sociale. La période débute donc dans tous les pays d Europe par des intégrations régionales ou par l intégration européenne. La croissance des vingt ans suivant transformera ce phénomène en cercle vertueux. LE PARAPLUIE AMERICAIN. LES MOUVEMENTS AUX FRONTIERES DE L EUROPE (REGRESSION RUSSE). LES MOUVEMENTS DANS LE MONDE ELOIGNE (DONT LA TURQUIE) : Au lendemain de la guerre, les Américains mettent au point le plan Marshall avec les seize pays européens qui le veulent, (l URSS, les démocraties populaires et la Finlande le refusent) pour engager la reconstruction économique de l Europe. A la suite de ce redémarrage aidé, les rapports Europe-Etats-Unis se modifient. De 1919 à 1952, l Europe suivait les Etats-Unis. Désormais, les relations sont moins de domination que d interdépendance, du fait de la hausse des capacités de production en Europe, de l accroissement des échanges intra-européens, de ceux entre Europe et pays non industrialisés. Les Etats-Unis deviennent un repère vers lequel tendre. Mais vers 1967, commence à se manifester aux Etats-Unis un ralentissement, tant de la croissance du PNB que de la productivité du travail, accompagnés d inflation. Les pays européens connaissent aussi une baisse de leur productivité, mais aussi une amélioration de la compétitivité vis-à-vis des Etats-Unis, ainsi que des tensions sur le marché du travail. Des Etats-Unis s annonce la crise qui va venir quelques années plus tard en Europe. En 1968, l Europe communautaire supprime les droits de douane à l intérieur du marché commun, et met en vigueur un tarif extérieur tenant compte des 1362 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». Même chapitre que note La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 653

90 exigences Américaines pour atténuer les effets du protectionnisme Européen. L Angleterre attend la conférence de la Paix pour décider de la fixation des frontières occidentales de la Pologne. A l Est, les réformes agraires sont nombreuses et diverses. Elles portent sur la dimension de la propriété, son statut et les modalités de son transfert. En Bulgarie, la superficie maximale de la propriété privée est fixée à vingt hectares ; en Yougoslavie, quarante-cinq hectares, les terres des banques, des églises, sont récupérées par l Etat ; en Roumanie, cinquante hectares, sauf pour l Eglise, l Etat. En Transylvanie, en Bohême, les propriétés allemandes sont confisquées ; en Moravie, il s agit des propriétés hongroises ; en Slovaquie, les deux. En Pologne, des territoires sont perdus à l Est. L expulsion des Allemands détruit tout naturellement les grands domaines. En Pologne, les limites de la propriété privée sont aussi fixées à cinquante hectares, sauf pour l Eglise. Tous les paysans reçoivent au moins cinq hectares de terres. La Pologne devient un pays de petits propriétaires : c est le communisme qui aura fait du secteur agricole (plus tard appelé secteur de la consommation) un secteur de petite propriété. Les pays de l Est ont au moins cent cinquante ans de retard sur la France et l Angleterre. En 1945, la conférence de Potsdam fixe sur la ligne Oder- Neisse la nouvelle frontière occidentale de la Pologne, et confirme la frontière orientale avec l URSS le long de l ancienne ligne Curzon. Les économies des pays de l Est sont maintenant organisées pour servir l URSS. Les échanges commerciaux entre eux sont réduits et les échanges avec l URSS augmentent à l importation comme à l exportation. L URSS pousse les nationalisations industrielles dans ces pays : en Pologne, l Etat assure 85% de la production industrielle. La Yougoslavie étatise 70% de son industrie. En Allemagne de l Est, on regroupe les deux cents usines les plus modernes sous la coupe d une société anonyme soviétique. En Roumanie, l Eglise et la maison royale se retrouvent expropriés (1947). En Allemagne de l Est, les entreprises laissées au secteur privé sont groupées sous le contrôle de «comptoirs régionaux». En 1947, Yougoslavie, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Albanie, Bulgarie, signent des traités d assistance mutuelle. En Hongrie et en Roumanie sont constituées des sociétés mixtes, non nationalisées. En Hongrie, toutes les entreprises individuelles de plus de cent ouvriers sont nationalisées (1948). Dès la fin des années quarante, les pays de l Est recourent à des plans quinquennaux pour se coordonner avec le plan quinquennal soviétique. Le Conseil d assistance mutuelle (1949) regroupant Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, URSS, est mis en place pour parer à d autres défections que celle de la Yougoslavie, dans le camp soviétique. A la fin de 1950, en Allemagne de l Est : l alimentation de la population est redevenue normale. La production de 1950 dépasse de moitié celle de la Pologne et de la Tchécoslovaquie réunies. En 1951, en Allemagne de l Est, la propriété privée représente 20% de la production industrielle et 50% des ouvriers. Les petits propriétaires terriens se multiplient du fait de La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 654

91 l expropriation des domaines de plus de cent hectares ; ils sont accompagnés par quelques sovkhozes et des kolkhozes. Les chars soviétiques mettent fin au soulèvement ouvrier de RDA en La même année, Grèce, Turquie et Yougoslavie forment le pacte balkanique. Les exportations yougoslaves vers la Grèce sont multipliées par dix, vers la Turquie par trois et de la Grèce vers la Yougoslavie aussi par trois. En RDA, la baisse des salaires entre cependant en contradiction dans l esprit des gens avec les réformes annoncées : développement de l industrie de consommation, rétablissement du commerce avec la RFA. Un traité de paix (1955) rend à l Autriche son indépendance. Elle doit adopter une position de neutralité, mais s engage à livrer de la marchandise pendant dix ans à l URSS ; les biens de la Compagnie de navigation du Danube lui sont restitués. En 1956, des manifestations ouvrières éclatent en Pologne. Gomulka, emprisonné sous Staline, prend le pouvoir et engage des réformes. Nagy, en Hongrie, ne peut poursuivre les siennes, car l agitation continue entraîne l intervention des chars soviétiques sans la moindre réaction occidentale. Le Comecon recommande à ses membres la conclusion d accords bilatéraux à long terme détaillés en accords annuels. Comme en Europe de l Ouest, il y a intégration de la production. Cependant, à l Ouest, la question monétaire est centrale : alors qu à l Est il n y a pas de monnaie Cela tient aux régimes de la propriété privée et du rapport entre travail et patrimoine privé, ainsi que de l héritage. Entre 1957 et 1963, se déroulent divers assouplissements dans les pays communistes. En Hongrie des entreprises sont regroupées en trusts. En Tchécoslovaquie, des associations d entreprises sont créées. En RDA, les ministères industriels sont abolis, un niveau hiérarchique intermédiaire est créé. En 1958, le Comecon adopte les prix mondiaux récents de 1957, avec un an de retard. A partir de 1963, en Hongrie, l entreprise ne reçoit plus d indicateur obligatoire, et est guidée par des régulateurs indirects. La planification du commerce extérieur freine l extension des échanges, non seulement entre Etats socialistes : mais avec le reste de l Europe. Les pays socialistes ne vendent que parce qu ils ont besoin d acheter, leur commerce extérieur tient une faible place dans le commerce mondial (10% en 1967). En RDA, la politique visant à renforcer la construction industrielle et à accélérer la croissance entre en contradiction avec la décentralisation à partir de 1968/1969. La planification impérative est abandonnée (Hongrie 1968). A la fin des années soixante, pour le Comecon, le volume des échanges extérieurs est six fois plus élevé qu en Chaque pays effectue de 35 à 50% de ses échanges avec l URSS. La part des machines et des équipements tend à s accroître, et celle des matières premières à diminuer. Les réformes connaissent des reculs divers dès la fin des années soixante pour une période allant de dix ans (Hongrie, jusqu à 1979) à vingt ans (Roumanie, jusqu en 1989). Pendant la crise, les pays de l Est vont s enfermer dans leur modèle. Ce modèle, parce qu il est fermé, est retardateur d une crise qui sera alors plus dure. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 655

92 La période est marquée par la décolonisation. En 1946, pour la France, c est le début de la guerre d Indochine. En 1947, l Ethiopie recouvre son indépendance vis-à-vis de l Italie. En 1947 pour l Inde, le Pakistan et la Birmanie, s annonce un régime de décolonisation pacifique dans l Empire britannique. La décolonisation britannique, en avance historiquement sur celle de la France, est de plus pacifique. Par contre, entre les Pays-Bas et l Indonésie, il faut l intervention de l ONU pour que cesse l insurrection indonésienne contre la présence hollandaise. L indépendance de l archipel est alors reconnue. En Chine, la proclamation par Mao Zedong de la République populaire ferme cet immense pays à l Occident. La Libye obtient son indépendance, et réunit en un seul Etat le Fezzan, la Tripolitaine et la Cyrénaïque, administrés par la France et la Grande- Bretagne depuis En 1954, entre la France et l Indochine, c est le désastre français de Diên-Biên-Phu. Il faut les accords de Genève pour mettre fin à la guerre et à la présence française. Entre la France et le Maghreb, on assiste au début de la guerre d Algérie. Le Front de libération nationale (F.L.N.) déclenche une insurrection anti-française dans tout le pays. Le conflit algérien, qui durera huit ans, sera sanglant et désastreux pour les deux pays. La décolonisation française est décidément moins pacifique que la décolonisation anglaise. Entre Egypte, France, Grande- Bretagne et Israël, intervient la crise de Suez. Le président égyptien Nasser annonce la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez. La Grande-Bretagne et la France s entendent alors secrètement avec Israël et interviennent militairement, mais l O.N.U. envoie ses troupes pour rétablir le calme. Au Maghreb, la France reconnaît officiellement l indépendance de la Tunisie et du Maroc. En 1957, se séparant d avec la Grande- Bretagne et le Commonwealth, le Ghana est le premier Etat d Afrique noire à devenir indépendant. La Malaisie devient par contre un dominion. La France se rattrape en Afrique Noire de ses erreurs en Algérie. En 1958 est déclarée l indépendance de onze républiques d Afrique noire dans le cadre de la communauté française. En 1959, en Belgique, le roi Baudouin reconnaît l indépendance du Congo belge. Les Britanniques accordent l indépendance à Chypre. En 1958, c est l indépendance du Nigeria et du Togo vis-à-vis de la Grande-Bretagne En France : l indépendance du Cameroun français. Une organisation groupant un certain nombre de pays producteurs de pétrole (OPEP) est créée en Enfin, en 1962, par les accords d Evian la France reconnaît l indépendance de l Algérie ; c est le début de l exode pour des centaines de milliers de pieds noirs qui devront quitter ce pays là. En 1964, le conflit entre Chypriotes grecs et turcs entraîne l intervention des Casques Bleus de l O.N.U. La Grande-Bretagne reconnaît l indépendance de Malte dans le cadre du Commonwealth. Dans le même temps, en dehors de la décolonisation ou prenant appui sur elle (il n y a pas toujours eu «décolonisation» économique), certaines tensions se rapportent aux matières premières et opposent Nord et Sud. Les pays dits du Sud revendiquent le contrôle de leurs ressources 1363 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 656

93 naturelles et par là même, une amélioration de leurs termes de l échange. A partir de 1971, les compagnies pétrolières ayant, au cours des années passées, accordé des conditions plus favorables aux pays producteurs, le prix du pétrole est accru de 20% (février/avril 1971), puis à nouveau en janvier 1972 et juin Il s agit là d un rattrapage, permis par l augmentation de la demande mondiale et la baisse de la production Américaine qui a amené une hausse sensible. TENDANCES INSTITUTIONNELLES : Après la guerre, sont plus nombreuses et plus approfondies que par le passé les propositions relatives à la création d une Union européenne : création de l Union européenne des fédéralistes (1946), discours de Churchill sur un plan de construction des Etats-Unis d Europe, mouvement socialiste pour les Etats-Unis d Europe qui prévoit une planification des industries de base et des investissements (1947), Ligue européenne de coopération économique (1947), Nouvelles équipes internationales (1947) d inspiration chrétienne qui insistent sur l aspect social de la construction européenne, United Europe Movement (1947) qui envisage la participation directe de l Angleterre à la construction européenne. Ce mouvement propose une confédération où certains adhéreraient pour des raisons de défense, d autres pour des raisons économiques En 1948, c est la naissance du Benelux. Grande-Bretagne, France et Benelux forment l Union de l Europe occidentale. Enfin, l Organisation européenne de coopération économique (O.E.C.E.) est créée pour gérer l aide du plan Marshall pour seize pays : Grande-Bretagne, Irlande, France, Portugal, Italie, Autriche, Suisse, Luxembourg, Belgique, Pays-Bas, Norvège, Suède, Danemark, Grèce, Turquie. En 1949 a lieu la création du Conseil de l Europe, dont l objectif est de favoriser l intégration économique des pays européens. En 1950, inspiré par Jean Monnet, Robert Schuman propose la création d une Communauté franco-allemande du charbon et de l acier, ouverte éventuellement à d autres pays d Europe. Il s agit entre autres de favoriser les investissements, ce qui implique la renonciation aux discriminations et aux pratiques restrictives. En 1951 donc, France, RFA, Italie, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas signent le traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l acier (C.E.C.A.), dont le siège est au Luxembourg. Jean Monnet préside le tout. La C.E.C.A. entre en vigueur en 1952 : c est une union douanière entre contractants, une communauté supranationale dotée des attributs de la souveraineté. Elle décide de réaliser un marché économique fondé sur la libre circulation des marchandises et des hommes, de conclure des traités d associations avec 1364 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. CHAPITRE XVI Les débuts de l intégration économique en Europe de l Ouest ( ). P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 657

94 des Etats tiers. En 1955, la conférence de Messine réunissant les Six de la C.E.C.A. pose les bases de l établissement du Marché commun européen. Elle décide d entreprendre l étude de l établissement d un réseau européen unique exclusif des droits de douane et de restrictions quantitatives, devant être réalisé par étapes, et elle recommande l harmonisation des législations sociales. Puis, en 1957, c est le traité de Rome, qui envisage sérieusement l intégration des marchés de marchandises (sur douze ans), de services, de capitaux, leur libre circulation ainsi que celles des personnes, travailleurs ou touristes. La C.E.E. a pour objectif de coordonner les politiques économiques des pays européens. Les pays signataires restent au nombre de six. En 1958 sont mises en place les institutions de la C.E.E. : la Commission européenne, et le Conseil des ministres. En 1967 les exécutifs des trois communautés européennes, y compris celle du charbon et de l acier, fusionnent. L Europe dès lors qu elle existe a aussi des extensions : recentrage et alliances stratégiques résument cette émergence de l interlocuteur Europe. Dans l esprit du traité CEE, il s agit de réaliser progressivement une grande zone de libre-échange euro-africaine. La première convention de Yaoundé (1963/1964) apporte un changement : le principe du libreéchange n est plus prévue qu entre la CEE et chacun de ses partenaires devenus indépendants. L Europe se recentre : elle établit des liens privilégiés avec les pays du Maghreb, et des accords limités avec d autres Etats au sud et à l est de la Méditerranée. Les pays d Europe apprennent la dépendance conjointe et profitent de la forte croissance, investissent dans les institutions communes. Entre 1960 et 1970, les importations de la France en provenance de la Communauté passent de 35 à 56% de ses importations totales (39 à 52% pour l Allemagne, 37 à 47% pour l Italie), les exportations de 38 à 58% (de 40 à 50%, de 40 à 52%). Les relations avec le Japon sont limitées avant Quant aux pays de l Est, ils manifestent leur hostilité jusqu en 1972, puis reconnaissent enfin la C.E.E. à partir de la crise des années La C.E.E. passe des accords sectoriels (sidérurgie, textile) avec plusieurs pays. En 1971 est institué le système de préférences généralisées avec le Tiers monde, traitement tarifaire préférentiel pour les importations de produits manufacturés en provenance des pays en voie de développement afin de favoriser leur développement industriel. Il s agit d une dérogation à la clause de la nation la plus favorisée : aucune réciprocité n est demandée. Les textiles posent davantage de problèmes en raison du lien entre cette industrie et la stabilité des tissus sociaux nationaux. La Grande-Bretagne refuse de prendre part à la création de la C.E.E. de 1957 et lance, pour la concurrencer, le projet d une association européenne de libre échange : ce qui ne gâche cependant rien à la fête C est toujours de rapprochement économique qu il s agit, même s il s agit uniquement d échanges et non de production, ce qui impliquerait dans ce dernier cas un partage des facteurs et de l information plus étroit (Ici, il La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 658

95 n y a aucune politique commune). L A.E.L.E. lancée par la Grande- Bretagne en 1960 est limitée aux produits industriels, les produits agricoles faisant l objet d un système partiel de contrats bilatéraux. Elle regroupe Grande-Bretagne, Suisse, Autriche, Portugal, Danemark, Norvège, Suède. En 1963, De Gaulle s oppose à l intégration de la Grande- Bretagne dans le Marché commun, à cause de conditions d entrée extravagantes. Sauf pour l agriculture, il n y a cependant pas non plus en Europe communautaire de politique commune à l exportation Après 1945, la croissance et donc l emploi a été en effet obtenue prioritairement par les échanges extérieurs. Ceux-ci ont permis un accroissement de la productivité et du revenu par tête. «Le marchand et le producteur supplanteront le guerrier en répandant la prospérité par application de règles simples : fabriquez beaucoup d objets utiles, échangez-les à leur prix. Le monde connaîtra le bonheur». Cette idée du XIXe siècle s est trouvée appliquée au XXe en Europe. L ouverture aux échanges matériels extérieurs se fait conjointement à une meilleure relation entre les générations à l intérieur du pays et de la société. C est une des façons de dépasser «l état stationnaire» auquel auraient été condamnées les économies selon les classiques Ainsi, des systèmes de sécurité sociale sont instauré à partir de 1945, en Angleterre et ailleurs. La boucle vertueuse fordienne, notamment, associe de façon étroite effort d investissement, croissance de la demande et essor de la productivité (R. BOYER et P. RALLE (1986), R. BOYER et P. PETIT (1981)) Après la guerre, le droit est reconnu à l URSS de procéder librement aux enlèvements qu elle juge nécessaire dans sa zone en Allemagne. L Allemagne avait confisqué en URSS les entreprises pétrolières, les sociétés de navigation danubienne et les principales entreprises industrielles du pays. En 1945 : partage de l Allemagne en quatre zones d influence (américaine, soviétique, britannique et française), et partage de la ville de Berlin, enclavée dans la zone soviétique, en quatre secteurs. Un Conseil de contrôle quadripartite est chargé de limiter la puissance industrielle du pays, tout en assurant sa démilitarisation et sa dénazification. La zone française peut subsister par ses propres ressources, tandis que les habitants des zones anglaise et Américaine sont entretenus par leurs occupants. C est le partage de l Allemagne qui continue plus pour longtemps. En 1946, l Angleterre et les Etats-Unis invitent la France et l URSS à se joindre à la réunification économique de l Allemagne, mais se heurtent à un refus. En 1954, l Allemagne retrouve 1365 D. RICARDO, «Principes de l économie politique et de l impôt», (1817), traduction française en 1847 par SOLANO CONSTANCIO et FONTEYRAUD R. BOYER, «Le bout du tunnel? Stratégies conservatrices et nouveau régime d accumulation», Economies et Sociétés, Série Théorie de la Régulation, n 5, Décembre La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 659

96 sa pleine souveraineté Mais il faut aussi au moteur économique de l Europe qu est l Allemagne en puissance une pleine et entière propriété d elle-même pour que le système d Europe Occidentale, basé largement sur la propriété privée, puisse fonctionner! Le Conseil de l Union de l Europe Occidentale est constitué en Les puissances du Traité remanié coopéreront avec l OTAN. L Angleterre adhère au Conseil. Après trente-six ans de partage matériel et territorial de l Allemagne, on s apprête à partager autre chose : la croissance et l information. L intégration des économies européennes est un phénomène nouveau. Il n y a pas d ailleurs, seulement développement des échanges entre ces pays, mais intégration de la production : donc une intégration des informations très en amont du processus économique endogène de production. La convergence réelle des économies européennes mesurée à leur PIB par tête est régulière depuis Elle était en œuvre dès 1880 si l on considère un noyau plus restreint de quatorze pays, noyau représentatif du cœur de l unification européenne L alternance de phases de convergence et de divergence a résulté aussi bien du renforcement ou de l affaiblissement des mécanismes endogènes que de l ampleur variables des chocs asymétriques. Les deux guerres mondiales ont engendré le maximum de tels chocs asymétriques suivies par les années trente. Depuis le milieu du XXe siècle, a lieu la tentative d une intégration basée sur la coopération, incorporant l économie anglaise jusque là hostile à cette idée. Cette coopération est un saut qualitatif et quantitatif. C est dû aussi à une économie où le partage et le traitement de l information sont devenus plus importants, ainsi qu au recentrage de l Europe sur elle-même. Les Trente Glorieuses représentent la seule période continue de convergence. C est un fait structurel, un élément fondamental à prendre en compte du cycle long sur la structure des échanges et de la production. Instruits pour partie par l expérience des suites de la Première Guerre mondiale, les gouvernements européens (et Américain) ont entrepris le passage à une économie de paix différent de celui des années vingt, et l ont mené de manière relativement rapide en utilisant des solutions originales tant sur le plan interne qu externe. La Conférence des ministres des affaires étrangères qui réunit seize pays à Paris en juin-juillet 1947, décide d établir une politique étroite de collaboration économique pour hâter le redressement. Un halo d organisations, à but d information, de défense, d illustration de grands principes éthiques qui doivent guider la construction européenne, chapeautées en partie par les Etats-Unis, s instaure : la grande nouveauté est le dialogue entre pays européens. C est un filet protecteur de la construction européenne. L OECE (avril 1948) résume bien ce halo. Hormis l Espagne et l Allemagne (avant 1949), les pays occidentaux sont tous inclus. L orientation est économique en 1367 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». Même chapitre que la note P-Y. HENIN, Y. LE PEN, «Les épisodes de la convergence européenne», Revue économique, vol. 46, n 3, mai 1995, p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 660

97 direction du libéralisme. Le Traité de l Atlantique Nord (avril 1949) prévoit aussi une collaboration économique à travers un comité de défense économique chargé de coordonner l aspect économique des actions des Etats membres en matière de défense. En septembre 1952, le Conseil de l Europe recommande la constitution d une zone économique préférentielle, englobant les pays du Conseil de l Europe, leurs territoires d outremer et le Commonwealth britannique. Nul ne doit être écarté arbitrairement d un mouvement dont la structure est pacifique. En 1954, en Europe occidentale, on salue la création de l Union de l Europe occidentale (les Six et la Grande-Bretagne), qui se donne comme objectifs la collaboration économique, sociale et culturelle et la légitime défense collective. En 1958, l Organisation de Coopération et de Développement Economique (O.C.D.E.) remplace l O.E.C.E. Elle inclut les Etats-Unis et le Canada, et est chargée d harmoniser les politiques économiques européennes. Autour de ce halo en est constitué un autre, international voire mondial. L Organisation des Nations Unies (ONU), en juin 1945, remplace la SDN, avec comme objectif de «préserver les générations futures du fléau de la guerre». Cela aura un impact important sur l Europe qu il a fallu couper en deux. Cela montre que tous ses problèmes et leurs fondements économiques, dans un continent construit sur l individualisme, ne sont pas résolus! Hongrie, RDA, Tchécoslovaquie ont connu un déficit de main d œuvre résultant d une structure économique différente de la structure d URSS qui a au contraire pu utiliser la main d œuvre de façon extensive. En Europe de l Est se fait jour l incitation à utiliser plus de capital. Le taux d investissement s est fortement accru depuis Dix ans après déjà cela est freiné car les employés soviétiques ayant des garanties d emploi (absence de risque), et guère d incitations à mieux faire (absence de rentabilité), ne sont pas encouragés Les vingt années d expansion économique des pays européens ayant commencé en 1953/1954, sont marquées dans les économies socialistes par un ralentissement progressif du rythme de croissance. Leur système, replié sur lui même, a du mal à faire passer des réformes. Celles-ci s étendent néanmoins de 1959 à Mais on n arrive pas à passer de façon décisive à un modèle de croissance intensive basé sur l innovation. Le développement apparaît dès lors plafonné. La réforme du commerce et de l agriculture a lieu dans les années 1960/1967. Pour le commerce de détail des biens de consommation, il y a simplification des indices planifiés imposés aux magasins. En 1970, les réformes des pays socialistes se trouvent dans une impasse, car elles ont été plaquées sur un système de direction et de planification qui est resté inchangé. En Hongrie, la productivité du travail et le développement technologique ne sont pas accélérés. Or, dans ces pays, la contrainte extérieure joue à partir des années 70, et s'exprime par la détérioration du solde de la balance commerciale. Les pays de l'est La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 661

98 seront cueillis comme un fruit mûr, plus tard. Peut-être la période communiste a-t-elle été une parenthèse utile pour protéger des pays qui n étaient pas à un niveau de développement économique et à un niveau de développement des institutions absence de propriété privée pour le tout-venant leur permettant de commercer sans dommage avec l extérieur. On a vu dans quels conflits et dans quels dommages s est fait le développement d un pays comparativement beaucoup mieux armé, l Allemagne, au travers de décennies de «protectionnisme éducatif», et sans avoir pu éviter un partage de son territoire donc de sa propriété. Cela est à mettre en rapport avec les relations entre monnaie, information, rapport production/échanges, rapport salaire du travail/revenu permanent venant du patrimoine privé. L évolution des pays d Europe de l Est représente à certains égards une énigme pour l Europe, mais elle a connu aussi, au-delà de son filet de protection systémique spécifique, des avancées au regard de l histoire économique de l Europe toute entière (avancement du thème de la propriété privée dans le secteur gouverné par les prix, le secteur agricole) à travers ces quelques périodes. LE RÔLE DES CRISES ET DES RECESSIONS : En 1945, Pologne et Russie européenne sont de véritables champs de ruine : leur potentiel industriel et les voies de communication sont détruits à 70%. L Allemagne ne se trouve pas mieux, mais a conservé une bonne partie de ses grandes entreprises (mines, textiles, essence, caoutchouc). A l Ouest, la France a le plus souffert, contrairement à l Italie. Anglais et Français se sont aussi très lourdement endettés auprès des Etats-Unis. Ils se trouvent en grande part moralement responsables du bon déroulement de la reconstruction. En 1948/1949, les Etats-Unis connaissent une récession marquée par la décélération de la demande de biens de production. Et les pays européens en subissent l impact à travers un plafonnement de leur production industrielle. A l occasion d une crise militaire la guerre de Corée et du démarrage économique subséquent de l Europe en particulier mené par le moteur industriel allemand et du Japon, la «Triade» se constitue entre un pôle Américain, un pôle Européen et un pôle Asiatique. En 1958, une récession est vite surmontée signe une période de croissance presque continue. Mais à l Est, les pays structurellement fermés connaissent une chute de croissance, puis s ouvriront un peu plus, accueillant alors des déséquilibres extérieurs, qu ils ne peuvent pas encore supporter, étant fermés comme tout Etat totalitaire à la notion de crise. La situation La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 662

99 économique est parallèle à la situation idéologique. Nous croyons que ce n est pas étranger à l institution centrale du développement humain qu est la propriété privée et son mode de gestion. A l Ouest, un ralentissement en 1961 est suivi par une reprise dès Le doublement des prix des matières premières et des produits agricoles, en 1972, annonce la fin de l expansion structurelle ainsi que le début de la dépression structurelle. Les termes de l échange entre pays, et aussi les termes de l échange entre produits ou secteurs, ainsi des produits financiers et du système d assurance d un côté, de la régulation par les salaires au milieu, des produits matières premières de l autre côté, au travers de grands phénomènes de pompage ou de déversement le long des périodes KONDRATIEFF : tout cela doit être analysé pour forger une théorie opérationnelle. LE RÔLE DE LA CROISSANCE : L importance de la croissance pendant deux décennies est à noter. Elle a pris sa lancée à l occasion de la guerre de Corée, c est-à-dire comme une conséquence des dépenses militaires Américaines. A cette cause externe à l Europe de la croissance (guerre et Etats-Unis), s ajoute une cause interne à l Europe. Celle-ci est liée au commerce. Le marché commun fut à l origine d une des phases de croissance les plus importantes que la France ait connues. Les marchés des produits et des facteurs accroissent leur interdépendance. C est une période d augmentation de la cohésion du modèle, un véritable cercle vertueux. Il existe toutefois, alors, une hiérarchie entre les économies, acceptée car tous en profitent. L Allemagne de l Ouest arrive en tête des possibilités de croissance, grâce à l élasticité de son offre de travail, l absence de tensions dues aux excès de l investissement ou de la dépense publique, et une forte productivité du travail. L Italie par contre s attache à former sa réserve de main d œuvre. LES POLITIQUES EUROPEENNES SECTORIELLES ET REGIONALES DEPUIS 1957 : Ces belles cohérence et cohésion permettent de démultiplier les politiques, de décliner la croissance dans tous les secteurs économiques. La première politique européenne sectorielle concerne l agriculture. En 1958, la conférence agricole des six à Stresa (Italie) parle d accroître la La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 663

100 productivité agricole, de stabiliser les marchés, tout en maintenant des prix raisonnables aux consommateurs et un niveau de vie correct pour les producteurs. Il faut organiser le marché à l échelon européen, et prévoir des fonds agricoles. Les Etats membres parviennent à un consensus sur la protection du marché intérieur, le lien entre politiques des prix et des structures, et la sauvegarde des exploitations. Le Néerlandais Mansholt préconise une diminution des surfaces cultivées et du nombre des agriculteurs en Europe, prenant effet en La liberté de circulation des produits et la préférence communautaire sont décidées. La protection du marché agricole voisine avec l ouverture soumise à nuances d une industrie européenne relativement dominante dans le monde avec quelques autres pays bien sûr -. L application du plan Mansholt provoque quand-même de vives réactions dans le monde agricole européen. A la fin des années soixante, quelques problèmes se posent : commerciaux du fait de l apparition d excédents, sociaux car la parité de revenu pour les agriculteurs n est pas assurée. Le budget le plus important de toutes les politiques sectorielles est aussi celui consacré à la politique agricole commune. Cette politique budgétaire de nature redistributive a été complétée par divers fonds structurels, elle représente presque les trois quarts du budget. L esprit de la construction européenne est illustré à partir de Il s agit d une intégration progressive, comparable à ce qu avait été le Zollverein pour l Allemagne un siècle plus tôt. C est une véritable politique douanière et fiscale. L harmonisation, puis l uniformisation, des législations douanières nationales, sont effectuées de 1958 à 1961, puis en Elles portent sur la valeur en douane, la définition de l origine, le transit communautaire. Des clauses de sauvegarde sont prévues pour atténuer les difficultés sectorielles et régionales. Le principe structurant pourrait être la prise en compte et le dépassement des déséquilibres liés à l ouverture, par plus d ouverture en même temps que par un réel approfondissement, permettant de se donner les moyens de cette ouverture en trouvant des ressources en soi : la croissance intensive s appuie sur la gestion des crises successives ainsi que des périodes d expansion, ce qui permet de répartir les innovations sociales, technologiques, organisationnelles, politiques. Cela renforce par conséquent l identité commune. La suppression des frontières fiscales et l harmonisation des impôts indirects sont prises en considération. On souhaite mettre fin aux manipulations de compensation fiscale aux frontières, puis éliminer les frontières fiscales dans les échanges entre Etats membres. La règle de neutralité fiscale édicte qu une seule taxe sur le chiffre d affaires est appliquée, celle du pays de consommation. Les contingents disparaissent assez rapidement. Pour les produits industriels, elle est complète fin Le tarif douanier commun est mis en place. Le tarif est peu élevé, variable suivant les catégories de produits, et de dispersion limitée. Des exceptions ont lieu (sel, soufre, bois, vins, alcools). La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 664

101 L élimination des droits de douane en Europe communautaire, pour les produits industriels, est réalisée avant les échéances prévues. L Europe sociale commence avec les premiers objectifs du Traité de Rome. La C.E.E. prévoit la liberté d établissement et de prestation de services. En 1958 est créé le Fonds social européen (promotion de l emploi, de la formation et de la mobilité professionnelle) Mais c est tout au plus une chambre de péréquation remboursant aux Etats membres jusqu à la moitié du coût des projets de réadaptation de la main-d œuvre réalisée par des organismes publics. La libre circulation des travailleurs est plus ou moins réalisée dès On décide d abolir toute discrimination fondée sur la nationalité. En 1972, un nouveau fond a pour but de sélectionner les projets sur la base de critères définis au niveau communautaire (formation professionnelle, réinsertion de travailleurs). Dans le domaine énergétique, en 1962 la Communauté européenne opte pour un marché ouvert afin d obtenir le meilleur prix pour l énergie. Une politique de recherche-développement s amorce en 1963 en Europe communautaire : elle s exprimera dans la volonté du Conseil de l Europe de créer des conditions favorables à la recherche, ainsi que des projets de coopération (dans les télécommunications). Les fonds régionaux ou «fonds structurels» : renvoient à la volonté de bâtir l Europe des régions. En Europe de l Est, les approches sectorielles et régionales se sont succédées, c est plus fermé, en Europe Occidentale elles ont cohabitées : signe d un système plus ouvert ou ayant plus de moyens. Dans les années 1960, l écart de revenus entre régions à l Ouest va de un à cinq. Une réflexion sur des problèmes de politique industrielle en Europe, prend place avant 1970 : fixation des droits du tarif douanier, structures économiques. Mais, après la PAC et les fonds régionaux, une politique industrielle digne de ce nom peine à émerger comme troisième pilier de la politique européenne. La politique de recherche & développement est faible comparée à celle des Etats-Unis. C est un début. La politique de l environnement (1972) a pour but d introduire l environnement dans l ensemble des politiques, et de tenir compte de la dimension extra-communautaire. Ce peut être une issue pour la réconciliation de l Europe avec elle-même, source de sa cohésion, a travers la notion de développement durable qui lierait encore plus étroitement le développement économique de l Europe au développement planétaire J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE I. CHAPITRE XVIII La Communauté économique européenne Les premiers développements d un marché libéral et concurrentiel ( ) P La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 665

102 LES DIFFICULTES DE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE : La construction économique européenne a néanmoins connu des déboires. La Communauté Economique Européenne est en effet un espace économique qui dans une large mesure, n est ni homogène dans ses structures et les comportements de ses agents, ni cohérent dans ses parties, ni même animé d un but identique. D où les difficultés de réalisation d une politique économique et financière commune, et les blocages de fonctionnement. Les tensions, les contradictions et les blocages naissent nécessairement de cette coexistence qu aucun mécanisme de marché, qu aucune politique globale économique et monétaire ne sont susceptibles de résorber automatiquement. Les réévaluations fiscales montrent la possibilité de manipulation de la règle de neutralité fiscale fixée dans les pays de l Europe communautaire, aussi les frontières fiscales persistantes empêchent la réalisation d un véritable marché intérieur. D où l idée d avoir, dans les Etats membres autres que la France, une taxe unique, ou TVA, pour le 1 er janvier Pour les monopoles nationaux à caractère commercial (tabac et allumettes en France, régime d importation des produits pétroliers), les Etats membres font preuve d un moindre empressement à faire disparaître les contingents, dans les années soixante. Cela provoque le déclenchement de procédures pour infractions. L élimination des taxes d effet équivalent aux droits de douane s avère difficile vers la fin des années soixante. Les distorsions fiscales européennes illustrent le manque d homogénéité et invitent à la réflexion. Pour la liberté d établissement et la libre prestation des services, le principe est celui de la suppression des restrictions avant le 1 er janvier Mais il y a de nombreux obstacles : par exemple la reconnaissance mutuelle des diplômes. Les mentalités restent différentes, ce qui est un aspect important du manque d homogénéité. La C.E.E. s est fixée un objectif de politique commune des transports. C est un des points délicats, car il existe de très fortes discriminations et différences à l intérieur de chaque pays entre secteur public (par exemple en France la S.N.C.F.) et secteur privé (les camionneurs) dans ce domaine, ainsi qu entre chaque pays. C est un sujet sensible aussi puisque touchant à la logistique, la chaîne de valeur de l Europe, la représentation du territoire lequel est sensé devoir protéger chaque citoyen. La politique commune à l importation en Europe communautaire fait l objet d une longue mise en place. Cela touche en effet au protectionnisme, qui peut s exprimer sous formes de normes sociales ou La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 666

103 environnementales. Politiques de larges concertations : Japon, Suisse, R.F.A. Ces pays, tout en accentuant leur pression économique et financière sur le marché mondial, ont protégé de diverses façons leurs espaces économiques et financiers internes des perturbations externes, aux moyens de règlements sanitaires, et diverses normes de qualité. Depuis plusieurs périodes s est instaurée une «guéguerre» entre Etats- Unis et Europe s accusant mutuellement et périodiquement de protectionnisme. C est donc un enjeu important. En Europe communautaire, les produits et services destinés à satisfaire les besoins du secteur public échappent largement à la libre circulation des marchandises. La directive de 1971 est alors relative aux travaux ; elle coordonne les procédures nationales de passation des marchés publics, et introduit un minimum de règles pour les marchés dépassant un certain seuil. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 667

104 STRUCTURES SOCIALES D ACCUMULATION / : PERIODE EXPANSIVE : La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 668

105 KEYNESIANISME, GESTION HARMONIEUSE DE L OUVERTURE PROGRESSIVE DES ECONOMIES AVEC UN RÔLE ECONOMIQUE POUR L ETAT. FIN DU CONFLIT OUVERT «LIBRE- ECHANGE/PROTECTIONNISME», QUI ASSURE UNE STABILITE SOCIALE. RETRAITES PAR REPARTITION, SECURITE SOCIALE. CONSTRUCTION DU MARCHE COMMUN : HARMONISATION ENTRE EXPANSION DE LA PRODUCTION ET EXPANSION DES ECHANGES AVEC DES CONSEQUENCES MONETAIRES VERTUEUSES. FORDISME, REGULATION DE L EXPANSION DE L ERE DE LA CONSOMMATION. ECONOMIE SOCIALE DE MARCHE. PAX AMERICANA ET ETALON-DOLLAR, ETALON-«GRAND MARCHE» (AVEC LES EFFETS D ECHELLE, DE PRODUCTIVITE, D INFORMATION, Y AFFERANT). La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 669

106 A L EST, ALLIANCE DE L EXPANSION DE LA PROPRIETE PRIVEE DANS LE SECTEUR DE L AGRICULTURE AVEC LA GARANTIE DE L EMPLOI DANS LE SECTEUR DE L INDUSTRIE CE QUI PERMET DE CREER DES CIRCUITS POSITIFS EN INTERNE. MAIS GESTION DE L INFORMATION ET DE L EXTERNE NULLE AVEC ATROPHIE DU COMMERCE EXTERIEUR, CE QUI ENTRAÎNE UN NON-DEVELOPPEMENT DE L INSTITUTION MONNAIE MESURANT LES ECHANGES, ET UN DECLIN PROGRAMME, QUOIQUE REPORTE TANT QUE LE SYSTEME A LA FORCE DE DONNER LE CHANGE EN INTERNE. EN FAIT LE DESEQUILIBRE EST ICI INTERNE ET NON EXTERNE, ALORS QUE LA CROISSANCE EST EXTENSIVE ET NON INTENSIVE. LES SYSTEMES DE L EST ET DE L OUEST SE REGARDENT A TRAVERS UN MIROIR MAIS PARTICIPENT DE LA MEME HISTOIRE. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 670

107 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 671

108 III.2) PERIODE DEPRESSIVE : LES INVENTIONS ET LES INNOVATIONS TECHNOLOGIQUES : Les inventions se multiplient dans l informatique et dans les transports. Ainsi, les premiers micro-ordinateurs apparaissent. En 1974 est inventée la carte à mémoire, en 1979 le Compact-Disc. En 1981 est inauguré en France le Train à Grande Vitesse. En 1988 débutent les travaux de l eurotunnel entre France et Grande-Bretagne En 1987, Berndhorz et Müller mettent au point une nouvelle classe de matériaux supra-conducteurs. LES TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET DE SALAIRES. LA CONSTITUTION DES CIRCUITS. LES RELATIONS ENTRE DEMOGRAPHIE ET ECONOMIE : A partir de 1973, on attaque un cycle de KONDRATIEFF descendant. L inflation, qui se déchaîne à partir du choc pétrolier, sera rapidement vaincue : en France, à partir du tournant de la rigueur en Mais les circuits vertueux prix-salaires mis en place lors de la période précédente ne fonctionnent plus. L inflation est devenue structurelle. L Etat Providence sert cependant, de 1974 à 1978, d «Etat Assurance» : les politiques keynésiennes permettent de retarder de quatre ans la période pendant laquelle le retournement de la conjoncture a un effet pessimiste sur les revenus. A l Ouest de l Europe, l indice de fécondité, compris entre deux et trois avant 1963, est inférieur à deux. La population est devenue stationnaire. En Europe de l Est, le remplacement des générations est assuré : en 1980 le taux de fécondité est supérieur à deux sauf en R.D.A. A la fin des années 1980, les pays de l Est de l Europe sont en tête pour le nombre 1370 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 672

109 d enfants mis au monde, et en queue pour la mortalité. Mais depuis 1989, la natalité diminue dans tous les pays sauf en Lituanie. En Allemagne de l Est, c est l effondrement. Le nombre des mariages y est divisé par trois au début des années L espérance de vie, à cause de l alcoolisme, de la pauvreté et du non versement des retraites, diminue. 5% de la population est-allemande gagne l Ouest en 1989/1990. Des Allemands de souche immigrent en provenance d Europe centrale et orientale. 0,4 million de demandeurs d asile arrivent à l Ouest en 1988/1990. Les pays ayant les meilleurs systèmes de protection sociale (Autriche, Allemagne, France, Suède, Suisse), attirent au total plus de quinze millions de personnes Cela explique largement l augmentation de la population européenne dans les années LES STRATEGIES NATIONALES. LE MODELE ALLEMAND. LE «OUI MAIS» DE L ANGLETERRE A L EUROPE. LA SITUATION DE LA FRANCE : La France et l Allemagne n arrivent pas à se coordonner : à l Allemagne plus de chômage, à la France plus d inflation, pendant les années soixante-dix. Après 1989, la réunification allemande ne sera pas étrangère à un ralentissement de cette économie. En 1982, en Grande-Bretagne, se déroule une guerre contre l Argentine pour la défense des îles Malouines. Pendant cette période, l Angleterre a renoncé à cinquante ans de travaillisme qui en avait fait le pays socialement le plus à gauche d Europe, pour adopter la politique très libérale de Mme Thatcher. Cela accentue le clivage britannique sur l Europe. Le slogan de Mme Thatcher est «I want my money back». En 1978, entre la France et les Etats-Unis, l avion Airbus, construit par un consortium européen, a trouvé un client aux Etats-Unis : la compagnie Eastern Airlines. A partir des années 1982/1983, la France prend le tournant de la rigueur, ce qui lui fait pleinement endosser la politique économique d alliance avec l Allemagne. La solidarité suit jusque dans la réunification allemande. La France veut se sortir de la crise par l Europe J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE II. Croissance ralentie. Disparition d un régime économique. Accélération de l intégration des économies européennes ( ) CHAPITRE I Les années difficiles p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 673

110 LE PARAPLUIE AMERICAIN. LES MOUVEMENTS AUX FRONTIERES DE L EUROPE (REGRESSION RUSSE). LES MOUVEMENTS DANS LE MONDE ELOIGNE (DONT LA TURQUIE) : Avec les Etats-Unis, on a vu une suite de conflits dans le secteur agroalimentaire (1974, 1986, 1991, 1993), la PAC étant jugée trop protectionniste puis trop offensive. Ce furent aussi des conflits dans la sidérurgie (1983/1992), l aéronautique, les textiles et les marchés publics, enfin la culture (1989). Depuis 1989 a pourtant lieu une politique de coopération commerciale. Les Etats-Unis, relativement peu touchés par la crise (pas de chômage à part dans les seules années soixante-dix), sont un partenaire de l Europe qui veut elle aussi devenir un «grand marché» : avec tous ses avantages induits (effets d échelle, productivité, relance coordonné de l économie). Des divergences commencent à se faire remarquer entre les «modèles» Américain et Européen : plus social et plus environnemental pour le second, le premier étant plus productiviste mais restant le moteur essentiel de l économie mondiale. Cependant, la place des Etats-Unis en matière d échanges de biens et de services a considérablement diminuée ces trois dernières décennies. En RDA, en 1975, est introduit un système de comptabilité analytique doublé d un effort d informatisation des entreprises. A travers la crise qui a aussi touché les pays de l Est (c est une crise de civilisation), l Est Européen cherche à conquérir une croissance plus intensive, plus analytique. En 1980, en Pologne, a lieu la création de Solidarnosc, sous l autorité de Lech Walesa. En 1982 en Hongrie, intervient une première légalisation des activités économiques privées. La «chute» du régime communiste de 1989 a été soigneusement préparée économiquement pendant toutes les années quatre-vingt, qui elles mêmes suivaient la crise des années soixante-dix et le début de rapprochement et de reconnaissance de la part de «l Europe» Occidentale, et qui elles mêmes suivaient les réformes des années soixante. Ces réformes avaient été avortées, ce qui a alors été suivi par un début d ouverture des pays de l Est lesquels, ne pouvant être réformés jusqu au bout de l intérieur, se devaient désormais de s ouvrir complètement, et de sacrifier leur système fermé. La date symbolique de 1989, deux siècles après la révolution française, a certainement représenté quelque chose pour toute l Europe. C est à l Est, économiquement, le début d une période de turbulence, l ouverture créant aussi des déséquilibres, mais cette période est à replacer dans toute l histoire économique de l Europe de l Est. C est, enfin dans ces pays, le triomphe de la société ouverte, ce qui économiquement conduit à prendre pleinement en compte de nouveaux facteurs : les échanges d information, et la monnaie de crédit (voir «Histoire Monétaire La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 674

111 de l Europe, » 1372 ). La planification impérative est abandonnée (Pologne 1982). En Hongrie, entre 1984 et 1989, sont mises en place la plupart des institutions d une économie de marché : régulation de l emploi (1984), allocation chômage (1988), libéralisation de l accès des entreprises au commerce extérieur (1988). Les lois sur les sociétés prennent place en 1984 et 1988 / 1992 dans les pays de l Est. Les lois sur la faillite y prennent place de 1986 à : en Pologne, Solidarnosc accède au gouvernement. C est une nouvelle relation, ouverte, entre le social et l économique dépendant de tous les agents. En R.D.A., en 1989, le mur de Berlin est détruit. Dès lors, la Pologne mène, à compter de 1990, une politique dure et rapide, incluant liberté des prix, limitation de l indexation des salaires La «démonopolisation» commence en Pologne en Elle n a pas lieu dans les autres pays de l Est. A l automne 1991, la stabilisation de l économie polonaise n est toutefois pas réalisée. En Hongrie en revanche, l excédent commercial est réalisé. Un nouveau code de commerce est adopté en Bulgarie et en Tchécoslovaquie en La privatisation est considérée comme le changement institutionnel le plus important. Petite privatisation entreprises de moins de deux cents employés soit 10 à 20% de la production nationale, par exemple hôtels, restaurants, magasins et grande privatisation sont distinguées. Les premières sont réalisées habituellement sur enchères publiques. La réalisation des secondes s avère limitée. La restitution des terres agricoles est admise dans tous les pays excepté la Russie, la Biélorussie et l Ukraine ; celle des actifs industriels n est adoptée qu en Bulgarie, Tchécoslovaquie, Allemagne, Albanie, pays Baltes. Les petites privatisations ont été importantes en Pologne, Roumanie et Tchécoslovaquie. Arrive aussi la désagrégation du CAEM, en Dès janvier, sont établies des barrières douanières sur les règles du GATT. Les pays ayant déjà orienté leur commerce hors du CAEM sont ceux qui souffrent le moins (Hongrie, Roumanie, Pologne). Pour la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie, le commerce extérieur avec les pays du CAEM diminue de 15 à 20% par an en valeur et en volume, et s accroît avec l Ouest. Mais en 1992, le revenu national de la Pologne est inférieur de 15% à celui de L ouverture est brutale! Les institutions économiques de l Europe de l Ouest ne fonctionneront pas du jour au lendemain. Depuis l automne 1992, la rigueur budgétaire est relâchée en Pologne, mais il existe 2,5 millions de chômeurs. TENDANCES INSTITUTIONNELLES : 1372 Dans le Tome II de cette Thèse. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 675

112 En Europe, on en arrive au début de la période à la Communauté des Neuf, avec l arrivée de la Grande-Bretagne, de l Irlande et du Danemark en En 1981, c est l Europe des Dix avec la Grèce, en 1986, l Europe des Douze avec le Portugal et l Espagne. Le Portugal se retire de l AELE. On signe l Acte Unique prévoyant la libre circulation des hommes, des marchandises. La Finlande rejoint l AELE (1986). Au total ; l AELE devient en tout plus dépendante de la CEE. En 1992, les Douze et les sept pays de l AELE signent le traité créant une zone de libre-échange, l Espace économique européen (E.E.E.) le 1 er janvier La stratégie Anglaise de libre-échange, qui avait largement inspiré la stratégie de la C.E.E., est désormais englobée dans celle-ci, qui comprend aussi une intégration de la production et à terme une Union politique. La Suisse, puis l Autriche, demandent leur adhésion à la CEE. Les Danois s opposent en refusant en 1992 le Traité de Maastricht par référendum. Suivent toute une série de ratification dudit traité par référendums : Irlande, France et par les parlements nationaux : Luxembourg, Belgique. Le 16 octobre, le Sommet de Birmingham a lieu, afin de recoller les morceaux d une solidarité européenne mise à mal par la difficile ratification de Maastricht, et par les pressions Américaines sur la C.E.E. Le Traité de Maastricht reconnaît des champs d action nouveaux à la politique européenne (politique industrielle, réseaux de transports, protection des consommateurs, formation professionnelle, politique sociale), et affirme la mise en vigueur d une politique étrangère et de sécurité commune. L Angleterre peut ne pas participer à l ensemble des actions nouvelles. Le Traité de Maastricht reconnaît le principe de subsidiarité. En 1995, l Autriche, la Suède et la Finlande : rejoignent l UE. L Europe se trouve deux pôles externes d équilibre à ses frontières et dans sa mouvance : l Europe de l Est, en voie d intégration ; le Sud de la Méditerranée, comme contrepoids. Elle devient un pôle géostratégique (capable de répondre aux Etats-Unis et à la Chine) en puissance, et plus seulement le lieu d un projet économique interne. L Acte unique exprime la décision de faire du grand marché intérieur (au 1 er janvier 1993) le centre de la construction européenne. La création de l Espace économique européen (EEE) tend à faire participer les pays de l AELE au grand marché, au 1 er janvier Il s agit d une extension (sauf l agriculture) des quatre libertés du Traité CEE. L Espace économique européen ne comprend pas la réalisation d une union douanière, de politique commerciale commune. Le grand marché est au centre et devance «l Europe puissance». L Europe se veut avant tout un espace ouvert, ce qui est de bon augure notamment vis-à-vis de l Europe de l Est. Mais cette stratégie doit désormais être dépassée, dans une intégration plus profonde englobant même le politique. L émergence de l Europe politique dépassant la simple Europe économique se fait très en amont de la période. En 1974, le Conseil européen est créé. Les Etats par le biais de leurs chefs orientent les décisions exécutives de La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 676

113 l Europe. C est l affirmation d un choix, celui de la préservation d une cohésion. Au travers de la crise qui s annonce, on ne veut pas retomber dans les errements de l entre-deux-guerres, qui avait vu se jouer des politiques nationales individualistes. Un principe politique, la coopération par la coordination : est affirmé en exact contre poids à la crise. C est ainsi que l Europe dépasse la crise et qu elle accueille l Europe de l Est. Le principe d ouverture et d unité à travers l ouverture, constitutif de l Europe autant que l individualisme, a été loin. Il affirme une unité à travers une renaissance européenne qui, d après J.B. DUROSELLE 1373, s affirme tous les sept siècles environ depuis Charlemagne. L Acte Unique, dans plusieurs domaines (mais non la fiscalité) substitue la règle de la majorité qualifiée à celle de l unanimité. La volonté une fois affirmée, l Europe a les moyens d affronter sa diversité de vues. Signe politique et démocratique fort, les pouvoirs du Parlement Européen sont progressivement élargis en matière budgétaire. Avec la réunification allemande en 1990, l Europe devra se forger, mauvais souvenirs une fois oubliés, une vision de ses frontières, une Constitution et une convention sur les valeurs sociales, économiques et monétaires permettant de vivre ensemble et de gérer cette unification. Le 28 juin 1991, tombe la dissolution du Conseil d assistance économique mutuelle (ou COMECON). De 1974 à 1996, il y a accélération de l intégration des économies européennes. L intégration connaît des succès. Par exemple, on a de bons signes venant de l intégration récente des pays Méditerranéens, avec les Jeux Olympiques de Barcelone et l Exposition Universelle de Séville, en Espagne, en En ce qui concerne les pays Méditerranéens, le changement vient dès les années Avec le Maghreb et Israël, entre 1977 et 1988, les importations communautaires de produits manufacturés quintuplent (principalement le textile) Au début des années 1980, le réseau de régimes préférentiels réduit, ou supprime, le tarif douanier commun pour de vastes zones géographiques. Celui-ci ne s applique plus dans son intégralité qu aux échanges avec l Amérique du Nord, le Japon, l Australie, l Afrique du Sud et les pays de l Est. Les accords commerciaux signés quinze ans plus tôt avec les PED d Asie et d Amérique latine, sont élargis à de nouveaux domaines comme l environnement et la santé. C est toute une vision globale, fondée sur les échanges entre «grandes régions», qui s affirme en même temps que s affirme l Europe dans son unité. En 1992, est envisagée l instauration à terme avec le Maghreb d une zone de libreéchange pour les produits industriels. L Union européenne propose dans la foulée la constitution d un Espace économique euro-méditerranéen (EEEM) 1373 J-B. DUROSELLE, «L Europe : histoire de ses peuples», Hachette Littérature, J-P. BASSINO, R. TEBOUL, «Echanges, investissements et perspectives d intégration économique dans l espace euro-méditerranéen», Economies et Sociétés, H.S. n 34, 10/1998, p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 677

114 fondé sur le libre-échange. De 1985 à 1993, les exportations entre pays Méditerranéens ont été multipliées par deux. Il y a aussi des aides publiques au développement, concernant les infrastructures et le capital humain. Les principaux destinataires de l aide sont Israël, la Turquie et l Egypte Le Maroc bénéficie de dons. La politique de l UE à destination des pays Méditerranéens complète celle en direction des pays de l Est. Cela aide à renforcer les complémentarités. Un accord multifibre (1974) est un domaine d accords entre CEE et PVD. Les produits originaires des Etats ACP sont admis en exemption des droits de douane et de restrictions quantitatives en Europe ; la CEE n exige plus la réciprocité. Des mécanismes de stabilisation des recettes d exportation sont mis en place (Stabex). A partir du milieu des années soixante-dix, il faut que l Europe dise son mot au sujet du commerce avec les PED d Asie et d Amérique latine. Des accords bilatéraux sont signés. Avec les pays ACP sont mis en place des mécanismes de stabilisation des recettes d exportation (Sysmin). Dans les pays de l Est, les symptômes d une crise économique générale, interne et différenciée selon les pays, sont repérables dès le milieu des années La crise résulte de l épuisement des sources de la croissance extensive. La disponibilité des ressources naturelles décroît. De plus, ces économies montrent une incapacité à accroître la productivité. L efficacité technique décroît en raison de l aversion pour l innovation. Les sureffectifs n arrangent rien. Les produits dans les pays d Europe de l Est ne sont pas compétitifs. On mène une politique de stabilisation interne (freinage de la hausse des salaires, retour au rationnement, réduction de l investissement). Mais c est reculer pour mieux être pris dans la crise, car c est relativement incompatible avec une volonté de croissance. Une cassure se produit dans presque tous les pays de l Est en 1978/79. En 1980 en Pologne, émerge un projet de loi sur l autogestion. En quinze ans, la différenciation des économies de l Est s est accentuée suivant leur degré de décentralisation et l incapacité de l URSS (ou de la Roumanie) à mettre en œuvre une véritable réforme. La Hongrie apparaît avec une réforme radicale partiellement réussie ; l URSS est revenue en 1979 à un système d économie centralement planifié presque classique ; entre les deux la RDA. En Hongrie, en 1980, le principe du licenciement de la main-d œuvre est affirmé. C est une véritable révolution idéologique dans les pays de l Est. La «démonopolisation» signifie le démantèlement des grands trusts d Etat ; celui-ci commence en Hongrie en En 1991, le 22 novembre, entre la CEE et l Europe centrale : signature d accords d association avec la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie qui ont conclu entre eux une zone de libre-échange. Le 26 novembre, au Conseil de l Europe : adhésion de la Pologne puis, le 7 mai 1992, de la Bulgarie. Des accords de 1375 J-P. BASSINO, R. TEBOUL, «Echanges, investissements et perspectives d intégration économique dans l espace euro-méditerranéen», Economies et Sociétés, H.S. n 34, 10/1998, p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 678

115 coopération sont conclus entre l Albanie et les pays baltes (1992). Avec les pays de l ex-urss sont signés des accords intermédiaires entre la coopération et l association (Ukraine, fédération de Russie, 1994) avec la CEE. C est le début d un processus d élargissement économique qui passe aussi par la clarification du rôle de l histoire économique A Tokyo (1973/1979) sont négociés des abaissements annuels devant en huit ans réduire d un tiers les droits moyens sur les produits manufacturés importés par les pays industrialisés. En Europe on passe d une moyenne pondérée de 9,9% à 7% Les négociations en Uruguay (1986/1993) aboutissent à la soumission de nouveaux secteurs de l économie (services, propriété intellectuelle, textiles) au marché mondial. Les droits de douane de la Communauté doivent être abaissés de 37% en moyenne. Il existe des exceptions : le système unilatéral de préférences généralisées vers les PED mis en œuvre en La construction de l Europe est un rempart contre une libéralisation qui serait trop poussée, non respectueuse des identités et histoires nationales. LE RÔLE DES CRISES ET DES RECESSIONS : En 1973 a lieu le premier choc pétrolier. En Europe, où le pétrole représente plus de 50% de l énergie primaire, l inflation grimpe entre 10 et 25% selon les pays. Avec le retournement de l activité économique de 1973/1974 et l entrée dans une période de croissance ralentie, une phase nouvelle de l intégration des économies européennes commence. Les pouvoirs de la Communauté s accroissent. Le prix du baril quadruple en octobre et décembre En un an la production industrielle diminue de 6% (RFA) à 10% selon les pays. Le pic d inflation se situe en Angleterre. A cause du ralentissement, le produit national brut à prix constants s accroît d une hausse comprise entre 25% (Angleterre) et 30% (France, RFA) entre 1974 et Le revenu réel par tête connaît sur la même période une hausse de plus de 20%. La poursuite de la hausse du commerce mondial sauve le monde de la récession. La production industrielle grimpe de 4% par an en France, de 15% en RFA et Angleterre. Les pays du Sud de l Europe ont une croissance plus rapide, l Angleterre ralentit le plus. La construction Européenne amortit la crise. Six pays européens ont connu trois récessions, et quatre seulement une. Certains grands pays (particulièrement l Allemagne), présentent un retournement d activité avant les autres du fait qu ils jouent un rôle moteur. L Angleterre a un comportement plus cyclique que les autres, la France a le comportement 1376 J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». QUATRIEME PARTIE II. CHAPITRE III L intégration économique et monétaire à l Ouest et son accélération p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 679

116 le moins cyclique. Grâce à des politiques nationales keynésiennes et protectrices, le revenu par tête continue de nettement progresser, au moins jusqu en L Europe a vécu à partir de 1974 avec un niveau important de marges de capacité inemployées. On peut donc parler de crise de l investissement, de la confiance. Il s agit probablement même d une crise de civilisation. L Europe est entrée dans un état de langueur qui rappellerait le progressif déclin de l hégémonie britannique dès la fin du XIXe siècle. La liaison fordiste entre effort d investissement, croissance de la demande et essor de la productivité est atteinte. AGLIETTA (1976), BILLAUDOT (1977), le CEPREMAP & CORDES (1977), BOYER & MISTRAL (1978), LIPIETZ (1979), ont tous annoncé la crise structurelle européenne C est une crise de la régulation et un test pour l Europe. L Amérique, dans le même temps, ne connaît pas une telle mise à plat. En 1981/1982, la production industrielle en Europe connaît un second recul depuis Cette crise européenne touche l Est comme l Ouest et va favoriser leur rapprochement. Vers 1983/1984, le chômage, en hausse depuis plusieurs années dans les pays européens, atteint 7 à 12% de la population active, puis il commence à décliner (sauf en France) pour rester compris entre 6 et 9,5%. Le produit national brut décroît dans presque tous les pays de l Est à partir de A partir de 1980, des rythmes fort voisins de productivité sont compatibles avec des mouvements très différents de l investissement. Des stratégies conservatrices expliquent le ralentissement du taux de croissance des salaires en Europe. En revanche, les pays sociaux démocrates (Autriche, Danemark, Norvège, Suède), tout comme le Japon et les Etats-Unis, ont remarquablement limité la montée du chômage grâce à une augmentation des taux d activité. En 1986, les pays ayant les plus forts taux d activité ont aussi les plus faibles taux de chômage. Se trouve apparemment démentie une interprétation purement démographique du chômage Le chômage massif constitue un mal Européen. Souvent, la montée des transferts sociaux est allée de pair avec celle du chômage. La réduction des profits est à terme source du blocage de l investissement. «Le régime d accumulation flexible» est le nouveau nom magique trouvé par BOYER pour décrire les moyens qu il faudrait trouver afin de sortir de la «crise du Fordisme». Heureusement aussi qu il y a unité européenne : ce nouveau «parapluie» peut protéger des replis frileux. Le 30 mai 1992, en Serbie-Monténégro, le Conseil de sécurité de l O.N.U. décrète un embargo commercial, pétrolier et aérien. Aussi l ouverture de l Est va aussi de pair avec des conflits et des guerres. S agit-il de «guerres frictionnelles»? En 1992/1993, dans plusieurs pays dont la 1377 R. BOYER, «Le bout du tunnel? Stratégies conservatrices et nouveau régime d accumulation», Economies et Sociétés, Série Théorie de la Régulation, n 5, Décembre R. BOYER, même article que note La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 680

117 France, le produit national brut à prix constants connaît un léger recul. Le fort ralentissement de la demande ne s est pas accompagné d un essor de la production. Sur le moment, l ouverture à l Est et la réunification allemande ne voisinent pas avec une très grande confiance dans l avenir, des ménages ou des entreprises. Il reste à forger des convictions pour anticiper une demande vis-à-vis du nouvel homo oeconomicus et de ses besoins. A la suite d une hausse du taux d intérêt, les ménages augmentent leur consommation, les entreprises réduisent leur investissement. Le déficit de l Etat augmente. L équilibre est obtenu avec une consommation plus forte et un investissement plus faible qu antérieurement. La production diminuant, les dépenses publiques doivent diminuer pour réduire la demande. La dette publique reste importante. L activisme budgétaire, enfin, veut compenser la perte de contrôle de la politique monétaire. On ne voit pas très bien l issue. LE RÔLE DE LA CROISSANCE : L expansion du capitalisme allemand qui a réussi à s implanter solidement dans une région (Amérique du Sud) tenue pour être un domaine réservé des entreprises Américaines, montre que si l Amérique reste le moteur de l économie mondiale, peu touché par la crise, la «vieille Europe» a de beaux restes. LES POLITIQUES EUROPEENNES, SECTORIELLES ET REGIONALES : Le Royaume-Uni, peu après son entrée (1974), demande une renégociation de la politique commune pour obtenir des concessions En 1980, il est proposé que les producteurs assument désormais, le coût de toute production à une certaine valeur. En 1986, la P.A.C. est discutée au niveau mondial, par l Uruguay Round. Début 1990, l autoapprovisionnement de la Communauté atteint 120% pour les céréales et 102% pour les viandes. En 1992, on décide une baisse des subventions aux produits agricoles, une hausse des aides aux exploitants. Avec l action 1379 A. DE MOUCHERON, «Les 2000 dates qui ont fait l Europe», Le Grand Livre du mois, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 681

118 sur les structures (boisement, protection de l environnement, avantages aux productions non alimentaires), des croisements sont opérés entre P.A.C. et politique de l environnement. La politique régionale n était pas prévue à l origine. En 1975, est créé un fonds de développement régional, suite au principe énoncé d une action régionale. L Acte Unique prévoit des politiques régionales de l environnement. Une politique industrielle s énonce dans les années quatre-vingt (Acte Unique, Traité de Maastricht). Il s agit pour le moment d une politique défensive et même d accompagnement social, dans des secteurs restructurés : sidérurgie entre 1980 et 1988, textile, construction navale, l aide aux P.M.E. parfois. C est souvent «la socialisation des pertes». Dès lors, il n y a pas encore de politique industrielle offensive, ni de «géants européens». La politique de la concurrence reste omniprésente. Lors du premier élargissement communautaire, un désarmement contingentaire a lieu, entre 1973 et Une directive sur l harmonisation de la TVA est adoptée en Le rapprochement des taux impose des efforts parfois considérables : on passe d une fourchette entre 12 et 25% (pour les taux normaux), à une zone entre 14 et 20%. De 1985 à 1992 est planifiée la suppression des contingents pour l Espagne et le Portugal, lors du deuxième élargissement. La politique de la concurrence interdit l abus de position dominante, contrôle les concentrations. En 1973, la Commission suggère de recourir à deux règles, notification et interdiction, pour contrer l augmentation du nombre de concentrations. En 1989, un règlement lui donne le pouvoir d autoriser ou d interdire ces concentrations. Depuis 1992, elle se préoccupe en revanche de l ouverture à la concurrence des secteurs restés réglementés. En 1975, en Europe occidentale, trente-cinq pays d Europe et d Amérique du Nord signent les accords d Helsinki sur la liberté de circulation. Quant au fonds social, une réforme (1978) vise à étendre son rôle à l aide à la création d emploi pour les jeunes chômeurs. Une autre réforme (1984) canalise les aides vers les zones prioritaires. Pour la politique sociale, les décisions peuvent être prises à la majorité (Traité de Maastricht), par exemple concernant les conditions de travail. On ne peut parler de politique commune en matière d immigration, pas plus qu on ne peut parler de libre circulation en Europe des personnes issues de pays tiers. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 682

119 En 1973 est adopté un programme quadriennal prévoyant l extension des activités du Centre commun de recherches au-delà du secteur nucléaire. En 1984, l Europe rencontre le succès avec la fusée Ariane. L Acte Unique introduit dans le traité CEE un titre suivant lequel la Communauté cherche à renforcer les bases scientifiques et techniques de l industrie Européenne. Les actions communes sont démultipliées (énergie, infrastructure, environnement). Chaque programme quadriennal comporte une dominante. De 1984 à 1987, c est l énergie. De 1987 à 1991, c est la modernisation industrielle. «Esprit», depuis 1983, représente 15% du budget recherche des neufs «Eurêka», depuis 1985, permet à la Commission de faciliter la recherche de partenaires. Les projets une fois définis, on recherche des partenaires, que l on finance. L objectif des projets est de déboucher sur des produits, procédés et services commercialisables. Le déclin industriel de l Europe depuis les années 1970 était lié à son incapacité à s engager dans la mutation technologique mondiale (HUMBERT, 1993). La nouvelle priorité est la coopération technologique entre firmes Européennes. En 1990/1994, l environnement est la nouvelle dominante du programme-cadre, et en 1994/1998, il s agit des recherches à retombées industrielles. Quant à l énergie, le Conseil à partir de 1973 cherche à réduire le rapport taux de progression de l énergie / taux de progression du PIB. Il vise aussi une moindre dépendance vis-à-vis du pétrole. En 1991 est signée la charte européenne de l énergie La Commission approuve des orientations générales en vue de l achèvement du marché intérieur du gaz et de l électricité. La politique des transports est reprise dans les années quatre-vingt. Sont proposés le développement d un réseau transeuropéen de transport et son financement (1993). Des marchés publics (eau, énergie, transports et télécommunications) doivent être ouverts à la concurrence le 1 er janvier En ce qui concerne les entreprises publiques, elles peuvent être, après 1983, amenées à restituer des aides. La Communauté prétend diminuer certains coûts liés au manque d ouverture des marchés ainsi qu à des entraves administratives. LES DIFFICULTES DE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE : 1380 M. HUMBERT, «Le rôle de la technologie Section 2 L intégration productive.» p , J. WOLFF, «Histoire économique de l Europe». Même chapitre que note La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 683

120 Le budget de la Communauté, en dépit de sa croissance, n atteint pas 5% des budgets des Etats membres, ce qui entraîne un pouvoir de régulation Européen centralisé encore faible. La politique régionale ne peut pas être considérée comme un succès. L écart entre les régions les plus riches et les régions les plus pauvres s accroît de 1975 à Le PIB par habitant marque de grands écarts par rapport à la moyenne communautaire : +15% (France), -2% (Angleterre), -51% (Grèce). Dans la zone Méditerranéenne, aucun pays n a une fonction comparable aux quatre NPI asiatiques. La Turquie, pays extra Européen le plus développé de la zone, a un IDH inférieur à ceux de la Thaïlande et de la Malaisie. L Ouest de la Méditerranée est mieux intégré à une logique d échanges commerciaux que l Est STRUCTURES SOCIALES D ACCUMULATION / : PERIODE DEPRESSIVE : 1382 J-P. BASSINO, R. TEBOUL, «Echanges, investissements et perspectives d intégration économique dans l espace euro-méditerranéen», Economies et Sociétés, H. S. n 84, 10/1998, p La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 684

121 COORDINATION MONETAIRE ALOURDISSEMENT DES DETTES PUBLIQUES POUR SOUTENIR LA CROISSANCE EN PERIODE DEPRESSIVE RAPPROCHEMENT ENTRE EUROPE DE L OUEST ET EUROPE DE L EST REVOLUTION INDUSTRIELLE DE L INFORMATIQUE III.3) PERIODE EXPANSIVE : La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 685

122 LES TENDANCES GENERALES EN TERMES DE PRIX ET DE SALAIRES. LA CONSTITUTION DES CIRCUITS. LA RELATION ENTRE DEMOGRAPHIE ET ECONOMIE : A l horizon 2025, les projections démographiques font apparaître une quasi-stagnation de la population : de quatre-vingt-un à soixante-treize millions en Allemagne, cinquante-huit à cinquante-deux (Italie), trenteneuf à trente et un (Espagne). A cette limite quantitative de l Europe, s ajoute une limite démographique qualitative : trouver un nouveau compromis sur le cycle de vie de l agent, ou la question des retraites! TENDANCES INSTITUTIONNELLES : L Europe sociale manque elle existe surtout sur le papier, par exemple il y a une mauvaise reconnaissance mutuelle des diplômes -, alors que l on a l Europe économique (et à moitié monétaire). Le risque existe d un ajustement des droits sociaux vers le bas. Aux trois ou quatre joueurs (avec l Italie) d antan, sont venus se rajouter (poids démographique) : l Espagne et la Pologne. LE RÔLE DE LA CROISSANCE : Celle-ci a des vélléités de reprise depuis 1996/1997 : est-ce un nouveau KONDRATIEFF expansif? LES DIFFICULTES DE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE : La politique budgétaire doit également apporter sa contribution à l action contracyclique. Or on a quatorze politique monétaires (dont une pour La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 686

123 douze pays, facteur d unité), mais vingt-cinq politiques budgétaires : cela va dans tous les sens! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 687

124 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 688

125 La monnaie unique européenne et sa relation au développement économique La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 689

126 et social coordonné : une analyse cliométrique TOME II DONNEES EMPIRIQUES SUR LA PERIODE : HISTOIRE MONETAIRE DE L EUROPE PHILIPPE JOURDON, THESE DE DOCTORAT DE 3 ème CYCLE SOUS LA DIRECTION DE MONSIEUR CLAUDE DIEBOLT La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 690

127 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 691

128 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 692

129 Première partie : Une économie non monétarisée : La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 693

130 Aux sources de la monétarisation : L initiation de la monétarisation et ses trois piliers : Au tournant du XIX siècle, les économies européennes sont encore agricoles. A. SMITH, dans son «Discours sur l origine de la richesse des nations», a prophétisé la révolution industrielle. Celle-ci, qui va commencer durant cette période, est intimement liée au processus de monétari-sation. En effet, c est le passage d une économie agraire, axée sur une grande part d auto-pro-duction, à une économie créant des surplus, générant de la croissance, croissance et surplus qui sont précisément de la monnaie. Ainsi, ROSTOW a pu bien décrire le «décollage économique» comme nécessitant la disponibilité d une épargne portant un taux d épargne de 10 %. L épargne, c est une monnaie privée ; ce qu on appelle la monnaie, c est la monnaie publique. Il y a aussi le crédit ou, si l on préfère, la dette. Ces trois éléments sont intimement liés : ils sont le moyen pour l Etat de développer un S.A.C (système d assurance de la croissance), qui permet de redistribuer auprès des agents-citoyens des «droits monétarisés» constitués de ces trois éléments, qui sont des parts de ce système. A.C. Il convient tout d abord de voir le développement des trois formespiliers de ce système. Nous passerons plus rapidement sur la première et la dernière, car c est la seconde (la monnaie) qui nous intéresse. Mais gardons à l esprit que ces trois piliers forment un trépied d un nouveau système économique : système économique non traditionnel, mais monétarisé. La monnaie primaire et la monnaie secondaire, lors des trois principaux cycles marquant la période : Que nous faudra-t-il étudier d autre pour structurer notre analysedéveloppement? Après les formes, il faudra étudier le fond, c est-à-dire la signification de ce système dans une perspective historique, en termes psychologique, historique, juridique, institutionnel. Nous étudierons aussi les liens fond-forme, c est-à-dire fin-moyen, dans une logique empruntée à la sociologie fonctionnaliste : les «choses de la monnaie» pour atteindre et réaliser la fonction de la monnaie au sens an-thropologique, par rapport au jeu que constitue la monnaie Cela boucle notre 1383 Voir Tome III. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 694

131 approche déductive, que nous confrontons à l histoire de trois périodes. Il faut quand même préciser que notre conception de l homme «monétarisé» nous pousse à croire que cet homme recèle une certaine schizophrénie : en particulier, il divise les choses en «choses de la nature» et «choses de la culture», ou «besoins essentiels» et «besoins découlant du pa-raître». Il est porté à présenter les choses sous leur jour le plus favorable, le plus «civilisé», pour mieux les vendre et participer à la création de la valeur-ajoutée, de la croissance, du surplus. La monnaie, qui a un rôle d intégration sociétale dans ce contexte, doit être elle-même «couverte» par une garantie qui lui serve de caution, et qui participe de son identité comme un «double», garant de la protection de la schizophrénie de l homme occidental moderne. Cette caution de la monnaie dans son acception la plus commune, c est-à-dire de la monnaie unité de compte, c est la monnaie réserve de valeur : elle sert à l infrastructure économique pour se compter et se retrouver, sans attribuer de plus-value à cette infrastructure. La monnaie réserve de valeur est une garantie juridique. Elle découle de la superstructure juridique. Elle sert à bloquer un système pour le pro-téger. Il nous faudra montrer que, si la monnaie «primaire», ou monnaie unité de compte, a co-nnu une existence cyclique entre 1800 et 2007, son ange gardien et double protecteur, ou monnaie réserve de valeur, a également connu des cycles et a même «muté», changeant plusieurs fois de nature à l occasion de ces cycles, créant chaque fois une nouvelle relation entre la superstructure et l infrastructure, relation évoluant à la manière d un serpent, forme dans laquelle se complaît la monnaie. Les formes de la monétarisation : Développement de l épargne (aspect microéconomique) : En Grande-Bretagne sont créées des caisses d Epargne ( ) sous contrôle de l Etat. Un peu plus tard, entre 1834 et 1836, y sont émises pour Livres de nouvelles actions. Des banques se créent (quarante-deux nouvelles banques provinciales en 1836). Le cours des actions monte. A partir de 1837 commence une phase de liquidation, d où baisse de la bourse. En Prusse, sont aussi créées des Caisses d Epargne (en 1835) avec cent mille adhérents et seize millions de marks de dépôts. De même en France, un peu plus tard ( ), cent-vingt-deux à trois cents quarante-cinq Caisses et cent-vingt mille à sept-cent mille épargnants, et La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 695

132 soixante-deux à trois cents quatre-vingt-treize millions de francs de dépôts. En 1848, nouvelle crise. En 1850, les encaisses se sont reformées, la phase de liquidation a pu se dérouler. Vers 1850 en France, les capitaux sont devenus abondants et bon marché. La France a décollé cinquante ans après l Angleterre, elle va dès lors investir dans d autres pays européens. En Autriche, les capitaux mis en circulation servent ainsi à créer des banques sous l impulsion de financiers français et de Rothschild (en 1855, création de l Osterrisch KreditAnstalt). En 1856 en Angleterre, la législation anglaise autorise la création de sociétés anonymes par actions, permettant de rassembler d énormes capitaux pour financer des industries de pointe : c est une nouvelle étape dans la mobilisation de l épargne, qui se fond de plus en plus dans le crédit. Même en Russie, dans les années 1860, sont créées des banques privées. En 1866, la bourse monte à la fin de la crise. En Prusse, la loi du 11 juin 1850 facilite la création de sociétés par actions, en supprimant la tutelle étatique et la nécessité d obtenir une tutelle gouvernementale, les grandes banques de crédit à la production sont à la tête du mouvement de créa-tion de sociétés et d émission d actions. Développement du crédit (aspect méso économique) : Le crédit est un aspect important soutenant la capacité à supporter des rapports de force, grâce à la confiance accordée par d autres. C est ainsi que le crédit a servi de pierre d achoppement pour la France et l Angleterre dans leur grand conflit du début du XIX siècle. En effet, selon GOLDSTEIN, les guerres napoléoniennes marquèrent le début d un cycle hégémonique qui a permis la domination du système anglais de 1800 environ à 1945 environ. Le principe de la «monnaie libre» incarné par l Angleterre a triomphé du principe le la «guerre libre» dont les Français avec Napoléon furent les tenants de début de période. Vers 1810, s il est un aspect important de la guerre économique entre la France et l Angleterre, c est bien en effet celui du financement de la guerre - proprement-dite -, c est-à-dire des finances publiques. L impossibilité de dégager des ressources suffisantes, a conduit après un certain temps à la défaite pour la France quels qu aient été le moral des soldats, la qualité de leur encadrement ou le génie de leur chef. A la fin des guerres napoléoniennes, c est la puissance économique et financière qui l a La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 696

133 emporté. Napoléon ne bénéficiait de nul crédit auprès des marchés financiers européens occupés, qui se tournaient plus volontiers vers l Angleterre, laquelle bénéficia aussi d un très fort crédit intérieur lors des années de guerre. En France, les dépenses de guerre représentaient 50 % des dépenses budgétaires totales en 1812 et Les ressources étaient insuffisantes, l appel à l emprunt officiellement proscrit : il aurait été impossible car les marchés ne préféraient pas financer des guerres aussi longues et meurtrières. Les ressources françaises étaient en conséquence moindres que celles du reste de l Europe continentale et de l Angleterre. On voit bien aussi l opposition de deux principes : «guerre libre» ou «monnaie libre», opposition induisant des conséquences en chaîne, qui est une matrice de prises de décisions pour les agents. A la fin de la guerre, bien que l Angleterre ait dû s endetter à long terme pour financer la défense, sa situation est bien meilleure que celle de la France. Le montant de sa dette publique a néanmoins quadruplé (de deux cents quarante-et-un à huit cents soixante-seize millions de Livres entre 1784 et 1814), mais souscrite pour l essentiel à l intérieur du pays. Londres est le premier marché monétaire du monde, et le budget anglais est double de celui de la France. Pendant la guerre, les dépenses relatives au paiement des intérêts de la dette publique et à la conduite de la guerre ont pourtant constitué près de 90 % des dépenses totales. De 1793 à 1815, l Angleterre a financé aussi les puissances hostiles à Napoléon. Du fait de l augmentation de l emprunt, les intérêts à rembourser ont aussi beaucoup augmenté. Mais miser sur la monnaie plutôt que sur la guerre est rentable à long terme. En effet, a contrario, en 1815 une importante charge financière est imposée à la France, une indemnité de guerre de sept cents millions de Livres payables en cinq ans. On ne fait décidément pas crédit à la guerre A partir de 1817 en France on a recours à des emprunts internationaux jusqu en 1819 : la paix étant revenue, le crédit devient plus facile. Les appels de crédit, pour couvrir le déficit budgétaire, sont les plus importants en Ce crédit se diffuse en Europe : les paiements effectués permettent un relèvement plus rapide des économies de la Prusse et de l Autriche : qui en échange de l assurance de paiements à des dates fixes, consentent à une diminution de l indemnité. Les conséquences de la guerre peuvent effectivement, à cette époque, être soldées en cinq ans, ce qui autorisera encore les pays à penser la guerre comme une ressource économique possible : «je gagne le différentiel de ce que j ai avec l autre, soit ce que l autre perd». Ce jeu peut être compris au second degré, puisqu il y a possibilité, si on n apparaît pas comme l instigateur moral et comme le déclencheur de la guerre, de profiter d une expansion du crédit (l exemple de l Angleterre, qui se contente de répondre, le démontre amplement) grâce à la guerre. Comme dans tout jeu diplomatique, il faut jouer avec les arrière-pensées des autres. Mais, en économie, celles-ci sont souvent difficiles à décrypter du fait des 1384 Ce phénomène des «réparations» dues par la France est à rapprocher des «réparations» que l on demandera à l Allemagne un siècle plus tard, lesquelles seront infiniment plus lourdes structurellement, car désormais il y aura des infrastructures industrielles à reconstruire et dès lors la guerre ne deviendra plus pensable. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 697

134 asymétries d information. Il est important de remarquer que le jeu guerre-monnaie changera de nature tout au long des XIX et XX siècles, car s opère un changement de direction réciproque : le jeu «guerre» devient de plus en plus un jeu à court terme, alors que le jeu «monnaie» devient de plus en plus un jeu à long terme ; l effet structurel de domination d un terme sur l autre s inverse! Le jeu du crédit induit le jeu du taux d intérêt, lequel est un prix dérivé de la monnaie unité de compte. En clair, le pays instigateur de la confiance dans les échanges pacifiques commerciaux diffuse une extension de crédit dans le monde. Les agents de ce pays y participent et en profitent. En effet, ils prêtent de l argent à l Etat anglais à un certain taux, c est de l argent pour le moment indisponible, mais ils prêtent aussi aux nouveaux pays à taux beaucoup plus fort : l Angleterre y gagne. La Banque d Angleterre arrive à réguler le tout pour calmer les impatiences au moyen du taux d escompte. Par exemple, avant la crise de 1825 l Amérique du Sud a emprunté à taux élevé. Avec la crise, l offre de crédit diminue, mais des banques font faillite, la banque d Angleterre augmente alors son taux d escompte de 4 à 5 % (décembre 1825), lequel diminue ensuite : 4 % en 1822, 3,5 % en En France, les marchés sont les marchés anglais, le taux reste fixe à 4 % de 1820 à 1851 (sauf 5% en 1847). Durant toute cette période, en particulier jusqu en 1848, le crédit augmente, on joue davantage sur le crédit que sur la monnaie. Autrement dit, de nombreuses anticipations ne sont pas finalisées ni institutionnalisées. Petit à petit, on s acheminera vers un jeu 1 monnaie unité de compte, 2 crédit, 3 monnaie unité de réserve, c est-à-dire en puissance une devise clé En effet, dès 1848, le crédit fait un bond avec le début de la ruée sur l or (futur étalon de réserve). Ce qui débouchera sur la création d institutions ayant pour champs de gérer la monnaie. Les symptômes s en font sentir à partir des années Ainsi, en Angleterre, le recours à la banque centrale se fait plus large entre 1843 et Une spéculation accrue débouche d ailleurs en 1845 sur un krach. En France, on observe un relèvement du taux d escompte, et en Angleterre l escompte atteint 6 % en Cette fièvre est le prélude à la création de nouveaux marchés. Les circuits de la consommation commencent timidement. En Allemagne et en Autriche, la Bank für Handel und Industrie (Darmstadt) et le Wiener Kredit 1385 On peut faire remarquer que nous n abordons pas ici le fameux trépied monétaire : 1 unité de compte ; 2 étalon de valeur ; 3 unité de réserve Mais nous remplaçons l étalon de valeur par le crédit, dans cette présentation. La monnaie n est pas seulement tournée vers la sphère réelle qu elle assure. Elle est aussi tournée vers la sphère symbolique. Le développement institutionnel de la monnaie ne crée pas seulement de nouveaux moyens d échange, mais aussi une confiance dans le «tout social». Le crédit en tant que tel prédomine chronologiquement le moyen d échange. Car un échange, certes facilité par la monnaie, en entraîne d autres le plus souvent, si bien que l échange principal permis par la monnaie, est souvent reporté à plus tard : on échange, en utilisant des biens, une monnaie moyennement assurantielle aujourd hui, contre une autre voire la même transformée qui le sera davantage, demain. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 698

135 Anstalt ouvrent des crédits à la production. Dans ces pays, le crédit peut cavaler pour rattraper les prix (les Allemands, dont les droits de propriété sont fragiles par rapport à ceux de France et Angleterre, seront longtemps victimes, pris dans cette «spéculation endogène», qui connaîtra son chant du cygne dans les années 1920) : les prix grimpent de 50 % entre 1849 et 1854, et de 8 % en 1854 de même que les revenus nominaux -. Tout le monde veut avancer, bien que les droits de propriété soient parfois mal assurés! L accélération de 1848 et des années suivantes, montre l essor des nations et donc, vue avec le recul du temps, la division de l Europe. Un rapport de force s établit dès lors avec les Etats-Unis d Amérique, qui vont régulièrement exporter des crises de crédit vers l Europe. En , l Europe connaît une crise économique, qui a démarré aux Etats-Unis avec la faillite en chaîne de plusieurs banques, et a atteint les centres financiers et industriels Européens (anglais et français surtout). Les USA couraient plus de risques financiers, mais aussi connaissait plus de stabilité politique (ne connaissant pas les divisions ancestrales des pays européens), ils ont par conséquent à attendre plus de stabilité financière En conséquence, ils anticipent sur le crédit pour accroître leur avantage structurel. Pour digérer la tendance à long terme, il faut passer par des crises de «surchauffe financière» avec des difficultés de remboursement. En 1892, la Banque d Angleterre régule le problème en portant son taux d escompte à 10 %. En France et en Allemagne, l Etat intervient en autorisant l émission de man- dats contre des dépôts de marchandises, en créant une caisse d escompte, une procédure spéciale en matière de faillite. Les Etats européens profitent de ces secousses pour restructurer leurs «droits monétarisés» (alors que les Américains augmentent beaucoup les leurs, puis, par crises, lâchent un peu de lest avant de repartir de plus belle). Ainsi, du crédit est accordé pour des investissements étatiques spécifiques. En France, en 1859, est édictée une clause de garantie des intérêts pour les chemins de fer. Ces nouvelles «ventures» sont freinées par les inconvénients des «guerres», encore plus nombreuses en Europe qu aux USA. La guerre de 1859 avec la France et le Piémont, a de mauvais effets sur son crédit fragile. En 1863 est fondé le Crédit Lyonnais, qui en quelques années s internationalise et en trente ans deviendra la première banque mondiale. C est une grande date dans l histoire de l économie française, en termes d ouverture et d histoire du crédit. En Allemagne, la quasi-totalité de la dette est liée aux chemins de fer Pays scandinaves, Prusse, Autriche-Hongrie, France se retrouvent également touchés. En 1866, nouvelle crise économique, crise de crédit intérieur. Le taux d escompte est porté à 5 %, puis 7,5 %, et 10 %. Régularisation rapide, dans l année Découlant du jeu institutionnel de la monnaie, qui n est pas la seule finance. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 699

136 L expansion du crédit permet la démocratisation : elle est organisée en direction des ouvriers en 1868 en France. Nous ajoutons la note Développement de la monnaie (aspect macroéconomique) : Le domaine de la monnaie est le domaine macroéconomique. C est aussi le domaine du «toujours vrai». La monnaie est en quelque sorte du crédit institutionnalisé et garanti par l Etat. Nous avons vu que cette période est une période où la monétarisation en valeur est faible. En tendance, il y a une forte monétarisation. C est l époque où les pays d Europe commencent à se monétariser. Tout d abord l Angleterre propose un nouveau jeu, puis l Allemagne et la France conquièrent les signes extérieurs de la monétarisation : la France en 1848, l Allemagne définitivement en 1873, mais déjà auparavant - par étapes -, quoique de façon plus anarchique que la France. En effet, sans encore de «devise clé» en 1800, l Angleterre subit à cette époque un reflux monétaire parallèle à l expansion de son crédit, comme par effet de vases communicants. Mais c est encore ce qu il y a de plus solide à l époque en matière d économie monétarisée. Seulement, la monnaie ne sert pas à grand chose. Au début de ce siècle, de 1797 à 1815, la Livre Sterling se déprécie, ce qu accompagne le cours forcé des billets de banque, qui sont un des premiers signes d irruption du caractère monétarisé de l économie, signe généralement mal accepté par la population, qui voit les inconvénients de la monétarisation, sans encore en voir les avantages. De 1807 à 1810, le volume des billets en circulation augmente de 50 % : l Etat suit, pour le couvrir, l augmentation du crédit privé. La France doit faire face à de moindres problèmes, car elle est moins monétarisée. Elle vit la disparition des assignats, qui étaient des droits monétaires directement rapportés à l étendue des terres cultivables. La monnaie connaîtra un meilleur rapport dans les investissements du commerce et de l industrie. Après 1815, les pays pratiquent une politique déflationniste. La masse monétaire avait augmentée au bénéfice de la guerre, qui demande un effort national particulier. Les pays ne sont pas encore mûrs pour accroître fortement leur masse monétaire en temps de paix. La guerre a lancé un cycle, mais il doit être contenu, quasi-étouffé. Mais c est la guerre, la capacité de blocage, qui a servi de déclencheur à de futurs investissements monétaires. Elle a trouvé par là même son propre futur 1387 Ainsi, durant cette période, les pays qui dirigent le crédit international, comme la Grande-Bretagne, celui qui l impulse déjà, comme les Etats-Unis, ont certaines facilités pour, institutionnellement, se monétariser de façon plus vigoureuse que les autres, qui doivent quant à eux répondre à des crises que souvent ils n ont pas provoquées. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 700

137 vaccin, en le faisant payer par le pays voisin, lequel à d autant plus intérêt à «protéger» ce vaccin tout en préparant ses effets retardés. L Angleterre peut s autoriser de «vendre» plus facilement le vaccin autour d elle. A partir de 1815 donc, en Angleterre comme en France, le volume des billets en circulation fait l objet d une réduction progressive. La Livre Sterling boit la tasse de l augmentation des emprunts. Elle perd sa convertibilité, la retrouve en Pour s institutionnaliser, la monnaie doit montrer patte de velours face à la résistance des mentalités : la Banque d Angleterre obtient, en 1833, le statut de monnaie légale aux billets. La Banque de France ne recherche pas ce privilège, jusqu au Second Empire. Le cours libre de son billet fait partie de son statut de banque véritablement privée, indépendante du gouvernement, par et pour les bourgeois qui ne veulent pas encore être trop ouverts sur le monde. Le second démarrage de la monnaie anglaise, après la période de guerre, a donc lieu à partir de La Banque d Angleterre multiplie par cinq le volume de ses escomptes entre 1833 et A partir de 1845, est frappée une seule monnaie réelle, en Turquie, qui est en or. Donc aux frontières de l Europe, on suit le mouvement d amorce d une monétarisation, déjà amorcé en Angleterre, surtout depuis les années 1830, en France après 1848, en Allemagne en Les pays se suivent, et la périphérie suit aussi. En Allemagne, depuis la signature du traité tarifaire entre Prusse et Etat de Schwarzburg-Landehauser, en 1819, trente-deux banques et vingt-deux Etats ont émis une profusion de billets. Il y a donc bien un développement de la monétarisation dans ce pays, mais pour ainsi dire par anticipation endogène, de façon anarchique, non encore institutionnalisée. Car certaines des banques précitées avaient virtuellement une permission d émettre illimitée. Leurs billets circulaient largement dans toute l Allemagne. Contrastant avec la maîtrise de soi anglaise et avec la prudence française, on peut noter l anarchie, voire l inflation, allemande Encore l institutionnalisation du phénomène s estelle faite par étapes. Dès 1838, l établissement de deux zones monétaires, celle du thaler et celle du florin, avait déjà permis d activer les transactions! IV. Relations entre épargne, crédit, et monnaie, entre microéconomie, mésoéconomie et macroéconomie : 1388 Et une certaine ambition monétaire, débridée, un peu comme les Etats-Unis, qui disposent eux d un plus vaste territoire, donc peuvent davantage se le permettre. Car la monnaie doit néanmoins toujours trouver son utilité auprès de la sphère réelle un territoire, une économie pour se faire respecter et pouvoir espérer devenir «clef» - c est-à-dire une référence unique au-delà de ses frontières -. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 701

138 On a vu que, en quelque sorte, la monnaie, telle Janus (d ailleurs représenté sur quelques pièces métalliques), a une double face. Elle représente une double sécurité : vis-à-vis de l intérieur et vis-à-vis de l extérieur. A l intérieur, elle peut être une arme pour l Etat à l égard des risques de «fragmentation» de son espace que ferait courir un trop fort développement de l épargne. Vis-à-vis de l extérieur, elle sert aussi «d unité de compte» en mesurant l influence, la puissance d un pays. Dans un premier temps, elle baisse si le crédit augmente trop, mais à plus long terme, à l échéance d un cycle KONDRATIEV, sa valeur se trouvera assise et confirmée, si elle paraît être la monnaie d un pays qui n a pas besoin de la guerre pour établir sa prospérité. Il découle de ces considérations introductives, que le jeu de la monnaie dans son acception large, c est-à-dire une monnaie prenant en charge dans sa sphère d influence l épargne et le crédit, macro-économie (le sens) qui couvre et voile la micro-économie (la direction) et la mésoéconomie (les conflits), ce jeu est international. La monnaie qui à l épreuve du long terme (cinquante ans), peut se passer de la guerre, est «la» monnaie pour tous les pays, l unité de compte de la stabilité, de la sécurité politique, de (des) la politique (s) économique (s) à suivre. Toutes les autres monnaies ont entre elles des relations, qui sont en fait des relations de crédit, des relations non soldées, qui ne peuvent être soldées que par référence à, et dans le cadre du système de puissance et d équilibre incarné par la monnaie centrale. Quant à l épargne, il s agit en quelque sorte d un «lisier» pour l économie, qui lui permet de donner une direction initiale aux anticipations, grâce au bénéfice d une «fertilisation». Mais l effet le plus important de l investissement ne peut venir de l épargne. Nous avons vu que, tout au long de cette période, la Livre Sterling s est préparée à devenir la «monnaie» centrale. Pour gagner une partie de l autorité du pays hégémonique si proche culturellement et géographiquement, France et Allemagne se sont dotées aussi des signes extérieurs (mais qui restent extérieurs et n ont pas l effet d entraînement intérieur et à la fois extérieur de la Livre Sterling) de l institution monétaire, bien que l Allemagne doive composer avec un démon intérieur, l inflation, et la France au contraire avec une prudence peut-être excessive qui lui fait rechercher l équilibre là où, pour être hégémonique, il faudrait avoir un coup d avance sur l autre dans un contexte de croissance donc de déséquilibre. Nous allons pouvoir maintenant analyser le mécanisme de rééquilibrage permanent entre l infrastructure monétaire (la «monnaie de réserve» dans son essence même, d abord le métal) et sa superstructure (autorité juridique qui sert «d agence» de la monnaie, et gère les problèmes d aléa moral et d asymétrie d information qui lui sont attachés La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 702

139 et perturbent le maintien du pouvoir qui y est lié, et que l on recherche s agissant particulièrement du pouvoir d achat à travers elle). Principales conquêtes juridiques institutionnelles de la monnaie. L évolution de la monnaie secondaire «réserve de valeur» : L aspect d infrastructure de la monnaie «réserve de valeur» ou l aspect essentialiste matériel de cette monnaie : Tout d abord, on peut remarquer le jeu de cette infrastructure avec les rapports de classe : ce sont seulement les classes les plus riches qui peuvent user de l or et de l argent. Ce jeu est d emblée international. On peut diviser la période en deux phases : la première, plus longue, d une cinquantaine d années, qui correspond à une utilisation double à la fois de l or et de l argent, même si le pays hégémonique, l Angleterre, signale assez rapidement sa préférence pour l or ; la seconde, plus courte, de vingt-cinq ans environ, qui marque l essor de l influence massive de l or. Ce choix, entre or et argent, induira aussi des positionnements entre pays à travers des conflits, des coopérations et des évitements. Dès 1816, les nouvelles règles de monnayage de la Livre Sterling permettent de mettre fin à la crise, font de l or le seul étalon de mesure. Le pouvoir libératoire de l argent est limité (à deux Livres). En revanche, le franc, fixé le 7 avril 1803, est défini par rapport à l argent (quatre grammes et demi) ; le système est métallique avec frappe et pouvoir libératoire libres, et sera ensuite largement adopté en Europe ; le rapport or / argent est fixé à 1 / 15,5. Le système anglais (préférence pour l or) peut paraître minoritaire, il sera néanmoins clairement dominant. L histoire donne raison aux Anglais. Cela mérite discussion. Si «ce qui est rare est cher» et donne de la valeur à l or, alors les Anglais montrèrent plutôt une valeur de prudence, tout à leur honneur, en en faisant leur étalon de réserve. Mais comme les découvertes d or se sont multipliées à partir de 1848, cela aurait dû logiquement dévaloriser l or. Or, comme il faut comprendre la période «d étalon-or» comme aussi une période «d étalon Livre Sterling» (selon AGLIETTA), 1389 alors l important pour 1389 AGLIETTA, «La notion de monnaie internationale et les problèmes monétaires Européens dans une perspective historique». Revue économique, Vol. 30, N 5, Macroéconomie en économie ouverte : quelques développements récents. Deuxième La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 703

140 que l or soit utile est qu il soit abondant, pour ne pas en manquer, et d éventuelles chutes de valeur peuvent être couvertes par une monnaie plus immatérielle. On était passé d une logique de la rareté à une logique de l abondance, afin de couvrir des besoins croissants. Logique de l abondance dont l un des signes forts est la monétarisation de l économie, comme caractère : à travers la monnaie, la valeur s affiche, s exprime, elle ne cherche plus à se retrancher Dans les deux cas, les Anglais avaient raison, ils s étaient montrés malins. Mais l histoire les a aidés. Peut-être aussi étaient-ils bien informés. Entre 1817 et 1829, on assiste en effet à un effondrement diminution des deux tiers - de la production Américaine d argent. En Europe, la production d argent passe de cinquante-trois mille kilos à cent vingt mille entre et ; en Russie aux mêmes dates, la production d argent passe de douze mille six cents kilos à dix-neuf mille six cents soixante-dix, et celle d or de mille quatre-vingt-quinze à dix milles soixante-sept kilos. En 1836, la Banque d Angleterre relève son taux d escompte (de 4,5 à 5 %) pour empêcher le départ de l or vers l Amérique, la demande pour ce métal commençant alors à se faire sentir, annonçant le futur étalon-or en réponse à la chute de la production d argent. Même si la production d argent recommence à augmenter à partir des années 1840, elle n augmentera pas suffisamment pour concurrencer l or. En 1847, las d une crise assez brutale, l or, à l automne, commence à prendre le chemin des Etats-Unis, et il y reste. Il convient de rappeler que le futur étalon-or préparera ainsi, cinquante ans plus tard, l étalon-dollar. La période est une période de transition qui annonce la mise en place d un nouveau régime monétaire : le premier régime monétaire, au sens d un régime s appuyant sur une devise (la Livre Sterling) sera à moitié «dématérialisé», dans la mesure où il aura besoin quand même de beaucoup s appuyer sur l or. Sans doute peut-on noter qu un tel régime monétaire s opère en deux périodes. La première regroupant à peu près deux phases de KONDRATIEV, elle véhicule le régime monétaire dans son intégralité et dans ses spécificités. La seconde étant plus courte (une phase de KONDRATIEV), est liée à la préparation du régime monétaire suivant. Ainsi, de 1800 à 1848, on a le régime or + argent, de 1848 à 1873 ce régime est dilué, tourné de plus en plus vers l or. C était le monétaire «or et argent» de Le régime partie (Sept. 1979), pp La monnaie aura toujours un caractère ambigu. Car d après la théorie économique la plus standard, elle sert aux échanges. D après nombre de classiques, une économie non monétarisée est celle où la valeur prédominait, une économie monétarisée au contraire serait celle où domineraient les prix. Or on voit qu au fur et à mesure que l économie elle-même se monétarise, la valeur elle-même s affiche davantage. Dès lors, on peut se demander systématiquement : «la valeur de quoi?». On ne veut pas toujours les marchés que l on crée dans une économie monétarisée. DUPRIEZ n a t-il pas noté dans «La monnaie dans l économie», que plus l économie est administrée et plus, à chaque fois que l on crée un marché légal, on crée aussi un marché qui n est pas légal La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 704

141 monétaire de peut être caractérisé par l or + la Livre Sterling : d abord, de 1873 à 1920, il regroupe l or, la Livre Sterling et les effets de commerce (en particulier britanniques, vis-à-vis de la France, comme nous le verrons). Dans une seconde partie, plus courte, , la Livre Sterling, mais aussi le franc peuvent servir de réserves. Le troisième régime monétaire, de 1945 à 1996, est le «régime dollar» : de 1945 à 1971, il s agit du dollar et de l or ; à partir des années 1970, yen et Deutsche Mark sont d autres monnaies de réserve Chaque régime monétaire, avec sa phase de fonctionnement plein et sa phase vers un autre système, pourrait durer de cinquante / cinquante-cinq ans à soixante-dix / soixante-quinze ans Le cadre général semble pertinent, il permet bien d effectuer deux lectures : la deuxième forme concerne la «monnaie secondaire» ou «monnaie réserve de valeur», qui mute au cours de ces périodes. A partir de 1848, donc, la Californie connaît des découvertes de mines d or. Californie, Autriche, Russie, reste du monde, sont les nouveaux producteurs. Alors qu on produisait chaque année dixhuit mille quatre cents kilos d or entre 1831 et 1840, on en produit annuellement cent-soixante-dix-huit mille six cents kilos entre 1851 et 1860 (soit dix fois plus), et sensiblement le même volume, cent-soixantetreize mille, entre 1860 et La France, peut-être pour se différencier de l Angleterre et des Etats-Unis, privilégie plus particulièrement l argent. La France a une approche prudente, comme on l a déjà dit. Mais elle entend et elle en a les moyens construire son propre système d influence, pas au point de menacer la puissance hégémonique, et même en se mettant à son service, comme nous le verrons lors de la période suivante. Il existe aux alentours de 1850 une communauté de fait entre la France, la Belgique, l Italie et la Suisse. La Suisse s est par exemple ralliée au système décimal français pour la monnaie d argent. A la fin de 1865, la France, l Italie, la Suisse, la Belgique, puis la Grèce constituent l Union monétaire latine. Elle est bimétallique. Ces pays appliquent un système calqué sur le système monétaire français. On a le pouvoir libératoire absolu pour toutes les monnaies d or et la pièce de cinq francs en argent. C est un compromis entre or et argent, mais plutôt calqué sur l argent. Il paraît crédible de profiter de la concurrence de l or et de l argent, qui peut offrir des gains d opportunité et de gestion. Parfois, les mines d or ne fourniront pas les résultats escomptés (USA, 1857). Parfois aussi (1863 / 1864), la nécessité de payer certains biens (coton) uniquement en 1391 Y a-t-il accélération du rythme des régimes monétaires, considérant la faible durée du dernier cycle? Non, si l on considère que le premier régime a véritablement commencé en , après les guerres hégémoniques napoléoniennes, et qu on l a fait démarrer un peu plus tôt par convenance de récit, et pour obéir à un cadre chronologique (1800 à nos jours) imposé Peut-être, aujourd hui, ne sommes-nous pas vraiment sortis non plus du système axé autour du dollar, tant que l émergence de l euro ne permettra pas définitivement d en finir avec la récession, et d entrevoir à nouveau l horizon du plein-emploi en Europe. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 705

142 argent à des pays (Inde, Egypte) qui n acceptent que ce métal, peut créer des crises de change La France n est pas le seul pays à miser sur l argent durant cette période de transition. La position de l Angleterre et des Etats-Unis est, nous l avons vu, à la fois minoritaire et dominante : elle rémunère la prise de risques calculés, une mise effectuée sur la croissance, sans inflation (à la différence de l Allemagne, où peut-être les agents du crédit doivent suranticiper sur la confiance de tous les autres agents, à cause du retard permanent et à combler dans l unité territoriale). En conséquence, l Allemagne aussi a misé sur l argent pendant une bonne quinzaine d années. En 1857 on a l Union austro-allemande. Le traité de Vienne (22 janvier 1857) lie l Autriche et les Etats allemands du Zollverein, déjà unis par la Convention de Est instituée une monnaie de l Union frappée par les divers Etats à leur effigie dans des conditions identiques. Le système est basé sur l étalon-argent. Les monnaies de l association doivent être d argent (thaler et double thaler) ou d or (couronne et demicouronne). Les monnaies d argent ont cours sur tout le territoire de l association, à la différence des monnaies d or (pas de cours légal, nul n est tenu de les accepter en paiement, pas d incitation de la valeur du thaler, simples lingots dont la valeur dépend de l offre et de la demande ; ces monnaies n ont en fait pas circulées). Dès 1867, on observe le changement de valeur de l argent à la suite de l Union latine. L écu de cinq francs apparaît sur évalué et disparaît presque complètement de la circulation. Allemagne et Pays-Bas expriment une forte demande d or et expédient de grandes quantités d argent vers l Union monétaire latine. L enjeu de la monnaie de réserve porte sur les équilibres monétaires et les systèmes d influence. En fait, il y a deux principales sphères d influence, issues des guerres hégémoniques du début du siècle, la France et l Angleterre. En 1867 est posée la question d une Union monétaire internationale. On assiste à un refus unanime en 1867, quand les délégués de dix-neuf Etats européens et d Amérique du Sud réunis à Paris se séparent après avoir invoqué leur préférence pour l étalon-or (Hollande exceptée). En tentant, d une certaine manière, de créer une troisième sphère d influence lors de la période suivante, l Allemagne montrera que l équilibre ne peut s établir en Europe (équilibre tendu possible avec deux sphères d influence, avec trois il vole en éclats), ce qui provoquera l émergence du joueur outre Atlantique, deux périodes plus tard. Les années qui suivent vont cependant assurer le triomphe de l or, avec dans sa roue la Livre Sterling, puis le dollar. Après 1870 en effet, l Union monétaire latine ne constitue plus un instrument d hégémonie consciente. Son histoire est une suite de difficultés dues aux variations de l offre, de la demande et du prix de l argent. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 706

143 L aspect de superstructure des banques centrales, responsables de gérer l aléa moral et la sélection adverse par rapport aux monnaies : La banque centrale gère un problème de sélection adverse, c est la valeur des monnaies étrangères vis-à-vis de la monnaie nationale, notamment à travers le prisme de lecture de la monnaie de réserve. Gérer la dite sélection peut permettre à celui qui par ailleurs prend des risques financiers en s appuyant sur une bonne sécurité politique de pousser son avantage. La sélection adverse consiste à considérer que l autre monnaie a le «mauvais type» (n est pas une monnaie solide), ou a le «bon type», et à la garder en réserve ou non selon le jugement porté. Si «la nature» (les autres monnaies) ne se reconnaît pas dans ce jugement, il peut y avoir des rétorsions par jeu de collusion : les autres monnaies se coalisent contre la monnaie prétendument centrale et la font tomber de son piédestal. A la limite, la Banque centrale incriminée perd toute crédibilité, elle ne peut jouer la procédure de la sélection adverse - forme de discrimination, exprimée en langage commun mais désormais c est elle qui en est victime et doit y répondre pour se défendre. Les résultats des jeux sont des gains monétaires sous forme de seigneuriage. Dans le pire des cas, si la banque centrale ne parvient pas à garder le contrôle de soi c est-à-dire de son cours -, le pays tout entier peut perdre l exercice du jeu monétaire un jeu culturel et retomber dans les figures de la guerre. En ce qui concerne la procédure de l aléa moral, il s agit toujours de la même chose, les interactions entre un principal et un agent. Le principal paie l agent pour son travail, mais ne peut contrôler son effort : «l aléa moral» réside dans cette incertitude. Le principal va façonner des contrats permettant de rémunérer ce type de risque. Ici, on peut considérer que le principal est le banquier et l agent est l entrepreneur. Il y a un super principal : la banque centrale, «principale des principaux». En bref, cela se résume en fait à un principal, la banque centrale, et un agent, l économie dans son ensemble. Ainsi, la sphère monétaire va avancer de l argent à l économie selon certains contrats certaines conditions de remboursement en tenant compte de son jugement moral sur cette économie. La banque centrale va autoriser certaines relations entre monnaie, crédit (une partie «folle» de l économie), épargne (la partie «émergée» de l économie) en gérant certains taux, internes (taux d intérêt) ou externes (taux de change), en fonction de la «confiance» qu elle accorde elle-même aux capacités de l économie de faire face à ses propres obligations. Ce modèle suppose que la banque centrale «domine». Cela lui donne, ainsi, une antériorité dans la chaîne des conséquences supposées d une décision d investissement ou pas, dans tel ou tel secteur, telle ou telle région issue d une anticipation. La monnaie La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 707

144 domine et le crédit et l épargne, notamment parce que, de toute façon, les choses se dérouleront conformément à une Histoire partagée, rattachée à l Etat et / ou à la Banque Centrale. Si la Banque Centrale n a pas ce caractère de domination, soit du fait d une contestation étrangère (on retombe alors dans le cas de la sélection adverse), soit du fait d une contestation des agents privés, la Banque Centrale se trouve «percée à jour», son schéma devient incohérent temporellement. Tel n est pas le cas rencontré dans la période Les agents et les pays découvrent alors la monétarisation, ils l accueillent, ce qui explique le développement, la constitution ou le triomphe de banques centrales à cette époque. On ne voit que les bons aspects conjoncturels de la monétarisation. On ne lui suppose pas d effets structurels un télescopage avec la demande de guerre qui pourraient s avérer négatifs. 1 ) L illustration la plus immédiate en est qu avec l expansion des échanges internationaux permis par la monétarisation, on permet aussi des échanges entre pays à niveaux de développement différents, ce qui oblige à des changements de comportement de la part des agents des pays les moins favorisés, et un déséquilibre global qui entraîne une «anomie» entre nations pouvant mener à la guerre, ultime réponse face à l absence de réponse «culturelle», face à l absence de «droits de propriété» des pays les plus dominés. 2 ) Ce détour des nations les plus civilisés dans l exploitation de la «nature», entraîne une perte dans cette fuite, une «anomie» des nations les plus «civilisées», qui ne se parlent plus entre elles, qui ne rencontrent plus alors aucune résistance en face de leur «être», et où coexistent in fine de manière confuse leur propre injustice et leur fuite en avant. Masquant le vide de perspectives auxquelles on puisse se rattacher, elles retournent leur agressivité entre elles-mêmes, comme simulacre d explication et simulacre de justice à la fois. Les conséquences en sont dévastatrices. 3 ) La réponse à ce problème est monétaire. Elle vise à dépasser radicalement «l incohérence temporelle» dont le signe réel sous forme de conséquence était la fatalité des guerres «remettant tout en question» une fois tous les cinquante ans. L Allemagne à partir de 1873 a porté le signe indien, elle a incarné le télescopage entre guerre et monnaie et fut la victime d un jeu d anticipations croisées où la banque centrale allemande ne pouvait plus gérer aucun aléa moral structurellement -. Entre 1800 et 1873, on va clairement vers l édification de banques centrales, qui incarnent cette autorité mystérieuse, affirmée, issue du pouvoir de la monnaie. Une telle banque centrale existait déjà depuis cent cinquante ans en Angleterre - depuis 1691 quand la banque centrale s est imposée en France en L Angleterre avait en ce domaine la durée que GOLDSTEIN estime à cent cinquante ans - d un cycle hégémonique d avance sur la France. En effet, la Banque de France fut créée le 13 février de la fusion entre la Caisse d amortissement, la Caisse des Comptes Courants et la caisse d escompte du commerce -, mais il ne s agissait guère que d une La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 708

145 agence parisienne n ayant pas autorité sur tout le territoire national. Il y aura fusion entre la Banque Centrale et les banques départementales en La Banque de France est une sorte de gouvernement de la monnaie et du crédit. Pendant très longtemps, elle concevra sa mission de façon restrictive : limitant son expression commerciale, elle refuse de jouer la providence du commerce et de l industrie. Elle tend à imposer ses normes de prudence au système bancaire. La France avait une vision très guerrière de l ordre politique, elle adopte une vision très mesurée de l ordre monétaire. L Angleterre a procédé en quelque sorte à l inverse. La Banque de France doit partager son monopole avec les banques départementales : il s agit des opérations de à Rouen, Nantes, Bordeaux, et de à Lyon, Marseille, Orléans, Le Havre et Lille. Ainsi, marque le déroulement d une sourde résistance entre la Banque de France, qui souhaite donner le lustre d un ordre politique à son autorité, et les banques départementales, plus commerciales que politiques, qui se montrent beaucoup plus laxistes en matière de crédit. La monnaie départementale augmente plus vite que celle de la Banque de France. Mais les banques départementales ont besoin de l autorité de la Banque de France, due à sa prudence : elles la sollicitent en effet, non pour ses billets, qui n ont pas encore le statut de monnaie légale, mais pour conforter leurs encaisses. C est aussi au nom de cette conception d une gestion monétaire «prudente» que la Banque de France voit dans la seconde série d autorisations départementales de les éléments d une concurrence dangereuse, qui l inquiète. La Banque de France se présente toujours, notamment auprès du gouvernement, comme la banque générale et de référence, seule capable de prêter sans risques. Cela la contraint à anticiper sur ses futures obligations, encore non révélées : elle devient responsable des actes des banques départementales en acceptant de leur fournir du métal. Premier lieu de confiance et première encaisse, elle n a elle-même ordinairement besoin d aucun achat métallique. On lui offre spontanément des espèces lors des paiements, et c est elle qui prête le plus. Mais pour déjouer l aléa moral, elle prend l initiative de jouer sur le bimétallisme, offrant d abord le métal au cours commercial déprécié pour dissuader les demandes de remboursement. Elle se manifeste ainsi comme prêteur en dernier ressort. Elle s imposera ensuite comme créateur de monnaie fiable. A partir de 1848, le monopole renforce le rôle-clé de la Banque de France, elle achève la mise en place de son système de règlement multilatéral, où elle agit comme chambre de compensation. En vingt ans, de 1830 à 1850, elle a acquis l ensemble des attributs et fonctions d une banque centrale. Dès les années 1830, elle crée des comptoirs en province, concurrents des banques départementales. L escompte réciproque entre comptoirs, amorcé fin 1837, sera généralisé en 1844 : les relations avec les succursales de province, et la question du commerce de métal sont liées. Ce commerce nécessite d être relativement centralisé, pour des raisons de confiance, en clair pour des raisons institutionnelles. Seul l Etat français La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 709

146 peut se positionner de manière crédible, et défendre les intérêts de l économie française, des épargnants et des investisseurs, face à l Angleterre et aux nouveaux pays. Ainsi, la question du type d émission qui doit prévaloir en France unité ou pluralité des émetteurs fut vigoureusement débattue dans les années Or, la révolution de 1848 s accompagne d une crise économique et financière qui ne manque pas d affecter les banques émettrices. On assiste en effet à une demande soudaine de monnaie métallique, c est une crise de liquidité, et l occasion pour l Institution d affirmer son autorité. Il y a alors déjà suffisamment de crédit en circulation dans l économie, permettant les investissements futurs, on ne peut plus reculer, mais il faut un garant. La monnaie «primaire» - les billets vont recouvrir la monnaie «secondaire» - or et argent 1393 en réserve pour le grand jeu international : jeu de domination géostratégique. En 1848, c est le cours légal et forcé du billet de banque jusqu en août 1850, et l occasion pour la Banque de France d absorber les banques devenues ses rivales, qu elle transforme en succursales. Elle joue ainsi son rôle d autorité de marché, centralisant les informations sur les asymétries dans le jeu monétaire, et distribuant du crédit gratuit, légal et forcé pour relancer et démocratiser le jeu. Elle s apprête à jouer un rôle de régulation : dans la grande stabilité monétaire française, il s agira de faire jaillir des gains d opportunité de l existence d une ambiguïté entre contrainte financière et contrainte extérieure. Ce rebond de l autorité est légitime, il clôt une période d intense spéculation marquant la fin du règne de Louis Philippe. Le recours à la banque unique apparaît alors comme une solution pour faciliter les paiements, favoriser l activité commerciale et développer la distribution du crédit. Les banques départementales sont mises en demeure d accepter le projet de fusion. Cette irruption de la Banque de France en 1848, c est l institutionnalisation de la monnaie en France, par les ouvertures stratégiques que donne l épargne au crédit, à la monnaie. Suivant cet exemple une banque centrale est aussi instituée en Russie, en La Banque de France, comme elle avait donné souvent le change jusqu en 1850 par un habile maniement au niveau interne des marchés internationaux «de fait» - d or et d argent -, va maintenant prendre l initiative en fixant un prix monétaire, utile repère pour les investisseurs dans une économie qui se monétarise. En effet, après 1848, elle se retrouve dans une situation paradoxale, tendant à perdre relativement de sa puissance commerciale, mais consolidant sa position institutionnelle et améliorant sa capacité d influence en passant à une politique de mobilité du taux d escompte. Créer de la monnaie ne suffit pas, il lui faut exercer 1393 On observe alors qu il y a une «infrastructure» que l on qualifie pourtant de «secondaire», et une «superstructure» monétaire que l on qualifie pourtant de «primaire». Ce n est pas une contradiction, mais l expression de l ambiguïté fondamentale de la monnaie pour conserver son autorité, prise en étau qu elle est entre relations internationales et systèmes socio économiques nationaux plus ou moins protégés. C est le garant de sa «flexibilité dans l autorité», à même de lui permettre de couvrir des échanges. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 710

147 pleinement sa responsabilité de direction du crédit, en donnant le prix de référence du moment. Mieux vaut la continuité à prix variable que la discontinuité à prix fixe. Elle remplit un double rôle, directeur et sécuritaire. Cette politique aura exigé un apprentissage d une dizaine d années (les années 1840). Tout cela est guidé par l empirisme conservateur de ses régents, et se cristallise dans un rôle global, celui de prêteur en dernier ressort. De plus, la politique de la Banque de France, dans une optique de prudence, de retraitement des ambiguïtés financières et extérieures pour donner un prix intérieur à la confiance, se couvre contre des conséquences imprévues de telles ambiguïtés. Ainsi, à partir des années 1870, l émission et les comptes courants de la Banque de France sont doublement couverts, à 70 % par le métal. Vingt-cinq ans après la France, l Allemagne construira elle aussi sa banque centrale. En effet, dans ce pays, un très gros volume de billets non couverts avait été admis à la circulation, deux cents trois millions en 1867, et jusqu à quatre-cent millions de marks en 1873, 32 % n étant pas couverts par l or ou par une autre forme de réserve. La Königliche Giround Lehnbank, fondée en 1765 par Frédéric II pour promouvoir le développement économique de la Prusse, avait été organisée en banque d Etat. Le billet était considéré comme légal, la banque fut organisée en banque d Etat et sollicitée pour avoir une réserve de métal égale à seulement un tiers des billets en circulation. Or, les Etats allemands étaient encore plus laxistes, ils encouragèrent la circulation des billets bien au-delà des frontières de l Etat dans lequel ils avaient été émis. Dès lors, avec son expérience dans la gestion des affaires monétaires - et le poids de la Prusse la banque de Prusse fut choisie comme fondation sur laquelle devait s ériger la banque centrale. Jusque là, sept systèmes en Allemagne, fondés sur le Standard Argent, étaient simultanément en vigueur, il y avait trente-deux banques pour vingt-deux Etats. En 1872, Bismarck suggère une loi transformant la Banque de Prusse en Banque centrale d Allemagne. Le 22 septembre 1875, l unification monétaire de l Allemagne est décrétée. La nouvelle «Reichsbank» doit fournir des crédits au gouvernement impérial et mener une politique active du taux de l escompte. Son rôle est un peu différent de celui de la Banque de France : il s agit ici d étendre les possibilités de crédit entre les différents Etats allemands. Au départ, la Reichsbank reçoit un contingent libre d impôts de deux-cent millions de marks. Dans les époques de forte demande de crédit, elle sera autorisée à étendre le crédit sur la base de son contingent hors taxes plus important, après que les autres banques aient atteint la limite du leur. Le but est d accroître l activité économique en Allemagne, ce qui nécessite de disposer d une façon rapide et efficace de transférer des fonds d une partie du pays à une autre, et ce qu une autorité centrale telle la Reichsbank peut accomplir dans les meilleures conditions. L Acte Bancaire du 30 Juin 1875 constitue le document établissant un modus vivendi, autorisant à la fois la banque centrale et les banques privées à exister côte à côte. C est un outil d extension du crédit. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 711

148 La fluctuation des cours de la monnaie, du taux d intérêt, et l évolution de la masse monétaire : Franc / Livre Sterling : Les taux de change à l époque sont remarquablement stables. L argent circule entre élites bourgeoises qui, à l époque, font relativement profession de prévoyance. Ces élites sont peu nombreuses, et leurs circuits et marché sont relativement protégés, et n ont encore de retentissement que sur une partie de l économie. Il y a donc toutes raisons à la stabilité, car la plus grande prudence est requise, côté offre. Côté demande, celle-ci n est pas très impressionnante. «La pression de l avenir» ne se fait pas encore sentir de façon très importante, beaucoup de banquiers sont encore des bricoleurs qui vendent des métaux précieux exerçant sur ceux qui ont les moyens de payer et les autres une fascination, comme un symbole de richesse un peu magique. Ce ne sont pas encore les professionnels du crédit mesurant tous les paramètres de risque et même de rentabilité, ayant une vue d ensemble de l économie dans le cadre d un circuit ouvert (contrairement à celui de François QUESNAY), dirigeant les anticipations qui permettent de bâtir l investissement sur l avenir. Les monarchies, au demeurant, se servent des bourgeois et des banquiers pour contrôler, symétriquement, les menaces d agitation des nobles, dont les valeurs sont radicalement différentes. On vit dans un présent dont on gère la stabilité, et cela jusqu en 1850 environ. Il y a pourtant quelques fluctuations imputables à la relation guerre monnaie, elle-même médiatrice à la fois des rapports que l on a avec le temps dynamique la façon de s orienter vis-à-vis du passé, du présent et de l avenir pour défendre et étendre son patrimoine et des rapports qu entretiennent les pays entre eux, avec leur fierté nationale, leurs valeurs, leurs projets et aussi leurs relations croisées de domination. Le taux de change franc / Livre, remarquablement stable de 1800 à 1872 autour de vingt-six francs pour une Livre connaît néanmoins une inflexion remarquable de 1809 à 1817, descendant à vingt-et-un (1809), vingt (1810), dix-huit (1811 au plus fort du creux), puis remontant graduellement à dix-neuf (1812), vingt-deux (1815), vingt-cinq (1817). Les Anglais, au sortir des guerres napoléoniennes, laissèrent chuter leur monnaie pour développer leur crédit déjà fort sollicité pour financer la longue période de guerre et rebondir. Ainsi, hormis cette occurrence qui est surmontée par retour à l ordre antérieur (le rapport était toutefois ainsi tombé exceptionnellement à vingt-deux en La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 712

149 1802, à cause du crédit finançant la guerre), le rapport est autour de vingt-quatre jusqu en Il passe alors à vingt-six, et s y maintiendra, sauf de 1859 à 1870 (vingt-cinq et demi). De 1810 à 1815, la volonté de Napoléon peut aussi expliquer la relativement faible cotation de la Livre. Napoléon impose alors son ordre et un prix pour les monnaies, incluant une prime relative de prestige pour la sienne, surévaluée par les rétorsions en nature infligées à l égard des économies nationales alentour. Franc / Deutsche Mark : Malheureusement, on ne dispose pas des données nécessaires pour comparer les valeurs monétaires allemande et française, les deux systèmes étant très séparés, plus que les systèmes français et britannique entre eux Taux d intérêt : La France ayant, moins que l Angleterre, l habitude d investir sur l avenir, le cours de l argent y est plus cher, car on a moins conscience de l ampleur du gain marginal qu il y a à tirer d une unité de crédit supplémentaire, permise par l abandon d une unité de taux d intérêt en échange. L écart est surtout considérable pendant la période napoléonienne, d autant plus que certains prêteurs sont sans doute peu enclins à prêter pour une forte proportion de dépenses militaires, par nature improductives. De 1802 à 1807, le taux d intérêt moyen en Angleterre est de 4 %, il est de 7,5 % en France où il reste élevé (6 %) jusqu en Alors seulement peut commencer à s opérer un rapprochement entre le prix de l argent sur les marchés britannique et français : France Grande-Bretagne % 4 % % 3,7 % ,6 % 4,1 % ,8 % 2,7 % 1394 Que le lecteur nous pardonne. Le système allemand à cette période doit être traité relativement à part, car il est à la fois en forte expansion interne, et en relative fermeture vis-à-vis de l extérieur, notamment face à l Ouest qui avait été en position de supériorité, non pas tant par une plus grande efficacité productive que par une définition et donc protection plus vigoureuse des droits de propriété. Les choses ont énormément changées depuis cette époque. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 713

150 Ce rapprochement, qui maintient un léger avantage pour les rentiers à investir en Grande-Bretagne plutôt qu en France, se distend lorsqu approchent les révolutions nationales de Un deuxième effet est qu à cette occasion, le prix de l argent diminue beaucoup jusqu à se rapprocher dans le cas de la Grande-Bretagne à presque deux points d un taux zéro. Les bourgeois donnent-ils des gages à l Etat-nation embryonnaire, comme outil de recherche de domination économique? A partir des années 1850, les investissements industriels prennent tournure en France. Peut-être est-ce la raison pour laquelle l argent devient plus cher en Angleterre, car il risquerait par quelque détour imprévisible, d aller au financement d une cause concurrente à celle des bourgeois anglais. Sur les quatre années , il monte à plus de 6 % en moyenne, devenant alors, plus cher qu en France, 5,5 %. Entre 1859 et 1872, le taux de l argent est en moyenne de 3,9% en France, confirmant que les investissements y sont alors devenus beaucoup plus recherchés. C est la glorieuse époque de Napoléon III pour l investissement industriel, et, de plus, avec le Traité de Commerce franco-allemand de 1860, la France entrevoit pour la première fois, du moins certaines de ses élites, une perspective de production future à une échelle plus Européenne, menacée toutefois par les risques symétriques de guerre en cas de mésentente, exprimées sous forme de clause dans le traité. Sur la même période, le loyer de l argent est tombé à seulement 3,1% en Grande-Bretagne. Les bourgeois britanniques continuent de dominer, ils ont l ouverture des marchés à mi-chemin entre monnaie et finance, découlant de ce que la France utilise des effets de commerce franco-anglais comme monnaie de réserve couvrant le crédit intérieur, en parallèle avec l or et l argent. L institution monétaire française est, en partie, au service de l institution monétaire anglaise. Tout se passe comme si la France empruntait à l Angleterre, laquelle en retour prélève des royalties. Réciproquement, l extension de l espace d échanges commerciaux pour l Angleterre en Europe entraîne une diminution du loyer de l argent, prêté plus abondamment. Masses monétaires : Nous manquons de données dans ce domaine afin de nourrir une histoire littéraire sur les aspects stratégiques Pour un examen plus technique des données dont nous disposons effectivement, prière de se reporter au Tome III, Chapitre deux au sujet de cette époque. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 714

151 Les relations monétaires entre pays d Europe, en particulier Angleterre, Allemagne, France : Comme nous l avons vu, des relations monétaires importantes se sont développées durant cette période entre France et Grande-Bretagne, tandis que l Allemagne développait son propre système. Ce dernier est relativement séparé, et soumis à une forte pression résultant de l expansion du crédit entre Etats allemands, alors que sur le plan de l économie réelle il y a une forte pression démographique en Allemagne : l explosion démographique allemande du dix-neuvième siècle Examinons donc les interactions franco-britanniques, aussi bien au plan de l élargissement que de l approfondissement. On peut parler déjà de l élargissement des marchés en Europe et dans le monde, lié à la victoire de l idéologie anglaise du libre-échange sur une idéologie française plus conservatrice au départ. La Livre Sterling, avant les années 1860, n est pas une devise-clé, mais elle utilise déjà des effets commerciaux et financiers qui vont édifier cette future situation de devise-clé, ce qui se mesure par la capacité à attirer des investisseurs à travers un prix de l argent en moyenne moins élevé. Cette capacité à attirer plus d investisseurs est un moyen de créer des élites économiques, d imposer une volonté, et dès lors donne des moyens d investir à plus long terme, tout en projetant l ensemble du système, y compris institutionnel allant avec. C est ainsi que s est construite la Livre Sterling devise-clé : les trois trépieds, commercial, financier, monétaire, vont de pair. Les effets commerciaux représentent un pacte, à savoir remplacer les relations guerrières par des relations commerciales, discuter, s asseoir autour de la table de commerce, qui représente l intermédiaire rêvé entre économie et culture. Ils sont assortis de conditions financières privilégiées qui garantissent, refinancent, créent un effet de richesse : ainsi, l Angleterre peut créer avec ses partenaires une «richesse commune». Les effets d échelle géographiques, et les effets de seuil démographiques permis par ses investissements, permettent que les élites du commerce et de la finance qui en sont à l origine soient «couvertes» elles-mêmes et assurées par une institution. Celle-ci est la monnaie, c est-à-dire de la finance institutionnalisée, garantie par l Etat. La monnaie, c est du crédit qui est sa propre garantie, par le sceau apposé par l Etat sur cette relation Cette conjonction de faits rend la situation en Allemagne réellement très complexe, crée une pression véritable sur ce pays, à la fois interne donc, ainsi qu externe 1397 Commerce, finance, monnaie vont de pair, de même qu étalon des échanges, unité de compte d une relation entre deux parties au contrat à partir de laquelle on peut négocier d autres accords, enfin la dimension de réserve de valeur de la monnaie dans un contexte international agité. Grâce à la monnaie, les acteurs commerciaux prétendent implicitement aller vers un futur contexte mondial apaisé. Le trépied monétaire est très fort dès cette époque. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 715

152 L Angleterre fait donc courir la France, ayant trouvé dans le domaine des superstructures (des idées, de l idéologie), les éléments sources de sa domination. La France s adapte. Nous avons exposé ce jeu de la Banque de France, dans son rôle à la fois sécuritaire et directeur. Pour le rôle sécuritaire, c est que le sceau de la puissance hégémonique la Grande- Bretagne apposé sur le patrimoine des bourgeois français par le biais des effets de commerce franco-britanniques, vaut sécurité de ce patrimoine. Il le référence et aide à l agrandir dans des conditions de sécurité garanties du fait de l hégémonie, gagnée dans une guerre longue contre Napoléon, et qui sert d exemple pour longtemps. Faire du commerce avec l Angleterre, c est faire du commerce avec la paix conquise, ce qui incite plutôt à investir. La France en oublie, pour partie seulement, sa propre prétention à l hégémonie. Elle sert l Angleterre et entend en tirer un double avantage. D une part, trouvant hors d elle ses propres motivations à évoluer, à changer, elle trouve des ressources financières permettant par le biais du commerce de réaliser son idéologie et ses objectifs propres, civils ceux-ci, issus des valeurs de la révolution, dans un contexte traditionnellement plus conservateur que celui de l Angleterre. Il serait intéressant de se demander si une raison essentielle n est pas que, non protégée par des mers des agressions extérieures, la France s est concentrée parfois sur la défense d un statu quo qu elle voit constamment menacé. Cette remarque vaut bien sûr vis-à-vis de la grande Europe, encore bien mystérieuse au dix-neuvième siècle, et du sourd et parfois inquiétant romantisme des vastes régions allemandes. En réaction, engluée dans ce statu quo qui ne se peut renverser que par des moyens extrêmes telle la révolution, la France n aurait pas développé l indépendance et la liberté d utiliser cette même mer pour construire un système de domination d un monde qu on peut d autant plus discerner, comprendre, maîtriser, qu on l observe avec recul. La valeur ajoutée de la Grande-Bretagne serait jusqu alors commerciale, celle de la France civile, celle de l Allemagne philosophique, démographique, encore obscure à cette époque où les conflits, pour ne pas avoir été institutionnalisés, sont illégaux et dangereux. Dès lors, pour accroître son patrimoine commercial, financier et monétaire, la France va suivre l Angleterre, sans autre relation compensatrice, de 1815 à 1860 date du célèbre traité de commerce avec l Allemagne, qui fera à nouveau entrer la guerre dans la balance -. Elle se sert de l Angleterre pour avoir une plus-value commerciale. Les bourgeois français y trouvent une occasion de construire leur intérêt en repoussant éventuellement les conséquences de cet enrichissement en terme de lutte des classes - sentiment pour certaines classes d une injustice vécue et structurante, qui engendre la domination symbolique que BOURDIEU a théorisé pour le vingtième siècle, mais qui existait déjà à cette époque, sous des traits souvent moins brutaux et radicaux que MARX leur a prêté -. Ces derniers agirent comme prétexte alors à des manipulations et des violences à grande échelle, d ailleurs «externalisées» par l Europe à sa périphérie, et qui donc furent source, d un nouveau profit pour l Europe. Les bourgeois français au contraire, les La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 716

153 repoussent sur les britanniques, décrits volontiers comme appartenant à la «perfide Albion», dès lors que l on aura décidé de s allier avec la puissance allemande naissante. Dans l intervalle, on a gagné du temps pour commercer L hégémonie, que la puissance qualifiée d hégémonique partage en partie avec quelques autres pays, a du bon, car elle dure un moment et permet de construire des scenarii en attendant, ou sans attendre. Les bourgeois peuvent rester parfois assez discrets sur les sources de leur richesse, car cela paraît lointain, étranger, ils exploitent l ambiguïté financière par rapport à l étranger. Passons à l approfondissement de cette relation, financiéro-monétaire, pour la France en relation avec l Angleterre. C est le deuxième avantage français : à partir d un déplacement initial, elle construit sa propre valeur institutionnelle, sur le plan monétaire, en rendant des services précis et en justifiant ainsi par là sa place, son rang, dans un ordre hégémonique donné. La France s est donc attelée à être un intermédiaire sur le plan de la construction et de la protection de la devise-clé. De ce positionnement et de cette activité pourra d ailleurs découler le rôle plus général, politique, de conciliatrice, que la France occupe dans l espace Européen, entre des puissances si dissemblables pour commercer que l Angleterre et l Allemagne. En effet cette activité, ce rôle ce sont les arguments de FLANDREAU a consisté à servir d intermédiaire aux ajustements entre or et argent pour in fine permettre que la devise-clé de Londres soit garantie internationalement au vu et au su de tous. C est la France qui effectuait plus de la moitié de ce commerce, équilibrant or et argent, si bien qu à Londres les banquiers n avaient plus qu à se livrer à la partie offensive de l art de prêter et de créer de la monnaie, profitant de ce que la partie défensive était accomplie par la France : compléter le financement d investissements à long terme de par le monde, créer du papier monnaie déjà garanti par une quantité d or, alors que les français, chez eux, acceptaient aussi les effets de commerce anglais comme garantie. La discrétion avec laquelle les milieux financiers français pratiquaient cette activité n avait de telle que l exigence qu un autre pays proche et différent de l Angleterre puisse congratuler son grand voisin, pour le désigner clairement comme la puissance hégémonique, pour que ce dernier accomplisse le reste. Vaste leçon de sens de l honneur, après une guerre hégémonique perdue, à l échelle des nations Ce faisant, on peut dire aussi que la France a utilisé la monnaie, fut-elle en partie celle d un autre, pour participer au concert des nations. L Allemagne, qui en même temps qu elle créait du crédit, créait aussi de la démographie, vivait une relation de plus grande aliénation vis-à-vis de la face matérielle du temps. La conséquence en est une approche utilisant tard encore au vingtième siècle la guerre comme outil de gestion, alors que la France en avait été 1398 Il peut y avoir un machiavélisme financier comme il existe bien sûr le machiavélisme, politique, du «Prince». Les marxistes ont l air de penser qu il s agit de la même chose. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 717

154 vaccinée dès 1815, et alors que l Angleterre avait imposé cette nouvelle relation : la monnaie. Les relations monétaires entre Europe et Etats- Unis d Amérique : Comment les droits monétarisés ont-ils pu s imposer d emblée aux Etats-Unis? Quelles sont les relations entre l impulsion de la Grande- Bretagne sur les échanges commerciaux internationaux, le développement de sa sphère financière et l institutionnalisation de sa sphère monétaire sur le plan international? Comment cela s est-il passé sur la période qui nous intéresse : ? Le jeu entre démographie, économie et monnaie, dont la description permet de répondre à la première question posée est assez clair. Il y a eu un transfert entre une démographie européenne excédentaire et placée à la marge de l auto-subsistance et de la reproduction du système économique Européen d un côté, et la même source démographique arrivée en Amérique et dotée désormais de droits monétarisés de l autre côté. Les solutions idéologiques au sens large, que l Europe n a pas su trouver au XIX ème siècle 1399, ont illustré les idées sociologiques et parfois confuses dont ce continent s est armé au cours de ce siècle l une des plus importantes d entre elles est l Etat-nation -. Elles n ont pas réussi à proposer un modèle de l Europe, d une Europe parvenue à l équilibre et pouvant servir de modèle aux autres, c est-à-dire en paix. Du coup, profitant du manque, d autres systèmes ont exploité de façon technique le besoin créé par un changement en grande partie subi. On peut citer le système Américain, largement monétaire, le système britannique, financier rémunérant des promesses. On pourrait citer aussi la réponse allemande, empreinte de romantisme, où le crédit se développe autant que la démographie au cours de ce siècle, sans que cela puisse être institutionnalisé assez vite pour sécuriser le tout. S il fallait parler d une idéologie française à propos de ces problèmes, elle serait selon nous largement gestionnaire. Ainsi, la Grande Bretagne a utilisé un système de promesses dont le contenu était rarement défini avec précision, mais ce système de promesses permettait un refinancement permanent du commerce, lequel tend à privilégier, dans le système du patrimoine, la relation d échanges de marchandises sur l entité marchandise produite elle-même. La Grande-Bretagne avait en fait de l avance dans la manufacture, et proposait aux autres Européens des échanges, sur une 1399 L idéologie étant la théorie de la reproduction des systèmes engageant l homme et ses idées, selon notre définition. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 718

155 base patrimoniale pour leurs interlocuteurs souvent moins riches. Ainsi, les autres devaient toujours courir. On pourrait essayer de démontrer que le système de promesses toujours ouvertes à la britannique a eu pour effet d institutionnaliser un système cette fois non essentiellement réel dans le contexte duquel ce sont les Allemands qui ont le plus couru au long du XIX ème siècle mais essentiellement monétaire de l autre côté d un océan. Un système essentiellement monétaire, c est-à-dire qualitativement, considérablement enrichi en droits pour les agents, ces droits représentant des garanties, des sécurités par rapport au patrimoine, système n existant nulle part auparavant. L ultime promesse des Britanniques était implicitement qu eux-mêmes pourraient émigrer aussi pour profiter d un système si avantageux. La monétarisation Américaine répondait à des promesses dérivées en Europe, dérivées par rapport à une idée de l homme sûr de ses droits, jamais complètement incarnée pour une majorité sensible de personnes, dans aucun pays d Europe continentale. Les continentaux couraient pour la plupart après un bien. Le passage d une économie aliénée à la poursuite d un bien vers une économie monétarisée empreinte de plus de sécurité socio-économique, s est fait en deux ou trois parties de cinquante à soixante-quinze ans chacune. Dans la période étudiée ici, les Américains se sont fort habilement attachés à détenir le fétiche sur lequel reposait le système monétaire des promesses internationales croisées : l or ou l argent. Ils ont choisi l or, nous le verrons dans la période suivante. Mieux vaut un fétiche, qui peut permettre, si on est pessimiste, d exercer un chantage, et si on est optimiste, de faire dériver des accumulations de droits pour tous les citoyens, les plus proches du fétiche en profitant au maximum, les autres en profitant aussi mais avec des relations psychologiques fétichistes envers les autres biens (pas la monnaie standard) et avec moins de biens que l agent ayant le plus de droits monétarisés. Dans cette acception, ce fétiche est très utile dans un univers mondialisé. Il symbolise en effet, et incarne la sécurité à la fois sociale, économique, monétaire : 1 ) internationale, et 2 ) mondiale au fur et à mesure que ce «fétiche» se crée des marchés étrangers. Au XIX ème siècle, la Grande- Bretagne a beaucoup créé de tels marchés pour les autres, et la France l a souvent secondée comme gestionnaire. L Allemagne a tourné dans un pur crédit que seule elle s accordait à elle-même, prisonnière de relations trop tendues entre la contrainte démographique et la contrainte monétaire, prisonnière à l intérieur du cycle long. Liens entre évolutions cycliques crise, croissance de l économie réelle et évolutions cycliques des données monétaires masse totale, réserves monétaires, taux d intérêt - : La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 719

156 La monétarisation de l Europe est encore fragile durant cette période : elle en est à son tout début, sauf en Grande-Bretagne où elle est en cours. Une preuve en est que l Allemagne n a pas encore de banque centrale. Et qu en France l existence d une banque centrale émerge aux deux-tiers de la période. Les sources de perturbations du système, qui sont autant de défi à relever pour construire ce système monétarisé, peuvent en priorité venir de l extérieur, en particulier des Etats-Unis. Il n est pas exagéré de développer la réponse à la question posée en analysant comment les crises économiques de la période qui sont des crises cycliques, des crises de la croissance et du développement, et aussi l occasion d un frottement et d un réajustement périodique entre la sphère réelle et la sphère monétaire ont favorisé à chaque fois l émergence visà-vis de l extérieur du système monétarisé Américain, dans un rapport de domination croissant avec le système Européen, lui-même rivé à la contrainte allemande, une contrainte éminemment réelle, comme nous l avons sous F ci-dessus. De 1825 à 1830, les Etats-Unis sont encore modestes. Leur monétarisation ne leur a pas encore permis de prendre le dessus sur les cycles Européens à distance, la domination des cycles de l autre étant sans doute la forme suprême de la domination. Ainsi, l Europe ses sortelle de la crise en exportant des marchandises aux Etats-Unis, d où vient la solution, non les problèmes. Plus tard, quand des Etats-Unis viendront à la fois les problèmes et les solutions, l Europe se trouvera autrement dominée déjà monétairement même si les Européens ne le savent pas encore. En 1847, l Europe est dans l impasse : elle doit accentuer ses migrations vers le nouveau Continent. Pour prix de leur migration, les nouveaux Américains seront fiers de tenir les Européens au moyen de la dette morale. Ils développent leur crédit intérieur, et encore plus leur activité. Ils prendront le dessus sur les Européens en les forçant à ralentir périodiquement, et en redémarrant seulement une fois que de nouveaux échanges de droits, toujours plus avantageux pour eux, seront fixés. En 1847, il y a les migrations, la crise de spéculation, et on est à la veille de l affirmation des Etats-Unis à travers les troubles nationaux. Le système s essouffle, surchauffe, il fonctionnera sous forme «fragmentée» à l avenir. Le moteur Américain, lui, ronronne sans ratés. La «forme fragmentée» en Europe, est propice au développement de déséquilibres, qui vont se condenser à partir des années 1870, trouver une forme externe - monétaire -, autrement dit permettant le développement des échanges internationaux, mais muette sur des formes de monétarisation interne aux pays, qui sera incomplète jusqu à l orée des années Nous voulons parler du développement insuffisant des billets de banque tels que nous les connaissons aujourd hui (cours fixe indiqué sur les billets) qui a d abord été mal vécu par la population : comme «cours forcé», en particulier. Deuxièmement, à partir des années 1890, la forme La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 720

157 monétaire semble être le fétiche d un autre parfois la Grande-Bretagne est «prêtée» aux Etats-Unis -, un fétiche dépendant des autres «ailleurs» la banque centrale allemande aura pour fonction essentielle de financer la guerre, tellement «l autre» lui semble constituer un problème ou enfin une valeur encore un peu abstraite, ne permettant pas par la seule stabilité de sa valeur affichée, de se prémunir in fine contre les dangers extérieurs dans le cas de la France -. Dans ces conditions, à partir des années 1890, on passe à la phase «folle» du patrimoine collectif : la marche à la guerre. Les déséquilibres sont tels qu on passe» au stade où la chose est extérieure à elle-même, aliénée, allant irrésistiblement à la guerre. La crise de 1857 marque le renversement irrésistible des tendances dans les relations euro-américaines, ce qui en quinze ans va conduire à l étalon-or, la Grande-Bretagne gérant en partie la situation Américaine, tandis que la France sert la Grande-Bretagne. L Amérique a touché le fond avec la guerre civile. Mais au plan international elle s apprête à transposer l unité qu elle va trouver en quelques années, symbole d une nouvelle puissance dans le monde, avec des valeurs monétarisées. En étant seulement gestionnaire sur le plan des relations internationales, qui de plus en plus deviennent aussi importantes que le modèle d ordre social, d équilibre et de reproduction à domicile, en ne faisant pas de «politique» à ce niveau, on perd une certaine crédibilité. Les idées politiques des Européens à cette époque (du moins anglaises et françaises) peuvent pourtant paraître incontestables mais pas toujours cohérentes, souvent contradictoires, rongées par des problèmes internes. France et Angleterre ont essayé de les exporter dans leurs colonies. Mais, du fait de l irruption dans le jeu international de régions ayant à peine dépassé l état de nature, la sécurité internationale devient un élément prépondérant pour qui vise l hégémonie. Hégémonie souvent offerte par la monnaie, car il s agit de droits, de sécurité, de temps gagné, dérivés in fine par rapport à la nature et son entropie maximale. L Amérique dérive sa situation à partir de celle de pays (européens) dans l état de culture sinon la barbarie -. Il s agit donc de droits monétarisés, sécurisés. Toute autre est la situation des Etats européens qui ont le problème de l attirance par le vide, par la nature, dans leur propre constitution. En étant devenus avant tout des gestionnaires des relations commerciales internationales, pas des politiques exprimant des droits acquis, incontestables, partagés sans asymétries, les Européens se sont faits les obligés du maillon faible du système des relations des pays avec la sécurité socio-économique : l Allemagne, à cause de sa relation fragile avec la propriété, sa course folle en référence à elle-même et pas aux autres civilisés. Nous parlons d une époque déjà révolue, mais qui se serait jouée dans ces termes. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 721

158 Situation monétaire de la fin de la période par rapport à la situation monétaire du début de la période : Il y a eu un vaste changement, c est clair. Il est illustré par l histoire des relations entre Europe et Etats-Unis. La mutation de la France, le bouillonnement de l Allemagne, en sont d autres preuves. Puisque la monnaie permet de prendre du recul par rapport au patrimoine, et une façon ludique de le gérer tout en le protégeant au cours des périodes successives sur le long terme historique plus de cinquante ans -, elle est pour elle-même l équation de sa propre secondarité. La décrire du point de vue de son attribut secondaire, c est-à-dire de sa fonction de réserve, fonction de réserve sur le plan microéconomique et sur le plan géostratégique, fonction de réserve de sécurité internationale pour le développement de systèmes démocratiques et le développement économique, offre donc d autant plus de lisibilité. Ce plan a connu une évolution et une succession de mutations tout au long de la période. En 1800, la monnaie «secondaire» de réserve, c est l or et l argent. En 1873, c est l or, et ce sont aussi dans le cas de la France par exemple les effets de commerce britanniques. La monnaie de réserve commence son processus de dématérialisation. C est de la dématérialisation de la monnaie de réserve internationale que viendra la dématérialisation de la monnaie nationale «interne». C est le début d une longue histoire, fort intéressante, qui connaîtra sa propre mutation à plusieurs reprises : d abord métal (1800), puis effets de commerce (1860), puis devise (1870, puis 1940 $, ces deux fois avec l or, puis 1971 : $ sans l or cette fois), puis monnaie électronique (1970 et toujours plus), l un n excluant cependant clairement pas l autre. Mémorandum : la situation de l Homo Monetarius de 1800 à 1873 : L Amérique va inaugurer l Homo Monetarius puisque les possibilités de consommation se voient offrir, dès la création de ce pays (le dollar La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 722

159 date de 1787), une contrepartie monétaire, puisque tous les droits, y compris sur la terre, sont monétarisées. La terre elle-même peut faire l objet d échanges. En Europe, les droits sont beaucoup moins monétarisés : la consommation n a pas une contrepartie monétaire (il n y a pas, par rapport à 1 la sphère réelle, 2 ou 3 la sphère monétaire), elle a donc un débouché (auto) régressif. La seule fenêtre ouverte, c est l émigration. La configuration de dernier secours, la lutte des classes. On peut cependant affirmer que la situation de l Homo Monetarius, aux abonnés absents avant 1800, a commencé de bouger de 1800 à En effet, un pays d Europe, l Angleterre, propose un débouché monétaire, pas encore sensible dans le domaine civil, mais davantage réduit au domaine commercial, en particulier des relations internationales notamment avec les autres pays Européens. La base de ce produit et de ce système monétaire, ce sont les surplus britanniques offerts en échange contre une plus ou moins grande partie de la substance des économies des pays Européens. La monnaie comme un aiguillon pour contraindre à changer. Surplus Echanges Guerre ou Paix. Le troisième trépied du méta système derrière le système, c est que la monnaie s appuie sur l or, monnaie marchandise donc symbole de guerre. Si les Anglais, au cours de cette période, sont en partie des Homi Monetarii, car ouverts au commerce avec l étranger, en revanche une partie des Français seulement, peut prétendre à le devenir : il s agit de ceux qui appartiennent à la classe des bourgeois, en contacts étroits avec l Angleterre. La révolution monétaire provoquée par le revirement spectaculaire de l Allemagne, en 1873, en faveur de l étalon or, et la création de la Banque Centrale Allemande, fait des Allemands des «méta Homi Monetarii» (ils se positionnent à très long terme, par rapport à une identité de la monnaie davantage endogène que la monnaie Britannique : elle n intervient plus seulement dans le domaine commercial par l échange de biens, ou par l échange de biens contre une situation civile changée donc un positionnement civiliste «à la marge» -, elle intervient pleinement et avant tout dans le domaine civil par des «échanges de droits de propriété» dans le processus de production, donc dans un système de production ayant vocation à être monétarisé, c-a-d à permettre des échanges entre les périodes), mais pas des «Homi Monetarii». Ce sont des Homi Monetarii dans la structure, mais pas dans la structure et le fonctionnement. Si l Homo Monetarius est si peu développé en Europe durant cette période, c est que l espérance de vie en Europe ne dépasse pas cinquante La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 723

160 ans à l époque, et même moins les possibilités d échanges entre périodes dans la vie de l homme, de 1800 à 1873, sont donc fortement limitées à la partie congrue. Il y a, au maximum, pour la plupart des agents, une période et demi, à peine deux, et non pas trois ou trois et demi comme au début du vingt et unième siècle. En , on a donc, en Europe, les germes de l Homo Monetarius, mais celui-là n est pas du tout représentatif de la société. Il deviendra représentatif mais minoritaire en , situation qui n ira pas sans poser des problèmes Il est devenu représentatif et majoritaire depuis 1945 en Europe. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 724

161 II. Deuxième partie : Une économie en cours de monétarisation. Les résistances à la monétarisation : Le triomphe de l étalon-or et le règne de l étalon Sterling jusqu aux années 1920 : Etalon / or : étalon Sterling : L étalon / or signifie de fait l étalon Sterling. Ce point a été souligné par AGLIETTA. Londres, entre 1870 et 1914, manipulait davantage de matières premières que n importe quel autre centre. La place de Londres pouvait vraiment être considérée comme la banque du monde. La clé du mécanisme mondial de change résidait dans les balances Sterling conservées à Londres par les banquiers étrangers, le taux de change applicable à chaque pays dans le monde s y trouvait librement débattu. C est le système monétarisé, où les intermédiaires financiers internationaux sont institutionnalisés, qui triomphe avec l étalon / or. Pour ACKERMAN, les années voient, conjointement, l émergence des banques d industrie et de l étalon / or. Le «miracle» de la stabilité de l étalon / or, entre 1880 et 1914, aurait été lié au triomphe de cette vision libre échangiste puisque même le principal empire concurrent, la France, s y rallie en désespoir de cause -, optimiste, des affaires mondiales et internationales. Pour AGLIETTA, le système trouve la racine de son succès au fondement même de la sociologie, en particulier des pays Européens. En effet, on constate une association étroite entre l exportation de capital Britannique et l émigration Européenne. L alternance est célèbre, entre les phases de formation rapide du capital fixe en Angleterre, et les phases d exportation intense de capitaux à long terme, hors d Europe. Durant une longue période surtout , la balance commerciale et la balance des paiements courants de l Angleterre étaient très fortement excédentaire. Cette conjoncture n était supportable que parce qu elle était subordonnée au processus compensatoire de formation de capital en longue période, grâce auquel l Angleterre se tirait des dépressions et entraînait l Europe avec elle. L arrêt de la formation de capital en Angleterre reconstituait les liquidités. Le flux d exportation de capitaux à long terme relançait les industries d exportation, et stimulait l émigration de la réserve de main d œuvre en La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 725

162 Europe, allégeant ainsi le sous-emploi. C est pourquoi la Livre Sterling a été indiscutablement la devise-clef de 1860 à 1920, la première des «devises-clefs» - avant le dollar d après AGLIETTA. La capacité de la nation dominante à former un excédent permanent d épargne sur la somme de ses utilisations intérieures, et de le redistribuer dans le reste du monde par un processus de transferts de capitaux à long terme, en particulier entre 1870 et 1913, s est avérée déterminante. La courroie de transmission de l étalon Sterling à l intérieur de l Europe : La séparation très nette des flux de capitaux à long terme, ne signifiait pas l absence de relations économiques entre le Royaume Uni et l Europe continentale. Simplement, les échanges commerciaux entre l Europe et les nouveaux continents, impliquant les principaux pays d Europe de l Ouest, passaient par Londres, l unique centre financier mondial. C était le lieu où étaient installés les marchés des changes! Aussi ces derniers étaient-ils très sensibles aux conditions de crédit à Londres. Prenons le cas des relations financières entre la place de Londres et les deux autres grands d Europe, la France et l Allemagne. La Banque d Angleterre commandait les taux de change directeurs Sterling / franc et Sterling / mark. La France et l Allemagne, à leur tour, commandaient les taux de change des monnaies des pays Européens secondaires auxquelles ces nations étaient liées. Au total, l ensemble du système Européen était lié. La stabilité de la Livre Sterling en Europe tenait fondamentalement à ce que les autres pays d Europe n étaient certes pas directement des territoires livrés à l expansion du capital Anglais, mais que, néanmoins, leurs échanges avec le reste du monde passaient par Londres. Il y avait bien un leader. A la fin des années 1870 et au début des années 1880, l Allemagne manqua de capitaux. Elle fut alors obligée de se tourner vers la place de Londres, qui vendait de l argent, pour se refinancer. France et Allemagne utilisaient la place de Londres comme une pompe à finance pour développer leurs industries, des années 1870 à Ces deux pays eurent des marges de manœuvre, dans le système des nations, pour donner le change, et se sortir des crises monétaires et économiques qu aurait dû impliquer un trop fort endettement. Nous allons voir que ce ne fut pas le cas des pays de «la périphérie Européenne». La «périphérie» Européenne de l étalon / or, a connu de fortes crises durant les années Schématiquement, ce furent des crises de la dette publique, qui prirent leur source dans une succession de difficultés budgétaires, conduisant un pays donné à recourir systématiquement à l emprunt étranger, libellé en devises or, auprès de l un des principaux marchés du «centre», c est-à-dire Paris ou Londres. Or, au fur et à mesure que cette dette s accumulait et elle s accumulait, car il y avait La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 726

163 un certain développement, qu il fallait sans cesse refinancer -, les exigences de l intermédiaire habituel, en termes de garanties, de transparence et de contrôle des comptes publics, et de retour prompt à l équilibre s accroissaient. Souvent, cet intermédiaire tentait d utiliser le rôle de «signalement» et de réputation, que sa participation à l émission lui conférait, pour imposer ses vues. Ceci conduisait le débiteur à chercher l aide d autres intermédiaires, qui, au prix d un taux d intérêt généralement fort élevé, acceptaient de contribuer à la fourniture de crédits courts, et à leur éventuelle consolidation. A ce stade, les finances se trouvaient parfois remises en ordre : par exemple, en Autriche-Hongrie et en Russie, à la fin des années 1880, en Espagne à la fin des années Mais, parfois, la détérioration se poursuivit, jusqu à la crise finale où les refinancements étaient refusés, quitte pour le pays concerné à prendre le temps d assainir sa situation. De fait, il se trouvait en réalité acculé, n ayant plus d autre choix que de suspendre le paiement de ses intérêts. Ce fut le cas pour l Espagne en 1882, pour la Grèce et le Portugal dans les années Les pays financiers leaders en profitèrent alors pour exporter les conséquences de leurs propres dettes. C est ce que l on peut appeler, a posteriori, monétairement, et pour cette période, «vivre dangereusement». Ainsi, au début des années 1890, on a pu constater une hausse violente et concomitante des taux longs, en Espagne, en Grèce et au Portugal. Dans le cas Portugais, la crise initiée en 1890 a traîné en longueur durant toute la décennie, au fur et à mesure que les différentes solutions proposées butaient sur les rivalités des créanciers. Dans le cas de la Grèce, la France et l Angleterre ont imposé une thérapie de choc. Liens entre étalon Sterling, endettement et inflation : L étalon Sterling ne fut pas sans rapport avec la montée des endettements nationaux. La vision optimiste du monde, inséparable de l idéologie libre échangiste partagée par les Britanniques, incita les Etats à investir et pour cela à s endetter. Toutefois, le système de l étalon Sterling ne fut pas la seule cause de l alourdissement des dettes publiques. D une part, cet alourdissement a coïncidé avec la baisse des prix concomitante au KONDRATIEFF B de cette période. Les gouvernements n étaient-ils pas incités à s endetter alors que la consommation revenait apparemment moins cher? Une deuxième raison fut liée à la guerre. Il y a eu une forte augmentation des dépenses d armement, à partir de 1870, qui expliquerait en partie l endettement accru. Il n en reste pas moins vrai que cet endettement fut conséquent. En effet, l étalon / or, dont la réputation d orthodoxie monétaire et financière est excellente, fut un système où le niveau des dettes publiques était considérable. Une majorité de pays Européens avaient des ratios d endettement public (dette / PIB) très élevés, généralement au dessus du La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 727

164 seuil de 60%, et même bien souvent au dessus de 80%. Il s agit surtout des économies «du Sud» (Espagne, Italie, Grèce, Portugal), et aussi de la France et des Pays-Bas. Ces pays, qui n avaient pas des marchés financiers aussi développés que l Angleterre, n eurent peut-être pas un endettement des particuliers très élevé, mais ils compensaient par l endettement de leurs Etats, pour parvenir à suivre le mouvement d ensemble, d investissement et de croissance, lié à cette période de mondialisation et de monétarisation conjointes. Cet endettement a donc commencé dans les années Même le Royaume-Uni a connu, au début de la période, un endettement élevé (environ 60%). Par la suite, grâce à ses royalties, le Royaume-Uni a pu plus facilement conjurer cet endettement. Les pays du «premier cercle» autour du Royaume-Uni (France ), et du second cercle (Espagne ), ont dû obligatoirement s endetter. Les pays du second cercle ont été parfois acculés. Avec le Royaume-Uni, cependant, la majorité des «petites économies» - Belgique, pays Scandinaves et Suisse échappèrent à cette fatalité. Mais, à partir du milieu de la période (1896, environ), une décrue importante s engage. En 1913, tous les pays de notre échantillon se retrouvèrent au dessous du seuil de 100%, et, pour une majorité, au dessous de la barre des 60%. Mais peut-être était-il déjà trop tard. Aussi, nous risquons l hypothèse que, à partir d un certain seuil d endettement public, compris entre 80 et 100%, un pays se trouve fatalement happé par la guerre. Bien sûr, le contexte dépressif peut aussi expliquer l endettement public. En effet, la crise fut la première occasion pour l Etat, en France notamment, d intervenir de façon volontariste sur le lien démographie / économie, là où cela fait mal. En effet, avec l Ecole Publique Obligatoire, il retira les enfants du monde économique marchand et du travail, libéra ainsi du travail pour des adultes. Au départ, cette volonté, favorable à l économie à long terme, fut défavorable à l équilibre financier public à court terme. Il s instaure donc, comme pour le moteur anglais un phénomène compensatoire entre balance commerciale et balance des capitaux à long terme, pour les pays suiveurs un phénomène compensatoire entre l équilibre démographie / économie (qui va dissuader, en partie seulement, les candidats à l expatriation) interne au pays, d une part, et ses obligations financières auprès des autres pays qui eux aussi prennent part au mouvement d époque de la mondialisation, d autre part. L endettement public, puisqu il était auprès des marchés financiers internationaux, fut en dernier lieu, assez rapidement auprès de l Angleterre. L Angleterre, qui jouissait de la situation d hégémonie, eut un équilibre de sa balance commerciale, grâce à des investissements externes à long terme, qui «sécurisaient» - plus ou moins bien l économie monde. Cette approche «externe» renforça l institutionnalisation de la position hégémonique Britannique. Pour les pays, comme la France qui n avait pas capturé l «hegemon», l ajustement entre structures économiques sectorielles (qui symbolisent la rationalité de la représentation économique, en renvoyant aux structures La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 728

165 psychologiques les plus profondes de l homo oeconomicus national) et le financement par des produits financiers à long terme, c est-à-dire des produits financiers «monétarisables», «à 100% institutionnalisables», apparaissait pour ainsi dire implicite : il renvoyait en l occurrence à des structures civiles davantage que commerciales, et en somme davantage à la sociologie qu à l économie. Le surendettement pouvait sonner comme un aveu d impuissance, symbolisé par une dépendance financière, vis-àvis de la belle transparence de la puissance hégémonique. La dépendance financière était totale. Les marchés financiers se chargeaient d assurer, pour faire passer la pilule, un ajustement entre les niveaux des dettes et ceux des taux, preuve de leur bonne volonté. Ainsi, concurremment à un accroissement des dettes publiques par rapport au PIB, entre 1873 et 1896, s opéra une décrue des taux nominaux Mais c était quand même trop tard! Selon FLANDREAU, derrière le secret de la stabilité «systémique» de la zone «or», se cachait peut-être bien plus que la croissance, l inflation. Ainsi, «l achat» du système mondialisé de la période , par le Royaume Uni, par le moyen de son système monétaire, n aurait assuré en fait qu une partie du système, la partie visible. Toute la société vivant de débrouilles, avec du retard sur les lois officielles, fonctionnait selon d autres repères qu en crédit ou même que du salaire monétaire, auxquels elle n avait pas accès. Elle savait que «les bons comptes font les bons amis», et que toutes les choses non dites se solderaient à la fin par des conflits armés, démolissant un système monétarisé (celui de l étalon Sterling) «à la bonne image», une «bonne image» abstraite qui ne rend pas justice de la totalité du système. Pour nous forger une représentation de ce mécanisme à travers l histoire, il faut absolument se forger une image des rapports et des relations entre les choses cachées et les choses visibles de l économie et de la société, et il faut montrer ces choses individuellement. L ensemble de la structure sectorielle plus le temps long forment un système monétarisé, relativement visible (le temps servant aussi de révélateur positif pour la totalité des consciences). Mais il arrive que le «sous système» - car moins légitime institutionnellement et économiquement, mais parfois plus dominant sociologiquement, souvent pour le pire représenté par l ensemble de la structure sectorielle, plus l espace géographique cette fois, non le temps long, impose le choix des moments de la discussion, sous forme de négociation ou aussi parfois et même souvent, sous forme de confrontation Ainsi, pour nous former un tel modèle, il faut utiliser l économie, science des faits économiques ayant des interactions psychologiques ou sociologiques, visibles. Mais il faut aussi utiliser la sociologie, science des faits économiques et «sociaux» invisibles (ou cachés), qui reposent essentiellement sur le non-dit et la coercition Cf. l ouvrage de Y. LACOSTE, «La géographie, ça sert, d abord, à faire la guerre», Maspero, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 729

166 De fait, au-delà de sa belle image institutionnelle, le système de l étalon Sterling a connu les pressions des périodes historiques cycliques structurantes. Ainsi, le taux d inflation global, en particulier, a joué un rôle important en fragilisant ( ) la zone or. Il ne fallait pas gratter beaucoup pour trouver, derrière la transparence idéale des investissements financiers assurant théoriquement un avenir collectif plus riche, le phénomène sous jacent des positionnements nationalistes des différentes économies. Qu observe t on d abord, touchant les mouvements internationaux de capitaux? C est de 1870 à 1914 que les plus importants de ces mouvements ont eu lieu. Ce furent en quelques sortes notre «première mondialisation financière et monétaire», avant la période , annoncée par les structures institutionnelles de Bretton Woods postérieures à la Seconde Guerre Mondiale. Mais il faut remarquer, en second, que le prêt international à long terme, avant la première guerre mondiale, fut un phénomène essentiellement Européen. Ces capitaux à long terme ne furent pas investis selon les lois néo classiques, mais bien, pour une très large part, dans les sphères d influence politique des grandes économies capitalistes. C est ainsi que se bâtit la croissance des grandes économies nationales, qui se développa par des actes de puissance encadrant les opérations du marché. Ces mouvements préfiguraient aussi des affrontements guerriers Monnaie et guerre en 1870, et les implications stratégiques de ces événements jusqu en 1914 : Contexte théorique général : Selon notre théorie, la monétarisation vise à dissiper le phénomène de fatalité des guerres. Toutefois, cette amélioration générale bute sur des contraintes structurelles particulières. Il faut tenir compte du contexte politique, des rapports de force et du retard des mentalités. D une part, le système de l étalon or / étalon Sterling n assurait qu une partie de l économie monde, la partie la plus visible. Le risque de retomber périodiquement dans le type de fatalité historique bien connu n était donc pas conjuré. D autre part, il y avait de fortes concurrences à l intérieur même de l étalon or : l Allemagne d un côté, les autres pays de l autre. Cela pouvait attiser les conflits idéologiques, politiques et nationalistes sous jacents. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 730

167 Le cas de l Allemagne : Il n y avait, en effet, pas de solidarité profonde en Europe, seulement une solidarité financière superficielle qui reposait sur un déséquilibre (le surendettement). La mondialisation faisait peser, déjà, sur l Europe, de fortes pressions externes. Ainsi, les années ont marqué, déjà, un changement. Elles annonçaient une polarisation et une asymétrie entre économies Américaine à laquelle il faut bien sûr rajouter la Grande Bretagne et son empire (économie monétaire exogène : des droits contre de la monnaie) et Européenne (économie monétaire endogène à l image de l Allemagne : de nombreux échanges «réels» nourrissant le statu quo, et un débouché de l enrichissement dans des violences cumulatives). Le cœur de l Europe a été nouvellement atteint, comme moteur de l économie, l Amérique apparut et s unifia, avant tout comme économie monétaire. La Grande Bretagne paraissait être à la fois «en dehors» et «en dedans» de l Europe : elle apparaissait donc aussi comme un garant fragile de la paix! Le rôle de l Allemagne se trouva d autant plus fragilisé que l Allemagne et l Autriche, placées au commencement de la périphérie, subirent de plein fouet les crises bancaires quand celles-ci se produisirent. De 1873 à 1879, une nouvelle crise économique en Europe, démarra précisément avec un krach boursier à Vienne. Puis, ce furent des faillites bancaires en chaîne, en Autriche et en Allemagne. Plus encore que le marché allemand, la place de Vienne était un point de vulnérabilité de l économie Européenne, et le prouva constamment dans les décennies de la période. Le mouvement de monétarisation en Allemagne, bien qu imposé autoritairement en 1873, fut chaotique par certains aspects, car son irruption fut brutale, et coïncida avec l affirmation toute récente de l unité du territoire. Ainsi, le territoire Allemand avait tout naturellement besoin d être protégé. Or, la monnaie, la banque centrale allemande et le système des grandes banques, reflétaient aussi les tensions et les rapports de force entre les régions et les secteurs économiques d Allemagne, récemment mis au pot commun. C est sans doute une des raisons principales pour lesquelles la Reichsbank sera, contre nature, «une banque de guerre». Car le type de souveraineté qu elle incarna par fonction, comme toute banque centrale, fut dans ce cas une souveraineté heurtée par des tensions internes. On peut prendre, pour illustrer ce fait, l exemple du principe de limitation indirecte de l émission de billets, édicté par l Acte Bancaire du 30 Janvier Il contrevenait à la pratique antérieure récente de produire de très nombreux billets. La Banque d Allemagne affirmait désormais sa rigueur de gestion en pleine lumière. Concrètement, ce principe stipulait que les banques dont la circulation de billets excédait l argent frais et le montant qui leur était alloué en proportion de leur stock de capital, devraient payer une taxe annuelle de La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 731

168 5%. L argent frais était défini comme toutes sortes de monnaie allemande, les billets impériaux, les billets d autres banques, tout cela ensemble avec l or en bullion ou en pièces étrangères la livre métrique pour l or était calculée à 1,392 marks -. Les banques ayant le droit d émettre furent interdites de faire des affaires à travers des branches ou des agents situés en dehors de l Etat qui accordait le privilège. Ce processus continua jusqu en En 1909, seulement cinq banques, avec un contingent hors taxes total de soixante-douze millions de marks, avaient réussi à survivre! On le voit, c était une très forte pression qui s était instaurée, durant cette période, sur le système monétaire et bancaire Allemand. Si, comme AGLIETTA le prétend, la monnaie sert à médiatiser la violence, ce qui peut servir, éventuellement, à en réduire les manifestations réelles, la violence avait été insuffisamment bien médiatisée dans ce cas Partie avec du retard sur la France, la monétarisation en Allemagne devait, en quarante ans, laisser un paysage bancaire tout nouveau. La pression n avait probablement pas été aussi forte en France entre 1800 et 1848, la France étant partie plus tôt. N oublions pas non plus que l Allemagne était aussi, dans le même temps, soumise aux menaces d effondrement autrichiennes toutes proches. L Allemagne, qui s était mise des responsabilités sur le dos dans un contexte de frictions nationalistes glissant vers le risque de guerre, a néanmoins réussi à rallier un certain nombre d autres pays à sa cause. L Allemagne a suivi une démarche un peu heurtée. Néanmoins, des pays la suivirent car elle constituait en quelque sorte un genre de «nœud institutionnel». L Allemagne a adopté l étalon or depuis juillet Puis elle passa à un nouveau régime à partir de La Finlande est passée à l étalon or en août Les Pays Bas ont abandonné deux fois l étalon argent (1816 et 1875), en avril 1884 ils passèrent définitivement à l étalon or. En Octobre 1875, l Union Scandinave (Norvège, Suède, Danemark) fut établie. Ce fut un tournant dans la bataille internationale entre or et argent. Elle abandonnait les systèmes particuliers fondés sur l argent. La monnaie de compte était la couronne. Les pièces frappées par chaque Etat avaient cours légal sur le territoire de l Union Scandinave. Le pouvoir libératoire de l or était illimité, celui de l argent limité, de même que celui du bronze. Paradoxalement, le mark devint une des monnaies or les plus solides du monde! A cette époque, selon DARNE & DIEBOLT, la préparation monétaire à la guerre consistait à discipliner les banques pour qu elles constituent des encaisses plus élevées, à persuader le public d utiliser le chèque plutôt que la monnaie métallique (pour ne pas mettre les réserves d or à contribution) et, pour la Reichsbank, à accroître ses 1402 Dans «La violence de la monnaie», AGLIETTA prend l exemple de l Allemagne des années mille neuf cent vingt. Sans une théorie telle que la sienne, ce qui s est passé monétairement à cette époque en Allemagne peut apparaître en effet comme incompréhensible. Mais des tensions s étaient déjà manifestées auparavant et il est important aussi de le souligner. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 732

169 avoirs en or, à accaparer tout l or à la limite pour ne laisser circuler que du papier. Pour l Allemagne, l or était le nerf de la guerre 1403! A remarquer que la France a, en , profité de la guerre pour imposer le cours forcé des billets, et les billets. L Allemagne a anticipé sur ce type de pression. Toute son économie était tendue vers la guerre, et la monnaie en était un moyen. La résistance infructueuse de la France : La France fut le principal grand pays à avoir freiné des quatre fers pour avoir sinon refusé, du moins retardé le passage à l étalon or. Elle était adepte de l étalon argent. Or, les pays de l Union Latine, dont elle était le chef de file, défenseur de l étalon argent, étaient partisans d une unification monétaire mondiale plus importante encore que celle qui eut lieu avec l étalon or, et gage peut-être d une certaine paix. Mais ce fut refusé notamment par les Etats-Unis. L histoire de l Union Latine a commencé en A la fin de cette année, la Belgique, qui avait gardé l étalon argent, organisa une Conférence pour ramener l unité du titre des monnaies divisionnaires des quatre pays fondateurs : Belgique, France, Italie, Grèce. En fait, ce fut la France qui dirigea ostensiblement les débats. La Convention du 23 décembre 1865 était prévue jusqu au 1 er août 1866, puis jusqu en 1880, et fut ensuite prorogée. Les fondateurs de l Union (surtout la France, qui voulait résister à la monétarisation hégémonique anglo-américaine et aussi à la monétarisation agressive du voisin allemand) poursuivaient d autres buts. Tout d abord, maintenir une circulation monétaire uniforme et interchangeable. Ensuite, à moyen et long terme, que la conclusion d une union monétaire fut le prélude à une association plus intense et plus générale entre les quatre Etats, puis à d autres pays latins (y compris en Amérique du Sud, ce qui était bien le signe d une volonté de résistance aux Etats-Unis), et aux autres pays européens, procurant ainsi à tous les avantages d un système monétaire uniforme et dirigeant les courants monétaires de l Union vers Paris, place de change concurrente dans ce système au centre Londonien. L Union Latine était l occasion pour l Italie, de pratiquer le cours forcé, bien avant la France, dès 1874, et d envoyer en France de grandes quantités de monnaie d argent, où elles étaient prises pour leur valeur nominale. En 1875, la baisse continue du prix de l argent, conduisit à autoriser une frappe de 25% supérieure à celle de En 1877, le changement fut plus radical, et prit la forme d un accord en vue de suspendre la frappe de la pièce de cinq francs Peut-être ce pays eut-il du mal à accepter la domination monétaire en matière d impulsions de même nature. Mais les autres pays européens suivirent assez peu l Allemagne, contrairement à ce qui se passa un siècle plus tard. Les conséquences furent diamétralement opposées à un siècle d intervalle. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 733

170 En 1878, on commença cependant à s acheminer vers la fin de l étalon argent : on décida alors l admission dans les caisses publiques des monnaies d or. En Août 1878, la Conférence internationale de Paris groupa les pays de l Union Latine plus les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l Autriche, les Pays Bas, la Russie, la Suède, la Norvège. L Union Latine ne parvint pas à obtenir l extension de l étalon argent. En revanche, la proposition Américaine d une généralisation du libre monnayage de l argent : ne passa pas non plus. Le système de l Union Latine était en voie d épuisement pour plusieurs raisons. D une part, il y avait déjà un système hégémonique, le système de l étalon or / Sterling. Il ne pouvait y en avoir deux. Ce système étant économiquement efficace : l argent se trouvant durement concurrencé et perdant donc de sa valeur. D autre part, les alliés de la France apparaissaient comme trop disparates, pas assez homogènes économiquement. Enfin, la France n a pu obtenir la collaboration de l Allemagne, c est pourquoi la légitimité Européenne de ce dispositif était plus que douteuse. Il était donc voué à se déliter. Car au fond, politiquement aussi, il était peu crédible. Pourtant, à la fin des années 1870, certains des systèmes monétaires en Europe étaient proches du système Français. Il s agissait de la Serbie (un dinar = un franc), la Roumanie, la Bulgarie, l Espagne (une peseta = un franc). En 1882, une autre conférence internationale proposa à nouveau, comme les Etats-Unis l avaient déjà demandé, d instaurer le libre monnayage de l argent. Les pays favorables à cette mesure furent cette fois plus nombreux, amorçant la fin prochaine du bras de fer : il s agissait des mêmes qu en 1878, plus l Allemagne qui faisait peser la balance sérieusement dans l autre sens, le Danemark, l Espagne, le Portugal. L opposition de l Union Latine eut une dernière fois gain de cause. En 1885, nouveau coup dur pour l Union Latine. En effet, en novembre 1885, chaque Etat de l Union Latine prit à sa charge la perte pouvant résulter de la baisse de la valeur de l argent pour les écus de cinq francs, à charge de payer en or ou en billets de banque. L Union a cependant joué un grand rôle, pendant vingt ans, en ce sens qu elle a fixé la politique d autres systèmes de pays européens (Roumanie, Espagne, Finlande, Autriche- Hongrie) et d Etats Sud-Américains (Colombie, Equateur, Vénézuela, Pérou, Chili), qui, à un moment ou à un autre, ont eu le même système, ont frappé des pièces qui circulaient dans l Union. Enfin, en 1889, le Congrès monétaire international qui se tenait à Paris, comprit davantage de participants qu en 1878 et en On y constate que le système monétaire Français et l Union Latine groupaient cent soixante-deux millions de personnes en 1877 et trois cents onze en Mais leur effort pour fédérer à long terme faisait long feu. Ils avaient misé sur le mauvais cheval : l argent. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 734

171 Guerre civile, guerre, et processus de monétarisation. Contexte communiste : Une grande partie de l effort théorique des penseurs communistes les plus reconnus porta sur la période de transition Mais, sitôt la Révolution Bolchevique arrivée en Russie, ce pays entretint très vite des relations schizophréniques avec la monnaie, menant dès lors à son exclusion. La «transition» fut relativement dissoute dans la guerre civile, enlevant selon nous très vite tout élément de raison au débat. Les soubresauts institutionnels monétaires aux Etats-Unis : En 1893 eut lieu une crise boursière aux Etats-Unis. Les Etats-Unis, si fringants monétairement depuis les années 1860, n arrivaient pas, cependant, à s imposer définitivement. Autant la monnaie et le billet dollar s est imposé au quotidien aux Etats-Unis, avec de l avance sur l Europe les pays qui avaient imposé le billet déchantèrent, au début des années 1880 l Italie et la Hollande supprimèrent le papier monnaie -, autant du point de vue institutionnel l Amérique était en retard sur le Royaume Uni, sur la France et sur l Allemagne. Il fallut attendre 1905 pour que, face à un commencement d implosion les Américains ne croyaient plus à la valeur de leurs billets, et demandèrent de l or à la place soit créée la Banque Centrale Américaine, la Federal Reserve Bank, qui allait édicter des règles monétaires plus rigoureuses, sur tout le territoire Américain. L irrésistible ascension monétaire Américaine : Elle put s effectuer 1405 en profitant des guerres. Elle profita de l anarchie du paysage monétaire Européen. Comment pouvons-nous en résumer les caractéristiques? Le Royaume Uni avait pour lui l étalon or / étalon Sterling. Ce fut un système qui a en effet très bien marché, mais il a subi la concurrence, de 1865 à 1890, du système Français de l Union Latine. Dès 1905, le vent 1404 BOUKHARINE, «L économique de la période de transition», traduction française, Force est de le constater! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 735

172 commença à tourner, puisqu avec la création de la Banque Centrale Américaine, ce dernier pays s annonçait comme enfin capable de reprendre, un jour, le relais de la devise clef Britannique. De fait, dès les années 1920, la Livre Sterling allait être attaquée. C est d ailleurs pourquoi l Angleterre finit même par renoncer au libre échange : les lois de 1921 continrent les importations favorisées par les dévaluations monétaires. Le système de l étalon Sterling devint mourant, souffrant irrémédiablement de l inflation sur lequel il était bâti depuis le début La France, avec l Union Latine, a résisté à ce système. Mais, si elle a titillé les Etats-Unis d Amérique du Nord sur leur territoire réservé l Amérique du Sud -, elle n a pu proposer un système alternatif crédible. Elle n a au contraire attiré dans son sillage que des pays monétarisés de second rang. Ce n était pas un danger pour la monétarisation de l économie monde, mais ce n était pas non plus un axe structurant très convaincant de cette monétarisation. La suite à l étalon Sterling viendra plutôt du grand large, d outre Atlantique. Au demeurant, le processus de monétarisation a connu des ratés, quand les pays qui s étaient investis dans la diffusion des billets ont répudié ces derniers. L Allemagne n était l alliée de personne sinon d elle-même. Dans ce contexte, comme l ont montré DIEBOLT et DARNE, la Reichsbank était clairement «une banque de guerre». Il n y a donc pas eu, à cette époque, d Europe monétaire. On peut quand même remarquer, que tant que la Livre Sterling a réussie à pleinement tenir son rang de «devise clef» (jusqu en 1920 environ), il y avait un certain «vivre ensemble» monétaire entre les pays d Europe, sauf que l Allemagne dans le même temps, au cœur de l Europe, prisonnière de l ancienne vision, continuait à se réarmer. Mais, dès que la Livre Sterling flancha, ce fut le règne des «guerres monétaires», dévaluations compétitives en série, qui menaient à la guerre réelle. La Livre Sterling avait donc tenu pendant un certain nombre de décennies un rôle de «gardien de l ordre» monétaire. On peut aussi remarquer que l Allemagne, se réarmant, n avait pas, jusqu en , une terrible dette extérieure. Qu en aurait-il été si elle avait eu, comme ses voisins, une dette publique? Aurait-elle été, dans ce contexte, moins belliqueuse? Les Etats-Unis n ont eu qu à rafler la mise monétairement du fait des guerres : ils s apprêtèrent à doubler le Royaume Uni après 1918, ils raflèrent définitivement le pactole, le leadership dans la mise en place de 1406 C était peut-être une des conditions, à l époque, une certaine inflation, pour que les populations puissent accepter la monétarisation. D ailleurs, la théorie des cycles de KONDRATIEFF, elle-même, ne pose t elle pas assez clairement une certaine solidarité entre phénomènes d inflation et phénomène de croissance? Cette question apparaît comme un nœud possible d interrogations sur la théorie monétaire comme sur les cycles longs. Aujourd hui, on rejette généralement l inflation sans en avoir sans doute tiré clairement toutes les conséquences en matière de théorie monétaire. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 736

173 l ordre monétaire, en Les guerres avaient coûté trop cher. A l avenir, les Etats d Europe devraient se tenir les coudes, aidés par le dollar Américain et protégés par son parapluie militaire. Comme quoi les deux choses vont de pair. Les virages monétaires furent pris pendant les guerres. D autre part, cette théorie s explique aussi par la structure des dépenses. Les dépenses militaires Américaines lui permettaient de relancer l économie, comme entre 1870 et 1940 l Allemagne a souvent tenté parfois avec succès de relancer l économie par les dépenses militaires. Un tel système est efficace s il a un effet dissuasif. Dans le cas de l Allemagne de 1870 à 1940, ce n était pas dissuasif, car l Allemagne était seule contre tous. Pour être pleinement efficace, le système ne doit pas être seulement dissuasif, mais doit prodiguer des quantités de billets selon la demande, ces billets, «monnaie-confiance», qui permettent d acheter ce que l on souhaite, et, de cette façon, permettent aussi aux désirs croisés entre les nations de s assouvir sans s aliéner, de se mesurer sans se combattre méchamment, en clair cela permet à la monétarisation de l économie monde d avancer. La France et la problématique de la stabilité et/ou de la force monétaire dans l entre-deux guerres : La France a toujours essayé de tenir un rôle de stabilisation. On l a déjà vu avec l Union Latine. Une telle stabilisation était, aussi et avant tout, auto dirigée. C est ainsi que la France chercha, et réussit on peut dire, à affirmer son image et son autorité. De cette persévérance dans la modération, la France, avec la Belgique, a gagné de connaître une relativement faible dépréciation monétaire, comparée avec celle de ses voisins. Cette dépréciation trouva libre cours jusqu en C est aussi parce que la France, pays stable, voulait être récompensée de sa bonne gestion domestique qu elle fut intransigeante sur les réparations qui lui restaient dues. Elle resta, en 1923, intransigeante sur la question des réparations de guerre que l Allemagne devait encore lui payer, et dont la France se trouvait être créancière pour une part de 52%. La France refusa tout moratoire sans gages préalables, c est-à-dire tout moratoire, finalement. La France, qui se voulait un pays stable, donc pacifié de l intérieur, se tint près de ses intérêts, mais c était aussi, comme toujours chez elle, une question de principe. N était-ce pas aussi pour rejeter le recours à la guerre, qu elle voulait faire payer l Allemagne, rendant ainsi, a posteriori, le coût d une guerre trop lourd? La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 737

174 De fait, de même que l Angleterre avait fini par convertir la France à la paix d où «l entente cordiale» entre ces deux pays, en , la France a fini par convertir l Allemagne à son tour. Mais, entre temps l Allemagne se sera vengée, car s entêtant dans sa logique. Intransigeante avec l Allemagne, la France l était tout autant avec la Russie. Elle tint que les dettes du tsar (vingt-et-un milliards de francs-or) devaient être assumées par les soviets, contrairement au Royaume Uni, en matière commerciale moins légaliste et plus affairiste, prêt à faire cadeau des dettes à Moscou, dans l espoir d en obtenir la concession d exploitation des pétroles de Bakou par les compagnies anglaises. En 1922, à la conférence de Gênes, la France réclama la restitution de tous ses avoirs vis-à-vis de la Russie : vingt-et-un milliards de francs-or, dont douze milliards de prêts, et neuf milliards d investissements directs, dans l industrie. La France n était pas affairiste dans le domaine civil, pas plus que la Grande Bretagne, mais elle apparut une fois de plus très légaliste dans le domaine commercial international, en tout cas, à chaque fois que son honneur est en jeu. En 1926, ce fut le franc or de Poincaré qui symbolisa la doctrine de la France en matière monétaire. Guerres monétaires et guerre tout court : Tout d abord, le système de l étalon or fonctionnait fort bien. Même malgré une production endogène d endettement, il produisait des créances liquides et rentables donc on serait tenté de dire que «tout baignait». On peut ainsi décrire le système, en précisant que la position monétaire nette de l ensemble des agents privés peut être comptablement identifiée à la demande excédentaire nette de monnaie. Et c est la déformation de la structure des créances et dettes dans son ensemble qui importe pour comprendre l unité internationale du capital dans un système multilatéral de paiements. Les banques étrangères avaient des avoirs à court terme sur Londres plus liquides que les avoirs à court terme des banques anglaises sur l étranger. Mais ce n était pas suffisant pour elles, car leurs pays connaissaient des risques de dislocation structurelle plus prégnants que la Grande Bretagne : retard sectoriel, mouvements d émigration cela était franchement pénible à supporter dans un contexte d endettement. Elles voulaient donc constamment renforcer leurs réserves liquides en monnaie internationale, sinon pour finir par avoir le dessus ce qui était impossible -, du moins pour éviter d être mises en structure de dette instable. Un afflux de capitaux en Sterling venant d ailleurs que l Angleterre, attirés par des taux d intérêt à court terme plus favorables en Allemagne par exemple, était déposé à Londres par les banques allemandes. Un flux circulaire de fonds en résultait, jusqu à ce que les La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 738

175 conditions du crédit en Allemagne soient de nouveau alignées sur celles de Londres. Endettement contre liquidité : une équation explosive à terme! «Tout baignait», donc, sauf qu il y avait la forme de résistance allemande à cette dominance, agressive, et la réaction de la France à travers l Union Latine, «décalée». En effet, on peut décomposer la période. Dans un second temps, les pays de la «première périphérie» ont peut-être en quelque sorte repris le dessus, si tant est que les endettements nationaux ont nettement baissé. Ils étaient donc en mesure de relancer la machine à leur mesure. En effet, dans ces pays, la monnaie a été dérivée en finance : c est toute l économie qui est devenue plus capitalistique, investissant dans des secteurs rentables. A titre d exemple, l expansion Allemande à partir de la décennie 1890/1900, marque le début d un changement dans la structure et le fonctionnement de l économie. Ainsi, dans le secteur électrique, de grandes sociétés (par exemple AEG) effectuèrent des opérations jusque là réservées aux banques : elles créèrent des filiales qui reçurent capital et outillage de la société mère, le soldèrent en actions qui, au bout d une année, étaient vendues sur le marché, et apportaient un profit de spéculation. La France comme la Grande Bretagne connurent une prospérité qui s exprima par un afflux de capitaux vers l industrie des émissions industrielles : une multiplication par six en France de 1895 à Mais qu est-ce qui devait se passer? Un relais a donc été repris par des pays qui n avaient pas, vis-à-vis de l Angleterre, une «culture monétarisée» datant d aussi longtemps. Ils arrivèrent à mettre en place, comme moyen, un système industriel «monétarisé». Mais celui-ci, dans le cas de l Allemagne, était très tourné vers l industrie militaire et vers l effort de guerre. C est-à-dire que les perspectives de très long terme n étaient pas apprivoisées. Faute de la cohérence et de la mémoire, à très long terme plus d une génération humaine, la durée d un cycle de KONDRATIEFF quelle meilleure idée que de «se mettre sur la figure», pour tout oublier et tout détruire, puisqu on ne savait pas faire quelque chose d autre? L équilibre de l endettement, entre 1896 et 1914, n était pas en soi une bonne chose, puisqu on ne savait pas quoi en faire. Par ailleurs, l effort de guerre d une nation est une notion qui doit être appréhendée sur un temps suffisamment long pour engager tout le moral de la nation, vraisemblablement plus de quinze ans de même d ailleurs qu un effort de paix! De 1896 à 1914, la reprise s est basée sur les directions qui avaient été entrevues pendant la période de dépression : en particulier la perspective de guerre franco allemande. D où aussi un mouvement de peur, qui s exprima à travers la montée des protectionnismes, et qui s opposa aux mouvements naturels du crédit entre nations. Contradiction des contradictions : on voulait stopper tous flux d échange d un système qui était basé justement sur les La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 739

176 flux d échanges à termes toujours plus longs sans que les frontières nationales ne dussent être un tabou. Alors que les émissions d actions, en France, furent multipliées par trois entre 1903 et 1906, ce qui prouvait un contexte financier national fort favorable, dans le même temps les emprunts allemands en vue de la construction du chemin de fer de Bagdad furent interdits à Paris. De même les emprunts Russes furent empêchés à Berlin. Dans ces phénomènes incohérents au mouvement même de monétarisation qui repose fondamentalement sur la confiance, on peut retirer des mécanismes forts qui ont reflété les polarisations à l intérieur du système d étalon Sterling. L expansion du crédit allemand, dans l optique d expansion particulière à l Allemagne, fut plus forte que jamais. Elle fît concurrence à la Grande Bretagne. Pour son expansion dans les premières années du siècle, l Allemagne s appuya sur la Deutsche Bank pour l Allemagne et l Asie, ou la Banque russo-asiatique pour la Russie et l Extrême Orient. Les limites du système hégémonique transparaissaient aussi du fait que la puissance hégémonique éprouva le besoin de mettre sous tutelle les finances de pays comme l Egypte, la Grèce, la Turquie la Chine! Toujours parallèle à l investissement de croissance, mais défavorable au crédit entre nations : dès 1909 le capital reflue vers l industrie, les émissions d actions industrielles s accrurent, en particulier en Allemagne. On prétendait désormais avoir chez soi ce que l on ne voulait plus avoir à l étranger. Troisième et quatrième sous-périodes : les années vingt puis trente. Tout d abord, il convient de préciser une chose : au sujet du système hégémonique, il ne peut y en avoir qu un, pas deux. Le système hégémonique est un système jaloux. Au sujet de la devise clef : celle-ci a créé une expansion déséquilibrée des échanges et du crédit, dans un contexte d endettement. Puis il y a eu une stabilisation, mais dans le même temps une montée à la guerre. La troisième période qui s ouvrît dans les années vingt fut plutôt nouvelle : les britanniques étaient plus ou moins disposés à regarder les prétentions et la situation monétaire allemandes, d un nouvel œil. Du moins Lord KEYNES, dans un relatif isolement, s y montra t il enclin. Mais n était-ce pas trop tard? C est alors que les premiers signes d un essoufflement de la Livre Sterling se manifestaient que ce système aurait tendu la main à son adversaire interne? C était un aveu de faiblesse manifeste de la part du système d étalon Sterling. Le système de l étalon Sterling a brûlé une grande part de ses crédits vis-à-vis du reste du monde : crédits «primaires» «économiques», libellés dans la monnaie nationale la Livre Sterling pour leur montant exact, mais aussi les crédits «secondaires», «sociologiques» : le «crédit» international qui était reconnu au pays détenteur de la devise clef, pour rémunération de son exercice de «chef La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 740

177 de file des banquiers», dirigeant les investissements d une coalition de pays en direction de l avenir. A propos de chef de file, de la part du métier «banque» qui était une part du rôle de détenteur d une devise clef la gestion des anticipations collectives qu il faut transformer en droits reconnus, puis assurer -, les britanniques furent dans certaines parties, remplacés par les Américains bien avant que la Livre Sterling n ait perdu définitivement sa place de devise clef. Cette phase n eut en apparence rien de guerrier, mais elle prépara une dislocation qui ne trouva sa résolution, du point de vue Européen, que du fait d une nouvelle guerre meurtrière la Seconde Guerre Mondiale. En effet, les comportements et anticipations des Américains et ceux des Européens n étaient pas exactement les mêmes. De «cheval de Troie» offensifs de la monétarisation, la Grande Bretagne devînt petit à petit un «cheval de Troie» défensif. La dislocation monétaire de l Europe mena à sa dislocation guerrière Dès 1917, les Etats-Unis furent les banquiers de la coalition contre l Allemagne. Des emprunts furent dès lors souscrits en Amérique pour le compte des alliés occidentaux : première manifestation d un changement de continent du lieu où furent libellés les emprunts de cette coalition. L Allemagne se défendît pied à pied. Pendant la guerre en effet, les dépenses publiques allemandes augmentèrent, financées par l emprunt. La principale société d achat d Allemagne (Zentral Einkauf Gesellschaft Zeg), bénéficia de crédits illimités. L Allemagne utilisa ses excédents de fabrication pour se procurer des crédits de change en Hollande et en Suisse. Le système des coalisés aurait-il été plus tourné vers la vente, le système de l Allemagne plus vers l achat? Pour qu un système de monétarisation soit équilibré, atteigne son but, il faut qu il intègre à la fois vente et achat, échange et approfondissement 1408! L évolution des relations monétaires et guerrières interactives des pays Européens tout au long de la période : de 1870 à 1920 : Questions de système : En quoi le mécanisme de l étalon or a-t-il été économiquement révolutionnaire? D abord parce que le passage à l étalon or a permis de débloquer le fonctionnement de l escompte. Lorsqu il y avait deux 1407 Les leçons pourront en être retenues dans l autre sens, fort longtemps après Le système basé autour du dollar réalisera une telle synthèse. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 741

178 monnaies de réserve métalliques, l or et l argent, comme ce fut le cas depuis 1300 environ (à Venise), l anticipation entre monnaie métallique et billets n allait pas de soi : en effet, il y avait toujours une incitation à échanger de l or contre de l argent, sans avoir besoin de recourir à l utilisation de billets. Le passage à une seule monnaie de réserve métallique crée une incitation à développer un marché de la liquidité sans contreparties matérielles, qui virtuellement pouvait devenir à lui-même son propre objet. Donc, le passage à l étalon or a été une innovation radicale, permettant de déboucher 1409 sur un marché de la liquidité, à travers l apparition des billets. Imposés en France de 1848 à 1850, ils avaient disparus par la suite pour réapparaître à l occasion de la première guerre mondiale. L Italie quant à elle a connu puis retiré le cours forcé des billets dans les années 1860 et Qui dit marché de la liquidité : dit marché de l incertitude sur l avenir. Un avenir qui peut être meilleur ou pire La signification de l étalon or de 1873 à 1896 : L endettement du système a servi comme mesure de la confiance de chaque agent, au niveau microéconomique, dans le système macroéconomique. On comptait toujours qu il existe quelqu un d autre de plus endetté, pour masquer son propre endettement. A l origine du système, l Angleterre a utilisé l effet de levier de la monnaie, pour rapidement se trouver au niveau comptable d endettement zéro (taux d endettement < 60%) Elle a externalisé son endettement en diffusant un système monétaire. Selon GILLARD 1411, le système d étalon or aurait d ailleurs rapidement, dans les faits, été un système d étalon-change or. Le triangle Livre Sterling or possibilités de change, se portait bien pour diffuser des signes monétaires. Mais l Angleterre avait tellement de réserves d or qu elle n était pas en change-or, mais bel et bien en étalon or. L origine le noyau du système n était pas à découvert, c était le centre (France, Allemagne, Benelux) et la périphérie (Europe Centrale, de l Est et du Sud), qui l étaient Ce fut bien plus 1409 Bien que ce dernier ne soit pas encore le sujet central dans l ordre des priorités du système monétaire international ce qu il deviendra plus tard On peut discuter naturellement d un taux d endettement qui soit «nul en pratique». On voit néanmoins qu un taux supérieur à 100% constitue un défi à la comptabilisation donc à la mémoire et donc à une certaine forme d équilibre : puisque d une année sur l autre on n arrive pas à retrouver son propre équilibre GILLARD, «La bataille des régimes monétaires à la fin du XIXème siècle», Economies et Sociétés, Numéro 16, Février «Centre» et «périphérie» en partant de la notion même d échange. La Grande Bretagne se proposait généreusement d échanger pour «assurer» ses partenaires Européens. Elle se mît «à leurs places». Mais dans les faits, elle ne put assurer qu une partie de l Europe : ce qui était «gênant» La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 742

179 tard, dans les années 1920, qu il fallut reconnaître que l on était en étalon de change or, car l Angleterre aussi se retrouva alors «à découvert». Par ailleurs, le recrutement du noyau sur le seul étalon or argent exclu permît d établir une distinction entre Europe (et la «nouvelle Europe» Américaine) et le reste du monde. Selon certains auteurs, le passage au seul étalon or aurait été un moyen de se tourner vers l Ouest, au niveau planétaire, et d exclure l Est. Pour rendre cette description plus éloquente : il s agissait en fait de ruiner l Inde, dont toute l économie dépendait de l argent, de rendre le rapport de force irrésistible entre l Angleterre et sa principale colonie, au bénéfice du «noyau» La signification de l étalon or de 1896 à 1914 : L endettement de la période précédente a été le premier signe, dans l histoire, de l existence d économies monétarisées au sens où les sociétés l étaient aussi. Ces sociétés étaient endettées, peut-être pas pour préparer la guerre, du moins pas uniquement et en tout état de cause pas majoritairement. Cela aurait confirmé l interdiction posée par KANT dans son «Traité de la Paix perpétuelle», de s endetter en vue de la guerre, règle qui dès lors avait dû être souvent utilisée dans le passé. Elles étaient endettées parce qu elles commençaient tout juste à créer, à la fois volontairement et de façon consciente, du capital humain. En clair, les années de 1873 à 1896 furent la première période dans l histoire qualifiée de «Grande Dépression». Et la réponse fut, effectivement, en France, de sortir les enfants du marché du travail afin de les éduquer, et de libérer ainsi du travail pour les adultes. En attendant, il fallait bien financer le système, et puisque le système souffrait d une certaine langueur, il était logique que cet écart soit concrétisé par un endettement monétaire. On pouvait même le revendiquer, puisque c était l occasion de créer de la valeur sociale, ce qui était nouveau en termes de ce que cela veut dire de la nature de la monnaie. Observons comme l écart initial un report de production dans la vie d une personne, qui a des effets en chaîne dans les relations entre toutes les générations va se reproduire, par des effets de ricochet, dans tout le système au niveau international. La monnaie, qui est un droit à s endetter sous caution institutionnelle, pour faciliter un (des) investissement(s) collectif(s), construit un monde de tensions reportées entre les pays du monde, tensions véhiculées par le système économique sous couvert de l institution monétaire. Les adultes en France, qui ne sont plus dans une relation de dépendance économique réciproque directe, y gagnent une autorité nouvelle. Cette valeur créée, ils vont la reporter vers le reste du monde, avec lequel ils sont en contact pour y exploiter des ressources. C est ici la naissance du paternalisme politique, qui porte le chapeau du phénomène de colonisation qui s accélère. Jules 1413 La Grande Bretagne ne put pas se placer du simple point de vue «de l autre». «L échange monétaire» est toujours, de beaucoup, plus complexe qu un simple «échange commercial». La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 743

180 FERRY a bien incarné ces deux liens, à la fois interne (entre deux générations) et externe (des pays colonisateurs vers les pays colonisés). Donc, de 1873 à 1896, on a construit de la confiance microéconomique créatrice de valeur, au nom d un système macro social et macro politique très critiquable puisque restreignant au maximum la dignité d autrui, pesant sur elle Le véhicule de ce lien déséquilibré, c était une monnaie centrale internationale, la Livre Sterling, servant au fonctionnement dans la paix, adossé à une relique barbare symbole de guerre, une monnaie marchandise l or, dans un couple connaissant des contradictions croissantes, tues par la prise d otage de pays autour de l Angleterre, forcés à changer dans un contexte d endettement subi. Que devait-il se passer ensuite? La structure qui dure vingt-cinq ans a absorbé ces contraintes internes, les a avalées, si bien qu à partir de 1896 le principal effet a été endigué : l endettement a pu décroître partout. Mais il y a deux systèmes, adossés l un à l autre, nous l avons vu : la paix, qui permet le fonctionnement de l économie, et la guerre, qui l empêche mais permet le jaillissement de nouveaux signes monétaires ayant une portée internationale et/ou mondiale, et qui de façon ambiguë permettront de gérer les futures évolutions du couple guerre / paix au travers des cycles longs. De 1896 à 1914, l économie sembla fonctionner de nouveau ; mais la structure sur laquelle elle se trouvait assise était malade : vingt-cinq ans ont créé un endettement excessif, les vingt-cinq années qui suivirent ne suffirent pas à en soigner complètement les effets. Car à l époque, 1 ) l économie était encore trop dépendante de facteurs matériels ; 2 ) la politique n était globalement pas encore assez démocratique. L étalon or, de 1896 à 1914, cacha comme il le pût la montée à la guerre. Loin du système Européen, l Inde s est effondrée du fait de l écrasement de l argent. L Irak et l Egypte, autres gros détenteurs de stocks d argent, se retrouvèrent sous tutelle financière. De l autre côté, les Etats-Unis et leurs stocks d or ne furent aucunement inquiétés au plan international, alors qu au contraire au plan interne ils ne subirent pas de telles tensions que celles des pays d Europe. L Europe était au centre d un cyclone invisible, évolution obligée dans laquelle la monnaie était un symbole fort. La bataille entre or et argent a été la plus grande bataille monétaire de l histoire, car elle a traduit la monétarisation conflictuelle de l Europe, dont l Europe et en particulier l Angleterre a été à l origine 1415, et dont l Amérique pourra recueillir les fruits apaisés plus tard. Comme le symbole monétaire est ambigu, avoir créé la tension n a pas suffi à la résoudre, d où la suite. La monnaie dans son fond, dans sa finalité instrument d échange n est pas en elle-même fautive ; mais dans sa forme du moment adossée à une monnaie marchandise dans un contexte international favorisant la concurrence guerrière -, elle l était indéniablement à cette époque 1414 Et donc un système qui n est pas «durable», pour reprendre les termes actuels de la science économique Forcément conflictuelle, car elle impliquait au départ une économie, une société, une politique, et même une monnaie avec or et devises, dualistes. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 744

181 La signification de l étalon or de 1914 à 1920 : Ce fut le début de la fin du système mis en place par les Anglais, depuis 1800 en partie, depuis 1860 totalement, et qui a permis de chapeauter trois éléments principaux : - L émigration Européenne ; - Le paternalisme politique des Européens à l égard du monde ; - Des pressions monétaires à l intérieur de l Europe, visant à repousser la guerre par le moyen de la guerre! Ce fut le début de la fin du système chapeauté par l Angleterre, puisque ce système prouva alors qu il menait à la guerre! En clair, la monnaie n était à l époque pas encore assez puissante pour assurer la paix! De 1896 à 1914 déjà, on a constaté que la baisse des endettements a été parallèle à une remontée des taux d intérêt. Autrement dit, la pression continue. On peut subodorer toutefois qu elle était davantage dite. Le système était quand même solide. La preuve : il a repoussé la durée de survenance d une guerre importante. De 1815 à 1914, «guère de guerres», pourrait-on dire pour reprendre POLANYI. C est que, comme le système proposé par l Angleterre était le premier système monétarisé dans l histoire, il s accompagna de mécanismes de change qui voisinèrent avec des mécanismes de solidarité entre pays qui étaient autant de garanties apportées au système. Les frontières n étaient pas étanches entre taux de change, taux d intérêt, inflation, endettement. Tout cela servait le système Britannique, qui était sous contrôle ; il servait la vision britannique, qui tant que la guerre ne survînt pas, était irrésistible Quelques exemples de cette cohésion. D abord, le système monétaire à cette époque fut peu spéculatif. C est à noter car, à partir de 1920 et jusqu en 1945, il deviendra beaucoup plus spéculatif, puis de nouveau depuis Il fut peu spéculatif car il comprenait très peu de mouvements de capitaux à court terme. Les capitaux britanniques, et les autres capitaux Européens solidaires des mouvements de capitaux britanniques, s investissaient à long terme. La vision britannique du monde était véritablement une vision séculaire, une vision à long terme, dans un monde qui ne faisait encore que commencer de bouger. Cela eût la vertu de permettre une rare convergence des taux d intérêt longs. Londres ne souffrait pas d une grande concurrence. Le système avait sa propre valeur, car le taux d inflation global, plus élevé durant la période , a joué un rôle important en affermissant la zone or, ce qui pouvait avoir aussi comme conséquence, toutefois, d accroître l écart entre les insiders et les outsiders, et donc les tensions mondiales. Pour l Espagne, qui était un insider, l effet était vertueux. En effet, une monnaie 1416 Cette vision libérale était un peu cynique. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 745

182 qui se déprécie signifiait un service des intérêts qui s allégea. Jusqu en 1914, l Espagne a pu limiter la dépréciation de sa monnaie, parce que la moitié de sa dette externe était «convertie» en monnaie interne. Enfin, les Britanniques n hésitèrent pas à appuyer de tout leur poids un tel système qui semblait bien, par son existence, créer de la valeur. C est ainsi que chez eux, dès cette époque, la Banque Centrale joua le rôle de «prêteur en dernier ressort», alors que BAGEHOT (1927) souligna que depuis la création des Banques Centrales, il a fallu attendre des siècles pour comprendre qu elles devaient assumer ce rôle signifia le passage d un système monétaire non spéculatif à un système monétaire spéculatif incluant des mouvements de capitaux de court terme. Le «système monétarisé monde» n arrivait pas à se reproduire harmonieusement, parce que la monnaie de réserve était une monnaie marchandise symbole d un conflit irréductible, d une difficulté insurmontable à changer sans passer par l état de guerre. D ailleurs, dès la fin de la Première Guerre mondiale, survînt, comme on l a connu dans le passé (1815, 1715), une crise de reconversion, une difficulté à passer de l économie de guerre à l économie de paix. La période de guerre a marqué le retour de la hausse des prix, donc en l occurrence à une restriction de l offre et une hausse de la demande. De plus, les achats se sont faits à crédit, ce qui ne pouvait, dès lors, que rendre le retour à une situation «normale» difficile. De mars 1919 à mars 1920, les ventes à crédit se ralentirent en Angleterre. En fin de guerre, les déséquilibres financiers internes (finances publiques) s ajoutèrent aux déséquilibres financiers externes (monnaie). Seule l Angleterre parvînt dès le départ à répondre aux immenses besoins qu impliquait la reconstruction des économies, mais le ressort était en partie brisé avec les autres pays. Alors que les Etats-Unis, quant à eux, ont gagné un rôle financier international à l occasion de la guerre : ils ont centralisé l offre de crédit à partir de 1917, tirant acte du fait que la dualité financière de l Europe ceux qui font pression et ceux qui subissent la pression s était muée en dualité politique avec la Révolution Russe -. Mais la question des réparations (qui s était déjà fait sentir en France, en 1815 comme en 1871), se présenta sous un jour nouveau à l occasion de cette guerre. Cette question fut en effet compliquée du fait que les puissances victorieuses ont beaucoup emprunté, et étaient débitrices entre elles. La première répartition, en juillet 1920, avantagea la France (52% de la répartition, contre 22% pour l Empire Britannique, 10% pour l Italie, 8% pour la Belgique, 5% pour la Serbie, 3% pour les autres pays). Les Etats-Unis purent mettre tout le monde d accord en décidant des répartitions et en relançant le crédit. Ils avaient déjà lourdement prêté aux alliés en temps de guerre Mais c était en temps de guerre et le rôle monétaire mondial des Etats-Unis ne s était pas encore levé! Question compliquée par les interdépendances financières, et a La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 746

183 contrario par une certaine fin des interdépendances politiques. Désormais, il fallait aussi tenir compte dans l économie-monde avec un non Européen, l Amérique, à l origine d un nouveau jeu de miroir. La question des réparations fut enfin aussi compliquée par les progrès techniques qui ont rendu cette guerre particulièrement destructrice. Tout bonnement, l Allemagne, responsable directe de la guerre, se trouva soumise à une indemnité de guerre au montant exorbitant C est alors que Lord KEYNES se fît connaître par «Les Conséquences économiques de la paix», un essai qui dérangea bien des esprits. Le problème des relations entre développement d une économie monétaire, et perpétuation des guerres sanglantes, était posé sur le plan économique par KEYNES, comme KANT l avait posé un siècle et demi avant sur le plan juridique. Pour KEYNES, si l Allemagne devait payer un tel montant de réparations, elle ne pourrait jamais se relever économiquement. Il y avait impossibilité de ce point de vue. L Europe se montra en effet incapable de réagir suffisamment vite à ce fait mis en évidence par KEYNES. Les attitudes spéculatives, les dilemmes du prisonnier, les nationalismes : tout cela pût se donner bon train malgré le rôle d apaisement de la France, qui ne finît qu à parvenir à temporiser le conflit central entre Allemagne et Angleterre, sans pouvoir l arrêter. On se vengea sur d autres, durablement dans la périphérie : le traité de Sèvres (août 1920), en renforçant le contrôle des finances turques, fît de l Empire Ottoman quasiment un protectorat des nations Européennes Sous le rapport des investissements à long terme, les Etats-Unis se trouvaient être, dès la fin de la guerre, l économie mondialement dominante. En temps de guerre, elle avait nourri le crédit. En temps de paix elle investît alors pour son propre compte Le paradoxe est que le système de l étalon or fût paré de toutes les vertus dans l imaginaire collectif, seulement après 1914, alors qu il n avait virtuellement déjà plus cours. C est qu il était le garant d un système dans lequel, du moins, on avait confiance. Et désormais, moins on l appliquait, plus on l idéalisa. Le changement, au fond, ce n était plus la convertibilité des monnaies, c était la montée à la guerre L Allemagne ne profita pas de cette guerre qu elle avait causée. La France en profita alors qu elle l avait causée pourtant aussi, en bénéficiant d importantes réparations. Les Etats-Unis profitaient d une guerre qu ils n avaient pas causée Les hypocrisies étaient généralisées. Les pays ne pouvaient arriver en Europe à se parler franchement, et ils ne le faisaient donc, à l époque encore, qu à l occasion des guerres Elle fît les deux en même temps, seulement en temps de paix après 1945, quand il fut avéré que la monnaie internationale était la sienne. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 747

184 L évolution des relations monétaires et guerrières interactives des pays Européens tout au long de la période : le retour de l option guerrière à partir de 1920, du fait du rejet du système : Les années 1920 : passage de l étalon or à l étalon de change or et sa signification, l estocade portée au système monétaire Allemand : La monnaie torturée : Le système basé autour de la Livre Sterling ayant fait la preuve de son échec, aucun autre pays en Europe n ayant la maturité et/ou l expérience pour proposer autre chose, l institution monétaire fut plus ou moins «torturée» dans différents pays : les exemples allemand, russe et italien de ce phénomène montrèrent les différentes dérives possibles, économique, sociale, politique. En Allemagne, suite à la guerre, la monnaie baissa. Or, cela profitait à de nombreux industriels qui se réjouissaient de cette atteinte à l unité du pays pour accélérer les concentrations. En 1921, lorsque les négociateurs internationaux avancèrent que les réparations devaient s accompagner de la confiscation des biens allemands en pays étranger, ces industriels refusèrent tout crédit au gouvernement, dans le but de précipiter la chute du mark. La monnaie fût utilisée contre le pays! Alors que la chute du mark aurait facilité la concentration industrielle, l Allemagne ainsi privée de capitaux se serait de toutes façons retrouvée dans l impossibilité de payer les réparations! Néanmoins, en 1921, les premiers versements de l économie Allemande eurent quand même lieu. D Avril à Novembre 1921, l Allemagne versa 1,5 milliards en nature. Telle était la guerre monétaire. Elle mena à l hyperinflation Allemande, en 1923, expression suprême de l exaspération sociale. Mais dans le même temps, la guerre civile économique, agitée par l extérieur, continuait. En effet, au traité de Rappalo (avril 1922), l Allemagne renonça à ses créances sur la Russie. Cette fois, c était la réponse de l Etat Allemand lui-même, toujours contre le mark qui continuait d être systématiquement dévalorisé. En novembre de la même année, l Allemagne demanda un moratoire de quatre ans pour s acquitter des réparations, avec un déficit budgétaire qui atteignait désormais 98% du montant des dépenses. Mais cette fois-ci, ce furent les paysans qui s enrichirent à courte vue, par le biais de la libération de charge de leurs hypothèques et de leurs impôts. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 748

185 Guerre civile économique en Allemagne à propos de la monnaie et guerre civile sociale en Russie où le choc est encore plus profond, menaçant tout lien social traditionnel : on y oppose passé et avenir, paysans et ouvriers, mais qu advient-il de la monnaie dans ce pays, ainsi qu en Europe de l Est et en Europe Centrale? Dans les pays d Europe Centrale, on assista entre 1920 et 1924 à un écroulement monétaire. La baisse des prix était forte, -40% d avril 1920 à avril Les Russes quant à eux essayèrent d utiliser la monnaie pour rétablir leur économie. En 1922, c est une nouvelle monnaie, le tchernovetz, égal à cent roubles, qui fût créée. Il était gagé à la fois sur l or, les devises étrangères et les effets. Mais cela fît long feu : en 1924, le rouble se trouva restauré, changé contre l ancien à un contre cinquante mille. Interdiction d exporter l or. La Banque d Etat de l URSS (datant de 1921) devînt alors Banque d Etat : elle n aura par la suite jamais de puissance internationale. La monnaie ne peut exister en dehors du marché et des échanges internationaux En 1924, un emprunt forcé pour l agriculture a eu lieu en URSS, pour corriger les dégâts, qui étaient grands. Le premier bénéfice n eût lieu qu en , où le budget était en principe équilibré. Sept ou huit ans après la fin de la guerre, quelques pays, dont la France, s étaient en effet redressés, apparemment. Mais cette situation ne fût pas durable, puisqu elle s est faite sur le dos de l Allemagne. En 1927, c était au tour de l industrie, en URSS, de bénéficier d un emprunt forcé. Les banques de crédit autonome furent placées sous contrôle de la banque d Etat, et des livrets d épargne furent créés. A vrai dire, la monnaie russe n était toujours pas reconnue à l extérieur ainsi, lorsque des essais de normalisation de la situation de l URSS furent tentés en 1927, la monnaie d échange proposée n était rien de moins que le pétrole du Caucase. Il faut dire que l ex Russie n avait pas remboursé ses emprunts. Mais que vaut-il pire : être en dehors du marché international, ou être victime d une véritable guerre économique à propos des réparations, débouchant sur l hyper inflation, comme en Allemagne? L Italie a devancé ces nuages au prix d une attitude autoritaire, mais la parade était insuffisante pour ne pas déboucher sur de l insatisfaction. En apparence, on évita premièrement la lutte des classes. Dans un premier temps, on supprimait aussi une grande partie de la monnaie, non seulement à l extérieur, comme en Russie ce qui aurait eu pour effet de supprimer la valeur de la monnaie, par la suppression des incitations mais aussi à l intérieur, pour couper court à toute polémique : en effet, ce fût la suppression des sociétés par actions, des banques, des bourses, rien de moins! Mais il s avéra aussi être plus facile de revenir à la raison, en Italie, qu il n aurait été possible à la Russie de retrouver le marché après 1420 L URSS sera de fait une puissance sans monnaie. Du moins en se plaçant dans le cadre de notre système. La question serait à reposer après Mais, à ce moment là, c est la question éventuelle de l intégration du système russe à l Union Européenne, ou tout autre scénario tel qu un jeu découlant d une puissance retrouvée en matière d intermédiation stratégique dans les affaires du monde, qui serait plutôt à considérer en priorité. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 749

186 lui avoir claqué la porte d une façon si fracassante! En effet, l Italie opéra bel et bien, peu après, une restauration financière, en rendant l économie aux principes du libéralisme. Le monopole d émission monétaire fût alors confié à la Banque d Italie. Et, ainsi, le pays retrouva la stabilité de sa monnaie, en Les fascistes italiens ont géré la monnaie et ce qu elle implique avec précaution, tant sur le fond sur l intérêt de la conserver, que sur la forme pendant les années où ils ont choisi par prudence de la conserver. Ce pays savait bien que cela impliquait pas mal de choses par rapport à l intégration internationale, qui était, à cette époque, plus conflictuelle que ce que l on puisse imaginer. L étalon de change or : Les pays reconnurent officiellement en 1924 que l on n était plus dans le système de l étalon or, ce qui supposait implicitement que le système basé sur la monnaie anglaise était mort. On était au contraire dans le système de l étalon change-or (gold exchange standard). En 1924, et jusqu en 1928, cela permît de créer des monnaies nouvelles en Europe, d une part. Mais cela consista aussi, d autre part, à se débattre avec les reliques de l ancien système. D une part, c était donc, paradoxalement, sa démocratisation. En effet, suivant cette nouvelle architecture, d autres pays que l Angleterre, c est-à-dire nommément la France et les Etats-Unis, furent autorisés à disposer d importants stocks d or. On voit ce que la possession de monnaies valables internationalement, continuait d avoir à faire avec la guerre : la France et les Etats-Unis étaient en effet deux parmi les principaux vainqueurs de la dernière. En 1927, la conférence de Genève alla jusqu à préconiser une répartition encore plus large des stocks d or. D ailleurs, la Grande Bretagne ne resta pas sans réagir : en 1925, elle retourna à l étalon or avec une dépréciation de la livre de 27%. On n en avait donc pas totalement fini avec l ancien système. Mais celui-ci n était plus opératoire, il se trouvait essoufflé, il n avait plus la vertu de pouvoir relancer l économie monde, ni même l économie Européenne qui, du fait de l industrialisation et de la complexification des investissements, n exprimait plus la même belle homogénéité des intentions qu autrefois. En 1925, la dévaluation de la Livre fût ressentie comme une mesure déflationniste pour l économie monde, d autant plus qu elle s accompagnait de mesures protectionnistes britanniques, dès 1921, bien nouvelles dans ce pays! En contrepartie, purent alors s exprimer des nationalismes monétaires nouveaux : de 1926 à 1928, on observa la stabilisation de la monnaie en Belgique et en France. Faute de pouvoir assumer la suite du système, face au rival allemand, au refus russe et aux fuites des autres, la Grande Bretagne choisît de faire elle aussi marche arrière, et scia nommément la branche sur laquelle elle était assise. Le système ne pouvait plus être Européen. C était un anti système. La défense britannique ne pouvait valoir qu à court terme, mais en aucun cas à long terme. Les moyens utilisés prouvèrent tous un repli et une perte de La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 750

187 rayonnement : ralentissement du crédit, restriction de la circulation fiduciaire, interdiction de l exportation d or, diminution des dépenses budgétaires, dévaluations de la Livre de façon à se protéger contre les importations. Du fait du ralentissement du crédit, l argent se déprécia dès 1920 dans toute l Europe. On déduit donc que l Angleterre était rivée au passé idéalisé : elle cherchait à ce que la Livre Sterling redevienne ce qu elle était en 1914, mais c était impossible! Dans son malheur, l Angleterre avait cependant encore une certaine prééminence sur les pays qui la suivaient, c est pourquoi on pouvait défendre les reliques de son système. En effet, l augmentation des prix dans la plupart des pays Européens, jusqu en 1924/1926, était plus importante encore dans les pays où la dépréciation monétaire avait été la plus forte (Allemagne, Italie), et où le décrochage radical avait franchi le seuil du raisonnable : c est-à-dire dans les pays qui suivaient l Angleterre, plutôt que dans le noyau. L Angleterre avait connu sa période de chute des prix sur une période plus courte : En un sens, la sortie du Gold Standard peut être aussi considérée comme une réponse politique aux «non» allemand, italien voire russe. Mais l inflation la baisse des prix or depuis 1920 a été le détonateur qui a tout fait exploser, politiques nationales et système monétaire international inclus. L irruption des nationalismes monétaires : Dès lors que le dollar a gagné le premier rang des monnaies internationales, dans le contexte de la crise de la Livre Sterling des années vingt, les nationalismes monétaires ne pouvaient que s enflammer. Hormis ceux qui refusèrent la monnaie (Italie, Russie), l Allemagne dont la monnaie était crucifiée, les pays misèrent tous sur leur propre monnaie. Cependant, en 1926, effondrement du franc : la France accusait le coup de la guerre, notamment à cause de la question des réparations non réglées. Mais, en 1928, le franc Poincaré redressa la situation. Cependant, tous les pays ne tombèrent pas dans ce travers. Le Benelux constitua une rare oasis Européenne. En 1921, une union belgo-luxembourgeoise était d ailleurs créée : union douanière qui devait déboucher sur une union monétaire. Venons-en maintenant au deuxième cœur de sujet après le délitement du Gold Standard : la question des réparations allemandes. Après l effacement du système monétaire international, avec une phase d anarchie succédant à une phase d ordre, les raisons d un délitement : la guerre et ses conséquences non résolues. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 751

188 L évolution des réparations dues par l Allemagne. L impossibilité de la situation Allemande : En 1922, avec trois ans de retard sur l essai prémonitoire de KEYNES, et parce que l Allemagne n avait pas, effectivement, commencé de payer, on commença à discuter entre Etats de la question des dettes et des réparations. Ce fût la Conférence de Gênes, qui rassemblait vingt-neuf Etats. Le sujet fût mis sur la table, mais on ne déboucha sur rien. Une deuxième conférence, celle de Cannes, la même année, fût plus concrète. Elle aboutît à dresser un procès de carence du paiement des réparations par l Allemagne. Au nom de quoi les alliés exigèrent de l Allemagne la réorganisation de ses finances. Les Français étaient les plus raides. Les Anglais, croyant que leur système pouvait encore les soutenir, même si ils étaient devenus depuis quelques temps plus conservateurs, furent plus souples que les Français, car ils avaient investi des capitaux dans la reconstruction : ils tentèrent de négocier un aménagement de la dette. L effondrement du mark en 1923, bien exposé par AGLIETTA et ORLEAN dans «La violence de la monnaie», bien résumé par l image choc suivant laquelle il valait mieux en Allemagne pour se déplacer prendre le taxi que le métro, car «le taxi, on le paie après, et le métro, avant que de payer, - et entre temps -, la monnaie s est dépréciée», était parlant : l Allemagne était visiblement étranglée, monétairement! Elle ne pouvait pas du tout payer, car elle n avait plus de structure monétaire qui vaille. Dans ce cas, le manque de confiance externe créa aussi, bien sûr, une absence de confiance interne. Elle en vînt à émettre, en désespoir de cause, fin 1923, une monnaie de transition, le rentenmark, gagé sur la richesse foncière et industrielle de l Allemagne. Cela redressa un peu les affaires du bateau Allemand. D autres plans se succédèrent alors. On intégra désormais hormis la France, attachée à l Allemagne par une solidarité plus physique et plus intransigeante l impossibilité Allemande de payer pour les réparations telles qu elles étaient fixées dès le départ. Le plan Dawes de 1924 prévoyait la réduction des versements allemands pendant quatre ans. De plus, les Américains s invitèrent : présidant la réunion, ils concédèrent aussi un prêt conséquent à l Allemagne. Mais l Allemagne perdît au même moment une grande partie de sa souveraineté monétaire, après la faillite de 1923, reconnue internationalement en Ainsi, la Reichsbank se retrouva contrôlée ; une banque des obligations industrielles fût créée, elle devait être gérée par les allemands, les alliés et les neutres. Trente milliards de marks-or de capitaux devaient alors pouvoir se diriger vers l Allemagne dans les années suivantes, dont quatre milliards de marks en 1924, trois milliards venant des seuls Etats-Unis. C était comme si on avait passé un vaste coup d éponge sur les dettes allemandes. Les Américains plus que les Européens ont passé l éponge. La situation pût se redresser, mais elle n était pas saine, car l Allemagne ne pouvait pas non plus devenir le centre du système monétaire mondial : tout juste lui faisait-on crédit dans une atmosphère lourde de suspicions. Et elle ne répondait pas à toutes les attentes, car les dépenses publiques étaient La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 752

189 trop importantes en Allemagne, trop supérieures aux ressources Les Européens ne pouvaient être d accord avec cela. Les Français devaient négocier avec les Anglais la non diminution brutale de la valeur du franc, en fonction du non paiement des réparations allemandes. Sauve qui peut! Au bout de trois années, les alliés réagirent en 1927 : le comité des transferts du plan Dawes ne pouvait plus suivre. C est pourquoi un nouveau plan, le plan Young entre l Allemagne, les Etats-Unis et les autres pays européens, fût signé à La Haye en Il réduisît encore le montant des réparations dues par l Allemagne, et mit un étalement des paiements en prévisions. La Banque des Règlements Internationaux fût fondée pour gérer les réparations Allemandes, dont le montant global a été diminué de 17% par rapport au plan Dawes, porté à quarante milliards de marks or. II. Les années 1930 : l option de la guerre en l absence de système monétaire international accepté : L inflation réelle, accentuée par la dévalorisation monétaire : En passant de l étalon or à l étalon de change or, les pays monétarisés donnaient une prime à l inflation, qui pouvait gonfler tant qu on avait le change pour se le permettre. Du même coup, le pays armé de la devise-clef, la Grande-Bretagne, n avait plus tellement intérêt à relancer le crédit, mais savait aussi que l option inverse, la guerre, serait inévitable dès lors que l on ne permettait pas au dernier pays vaincu en date, l Allemagne, de se renflouer ou du moins d échapper au tonneau des Danaïdes que représentait le problème des réparations. En effet, l inflation était renforcée par les dévalorisations monétaires : entre 1928 et 1933, la baisse des prix fût telle que 1933 retrouva le niveau des prix de 1914 en données réelles, et même le niveau de prix de 1896 si l on considère le niveau des prix exprimé en or Quoique cet avis ait forcément sa part de subjectivité Cela pose la question, jamais résolue de façon magistrale depuis, de savoir si, in fine, les situations d inflation et de déflation ne peuvent pas être confondues, selon que l on parte, dans le raisonnement, de la structure ou du fonctionnement. Ce sera une des missions fondamentales, un jour, d une théorie monétaire des cycles longs, que d y répondre de façon précise. Notre première réponse pratique consiste à dire qu il peut y avoir effectivement une confusion entre les deux. Ensuite, nous n apporterons pas une réponse définitive dans cette thèse. Car ce problème semble être réglé désormais, définitivement, pour la période de tous les dangers. Cf. notre note 1194 du Tome I. Il faudra y repenser le plus sérieusement possible avant que d en arriver à la «fenêtre» La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 753

190 Les guerres monétaires, préludes à la guerre tout court, commencent par la formation des blocs monétaires : Les années trente virent en effet la formation des blocs monétaires. L Angleterre s effondra. L Europe centrale chercha à se réorganiser. La conférence de Stresa, en 1932, se fixa l objectif de réorganisation de l économie, qui ne pouvait être atteint face à la réalité du contrôle des changes. L Italie se replia sur elle-même, et elle chercha à rejoindre l Allemagne, dont la préoccupation ne s accordait pas à la stabilité monétaire dans sa possible ambiguïté. Mais elle était inféodée à la préparation de la guerre dans sa brutalité. On aurait dit que tout pouvoir monétaire était mort sur le continent. Entre la préoccupation des pays fascistes qui retombaient dans la logique de guerre, et la Russie qui fonctionnait sans monnaie, les pays européens restant n avaient objectivement plus la force de supporter un système commercial international dont déjà, les effets externes positifs retombaient sur l Amérique et non plus sur l Europe. Sur le vieux continent, en l absence d un chef de file monétaire, c était la débandade. Premier bloc monétaire : Grande-Bretagne et France dans un tandem difficile, alliés aux Etats-Unis : La Grande-Bretagne, inquiète d une possible concurrence Américaine, et n arrivant pas bien à convaincre de ses points de vue sur les réparations Allemandes, ne trouvait plus comme allié monétaire, prise en porte-à-faux qu elle était entre l Allemagne et les Etats-Unis, que la France et les Etats-Unis C est ainsi qu en 1931, la Grande-Bretagne, contrainte de dévaluer alors que la Livre se trouvait complètement déstabilisée par la crise, tenta encore et toujours d utiliser des effets de levier monétaires et financiers, à cette époque dans la crise comme auparavant dans l expansion. En clair, elle essaya de proposer une forme de change interne à sa structure monétaire. Pour ce faire, elle réduisit cette fois ses réserves monétaires nationales, en même temps qu elle dévaluait. Mais cela ne suffît pas encore : il fallait aussi garder le mécanisme du crédit international, garant d une vision et d une confiance communes dans un ordre commercial, financier et à la limite civil, international. Elle accepta donc une avance des Etats-Unis. Mieux encore, elle dût accepter dans le même temps une avance de la France! Tout semblait sourire à la France, qui pouvait éventuellement s en attribuer le mérite, alors qu elle aurait été pourtant bien incapable, à l époque, de proposer un système alternatif : l économie française, en effet, pût accueillir de nombreux capitaux extérieurs, en 1931, 1932, 1933, Etats-Unis qui étaient peut-être de faux alliés. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 754

191 Cette économie récupérait quelques dépouilles du vieux système monétaire britannique : en effet l encaisse or s accrût dans le même temps en France! En même temps, ce bloc Grande-Bretagne / Etats-Unis / France était «majoritaire» légalement, mais la voie qu il montrait était menacée par l iceberg du refus et des destructions qu allait connaître l Europe quelques années après. Le repli du système monétarisé ouvrît la voie à un autre système, celui, préhistorique mais triomphant, de la guerre. En 1931, on abandonnait l étalon or, reconnaissant implicitement son échec, on créa un fonds d égalisation des changes rendu en partie impuissant du fait que le système se trouvait ainsi abandonné par une sorte de volonté commune. De fait, de nombreuses monnaies dans le monde ont accompagné la Livre Sterling dans sa dévaluation. Une Europe qui ne pouvait unir dans un noyau élargi, à la fois la Grande-Bretagne, l Allemagne et la France, puis dans une périphérie immédiate qui était en fait le véritable centre 1424, ici Benelux, Italie, Espagne, enfin dans une périphérie proche également tous les autres pays d Europe, ne méritait pas d exister monétairement. L accord France / Angleterre a été en tous points un accord a minima, puisque en fait, en , c était déjà une «guerre monétaire», à l intérieur du bloc, qui avait opposé Londres et Paris. Les mésententes entre les trois pays qui avaient dû être les fondateurs, l Angleterre, la France, l Allemagne, eurent de multiples retentissements Les tentatives de restauration monétaire des années 1920 avaient fait long feu. C était une dernière passe d armes pour montrer l impuissance nouvelle de la Grande-Bretagne, la chute du crédit monétaire international vis-à-vis de ce pays. Nous attachons ce fait structurel aux fortes conséquences qui se diffusèrent comme un écho et avec de forts effets leviers, jusqu à pousser à la destruction complète du système, à trois principaux facteurs. Pour commencer, le premier facteur serait une complexification du système monétaire international, menant à un climat de spéculation nouveau : le système était victime de son succès. Et, face à cela, les Etats étaient impuissants à intervenir, parce qu ils n avaient pas pris la mesure du phénomène et que donc celui-ci les désorientait et les livrait à la stupeur, plutôt qu il ne les invitait à se coordonner davantage et autour de quelle monnaie La Livre ayant prouvé qu elle a failli? -. Cela a mené bien sûr au repli sur soi monétaire, donc à un système éclaté, donc vulnérable Le «je comme un autre», aussi dans les relations commerciales et monétaires Compte tenu de l Union Commerciale entre pays du Benelux, les «grands pays» auraient dû tout tenter pour pouvoir suivre. On sait depuis que les «petits pays» sont souvent plus «vertueux», monétairement, que les «grands pays» Force est de le constater! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 755

192 Deuxièmement, l autre responsable est un système nouveau, qui se préparait à se lancer : le modèle Américain qui se jouait bien malgré lui des divisions Européennes. A ce propos, il y avait un besoin de démocratisation de la finance et de la monnaie, face auquel les pays d Europe étaient démunis. Le système de la Livre Sterling était un système «vertical» : la Grande-Bretagne avait une avance structurelle de développement dans le temps, d où découlait une avance dans le fonctionnement de la gestion du temps la capacité de donner du change dans la gestion du temps tout en donnant de la valeur à celui-ci - : elle vendait du temps aux autres nations, à condition que celles-ci acceptent de suivre, ce qui eut de grandes conséquences démographiques «hard» pour elles. Ce manque de démocratie, cette «aristocratie», pouvait être acceptés tant qu il n y avait pas trop de spéculation. Mais, l économie étant appelée à se monétariser, la monnaie envahissant tout, ne pouvait plus concerner seulement les relations commerciales entre nations, elle devait toucher aussi les relations civiles à l intérieur d un pays relations entre générations, relations entre secteurs d activité - : pour que la monnaie soit ressentie comme suffisamment démocratique, il fallait alors, non plus une monnaie «verticale», où un seul pays a toujours une grande avance, mais une monnaie «horizontale», où «l avance» est plus rapidement partageable. Le dollar sera donc une monnaie «horizontale», calculant des rapports entre secteurs, liés à la standardisation et donc immédiatement reproductibles et utilisables dans tous les autres pays acceptant les standard industriels Américains. Enfin, le troisième facteur majeur, d après nous, est que le système de l étalon or et de l étalon Sterling a mené, bien malgré lui, à la guerre. Or, c est peut-être parce que créer les tensions à l extérieur pour faire changer, contraindre à d autres efforts -, en gardant le monopole de l information, par exemple sur des relations entre débiteurs et créanciers, c est jouer avec le feu. Or, cela a peut-être largement contribué à mener à la guerre de , puis, le problème n étant pas résolu en 1920, la régression a été encore plus grave L Allemagne a sur réagie en s opposant. Il était trop tard pour réformer le système de l intérieur Européen A cause de la complexification du système lui-même, il fallait qu une phase longue dépressive entière se passe, en vue du redressement toujours annoncé, toujours reporté. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 756

193 D. Second bloc monétaire, Allemagne et Autriche : En 1929, la SDN prêta à l Autriche vingt-cinq millions de Livres, pour l aider à améliorer sa situation financière. Mais la situation de l Autriche ne pouvait pas être très brillante, puisque celle de l Allemagne ne l était pas. La monnaie continuait d être torturée en Allemagne. La «monnaie pouvoir d achat» à l Allemande, n était pas acceptée, car on ne faisait pas une grande confiance à l Allemagne. Alors que la «monnaie force de vente», le modèle britannique, arrivait quant à lui au bout du rouleau. En 1932 l Allemagne créait différentes catégories de marks, pour éviter de devoir affronter une nouvelle dévaluation. La baisse des prix, qui atteignît son minimum entre 1933 et 1935, ne suffît pas à redresser la monnaie, car depuis lors, Hitler avait pris le pouvoir en 1933 en Allemagne, et l Europe toute entière savait qu elle se dirigeait vers la guerre. L arrêt de l entrée des capitaux Américains en Allemagne, puis leur rapatriement immédiat, suivirent aussitôt cette nouvelle. L Allemagne était pourtant innovatrice en matière monétaire, lorsqu elle créait de la quasi-monnaie pour compléter les différents marks. Le système de traites spéciales s élevait jusqu à seize milliards de reichsmarks, de 1933 à Ce n était pas une monnaie universelle, mais une quasi-monnaie qui reposait sur des activités bien spécifiques. Mais cela permettait aussi de renforcer le crédit : en effet, les liquidités que créait ce système, étaient reprises par les banques qui les transformaient en emprunts à long terme. La face cachée du système, c était la guerre. Hitler s appuya sur la reprise pour financer la guerre. Cette dernière fût «une guerre qui se finance ellemême», schéma en totale opposition avec la théorie de GOLDSTEIN, selon laquelle les guerres interviennent en fin de période d expansion. C est REIJNDERS qui soulève cette question La controverse ainsi ouverte est majeure : elle met forcément en cause les tenants et les aboutissants du système. Il semble que si on raisonne dans une théorie des ensembles, où ceux-ci sont les «grandes régions commercialement homogènes» de LEONTIEF, constituées et explicites, ou encore à constituer et donc implicites, on peut trouver une manière de commencer à démêler cet écheveau. Dans un tel cadre, le mécanisme des investissements et des anticipations vers la paix, c est-à-dire l avenir, ou dans la guerre, i.e. le passé pouvait en effet s expliquer par le choix de l interlocuteur vis-à-vis duquel on se positionnait. Cet interlocuteur était monétaire. On se positionnait contre le pouvoir grandissant du dollar. Hitler était contre, et il n a pas hésité à utiliser l emprunt pour financer la guerre. Sa monnaie ne pouvait donc pas être durable, elle était forcément en échec. Par ce biais, l Europe toute entière était inféodée à la guerre. En Allemagne, les traites de travail furent vite remplacées par des effets d armement (pour douze milliards), dès C était vraiment la «fuite en avant», ou plutôt en arrière, pour l Allemagne à cette époque là. Les dépenses de préparation à la guerre se trouvaient financées 1427 REIJNDERS, «Did World War II reset the «rhythm» of the Kondratieff Waves», NATO Advanced Research Workshop on KONDRATIEFF Waves, Warfare and World Security, Covilha, Portugal, February 14-18, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 757

194 principalement par l emprunt à court terme. On assista donc à la fermeture du circuit. La dominante était une impossibilité de dépasser le court terme, ainsi partis. Monnaie éclatée ou représentant un lien social acheté par la logique de guerre, à l intérieur à l extérieur la monnaie se trouvait niée, puisque l Allemagne choisît de développer surtout la compensation, sous forme d accords de clearing. Ces accords représentaient 80% des transactions extérieures de l Allemagne de 1935 à De fait, «la monnaie torturée» ne pouvait permettre de créer le pouvoir d achat pour l Allemagne, car une telle monnaie n a pas 1428 de débouché à long terme. Ainsi, c est le «don forcé» de plusieurs pays étrangers, qui permît de financer certaines importations faites par l Allemagne. Le système monétaire Allemand, se trouva ainsi «enfermé» : avec la fuite des capitaux Américains en 1933, «tout se passa comme si» - cette formulation chère à M. FRIEDMAN 1429 paraît très importante dans l analyse des phénomènes monétaires - le gouvernement Allemand avait refusé ces capitaux, de par son attitude. La monnaie, ainsi coupée de l extérieur qui est l un de ses deux débouchés naturels, a été par contrecoup coupée dans le temps comme elle l était dans l espace, car l un ne va pas sans l autre dans un système harmonieux, monétairement équilibré. Après trois nouvelles années, dès 1936, l Allemagne prenait des mesures drastiques en matière de monnaie, amplifiant par ce moyen «la torture de la monnaie» : c était la décision d interdiction d exporter des capitaux, d une part, et c était aussi le lien fait entre le contrôle des devises décidé et l objectif d autarcie entrevu. Enfin, la même année, la branche administrative des devises fût ouverte, au sein d une administration désormais divisée en six branches. Mais, à la fin des années trente, avec la baisse des réserves d or et de devises, la situation de l Allemagne était décidément bien malaisée! On peut remarquer que si le bloc monétaire d Europe de l Ouest n allait pas très bien, le bloc allemand n allait pas très bien non plus. L enfermement de l Allemagne dans le problème des réparations a enfermé la monnaie allemande, la seule ouverture vers l extérieur qui restait était la guerre. Examinons maintenant les cas de l Italie, et des pays d Europe Centrale N a pas, n avait pas. C était la folie! C est facile de le dire avec le recul du temps Le fameux «tout se passe comme si». La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 758

195 E. L isolement Italien : L Italie fasciste avait une conception bien à elle de la monnaie : une conception répressive, en théorie contraire au développement. Ce furent dans les années de fascisme un véritable refus du processus mondial de monétarisation, tel qu il était mené pourtant depuis soixante ans. Le style de refus italien particulier, complémentaire de celui de l Allemagne. Il allait à certains égards encore plus loin dans le refus de l institution monétaire. Là où l Allemagne avait réduit le territoire de la monnaie par des moyens indirects et par l autarcie et la préparation de la guerre : là, on s en prenait à la monnaie directement et de façon délibérée. On refusa tout ce qu elle était sensée représenter. Ceci encore n est pas si sûr : on renforce ses institutions alors qu on réduit sa circulation. A l intérieur : ce fût alors la manipulation du taux d intérêt et la réduction de la circulation monétaire. L histoire de l Italie est particulière : nous avons signalé déjà ses avancées brusques et ses replis tout aussi imprévisibles dans le cas du cours forcé des billets, contrairement à la France où la monnaie s est imposée progressivement : largement en dehors des préoccupations du peuple de 1800 à 1873, elle y est devenue une valeur refuge entre 1873 et 1945, particulièrement d ailleurs dans les années 1920 partout hébétées, et elle l est toujours restée. Il fallait ce régime pour que la Banque d Italie soit transformée en Banque d Etat. On instaura aussi un ferme contrôle des banques et du crédit. Des mesures de saine gestion voisinèrent avec des mouvements liés à la panique, le tout dans un contexte indéniablement répressif. A l extérieur, c était la sortie du bloc d or et la dévaluation. Or, les dévaluations en chaîne de l Europe dans les années trente ont menées vers le gouffre de la guerre dans un mécanisme psychologique aisé à comprendre : le refus d envisager le long terme, alors que l on se tient tout près du gouffre. Mais la sortie du bloc d or peut être aussi interprétée comme le refus d un système qui a lui aussi sa part de responsabilité dans des conflits dus aux changements non maîtrisés glissant malheureusement vers la guerre. Le cas de l Italie est riche d enseignements. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 759

196 F. L Europe du Centre confrontée au contrôle des devises, et sa relation au bloc austro-allemand : Ce «bloc» en est un malgré lui, car même dans des pays presque essentiellement agricoles, il faut bien désormais se positionner par rapport à la monnaie. Ce bloc est celui, essentiellement, du contrôle des changes. Ce fut le choix des pays de l Est, dès la crise de 1931 qui a provoqué une véritable panique. Ces pays ne s en sortaient absolument pas avec la monnaie, pris en porte-à-faux qu ils étaient, entre une Autriche, épicentre de la crise et sa première vitrine, et plus en arrière le problème plus global de la monnaie internationale complètement remise en cause. Le système utilisé alors à l Est peut sembler avoir résumé ce choix : toutes les devises qui provenaient de l exportation devaient être déclarées. C était un organisme central de contrôle qui les récupérait, pour établir lui-même l ajustement en devises, avec les importateurs pour leurs achats de marchandises. Là encore, la monnaie comme instrument de la confiance sur un marché, était torturée! Des cours multiples étaient en effet employés. En 1931, la Hongrie, la Yougoslavie, et la Bulgarie, accompagnèrent l Allemagne, l Autriche et la Grèce dans leur contrôle des changes, il y avait bien influence d un bloc par rapport à l autre. Le bloc oriental était largement dépendant du bloc germanophone, alors que l Ouest de l Europe avait nettement perdu de son influence sur ce territoire. En 1932, ce furent à leur tour les pays nordiques, Danemark, Estonie, Lituanie, qui accompagnèrent le bloc germanophone. Puis, en 1933, ce fut la Roumanie avec le Japon. Et en , la Pologne avec l Italie. La crise monétaire mondiale inaugurée en Europe en juillet 1931, qui fût aussi une crise de l éclatement des différentes Europe monétaires, dont ont souffert, économiquement, les pays les plus pauvres (pays d Europe centrale et de l Est), fût-elle une conséquence des excès de crédit nés de la guerre? Nous pensons que cela vient sans doute de plus loin que cela. La guerre n aurait été elle-même qu une conséquence. Un monde qui se développe produit au départ des inégalités : voilà la première source des raidissements et des refus. C est le fameux phénomène de la «courbe en cloche des inégalités», de KUZNETS. Mais quel rapport avec les dévaluations en chaîne? Les Etats-Unis auraient-ils adopté une attitude opportuniste? La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 760

197 G. Le rôle de la crise de 1931 et le mécanisme des dévaluations, notamment dans les relations entre blocs monétaires : La crise de 1931 a été un carrefour où il fallait rendre des comptes. Il aurait fallu rendre des comptes d un point de vue monétaire. Comme cela n apparaissait pas comme possible, il a fallu en rendre d un point de vue politique Tout d abord, les comptes monétaires n étaient pas faciles à rendre. En effet, la Grande Bretagne n était pas très prête à reconnaître que le système de l étalon or était définitivement mort, et que l on aurait besoin d une nouvelle devise internationale. L érection de blocs monétaires était la première réponse monétaire à cette situation de «chien crevé au fil de l eau». Cela signait définitivement la division de l Europe face aux Etats- Unis. La fin des réparations allemandes exigibles, en 1931, était un cadeau qui arrivait tard car, si on ne pouvait recomposer le système monétaire international dans la paix, il apparaissait clair qu il faudrait le recomposer à travers la guerre. La dévaluation Américaine de 1934 peut-être analysée à plusieurs niveaux. D une part, elle incitait les pays dotés d une monnaie ayant quelque consistance c est-à-dire essentiellement les pays européens à utiliser eux aussi l arme de la dévaluation. Mais eux couraient un autre risque en agissant ainsi, car cela était de nature à accroître encore leurs divisions, ce dont ils n avaient pas besoin. D autre part, compte tenu de la remise des dettes allemandes ce qui correspondait à une remise en cause des arrangements guerre / paix précédemment établis, depuis , le système devait assumer, en temps de paix, de nouveaux coûts. Les Etats-Unis, qui se préparaient déjà depuis 1917 selon MUNDELL, le dollar était la nouvelle monnaie dominante, déjà dès 1915 à dominer le système monétaire mondial, un système qui par essence se finance dans la durée en s appuyant sur la structure dualiste de l économie, avaient un certain intérêt à dévaluer pour diminuer leur part de charge structurelle, qui était déjà grande. Ils pouvaient avoir à cela peu de scrupules, car ils pensaient qu ils ne seraient pas les premiers à souffrir d une guerre en Europe. Malgré l inflation induite, la Première Guerre Mondiale leur avait permis de connaître une grande période de croissance. Il y avait eu beaucoup de crédit en Europe, venu des Etats-Unis, depuis Cela avait été en partie permis par une sous-évaluation du coût de l or : -40% en 1931 par rapport à On aurait pu encore augmenter le crédit, mais il aurait fallu pour cela des perspectives stables à long terme, ce qui n était pas possible en Europe. Et il aurait fallu s entendre dans ce cas sur un prix plus raisonnable pour l or, ou bien sur un nouveau statut pour l or dans le système international, ce qui était bien prématuré. Donc, il y a eu plutôt restriction du crédit, avec l effacement des réparations, certes, mais bientôt suivie du rapatriement des capitaux, et le contrôle des changes à l Est. Le crédit n aurait pas été un problème 1430 «L ambiguïté constructive» de la monnaie ne pouvait dans ce cas pas être en cause! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 761

198 technique en soi. C était un problème politique, du fait de l absence de perspectives suffisamment stables. Les Etats-Unis ont donc certainement eu une attitude opportuniste, techniquement parlant. Mais cela n entache en rien leur bienveillance, politiquement parlant. La balle était dans le camp des Européens, et ils se sont précipités dans l abîme. Les Etats-Unis ont certes accompagné, en dévaluant, un mouvement d ensemble. Mais ils ne pouvaient se substituer au conflit et à l incompréhension profond(e)s entre Britanniques et Allemands. Dès Septembre 1931, la Grande Bretagne se montra opportuniste elle aussi, en dévaluant. Tellement opportuniste qu elle n avait pu prétendre à une grande crédibilité pour soutenir le système monétaire international. La déflation entraînée par ces dévaluations Américaine et surtout anglaise, portait sans doute une plus grande part de responsabilité dans la crise, que les excès de crédit qui étaient un bien petit problème face à la question des réparations. L effet de cette dévaluation fût contagieux : le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande, dévaluèrent aussi à partir de Mais aussi la Finlande. Et encore le Portugal. La France et l Italie attendirent jusqu en 1936 pour dévaluer, mais leur dévaluation fût importante. Avec à la fois la Grande Bretagne et l Autriche à dévaluer dès le début de la crise, le ton était aux dévaluations compétitives. Pour NURKSE (1944), il faut parler de «règne du chacun pour soi». L Allemagne, porte-drapeau du refus de la mondialisation libérale, a été jusqu à se débarrasser de ses dernières réserves d or, pour jouer contre sa propre monnaie mais aussi financer ses dépenses d armement. Si l on regarde la dépréciation que les pays ont subi, en 1938, par rapport à 1930 et telle qu exprimée par rapport à l or : France -53%, Royaume Uni -39%, Suisse -29%, Belgique -28%, Pays Bas -18%, Yougoslavie -23%, Roumanie -28%, Tchécoslovaquie -30%, Lettonie -39%... et le dollar Américain -41%... c était une fuite en arrière pour rembourser les crédits post-1918, rendus insoutenables par le délitement du système et par la prégnance des divisions, plutôt que pour toutes autres raisons. Face aux incertitudes, on préférait contribuer, le moment venu, à faire perdre les autres (les empêcher de vendre, en dévaluant), et être sûr de perdre aussi soi-même, plutôt que de suivre la voie d un leader devenu non reconnaissable. De plus, la peur du chômage a aussi joué un rôle déterminant A noter, pour la déroute du système d étalon or, que les pays qui constituaient dans les années trente «le bloc or», étaient principalement ceux issus de l ancienne Union Latine, ce qui peut indiquer l ampleur du malentendu : France et Italie, avec la Belgique, le Luxembourg, les Pays- Bas et la Pologne Reconnaissons ici aussi que la France a bien accompagné la chute du système en dévaluant de 53% par rapport à l or. Elle porta généralement, tout au long du vingtième siècle, de grandes responsabilités politiques dans la construction Européenne! D évidence Malheureusement, dans un tel contexte, les «contorsions» ne pouvaient suffire. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 762

199 Les pays poursuivaient de fait, uniquement des buts internes et à court terme essayer de répondre tant bien que mal au chômage -, ils étaient de fait totalement déconnectés de la problématique du système monétaire international, qui était, de 1873 à 1914, de financer le système de l économie monde à long terme. L échec du système d étalon change or semble nous indiquer qu une concurrence monétaire au cœur même du noyau de l économie monde est vouée à l échec. Il ne peut y avoir qu une seule devise clef dans le monde, car ses coûts d édification sont déjà suffisamment importants comme cela. Hier, la Livre Sterling, demain le dollar. L étalon change or a permis à trois pays, Etats-Unis, Grande Bretagne, France, d accroître leurs réserves d or, ce qui augmentait leur prestige, mais n était pas opérationnel internationalement. Cela servait surtout à protéger le système. Par ailleurs, la concurrence «cordiale» entre Français et Britanniques servait les aspirations à long terme des Américains L écheveau Européen global s est dévidé progressivement, au fur et à mesure que l on s acheminait vers la Deuxième Guerre Mondiale. Vu avec le recul du temps, le parallèle est saisissant. En 1938, les réserves d or du Portugal, de la Suède, de la Pologne, de la Lituanie et de l Estonie, diminuaient nettement. L Italie avait perdu ses réserves d or. L Allemagne les avait quant à elle sacrifiées. La Grande Bretagne a profité du refus par l Allemagne du Système Monétaire International pour la sanctionner durement. En effet, il fallait, fin 1938, vingt-sept marks pour obtenir une Livre, à Londres, alors que le cours officiel était seulement de douze. Au sein du bloc allemand, le sacrifice de la monnaie signait un refus d internaliser les relations entre secteurs internes à l économie nationale : agriculture et industrie. Il faut dire que l Allemagne n avait pratiquement pas d agriculture. C est pourquoi ses accords de clearing lui permettaient, en particulier, d obtenir des produits agricoles des pays de l Est contre ses propres produits industriels Tous ces pays ne s étaient pas encore majoritairement orientés à l époque vers la construction Européenne. En France, il n y avait presque qu Aristide BRIAND pour en parler. La dimension monétaire d une telle intégration alors imaginaire, il n y avait que des petits pays, monétairement vertueux, ceux du Benelux, pour y songer. Ils montrèrent par la suite la voie aux «grands pays». La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 763

200 H. Le rôle de la spéculation, et les réponses qui y furent apportées : Nous avons vu que les pays monétarisés devaient faire face à des phénomènes de spéculation nouveaux, depuis 1918, alors que jusque là l économie mondiale en était dépourvue. Avant 1914, les quelques placements à court terme qui pouvaient exister, provenaient des banques souhaitant profiter d un différentiel de taux d intérêt. Après 1918, l ensemble des agents économiques se retrouva concerné. C est surtout à partir des années trente, que ce dernier phénomène pouvait être observé. Faut-il en déduire que les agents économiques ayant quelque argent à placer, ne surent plus à quel saint se vouer, entre l Amérique et l Europe, dans le contexte d incertitudes systémiques alors prégnant? On peut se le demander. Cette spéculation, faute de réponses systémiques suffisantes à la Conférence de la dernière chance, en 1931, a accompagné la marche des peuples vers l abîme. Les spéculateurs ont désigné les monnaies suspectes de pouvoir se dévaloriser, par le moyen de phénomènes de fuite des capitaux. On sait quel sort a été accordé à l Allemagne. En été 1938, les capitaux affluaient soudainement en France, ce qui accrût les pressions sur la Livre et le belga, à la suite d un budget français bien équilibré. En réalité, jusqu ici, les Britanniques avaient fort bien réussi à se protéger des effets de cette spéculation, qui a surtout pesé contre l Italie, le bloc Allemand, le bloc des pays d Europe Centrale. Mais les pays ne sont pas restés sans réagir. On peut affirmer que la réorientation des politiques monétaires s est faite dans les pays, bien avant que de s effectuer au niveau consolidé, international ce sera le cas seulement lors de la Conférence de Bretton Woods, en Les pays ont fait tous évoluer leurs institutions pour répondre imparfaitement, car qui dit monnaie devrait dire confiance, et celle-ci était précisément absente entre les pays à cette époque - aux nouvelles réalités, en particulier la spéculation monétaire, mais aussi la trop grande complexité d un système d emblée international, qui était précisément une cause de la spéculation. Les pays se sont protégés contre tout cela, en attendant d y voir plus clair. La Grande Bretagne, qui avait toujours dirigé le système, a abandonné de facto sa gestion au niveau international, pour conserver les avantages que le système lui octroyait, pour son compte personnel, sans en faire profiter personne. Ce fût d abord l émergence, après la Banque Centrale, qui elle, était déjà bien établie à cette époque, des trésoreries nationales. L Etat leur accordait d emblée des compétences dans la gestion des finances, au détriment des seules banques d émission. La charge de la gestion des changes, se trouva désormais être partagée, entre le Trésor et l Institut d émission. Comme nous le disions, la Grande Bretagne s en tirait bien. Le Trésor Britannique était doté de la faculté quasi illimitée d émettre directement des bons du Trésor. Avec cet argent, il renflouait, en or, les caisses britanniques (NURKSE & BROWN, 1944). Le repli de la Grande-Bretagne sur ses propres intérêts s opéra par un rapprochement avisé des intérêts d abord monétaires anglais et Américains. Le fait de disposer tous deux d importantes réserves d or a La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 764

201 provoqué la confiance dans ce seul secteur du jeu, et donc la stabilité de la parité entre dollar et Livre. Selon RIST, le marché monétaire anglais, après 1918, était entouré d une véritable ceinture protectrice, comparable à la barrière de feu sensée entourer Brünehilde sur son bûcher. Les Néerlandais se sont inspirés de cette technique chez eux, à moindre échelle. Les Français se montrèrent moins ambitieux Leur Fonds de stabilisation, selon LAUFENBURGER (1940) un «voile» permettant de masquer les interventions de la Banque de France sur les changes, a eu pour but de maintenir stable la parité franc / or, pour justifier la promotion récente de la France au sein des relations internationales (l un des «trois» au sein du «système» de l étalon de change or), puis franc / Livre Sterling au sein d une entente nous l avons dit somme toute cordiale. Plus les fonds étaient en position de «vendeurs structurels», plus leur action était efficace. Cela a concerné en particulier la Grande Bretagne, les Pays Bas, la Suisse (POLEJINA, 1939), ce qui montre qu il y a eu quelques avantages à vouloir profiter des reliques du système. Donc, le système qui était bien mort, c était celui d emblée international, à l abri de toute spéculation et de toute arrière pensée. Le fait qu il y ait eu désormais deux joueurs systémiques, les Etats-Unis et la Grande Bretagne, et non pas la seule Grande Bretagne, y a certainement beaucoup contribué. Les pays, en déconnectant leur marché du crédit intérieur, du pseudo système monétaire international, conservaient quelques avantages de ce que l on peut attendre d un système monétaire efficace : des taux d intérêt réels relativement bas, et même très bas durant toute la période. L intervention n était plus orientée vers l extérieur, avec le maniement du taux d escompte. Elle était désormais interne. Le système monétaire international ne pouvait plus assurer tous les pays : il choisît alors de n en assurer que quelques-uns. L accord tripartite, entre la France, le Grande Bretagne et les Etats-Unis, qui garantissait entre ces pays la valeur-or au jour le jour des transactions en devises effectuées entre eux protection efficace contre des vélléités de spéculation entre eux -, a été vite étendu à trois «petits» pays : les Pays-Bas, la Belgique, la Suisse De fait, il y avait une certaine homogénéité à l intérieur du bloc monétaire de l Ouest c était «les reliques du système» -, alors qu ailleurs les blocs étaient divisés dans un moins disant dont la seule unité était le refus. A l Ouest, un accord tripartite, forcément provisoire puisque ne concernant que quelques pays, à l Est le contrôle des changes, également provisoire. Pour POLEJINA (1939), l étalon-or constituait une sorte de «droit naturel de la monnaie». A partir des années trente, on a eu un système plus conventionnel qui s est créé dans chaque pays, ou dans quelques-uns 1434 Peut-être puisqu ils avaient alors de moins gros intérêts dans le système Le système préparait déjà sa future alliance entre «petits pays» et «grands pays», et par là, la capacité à arrêter de «prendre des coups» en permanence. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 765

202 d entre eux, et qui sera étendu au niveau international à Bretton Woods en III. Les années 1940 : la monnaie pendant la guerre : La lutte entre dollar et Livre Sterling pour la prééminence mondiale : Avec la guerre, cette lutte se fît plus vive. Elle devînt ouverte. Il est évident que les Britanniques devaient faire face à un considérable affaiblissement : leur position, de créditrice, devînt rapidement débitrice. L Angleterre dût désinvestir à l extérieur. Pendant et après la guerre, elle dût liquider pour deux virgule deux milliards de Livres Sterling. Les Etats-Unis, au contraire purent rejouer, après 1917, leur rôle de prêteurs envers les alliés. Ils épongèrent les dettes des débiteurs, et accordèrent des prêts en échange. Ainsi, les dettes Anglaises passèrentelles de vingt cinq milliards de dollars à zéro virgule soixante-cinq, entre 1941 et Les Britanniques, là encore, n étaient pas totalement démunis, dans la mesure où ils pouvaient obtenir des prêts de la part de leurs alliés du Commonwealth. Ils se trouvaient quand même considérablement affaiblis. La vision anglaise, depuis la déflation de 1925, est toujours restée avant tout auto protectrice, alors que les Américains quant à eux avaient une vision à long terme, que la fin de la guerre leur permît d exprimer. Ainsi, on peut comparer les deux plans d organisation des paiements mondiaux, britannique et Américain. Le plan britannique voulait restaurer le marché mondial et le plein emploi, et bien sûr permettre le redressement anglais. Mais il ne prévoyait rien du point de vue monétaire. Alors que le plan Américain ne visait pas seulement la libération des échanges, mais aussi le rétablissement de la libre circulation des capitaux, et la stabilité monétaire. Après la guerre, les Américains posèrent leurs conditions. Le prêt des Américains aux Britanniques, en 1945, comportait de nombreuses exigences Bien sûr, après 1945, les Américains seront aussi les premiers à exporter des capitaux à long terme dans le monde. La devise clef Américaine sera plus «horizontale» et donc plus démocratique que l ancienne devise clef britannique : mais il faut dire que derrière ce qui est exporté, ne se tient plus un excédent d épargne, mais une part de la dette nationale. Le problème de la monnaie, de ce fait, et du fait de la théorie keynésienne, est devenu ouvertement politique. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 766

203 J) Situation monétaire de la fin de la période par rapport à la situation monétaire du début de la période : Au début de la période, la monétarisation était un projet en cours. Elle résultait d une vision naïve, à la fois, et libérale, des choses, et aussi d une pratique qui était en partie cynique, du fait d ailleurs de sa naïveté. Ceci fit passer le système, du coup, d une situation d éclatement de nature monétaire, entre Centre et Périphérie, à un éclatement plus ouvertement politique. Mais de ce fait, cela donna les moyens au système monétaire pour se recentrer à son niveau. A l Ouest où seul, en fin de période, le système monétaire avait survécu, on n assuma désormais plus seulement la dimension externe de la monnaie et de la monétarisation, avec son échange d or à l époque, ses ajustements du fonctionnement encore fort brouillons entre liquidité, inflation qui déboucha sur une déflation de la structure... Mais on assuma aussi la dimension interne, avec le développement des Trésoreries Nationales. Le débouché externe de la monnaie doit bien être distingué d une dimension politique, sauf à vouloir tout mélanger et à ne pas vouloir reconnaître «l ambiguïté constructive de la monnaie», qui porte en elle des évolutions bien plus profondes des sociétés, au travers des cycles longs. Le système assuré par une gestion courageuse de la position externe est un système commercial, mais aussi géopolitique, et, indirectement, civil aussi, à travers l évolution sociale humaine. La position interne est, en apparence seulement, plus facile à assurer. Le fait assuré est ici avant tout civil : la protection des différentes formes de propriété dans le cadre de la nation. Mais elle illustre l importance de la gestion monétaire dans les sociétés développées. Celleci ne saurait s appuyer sur une dimension purement externe qui souvent devient fort conflictuelle dans le cadre des relations internationales. Dimensions interne et externe de la gestion monétaire sont doublement complémentaires. Vis-à-vis des relations internationales, le rôle de la Banque Centrale porte davantage vers une gestion globale, celle de la «souveraineté monétaire», alors que dans la gestion de Trésorerie n existe pas un troisième terme mais plutôt un mécanisme de suite, et, si c est bien géré, non pas de fuite Mais, pourtant, le Trésor en assurant précisément certaines dimensions fiscales, a un fonctionnement technique plus précis, mais peut aussi avoir, indirectement, sur le long terme, un impact également systémique, global Mais ce dernier point est contradictoire, dans la période actuelle, du fait des excès de la défiscalisation, qui ont bien saisi cette faille du système et sont prêts à l utiliser contre lui Toutes les leçons de la constitution des Trésoreries Nationales dans les années Trente n ont peut-être pas encore été tirées. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 767

204 K) Memorandum sur la situation de l homo monetarius sur la période : L homo monetarius fût représentatif de la société et minoritaire, dans la période , en Europe. L expansion de la monnaie est venue buter sur la guerre, en 1870, mais surtout de 1914 à 1918, et de 1939 à Il s est alors produit une interpolation des relations entre l Europe et les Etats-Unis d Amérique, dont la guerre et la monnaie constituaient les deux principaux attributs. La guerre a rendu l Europe impuissante dans un premier temps, puis l a brisée dans un second. Impuissante à choisir entre la guerre et la paix, car frappée par la guerre qui se déroulait chez elle, dans sa propre chair, inféodée à la guerre, victime d une logique aveugle dans laquelle la réponse à la guerre fût seulement une seconde et nouvelle guerre. Impuissante par rapport à cela de 1918 à 1939, elle en sortît brisée par Au contraire, l Amérique sortît renforcée de la guerre de Attachée à gérer la paix et la prospérité sur son propre territoire, en restant chez elle, jusque là, elle utilise en effet l occasion de la première guerre mondiale pour intervenir dans les affaires du monde. A l issue de la seconde guerre mondiale, enfin, elle devînt la puissance hégémonique mondiale sans l ombre d une contestation. Du côté de l attribut monnaie, maintenant. La première guerre mondiale a signé le début de la déroute monétaire de l Allemagne, ce dernier pays connaissant une défaillance durable de sa monnaie nationale. A moindre mesure, la Grande Bretagne a conservé une monnaie lui permettant toutes sortes d avantages chez elle, mais plus celui de faire la pluie et le beau temps économique à l extérieur de chez elle, de permettre et d assurer les exportations britanniques de capitaux à long terme dans le monde entier Symétriquement, les Etats-Unis ont connu une expansion formidable lors de chacune des guerres mondiales (de 1940 à 1945, leur PIB augmenterait de 75%... à en croire GOLDSTEIN) Sur le plan individuel, microéconomique civil ou commercial, l homo monetarius Européen a conservé en gros ses caractéristiques de la période précédente, Il s agissait d un bourgeois. Par exemple, seuls pouvaient se payer une retraite les bourgeois qui avaient pu mettre suffisamment d argent de côté, si bien que les fins de vie étaient bien souvent difficiles pour la grande majorité de la population. Sur le plan collectif, macroéconomique, institutionnel, le problème fût que les institutions étaient de plus en plus mal acceptées. La période connût une véritable déchirure psychologique : pendant la première moitié, l existence d une devise clef «verticale» mena à un accroissement 1439 Après 1945, les pays européens auront même besoin d une aide monétaire Américaine énorme, pour se redresser De plus, après 1945, ils deviennent un très grand exportateur de capital à long terme dans le monde entier et notamment en Europe. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 768

205 des tensions qui conduisaient de facto à la guerre. Pendant la seconde moitié, la Livre Sterling a perdu la majeure partie de sa crédibilité pour chapeauter le système. La monnaie joua donc durant la période, son rôle d augmentation du revenu, mais au risque d une forte inégalité et d une réelle concurrence entre les nations. L insécurité guerrière compensa dès lors complètement, et submergea le phénomène d assurance du revenu. C était in fine une période ou l homo monetarius Européen était écartelé entre le passé retour à la guerre et le présent assurance du revenu sans pouvoir guère compter sur l avenir. De 1870 à 1914, les Britanniques investissaient sur l avenir d autres pays : ces derniers avaient cependant peu d autonomie, à l exception notable des Etats-Unis qui par le seul fait de leur dimension à l échelle d un continent, dominaient déjà virtuellement la Grande Bretagne ils n investirent donc pas eux-mêmes sur leur propre avenir hormis quelques colons -. De 1914 à 1945, puisqu on est retombé dans la guerre, la monnaie n a même plus eu droit à la parole, sauf à s appuyer sur la guerre, dans un dialogue tendu, dialectique au sens marxiste, entre attributs symétriques, de nature à briser un continent tout entier. L homo monetarius ne pût construire son revenu global. La conscience du temps et de la transmission était brisée par les «orages de métal» L homo monetarius fût donc victime de schizophrénie aggravée. Les transferts d information(s) qu il pouvait faire entre périodes de sa vie avaient des valeurs contradictoires, opposées, incompatibles : guerre contre monnaie, risque guerrier contre risque financier, ou destruction contre diversification n ayant absolument pas la même signification, l un de réduction à néant, et l autre d extension à l infini Le malaise que cela générait empêchait de créer quelque chose d à la fois cohérent et démocratique. Le cœur de la période porte donc, à partir d un noyau identitaire de l homo monetarius menacé et éclaté en , sur le choix entre deux maux : la guerre externe ou guerre entre nations, dans un contexte d anarchie des relations internationales, ou la guerre interne, guerre civile ou guerre entre classes, en vue de construire un ordre politique permettant de penser de façon massive et de mener le changement encore que dans le cas de la Russie, il ne s agissait pas d une guerre des classes proprement dite, mais d une guerre entre paysans, propriétaires sans propriété, capitalistes sans capital, d un côté, et de l autre côté entre travailleurs -. Combat inégal s il en était avec comme arbitre quelques intellectuels déjà préparés à s entretuer, pour récupérer le maximum de violence externe, afin de la convertir en violence interne : afin d espérer faire émerger un ordre qui avait été supposé venir de l intérieur la nature ayant, dans un autre cas, toujours le dessus -, grâce à l humain individuel et au social collectif. La guerre externe est une guerre géographique, naturelle, anarchique. La guerre interne est une guerre 1441 Titre d un livre du grand écrivain Allemand Ernst JÜNGER. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 769

206 historique, culturelle, rationalisatrice. La première est organisée autour de l espace, la seconde autour du temps. La monnaie dans ces conditions ne pouvait trouver de repos à cette époque, car la réconciliation dans une seule monnaie de la division verticale et de la dimension horizontale, de l espace et du temps, grâce au dollar, n a pas encore eu lieu qui peut éloigner l homo monetarius d une rumeur de terreur réciproque avec son environnement. Voilà donc la situation de l homo monetarius en La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 770

207 III. Troisième partie Une économie en cours de monétarisation. Monétarisation moyennement avancée en 1945, bien avancée en 2007 : 1945-années La mise en place d un nouveau système, avant les déficits Américains : Jusqu à 1953 et la fin de l Aide Marshall : Les projets d Union monétaire aux lendemains de la guerre, menés par les Américains puis repris timidement par les Européens, en collaboration ou de façon autonome : En 1947, on a la création de la ligue Européenne de coopération économique. Son premier objectif est de nature monétaire : réaliser une manière d union monétaire. Le général Américain Marshall en est un des inspirateurs. On peut dire alors que les projets monétaires représentaient au début une véritable «externalité» pour l économie, dans une Europe que son état de destruction rendait démunie. Mais on peut aussi souligner que les Américains, aujourd hui nos compétiteurs dans ce domaine, n ont pas toujours été adversaires d une Europe monétaire. Dans l esprit de Marshall, l aide monétaire, c est le moyen d échapper aux entraves nationalistes. L aide Marshall suivra. On voit que les Américains sont disposés à prêter en temps de paix, presque autant qu ils avaient pu le faire en temps de guerre, ceci avant même l aide Marshall. Le prêt bail de l époque avait représenté environ quarante milliards, entre 1945 et 1949 l aide et les crédits s élèvent aux deux tiers : vingt-sept milliards (plus cinq milliards en 1950), dont la moitié pour l Angleterre. L aide Marshall, en 1947, répond à un problème structurel de l économie Européenne : en effet, les prêts accordés jusque là se sont montrés insuffisants pour combler les déficits des pays Européens. Probablement, sans l aide Marshall, les pays européens n auraient pas pu se redresser. En Hollande par exemple, ce n est que grâce à cette aide que l on peut, en 1948/1949, importer les matières premières nécessaires. En 1948 est érigée l OCDE (Organisation Européenne de Coopération Economique). Son but est de gérer l aide du plan Marshall et de la La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 771

208 répartir. Mais, face au redressement rapide des seuls pays du Benelux, habitués depuis plus longtemps aux mécanismes d intégration économique et utilisant de façon plus efficace l aide, les Etats-Unis doivent se décider à affecter l aide de façon individuelle pays par pays, et non plus de façon collective. De là vient la mise en place réelle de procédures d organisation «monétaire» en Europe, par une réaction collective des Européens pour ne pas disperser l acquis récent. En 1947, 1948, 1950, les pays Européens passent des accords de paiements et de compensation entre eux. L embryon de politique monétaire commune en Europe continue, sous les auspices Américaines, qui ont prévu cet aspect, ce qui tranche avec la tradition Européenne à l exception de la Grande Bretagne et de l Allemagne En 1949, le Traité de l Atlantique Nord comprend explicitement un comité de défense financier : il doit coordonner l aspect financier des investissements de chaque pays pris un par un, pour les questions liées à la défense. L Union Européenne des Paiements va plus loin et regarde l ensemble de l activité économique : c est un proto système monétaire Européen 1443, c est-à-dire un système de compensation multilatérale où les pays sont débiteurs ou créanciers de l Union. Il fallait ce proto système pour permettre la libéralisation des échanges en Europe. A noter qu il s agit là d une des premières initiatives notables des Européens, qui commencent alors à concevoir leur propre système monétaire, allant au-delà des replis nationaux. La gestion de l acquis monétaire national dans les pays européens de l Ouest, la sévère friction de la monnaie à l Est, et autres mesures conservatoires à l exception de la révolution monétaire allemande de 1949 : Mais les pays Européens s attachent aussi à ne pas perdre l acquis monétaire qui datait même de l avant guerre, comme nous avons vu qu il y avait eu des efforts de rationalisation de la gouvernance monétaire dans chacun des pays Européens, à cette époque. Il s agit aussi bien d exclure la hausse des prix que la destruction de la monnaie. L Allemagne bloque les salaires au niveau de 1945, pendant trois ans, elle diminue la masse monétaire de trois cent à cent soixante treize milliards de marks, début On observera que de telles mesures n offrent encore, à ce stade, que guère de perspectives à long terme. Elles ont pour but, dans l immédiat, de compléter la diminution des importations afin de réduire le déficit de la balance des paiements. Mais en 1948, c est la réforme monétaire allemande : qui crée le Deutsche Mark. La déflation de 1948 prépare les futures revalorisations successives du Deutsche Mark. Cette date a ceci d historique que la création du DM a précédé d une année la 1442 Quant à la France, on ne peut confondre gestion de bon père de famille, et vision stratégique pour la monnaie, du moins une vision clairement affichée et non restreinte à quelques spécialistes Nous le qualifions de «proto», car il raisonne autant en «moins» qu en «plus», et agit «autour» de la chose, avant qu elle soit vraiment mise en place. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 772

209 définition des frontières de la République Fédérale d Allemagne Dans beaucoup de pays d Europe, on choisit de préserver l existant : en Belgique, au Danemark, en Norvège, aux Pays-Bas, en Tchécoslovaquie, on conserve la monnaie existante. Le choix de la France est de tenter de résister sans prendre de mesures draconiennes : manifestement, la France ne veut pas être le centre d un mouvement, lequel centre a sans conteste été l Allemagne, ce qui plaçait la question de l Europe et d une construction désormais possible 1445 sous les feux de l actualité, du moins pour les conseillers des princes, pour la première fois, et ce qui allait permettre d augurer l épopée du Deutsche Mark qui a duré près de cinquante ans. Il est important de souligner à quel point la monnaie a dès lors dans l esprit des allemands constitué un symbole d unité nationale. Le cas de la France est donc particulier. Elle devra attendre l appel d air offert par le «miracle» du décollage du voisin allemand, en 1953, comme conséquence de la fin de la guerre de Corée, pour sortir des troubles monétaires intestins français. Jugez plutôt : au début, la Banque de France procède à des prêts sans intérêt pour maintenir l économie à flot. Mais cela crée une forte inflation (prix multipliés par six virgule cinq entre fin 1944 et fin 1948). La hausse des impôts ne suffit pas à compenser cela, et l équilibre budgétaire n est pas atteint. En Italie, l Etat avait déjà un contrôle étendu sur les banques. Pour répondre aux demandes de réparations émanant du traité de paix de février 1947, une politique de déflation, là aussi, est menée. La reconstitution du crédit commencera à prendre effet à partir de En Italie, contrairement à la France, ce sont les chutes de prix, en 1948 et On renforce les institutions marquées d une pierre blanche dans un cadre malheureusement strictement national lors des années trente. Entre 1945 et 1949, la Banque d Angleterre est nationalisée. En 1945 et 1946, les banques sont nationalisées en France, en Yougoslavie. La Banque Centrale est socialisée en Hollande. En Angleterre, l Etat organise aussi la distribution du crédit. Du moins ces pays de l Ouest ont choisi de préserver l existant, et au centre, l Allemagne fait le pari de la révolution monétaire. Tout autre est le choix de l URSS. Ce pays, qui n avait pas misé sur sa monnaie, entame maintenant une forme de sa destruction : les emprunts en circulation voient leur valeur nominale réduite du tiers. L épargne est annulée pour la moitié de sa valeur. Dans ses relations avec ses satellites, l URSS n utilise pas la monnaie d échanges, mais l équivalent du don forcé en capital : réparations en nature, ou encore réorganisation des échanges pour faire systématiquement apparaître un excédent du côté de l URSS, sans possibilité de jouer sur la monnaie mais de façon totalement autoritaire. A l Est comme à l Ouest cependant, si l on ne sait pas gérer la monnaie dans les rapports extérieurs, et si on ne la respecte pas comme institution, du moins, sur le plan du crédit, on utilise la fin des encours 1444 De même, la création de l euro en 1998 précède de quelques années à peine la première proposition d une constitution pour l Europe (2003/2005), qui laisse présager d un débat fondamental sur les frontières structurelles de l Union Européenne Allemagne cette fois-ci plus «bannie» d office. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 773

210 antérieurs pour lancer de nouveaux emprunts : vingt milliards de roubles en 1946, avant la réforme monétaire de l année suivante. Dans tous les pays de l Est, on nationalise le crédit comme on l a fait dans beaucoup de pays d Europe de l Ouest : Roumanie en 1947, Pologne. En 1949, la Yougoslavie bénéficie de prêts d organismes internationaux, au contraire. En URSS, la conduite de la guerre avait mené à une importante inflation. La façon de rompre avec cela est drastique. On ne fait guère dans la nuance. De toute façon, ce sont les pays du COMECON qui servent à l ajustement. Le remplacement de la Livre Sterling par le Dollar, comme devise clef. La poursuite des dévaluations : Le 15 juillet 1947, une nouvelle convertibilité est fixée pour la Livre Sterling. Mais, du 15 juillet au 20 août, les demandes de conversion de Livres en Dollars sont telles, que le 20 Août, la Grande Bretagne doit renoncer à sa cotation, car les réserves disponibles se sont trouvées épuisées. Dès lors, c est le Dollar qui de facto, remplace définitivement la Livre comme devise clef. La dévaluation de la Livre en septembre 1949, entraîne les dévaluations d autres monnaies. De la fin de l Aide Marshall aux années soixante : Poursuite des projets de coordinations monétaire et financière : Avec les bénéfices de l aide Marshall, puis la reprise économique en 1953, qui coïncide avec la fin de l aide, mais est permise de nouveau par des dépenses Américaines, militaires cette fois encore, l Europe retrouve son souffle, et comme elle a trouvé un proto système monétaire, elle peut commencer à fonctionner monétairement. Ainsi, l idée d Europe monétaire, totalement dépendante de l Amérique monétaire à cette époque, ce dont l abaissement économique de la Grande Bretagne est une preuve, est néanmoins désormais dans les limbes. Il y a donc un espoir : la fatalité de la décadence et du repli (la cruelle histoire de la Livre Sterling entre les années 1920 et 1947), est remplacée par la logique d une future Europe monétaire garante du développement des échanges entre pays Européens (et aussi de la production puisque arrimés à l exemple allemand et à son concept d ordo libéralisme). Celle-ci a encore à cette heure besoin d être protégée, mais promet la révélation d une cohérence future. C est bien dans cet esprit qu en 1953, l Assemblée de la CECA décide de la création d un marché économique qui est avant tout fondé sur la libre circulation des capitaux, et que l on charge explicitement de favoriser la coordination des politiques La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 774

211 monétaire, financière et de crédit de tous les Etats membres. Mais déjà, depuis 1952, on savait comment fonctionner : on conserve une certaine confiance dans l or sur lequel on gage un emprunt on est fidèle ainsi à certains aspects internationaux, même si dans ce domaine, l or est désormais dilué par des mécanismes de change ce qui le rend moins brutal qu autrefois -, mais on utilise ce crédit avant tout dans un but interne à la fois à l Europe et à chacun de ses Etats membres. Le crédit est ainsi préféré pour son utilité plutôt que pour sa rentabilité, on se préoccupe d investir, de préférence il s agit de canaliser l épargne vers les investissements publics. Au change dollar / or en externe, correspond un change investissements publics / privés en interne. Et il faut encore comprendre que les dépenses d infrastructures serviront, par l information qu elles véhiculent, à mieux faire accepter des perspectives d intégration Européenne, avec leurs effets d échelle et leurs profits induits au bout pour tous les pays Européens. En 1955, à la Conférence de Messine, les choses se précisent : on conseille d ériger un fonds d investissement Européen, et on décide d une future coordination des politiques monétaires entre pays Européens. En 1957, le Traité de Rome, fondateur de la C.E.E. (Communauté Economique Européenne), va encore plus loin : la coordination des politiques financières est un des objectifs de cette Communauté à Six, même si on ne parle pas encore de monnaie commune. Néanmoins, là où on parle de coordination, on va au-delà d un simple système comptable et implicite en termes de politique, des «plus» et des «moins» d une position nationale quelconque. On dépasse le proto système pour aller vers l intégration. Le système monétaire en Europe de l Est : En Allemagne de l Est en 1953, on aide les petits entrepreneurs privés, qu ils soient artisans, commerçants ou industriels. Mais on impose la chute des salaires. Quand on n a pas de gains à l échange extérieur! Au sein du COMECON, on crée une monnaie conventionnelle, le rouble transférable, malheureusement très autoritaire car pas du tout convertible! Le match latent dollar / D-mark. Les conséquences fiscales intra Européennes: Pendant toutes les années soixante, c est bien d une sous-évaluation latente du D-mark par rapport au dollar, qu il faut parler. La réputation monétaire ne se bâtit pas en un jour! Par contrecoup, cela rend les importations de produits Américains en Allemagne plus chères, ce qui est une façon indirecte, pour l Amérique, d accélérer le remboursement de ses La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 775

212 prêts. Mais les réévaluations du D-mark sont inévitables devant tant de signes de bonne santé de l économie allemande : 1961, 1969, sont autant de dates de réévaluations du D-mark, comme le seront aussi 1971 et Mais ces réévaluations nombreuses du mark correspondent aussi à des dévaluations du franc français, le Dollar restant de ce point de vue un arbitre assez lointain des pressions intestines Européennes. Malgré toute la bonne volonté des Européens, la coordination financière ne suffit pas pour l intégration monétaire, qui reste impossible à ce stade, que ce soit face aux différences d efficacité économique nationales, ou à la totale inexistence de conscience politique commune partagée. De ce fait, cette dérive dans les cotations du DM et du franc, entraîne des distorsions fiscales à l intérieur de la C.E.E., bien à l opposé de la volonté de ses fondateurs. Le franc est un peu un passager clandestin monétaire de l Europe, en face de l Allemagne qui a été positionnée de facto comme au centre d une hiérarchie Européenne des efficacités économiques. Le DM doit conquérir sa réputation pour échapper au spectre des «réparations» vis-à-vis de l Amérique, qui lui sont sournoisement imposées en interne, par la France et ses dévaluations. Mais, au bout, il y a l espoir pour l Allemagne, après des réévaluations saluant son mérite et ses résultats, d obtenir un leadership monétaire et pas seulement économique «réel». Le temps joue pour l Allemagne et aussi pour l Europe qui profite du fait d avoir un «meneur» dont la monnaie est assez «horizontale» : réserve de pouvoir d achat positionnée en interne plus qu en externe, ce qui n était pas le cas avec la Livre Sterling au temps de sa splendeur, «verticale», positionnée en externe, vis-à-vis des échanges commerciaux. La hiérarchie des économies signifie que les possibilités de croissance diffèrent selon les pays d Europe. Si l Allemagne arrive en tête, c est du fait de son solde positif de la balance des paiements, fait incontournable. La France a une forte hausse de sa productivité et une baisse des coûts salariaux (du fait des dévaluations) : elle peut s excuser de son comportement monétaire derrière le fantôme de la déflation mais connaît une moindre croissance. L Angleterre aussi, connaît une inflation interne due à une hausse faible de la productivité et une hausse supérieure des coûts salariaux : cette inflation ne lui donne pas une très grande crédibilité monétaire Ainsi, tous les pays gèrent à leur façon leurs contraintes sociales et leur distance vis-à-vis du DM. Mais le temps joue pour le DM qui construit sa crédibilité. Une Communauté Economique munie d un pays à monnaie forte, ne peut pas rater le rendez-vous d une future politique monétaire commune, une fois que les pays, France et Angleterre en tête, auront bien mesuré leurs dérives, et le seul point d ancrage possible, le DM. La C.E.E. crée un Comité monétaire consultatif, pour commencer à faire remonter, et à faire traiter par des experts, l information. En 1964 est aussi créé un Comité de politique conjoncturelle, car transformer petit à petit les politiques de coordination financière en politique monétaire, ne fut-elle que 1446 Mais les Britanniques sont désormais déchargés du «fardeau» de la devise clef. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 776

213 consultative, c est être conscient qu on œuvre à lisser les cycles de la spéculation financière, de façon à «acheter» de la monnaie pour tous, grâce au différentiel de risque intégré entre monnaie et finance. L âge des taux de change fixes. La lutte contre la spéculation monétaire et financière : Les années soixante constituent l âge d or des changes fixes. Les autorités publiques ont en fait la possibilité de choisir entre les régimes de changes fixes et de changes flexibles, suivant leurs objectifs. En changes flottants, la politique monétaire retrouve son efficacité. Les changes fixes, par contre, permettent d utiles repères à long terme. Dans ces conditions, pendant la majeure partie des années soixante, les crises des changes et des balances des paiements, sont exceptionnelles et peuvent être maîtrisées. Monnaie et politiques sociales : le cas de la Politique Agricole Commune : On peut dire que le secteur agricole a été le premier, en Europe, à bénéficier d une monnaie Européenne commune. L industrie, c était la finance : l agriculture, c était donc la monnaie, grâce au mécanisme des montants compensatoires monétaires, une vraie solidarité enregistrée autour d une monnaie de compte commune. Ce mécanisme est monétaire au sens où il revient à anticiper sur la valeur future d une monnaie commune. D après les auteurs post keynésiens, notamment ROBINSON, la seule valeur dans l économie que l on connaît avec sûreté, c est la valeur de la monnaie future, et non pas celle des biens. Cette présentation rejoint la théorie du revenu permanent : il faut qu au terme d une génération, il existe un outil de réserve des valeurs et servant aux échanges, qui serve de mécanisme d équilibre entre la production accumulée et la consommation à venir. Dans une telle perspective, les mécanismes de solidarité financière et de compensation monétaire servant à la PAC, pouvaient aussi permettre d amortir la décrue démographique du secteur agricole tout en garantissant les revenus de ce secteur pendant que l industrie se développait. L Europe a anticipé son avenir économique dans l évolution de ses secteurs. Elle a anticipé sur la monnaie commune qui serait celle d une économie, industrielle et de services, très monétarisée, en ajustant les structures de l agriculture à celles de l industrie et de la distribution d ores et déjà. Si on voulait un mécanisme Européen monétaire, il était important que cela commence par l agriculture pour remplir le gap «social / monétaire», dans une vision anticipatrice. C était un mécanisme monétaire dans le texte même de l ajustement aux structures du revenu futur. Le mécanisme d anticipation du revenu, et d assurance du secteur menacé, était monétaire par essence. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 777

214 La solidarité financière est fondamentale dans la P.A.C. : le versement compensatoire est institué sur la base d un différentiel versé aux agriculteurs, par rapport aux produits entrant au prix mondial inférieur au prix national. En échange, il peut y avoir une taxe sur le bien étranger importé. On anticipe sur le marché et on le fait par des compensations financières. C est bien la nature même d un mécanisme monétaire : système d assurance, système de redistribution de la liquidité et de l aide aux investissements, aide à l évolution des secteurs économiques au niveau régional ou même au niveau mondial, par delà le seul secteur agricole. Ce dernier est par principe non monétarisé lorsqu il est isolé et livré à lui-même. Un des plus beaux mécanismes monétaires conçus par l humanité, après les transferts épargne / crédit qu a connu le dix-neuvième siècle, l invention des billets, et avant la monnaie scripturale pour le circuit de la consommation, puis la monnaie électronique pour l assurance de la trésorerie dans les réseaux de la mondialisation Système d assurance monétaire en interne, relayant et couvrant les évolutions sociales : d autant plus nécessaire qu en externe, il faut se couvrir contre des fluctuations des monnaies internationales toujours possibles. En effet, les perturbations monétaires ont clairement jouées dans la Politique Agricole Commune. La fixation des prix agricoles communs a été faite, au départ, en unités de compte correspondant au poids d or du dollar (trente cinq dollars par once). Pendant longtemps, cette évaluation a à peu près suffi. On pensait en fait, par ce biais, lier les parités des pays membres, parce que l agriculture était un secteur très fort. Jusqu en 1969, ce raisonnement a été assez opératoire. Mais, à la fin des années soixante, la PAC pose des problèmes financiers, étant donné la hausse des charges liées à la garantie. Les montants compensatoires monétaires, ceci dit, ne revêtiront un caractère permanent qu à partir de Dès lors, il y aura un éclatement spatio-temporel : leur permanence entraînera la création de zones de prix agricole différenciées Le développement des euro dollars en Europe et le rôle de l Europe dans le circuit international des euro dollars : L organisation de la libre circulation des capitaux en Europe communautaire a commencée petit à petit. Les directives de 1960 et 1962 ont décidé d une libération inconditionnelle pour les investissement directs, et d une libération conditionnelle pour les émissions étrangères, ainsi que de l absence de libération pour les mouvements à court terme Ainsi la monnaie reste un rapport social, qui évolue avec la société, de même que ses formes apparentes évoluent aussi, institutionnalisées ou non institutionnalisées qu elles puissent être Dès lors, le secteur agricole ne pourra plus être au centre de l intégration monétaire Et par ailleurs, l intégration monétaire s institutionnalise davantage à partir de cette période. Puisque son principe sera désormais clairement posé à toute la société, au-delà des ajustements entre secteurs économiques. Il faudra encore attendre vingt autres années pour qu il se trouve planifié définitivement. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 778

215 Mais, puisque l investissement des capitaux Américains en Europe pouvait se révéler profitable, il s est rapidement trouvé accéléré. Le phénomène de développement des euro Dollars correspond à une hausse des réserves en Dollars détenues dans le monde, et notamment en Europe. Les réserves de Dollars commencent à concurrencer, puis rapidement à surpasser, les réserves d or. Dans ces conditions, le Dollar devient le centre d un véritable système de comptabilisation des flux de créances (permettant d investir et de consommer à court terme) et de dettes (reportables beaucoup plus tard) dans le monde : une véritable pompe à finance pour les perspectives de développement économique mondial. De fait, alors que la réserve en or, assez facilement reconnaissable parce que matérielle, et dont on sait les quantités limitées, entraîne un besoin de remboursement plus rapide, on peut subodorer le mécanisme de la monnaie papier, à la fois réserve mais aussi à l évidence véritable «machin à effet levier de dette», beaucoup plus favorable à attiser le désir de l argent pour l argent. C est ce dont l Europe notamment, placée entre un riche protecteur Américain, et des pays mal développés à ses frontières, avait besoin pour se rassurer sur sa capacité à freiner les désirs mimétiques de remboursement ou d accaparement des uns ou des autres. Elle en avait aussi le besoin en interne, comme pompe à finance utile entre son agriculture, mal monétarisée mais disposant de montants compensatoires monétaires, et son industrie, qui devait puiser dans des liquidités dont elle pouvait insuffisamment disposer, pour son développement (problème du «lancement de la pompe à finance»). Enfin, les Etats-Unis y trouvaient un marché solvable Européen, que l on pouvait se garder en créant des liens de dépendance et de fidélité avec ses exportations industrielles, ainsi qu un bouclier face à l hydre rouge de l Est 1450 et l hydre noir du Sud Pendant tout le temps du système de Bretton Woods, la convertibilité en or soulignait certes la qualité du Dollar comme monnaie internationale. Et puis, après tout, si la Livre Sterling avait tenu le système monétaire de l économie monde sur ses épaules pendant soixante dix ans, le Dollar pouvait avoir encore devant lui de beaux jours. L or restait une ancre. Dans ces conditions, tout souriait aux Américains, dont tout le jeu consistait à créer un second marché d une taille comparable à l Amérique, comme outil de déversement de ses surplus, et comme outil de stabilité face à la menace soviétique. La politique Américaine, à deux contre un (Amérique & Europe, vs Union Soviétique), avait beau jeu d appuyer le développement d une économie monétaire mondiale, et ainsi de s autoriser à déterminer le taux d inflation mondial (MC KINNON, 1993). La valeur officielle du Dollar fut tenue artificiellement pendant tout ce temps. Les temps datant depuis l économie monétaire, et notamment les périodes de guerre, avaient bien montré que les agents, à la base, avaient tendance à confondre inflation et croissance. Et, à partir 1450 Le communisme qui ne reconnaît pas la monnaie Les menaces d utiliser les ressources premières comme monnaies de substitution, agitées par l homme politique Pierre MENDES France dès les années cinquante ; ainsi que les conséquences d une explosion démographique qui rend plus difficile le problème de la consommation. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 779

216 de là, tant que l on pouvait les maintenir dans cette croyance, du moins, on pouvait continuer à les orienter dans celle en faveur de l économie monétaire, qui autorise de beaux espoirs dans les investissements futurs, et, si la propriété privée des ménages est défendue, aussi les défenses du droit à consommer dans une sorte d économie mixte tenue fermement par l institution monnaie. La fin des colonies et l aspect plus indirect, plus monétaire, des politiques économiques : Rapidement, et ce n est peut-être pas sans lien avec la Politique Agricole Commune, la politique de solidarité avec l Afrique passe davantage en arrière plan. La solidarité agricole sociale intra Europe, la dépendance industrielle et monétaire grandissante vis-à-vis des Etats- Unis, tout cela fixe de nouvelles perspectives, parce que cela implique de réagir plus rapidement monétairement, aux évolutions et aux chocs de l économie Européenne elle-même. D autant plus que les indépendances Africaines, avec le relais évidemment pris de la part des Etats-Unis, d être capable de prévoir pour le développement de la planète, tout cela rend la solidarité Euro Africaine moins pressante. On constate alors un retour vers les solidarités entre anciennes puissances colonisatrices, et anciennes colonies, et la mise en veilleuse de l esprit du Traité CEE, qui prévoyait une vaste zone de libre échange Euro Africaine. Mais cela ne s explique pas seulement par de grandes considérations géo stratégiques, mais comporte aussi une influence directe sur la restructuration du système économique Européen, sa monétarisation en fait. Vers 1963/1964 (au moment des accords de Yaoundé), les colonies ayant disparu pour l essentiel, les pays Européens n ont plus dans ces colonies des débouchés pour leur population, qui puissent leur permettre de freiner leurs problèmes de chômage. Au contraire, ils vont, de plus en plus, désormais, recourir à la monnaie comme arme indirecte, vis-à-vis de la démographie, placée de l autre côté par rapport à l économie dans le système démographie / économie / monnaie. Les pays Européens doivent désormais, gérer des questions plus indirectes, et, partant de cette logique, plus monétaires aussi : ils devront gérer leur inflation et leur chômage par des mesures macro économiques issues d une analyse du circuit, aléas démographiques extérieurs désormais exclus. Par ailleurs, le fonds Européen de développement procède surtout par dons toutefois : ce n est pas d être plus riche car plus prévoyant, qui rend moins généreux. Derrière, les grandes manoeuvres monétaires n en sont plus qu à quelques années de leur lancement. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 780

217 Années La mise en place d un nouveau système et les débuts rapides de son tremblement du aux déficits Américains : Le recyclage des mesures de cohésion monétaire Européenne, avec une plus grande intervention sur la conjoncture : L Europe poursuit son intégration financière. Des mesures d organisation financière, au départ conçues dans un cadre sectoriel, dépendant d une «mesure structurellement éclatée» d un futur dans lequel on veut investir mais que l on n a pas complètement réussi à appréhender, acquièrent une portée générale. C est ainsi qu en 1968, les budgets des trois communautés Européennes (CECA, CEE, Euratom), jusque là distincts en vertu de ressources autonomes propres, deviennent unifiés, intégrés. Dès 1969, avant même le plan Werner, on ressent le besoin de dépasser le Traité de Rome en prolongeant l action de la CEE dans le domaine monétaire : on met en place un soutien monétaire à court terme Politique monétaire et lutte contre l inflation : Nous avons mentionné que les croyances des agents ont tendance à faire voisiner inflation et croissance. D autre part, il était peut-être dans l intérêt des puissants d entretenir une telle croyance. La montée du phénomène des euro Dollars a, de fait, voisinée avec le développement de l inflation. Milton FRIEDMAN, dans «Inflation et Systèmes Monétaires», pouvait alors déclarer que l inflation est encore et toujours un phénomène monétaire, sur la foi d une interprétation basée sur l équation quantitative de la monnaie mais qui a d après nous, maille à partir avec un tabou de la pensée économique : la relation démographie / monnaie L objectif, affiché par FRIEDMAN bien avant d autres, était de parvenir à une croissance économique sans inflation, ne serait-ce que pour modérer le risque d anticipations privées d ancrage. Il faut que, même en tenant compte de ses aspects géo stratégiques, la monnaie puisse garder un parallélisme lisible à une distance (qu un observateur attentif peut suivre), avec l économie réelle, au moins avec celle du pays dominant. Sinon, les anticipations sont susceptibles de devenir irrationnelles les désirs d accaparement et de remboursement irrépressibles le risque devenant alors de quitter le cadre d une économie monétaire pour revenir au modèle du remboursement par le tribut! 1452 On se donne les moyens d être efficace en termes de politique monétaire. La politique monétaire Européenne, aussi, précède la monnaie Européenne elle-même Plus précisément l idée que les hommes peuvent être pris pour des unités monétaires Cf. nos considérations à ce sujet dans notre Préambule. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 781

218 De fait, l aspect géo stratégique l emportait, les Banques Centrales devaient se résoudre à l absorption forcée de dollars, tant était grande la pression Américaine, qui voyait plus loin, économiquement mais aussi géo stratégiquement. Les Etats-Unis, quant à eux détenaient pour équilibrer ce système, d énormes créances liquides. On en arriva alors à un moment de contradictions : il apparut clair que le Dollar avait une double fonction : à la fois monnaie nationale et monnaie mondiale. Par conséquent, il était à lui seul un troisième terme de la comptabilité économique mondiale, servant à la fois de créance et de dette, entre l acheteur en dernier ressort de biens (les Etats-Unis), qui vendait en échange des biens et de la monnaie, et importait de la main d œuvre, et les autres pays qui s adaptaient. L équilibre était sous tendu par l enrichissement collectif. En clair, les Etats-Unis donnaient en quelque sorte le rythme, mais cela devenait inflationniste et c est le premier signe qui indiquait qu il y avait des tensions dans le système monde au sujet duquel il convenait de réfléchir à leurs causes et à leurs conséquences, aux tenants et aux aboutissants. Le système devenait en partie inacceptable, car la monnaie ne peut être à elle seule une institution politique, qui plus est à la fois régionale et mondiale. Une première mesure, visant à rassurer les marchés et les agents éclairés sur l impossibilité du Dollar d être à la fois monnaie à l intérieur du système, et outil de comptabilité à l extérieur (mettant l ensemble du monde et pas seulement l économie, sous une pression excessive), eut lieu en 1968, quand on créa les Droits de Titrages Spéciaux. Avatars d un projet de monnaie mondiale qui fut pour la première fois proposé par KEYNES avec son bancor de 1945, ils étaient clairement un outil de comptabilité du lien d étirement des relations de confiance monétaires internationales, distinct du Dollar. Du coup, on peut les critiquer en disant que c était une nouvelle forme d étalon change Dollar! A la même date, le Dollar, officiellement, devient cependant partiellement inconvertible : c est bien lui que l on veut restreindre. Le tremblement de terre, l abandon du système monétaire international de Bretton Woods en 1971 : Les instabilités, la double fonction du Dollar, ne sont plus soutenables au niveau national Américain, ce qui provoque l inquiétude sur les marchés internationaux. Le phénomène Américain du double déficit, modélisé par HOLLIS et CHENNERY, apparaît aussi dans les années soixante : c est le double déficit commercial et budgétaire de l Amérique. A cause de sa politique généreuse d entretien de la pompe à finance, lançant des pays dans le commerce international sans savoir quand ils pourront rembourser, mais en faisant confiance que le fait de les lancer jouera sur l apaisement de leur situation et fera gagner la bataille contre le système communiste, l Amérique est un peu un apprenti sorcier. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 782

219 Certes, ce qui est reproché au système communiste du point de vue de la monnaie, c est qu il est uniquement politique et pas économique, ne reconnaissant pas le premier maillon de l économie monétaire qu est la propriété privée. Les Etats-Unis ont donc, au bout du compte, un déficit commercial car ils ont une politique de benign neglect vis-à-vis de l équilibre de leurs échanges commerciaux. Ils s en soucient peu, car le cours de leur monnaie est fixé de façon relativement centralisée et autoritaire. Ce neglect sur le front extérieur les entraîne alors à un neglect sur le plan intérieur : ils peuvent assurer davantage leur société, et laisser filer le déficit budgétaire pour laisser les Américains consommer autant qu ils le souhaitent. Quant on est équilibré vis-à-vis de l extérieur, fut-ce de force, il est facile de se trouver équilibré chez soi, dans une optique capitaliste. Cette grille de lecture d un sens vers l autre, peut cependant être lue dans l autre sens. Pour HOLLIS et CHENNERY, c est bien l ouverture des vannes budgétaires qui laisse place pour un déficit commercial. Un sens ou un autre n est pas la question la plus importante Le fait est que quand la monnaie de crédit se développe, elle développe aussi le crédit : la mesure d une part ambiguë où il n y a ni créancier définitif, ni débiteur définitif. C est ce qui fait que, si la propriété privée est le premier terme dans la construction de l institution monnaie, elle n en est pas le seul. Ce crédit ambigu, consubstantiel à la monnaie institution, sur un versant plus organisationnel, est tenable tant que l on peut encore rapporter la monnaie à l économie réelle, tout en les tenant toutes deux dans une relation de parallélisme pas trop lointaine. Cela dépend beaucoup des anticipations sociales. Celles-ci, nous le voyons, deviennent placées dans un cadre international d emblée, lors des années soixante, lorsqu il y a un système à au moins trois termes : monde capitaliste comprenant à la fois Amérique et Europe, bloc soviétique, Tiers-Monde. Alors qu il y avait beaucoup moins de subtilité à l époque de la première mondialisation de , tout au plus un nouveau monde et un ancien monde, le tiers monde ne comptant à l époque même pas. Donc, quand le module qui doit contenir toute la cohérence du système les Etats-Unis, avec un deuxième module en préparation, l Europe, qui nous intéresse plus encore n est plus équilibré, le système ne peut plus être équilibré. Il se vide de son énergie, il est frappé de langueur. En décembre 1971 puis en février 1973, on assiste à deux dévaluations du Dollar : variations de la valeur de cette monnaie à la fois rapides et amples. Le 15 août 1971, c est la fin de la convertibilité or du Dollar. A partir du moment où les réserves en or du Dollar flanchaient, où l inflation était exportée par les Etats-Unis victimes d un double déficit, la régulation internationale du Dollar ne pouvait plus fonctionner. Le 1455 En revanche cela nous met sur la voie, que nous privilégierons dans la suite de notre exposé, du grand déséquilibre du système depuis les années soixante-dix, qui trouve sa source dans les déséquilibres internationaux et domestiques du Dollar, des années soixante, et son relais dans les nouveaux produits financiers issus des années quatrevingt : la défiscalisation conçue comme un idéal et un exutoire, et capable de mettre à bas le système tout entier. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 783

220 phénomène de langueur cité a commencé, en fait, par un accès de fièvre. En effet, les pays Européens, qui n avaient pas la charge de la réputation du Dollar, pouvaient chercher pour leur propre compte à monétiser leurs éventuels déficits, en s inspirant de l exemple Américain L effet de contagion aurait été imparable, menant à un effondrement total du système monétaire qui aurait pu mener à une remise en cause du modèle Occidental dans le cas où le désir de consommation ne se serait pas, déjà, fait jour à l Est. Donner un nouveau «change» par rapport au système précédent, ne pouvait se résumer à établir une nouvelle forme d «étalon de change or». Le système de Bretton Woods, c était 1 ) une forme d étalon de change or, 2 ) la prééminence d une monnaie horizontale, le Dollar, et 3 ) les parités quasi fixes, en particulier vis-à-vis du Dollar. Si on ne voulait pas aller jusqu à une monnaie étant à elle-même son propre étalon puisque le Dollar était une monnaie internationale, mais pas une monnaie mondiale -, et si on abandonnait l or, alors, il fallait refinancer le Dollar par d autres monnaies. Et pas par une seule, car aucune n aurait pu s y prêter le mark quoique fort n avait pas encore connu ses plus beaux jours, pas plus que le yen, et une telle hypothèse aurait été trop conflictuelle de toute façon pour le système qui reposait du moins officiellement sur le Dollar sinon l or La seule solution qui subsistait était une solution de changes davantage flottants, avec quelques monnaies fortes, et peut-être davantage qu il n y en eut à l époque du vrai étalon de change or Livre Sterling, Dollar, franc français -. On passa donc à un système extensif de monnaies flexibles. Et des formes marchandes de régulation monétaire commencèrent à remplacer une forme plus politique, celle de Bretton Woods, caractérisée par 4 ) (cf. 1 ) la nostalgie d une relique barbare, l étalon or, 5 ) (cf. 3 ) la volonté de projeter des institutions de nature monétaire jusqu au plan mondial (FMI, Banque Mondiale), et 6 ) (cf. 2 ) de la part des Etats-Unis, une forme de pression / «containment» poussant inéluctablement à la consommation, basée sur la monnaie internationale, au niveau mondial Il faut bien comprendre que la seule source de liquidité internationale, in fine, dans le marché capitaliste mondial, était un constant déficit de la balance des paiements Américaine. Pendant dix ans, cela fonctionna, car il y avait des surplus de la balance commerciale Américaine le flux de liquidité nécessitait en échange des exportations considérables de capitaux. Les équivalents monétaires de l investissement direct et des crédits Américains retournaient rapidement vers les Etats- Unis, sous forme de profits à l exportation. Mais le cycle devenait de plus 1456 Forme d exemple étatique de la «défiscalisation», qui depuis, a pu être repris (l exemple) par de nombreux particuliers disposant de quelque patrimoine Les changements de système monétaire doivent toujours faire preuve de beaucoup de diplomatie Créer de nouvelles formes de crédit, de nouveaux circuits, aussi de nouvelles manières d institutionnalisation de la monnaie. D un côté donc, la nostalgie des formes anciennes. De l autre côté le développement de nouvelles institutions. Au centre ou au milieu : de nouveaux circuits. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 784

221 en plus instable. Quand le rapatriement de Dollars tenus à l étranger grâce aux surplus commerciaux Américains diminua, les Etats-Unis furent obligés de vendre leur stock d or fixe. Ils montraient ainsi qu ils acceptaient la fin du système de Bretton Woods, puisqu ils étaient les premiers à le signer par cette vente d or fixe 1459! Mais ils bénéficiaient d une couverture en échange : une période comparable à celle qui leur avait fait consommer leur stock, pour voir de nouvelles formes de stock monétaire s imposer En fait, la nature a horreur du vide : dans le domaine monétaire aussi. Les trois premières années de la décennie soixante-dix furent les années où les liquidités mondiales, créées en particulier par les Etats-Unis, et assises sur la monnaie internationale : firent rien de moins que tripler! On n avait pas en face une devise-clef ou bien le Dollar constituait une nouvelle forme de devise-clef dans l histoire, la première qui ne fut pas arrimée directement à l or ou à une autre devise contrepoids -, mais on investissait déjà dans les liquidités dont elle pouvait être le contrepoids. L économie mondiale ne se fit pas prier puisque trois événements majeurs suivirent : - la création du serpent monétaire en Europe ; - le début de l endettement à grande échelle du Tiers Monde ; - l envol de la consommation dans le bloc de l Est, qui a mené à l effondrement de ce système, non monétarisé donc ne pouvant pas soutenir la consommation par luimême. De l effondrement de Bretton Woods en 1971, à la généralisation des taux flottants en 1976 lors de la Conférence de la Jamaïque, ces trois événements aux grandes conséquences monétaires ont pu s avancer. L Europe est au centre du carrefour. Elle ne peut plus reculer, désormais, ni finasser, du point de vue monétaire. Il lui faut définir sa gestion, ses marges de fluctuation, des objectifs d intégration. Elle doit se recentrer. Les Etats-Unis gardent une crédibilité de directeur général du système monétaire international. Ils n ont plus de crédibilité de présidence. Celle-ci est partagée, ou mise temporairement en congés sabbatique! La sensibilisation nouvelle de l Europe de l Est à une économie monétaire et financière : Bien sûr, du fait de la nouveauté des problèmes de consommation dans le bloc de l Est, il est inévitable que le côté de l offre soit un peu touché aussi, par des phénomènes d incitations par exemple. L ouverture nouvelle aux échanges extérieurs s accompagne de mécanismes financiers. Par exemple, depuis 1967, en Yougoslavie, les entreprises ont la possibilité de rechercher des sources de financement extérieures. En 1459 Façon de rappeler à nouveau le poids institutionnel de la monnaie, et qui dirige celleci Le temps reste, in fine, le meilleur étalon! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 785

222 Russie, a contrario, même dans l agriculture on devient soumis à des règles de gestion des sovkhozes comparables (avril 1967) aux règles d usage pour l exploitation industrielle : le recours au crédit. Dans tous les pays socialistes, les travailleurs agricoles peuvent accéder à la rémunération en monnaie : une vraie révolution, postérieure d au moins deux décennies à sa généralisation dans les pays d Europe de l Ouest : une génération d écart, en somme! Au niveau institutionnel, ces évolutions sont reprises : le COMECON propose, en 1969, la création d une Banque d investissement à son niveau. Le développement d une certaine finance, purement restreinte à l entreprise et non au ménage, en interne, voisine avec le refus réitéré de la monnaie, au plan international. L URSS prétexte de l instabilité du système monétaire mondial, et du caractère satisfaisant des échanges réels entre pays du COMECON, pour refuser la convertibilité des monnaies socialistes (prônée par la Pologne et la Hongrie, depuis 1964). Mieux vaut ne pas avoir de convertibilité du tout, plutôt qu une convertibilité imposée par l extérieur. L évolution croisée entre l Europe de l Ouest et l Europe de l Est pourra sans doute dans l avenir faire penser aux mécanismes de compensation entre secteurs et entre régions : peut-être une Politique Agricole Commune élargie bien au-delà de l Europe de l Ouest, voir audelà de l Europe entière. En somme, l économie monétaire doit anticiper l économie réelle avec la contrainte d avoir au moins une génération humaine d avance. Or, dès les années 1960, vers 1967, le ralentissement de la rentabilité du capital était sensible aussi bien à l Ouest qu à l Est : constatation qui doit conduire à des mesures de solidarité. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 786

223 La construction du système monétaire Européen. Du Plan Werner au Traité de Maastricht : La réponse des Européens à la crise du système monétaire international, : I.1. Mesures d ajustement : La création de ressources Européennes propres, à l Ouest : un achat pour un vendu : Le budget général, non seulement, doit être unifié, mais doit désormais disposer de ressources propres. C est la décision d avril Après une phase intérimaire (de 1971 à 1974) au cours de laquelle le financement du budget général est double (ressources propres, et contributions budgétaires des pays d Europe), le financement du budget doit se faire presque intégralement en ressources propres, grâce notamment à la TVA. Il ne manque plus alors qu une unité de compte, non pas «asymétrique» (calquée sur le secteur agricole, en interne le plus éloigné des considérations structurelles monétaires, mais recouvrant à la fois les secteurs monétaire et non monétaire). Mais la monnaie doit avancer avec le budget : c est une forme d internalisation de la contrainte institutionnelle budgétaire. Avec une multiplication par cent, de 1958 à 1972, ce type de décision était inévitable. Ces dépenses correspondaient d ailleurs presque intégralement à des dépenses agricoles. La concertation économique comme réponse à la complexité monétaire : La volonté d être de plain pied avec les différences de parité monétaire internationales, va de pair avec la nécessité de renforcer la coordination macro économique. C est ainsi qu à partir de 1974, une concertation plus systématique se fait jour entre pays Européens : consultations préalables obligatoires, avant l adoption par un Etat membre de mesures de politique à court terme, pouvant avoir une répercussion sur l économie de ses partenaires, ceci afin de rapprocher les anticipations, éléments monétaires par excellence, entre les partenaires. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 787

224 Cette volonté de concertation renforcée découle aussi des difficultés du proto système monétaire. En effet, les Montants Compensatoires Monétaires ne vont pas bien. En 1978, les écarts de prix agricoles de fait, entre zones Européennes, peuvent atteindre jusqu à 40%. Les dépenses Européennes ont été multipliées par cent, de 1958 à Comment n aurait-il pas, alors, été nécessaire d envisager une consolidation du noyau monétaire et des relations entre ce noyau et sa périphérie elle aussi embryonnaire, c est-à-dire des problèmes de concertation? La politique macro économique se met en place à l échelle de l Europe. Les opérations de prêts et d emprunts ne se limitent plus au financement de projets d investissement dans les années soixante-dix, mais concernent les Etats membres. C est la possibilité, en 1975, de contracter des emprunts, afin de prêter aux Etats membres éprouvant des difficultés de balance des paiements. Cela s étend même à des pays tiers : l assistance financière nouvelle, à moyen terme, pour les pays de l Est, est bien le signe que l Europe veut prendre toutes ses responsabilités dans la construction du nouveau monde, totalement monétarisé, en arrimant l Est à une saine responsabilité et comptabilité financière non «structurellement incohérente temporellement» L absence de mesures d ajustement à l Est : fuite devant la monnaie ; dilemme du prisonnier inflation / monnaie / consommation, en Russie ; contradictions entre manque de contrôle de la masse monétaire et facilité du crédit dans les autres pays: La contrainte extérieure dans les pays de l Est, s exprime dès que ces pays ont décidé de s ouvrir sur l étranger. C est très vite la hausse de l endettement extérieur. La première réponse au déficit extérieur s effectue par l emprunt, au début des années Mais alors un phénomène de fuite devant la monnaie nationale se met en place, en Pologne. Dans ce dernier pays, l inflation est supérieure à 10% en L inflation des prix, c est la baisse des salaires réels. Puisque l on ne peut pas licencier, les ajustements s opèrent par l inflation. De plus, le manque de politique monétaire n arrange rien dans ce contexte. En effet, il y a un insuffisant contrôle de la masse monétaire. Un fait nouveau, la facilité du crédit, est incompatible avec ce manque de contrôle. L inflation est très clairement une inflation par les salaires. Le droit au travail est devenu un droit au salaire : ce en quoi le système de l Est était quand même, lui aussi, à sa façon, proto monétaire puisque le salariat est d une façon ou d une autre lié au concept d une monnaie de crédit. L accroissement des revenus se fait à un rythme supérieur au progrès de la productivité C est-à-dire acceptant les principes d existence d une possible devise clef, un peu comme les pays Arabes devraient admettre l existence d Israël : un peu pour protéger leur propre identité en admettant la réalité! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 788

225 En Russie, on n arrive pas à gérer à la fois l amélioration de la consommation et la lutte contre l inflation. La Russie, qui bénéficiait d une ceinture de protection économique de la part des autres pays du COMECON, est deux fois plus touchée par le retour de vent du fait de leur début d ouverture et de ses conséquences ne permettant pas de boucler un équilibre. L accroissement potentiel de conflit entre les décideurs, dans un contexte où l économie planifiée ne parvient pas à faire face à la fois à la complexité et aux premiers signes d ouverture, entraîne la difficulté à coordonner les choses et les actifs. S en suit un véritable dilemme du prisonnier d où aucune monnaie nationale ne peut tirer son épingle du jeu. On est bien trop en amont dans une telle réflexion Dans les années soixante-dix, la non convertibilité du rouble fait aussi qu il n y a pas intérêt à produire plus pour exporter plus. L économie soviétique se trouve donc, à ce moment là, étranglée. Elle s est donnée, de même que la Pologne ou les autres pays frères, certains attributs d une économie monétaire (droit social à emprunter), sans les institutions qui vont avec (contrôle, marchés qui surveillent, propriété privée), ni même sans la grille de lecture (monnaie inconvertible à l extérieur, et dont les trois fonctions, étalon de valeur, unité de compte, réserve de valeur, sont inconvertibles entre elles, en faisant un langage absurde, inopérant). Elle a refusé de facto toute souveraineté de sa monnaie, comme si le problème lui échappait. Le seul remède est alors l ouverture, pour échapper à l enfermement. Même sur les bords de l empire, les contraintes sont brutales. En Yougoslavie, les réformes libérales de 1965 et 1968 (possibilité de fonder des banques) n ont pas suffi à atténuer l inflation et le chômage. Le renversement de l économie monde par la logique de consommation généralisée, par les Américains, a été jusqu au bout! En Hongrie cependant, dès 1976, s était opéré un rééquilibrage du commerce en devises. Des politiques restrictives se sont fixées pour but une régression de la dette dans ce pays, de même qu en Pologne. I.2. Mesures de construction : Le plan WERNER, la mise en place du Serpent Monétaire Européen : En 1970, le plan WERNER du nom du premier ministre Luxembourgeois de l époque part dans une logique de fluctuations contrôlées : marges de fluctuations «à l intérieur du serpent», entre les monnaies du système Européen. Il s agit de se fixer un système de fluctuations auto contrôlées en interne. C est la première marque d un esprit de responsabilité monétaire Européen partagé, voire supra national, 1462 Trente ans après, les Russes sont bien plus engagés dans la dollarisation et dans la monnaie / énergie (gaz) Ils ne s en sont donc toujours pas mieux sortis, même en comptant le pétrole. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 789

226 puisque ces fluctuations contrôlées permettent de lutter à la fois contre l entropie et contre la négentropie. C est-à-dire contre les contraintes extra Européennes et intra Européennes, lorsqu elles peuvent devenir déstabilisatrices En clair, on est déjà au delà du proto système des MCM par exemple, et aux premiers tournants de l ascension d un système. Le plan WERNER se fixe dix ans pour la réalisation d une Union Economique et Monétaire. Dans les faits, il faudra trente ans. Dès le début de la construction monétaire Européenne proprement dite, deux faits stratégiques sont présents. D abord, la construction se fait dans une relation de rivalité avec le Dollar. Ensuite, cette construction se fait aussi, dès le début, par un arrimage sur la problématique du deutsche mark. C est la Bundesbank qu il s agit de garder en exemple et en ligne de mire. Par rapport à cela, les procédures de coordination sont au début timides. Elles se renforceront par la suite (en particulier les marges de fluctuation). Mais sans coordination monétaire, difficile de coordonner lutte contre l inflation et lutte contre le chômage, entre pays Européens. Le Serpent Monétaire Européen de 1971 à 1979 : En mars 1972, le Conseil européen invite les banques centrales à intervenir sur le marché des changes à chaque fois que des marges de +/- 2,25% d écart entre les fluctuations autorisée entre monnaies, sont dépassées. Suit rapidement, en octobre, la déclaration de vouloir aller vers une Union économique et monétaire. Des outils techniques permettent d avancer vers ces objectifs généraux. Créé en 1972, le Fonds européen de coopération monétaire, a pour charge d assurer la compensation entre banques centrales : en octroyant des crédits à très court, court et moyen terme. On a donc été au-delà d un proto système c est-à-dire d un simple système permettant seulement de faire des mesures sans prendre de décisions. On fait désormais de la politique monétaire en agissant sur la conjoncture. Il est clair que les premiers pas du serpent monétaire Européen ont bien pu faire «tilt» dans l esprit de responsables Américains comme représentant un risque de mise en place d un système concurrent! Dès lors, le marché aux taux de changes flexibles, est assez vite apparu la parade de nature à mettre la pression sur le système concurrent. C est pourquoi, de 1970 (plan WERNER) et 1971 (fin du système de Bretton 1464 C est la reconnaissance de fait de l existence d un système Européen, allant au-delà de considérations purement politiques (Est vs Ouest), ou sectorielles (agriculture avec ou contre industrie), mais appelant une logique d intégration qui ne peut être que monétaire. La monnaie Européenne, avant d être l euro, était annoncée comme unité de compte des perspectives d intégration de ce système. C est la réponse au philosophe TODOROV, qui dénonce le vice fondamental de l Europe, sa tendance à ne pas savoir trouver son équilibre, démontrée par la formule suivante. «Tout ce qui la divise l unit. Tout ce qui l unit la divise.» La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 790

227 Woods) à 1972/1973, deux ans seulement se sont passés avant que l on ne bascule vers les changes flexibles, avant même que ceux là soient officiellement confirmés par une Conférence Internationale, celle de la Jamaïque (en 1976). Dans le même temps, au contraire, les Européens s appliquaient à resserrer leurs marges. Dès lors, la course monétaire entre Europe et Etats-Unis était lancée, très doucement au début, car le Dollar bénéficiait d une rente de situation due à ses effets d échelle. Mais dès 1973, les pays de la Communauté ont compris que ce régime de change était une menace pour la poursuite de l intégration économique en Europe. Toute crise de confiance quelque peu sévère dans le Dollar ouvrait l éventail de la variabilité des taux de change des monnaies européennes, bouleversait toute vélléité de convergence des politiques monétaires D où les réactions pour contrebalancer le mouvement naturel : l accentuation des fluctuations entre monnaies Européennes monnaies «sous pression» - à chaque fois que le Dollar faisait des siennes. Par exemple, lors de la dévaluation du Dollar de A la fin de 1973, un premier bilan montre les difficultés, précisément, en présence d une telle rente de situation que celle incarnée par le Dollar, à créer l Europe monétaire. De fait, il existe de fortes différences de situation des monnaies des Etats membres, pour pouvoir envisager un passage à la seconde étape, et des monnaies sont sorties du serpent. Que s est-il passé? D un côté, la défense de sa rente de situation par l Amérique, au nom du marché qui justifie bien les changes flottants! Au milieu, l Europe, qui veut montrer l exemple, mais qui n en a pas encore les moyens, car elle est soumise à cette rente de situation qui lui est extérieure. De l autre côté, le bloc de l Est, qui est prêt à exploser à cause de son incapacité à gérer des problèmes monétaires et économiques externes, sociaux et politiques internes : ceux-là du moins, on peut se mettre d accord dessus. L attaque la plus brutale vient des pays producteurs de pétrole, qui utilisent opportunément leur source d énergie comme une arme monétaire. Cela justifie d ailleurs l union sacrée monétaire entre Europe et Etats-Unis. Cela est une illustration du trésor de diplomatie et du temps nécessaire pour passer d une monnaie clef à une autre. Entre temps, des soubresauts peuvent surgir : le bloc de l Est n a pas les moyens de ces soubresauts : l OPEP alors! La crise pétrolière a fait sortir des pays du serpent. La France est sortie en Elle retourne dans le serpent en Les pays sont obligés de jouer pour ne pas montrer un conflit trop ouvert et pour se couvrir ; et puis la monnaie, c est un peu un jeu. La leçon reste, et qui doit être comprise par les Européens, que le système Européen est encore trop embryonnaire pour amortir une sévère crise monétaire internationale. Mais il est trop facile d accuser le manque de volonté politique alors qu il s agit d un système complexe, manifestement encore à construire. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 791

228 Les armes de la politique de change (défensives) : A cette époque, la politique de change des banques centrales repose sur trois principaux instruments : - Les interventions stérilisées sur le marché des changes : il s agit de racheter ou de revendre la monnaie offerte en excédent, afin qu elle n entrave pas les cours considérés a priori comme profitables et stabilisateurs entre monnaies; - La manipulation des taux d intérêt : cette intervention repose sur la conviction que les banques centrales nationales doivent conserver quelque influence sur leurs taux, même si elle était plus pertinente à l époque des taux de change quasi fixes. Elle fut néanmoins possible dans les années soixante-dix, tant que les mouvements de capitaux internationaux n étaient pas encore trop énormes ; - Le contrôle des changes : à nouveau une réminiscence de méthode déjà utilisée dans un assez lointain passé, savoir l entre deux / guerres, les années trente. On voit donc que les méthodes utilisées sont défensives : elles renouent avec un passé plus ancien, la véritable nouveauté étant cependant constituée par les interventions stérilisées, rendues nécessaires par l augmentation démesurée des liquidités internationales. La politique de change est l arme de la défense contre la monnaie internationale dans ce qu elle peut avoir de menaçant une menace pour la souveraineté nationale -. Cette monnaie internationale 1465 pourra néanmoins rester dans le jeu, sur le double cheval de bataille : des changes flexibles, et de l alliance avec les titres internationaux. Elle devient alors plus que jamais monnaie véhicule, avec de nouvelles contreparties aussi telle la monnaie électronique représentant la trésorerie des grands groupes internationaux Le système monétaire Européen, l E.C.U. : une gestion du change désormais plus offensive, une politique monétaire moins strictement défensive. La poursuite de l intégration : En 1978 est créé l European Current Unit (ECU) : proto monnaie au service d un système monétaire embryonnaire, dernière étape avant le Système Monétaire Européen. C est une simple unité de compte servant à la comptabilité entre Etats, sans doute rendue très utile par l augmentation de la taille des engagements financiers et monétaires communs de ces Etats, de leur coordination accrue Qui a pu devenir ultérieurement aussi l euro : dans une phase alors plus offensive pour l Europe Cette dernière forme de monnaie peut sembler donner à «la monnaie» une forme de plus en plus «logistique». Du «commerce» à la «distribution», puis de la «distribution» à la «logistique», la monnaie n a pas fini de «fuir». Il faut être à l écoute de quelque forme de transcendance pour appréhender les nouvelles et futures formes sociales et organisationnelles prises par la monnaie. Cela veut dire qu il y a aussi La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 792

229 En 1979, neuf ans après le lancement du plan WERNER, le Système Monétaire Européen est officiellement lancé. Il a toujours été reconnu que le SME a été le résultat d une initiative politique, plus que d une réflexion économique. Du moins cette initiative politique était sans doute nécessaire pour que les Etats-Unis ne soient pas les seuls à supporter la monétarisation de quatre zones du monde séparées entre elles (dont nous avons déjà parlé)! La réflexion économique en amont, quant à elle, eut été trop vaste Du moins peut-on reconnaître que si, depuis le plan WERNER, le mouvement en avant de l Europe monétaire a été lent, il a été constant, et n a pas manqué de cohérence. Ce mouvement a su sans cesse réparer ses erreurs, c est-à-dire tenir compte des leçons du passé récent, pour ne pas retomber dans les mêmes pièges Ainsi, la leçon du choc pétrolier de 1973 a bien été retenue. Le SME a fort opportunément répondu à l impulsion inflationniste du second choc pétrolier, celui de 1979, pour effectuer son entrée. La création du Système Monétaire Européen a été le débouché d une nouvelle crise, celle de Ainsi, on peut dire que, une fois que le projet d Europe monétaire et non pas uniquement proto monétaire était lancé en 1970, la logique d un tel système était présente, et chaque crise était une occasion de réagir, et faisant cela de pousser un avantage stratégique, d abord timide, comptable, virtuel, puis de plus en plus fort à partir de la deuxième puis surtout de la troisième décennie. D ailleurs, il n est pas indifférent de remarquer, que c est la Grande Bretagne, pays souvent présenté comme favorable au Dollar, qui a déclenché la crise qui devait deux ans après aboutir au SME. En effet, lorsque le 31 octobre 1977, Mr. Healey décide de laisser la Livre évoluer librement sur le marché des changes, lorsqu il décide donc de cesser d intervenir pour freiner la hausse du Sterling face au Dollar, ce n est une décision contraire à un système Européen quel qu il soit. Son exemple est d ailleurs suivi par la Suisse, autre pays un peu «marginal» face aux perspectives d intégration monétaire de l Europe. Dans un système qui pour être pleinement un «système» au sens de la théorie générique des systèmes, doit pouvoir être à la fois, considéré comme «ouvert» ou comme «fermé» -, ce n est pas une moindre aide que ce soient les marges de ce système qui se soient bougées pour l aider à se constituer. La Suisse, en effet, prit un certain nombre de mesures pour freiner la hausse de sa monnaie : les avoirs en francs suisses des banques centrales étrangères furent soumises à un intérêt négatif de 40% par an (2 mars 1978). quelques risques de manipulation à ce sujet. L Europe doit y répondre en ayant une politique monétaire claire C est celle que nous tentons de mener trente ans après, avec un état des anticipations sur l euro autrement plus avancé! 1468 Il a répondu aussi à la concurrence du Dollar La diplomatie fera le reste! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 793

230 Dès lors, en trois mois à peine, entre avril et juillet 1978, les grandes lignes d un système monétaire Européen vont pouvoir être fixées. A la Réunion de Copenhague (7 et 8 avril), on veut réconcilier stabilité et croissance. Les frictions internes à l Europe, cependant, prolongent les frictions externes. Il s agit aussi, il est vrai, d apprivoiser les cycles, et tout le monde ne le fait pas sans décalages de parts et d autres. Les Français et les Allemands, notamment, ont peut-être jugé que Suisse et Grande Bretagne avaient étés trop loin. Toujours est-il : la position commune des Français et des Allemands est plus ouvertement politique que celle des francs tireurs britanniques et suisses! Réunis ensemble, à l exclusion des Britanniques, pour le travail préparatoire à la réunion, les participants franco-allemands considèrent la carence des Etats-Unis dans les réponses en faveur de la croissance économique mondiale comme manifeste, qui plus est dans un contexte d endettement croissant. Ils décident donc que l Europe doit être capable de résoudre, toute seule, ses problèmes monétaires, et former une zone de stabilité. La Conférence de Brême (7 juillet 1978) permet d aller plus loin. A la fois dans l intégration des disciplines de gestion, et dans la solidarité. Les disciplines de gestion sont renforcées. D autre part, le crédit des pays excédentaires vers les pays déficitaires, est lui aussi renforcé. Par ailleurs, on préconise un élargissement du serpent monétaire. Les pays les plus fragiles, notamment l Italie, bénéficient de marges de fluctuation plus larges. Pour l intégration, les marges de fluctuation ne sont plus calculées par rapport à chacune des autres monnaies prises une par une, mais par rapport à l unité de compte Européenne qui serait un panier de monnaies. Un fonds monétaire Européen est donc créé. Une politique Européenne du Dollar est définie, maintenant que tous sont réunis. L idée est d anticiper par rapport aux mouvements du Dollar susceptibles de gêner la coordination et l intégration Européennes : les pays à monnaie faible devraient respecter leurs cours en durcissant leur politique, et les pays à monnaie forte en l assouplissant. L ECU voit sa composition modifiée, en 1984 puis en De nouvelles devises arrivent. Le poids des monnaies fortes se renforce à l intérieur de l ECU, systématiquement. Celui des monnaies faibles diminue. C est ainsi que l intégration monétaire progressive se fait par le haut, en s inspirant les forts. Les faibles doivent faire des efforts pour s adapter Ces quelques années soixante dix virent la naissance d une «idéologie» monétaire tout à fait nouvelle en Europe. La politique monétaire Européenne proprement dite était désormais accessible au «faire»! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 794

231 Idéologie, liquidité & inflation : Il nous faut dire quelques mots sur les vestiges de l économie d endettement issue de la décennie des années soixante. Elle se prolonge dans les pays de l Est, avec aucun moyen institutionnel pour y répondre. Elle surgit dans le tiers monde. L Europe et les Etats-Unis doivent alors rester vigilants. L Europe en créant un nouvel outil de compte : des réserves juridiques de la future monnaie Européenne, incarnées dans les réponses symétriques à la gestion des cycles courts de l économie, euxmêmes enchâssés dans un cycle plus long réserves juridiques vis-à-vis du dollar et vis-à-vis du reste du monde. L Amérique quant à elle adoptait un comportement symétrique du comportement Européen: moins comptable, plus commercial ; se placer soi-même, avec sa monnaie, sur le marché. Deux-deux de chaque côté, l équilibre est mouvant mais parfait (comptable / commercial et endettement / «équilibre») ; le système est alors en mesure de «se restructurer dans la formalisation» avant de connaître une nouvelle devise clef. Qu était l «économie d endettement» dans les années soixante, qui ont préparé un tel terrain? Il s agissait d un système connaissant un endettement marqué, à la fois des entreprises vis-à-vis des banques, et du système bancaire vis-à-vis de la Banque Centrale. Il s agissait d une économie de consensus sur le crédit : un crédit validé socialement, c està-dire pas nécessairement qualifié d «endettement» à prime abord. En clair, la finance indirecte avait prééminence sur les marchés des capitaux ce qui veut dire aussi un rôle important de l Etat dans les circuits de financement On peut discerner que le rapport de la conscience que l on a du crédit et de l endettement, découle aussi de la liquidité. Plus grande est la liquidité, plus puissant est le l accélérateur du crédit. Mais cela peut aussi attiser les manifestations inflationnistes. Au début des années soixante dix, les agents passent massivement de la conscience du crédit au début de conscience de l endettement. En effet, le début de conflit monétaire larvé Europe / Etats-Unis, et les endettements avérés de l Est et du Sud : tout cela rend sensible à cet aspect. Le but devient alors, jusqu au début de la décennie suivante des années quatre vingt, de stabiliser, de réduire progressivement le taux de liquidité de l économie. C est le vrai début de la croisade anti-inflationniste, encore discrète, en Europe. L économie monétaire s y bat avec elle-même, et finit par reculer quand cela ne s accompagne pas d avancées institutionnelles suffisamment rapides. Jusqu en 1977, on rencontre l objectif. Puis, on connaît une nouvelle fièvre, avec la tendance à la réduction de la vitesse, faisant progressivement place à une augmentation jusqu en Cela permet de souffler un peu : à partir de , avec la politique de rigueur, les besoins ressentis en liquidités se contractent. La croisade anti-inflationniste vient des années à partir de 1979, quand un certain nombre de théoriciens et de responsables (FRASER, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 795

232 GREENSPAN, KYDLAND & PRESCOTT, BARRO & GORDON, TIETMEYER) stipulent que toute politique monétaire autre qu une politique adoptée pour obtenir la stabilité des prix, échouera. De là l idée un peu folle, visant à rassurer les marchés, que la Banque centrale contrôlait effectivement l inflation I.3. Europe / Etats-Unis : un bras de fer discret ; le rôle de paratonnerre du D-mark : Comment aborder la crise du dollar aux niveaux gouvernementaux? Suite aux négociations de fin 1978 entre Européens, notamment la Conférence de Brême, le Dollar est durement attaqué : sa crise se poursuit. Le 24 juillet 1978, il fait l objet d une profonde défiance sur toutes les places du monde. Il a perdu en un an 29% par rapport au franc suisse, 16,5% par rapport au deutsche mark. Les autorités monétaires se révèlent diplomates, soucieuses de ne pas entraîner trop de remous. La collaboration s accroît entre les Banques Centrales des Etats-Unis, de la R.F.A. et du Japon, pour les interventions sur les marchés des changes. D un côté, Allemands et Japonais n ont pas intérêt à déclencher la guerre monétaire, car ils ne disposent pas d une position de force telle que celle du Dollar. D autre part, les Américains n ont pas intérêt à jouer les fiers à bras : mieux vaut suivre un peu les marchés pour voir jusqu où ils veulent aller et ce qu ils indiquent. Cela nous apporte du moins l ouverture, élément nécessaire pour commencer à mieux connaître le monde, qui a tellement changé En annonçant un plan anti-inflationniste, le président Carter indique une direction pour l économie monde, non pour la seule économie Américaine, position que les autres sont incités à l aider à refinancer. Mais cette déclaration fait tout de même chuter encore le Dollar : voilà où les marchés voulaient aller. Le bras de fer entre Europe et Dollar reste discret à ce stade. Les dirigeants Européens ne veulent pas déclencher la guerre contre le Dollar, mais seulement signaler la position du mark, et accroître leur solidarité et 1471 Ceci dit, il faut dire aussi que l on se battait un peu contre des fantômes. On voulait contrôler la liquidité, lutter contre l inflation, mais on ne pouvait stopper brutalement l augmentation de l endettement «étatique». Du moins cette volonté affirmée permettait de formaliser et d institutionnaliser les choses, donc d agir sur la structure monétaire, et c était bien en effet l essentiel Partant de là, il fallait donc éviter ce que l on avait connu un siècle avant : l inflation qui mène au décrochage du système monétaire puis peut se transformer en guerres monétaires. Il ne s agit pas d une «partie de billard» : mais au contraire d une démonstration par l exemple à suivre! 1473 N oublions pas que la nouvelle politique monétaire se déroule à un niveau quasi mondial, depuis ces fameuses années soixante. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 796

233 leur intégration : afin de se voir reconnaître plus tard de nouvelles prérogatives monétaires à l extérieur, et chez eux par leurs peuples (enjeu peut-être plus délicat car il y rentre des susceptibilités historiques nationales). Les dirigeants Européens pensent qu il est trop tôt pour fixer un cours communautaire du Dollar : il est plus urgent pour eux de s assurer de leur propre cohésion, que d attaquer à l extérieur. Il ne faudrait pas non plus s attendre, dès le 1 er janvier 1979, à la mise en place d un dispositif de nature à changer substantiellement les marchés des changes Européens. La priorité est décidément de s assurer de la compréhension entre Européens, qu il y a quelque chose à faire ensemble, au sujet de la monnaie! On met en place des mécanismes assez souples, pour permettre aux pays les plus faibles économiquement, l Italie et la Grande Bretagne, d adhérer au nouveau système. En même temps, toute intégration des procédures de gestion une fois acquise, on ne revient plus dessus : on restera assez contraignant pour aller à l encontre des tendances inflationnistes, suivant en cela les conseils Américains! Au niveau mondial, la nouvelle donne : les taux de change flottants : Japon, USA, Canada, dans une moindre mesure la Grande Bretagne, ont autorisé leurs monnaies à flotter. En fait, pratiquement toutes les autres monnaies sont demeurées à peu près fixes. De 1973 à 1981, le dollar fluctua d un écart de 12%, le Mark Allemand lui a répondu : environ 14%. Les taux de change flottants sont de principe face à la crise de la monnaie internationale. En même temps, pendant une décennie, les gouvernements ont des moyens de concertation pour éviter le chaos. Une crise plus profonde a été largement anticipée. I.4. Nouvelles contraintes : la concurrence d une monnaie / marchandise, le pétrole : Les euro Dollars ont été recyclés dans les pétro Dollars. C est une façon plus discrète, pour les pays développés, de prêter au Tiers Monde, que de déléguer ces opérations en faisant prêter et en faisant donner aux pays du Tiers Monde par le biais des pays de l Organisation des Producteurs de Pétroles. Ces derniers peuvent se payer des deux côtés : politiquement, ils signalent leur rôle de parrainage du Tiers Monde, et ils diminuent d autant l autorité des Etats-Unis. Monétairement, ils utilisent le pétrole comme une monnaie marchandise. C est l histoire du chien dans un jeu de quille. L inflation due aux prix de l énergie vient gonfler l inflation monétaire issue des années soixante. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 797

234 Pour l Europe, c est l occasion d être prise en porte à faux entre deux types d inflation : Américaine et «du Golfe», monétaire et énergétique. Cela est de nature de remettre à plat et de perturber profondément toutes les nouvelles perspectives et conceptions de la gestion des cycles Européennes! I.5. Les nouvelles mesures et perspectives macro économiques à la fin de la décennie : L état des lieux : Pétrole, endettement du Tiers Monde, perspectives d effondrement à l Est, contradiction avérée et reconnue désormais entre les ambitions mondiales et les ambitions nationales du Dollar, tensions sur le marché des changes entre Dollar et monnaie Européenne, manière de gérer les changes flexibles avec la guerre commerciale et la guerre monétaire : la décennie soixante-dix est une décennie de crise profonde, car on n a aucune réponse aux questions qui se posent de façon tout à fait nouvelle. La problématique macro économique dans un cadre monétaire : Les pays, encore insuffisamment intégrés au plan Européen, sont pris en porte à faux entre une vision nationale, et une vision mondiale où ils se verraient toujours des concurrents de l Amérique, au nom de valeurs qu un petit pays ne suffit pourtant plus à pouvoir financer. Quelles sont la vision nationale et la vision intra mondiale? Au niveau national, il s agit de reconduire les acquis sociaux (Etat providence), et si possible, de les renforcer en cas de crise. Les pays s endettent, puis dans un second cas, tiennent un discours plus restrictif. En 1974, le taux d alerte de l endettement national (15% / PIB) est signalé dépassé par le FMI. Si la France était un pays du Tiers Monde du point de vue de son autorité politique, et ne bénéficiait pas d une réputation de stabilité, ni de la protection de la puissante Amérique, ce pays serait alors mis en procédure de redressement par le Fonds. Au niveau mondial, l approche est plus défensive : elle est existentielle, identitaire ; on fait l effort de s apprivoiser l Europe au nom du monde. Entre l Amérique, l Est, et les pays pétroliers, c est un étroit chemin. L Asie qui commence à décoller, l Afrique qui s enfonce, l Amérique Latine qui stagne, sont par contre plus loin. Le problème est fondamentalement un problème d incohérence temporelle : comment utiliser la décennie du ressaisissement les premiers prodromes d un système monétaire Européen, gage d une cohérence temporelle à long terme -, pour ne plus perdre de terrain, pour La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 798

235 pouvoir lancer le match avec le parrain Américain le dollar -, pour pouvoir reconquérir des perspectives durables sur le financement des systèmes sociaux, nationaux et économiques? Entre 1 ) le développement humain, qui nécessite une génération, et que l on sait désormais financer qui est le nouveau «réel» : un horizon humain mû par la solidarité dans le développement -, 2 ) la marge de gestion par rapport à cette structure qui est le fonctionnement du système de crédit y afférant, sur lequel on peut gagner ou on peut perdre ce que l on l a accumulé en capital humain opérationnel, en fonction des relations de change avec l extérieur, et pour finir 3 ) le méta financement, l évolution, la perspective de développement durable, il est trop clair qu il faut une deuxième génération pour prendre pleinement conscience des conséquences du système, et le retourner en un système de crédit géo politique à notre avantage. Mais, comme on ne sait pas compter de un à deux, mais seulement de un à trois, car il nous faut un garant, une caution, un troisième terme, pour attacher la chose à son financement, l objet à sa relation de propriété qui seule donne la vraie valeur de cette entité : on a peur de tout perdre encore, au bout de ces deux générations, si le système produit un tel effort qu il ne peut plus garder d énergie pour se souvenir des points pivots internes qui lui ont permis de se constituer la perte de mémoire et d énergie pourrait alors être totale à la fin, et avec cela, la destruction obligatoire du système comme cela s est souvent produit sous la forme de la guerre. On a donc peur de manquer in fine du terme symbolique, des valeurs dans l histoire, dans une perspective de développement durable fondant les modèles sociaux des prochains siècles. On a besoin d accumuler plus que la seule structure la «matière humaine» - et le fonctionnement des relations de crédit internes et externes du système ouvert / fermé. On veut plus que seulement un réel stable et un financier stable. On veut de la croissance que l on n arrive pas toujours à bien démêler de l inflation, car c est tout un système que nous avons décrit ici, en gestation. Tout se résume finalement, c est notre conclusion provisoire pour cette époque et cette phase du raisonnement, à la croissance : on ne sait pas fonctionner ni réfléchir sans croissance, car la poursuite de la croissance (du terme réel 1) est sémantiquement inséparable de la poursuite du surplus monétaire (2) qui va permettre d investir dans un futur amélioré (3), ceci depuis deux siècles. Que peut-on dire de la croissance en 1979 : en général, et en rapport avec le système à trois périodes temporelles et à quatre ou six régions, que nous avons décrit? Si les zones à développer sont supposées géo politiquement endettées, et les deux ou trois autres zones (Amérique, Europe, opportunément alliés à l OPEP) solvables, alors le système est en équilibre car il a au moins 50% de régions solvables. L Europe, qui fait partie des pays du haut du tableau, peut se préoccuper prioritairement de sa La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 799

236 propre situation, et doit défendre ses propres intérêts, sans craindre d être trop happée par les turpitudes d autres zones du monde. Elle tient comme à la prunelle de ses yeux à une chose : son niveau de développement, son revenu. Elle ne veut pas retourner en arrière. En fonction de ce que nous avons vu, il n est que trop clair alors, qu elle va gérer particulièrement ses relations de change, et essayer de désigner un autre responsable qu elle-même, de ses éventuelles difficultés. La prise de conscience a eu vraiment lieu en 1977, tout à fait parallèlement à la crise grave du Dollar. Il faut dire que durant plus de six mois, de septembre 1977 à avril 1978, l économie mondiale est caractérisée par un désordre monétaire permanent, qui s articule autour de la dépréciation du Dollar. Or, il est facile d attaquer un adversaire affaibli. C est la fameuse parabole de la «bagarre dans le café» : une bagarre se déclenche dans un café, généralement en attaquant un individu au moment où il a trop bu Il faut dire que les conséquences de la relative «griserie» Américaine sont inquiétantes pour tout le monde : on annonce un déficit probable de trente milliards de Dollars de la balance des paiements. Les recettes Américaines pour sortir de la crise monétaire, ne marchent manifestement pas, en tout cas pas à court / moyen terme. Elle s ne marchent pas à l intérieur : le fait d avoir permis au Dollar de flotter, n a pas rééquilibré les balances des paiements, en particulier celle des Etats-Unis, comme Milton FRIEDMAN l avait pourtant prédit. Elles ne marchent pas plus à l extérieur, où ne règne pas la stabilité, mais la guerre monétaire. Les Américains sont un peu autistes, ils font payer leurs difficultés aux autres. En effet, ils mènent une guerre commerciale, grâce à une monnaie qui chute, en reportant les déficits commerciaux sur les autres. Cela veut dire clairement, pour les Européens, qui n ont pas l avantage quant à eux, d avoir comme les Américains une deuxième grille de lecture possible de leurs monnaies, qui ne sont pas des devises clefs : qu ils perdent des exportations à cause de ces fluctuations monétaires, qu il ne serait pas du sens commun de vouloir imputer à une volonté de stabilité. Parce qu ils perdent des exportations, ils perdent de la croissance. Le tour est vite fait. Les Américains nous font retourner en arrière, en mangeant notre marge de gestion de notre système de crédit, et en se l appropriant selon des figures qui ne font pas partie «des règles normales» du jeu des échanges internationaux, mais d un jeu «dérivé de la guerre» A partir du moment où l on empêche un partenaire / grande région (comme l Europe), d entretenir sa pelote de crédit en plus de son acquis de développement du niveau de revenu, on transgresse les règles nouvelles et encore non dites, mais incontournables, du jeu du développement international qui doit être coordonné. Ce type de jeu sera défendu par la phase de rayonnement monétaire Européen Ce jeu est un jeu monétaire, en vue de défendre son exception culturelle et ses valeurs sociales à un horizon soutenable Il s agit de la «guerre monétaire», Dieu Merci! 1475 Ceci est une prophétie auto réalisatrice, que nous nous autorisons. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 800

237 La première fois que les Américains nous ont amené dans ce cas de figure de guerre monétaire, c était à cette époque, dans les années Croissance et monnaie, suite : Pendant la décennie soixante dix, on a défait la pelote de laine du fait des conflits monétaires entre Européens et Américains. La réaction de retour sur l économie réelle, est que la croissance bute sur l économie monétaire. En clair c est la stagflation. Le 15 Septembre 1977, la C.E.E. fait paraître un rapport insistant sur l importance d une forte croissance. Tous les problèmes sont passés en revue. Le lien est établi entre relance, stabilité des changes et lutte contre l inflation. Le risque est pointé, qu une politique de relance menée dans un pays ait pour effet de provoquer une spéculation sur les changes. C est aussi pourquoi l objectif de non inflation est si important en relation avec les autres pays : dans un but de meilleure coordination entre les zones commerciales dans une Europe et dans un monde économiquement plus intégrés. Premièrement, parce que c est la seule façon d arriver à des anticipations saines en Europe et largement communes -. Deuxièmement, sans doute cela n a t il pas été dit, mais c était depuis cette époque toujours implicite, l Amérique avec la charge de la première monnaie internationale, sera toujours susceptible de connaître plus d inflation que l Europe à condition que l Europe parvienne à se concerter et à se coordonner -, par le biais de l inflation exportée à travers la monnaie internationale et les liquidités qui vont avec. A partir de là, la lutte contre l inflation devient un objectif deux fois stratégique : parce qu il est bon en lui-même, mais aussi parce qu il permet de se démarquer des Américains. Les Européens sont toutefois les premiers à profiter des liquidités (qui ont triplé depuis 1970) qu «ils estiment suffisantes». Le vrai combat est à plus long terme. On ne parle, avec les liquidités, que de refinancement, pas de la structure. Mais il faut aussi rendre à César ce qui lui appartient. Ce sont les Américains qui ont déclenché la croisade anti-inflation. C est Paul Volker, président de la Réserve Fédérale Américaine, qui a impulsé cet objectif décrété priorité mondiale au sommet du G5 à Tokyo en C était aussi une contestation, de la part des monnaies reconnues au premier rang desquelles le Dollar que les monnaies marchandises le pétrole puissent empêcher la monnaie officielle d imposer un ordre économique mondial non inflationniste. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 801

238 L acharnement des Européens à sortir du dilemme monétaire : de 1982 à 1992 : II.1. Un contexte technologique révolutionnaire : Les innovations financières : Les innovations financières découlent du fait que depuis les années quatre vingt, les banques, qui dirigeaient jusque là un système basé sur la finance intermédiée, ont abandonné à la finance directe, c est-à-dire aux marchés financiers, leur position dominante sur les marchés. Les autorités monétaires quant à elles, ont abandonné leurs contrôles administratifs sur les taux d intérêt, et sur les mouvements internationaux de capitaux. Au départ, le fait que la monnaie soit placée elle-même sur le marché, et non plus en recul de celui-ci, fait que le régime des marchés de la monnaie et de la finance soit celui de la concurrence comme seul mode de régulation. L ultime façon de la monnaie dominante de se protéger des aspects les plus déstabilisateurs de cette concurrence est de se placer à l abri derrière des taux d intérêt suffisamment élevés. Découlent des taux d intérêt, les taux de change. Par rapport à la domination du temps qui est celle des Etats-Unis, les outsiders essaient de récupérer une domination partielle de l espace sous la coupe du système hégémonique Américain. Rappelons-nous : tant que la monnaie Américaine n était pas contestée, celle-ci était, contrairement à ce que fut la Livre Sterling à sa belle époque (monnaie «verticale» régnant de façon autoritaire sur le temps, grâce au taux d escompte), une monnaie «horizontale». Elle avait introduit une «innovation» dans le système monétaire international : une monnaie pour une géographie apaisée, véritable fer de lance pour le triomphe d un système basé sur la «liberté» les valeurs étaient transmises avec une vraie générosité à l égard de la «vieille Europe» et un système de financement de la croissance mondiale axé sur des relations symétriques entre la vieille Europe et la jeune Amérique : gestion de la tension monnaie-marchandise (pétrole) / monnaie de crédit, tout près de l Europe, entre Europe et Afrique, tolérance au développement d un troisième pôle à l extrême Eurasie (au Japon et chez ses quelques protégés), «containment» partout ailleurs : autoritaire en Amérique du Sud, «sec» en Afrique (pas de crédit), diplomatique autour du bloc de l Est. La liberté était «gérée» : maximale à domicile, moindre ailleurs. Les «valeurs» étaient largement diffusées, rapidement, c est-à-dire horizontalement, dans ce contexte, au niveau mondial, avec tout de même une moitié «facile», et une moitié difficile. Dès lors que le Dollar se sent menacé, tout change! Le Dollar ne représente plus un rapport de diffusion de droits. Il représente un rapport La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 802

239 de tensions. Autrefois, les droits étaient effectivement diffusés, parce qu il y avait un relais du monétaire au social : le Dollar était immédiatement relayé par du crédit, il y avait un continuum dollars / euro et pétro Dollars / liquidités et crédits. Désormais, avec des taux d intérêt réels très élevés, les pays bénéficient d un accès plus ou moins facile, voire très difficile, à la liberté économique. Dans le pire des cas, ils peuvent faire face à une véritable spirale d endettement. Le Dollar menacé, dans sa troisième période, retrouve les prérogatives de monnaie verticale de la Livre Sterling telle qu elle avait été dans tout son cycle de devise clef. C est une régression. Mais il faut dire à décharge que le Dollar joue sa crédibilité sur un territoire considérablement élargi, par rapport à celui qui avait été celui de la Livre Sterling. Les marchés financiers ne font que reprendre ces «contraintes de la liberté» pour rendre le système au final un peu moins inacceptable. Quelles sont donc ces innovations financières? On peut parler justement de la «révolution Milken», du nom de ce financier qui a développé la titrisation à Wall Street, dans les années quatre vingt, avant de finir sous les barreaux pour avoir créé trop de «titres poubelle» (les junk bonds). Les principales tendances sont : les marchés d option, les marchés de swaps, les marchés de change, et tous les marchés dérivés. Par ailleurs, toutes les formes d épargne sont au maximum titrisées : ainsi l immobilier se trouve lui aussi titrisé. Les conséquences monétaires des innovations financières : la substitution monnaie / titres : La concurrence sur ces marchés, signifie aussi une concurrence entre monnaie internationale principale (le Dollar), entre monnaies internationales secondaires, et entre monnaies privées. Ces «monnaies privées» sont représentées par des titres. Il est facile de comprendre, pourquoi les titres en viennent à servir de substituts à la monnaie. Il y a à cela plusieurs raisons. - Tout d abord, on a vu que désormais la monnaie est sur le marché. Le «moyen» de l économie est sur le marché, et ne dispose plus d une protection institutionnelle. Cela veut dire que le temps du Dollar est désormais compté, ce qui justifie que le Dollar va vendre le temps encore plus cher. Mais, attachés à la monnaie Américaine, de multiples produits dérivés, par des astuces techniques, vont permettre de «relancer» cette monnaie afin qu elle continue de permettre de gérer des liens de propriété à distance. Ceci étant, réduite à elle-même, on peut considérer que cette monnaie voit virtuellement son temps compté, dans la mesure où si elle est livrée à elle-même, on lui chercherait en vain des garanties. Or, précisément, les titres peuvent servir de garanties et éviter que le Dollar soit livré à lui-même. Comment? Parce que les La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 803

240 compagnies privées de par le monde peuvent offrir une garantie sur le terme de leur capacité d investissement efficace dans leur secteur d activité, ces compagnies ont un terme d anticipations qui est non nul, et qui peut servir à valider des anticipations collectives sur des termes d investissement non nuls. Par conséquent, le terme d investissement efficace d un titre donné, est réputé plus long que le terme d investissement du Dollar «presque livré à lui-même». - Les titres sont souvent rattachés à l économie internationale, de façon certaine en tous cas, d une manière plus concrète que le Dollar lui-même. La monnaie hésitante entre sa fonction de monnaie internationale et sa fonction de monnaie nationale, trouve dans les titres un moyen de se rattacher à l économie internationale. Ce n est plus le Dollar qui soutient l économie internationale, mais le contraire. «Après avoir formé vos structures, celles-ci vous forment» Les titres sont un moyen de retrouver une proportion correcte de fonds propres dans l économie. C est pourquoi la monnaie arrimée aux titres est davantage arrimée à des fonds propres, que la monnaie arrimée à du crédit. - C est pourquoi aussi on consolide la monnaie en introduisant un certain nombre de titres dans les agrégats monétaires. M3 contient des titres. Dans ce contexte, les SICAV et les FCP offrent de nombreux produits de refinancement et de placement à court terme, considérés dans ce contexte comme de la quasi-monnaie. On reconnaît par là le pouvoir grandissant des monnaies privées aujourd hui dans l économie. Dans un univers d investissement qui n est pas homogène, on attribue ainsi une «prime» d autorité institutionnelle, à certains grands acteurs qui prennent des risques. Le refinancement de la monnaie par les titres, ne fait que retarder le recul du Dollar. De 1973 à 1990, le Dollar a perdu deux fois plus de pouvoir d achat qu entre 1948 et 1972, face pourtant à une meilleure stabilité des prix : soit 50% de pouvoir d achat en moins. D une régulation nationale par l inflation à un ajustement international par les taux d intérêt : Du fait que les autorités ont abandonné leurs contrôles administratifs sur les taux d intérêt et les mouvements de capitaux, les taux d intérêt sont devenus la principale variable d ajustement entre épargne et investissement. Quand l épargne vient à manquer ex ante, le taux d intérêt nominal s élève alors. L inflation est toujours contrainte par le régime financier, à partir du moment où l on a reconnu que toute inflation est d abord monétaire. Il en découle que si le taux d intérêt nominal s est élevé, le taux d intérêt réel va s élever aussi. L équilibre macro économique peut alors être obtenu par une baisse de l investissement Pour reprendre une célèbre citation de Winston CHURCHILL. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 804

241 Pour AGLIETTA (1995), «la finance libéralisée favorise une inflation stable et basse, mais entraîne l accumulation du capital». A une régulation nationale par l inflation s est substitué un ajustement international par les taux d intérêt. Autrefois, les pays, protégés institutionnellement par les conventions internationales de taux de change, étaient tentés par une certaine irresponsabilité : nourrir l inflation jusqu à certaines limites, jouer avec les limites du système comme on joue avec les limites du crédit entre les générations. La finance directe sape l inflation à la racine. Les Etats perdent une grande partie de leur légitimité vis-à-vis de leurs peuples. Ce sont alors les investisseurs privés qui peuvent se rattraper. Tant qu une nouvelle régulation et une nouvelle rationalité, non pas au niveau des Etats, mais au niveau des individus 1477, n a pas vue le jour, ils rendent «l argent» cher, en le privatisant et en l accumulant, sous forme de capital (argent privé). Mécaniquement, on peut comparer les deux systèmes. Dans l ancien système financier, administré, le taux d intérêt réel a tendance à sans cesse baisser, puisque l inflation s accélère et que le taux d intérêt nominal est rigide. Au contraire, dans le système financier libéralisé, plus récent, le taux d intérêt peut s élever pour restaurer le rééquilibrage macro économique. Trop d inflation est une drogue pour la monnaie nationale, ce qui se termine mal. Pas assez est un bol d air pour la monnaie internationale, mais aussi le signe que l on ne tire pas d elle le maximum, du point de vue de l intérêt mondial. Il faudrait pouvoir parvenir à un équilibre. Mais un «équilibre» est impossible en présence d une contradiction (contradiction entre le terme régional et le terme mondial). Des figures succèdent à d autres, en fonction des circonstances et des rapports de force du moment. Dans les années quatre vingt, les taux d intérêt réels sont élevés : les taux de long terme sont passés de deux virgule cinq points en dessous du taux de croissance, avant 1980, à environ trois points au-dessus après. De ce point de vue, il y a un rattrapage. Grâce aux taux d intérêt, la lutte contre l inflation au niveau national, voisine avec le désendettement, du point de vue des entreprises. Tout est orienté, par elles, vers des stratégies de restructuration de bilans, pour apparaître en bonne figure à la bourse : désendettement et achat de titres financiers en vue d être des acteurs financiers, de mieux présenter l argent. Lorsque l on a d emblée la surface financière suffisante, au contraire, les entreprises contractent des emprunts considérables, pour des stratégies financières d endiguement de leurs marchés, plus que pour des projets immédiats concrets. Chacun vise à se couvrir des risques de l argent, tout en utilisant et en «présentant» celui-ci au mieux. Suivant sa taille, on a plus ou moins accès au crédit, quand celui-ci devient moins couvert par la monnaie Ou au niveau de l Europe. Ce qui serait quelque part plus rassurant On peut défendre l idée selon laquelle certaines multinationales seraient aujourd hui économiquement plus puissantes que des Etats, et même pas des moindres, surtout si l on privilégie une vision de l économie orientée autour du risque. Mais cela ne dessine La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 805

242 Il y a une course entre intérêts publics et intérêts privés, qui il y a peu n existait pas. Les Etats nations se protègent derrière leurs déficits publics, mais puisque ce sont désormais les marchés financiers les arbitres, ceux-ci ripostent en élevant le taux de l intérêt qui fait monter les déficits ainsi les Etats n ont pas une très grande marge de manœuvre. Les banques, avec les Etats, voient leur rôle régresser sauf si elles se sont placées elles aussi sur les marchés en devenant conjointement banque / industrie et banque / assurance en plus de leur métier traditionnel La marge globale d intermédiation, elle, écart entre intérêts versés et intérêts perçus, a chutée brusquement depuis Les fusions acquisitions et la mutation de la gestion des droits de propriété dans le monde : comparaison de la mondialisation actuelle avec la première mondialisation de : Les années quatre vingt connaissent un fort mouvement de fusionsacquisitions transfrontalières La déréglementation bancaire : Pendant plusieurs années de taux de change flottants, les marchés bancaires nationaux restent encore assez protégés. Chaque pays fait toujours confiance à la finance intermédiée, et surtout au keynésianisme qui suppose des marchés nationaux relativement cloisonnés, puisque dans le cadre keynésien c est l Etat nation qui est la première source de régulation. De fait, de 1972 à 1983, le régime se caractérise à la fois par l existence d un contrôle des changes, par le recours à l encadrement du crédit, et par l importance des crédits à taux privilégiés, voulus par l Etat. Dans ces conditions, la déconnexion entre taux d intérêt nationaux et taux d intérêt étrangers, est en fait assez parfaite dans le court terme. Mais la pression mise sur les agents privés, dans un contexte de spéculation monétaire et financière généralisée, due aux taux flottants, rend inévitable l existence du continuum monnaie / finance, et crée un grand appel d air vers, sinon une régulation nouvelle au niveau mondial, du moins dans un premier temps l existence d un marché mondial de la finance qui en impose à la monnaie : la monnaie est vraiment confrontée au marché pour conforter sa dimension mondiale, du moment que la nullement une politique macro économique alternative Ce fut, en France, la stratégie du Crédit Lyonnais avec un succès mitigé, il faut bien le dire Si on place en rapport trois phénomènes importants : mouvements de capital financier transfrontaliers notamment en Europe, amélioration apparente du bilan des entreprises mais parfois au prix d une augmentation de la part des opérations hors bilan dans la vie de ces entreprises, on voit que l économie réelle s est ajustée aux nouvelles contraintes, avant le développement d une macro économie Européenne intégrant monnaie & budget (qui resterait encore à bâtir pour l essentiel) Mais aussi avec certains risques en Europe, et encore des risques certains dans le monde La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 806

243 dimension nationale Américaine se heurte aux déficits. La conséquence est immédiate : il faut ouvrir les marchés bancaires intermédiés aux marchés de la finance directe. Les banques sont privatisées, à partir de 1986, en France. La même année, l Acte Unique Européen prévoit pour 1992 la libre circulation des mouvements de capitaux en Europe. Les réglementations nationales en matière bancaire sont harmonisées par les directives de 1987 et Du point de vue du crédit, l ère du keynésianisme se termine, du moins au niveau national. Toutes les pratiques de bonification de taux et d encadrement du crédit sont abolies en France. Par ailleurs, le marché mondial s avère très efficace pour une certaine dimension d auto régulation : en quelques années, les différentiels de taux d intérêt se sont considérablement amincis, spécialement pour le court terme. Cela permet de créer un grand marché obligataire : le secteur privé refinance la dette de l Etat Le marché de la dette publique française devient un des plus actifs et des plus internationalisés, ce qui prouve que l économie française a des adeptes parmi les investisseurs. Le marché obligataire sert de base au développement du marché des taux. Une déréglementation qui n empêche pas les crises : La déréglementation bancaire prend acte que c est désormais des marchés que viennent les impulsions économiques, les régulations nationales étant à revoir et l hégémonie Américaine étant remise en cause du fait de la crise du dollar. Mais le fait que tout le système financier passe «à la machine à laver» met une pression telle sur le système que cela ne se passe pas sans crise. En 1987, c est le krach boursier de Wall Street, qui se répercute sur toutes les places Européennes. Puis c est la faillite des Caisses d Epargne Américaines (plus des deux tiers disparaissent), qui finançaient du long terme par du court terme. Ainsi, les crises financières des années quatre vingt, suivent les crises de change des années soixante dix, et la crise des liquidités des années soixante. Les crises invitent à une réflexion sur la régulation, qu elle soit mondiale, internationale ou régionale (mais moindrement nationale) Néanmoins, un système marqué par l accumulation primitive du capital financier a pour lui un formidable dynamisme. Les crises, de plus en plus fréquentes, sont aussi l occasion de proposer de nouveaux produits financiers. Le rebond hors de la crise est rapide, alors que les investissements financiers remplacent de plus en plus les investissements 1481 Va t on vers une dimension mondiale pour les actions, une dimension liée aux grandes régions pour les obligations, des mécanismes variés de défense pour les anciennes monnaies? Il est encore trop tôt pour le dire A partir de là commence plus ou moins notre réflexion sur la situation actuelle. L analyse de l histoire des vingt dernières années, qui suit : sera vraiment orientée vers une mise en perspective. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 807

244 industriels. Depuis le début des années quatre vingt, aussi bien les taux d investissement que les taux d épargne tous deux mesurés de façon classique (taux d investissement dans les machines en contexte industriel, taux d épargne limité à la finance classique sans prise en compte de l épargne en capital humain) ont beaucoup fléchi dans les principaux pays. On cherche des garanties dans le monde plutôt que d investir industriellement chez soi. En fait, une «régulation» nationale continue de s effectuer «par défaut». Les tensions sur l équilibre épargne / investissement peuvent se résorber, à l échelle de la nation, à la fois par de la création monétaire et par de l inflation Il est vrai que le mode de régulation du marché est «naturel» : c est la crise! Que dire des taux d intérêt : Selon WRAY, une politique de forts taux d intérêt : augmente bien sûr les déficits gouvernementaux. Cela peut donc être un moyen de monétiser la dette ou plutôt de faire dépendre la monnaie d un fort taux d endettement, de l affaiblir. Par ailleurs, cela diminue à coup sûr les taux de croissance de l économie, par une chute de l investissement. En rendant l investissement plus cher, on handicape doublement l économie : conjoncturellement (à chaque fois qu on emprunte), et structurellement, par un effet systémique. Une telle décision doit être comprise, systémiquement, comme le besoin de prendre du recul par rapport à l économie, avant d être sûr de vouloir la relancer Cela traduit un manque de confiance dans l économie telle qu elle est et donc un certain passage à vide de la monnaie. Faute d une cohérence suffisante du nouveau système, toutes les monnaies pâtissent de la chute du dollar, d où la solution provisoire de la remontée du Dollar, à partir de Sans doute faudra t il, à l avenir, tâcher d harmoniser ces différents aspects, notamment en vue du calcul de la productivité, nouvelle mesure micro économique annoncée, pour une nouvelle régulation macro économique souhaitable Cette capacité de régulation par défaut, dans un monde où le territoire de la monétarisation a considérablement augmenté, permet de gérer beaucoup plus doucement les transitions, et ce malgré les scenarii catastrophistes. Une telle capacité n existait pas au siècle dernier Et comment? La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 808

245 II.2. Europe / Etats-Unis : Une grosse tension Dollar / monnaies Européennes, avec l arbitrage du yen : dérivatifs à la guerre monétaire : Le Dollar a connu deux périodes de relative faiblesse contre les monnaies Européennes : de 1973 à 1979 (crises au niveau des changes) une première fois. Puis «le couvert» fut remis sur la période Avec la politique reaganienne de forts déficits à l intérieur, adossés à de forts taux d intérêt à l extérieur, la parade était trouvée, et le Dollar a connu une phase de grande montée. La surévaluation réelle du Dollar (par rapport aux fondamentaux de l économie réelle) aurait été de 40% en Les écarts de taux d intérêt ont pu provoquer une bulle spéculative en faveur du Dollar. C est dire qu il y avait préjudice, pour les économies européennes. L excédent commercial allemand emportait le deutsche mark à la hausse moins que les déficits Américains. La logique monétaire l emportait face à la logique réelle handicapée par un déficit d homogénéité de la part des économies Européennes pour imposer ce résultat. La confiance était du côté Américain Certains fondamentaux en termes d échanges réels, restent cependant bons du côté Européen : après la réunification allemande, des excédents commerciaux français et italiens ont pris le relais des anciens excédents allemands. Cela prépare l avenir de la monnaie Européenne. Les Etats-Unis : pour ou contre la construction monétaire Européenne? Question controversée par excellence : on peut cependant répondre de façon simple que les responsables monétaires Américains «prennent les vents», certes, surtout ceux qui leur sont favorables mais ils sont trop conscients des impératifs de la confiance dans l économie mondiale, basée sur certaines valeurs 1487 de démocratie notamment, pour être vraiment des ennemis de l euro à qui ils demanderont de faire ses preuves! Parmi les économistes, un des plus fervents défenseurs de la monnaie Européenne n est-il pas Robert MUNDELL lui-même, le père des zones monétaires optimales! On a déjà une bonne occasion de remarquer que la politique du Dollar a pu être favorable à la convergence monétaire Européenne. Le Dollar fort, après 1985, ne jouait pas contre la consolidation de la zone euro, mais pour En effet, on doit compter aussi avec certaines de ses faiblesses. En ayant un Dollar coté fortement face au mark, la pression sur 1486 Le $, encore et toujours la devise clef, bénéficie du bon comportement de toutes les monnaies dans le monde, y compris de ses concurrents tel le deutsche mark. L économie Européenne souffre encore trop d une contradiction entre croyances (davantage liées à la monnaie) et préférences (rivées à l économie réelle) Parfois en retard, mais qui à la lumière des leçons de l histoire et des limites du marché, tendent dans un deuxième temps toujours à rattraper leur retard. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 809

246 les monnaies faibles vis à vis du mark pesait beaucoup moins sur elles, ce qui rendait beaucoup plus supportable le message de ferme autorité de la Bundesbank. On peut donc considérer qu après les années de crise réelle entre Dollar et monnaies européennes, dans la décennie soixante dix, la décennie suivante fut plus favorable. Quand à la décennie quatre vingt dix, elle vit à la fois le triomphe de l économie réelle Américaine et de sa productivité et les premières prouesses de l euro sur la croissance et sur l emploi pour la première fois, l autorité monétaire était, de façon nouvellement homogène, du côté de l euro dans le face à face à deux. Si bien que l euro doit veiller à ne pas être trop fort Relations monétaires Etats / Europe dans le contexte d intégration monétaire : Pour DE GRAUWE (1985), le Système Monétaire Européen était une véritable machine de déflation : chaque pays repliant frileusement sa politique budgétaire vers lui-même. Ainsi, le contexte des politiques monétaires n était que moyennement coopératif : la coordination des politiques étant à ce stade encore trop faible. Néanmoins, à partir de l épisode français de 1983, la moins grande fréquence des changements de parité, montre qu il y a eu un rapprochement, en se calquant tout à fait sur le standard allemand. Peu après le réalignement de 1987, l engagement dans la défense des parités était suspecté à la fois pour la France et pour l Italie : or, dans les deux cas, des pressions spéculatives sévères furent surmontées. II.3. Les différentes influences nationales dans la conception d une future politique monétaire Européenne : L Allemagne, la lutte contre l inflation : Dès la fin des années soixante dix, les responsables allemands montrent une interprétation de l économie, encore plus monétariste que celle des responsables Américains autorisés. En effet, pour eux, c est à la divergence des taux d inflation, que l on peut attribuer la responsabilité des évolutions en matière de balance des paiements. Pour les Américains, au contraire, la différence est réelle, au niveau des taux de croissance et le remède est alors moins sévère : on peut stimuler l activité par un déficit budgétaire, tout en acceptant une légère réduction du taux de croissance Américain. Les Américains profitent des effets de réputation de leur 1488 Le Dollar devise clef jouait son rôle de défenseur et arbitre de la monétarisation, laquelle présuppose de préparer l avenir et donc d aider l euro Que pourrait-il faire, par exemple, pour soutenir le yen et se gagner ainsi des alliés? La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 810

247 monnaie en laquelle ils expriment toujours une certaine confiance. Au contraire, les Allemands pensent qu ils doivent encore confirmer leur réputation monétaire. Et leurs responsabilités sont décuplées, car ils se sentent comptables des résultats plus ou moins divergents de leurs voisins. D où une attitude quelque peu raide, car ils se tiennent entre construction de la réputation de leur monnaie, et rappel à l ordre de leurs voisins. Un rappel à l ordre qui peut être vif : le président de la Bundesbank n hésite pas à déclarer : «la stabilité monétaire en R.F.A. ne doit en aucun cas être sacrifiée à la stabilité des relations de changes en Europe.» Mais c était avant la réunification allemande, qui a rendu soudainement les Allemands plus vulnérables, et devant s arrimer à la fois à l ex-rda et, pour l équilibre et surtout les perspectives d avenir durables, à leurs voisins Occidentaux. L Allemagne est un relais plus que convaincu des stratégies de désinflation venues des penseurs de Chicago. C est l obstination des Allemands qui fait triompher cette stratégie. Ainsi, depuis la fin des années soixante dix, des stratégies monétaires de désinflation graduelle sont mises en place pour limiter le coût en termes réels des politiques de lutte contre l inflation. En France, c est à l occasion du tournant de la «rigueur» en La France, l amorce d une Banque Centrale Européenne : Dès 1979, à l occasion du passage au Système Monétaire Européen, la France exprime la volonté que le nouveau fonds de stabilisation monétaire, se voit accorder certains pouvoirs d intervention sur le marché, en vue d en faire l amorce d une Banque Centrale, en charge des Banques Centrales Européennes. La France a toujours eu du talent pour exprimer en termes de valeurs politiques raisonnables et universelles, des réalités mises en évidence par l évolution réelle du monde. L Angleterre, l acceptation de la vague d innovations financières menant à un continuum finance / monnaie : L Angleterre a aidé le continent durant la Guerre Civile Européenne de Dans le couple droit / économie qui peut poser un véritable problème d interprétation 1490 dans le cadre d économies développées 1491, à cause de la monétarisation qui suit ces économies et ces régimes politiques développé(e)(s), et du statut ambigu de la monnaie, la Grande Bien sûr, en France, la Faculté de Sciences Economiques a été créée et séparées de fait de celle de Droit à la suite de Mai 1968, bien que les générations de personnes ayant obtenu leur(s) diplôme(s) avant, et non familières de ces domaines, aient la plupart du temps - beaucoup de difficultés à le concevoir Et de sociétés développées aussi, ce qui va avec et ne signifie pas «sur le papier» la même chose. Nous devons le préciser si nous ne voulons pas être accusés de manque de rigueur. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 811

248 Bretagne a représenté, dans l ancien système 1492 : le droit à l occasion des périodes de guerre, et le continent l économie, dans le sens des désirs d une économie déviante qui spontanément s oppose au droit. Il ne faut pas l oublier car la preuve reste à faire que nous avons dépassé ce système ancien, l époque ancienne aussi C est un des grands enjeux sociétaux de l euro que d en apporter la preuve certaine! Tout doute méthodologique étant de rigueur dans le cadre d une approche scientifique s appuyant sur les faits, on peut dire que la Grande- Bretagne continue de représenter «le droit»! 1493 C est pourquoi nous nous permettons, encore, une prophétie auto réalisatrice Les innovations financières ont quand même une utilité en terme de régulation monétaire Les produits financiers étant en même temps des produits juridiques et des produits fiscaux. Ils ont permis de répondre à des incertitudes, repousser la panique des investisseurs, savoir attendre l arrivée d un nouveau système régulateur «clefs en mains» ne refusant pas non plus totalement l idée même de droit. L Italie, et des marges plus importantes de fluctuations : L Italie, après son miracle économique, a continué à entretenir une prospérité, notamment : - au prix d un endettement public très élevé ; - en prolongeant le miracle économique par certaines formes de miracle social ; Le réseau légendaire des PME en Italie allait de pair avec un système de retraite très généreux : à partir de la cinquantaine pour de nombreux fonctionnaires. Ce comportement, très miraculeux mais aussi très personnel, rend le cas de l Italie 1496 très «sensible» : il a, donc, fallu (et ceci tout naturellement), dans le cadre de la solidarité naturelle entre Européens, accorder des marges de fluctuations plus importantes pour l Italie 1497! 1492 L ancien système dans le cadre des relations internationales, où la guerre commandait à la paix et imposait toutes les modifications des relations sociales. «Dieu et l euro nous en délivrent!», pourrions-nous pourtant dire si nous étions des ayatollahs 1493 Les Députés Européens Britanniques : ne sont-ils pas parmi les plus présents à Strasbourg, et participant aux Commissions? 1494 Si les mœurs se rapprochent à nouveau du droit, en Europe, grâce au débat public, la «cerise sur le gâteau» ne pourrait-elle pas être, l adhésion de la Grande-Bretagne à l euro? Ce sera(it) un moment magique de la politique monétaire Européenne, avant parmi d autres moyens : la politique Européenne tout court! Et pour longtemps 1495 Les produits financiers étant en même temps des produits juridiques et des produits fiscaux Qui n a d ailleurs pas hésité, souvent, à s allier «en diagonale» : avec le Royaume- Uni et ceci face à «l axe central de la monétarisation» (France, Allemagne et Benelux), dans le jeu monétaire! Ainsi à l occasion de la crise des marchés financiers Européens de Qui pourront être réduites quand l endettement public se réduira. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 812

249 Rajoutons donc deux notes de bas de page 1498, puis 1499 pour participer à ce sprint magnifique! Une constante et une contrainte : l augmentation des taux d endettement publics : La totalité des pays d Europe ont connu un fort accroissement de leur déficit public dans les années soixante dix à quatre vingt dix. En 1974, la dette publique était de 20,4%, en 1993, 55%, en 1995, puis 60% Pour certains auteurs, les déficits publics sont nécessaires, en situation de taux d intérêt élevés, pour soutenir la croissance. Si l on pouvait trouver le moyen de se passer d eux, cela diminuerait les taux d intérêt et pourrait alors relancer l investissement privé. Mais depuis le tournant de 1975, on n a pas su comment se passer d eux. Encore la dette publique n est-elle vraiment néfaste, que si elle dépasse un certain montant autorisé 1501, et aussi si elle entraîne par contrecoup un excès de demande. Au-delà d un certain seuil, elle entraîne une demande «irrationnelle», et c est alors l enlisement assuré. La demande est un peu freinée cependant, par le montant du taux d intérêt réel. La politique monétaire doit gérer l écart entre taux d intérêt et taux de croissance, afin de ne pas laisser la dette augmenter, et éviter l emballement. Mais, pendant la période qui nous concerne, on a profité des marges de manœuvre dont on disposait encore, jusqu à parvenir au maximum autorisé A L Italie de voir quand elle sera décidée à devenir elle aussi un moteur de la monétarisation Européenne, en se rapprochant de l axe central! Nous comptons sur son génie 1499 Pour être tout à fait honnête, il faut quand même affirmer que le «tournant» doit être collectif, engageant au moins Italie, Grande-Bretagne, Belgique en même temps Car la dette Italienne ne peut être élevée aux alentours de 100%, de même que la dette Belge, que parce que les marchés financiers acceptent de la refinancer. Quant à la Grande Bretagne, elle est solidaire des Etats-Unis dans les délices de la défiscalisation immobilière, dont nous avions prévu l impasse actuelle il y a vingt ans, quand nous travaillions comme conseiller immobilier pour de grands groupes Niveau auquel elle s est maintenue depuis «un bail» % est souvent cité, car ce fut le repère pratiqué pendant la période de «l étalon or». La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 813

250 Une évolution sensible du concept de politique monétaire : le débat nouveau sur les règles monétaires, la tentation résistible, issue du passé, de politiques discrétionnaires : Dès lors que l on est passé à l ère de la finance libéralisée, on se doit de garantir la stabilité monétaire tout en assurant la libre circulation des capitaux. Toute indépendance de la politique monétaire devient alors illusoire, selon le théorème de PADOA-SCHIAPPA. La logique des marchés financiers est une logique de transparence. Pour être crédible, la Banque Centrale doit alors être relativement transparente. L utilisation de règles discrétionnaires, comme autrefois, est alors bannie. Les économistes ont montré dans les années quatre vingt que cela conduirait inévitablement la Banque Centrale à tenter d imposer des opérations d «inflation surprise». Désormais, les règles doivent être claires et affichées. La première des règles est celle qui découle du théorème de PADOA-SCHIAPPA. La seconde règle logique, c est d essayer de vaincre l incohérence temporelle de la Banque Centrale, tout en poursuivant le processus d intégration monétaire. Ensuite, il est à peine utile de parler de la construction des anticipations dans la rivalité obligée 1502 avec le dollar. Et enfin, la règle d or, c est de lutter contre l inflation. Les travaux fondateurs de KYDLAND et PRESCOTT, de BARRO et GORDON, ont relié ces thèmes : les risques d incohérence temporelle, impliquent de préférer des règles à une action discrétionnaire pour pouvoir imposer cela, il faut que la Banque Centrale soit indépendante. II.4. Un contexte social surprenant : la nouvelle attitude des agents vis-à-vis des gains monétaires : La prise de conscience que «la monnaie, c est important» : a déjà eu lieu dans le contexte de la crise de l entre deux guerres Pendant la crise des années soixante-dix, c est une autre prise de conscience qui se fait jour : avec la compétition face au Dollar et aux fluctuations de change, les Européens réalisent que la sphère monétaire ne se contente pas d être une simple reprise parallèle de la sphère réelle, que les deux sphères ne sont pas non plus complètement disjointes et sans relations entre elles, mais qu il y a bel et bien une marge de jeu avec les valeurs de la monnaie, et que selon l habileté avec laquelle on joue, on peut obtenir des gains ou au contraire des pertes monétaires. Les agents deviennent réactifs par rapport aux fluctuations de la monnaie. Ils ne se contentent pas de subir. Si le jeu de la monnaie profite aux Américains, pourquoi ne pourrait-il pas profiter à d autres, à des Européens par exemple? De fait, les agents, depuis 1974, surtout, 1502 Mais aussi la complémentarité réelle! 1503 Mais dans un contexte «sans pitié» sur le principe, et géographiquement réduit aux abois par le peu d extension du territoire monétarisé. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 814

251 cherchent à contrebalancer par des gains monétaires, les pertes économiques subies du fait de la politique gouvernementale (que ce soit la baisse du pouvoir d achat des revenus, ou de la rentabilité du capital). Ils utilisent la monnaie comme un atout. Elles permet des gains internationaux, alors que la politique économique des gouvernements, très défensive, entraîne souvent des pertes nationales. Il y a aussi, peutêtre, les débuts des anticipations de ce que l on peut faire avec des déficits, et jusqu où ne pas aller L utilisation judicieuse de la monnaie peut procurer nombre d effets leviers. C est avec la crise que l on prend conscience de cela. Mais cela ne signifie pas délitement du lien social. C est surtout la prise de conscience de nouvelles relations, dérivées, à l international. N oublions pas qu il y a un nouvel allié de la croissance : le Japon. II.5. L Europe de l Est : la finance sans la monnaie, suite : Les présences d un système bancaire, et d un marché des capitaux : font partie des points afférents à une économie de marché, que les pays de l Est veulent mettre en place à partir de la perestroïka. La réforme bancaire se déroule de 1987 à L aide à la restructuration des pays de l Est commence (1989), ce à quoi suivent une série de conflits dans le secteur bancaire, avec les Etats-Unis, la même année. C est une forte inflation, en 1988, au prétexte conjoncturel de reprise de la croissance (1986/1987), qui annonce la chute probable du bloc communiste, sur fond de volonté de développer le commerce extérieur pour satisfaire à la consommation, et d impossibilité d y parvenir sans une monnaie crédible, convertible, se soumettant au jugement des marchés et au jeu de la propriété privée : on ne peut pas «mesurer» ces échanges extérieurs! Tout le système devra être revu. II.6. Inflation, balances des paiements déséquilibrées, globalisation financière, gestion du «terme» focal de l économie : La globalisation présente deux avantages : passer à la dimension supérieure, et résoudre le problème des balances de paiements déséquilibrées. Elle présente des inconvénients : augmenter le risque systémique et plus généralement apporter plus de questions que de réponses. Pour OLIVEIRA-MARTINS et PLIHON (1990), c est une fuite en avant : le processus de globalisation financière s explique par la nécessité 1504 On a eu l expérience de l étalon-or. Celle-ci doit absolument servir de garde-fou, contre les propos irresponsables de tous les commentateurs qui croient que «les arbres montent jusqu au ciel»! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 815

252 de financer les déséquilibres, heurtant l économie monde, des balances des paiements. En 1986 et 1987, les mouvements internationaux bruts de capitaux atteignaient trois cent milliards de dollars, juste les besoins de financement mondiaux représentant les déficits courants cumulés des grands pays industrialisés. Selon BOSWORTH (1993), la globalisation permet l équilibre entre épargne et investissement dans l économie mondiale : les excédents d épargne Asiatiques financent les déficits Américains. Ainsi, il y a changement de dimension, ce qui permet des gains globalement, grâce à l efficience allocative et à l efficience informationnelle des marchés financiers, mise en évidence par FAMA en Les agents sont libres d exprimer leurs anticipations de rendement et de profit, leurs calculs de sécurité, en passant du marché monétaire (argent à court terme), au marché financier (capitaux à plus long terme), ou encore au marché des changes (échanges des monnaies entre elles), et aux marchés à terme, et réciproquement. On recherche le meilleur rendement en passant d un titre à l autre, d une monnaie à la suivante, d un procédé de couverture à un autre. On peut supposer que l économie, ainsi mondialisée grâce à la finance, qui permet de passer très rapidement de l intérêt à la sécurité et de la sécurité à l intérêt, sans se préoccuper des «valeurs», voire même en les intégrant (début du développement des placements «éthiques»), recherche implicitement un terme focal de l économie, un horizon de la confiance, refinancé par les différentes zones du monde en fonction de leurs besoins, de leurs relations de dépendance et de leurs possibilités Il peut aussi y avoir plusieurs horizons de la confiance pour différentes zones différentes. Tout cela est inter connecté par les taux et est susceptible de changer plus ou moins vite, en fonction de la distance visà-vis du noyau du système, lui-même évolutif II.7. Le triomphe absolu de la spéculation : Le triomphe absolu de la spéculation : Il est important de souligner que la spéculation à grande échelle est née dans les années soixante des premiers errements du dollar. Elle fut le fait des détenteurs de devises qui tentaient de toucher des profits spéculatifs sur la base des déficiences grandissantes du système de taux de change fixe. Crise du système international de régulation et crise du pouvoir hégémonique Américain ont été de pair. Il a pu y avoir une 1505 Nous aurons l occasion d y revenir en appendice de cette «Histoire Monétaire de l Europe». C est-à-dire, rendez-vous au Tome III Nous verrons dans le Tome III, qu il y a peut-être aujourd hui deux «noyaux» : Occidental et Asiatique Ce qui n apporte pas tant de complexité en plus que cela. Mais : des risques en plus, oui (et pas seulement des risques financiers)! Cf. Tome III, donc, où figurent nos recommandations. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 816

253 spéculation sur les liens entre réserves en dollar et autres liquidités, et vraie spéculation sur la fin du système à taux de change fixes. A partir des années soixante dix et du système des taux de change flottants, on reconnaît un rôle institutionnel aux spéculateurs, ce qui n avait jamais été fait autrefois. On reconnaît par là même, à la fois leur prééminence dans le calcul des taux, et dans la prise en compte de toutes les anticipations de marché, dans lesquelles ils sont eux-mêmes une partie prenante non négligeable, ainsi que leur rôle d aiguillons des marchés internationaux et mondiaux Selon BOURGUINAT (1995), désormais, le système financier international est dominé par la spéculation. Sa nature s est complètement transformée du fait de cette spéculation. La grande majorité des opérations financières internationales, de fait, est constituée de mouvements de va-et-vient incessants entre les monnaies et les différents instruments financiers : de la souveraineté rattachée in extremis à un territoire, aux risques de la diversification privée, et réciproquement. De la diversification publique à la diversification privée, et réciproquement. Le montant des transactions sur le marché des changes a triplé entre 1986 et 1992 : c est mille milliards de dollars par jour, soit quarante fois plus que la valeur du commerce international. Les produits dérivés sont une des principales armes de la spéculation : ils permettent de se couvrir contre les risques de taux d intérêt et de taux de change. La finance se couvre vis-à-vis de la monnaie : un total renversement de perspectives depuis la période industrielle 1508! Les fonds de pension, avec leurs «hedge funds» (des fonds particulièrement «mouvants»), vont plus loin encore : le déplacement de ces placements d une monnaie sur l autre suffit à déstabiliser les monnaies impliquées. La finance impose sa loi à la monnaie, puisque c est elle qui paye. Son avantage de la mobilité, du fait de la spéculation, est incomparable. D une certaine façon, elle fixe ses conditions à l hégémonie. C est ainsi que des pays avec des taux d inflation plus importants, ont été les récipients de flux de capital net d une importance embarrassante : nulle chance pour l Etat en cause de pouvoir passer entre les gouttes et de ne pas avoir à se réformer Dont acte! D ailleurs, une économie basée sur des «effets miroirs» peut-elle vraiment utiliser les spéculateurs quand elle a besoin d eux, puis les condamner moralement au moment où elle a décidé de se passer de leurs services?! Les «spéculateurs» ont bien sûr, par expérience, le poids qu on leur avait laissé peser dessus très souvent au cours de notre histoire. Accusations souvent «irrationnelles». Dont acte à nouveau! 1509 Cela ne veut pas dire qu on ne puisse pas proposer avec TOBIN, de taxer les mouvements de capitaux. La question des «hedge funds» est peut-être plus délicate si elle touche vraiment «à la souveraineté monétaire». On est en passe d avoir à craindre un «effet papillon» tout à fait inédit! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 817

254 Le marché des taux : En Décembre 1991, le taux d escompte en Allemagne est porté à 8%. Il n était encore que de 6% avant le 31 janvier 1991, et il atteindra 8,75% en Juillet Pour «tenir» les marchés, l Allemagne utilise une vieille technique, autrefois maniée par la Grande Bretagne aux beaux temps de la : faire varier le taux d escompte (qui était couramment tenu assez bas par les Britanniques). Mais les taux baisseront à la fin de la décennie, une fois que l arrivée de l euro aura été sécurisée. C est la bataille avant la victoire Plusieurs monnaies de référence, qu est-ce que cela signifie pour l Europe : en interne? En externe? La prééminence du deutsche mark entraîne peu de contestations de la part des autres monnaies Européennes. Pourtant, le franc résiste très bien, en 1985, à son voisin allemand (surprenante stabilité de la parité), alors que le Dollar entame son ascension. Pourtant, le franc n a pas le même statut international que le mark, du fait même que celui-là n est pas négocié librement sur les marchés à l inverse de celui-ci. Le fait de s investir dans les mécanismes du SME apporte une crédibilité nouvelle aux autorités monétaires françaises, qu elles ne pourraient pas avoir autrement, du fait de leur manque d indépendance. Par ailleurs, à partir de 1988, un mécanisme nouveau, de soutien financier à moyen terme des balances des paiements, est introduit. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 818

255 La construction du système monétaire Européen, comme possible solution à la crise du système monétaire international? Du Traité de Maastricht jusqu à six ans après le lancement de l euro : I. L émergence et les premiers problèmes de l Union Monétaire Européenne : Le problème de la dette. La généralisation du système de l homo monetarius. Le problème des retraites. La non coopération entre agents privés et autorités monétaires. L Union Monétaire Européenne, ou une riposte à la politique des changes flexibles? Concurrence entre finance et monnaie Difficile de ne pas trouver dans le problème des endettements nationaux un des points de départ fondamentaux de la décision prise de se doter d une monnaie commune ou unique. L expérience d il y a un siècle, de l époque de l étalon or, nous a enseigné qu un taux d endettement trop élevé pouvait mal se terminer, car certains pays avaient plus encore à en souffrir que d autres. Mais l expérience de l étalon or intervenait dans un monde globalement peu monétarisé. Depuis les années 1960 au contraire, le rôle du Dollar, la multiplication des liquidités dans le monde, les euro Dollars et les pétro Dollars A partir des années 1970, la multiplication du nombre de pays (Japon, certains pays d Europe tel l Espagne) pour lesquels, la première fois dans leur histoire, leur masse monétaire dépasse leur niveau d épargne, décrivent un tout autre paysage. Il est encore plus important qu il y a un siècle de maîtriser les variables monétaires, de les comprendre. Parmi elles, le niveau d endettement est un signal très fort. En effet, l Allemagne sait de par son histoire combien la monnaie est dans ce pays un élément important du lien social. Son exemple depuis les années 1960 a pu être médité par les pays européens, qui savent que l Allemagne sert largement de moteur industriel de l Europe. On se forge alors, timidement, le projet d aller vers l unification monétaire pour «socialiser» cette monnaie si importante, pour pallier les difficultés du Dollar qui subit les affres du surendettement et du double déficit. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 819

256 Dans les années 1970, on constate qu une telle difficulté est dure à porter, car les positions du Dollar et des monnaies européennes sont asymétriques, et chaque crise financière amplifie les pertes de change de monnaies qui ont bien du mal à se coordonner entre elles. Dans ce cas, si il y avait en plus un endettement insupportable, les Européens ne pourraient bien sûr pas pallier aux difficultés Américaines. Le niveau d endettement à ne pas dépasser tel que les années 1990 nous le livreront est le niveau de 60%. Les raisons de ce choix n ont pas été, publiquement expliquées clairement. Nous pouvons néanmoins nous appuyer sur l histoire pour noter qu à l époque de l étalon or, le Royaume Uni était parti, vers 1870/1880, d un taux d endettement public à peu près équivalent à 60%, pour ensuite baisser régulièrement, jusqu à la guerre de 1914, à 40% environ. Les autres pays de l Europe avaient connu un taux toujours supérieur. Surtout les pays de l Est et du Sud-(Est), et là, il est clair qu un taux d endettement trop élevé à partir de 80% : c est l évidence qui le montre mène à des charges d intérêt insupportables. Dans ces conditions, on peut fortement suspecter qu un taux d endettement global de l Europe autour du Royaume Uni, à l époque de l étalon or, qui a fini par dépasser les 70%, a mené à des tensions sociales insupportables qui ne furent pas pour rien dans le déclenchement de la guerre. Si les Britanniques se sont attachés, à cette époque, à rester en dessous de 60%, sans doute avaient-ils leurs raisons. Une deuxième indication est que 60% d endettement peut être atteints en vingt ans de déficit moyen à 3%. Or, celui-ci est jugé comme le niveau de déficit à ne pas dépasser. Et les deux chiffres paraissent cohérents l un par rapport à l autre. L économie, même dans un contexte de fonctionnement relativement «conservateur», ne doit pas pouvoir se mettre dans une situation «impossible» à l horizon d une génération de capital! Voilà pourquoi ce modèle, dont d aucuns prétendent qu aucune étude sérieuse ne le justifie, rejoint une expérience historique bien réelle et fort douloureuse. Cette expérience rejoint aussi «l instinct» d un chef d Etat tel le Président Français MITTERRAND, qui en 1981 et 1982, constatant que le déficit était de 3%, dans des conditions de politique sociale fort «généreuse», en a déduit que, jamais, le déficit budgétaire ne devrait dépasser les 3% Conservatrice ou «généreuse», la politique économique se heurte ainsi à certains fondamentaux. Dans le même temps, le problème des retraites à payer donne une dimension structurelle incontournable à ce problème qui, dès lors, signale une redoutable contrainte. Chaque agent économique privé, s il est supposé «rationnel» 1511, cherchera à obtenir le plus possible sans forcément se préoccuper de savoir si ses prétentions peuvent être socialement soutenues : si chacun peut en obtenir autant pour des problèmes à la dimension aussi 1510 C est à partir de cette position particulière de MITTERRAND, que s est déclarée la décision collective des chefs d Etats Européens de ne pas dépasser 3% de déficit Selon la définition que donnent les économistes de la «rationalité», qui est de toujours vouloir «en obtenir plus»! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 820

257 «macro» que la question des retraites sans mettre en danger, à terme, toute la collectivité. L agent économique privé «joue» avec les limites du système, même avec l histoire que l on a parfois tendance à oublier ou que tout le monde ne considère pas de la même façon. On a donc pu constater des contradictions et des oppositions entre la volonté du législateur et les comportements des agents privés. «Encore un moment, Monsieur le bourreau!». On a mis du temps à réagir. La dette, à 15% du PIB en 1974, atteint plus de 50%, près de 60%, en Depuis, elle a tendance à se stabiliser. Certains arguent que l on pourrait se permettre encore un peu plus d endettement, qu une limitation est défavorable à la croissance. Le déficit structurel s est considérablement creusé de 1972 à 1980, notamment le déficit structurel avec effet patrimonial. BARRO & GORDON (1983) ont signalé cette situation où il n y a pas de coopération entre agents privés et autorités. Cela concerne particulièrement les années post 1990/1992. D un côté, les agents privés vont chercher à gérer leur argent au mieux, sans considération particulière du cadre monétaire institutionnel, considéré souvent comme peu clair De l autre côté, les autorités, peut-être pour tenir compte du populisme, ont elles mêmes parfois un comportement en partie opportuniste. Peut-être pour que leur comportement ne soit pas trop prévisible, ce qui donnerait une trop grande prise sur le système à des spéculateurs «radicaux», elles se mêlent en partie au jeu de contestation réelle, par le moyen de l inflation surprise. La Banque Centrale fixe des règles anti-inflationnistes, mais ne se refuse pas le moyen de «prendre de vitesse» les spéculateurs en générant elle-même, par moment, de l inflation. C est le moyen de reconstituer elle-même «sa pelote de laine» : des liquidités qui lui permettent un accès facilité au «lien social» permis par la monnaie, par le biais d une augmentation non prévue de la masse monétaire face à la concurrence des «monnaies privées» et de tous les produits de défiscalisation libres d accès sur le marché mondial de la finance. Les Banques Centrales Nationales pourraient ainsi, également être incitées à jouer de marges de manœuvre qu elles s attribueraient, face à la volonté de coordination monétaire Européenne. Mais cela devient rapidement impossible car, dans le Système Européen de Banques Centrales, les Banques Centrales nationales n ont pas le droit de créer de la monnaie explicitement pour couvrir de la dette publique, pas plus que de racheter de la dette publique pour en diminuer le montant auprès des marchés financiers. L Italie est particulièrement visée, mais on pourrait aussi évoquer la Belgique Bien sûr, cette limitation de la dette est un moyen de limiter les occasions de spéculation contre le système, que l endettement ne peut qu amplifier d une façon prodigieusement accélérée, une fois passé un 1512 Peut-être ici la «rationalité» individuelle se heurte t elle à ce que nous pourrions appeler une «rationalité collective», instruite des leçons de l histoire, qui regarde moins les économistes «classiques» Comme nous l avons vu. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 821

258 certain seuil. Ici, il ne s agit quand même pas de favoriser d emblée des possibilités de spéculation sur un système que l on est tout juste en train de créer! Au demeurant, il s agit aussi d une reprise en main du système, qui vise à lutter contre deux formes de spéculation : - la spéculation interne, des agents nationaux qui croient que l on pourrait démesurément augmenter l endettement (à 80%, pourquoi pas à 90 ou à 100%?) sans que cela n ait de conséquences graves ; - la spéculation externe, portant sur des montants potentiellement faramineux, portant sur l échange des monnaies elles-mêmes, les unes contre les autres, par des opérateurs internationaux, qui déstabilise le système que l on veut construire en occasionnant des «forces de frottement» terribles, en obligeant les pays Européens à agir sur le change d une façon très volontaire à l occasion des crises monétaires. Le cumul des deux formes de spéculation est de nature à réduire à néant le système que l on s applique à construire dans une grande attention, une grande application, un sérieux effort La théorie des zones cibles et le problème de la défense des marges de fluctuation : Fondamentale est donc la question de pouvoir se défendre contre des variations de change imposées et excessives. La volonté des Européens de converger monétairement est aussi une réponse et une riposte face aux taux de change flexibles, imposés par les Américains. En plus du fait que ceux-ci ne produisent pas les effets annoncés, sur la balance des paiements Américaine en ce qui concerne les Européens ceux-ci ont une raison toute particulière de les rejeter : ils ont entraîné une spéculation contre les cours des monnaies Européennes dans les années La stratégie monétaire Européenne s inscrit désormais dans le cadre de la théorie des zones cibles. Si on a des taux parfaitement fixes, cela amplifie les fluctuations car cela amplifie les cycles. Les marchés, en effet, s appuient sur les valeurs «mythiques» des monnaies pour amplifier toutes les anticipations, de façon à servir une ample commission aux spéculateurs. La théorie des zones cibles est de WILLIAMSON. La reprenant à leur compte, les Européens mettent en place, entre le noyau euro et ses satellites (les pays autour de l Allemagne et de la France), d une part, et les autres pays de l Union Européenne, d autre part, un tel système de zones cibles. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 822

259 Il s agit de fixer un taux de change de référence, qui découle d une évaluation du cours «normal» de la monnaie, c est-à-dire corrigé des fluctuations cycliques. En pratique, tous les marchés évoluant, c est d un taux de change «cible» à moyen terme dont on parle. Les théoriciens ont posé qu il s agit d un taux de change possible ou «taux de change d équilibre fondamental». Il correspond au taux de change réel susceptible d assurer à moyen terme (au cours du cycle des affaires) simultanément l équilibre macroéconomique interne et externe d une économie, défini comme suit : - L équilibre interne est atteint lorsque l économie se situe sur son sentier de croissance potentielle non inflationniste. Le taux de chômage est à son niveau «naturel», celui qui assure que le salaire réel progresse au même rythme que la productivité du travail L équilibre externe est défini comme le niveau «soutenable» de solde de la balance des transactions courantes. Il est relié à l idée de «solvabilité». Disant cela, on a dit implicitement que l on voulait pouvoir faire évoluer le cours et la valeur de sa monnaie de façon «endogène», grâce à l anticipation que l on peut faire des perturbations possibles venues de l extérieur (si on laisse libre cours à la spéculation des marchés). Une telle gestion des cycles des affaires, en se situant à l intérieur de la valeur des monnaies dans une optique somme toute assez régulatrice, pourrait sans doute aussi permettre de lisser les cycles. L aspect endogène vient du fait que l on considère la valeur trouvée de la monnaie comme une valeur réelle. Or, la conception de la «réalité» ainsi établie est que la réalité est une résultante d un chemin évolutif de la production, prise entre des contraintes internes ou sociales (c est l emploi), et des contraintes externes ou internationales, peut-être géopolitiques En pratique, cette gestion active consiste à surveiller et à ajuster en permanence le taux de change réel (obtenu) au taux de change de référence (prévu). Grâce à cela, on peut empêcher les désalignements dus au marché de se produire. Cela permet de rendre davantage possible la convergence des évolutions économiques et monétaires politiquement souhaitées, celles qui sont favorables à l élargissement de l Union Economique et Monétaire Louable intention, en faisant appel à la notion de «croissance», que de faire intervenir des questions historiques dans l analyse macro économique inflation / chômage! 1515 Une telle gestion active des cycles des affaires pourrait aussi permettre, dans un deuxième temps, de «gérer par défaut», de façon publique et en communiquant à ce sujet, le «cycle long» Les volontés de développement de l Union Européenne, celles qui résultent, par exemple, en 2000, des objectifs de Lisbonne, adoptent une telle logique et de telles préoccupations, centrées autour de la flexibilité, la croissance, et l élargissement C est une façon encore très «floue» d aborder le triptyque «budget, monnaie, frontières» Et cela, très logiquement : en l absence d un projet social annoncé! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 823

260 Ces politiques des années 1990 avaient été annoncées par une littérature des années Il fallait que les autorités monétaires prouvent leur compétence et leur engagement. En clair, elles devaient relever le gant des déséquilibres constatés sur les marchés financiers et monétaires internationaux. Elles devaient défendre et prouver leur crédibilité, en s attachant à défendre des marges de fluctuation annoncées, qui surtout ne devaient pas être dépassées sous réserve d entraîner des catastrophes en chaîne, revêtant un caractère systémique. Leur responsabilité s en trouvait dès lors elle-même engagée. En réalité, cette capacité à reconstruire des anticipations communes, à l intérieur du système, qui ne seraient pas destructrices de ce système, et en partant du cycle des affaires, peut effectivement aider à décrire puis à faire évoluer, à reconstruire la système. En clair, le taux de change d équilibre dépend de trois termes : - les prix relatifs ; - la balance courante cumulée ; - un terme représentant la compétitivité hors prix. Prix, quantités, qualité : assez précis pour pouvoir être paramétré. Assez vague pour pouvoir servir de support aux anticipations, sans les enfermer en elles-mêmes. L aspect structurel du modèle provient du fait que, dans ce modèle, plus un pays a accumulé d excédents dans le passé, plus sa position extérieure nette est élevée, plus son taux de change réel d équilibre est apprécié. Inversement, plus un pays est endetté vis-à-vis de l étranger à cause de l accumulation de déficits passés, plus son taux de change réel se trouve déprécié. C est un modèle pour reconquérir du terrain à rebours. Reconstruire des anticipations à rebours Les taux de change d équilibre peuvent donc également être fonction de facteurs de compétitivité hors prix : les dépenses en recherche-développement, par leur effet d entraînement sur les innovations, apparaissent comme un facteur susceptible de renforcer à long terme le taux de change réel d une monnaie. Au final, cette théorie sert de cadre pour une politique. Mais cela n empêche pas que le taux de change réel d équilibre subisse, d un cycle des affaires à l autre, naturellement, une importante dérive. Ceci à cause d écarts entre pays concernant les rythmes de productivité (BALASSA, 1972) et les niveaux de développement économique (LAFAY, 1984). La réflexion sur les taux de change cibles a donc été suivie d application à partir de la crise financière (attaques contre les monnaies Européennes) de Preuve était faite par cette crise que les taux de change fixes n étaient plus tenables dans un contexte de parfaite mobilité 1519 «L approfondissement» macro économique viendra t il donc : après? Cela reste extrêmement contesté 1520 Donc tirer des leçons de l histoire. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 824

261 des capitaux. En France par exemple, pour se défendre contre la crise, la Banque de France y a laissé toutes ses réserves en devises. Les pays choisissent les taux de change cible pour converger tout en se donnant les moyens de poursuivre leur réflexion, en partie en commun et en partie de manières séparées, sur la convergence du système, sur le moyen d une croissance soutenable à la fois en interne (emploi) et en externe (balance des paiements). C était la condition pour pouvoir dire un jour que le système serait redevenu équilibré L asymétrie et le rôle du pays leader ; l augmentation de la crédibilité à court terme des pays membres de la CEE : Cela revient aussi, bien sûr, à se calquer sur les cycles du moteur Allemand. L avantage est double : - pouvoir se coordonner, pouvoir se rapprocher d un cycle central, importer la force «réelle» du moteur économique du pays dominant ; - importer aussi la crédibilité de sa Banque Centrale, d un point de vue institutionnel. Cela permet donc des possibilités de convergence en tous points. L avantage attendu de lier sa monnaie à la monnaie d un pays à faible inflation est de modifier les comportements nominaux des agents internes. L importation de la crédibilité monétaire du pays ancre permet aussi de réduire le coût de la désinflation (GIAVAZZI et PAGANO, 1988). Dans les années 1980, on avait pu à la fois avoir peu d inflation, tout en conservant une certaine croissance. Le pays ancre a alors pour vocation à exporter son modèle auprès de ses alliés. Grâce au pays ancre, ceux-ci retrouvent une politique monétaire plus autonome. Mais il y a là dedans une bonne part d apprentissage : ainsi, dans les années 1980, la coordination monétaire avec le partenaire allemand revêtait souvent un caractère «ex post». De ce fait, celle-ci était la seule à conserver une indépendance. De plus, dans les années 1990, sont venus se greffer de nouveaux facteurs : la réunion des deux Allemagne a été monétairement coûteuse. Or, dans un premier temps, l asymétrie vis-à-vis du pays leader (l Allemagne) reste et est une condition du succès du système global. Dans un second temps 1521 Peut-être le système Européen lui-même ne sera t il équilibré que quand on aura trouvé un modus vivendi entre les deux objectifs d élargissement et d approfondissement. Car, à la gestion du Budget et à celle de la Monnaie, se surajoute effectivement la question hautement sensible des Frontières! 1522 Il faudra donc, dans les dix années à venir où l Europe s est fixée comme grand chantier «l Europe Sociale», doubler ce débat général d un débat technique sur la gestion du triptyque indiqué en note Sage précaution pour éviter toute dérive et tenir dans des limites raisonnables la souveraineté Européenne qui irait avec l émergence du phénomène de l euro dans les relations internationales. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 825

262 seulement, le système peut permettre, de façon assez homogène, sans asymétrie, d amener la désinflation tant attendue! En 2007, on se pose toujours la question. Parce que l exemple de la réunion monétaire des deux Allemagne a montré que, certes, le niveau de vie a augmenté en Allemagne de l Est, mais que les fondamentaux macro économiques (en particulier l emploi) ne se sont pas trouvés améliorés, au point que l on pourrait parler de nouvel équilibre. Et les inégalités ont dramatiquement augmentées. La crédibilité des Banques Centrales autres que la Bundesbank, a donc augmentée, parce que leurs actions s inscrivaient de façon cohérente dans le cadre de la théorie des zones cibles, et que cela permettait, en interne, au sein des Banques Centrales, de mieux connaître le SME avec ses nouveaux objectifs. Cela permet aussi, certainement, au passage, de réduire le risque systémique, grâce au rapprochement des anticipations qui limite les chances d occurrence que certains acteurs se mettent tout d un coup à faire «n importe quoi», chacun de leur côté. Par une gestion en commun des cycles, une réduction de l impact de l aspect purement «financier» et spéculatif, de ceux-ci, on lutte de surcroît contre l incohérence temporelle. Enfin, on peut toutefois s interroger sur l obsession de la lutte contre l inflation, et ses enjeux : s agit-il de la rançon de l indépendance, ou bien du prix de la crédibilité? Evolution des chocs sur la demande de monnaie, et redéfinition des agrégats monétaires : Il y a à craindre que, si l euro atteint un grand pouvoir de monnaie internationale, la BCE perde un certain pouvoir de contrôle des agrégats. En effet, de plus en plus d euros seront détenus par des non résidents, et cet argent sera de plus en plus difficile à contrôler. Selon les retraitements prévisibles de son utilisation (pour couvrir des fonds propres ou de la dette, servant de couverture à des portefeuilles complexes), il faudra probablement, pour garder un certain caractère de direction de sa propre masse monétaire de référence, accepter de plus en plus de quasi monnaie dans son agrégat de référence comme masse monétaire. En clair, on s éloignera alors de M1 («masse monétaire» pure), on «s alliera» avec de l épargne, ou de la trésorerie flottante. En clair, on risque de plus dépendre des marchés. Mais on pourra retrouver une autorité et une crédibilité de Banque Centrale à condition d avoir une vision crédible et qui avec le temps s avérera avoir été réaliste des évolutions, Européennes et mondiales, de la gestion de l économie réelle, et des masses monétaires sensées l assurer et à condition aussi de pouvoir maîtriser le cycle Pas seulement celui des affaires mais aussi le long! et pouvoir lutter efficacement contre la défiscalisation et ses excès. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 826

263 Ce problème se pose déjà, par anticipation, parce que l euro ne craint pas trop de se confronter à l économie mondiale. Et aussi à cause de l évolution du caractère des investissements. - Il y a de plus en plus d investissements directs ; - Il y a de plus en plus de particuliers qui se mêlent à ces investissements. Ces deux phénomènes sont en partie liés. - On a aussi d importants changements de portefeuilles, notamment de la part des investisseurs institutionnels (compagnies d assurance, fonds de pensions). On peut dire de ce point de vue que l apparition de l euro a déjà entraîné une mutation du Système Monétaire International. Les deux premiers aspects renvoient à la volonté de lutter contre les excès de l économie d endettement. Tant que l euro n est pas plus assis à la fois en terme de monnaie officielle de son territoire de destination, et de monnaie de réserve d éventuels autres pays dans le monde -, la Banque Centrale est hyper prudente : toute erreur de sa part pourrait empêcher l euro d accomplir ses promesses historiques. Et l euro reste attaché à couvrir des obligations dans le monde, bien davantage que des actions. En ce qui concerne les évolutions dans la gestion des portefeuilles, elles renvoient aussi à l énorme effort de réforme interne du système, notamment pour qu il puisse répondre aux excès de défiscalisation que l on peut trouver, à la part de «mauvaise spéculation» La période de transition est dure à gérer. Ne connaissant pas bien la nouvelle macro économie, la définition nouvelle des différents «secteurs», clairement identifiés, ayant entre eux des relations de crédit, on a parfois même du mal à distinguer ce qui correspond à «l offre» et ce qui correspond à «la demande». Et d un point de vue dynamique financier, on a parfois du mal, quand on investit, à savoir si on investit dans de la dette ou dans des fonds propres. D où la nécessité de se couvrir «proprement» : ce qui est la caractéristique, quand l intention de la part de l investisseur n est pas mauvaise, d un phénomène de «bonne spéculation» mais qui peut cependant contribuer à augmenter le risque systémique, tant que ce «système» n est pas «proprement», lui-même, évalué D où des difficultés dans l appréciation des produits financiers. Un exemple très frappant en est la confusion entre les risques de liquidité et de solvabilité, sur des marchés où les capitaux financiers circulent librement alors que les contextes sociaux ou productifs, eux, sont différents. D où des risques importants de confusions. Il a été remarqué, de la part des agents privés, une «rupture» dans la fonction de demande de M1, vers Le comportement de substitution des agents économiques entre les actifs de différents Car on peut sans doute objecter qu il en existe aussi une bonne D où l idée, aussi, de «bonne» et de «mauvaise» défiscalisation : «signe des temps» actuels! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 827

264 agrégats, a changé. Deuxièmement, les agents s appuient sur les swaps entre monnaies, pour couvrir leurs choix financiers privés. Mais la perturbation ainsi apportée au système macro économique les marchés ne s ajustent pas «tous seuls»! - ne peut être compensée sinon exceptionnellement par des visions managériales ou micro économiques «géniales». Pour preuve l exemple des taux d intérêt. Le caractère de plus en plus inopérant de la distinction traditionnelle entre encaisses de transaction et de spéculation qui vaut (nous insistons!) en contexte homogène, ce que n est pas le contexte de la mondialisation a tendance à rendre les agents économiques plus sensibles aux variations des taux d intérêt relatifs, et moins sensibles à celles du niveau général de ces taux. Si les Banques Centrales n avaient pas pour rôle de peser sur la genèse de ces taux, on pourrait assister alors à des phénomènes de constitution d endettements qui deviendraient, par la suite, non remboursables. Les succès du monétarisme en Europe. Les valeurs du Système Européen des Banques Centrales. Du grand marché à la Banque Centrale Européenne : On a vu les raisons du succès du monétarisme en Europe comme dans le monde : - revenir à une économie avec le moins d inflation réelle possible ; - de cette façon, si possible, aussi limiter l inflation monétaire, et sécuriser le revenu 1525 ; - un effet indirect, mais pas le moindre, de ces deux premières étapes, sera de stabiliser les endettements nationaux, régionaux, et l endettement mondial En clair, la mise en application de recettes de politiques ouvertement monétaristes est une condition indispensable pour revenir à un minimum d équilibre, du moins un niveau d équilibre dans lequel la plupart des 1525 Eviter donc que l on passe brusquement de l inflation des prix à la déflation du système. Ou comment tirer les leçons de l histoire Peut-être est-ce en fonction de cet objectif atteint que l on pourra définir «naturellement» le type de défiscalisation abusive Car il est possible que beaucoup de spéculateurs «naïfs» défiscalisent leurs positions pour ne pas apparaître comme endettés, ce qui est effectivement un truisme. Mais le bon sens nous indique aussi que, sur le plan individuel, ce n est pas parce qu ils «l apparaissent» qu ils ne le sont pas. Mais si tous agissaient ainsi, cependant, cela aurait effectivement un effet de réputation redoutable sur le système tout entier. Les Banques Centrales doivent donc voir au-delà de ces effets de réputation, afin de nous préserver de «mauvaises surprises» ayant des effets brutaux La frontière entre économie monétaire et économie réelle doit donc aussi être en permanence redéfinie par les Banques Mondiales. Les spéculateurs agissent comme nous l avons défini à la note précédente, aussi parce qu ils anticipent en permanence sur les structures, voire sur la légalité. C est à cet aune que l on doit régulièrement les inviter à opérer «un examen de conscience», procéder à des réévaluations légales (sinon sanctionner). Truisme à nouveau mais, nécessaire lui aussi de le rappeler, car également d actualité. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 828

265 ajustements, économiques mais aussi sociaux, puissent se dérouler normalement! Et maintenant, quelles sont les valeurs affichées par le SEBC (Système Européen de Banques Centrales) : «L objectif du SEBC est de maintenir la stabilité des prix. De plus le SEBC apporte son soutien aux politiques économiques générales de la Communauté.» 1529 Les six principes directeurs sont : - efficacité ; - responsabilité ; - transparence ; - orientation à moyen terme ; - continuité ; - cohérence avec le statut d indépendance. De plus, le périmètre de l Union Monétaire n est pas figé. Le dispositif doit être assez flexible pour amortir le «choc» monétaire et financier éventuel lié à l adjonction d un important pays membre. Fort logiquement, ce canevas de principe sera calqué par la Banque Centrale de tout pays souhaitant rejoindre l Union monétaire. Les principes 4 (orientation à moyen terme) et 5 (continuité) nous rappellent les commentaires faits sur la politique des «zones cibles». Les autres critères montrent la volonté de rationalité «financière», qui peut être comprise aussi comme une volonté de donner toute sa place à une conception «à la britannique» de la gestion d une Banque Centrale : il faut que les opérations soient faites dans la transparence, à la fois pour que l on puisse continuer à croire dans ce système et que l on assure leur indépendance financière à ceux qui le gèrent (ce qui rejoindrait plutôt la conception allemande), mais aussi pour rémunérer dignement les intermédiaires sur les marchés financiers, à restreindre largement leur rôle à un rôle d intermédiation au bénéfice d «investisseurs propriétaires», et de les rémunérer dignement pour le service ainsi apporté (Cette transparence et ce suivi des intermédiaires constituent proprement la conception britannique). Il est certain que cette politique d intermédiation au service (du moins peut-on en rêver) «de l euro», a pour dynamique profonde d élargir assez rapidement le territoire de l euro, et de servir le Grand Marché. Mais de la part des Britanniques en tous cas, la position reste un peu paradoxale, dans la mesure où ils n ont pas encore adopté cette monnaie 1529 Traité de Maastricht. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 829

266 Déficits, taux d intérêt, et croissance. L euro, les cycles, et la croissance. Croissance forte ou croissance faible? En atteignant rapidement douze pays sur quinze, l euro a montré que, réalisation préparée de longue date, il connaissait à son heure un vrai succès. Pourtant, ce vrai succès n est pas exempt de critiques, concernant la politique des Banques Centrales particulièrement. Tout d abord, dans les années 1980/1981, la forte hausse des taux d intérêt n avait pas entraîné une hausse conséquente de la production. Cela démentait donc un caractère automatiquement miraculeux d une quelconque politique monétariste. Mais, ensuite, on a toujours reproché à la politique monétariste de ralentir la croissance, en même temps que tout pays participant à la marche à l euro, d accord sur le principe et même assez vite selon la théorie des zones cibles pour jouer de façon coopérative, était néanmoins incité à profiter des possibilités de gestion financière d écarts entre pays en termes de production, de qualité, de convergence -. Chaque Banque Nationale participait à un jeu à la fois avec les agents nationaux et avec les Banques Centrales étrangères. Les changes, flexibles car «flexibles et ajustables», introduisirent un biais inflationniste. Car les Banques Centrales essayaient de provoquer l obtention du niveau de production optimal, en diminuant le salaire réel dans leur pays plus que dans les autres, afin d attirer la production et l emploi. Or, les salariés anticipaient cette partie de la politique de dépréciation compétitive, et demandaient des augmentations de salaires subséquentes. Pas «miraculeuse», la politique monétariste avait quand même bel et bien réussi son objectif principal : la réduction de l inflation. Partant de là, la capacité aussi, sur le plan conceptuel on peut aussi mettre le «monétarisme» à plusieurs sauces, et pas seulement à celle, politiquement libérale, issue de FRIEDMAN, et à laquelle on nous a habitué de penser de façon un peu moins dichotomique le réel et le financier ; et ceci étant dans le cadre de la gestion des cycles, retrouver une emprise vers des chemins d expansion plus équilibrés ; et partant de là (équilibre + développement déjà à un haut niveau), enfin, avec le fait que l on a atteint un haut niveau de développement, la possibilité d un La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 830

267 développement «durable»! C est alors, dans les années 1990, que, même si la croissance était au plus bas, et avec une inflation contenue, les cycles ont été en partie amortis, mais avec un ralentissement effectif de la croissance. Mais cela n était pas la préoccupation principale des gestionnaires du SEBC (la «croissance»). Eux voulaient d abord lui donner un caractère moins spectaculaire dans le présent, mais plus de potentiel dans l avenir, à cette croissance. Or, la deuxième difficulté de ces gestionnaires, à cause des contestations «qui n empêchent pas la caravane de passer», est liée à des constatations objectives : la difficulté de certains pays d Europe, très rares, pour entrer dans l euro. Il s agit essentiellement de la Suède (et moindrement du Danemark, dont la situation peut être considérée comme intermédiaire entre celle de la Suède et celle du Royaume Uni), étant donné que nous aborderons le cas du Royaume Uni plus loin 1532, et aussi compte tenu de motivations politiques. Les cycles économiques de la Suède sont décalés par rapport à ceux de la zone euro, ce qui explique sa réticence. En général, un pays dont le chômage cyclique diffère de celui de ses partenaires risquerait que la politique monétaire de la BCE ne corresponde pas à ses besoins. Ce peut être en effet le cas de la Suède, où de plus la part du chômage cyclique est forte. Compte tenu des ces deux caractéristiques de ses cycles, la Suède pourrait craindre certains troubles des comportements sociaux, si elle entrait dans l euro. Mais il n est pas exclu non plus que son refus soit pour partie (minoritaire vraisemblablement) de nature politique et que, si le Royaume Uni entre, elle entrera. Quant au Danemark, même s il n a pas adopté l euro, il partage son système de change! Finalement, l écart entre des systèmes financiers désormais totalement intégrés grâce à la globalisation, et des politiques économiques qui le sont beaucoup moins, crée un fort sentiment de frustration, même parmi la moitié de pays de l Union qui ont rejoint l euro Ainsi il peut y avoir, clairement, des théories du développement durable conditionnées par les nouvelles conceptions de la gestion de la monnaie. Notre thèse s attache à en démontrer le principe sans encore aller toutefois jusqu aux recommandations de politique(s) monétaire(s). Sur le plan de la doctrine, ce que nous énonçons ne nous paraît pas contradictoire : normalement, le monétarisme à la FRIEDMAN énonce le principe d une forte dichotomie entre réel et monétaire. Mais si on ajoute au monétarisme la prise de conscience des cycles longs, il nous semble que l on devrait pouvoir vaincre cette fatalité, car il y a alors plus de marge pour un équilibre psychologique sans un besoin aussi impérieux de conquête extérieure Celles-ci pourront donc faire l objet de travaux ultérieurs Dans le tome III, chapitre Il ne faut donc pas considérer ce sentiment de frustration comme «irrationnel», ni le traiter à la légère! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 831

268 Les politiques monétaires à l Est depuis 1989 : reprises en main, dévaluations ; les réformes monétaires en Russie : La Pologne mène à compter de 1990 une politique dure et rapide, choisissant de mettre l accent sur la stabilité du taux de change pour stabiliser les prix. Elle choisit des politiques budgétaire et monétaire restrictives. La Hongrie elle aussi, la même année, décide de la suppression du déficit budgétaire. Mais elle opte aussi pour un renforcement de la politique du crédit. Contradictoirement à ces politiques monétaristes, menées dans des pays qui n ont pas la même expérience que les pays de l Ouest, en matière de défense et de protection de la propriété privée, ces pays ont du mal de s en sortir, et doivent recourir à des dévaluations compétitives. En effet, c est ce que font la Pologne (1990, 1990, 1992), la Hongrie (1990 en janvier et décembre), la Tchécoslovaquie (1990 en Octobre et Décembre), la Roumanie (1990), la Bulgarie (1991, puis flottement ). Un jour, il faudra que Est et Ouest de l Europe trouvent un souffle, monétaire, économique, politique et social, commun. La chute du CAEM en 1990 est plutôt apparue, à l Ouest, comme une surprise partagée. La Russie reste à la traîne, en dehors de toute logique monétaire et monétarisée «à l Européenne». En effet, ce pays est resté en grande partie fidèle au troc pour ses échanges extérieurs. En Octobre 1992 sont en effet pris en Russie une série de décrets, visant à réorganiser le commerce extérieur. Des paiements différenciés sont décidés à cette occasion : devises, troc, quasi-troc, clearing. Avec les pays d Europe centrale par exemple, le troc représente encore 30 à 50% des échanges russes dans les années quatre-vingt-dix. Le Traité de Maastricht en 1991, la crise monétaire de 1992 : approfondissement des institutions, et assouplissement des conditions d intervention : Cela accentue la dimension libérale de la construction Européenne. Le Traité de Maastricht sera placé sous le double signe de la monnaie et de la justice (avec l annexe extérieure d un embryon de défense commune). C est en effet à Maastricht, les 9 et 10 Décembre 1991, que les «douze» s accordent ainsi sur l Union Européenne. On décide de marcher à la monnaie unique d ici la fin du siècle. Le Traité de Maastricht est signé le 7 février Le Royaume Uni bénéficiera d une exemption pour la monnaie commune, compte tenu qu il n est pas encore prêt à la comptabilité monétaire de l Union (le «I want my money back» de M. Thatcher l a bien montré!). Les relations monétaires difficiles entre Europe et Etats-Unis, Europe et Europe elle-même, avaient duré vingt ans La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 832

269 avant d en arriver à cette décision engageant «le», «la» et «les» politique(s). En effet, c est en Octobre 1989, au Conseil de Madrid, que les chefs d Etat Européens avaient décidé d endosser le rapport du plan Werner (datant de 1970) et d embarquer vers la première étape de l Union monétaire! Cette décision s inscrit dans un contexte global. En effet, la politique Européenne «visible» - celle décidée par les chefs d Etat Européens dont font partie les décisions de construction du SME, puis de l UEM et la marche à l euro, sont entourées depuis l époque de l après guerre, par un «halo», moins visible mais également important : il s agit d une part de certaines visions Américaines pour l Europe, et d autre part d Institutions / Conseil pour l Europe, en particulier le Conseil de l Europe. Dans ce contexte, on voit par exemple au début des années 1990, les réticences Britanniques à construire l Europe monétaire, mais aussi dans le même temps, la Suisse qui entre au Fonds Monétaire International (décision prise par référendum), en Mai Mais cette confirmation d une orientation libérale de la politique Européenne 1534 ne prévient pas la crise spéculative de A l issue de cette crise, les marges de fluctuation sont élargies, ce qui soulage par exemple le Royaume Uni et l Italie. Les nouvelles marges sont fixées à + ou 15%. Les pays les plus fragiles pourront alors davantage se défendre, contre les risques de déstabilisation, liés à des attaques spéculatives. DE GRAUWE (1994) démontre que ces marges élargies permettent aux pays les plus inflationnistes de ne pas supprimer la spéculation, mais de la modifier. Le lien «anti-europe», le passage d une inflation réelle à une spéculation contre la monnaie est sérieusement remis en cause. De leur côté, les autorités ne se retrouvent plus de la même façon sur les charbons ardents, et en opposition brutale avec les spéculateurs issus de leur nation. En cas d absence de marges de variation, les autorités monétaires, obligées d intervenir constamment, peuvent perdre des réserves monétaires, ce qui les incite à augmenter leurs taux d intérêt. Par contre, avec des marges, tout le monde peut davantage respirer. Si la Banque Centrale laisse sa monnaie se déprécier à court terme, la spéculation ne s enflammera pas nécessairement comme conséquence, si les agents peuvent se forger dans le même temps des anticipations d appréciation de la monnaie par la suite Généralement, les excès de spéculation peuvent être notoirement dus aux excès de répression financière. Il faut bien garder en tête l idée d un «monétarisme bien tempéré». L autonomie de la politique monétaire est avant tout fonction de sa crédibilité à long terme. Il ne faut pas inverser les rôles La construction Européenne s est toujours inscrite dans un contexte libéral, même si dans les années cinquante on parlait d une certaine «préférence communautaire» On associe les agents privés aux évaluations monétaires. Mieux vaut être ferme dès le début, pour assouplir les conditions par la suite Politiquement, la politique «libérale» au début, pourra l être moins par la suite mais au niveau Européen! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 833

270 Pour certains, la crise monétaire aurait même des vertus en rapprochant les anticipations des financiers, des gouverneurs de la monnaie, et de «Monsieur tout le monde». Des prix Nobel d économie 1537 ont prétendu que lors de la crise de 1992, «les spéculateurs et les chômeurs avaient été des alliés, parce que les monnaies était surévaluées». En perdant leurs réserves de change pour lutter contre la spéculation, les autorités monétaires Françaises mesuraient bien la nécessité de miser sur l aspect Européen de la politique monétaire, encore plus sérieusement que d ordinaire. Pour BENSAÏD et PONTY (1991) : «L UEM permet de contenir les pressions inflationnistes dues au(x) choc(s) par une forte appréciation réelle du change qui est préjudiciable à la compétitivité / prix et qui réduit la production.» Encore les critiques contre une politique monétaristes trop sévère qui «comprimerait la sphère réelle» Mais peut-être, les ajustements dans la politique monétaire Européenne n étaient pas très importants. Car, au cours des années qui ont suivi (années 1990 et 2000), les crises financières qui ont parcourues le monde, survenant à des intervalles plus rapprochés qu autrefois, ont du moins épargner l Europe. En ce sens, on peut dire que, même si l Europe n a pas connu une très forte croissance (mais néanmoins une croissance qui est loin d'être nulle), la politique monétaire Européenne, sans l euro puis avec lui, a du moins revêtu un certain caractère protecteur, même si d aucuns le trouvent encore insuffisant (Eu égard au thème de «l Europe sociale»). Certains faits montrent avec certitude que la politique monétaire Européenne, encore assez inexpérimentée (ce qui ne sera plus le cas dans dix ou quinze ans ) ne s est jamais fixé comme but une réduction de la croissance! Par exemple, le système du Fonds Européen de coopération monétaire avait permis plus de convergence depuis le début des années Mais il entraînait dans le même temps des taux d intérêt élevés, et une baisse de la croissance potentielle. A la suite de la crise de 1992, on fait désormais l économie de ce système Dans la crise du SME d août 1993, «les spéculateurs se sont avérés les meilleurs alliés des chômeurs Européens» : citation de BLANCHARD, DORNBUSH, S. FISHER, KRUGMAN, MODIGLIANI, SAMUELSON et SOLOW Reste à savoir si l économie «salariale» relève davantage de l économie monétaire ou de l économie réelle. Faute de termes clarifiés à ce sujet dans le contexte de l euro : pourrions-nous parvenir à de nouvelles notions d économie politique Européenne ayant une autorité suffisante pour permettre aux autorités d agir, sur notre continent? 1539 «L économie salariale» relève indéniablement plus de «l économie monétaire» que de «l économie réelle» : mais la gestion des chocs transitoires encore à venir entre économie(s) nationale(s) et économie Européenne intégrée nous place sur la voie des politiques possibles afin de lutter contre la concurrence fiscale et sociale destructrice (si elle est abusive) du lien social, et donc de l avenir de l Europe! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 834

271 Le Pacte de Stabilité. La gestion des exclus et des inclus de l euro par la Banque Centrale Européenne : Au cours de la période , sont imposés les cinq critères de Maastricht, que l on regroupera et désignera ainsi regroupés sous le nom de «Pacte de Stabilité» : - un taux d endettement national pas supérieur à 60% du PIB ; - un déficit public annuel pas supérieur à 3% du PIB ; - un taux d inflation pas supérieur à 3% (en valeur absolue) de la moyenne des trois pays de l Union ayant la plus faible inflation (à vérifier) ; - un taux de change variant dans les limites des marges de fluctuation autorisées (à vérifier) ; - un taux d intérêt à long terme ne différant pas de plus de 10% (en valeur relative) de la moyenne des pays de l Union (à vérifier). Dans la même période, qui est celle de la mise en place du Système Européen des Banques Centrales, toutes les Banques Centrales Européennes devaient être devenues indépendantes, ceci afin de préserver leurs capacités, individuelle et conjointe, de lutter contre l incohérence temporelle. Les Britanniques continuent de penser que certains pays de l Union devraient conserver leur autonomie monétaire, afin de lutter contre l effet de chocs asymétriques. Mais ceux-ci resteront d autant plus violents et asymétriques que l on sera resté dans cette position! C est pourquoi certains pays, et ils ne sont pas nombreux (principalement le Royaume Uni et la Suède, sans oublier le Danemark dont la position est particulière car il a valeur d exemple), se sont mis volontairement hors jeu. Quand au Royaume Uni, il a contribué à un certain mouvement centrifuge contre le Système Monétaire Européen, que l on constate depuis la crise de 1992, mais auquel on a commencé à pouvoir répondre depuis que l euro est né L organisation des relations entre pays «élus et exclus» de l UEM 1542 a vocation à rester l un des problèmes les plus délicats à gérer au cours des prochaines échéances de la construction monétaire Européenne : jusqu en 2010 ou 2015 sûrement et probablement à nouveau après mais dans d autres configurations Bien que d autres événements plus récents, tel que le rejet du TCE par la France et les Pays Bas, en 2005, n ont sans doute pas contribué pour peu au creusement du fossé entre système monétaro-financier «à l allemande», et système «à l anglaise» Dernier système auquel il faut bien constater que la France est toujours plutôt associé, «mangeant ainsi aux deux râteliers»! 1542 Toute politique de croissance bute sur la définition du territoire de consolidation des normes effectives. Et donc, la question des frontières de l Europe et de l euro, apparaît comme inséparable de la gestion macro économique en Europe aujourd hui. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 835

272 La décroissance des taux d intérêt mondiaux depuis la création de l euro : portée, limites. L enjeu des dépenses de recherche par rapport au cours futur de l euro ; vers une monétisation en euros de la dette des pays en développement : Si l on compare les attributions de la Banque Centrale Européenne avec celle de son homologue Américaine, la Federal Exchange Reserve (FED), on constate que cette dernière a trois attributions principales : - la lutte contre l inflation et pour la stabilité des prix ; - un rôle pour aider à gérer et quand il le faut à relancer la croissance et l emploi ; - la fixation des taux d intérêt au plan national ; une sérieuse indication à ce sujet au plan mondial ; On voit que la BCE a, avec la FED, le premier but en commun. - mais elle n a pas en commun le second but, cela ne fait pas partie de ses attributions. On peut en déduire que la Banque Centrale Européenne est encore une Banque Centrale «dans l enfance» ; - quand elle sera capable de ce second objectif, on pourra dire qu elle sera devenue une Banque Centrale «dans l adolescence» ; - quand elle aura atteint le troisième (il y a peu de chances que cela arrive avant que les frontières de l euro et/voire celles de l Union Européenne soient stabilisées), on pourra dire qu elle est enfin arrivée à son âge adulte, ceci si l euro a vocation à devenir une sorte de «successeur» du Dollar, la principale monnaie de réserve au monde. Cette dernière condition supposerait qu elle parvienne à défendre son propre système de valeurs. Que les critères de stabilité soient recalculés en y incluant les dépenses de recherche, d infrastructures pour l économie future, par exemple. Qu une «théorie de la valeur ajoutée sociale» Européenne, claire, complète et cohérente, soit développée et fasse partie de la doctrine de la BCE. Peut-être aussi que les financements et l aide en direction du Tiers Monde soient précisés clairement, dans une doctrine qui succéderait à la sorte de «monétarisme» qui a découlé des enseignements de FRIEDMAN, et dont toutes les Banques Centrales ont hérité depuis les années L euro serait alors parvenu dans sa phase de maturité. Il y a alors fort à parier que l on pourrait rapprocher les visions Britannique, Française et Allemande de l indépendance de la Banque Centrale, et que cette dernière valeur l indépendance -, qui est devenue une condition indispensable de la gestion des Banques Centrales à l époque où la différence se fait sur la compétitivité de celles-ci ne serait plus considérée comme un but en soi, à l instar de la vision du système de valeurs auquel nous nous devons de réfléchir. L Europe a pourtant déjà contribuée au début de stabilisation et de rééquilibrage du Système Monétaire International : La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 836

273 - dans un système monétaire «chapeautant» l économie monde à trois pôles (Asie, Europe, Amérique du Nord), la position de l Europe, entre l Asie créditrice nette et les Etats-Unis débiteurs nets, est une position idéale «d ambiguïté constructive», qui si elle est correctement exploitée, peut permettre à l Europe de profiter des erreurs des autres (notamment des erreurs Américaines éventuelles), et de renforcer la cohérence de sa position, vers un système d assurance au rôle de plus en plus positif pour le reste du monde ; - l Europe s est dotée d un «Pacte de Stabilité» qui manque à l Amérique, même si il est encore incomplet. Cela constitue un sérieux allié pour les Américains qui, du coup, voient leur propre responsabilité dans l endettement mondial atténuée, du fait de l existence de ce stabilisateur Européen ; - du fait de cette alliance et de cette stabilisation, les taux d intérêt globaux ont pu baisser depuis la fin des années Tout ce qui a été gagné sur le plan des coûts pour les Banques Centrales pour lutter contre les fluctuations de change en Europe, peut être reversé au chapitre des taux d intérêt, pour bénéficier à l économie réelle. L investissement qu avait commencé à faire l Amérique dès les années 1950, en se dotant d un allié économique, politique et monétaire depuis le moment du Plan Marshall puis l époque des euro Dollars, devient aujourd hui une perte de prise de risque pour l Amérique, et un gain de rentabilité pour l ensemble du monde. Le temps est déjà lointain où l Allemagne pratiquait des taux d intérêt élevés, juste après la réunification Allemande, pour se prémunir contre les risques d inflation venus de la réunification et de son flanc Est. Les taux Européens restent légèrement plus élevés que les taux Américains 1543, peut-être à cause d un conservatisme plus important des autorités monétaires en Europe, et aussi d une moins grande homogénéité celle-ci va en se résorbant, mais pourrait à nouveau connaître une flambée si un grand pays avec un gros différentiel de développement, comme la Turquie, rentrait à court terme dans l Union -. Mais cette hypothèse n est pas vérifiée, en effet, à court terme qui fait redouter des foyers naissant d inflation qui pourraient ensuite se répandre dans toute l Union -. Mais, les fondements du système Américain ayant un fondement sécuritaire plus poussé que ceux du système Européen, tout risque apparent sur les flancs de la sécurité économique ou politique mondiale, provoquera une remontée des taux d intérêt Américains, si bien 1543 En 2005, au moment où ces lignes ont été écrites. En 2007, les taux Européens sont passés en dessous des taux Américains. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 837

274 que ceux-ci vont finir par se retrouver au dessus des taux Européens Ce dernier événement redonnerait du souffle à la BCE et lui permettrait de mieux exprimer ses valeurs. On pourrait aussi être alors tenté, dans de nombreux pays, d emprunter (ou mieux, d investir ) en se couvrant en euros plutôt qu en Dollars. Un tel événement serait un important point de retournement des passes d armes, récurrentes, entre euro et Dollar. Actuellement, on constate une relative instabilité de la politique Américaine : les décisions Européennes fixant des orientations à long terme sont plus prudentes, et paraissent avoir des effets plus stables. Mais la monnaie Européenne peut encore tomber dans des pièges : - être trop surévaluée face au Dollar, si bien que le différentiel de croissance entre Europe et Amérique continuerait de se creuser. L euro courrait alors le risque de ne jamais émerger comme devise clef face au Dollar. Il ne pourrait pas acquérir la légitimité à laquelle il doit pouvoir prétendre, auprès du public Européen, et serait peu à peu abandonné, à la suite de son délitement ; le cinquième cycle de KONDRATIEFF ne démarrerait jamais, ou démarrerait ailleurs qu en Europe, par exemple en Asie ; - se laisser trop dévaluer. Que la BCE perde son indépendance de fait et sa capacité d «ambiguïté constructive». L Europe connaîtrait alors elle aussi des fluctuations dont elle a plutôt été épargnée depuis une dizaine d années, ce qui retarderait le succès et la crédibilité de l euro, et son extension à d autres pays. (L euro est, tendanciellement, forcément plus fort que le Dollar.) Entre ces deux hypothèses, l euro est promis à l émergence 1545, ce qui se fera suivant en cela des effets de seuil, mais devra aussi s accompagner d une prise de conscience politique plus inspirée, de la part de nos dirigeants. Pendant ce temps-là, les fonctionnaires qui dirigent la BCE accumulent de l information sur le fonctionnement de l économie réelle Européenne, se qui ne pourra que leur permettre d émettre des avis, des recommandations, de plus en plus précis(es). On peut quand même miser encore sur un certain nombre d années de conservatisme relatif ou «éclairé». Ces années paraîtront d autant plus longues que des contestations injustes poursuivront la BCE, lui reprochant de mal lutter 1544 En effet! A suivre, donc : avec beaucoup d attention La crise financière de l été 2007 montre que la BCE est capable d injecter plus de liquidités dans l économie réelle que la FED, afin de calmer la spéculation et relancer la confiance. Ce troisième aspect, après l aspect sécuritaire et celui des valeurs, celui, donc, des intérêts qui montre une amélioration, à l été 2007, dans la connaissance des secteurs économiques et de leurs relations de crédit, par la BCE, démontre aussi que l on est peut-être en passe, à l intérieur d un cycle des affaires, de pousser les anticipations des marchés en faveur de l euro comme ancre de la tendance mondiale de croissance, et ceci forcément en concurrence face au Dollar. Dans ce cas, la BCE a certainement les moyens de gérer conjointement la bonne évaluation de l euro ni trop fort ni trop faible, pour ne pas être piégé par les marchés et la suite du rapport de force obligé face à la devise Américaine. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 838

275 contre l inflation ou encore de ne pas protéger des crises financières internationales. Mais il est vrai que la situation de la BCE deviendra objectivement intenable si une augmentation du budget Européen conséquente n apparaît pas, qui donnerait une visibilité et une crédibilité sociale à la monnaie. Personne en Europe n a intérêt à ce que cela n arrive pas assez vite. La politique monétaire Européenne pourra aussi obéir à certaines «respirations». Quand, à la fois la connaissance de l économie réelle Européenne, et la vision du rôle de l euro dans le monde, seront plus affirmés, peut-être deviendra t il utile d accélérer la création de masse monétaire à destination de l Union sans doute à l extérieur aussi, si l euro devient devise clef. En effet, si l on prend l exemple de l Allemagne, celle-ci était, avant la réunification, un important exportateur de capital. Puis elle s est mise à en importer. Peut-être un jour conviendra t-il de compléter ce capital nouveau par de la masse monétaire en plus. Mais ce dernier point introduit aussi un risque d éclatement de la politique monétaire Européenne, si une augmentation du budget Européen ne vient pas assez vite au secours de l euro. La conception allemande de la monnaie fixe à celle-ci un vrai rôle de lien social. Aujourd hui, on court le risque que cette conception soit battue en brèche, ce qui ferait triompher une vision britannique où la Banque Centrale a un rôle au service des intermédiaires plus que de la production. Le récent rapprochement entre Euronext et la Bourse de New York, plutôt que la Bourse de Francfort, va dans ce sens euro pessimiste. Le rééquilibrage entre euro et Dollar sur les marchés financiers mondiaux sera plus ou moins long. Il peut durer dans le domaine des transactions financières, et ne jamais arriver à celui des relations commerciales, si l Europe n arrive pas à trouver un «second souffle» autour de l euro, sept ans après sa création. Dans le même temps, le processus d innovations et de déréglementation financières reste beaucoup moins avancé en Allemagne, qu il ne l est ailleurs, au Royaume-Uni en particulier. Il faut donc donner à l Europe les moyens de concilier le triangle 1 ) innovation, déréglementation financière, produits de défiscalisation ; 2 ) traditions nationales en terme de système 1546 monétarisé d assurance, pour ce qu elles ont de positifs (en particulier liens entre le système financier, l économie et la sécurité sociale) ; 3 ) équilibre réellement géré entre la masse monétaire, les formes d épargne, le crédit - national et international -, et nos représentations à ce sujet. Encore, en réussissant à optimiser la gestion de ce triangle, n aurons nous fait qu un travail défensif, ne suffisant pas à engager le rôle international de l euro, notamment sa mission dans la lutte contre les excès de la défiscalisation. Mais en ce qui concerne l Allemagne, les efforts qu elle a faits en termes d économie réelle depuis 1989 (la réunification a accru ses coûts de production et du facteur travail), ont retardé le moment où elle peut 1546 Système d Assurance de la Croissance, tel que nous l avons défini pour la période revu et fortement corrigé en vue de la période qui nous concerne aujourd hui. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 839

276 réformer, de manière coordonnée, son système financier et monétaire, et son système social et fiscal (deux sous-systèmes qui fonctionnaient à l unisson en Allemagne depuis 1945). Le rôle d intermédiaire culturel et politique de la France sera crucial, une fois de plus, si elle respecte la vocation d indépendance de ceux qui se destinent aux intérêts monétaires, et si elle ne sombre pas dans des délires politiques franco-français L euro comme monnaie est, par vocation, entre le tout politique et le tout financier. S il obéit au tout financier, personne ne s étonnera que les crises financières internationales se multiplient, comme c est le cas depuis les années L euro finira par ne plus nous en protéger, si il ne parvient pas à asseoir son autorité, car alors le système monétaire Européen sera «mangé» par le système Américain, rien ne changera. Mais nous pouvons nous sauver en remarquant que ces cycles de crises financières (tous les cinq ans), se multiplient parce qu ils correspondent à un système dont les fondements sont mauvais (trop d endettement). Nous pouvons améliorer notre coordination entre pays Européens, et même aller vers davantage d intégration. Si un cycle de cinq ans, où nous captons mieux notre environnement, et nous protégeons des fluctuations (comme c est peut-être le cas depuis 2001) succède à une période de même durée où nous serions plus entreprenants par rapport aux conditions politiques requises pour que l euro prenne son envol ( ?), nous ne serons pas piégés par le cycle des affaires, de dix ans environ, car nous parviendrons à gérer ses anticipations de façon binaire, en gardant notre équilibre Rappelons pour mémoire que le demi cycle précédent, , avait vu une accélération de la croissance due à l euro : donc effectivement une amélioration en terme d économie réelle de la coordination entre pays (l euro dès sa naissance avait fait sentir ses premiers effets positifs et en faveur de la croissance, notamment en France!), mais il n y avait pas alors eu de relais suffisant au niveau institutionnel : pas d initiatives politiques marquantes, plutôt une constatation et une appréciation du seul choc institutionnel de l euro, toujours surprenant en soi Nous sommes encore immatures, par rapport à l euro, pour correctement nous positionner, en particulier, vis-àvis des pays émergents. Ce sera un critère énorme de déclenchement d «effets de seuil» en faveur de l euro. Les pays émergents sont les arbitres privilégiés du match euro / Dollar «Il y a du travail!». Seule note d humour que nous nous permettrons en vue de cette thèse 1548 Ce type de cycle binaire visant à endogénéiser les anticipations au sujet de l euro, afin d en faire des croyances durables et de «s approprier l euro», pourrait donc se reproduire. A chaque cycle des affaires avec sa période de hausse (sept ans) puis de baisse (quatre ans), il y aurait en parallèle un cycle social plus équilibré (cinq ans cinq ans), visant à s approprier notre devise clef Et de certains défauts de coordination. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 840

277 La zone euro face à des crises financières à répétition. La politique monétaire de l euro : doutes, conservatisme, voire inhibition. Les raisons de la prudence, en interne et en externe : Moyennant quoi, l euro nous a bien protégé des crises financières mexicaine (1994), Asiatique (été ), russe (1998). La BCE s est relativement repliée sur elle-même à l occasion de ces événements. Elle s est attachée à continuer sa lutte contre tout risque de débordement inflationniste, et elle y a plutôt bien réussi. Il est vrai qu elle ne s est pas beaucoup impliquée dans la résolution de ces crises. Nous avons une Banque Centrale «dans l enfance». Il est normal que l on laisse les Américains se «dépatouiller» de problèmes dont ils sont in fine responsables, et qu ils ont parfois en partie provoqués (rôle des rumeurs des banques New Yorkaises dans le déclenchement de la crise en Asie), ou qu ils n ont pas su prévoir (appuis financiers importants au régime russe, qui pourtant ne correspond guère aux critères Européens de gouvernance sage, responsable et avisée). Le changement de perspective du système monétaire Européen, et l Union Monétaire Européenne. Causes et conséquences : Multiplication des décollages économiques nationaux. Apparition des «économies en transition». Démultiplication de la globalisation financière : En ce qui concerne les pays émergents, ils ont un niveau de revenu correct. Mais ils sont plus fragiles institutionnellement. Ils n ont pas encore eu le temps de stabiliser leurs structures par rapport à un fonctionnement qui, lui, est efficace. Cela concerne notamment deux aspects : l aspect social et l aspect monétaire. Ces deux aspects sont liés. En ce qui concerne l aspect social, les pays émergents n ont pas, par exemple, un système de sécurité sociale, de santé, d éducation, comparable à celui des pays les plus développés. Mais ils n ont pas non plus des monnaies ayant autant de crédibilité internationale que celles des pays les plus développés, les laissant ainsi à la merci d un certain nombre d attaques, parfois spéculatives, qui peuvent venir des pays les plus développés eux mêmes. On l a bien vu avec l exemple des pays Asiatiques et des Etats- Unis d Amérique. L Europe a vocation à ne pas attaquer abusivement ces pays, monétairement parlant, mais bien plutôt, par son exemple, de les inciter à renforcer réciproquement, l un n allant pas sans l autre dans une vision La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 841

278 plutôt équilibrée des relations internationales, à la fois leur système social et leur système monétaire. En échange, ces pays, appréciant à sa juste valeur l autorité monétaire de l Europe, prendront davantage d euros en réserves dans leurs Banques Centrales. Ce serait une contribution non négligeable à la stabilisation et à l apaisement des excès issus de la globalisation financière, une manière de lutte contre la spéculation auto destructrice du système contre lui-même. Risques géopolitiques, et besoin d une nouvelle façon d accorder les systèmes de gestion de la propriété : au niveau macro économique et macro social par rapport au triolet intérêt(s), sécurité, valeurs ; au niveau de l individu par rapport à la propriété privée, la propriété sociale et la propriété de soi : Le sociologue CASTEL pointe que l on constate, dans notre monde déstabilisé par les effets d une mondialisation néo-libérale débridée, l existence, de plus en plus nombreux, d individus qui affirment leur identité d une façon quelque peu paradoxale. Ils souffrent en effet de ne pas être reconnus vraiment par la société. Ils affirment leur identité (jeune, homosexuel, musulman, antillais, etc.) de façon un peu provocatrice, à la fois pour trouver la bonne distance vis-à-vis d une société matérialiste et discriminatrice, et pour signaler les torts de cette société, dans laquelle on doit signaler ses problèmes psychologiques liés à la difficulté d exprimer son identité, pour signaler du même coup l aspect objectivé de cette discrimination, car cela entraîne en même temps un manque de reconnaissance par rapport aux droits sociaux les plus élémentaires, dans une société qui brandit pourtant des valeurs universelles, mais qui ne sont pas encore toujours suivies par des principes d allocation également universels. L expression de ce malaise, perceptible en France notamment (voire en particulier), à l occasion de la révolte des banlieues en 2005, montre, psychologiquement et socialement, le paradoxe qu il y a à affirmer son identité d une façon décalée, voire «à l envers» (ce phénomène très particulier ne se laisse pas facilement décrire d une manière simpliste). Socialement et politiquement, ce problème peut être considéré comme un héritage direct des Structures Sociales d Accumulation à la GORDON, issues du mode de régulation sociale de la période précédente. Si l Europe, son système de valeurs, son système de gestion des valeurs, sa monnaie, veulent avoir la moindre influence dans la nouvelle période qui s ouvre, elle doit trouver les moyens d aider à transformer quelque chose qui s exprime surtout «par défaut», comme un reproche implicite, en autant d affirmations de valeurs que l on ait vraiment le droit de poser sans risquer d être rattrapé par la réprobation silencieuse ou des moyens de coercition détournés, et qui ne voudraient pas dire leur nom, de la part de cette société. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 842

279 La société qui a l euro en partage, peut et doit proposer comme module minimal, standard de cette identité sociale qui ne renie pas les valeurs individuelles et personnelles, et n empêche pas leur expression publique respectueuse de l identité d autrui, un schéma ou quelques schémas minima(l)(ux) permettant l équilibre, au niveau individuel, de la propriété privée, de la propriété sociale, et de la propriété de soi, et au plan collectif, de la sécurité, de l intérêt et des valeurs. Ce dernier triptyque doit aboutir à une vision susceptible d amener un développement social plus durable que la vision implicite du modèle néolibéral à l Américaine, qui jusqu ici a largement imposé ses vues dans la mondialisation en cours. Il serait plus durable car il serait plus nouveau, et permettrait une «rupture» ou un ressourcement. Mais il devrait également être plus durable en lui-même. Une société qui serait capable de défendre de telles valeurs chez elle, serait d emblée capable de les défendre aussi à l extérieur, dans le monde. Dès lors, il existerait un projet alternatif à «la mondialisation libérale» La mobilité internationale du capital et la multiplication des transactions de change. Et pourtant le système ne s effondre pas : il est au contraire en cours de restructuration. Ou l analyse des relations système / spéculation (sur des aspects particuliers du système). Du compromis entre stabilité des taux de change, mobilité des capitaux, et indépendance des politiques monétaires à une politique monétaire visant plus d intégration afin de lutter contre les effets perturbateurs des cycles : Nous avons vu que cet aspect est en cours de traitement dans l Europe actuelle, de façon prudente. L affirmation du système de valeurs propre(s) à l Europe lui donnera un souffle nouveau, important. Mais il n est pas impossible que les Européens ne décident pas de réorganiser leurs institutions, soit l aspect le plus visible de leur choix d affirmation et de défense de valeurs communes, politiques et sociales, avant de s attaquer à un grand débat partagé, sur lesdites valeurs. Ce débat pourrait fâcher notamment à cause de la question des frontières. Mais si les Européens n ont pas ce débat, l euro pourrait bien ne jamais connaître son état adulte. Les pays du monde entier, ne se couvriront pas de réserves en euros démesurées, si l Europe continue d apparaître comme un «objet politique volant non identifié», si ils ne sont pas sûrs que l Europe serait prête à se donner les moyens de défendre juridiquement, chez elle et dans le monde, les droits des particuliers et des groupes (y compris des pays ainsi que des secteurs organisés 1550 Néo-libérale, libérale, ou «ultra-libérale», selon les uns ou les autres! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 843

280 socialement et économiquement) qu elle revendiquerait, notamment dans une quelconque Constitution. Nous avons parlé d une possibilité d alternances de périodes de quatre ou cinq ans chacune, avec tantôt de grandes avancées politiques pour l Europe, tantôt du sur place. Incidemment, ce type de débat, de même que les débats sur la Constitution, auront vraisemblablement une certaine solidarité de calendrier, avec les débats sur la politique budgétaire, qui dans les dix ans à venir, pourraient accompagner et même devancer les débats proprement dits sur la monnaie. Ceux-ci ont tendance à montrer un blocage, lié à une déception : le «non» au référendum sur la Constitution en France était lié, non seulement au blocage actuel sur la question des frontières, mais aussi bel et bien au blocage lié à la monnaie, à cause du fait, mal accepté en France, que les Britanniques ne sont pas encore entrés dans l euro Ainsi, la façon de quand même faire avancer le contexte de la monnaie, depuis les années 1980 : - défendre l euro naissant contre les ruses du puissant Dollar ; - faire avancer la politique prudentielle en attendant une Grande Réforme du Système Monétaire International Cette façon va peut-être bien être relancée par des débats actifs sur le budget. Ce serait susceptible de refaire partir la monnaie, sous un angle moins financier et plus politique que la question des règles prudentielles du système sous un angle également plus offensif parce que plus politique. Cette solidarité entre les calendriers de ces débats viendra du fait que la politique budgétaire est décidée environ tous les cinq ou dix ans. Politique de changes fixes ou politique de changes flexibles? Comment l histoire avance. La volonté d autorité de la BCE et le besoin de crédibilité des Banques Centrales Nationales, puis de la Banque Centrale Européenne : On attend une plus grande solidarité entre les Européens, pour relancer l Europe et l euro. Cette solidarité a vocation à s exprimer dans le budget. En effet, elle n est pas sans conséquences son absence ne serait pas non plus sans conséquences sur la crédibilité de la Banque Centrale. Or, une Banque Centrale crédible a beaucoup moins de chances de subir des attaques spéculatives de la part des marchés qui, dans le cas inverse, ne s appuient pas seulement sur les cycles pour créer des crises, mais s appuient sur les très grandes ressources d une finance désormais à l échelle mondiale, pour «créer l événement», créer une crise de toutes 1551 Cf. à ce sujet un article de LELART en 2007, resté peu de temps sur le net: cet article montre que frontières, monnaie et constitution sont liés. LELART avait été un des premiers en France, à mettre en cause explicitement le rôle de monnaie internationale du dollar : «Le dollar, monnaie internationale», Albatros, La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 844

281 pièces, disqualifier ainsi un pays ou une région du monde. Si la Banque d Angleterre a subi des attaques spéculatives en septembre 1992, c est aussi par défaut de crédibilité. Les Britanniques ont désormais de grandes décisions à prendre. Et ils doivent bien réfléchir avant de soumettre des propositions aux autres Européens! Dans une Europe idéale : - où les Britanniques auraient rejoint l euro ; - où l Europe se serait dotée d une politique budgétaire substantielle la Banque Centrale Européenne, après avoir succédé à l époque pas si lointaine où les Européens pouvaient connaître la tentation des dévaluations compétitives, et ou en échange leurs Banques Centrales Nationales pouvaient aussi faire preuve de solidarité pour soutenir par leurs interventions les autres monnaies, et ou, enfin, pris entre ces deux feux, les agents, qui se croyaient peut-être plus forts que l histoire, pouvaient choisir à tous moments entre leurs «pulsions» (pro Européennes ou pro nationales) cette Banque Centrale, désormais, munie d une politique budgétaire commune substantielle, aurait d emblée à gérer une double mission, immédiatement reconnaissable, de l euro : - à l extérieur, lutter contre les excès de la défiscalisation internationale, qui constituent l élément qui pourrait achever de détruire le système issu de la mondialisation actuelle, comme la flambée de la spéculation avait détruit celui issu de la globalisation ; - à l intérieur de l Europe, permettre l intégration, en contribuant à l ouverture des marchés de biens et services. La question des relations entre décisions des politiques et décisions des fonctionnaires indépendants pour et par la Banque Centrale Européenne. La création de la Banque Centrale Européenne : Cette Banque Centrale Européenne a donc été créée en Son indépendance est indiscutable. Même si l on ne sait pas complètement, encore une fois, si il s agit d une «indépendance» au sens britannique, au sens français ou au sens allemand. Le fait qu elle soit «dans son enfance», fait qu elle n est pas très «responsable», au sens de «comptable» de ses actes. Et elle n en rend pas énormément compte. Pour un certain nombre d actes, elle est extrêmement discrète et prudente. Prenons l exemple des taux d intérêt. Un journaliste économique avait pointé que la BCE risquait de prendre une décision sur les taux en particulier les monter surtout si elle se La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 845

282 déplaçait pour une réunion en dehors de Francfort, par exemple en Espagne. La BCE subit une forte pression du fait que nous sommes dans un régime de changes flexibles. Dans un tel régime, les conséquences des décisions des Banques Centrales peuvent être facilement amplifiées, et la compétitivité de la Banque Centrale est encore plus un critère déterminant de leur réputation et de la compétition entre monnaies, que dans de toutes autres circonstances. Si un jour, prévoyant de devenir adolescente ou adulte, la BCE annonce des règles qui pourraient avoir un impact contre les excès de la défiscalisation mondiale, elle pourrait être bien inspirée de proposer dans un «package de mesure», pour plus de visibilité et de prévisibilité des temps qui viennent, des mesures allant dans le sens d une fixation relative plus ferme des parités vis-à-vis du dollar. Une telle annonce serait probablement difficile, puisque le dollar se cache de plus en plus derrière le yuan et des monnaies Asiatiques, qui ne répondent pas à des règles bien régulières, et que l Europe sera bien embarrassée de se chercher un allié tel le Japon, vu la progression extrêmement rapide de la masse monétaire de ce dernier pays, qui fait revêtir à cette dernière un aspect en partie imprévisible. Mais il semblerait que, courant 2006, le Japon commencerait peut-être à revenir sur cette politique. La BCE a été progressivement créée entre janvier 1997 et janvier Elle a maintenant presque dix ans d expérience, dont huit ans avec l euro. Elle a donc presque vécu l équivalent de la durée d un cycle des affaires, et devrait bientôt commencer à adopter des politiques plus émergentes et même plus affirmées de gestion des cycles, non seulement de façon défensive vis-à-vis des fluctuations euro / Dollar, mais aussi dans ce qui aurait vocation à constituer un corps de doctrine Européen sur les relations cycle des affaires / cycle long Nous y apporterons toute notre attention. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 846

283 Monnaie de réserve? Monnaie de facturation? La monnaie au secours de la croissance : oui mais en dépit de quelles forces de rappel? Va-t-on vers un excès de concurrence? Les Européens accepteront-ils les contraintes transitoires de l euro? Les marchés de l euro pour le moment plus tournés vers les obligations que vers les actions ; le développement des Investissements Directs à l Etranger obligera-t-il la BCE à se tourner vers les marchés d actions? Parmi toutes ces questions non résolues, certaines ont vocation à ne pas être résolues tout de suite. Car il faudra voir d abord, une doctrine émerger de la gestion des droits de propriété selon les Européens. Ceci sera d autant plus difficile voire impossible, que ces derniers devront se débattre avec des guerres à leurs frontières, comme toute crainte n en n est pas levée au Moyen Orient, et comme le fait est actuel dans les Balkans. Dans la guerre, pas de propriété! L attente d un corps de doctrine fait que la BCE n a du moins pas à se battre avec des missions ambiguës (à la frontière de la technicité et de la politique). Celles-ci sont assez claires dans leur nature, sinon dans leur finalité pour laquelle les «experts» ont toujours quelque chose à dire qui peut intéresser le politique -. Celles-ci sont assez simples en effet. Elles sont clairement (re-)centrées sur la lutte contre l inflation. La nécessité d investiguer le fonctionnement de l économie réelle et des secteurs économiques en Europe, fait pardonner un certain manque de «comptabilité» de ses actes. Elle est aussi en attente de missions élargies et ayant une véritable complémentarité. Et il est probable qu elle restera relativement en attente, tant que les frontières finales de l euro zone ne seront pas plus achevées. Dans ces conditions, on évite même de lui donner des missions qui devraient en toute logique lui revenir. En particulier, le choix de la fixation des taux de change avec les monnaies tierces, incombent aux politiques réunis dans le cadre du Conseil Européen. On peut même se demander si les travaux permettant de décider des cibles de ces taux de change doivent être assumés par les politiques qui ont probablement toute autre chose à faire, et n ont probablement pas idée de toutes les nombreuses anticipations des marchés -, ou par la BCE, qui sans doute y travaille discrètement tant qu on ne lui demande pas de le faire plus ouvertement. Actuellement, la BCE devrait-elle effectuer des tâches de supervision prudentielle? Ce serait un gage à lui donner la poussant vers un système de fonctionnement plus proche des marchés financiers que de la finance intermédiée. Ce serait une plutôt lourde décision. Peut-être ne sera t elle pas prise si l on ne décide pas conjointement, de donner à la BCE une quelconque tâche de «prêteur en dernier ressort». (Tâche pour laquelle elle n est pas encore mûre internationalement parlant.) La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 847

284 La BCE doit avant tout s efforcer de mieux y voir. Les problèmes de coordination internationale relèvent plutôt des politiques. Mais on peut demander à la BCE d être peut-être plus claire sur ses outils comptables, mesurant sa propre performance, son auto évaluation et plus tard son évaluation vis-à-vis des autres Banques Centrales et, le cas échéant, lui demander pourquoi et jusqu où elle ne pourrait pas fournir tout cela! Mais nous en sommes loin, et tant que le Royaume-Uni ne sera pas entré dans l euro, ce genre de question ne pourrait pas être publiquement, clairement posé. Actuellement, l euro est en partie une monnaie de réserve, mais ce n est pas la première monnaie de réserve au monde. Fin 2000, le dollar réunissait 68% des réserves de change dans le monde, contre 12% à l euro. Elle est assez peu une monnaie de facturation (40% pour le dollar et 12 ou 13% pour l euro fin 2000). Notamment pour la facturation de l énergie et du pétrole, le Dollar reste généralement la monnaie de facturation. Economiquement, l Europe a une lourde responsabilité de façon imminente : développer de nouvelles formes d énergie, et, pour celles pour lesquelles elle devra continuer à se fournir à l extérieur, faire facturer ses achats en euros. Cela devrait être négociable pour le gaz russe. Et dans ce cas, n y aurait-il pas moyen de négocier aussi, conjointement à d autres propositions touchant d autres domaines des échanges, une facturation d une partie du pétrole de l OPEP en euros, contre l assurance de ne pas trop se tourner vers le gaz russe? Le marché ferait le reste Les gains macro économiques de l euro. La course entre l élargissement des frontières et l influence de l euro. Les conditions macro économiques en terme de politique, de poursuite de la confiance des Européens dans l euro : Les principaux gains économiques, dont nous avons déjà eu l occasion de parler, relèvent aussi bien de la théorie des zones monétaires optimales, que de l économie de l information, avec ses gains en gestion du risque, en gestion de l information. Les effets d échelle sont incontournables. Même si l euro voulait faire mieux qu une monnaie au service des seuls marchés financiers, il lui faudrait aussi accepter de servir (de support) (aux) (les) marchés financiers. La liquidité et la profondeur des marchés financiers : sont relatifs à la taille de ces marchés. Le fait que l euro soit devenu à égalité avec le Dollar, la monnaie support pour les obligations internationales, aurait tendance à montrer que les marchés financiers considèrent le projet Européen comme aussi crédible que l actuel modèle Américain, pour dire la régulation mondiale à long terme, et participer à elle (puisque l on accepte d être endettés, ou du moins d acheter de la dette, à ce sujet). Si l euro veut gagner la même importance pour les marchés d actions, il lui faudra gagner absolument ces critères de profondeur et de liquidité de ses marchés financiers. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 848

285 Un système de zones cibles flexibles peut permettre que les options entre l euro et d autres monnaies soient, en moyenne, pas défavorables à l évolution souhaitable de l euro Cela retardera le moment d une réforme plus formelle du Système Monétaire International qui, ainsi, n arriverait pas avant 2015 ou L Europe constituant une zone plus fermée que ses Etats membres, les politiques économiques Européennes globales accorderont plus d importance aux considérations internes que ne le faisaient les politiques nationales. Elle tendra en revanche à négliger, voire ignorer, les fluctuations du taux de change. Par les systèmes de zones cibles flexibles, l Europe sera ainsi doublement incitée à laisser des fluctuations Dollar contre euro se développer de façon assez importante, mais, par le moyen des zones cibles flexibles, et sous réserve d une habile concertation ainsi qu en escomptant une relative «compréhension» des marchés, il serait aussi possible de contrôler voire de «réguler» ces fluctuations. Des fluctuations trop vives pourraient au contraire amener l euro à se replier sur lui-même Vers un modèle d intégration progressive : financier / monétaire / budgétaire et social visant à transformer la quasi-monnaie et les monnaies privées, en monnaies davantage reconnues et acceptées en Europe : En allant vers le chemin d évolution désiré, l euro pourra, à rebours, donner plus de souplesse d exécution à la gestion des droits de propriété, plus de liberté aux initiatives économiques entrepreneuriales de s exprimer, en Europe même. Le renforcement de l autorité des dirigeants de la monnaie, la BCE, ses relais, ses alliés, renforcera en retour la liberté, dans un contexte de plus grande sécurité des placements, de plus grand rendement des investissements. Les rythmes de gestion de la monnaie devront aussi être des rythmes sociaux acceptés, pour que la politique monétaire soit aussi acceptée : par des franges de plus en plus importantes, de la population Européenne. On se donnera les moyens d anticiper et de lisser des chocs de demande, liés à des mouvements sociaux ou à des causes électorales (comme les dernières consultations nationales au sujet du TCE), ainsi que des chocs d offre, induits par des divergence à s efforcer de réduire, dans les rythmes de productivité. Et on essaiera de gérer de façon coordonnée et conjointe, les deux différents types de chocs. Il faut envisager de façon coordonnée : - la constitution de géants industriels Européens, qui ne doivent pas respecter les seules règles de concurrence ; 1553 Puisque cela nous protège dans notre «enfance» Ce qui aurait des conséquences dramatiques pour son avenir! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 849

286 - un rôle prudentiel pour la BCE, ou peut-être pour un Organisme spécialisé, placé entre la Commission, le Conseil Européen et le Parlement Européen (qui auraient droit de contrôle), et la BCE, qui serait spécialement chargé de suivre ces grands groupes ; - un rôle de «payeur en dernier ressort» du budget Européen ; dans ce cas on n aurait pas besoin d exiger le rôle de Prêteur en Dernier Recours de la BCE, pour appliquer un tel rôle prudentiel ; De telles propositions ont peut-être manquées dans le projet de TCE proposé en 2004 par la Convention sur l Avenir de l Europe. De plus, elles auraient un intérêt pour préserver les marges de manœuvre de la politique monétaire Européenne coordonnée vis-à-vis de l extérieur : ne pas impliquer, nous répétons, de demander tout de suite à la BCE d être prêteur en dernier ressort des affaires économiques, financières et monétaires mondiales. Du moins, cela devrait pouvoir largement jouer. Les changements du système monétaire mondial, auxquels le système monétaire Européen doit s adapter : La poursuite de la dématérialisation de la monnaie, accompagnée du développement de nouvelles monnaies matérielles. La monnaie électronique et les autres nouvelles formes de monnaie : GUTTMAN parle du développement de la monnaie électronique. Il s agit par exemple d échanges de trésorerie dans le cadre de groupes ayant une présence internationale plus ou moins formelle et plus moins intégrée (des réseaux de fournisseurs ou de prestataires de services, aux Entreprises Globales, en passant par les Entreprises Transnationales et les Entreprises Multinationales). Selon la destination de ces garanties ou de ces crédits (qui peut être très souple, par exemple un projet), et selon leur couverture juridique subséquente, l argent correspond plus ou moins à de la dette ou à du fonds propre. Ce peut-être aussi une garantie ou une option vers d autres projets qui permettent d autres liens de propriété ou d autres sources de contentieux. A la limite, cette masse monétaire en suspens, servie par les jeux d écriture électronique, augmente considérablement la masse monétaire mondiale, tout en pouvant servir à différents usages. Encore une masse monétaire assez indépendante des Banques Centrales. A la limite, elle décrit un monde ou des mondes virtuel(s). A côté de cette monnaie, un monde moins virtuel est celui signé par les monnaies marchandises. Par exemple, la montée des bourses La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 850

287 Africaines qui a commencé avec les années 1990 est en partie favorisée par la flambée très récente du prix des matières premières. La BCE devrait sérieusement entamer une évaluation du système des monnaies électroniques, y compris pour penser à de nouveaux agrégats monétaires qui pourraient les inclure. Ces agrégats pourraient être plus flexibles que les agrégats actuels, car ils sont susceptibles de davantage fluctuer en fonction du risque international lié à la conjoncture. Qui dit dimension virtuelle n exclue pas un impact réel ni monétaire. Les monnaies matérielles sont susceptibles d être davantage laissées de côté. Toutefois, on pourrait considérer les monnaies immatérielles comme correspondant à un phénomène «ascendant» de l auto organisation du système, et les monnaies matérielles comme un phénomène «descendant» (comme une réminiscence de risques passés). On pourrait aussi bâtir divers scenarii sur les aspirations «ascendantes» et «descendantes» de divers acteurs ou groupes de pays dans le monde, en vue de la constitution de leurs droits de propriété espérés et relatifs à une bonne entente entre pays et / ou secteurs. Cela permettrait d intégrer une dimension de risque des relations internationales multi variées dans les modèles de consolidation du territoire de la monnaie. Les nouvelles formes de la concurrence monnaies publiques (dont la (les) monnaie(s) internationale(s)) / monnaies privées : Quand l euro aura plus d importance comme monnaie internationale, il pourra davantage supporter de financer des déficits de la balance des paiements, ainsi qu un éventuel déficit global de la zone euro. A domicile, le passage à l euro a permis, avec les gains de change, non seulement de faire baisser les taux d intérêt, mais aussi, de répercuter davantage cette baisse sur le consommateur que sur le producteur : baisse des taux débiteurs contre une légère hausse des taux créditeurs. Il faudrait, peut-on ajouter, d autres anticipations et un autre mode de régulation de la complexité, notamment en matière de concurrence, pour que les grands groupes investissent encore davantage qu ils ne le font, en Europe. Tout comme il faudrait probablement, qu un service public Européen investisse davantage dans la Recherche, notamment pour aider les PME. Il faut aussi avoir, toujours plus, les moyens de s assurer, que le crédit n est pas trop spéculatif. La BCE devrait calculer une part du crédit entre le crédit spéculatif et le crédit moins spéculatif, enfin le crédit non spéculatif. On constaterait sans doute que, si les écarts de niveau de revenu entre pays Européens sont trop élevés, la part du crédit spéculatif augmente en flèche. C est le triangle infernal : fort taux de crédit spéculatif, hausse des taux d intérêt en retour de la part de la Banque Centrale (qui frappe tout le monde sans exception), croissance ralentie La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 851

288 pour ces deux raisons A partir d un certain niveau de désordre, la BCE perdrait tout moyen de contrôle. En effet, les spéculateurs pourraient se montrer suffisamment habiles, pour pousser une inflation au bénéfice des endettés plutôt qu à celui des épargnants. Bien sûr, il y a peu d inflation macro économiquement (sauf pour les classes les plus défavorisées). On mesure l importance qu il y a à ce qu il n y en n ait vraiment pas du tout, car les agents ont spontanément tendance à confondre croissance et inflation. Il y a aussi une incitation raisonnable à élargir les frontières tant de l Europe que de la zone euro, tant pour les effets d échelle que pour lutter contre la volonté de pas mal d agents de relancer une certaine inflation : mieux vaut alors intégrer des pays sûrs d une certaine croissance, car leur crédit a moins de chances d être un crédit spéculatif. A condition que le rythme de l élargissement reste maîtrisé. Mais une autre conséquence est qu il convient de distinguer politique macro économique et politique sociale, tant que l euro n a pas acquis un plus grand caractère de maturité. La conséquence liée est que la politique sociale aura tendance à rester au niveau national, alors que la politique macro économique serait au niveau de l Europe, conseillée par la BCE, du fait de la difficulté de répondre aux soucis des classes les plus populaires pendant un moment, jugé par beaucoup trop long, d autant plus qu on ne leur a pas expliqué les sacrifices à faire, et que ces sacrifices retombent toujours sur les mêmes personnes. Dans une telle configuration, les glissements de responsabilité des politiques, en particulier sociales, entre les pays et l Europe, seraient négociées petit à petit, entre les pays, réunis ou non en groupes d initiative privilégiée, et l Europe, pour constituer progressivement un budget Européen plus étoffé. En conclusion, une certaine dureté sociale perçue de la politique monétaire Européenne n a pas forcément à être rattachée au caractère «libéral» des politiques menées, mais plutôt au temps nécessaire pour que l euro et les politiques qui en découlent acquièrent leur pleine maturité. On l avait peut-être insuffisamment dit aux Européens La montée de certains risques systémiques du fait de la globalisation. Faut-il un prêteur en dernier ressort, et si oui, qui? Les normes LAMFALUSSY, du nom de l ancien Directeur de l Institut Monétaire Européen, étaient destinées à contenir le risque systémique : chaque membre était soumis à une double obligation, une limite de débit 1555 Les dirigeants de la BCE ont fort opportunément évité ce piège, début septembre 2007, en s abstenant d augmenter les taux face à la déstabilisation des marchés, et en injectant de la liquidité dans l économie Il faudrait sans doute trouver des expédients en attendant. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 852

289 et de crédit multilatérale, et une contribution à un dépôt en liquide permettant d harmoniser les deux d une façon mutualisée en fin de journée. In fine, le potentiel futur de l euro est lié au fait de savoir si cette monnaie pourra couvrir davantage d actions, et pas seulement des obligations. Dans ce cas, la diversification des signatures en faveur de l euro pourrait lui donner un grand prestige face au Dollar. La valeur de la devise clef, serait renforcée par le fait : qu elle n assurerait pas d abord de la dette, en tendance, mais d abord quelque chose qui ressemblerait davantage à des fonds propres D autre part, en direction du Dollar, en ce qui concerne ses variations excessives, elles pourraient renforcer l agressivité et la compétitivité commerciale des Etats-Unis à court terme, mais elles feraient peser une hypothèque sur la crédibilité du Dollar à long terme. C est pourquoi les Etats-Unis eux aussi essaient de lisser leurs risques : ils ont largement abandonné leur politique de «bening neglect». L euro doit tracer un chemin de financement de l avenir, d investissement(s), d accroissement des effets d échelle et de réduction des risques, à la fois, qui aide à faire de sa monnaie un ancre. La période transitoire est semée de pièges, d autant plus que la distinction entre crise de liquidité et crise de solvabilité est devenue difficile : il y a une confusion dans un contexte d économie monétaire au sujet du risque comme au sujet de la rentabilité. Si il doit y avoir un prêteur en dernier ressort, celui-ci doit entretenir une «ambiguïté constructive» sur ses intentions. Mais, il vaudrait mieux qu il s appuie sur des fonds propres consolidés que sur de la dette. Car sinon, sa crédibilité pourrait ne jamais apparaître, dès le début de son parcours, et toute «ambiguïté constructive» deviendrait impossible Perspectives : les effets de réseau, pour un r lage du système monétaire mondial. L alliance Dollar / yuan, vs le difficile appui de l euro au yen : Pour BISMUT et JACQUET, l euro paraît sous-évalué vis-à-vis du Dollar, au 1 er semestre Les constatations sur la sous-évaluation relative de la monnaie Européenne vis-à-vis de son homologue Américaine, hier le DM, aujourd hui l euro, vont reprendre. Elles sont discutables, en fonction de la mesure de la productivité et de la façon dont on la mesure, vis-à-vis du potentiel de croissance de la zone euro qui, en Europe, est lié à l élargissement de cette zone Et qui donc renforcera : les droits de propriété, CQFD Il faut donc aussi, derrière, de la part des théoriciens, des théories nouvelles des droits de propriété, qui aident à «trouver de nouveaux chemins» Productivité, droits de propriété, dettes et fonds propres, projet social Tout un univers de réflexion s ouvre que l euro devra contribuer à assurer. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 853

290 La période transitoire, pendant laquelle le leader peut être contesté sans que, pour autant, le challenger n ait fait la preuve de sa capacité à rendre les mêmes services 1560, reste malgré tout lourde de menaces et d incertitudes. Le rééquilibrage du SME dans tous les cas prendra des années, et agira par effets de réseaux. Il est vrai aussi que la place des Etats-Unis en matière de réserve monétaire, a considérablement diminué ces trois dernières décennies, ce qui diminue la crédibilité du dollar. Il pourrait y avoir une relative fixité du change entre les deux devises-clefs, une relative flexibilité entre chacune des ces devises et les autres monnaies. Le yen est retombé en division d honneur du fait de l apparition de l euro. Mais ce dernier pourrait avoir intérêt à s en faire un allié, pour contrer l axe Dollar / yuan. Le jeu de l euro, qui pourrait permettre de contenir la préférence pour le risque, propre à l Amérique, pourrait être d instaurer un «jeu à trois», propre à des anticipations plus coopératives qu un «jeu à deux». Pour autant, ceci risque de ne pas tenir très bien la route, les marchés préférant peut-être un jeu binaire de façon à bien spéculer. Peut-être vaut-il donc plutôt que la vision Européenne du système de gestion des droits de propriété soit claire quant à elle, que le schéma implicite d accumulation des structures sociales le soit aussi, plutôt que l on s amuse à de savantes variations entre monnaies, qui ne permettraient pas d obtenir le maximum en testant certaines hypothèses d évolution en temps réel, et que personne ne pourrait donc contrôler. Il est vrai que le schéma d une montée en puissance progressive de l euro est assez bien soutenu par les marchés (Alors que dire des Etats!). En effet, la contrainte externe de l euro est assez bien résolue pour le moment, par l existence d une offre très élastique de prêt étranger. Alors, on attend que l euro précise petit à petit, assez vite, son propre schéma de fonctionnement. Le principe d externalités d un réseau qui fonctionnerait bien, où des investissements commerciaux et des investissements directs, ancrés sur l euro, prendraient petit à petit le relais de placements financiers permettrait de diminuer les coûts fixes, déjà diminués par la disparition des variations de change internes. Dans ce cas, cela renforcerait sans doute grandement le potentiel d anticipation et d action de l euro, pour l amener à sa pleine puissance, après une période de transition actuelle où il s agit avant tout d éviter les risques 1561 et autres écueils. Mais il faut aussi que l organisation des marchés financiers soit cohérente au sein de l Europe. Et pour cela, que le pouvoir politique fasse sentir son autorité, mais à condition aussi d en être éclairé Ou de nouveaux services élargis! 1561 Y compris des risques de malentendus. Nous le voyons avec les débuts politiques autour du Traité Constitutionnel Européen que l on ne peut pas encore appeler «Constitution». La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 854

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293 UNE HISTOIRE MONETAIRE DE L EUROPE : RESUME LA MONNAIE UNIQUE EUROPEENNE ET SA RELATION AVEC LE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET SOCIAL COORDONNE : UNE ANALYSE CLIOMETRIQUE THESE DE CLIOMETRIE La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 857

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297 Première période Une économie non monétarisée : Aux sources de la monétarisation : Avec le passage d une économie agricole à une économie industrielle, on a le développement à la fois de l épargne, du crédit et de la monnaie, ce qui permet d obtenir un système d assurance de la croissance économique On voit alors, sur le fond, se développer la structure institutionnelle qu est la monnaie, elle-même double de nature : elle est à la fois la monnaie unité de compte, qui permet de compter et se compter dans le cadre du fonctionnement économique, et la monnaie réserve de valeur, qui permet d assurer le tout, de façon complexe : en tant que structure à caractère d information sociale. Les formes de la monétarisation : Tous les pays d Europe, Grande-Bretagne (à partir de 1800), Prusse, France, Autriche, Russie (ces quatre derniers pays plutôt à partir de 1850), créent des banques pour favoriser l épargne. A partir de 1850, celle-ci se fond davantage dans le crédit qu autrefois. Le développement du crédit permet de rendre les rapports de force issus du développement économique pleinement soutenables. Le principe de la «monnaie libre» incarné par l Angleterre, dépasse le principe de la «guerre libre» qu incarnait Napoléon. Mais les guerres napoléoniennes ont été stoppées aussi : parce que plus personne ne voulait les financer. La France s est vu également imposer d importantes réparations. Le crédit commence alors à se diffuser dans toute l Europe à partir des années 1820, à la suite de la victoire morale de l Angleterre. Le début d un «jeu du crédit», comme alternative à un ancien «jeu de la guerre», suppose de jouer intelligemment avec les arrière-pensées des autres, concernant les perspectives de développement coordonnées des uns et des autres. Par exemple, les banquiers anglais prêtent à un certain taux aux entrepreneurs de leur pays, et à un taux plus fort aux autres pays. La Banque d Angleterre seconde les banques britanniques, en utilisant son taux d escompte. En France, jusqu en 1848, on joue davantage sur le crédit (assez informel) que sur la monnaie, qui n a pas de fondations institutionnelles encore assez solides. Le crédit supporte la La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 861

298 fonction «d étalon d échanges» d une façon assez flexible. Puis, en 1848, l augmentation des réserves grâce aux découvertes d or, nécessite de donner des fondations solides à la monnaie, lui permettant ainsi une gestion rigoureuse de ses trois fonctions usuelles : unité de compte, étalon des échanges, réserve de valeur. La Banque de France couvre désormais tout le territoire français. En Angleterre, on utilise davantage les services de la Banque d Angleterre qu autrefois. Dans un contexte de droits de propriété incertains, en Allemagne, le crédit et les prix se courent par contre longtemps après, créant une «inflation endogène». Avec l affirmation des nationalismes en Europe, en 1848, les Etats-Unis commencent à entrevoir la perspective de diviser ce continent, pour y exporter régulièrement (tous les douze ans) des crises de crédit : en , pour commencer. Les pays d Europe ont quand même toujours le moyen de s endetter, pour financer leurs infrastructures, chemins de fer tout particulièrement. En 1868, en France, les ouvriers se voient à leur tour ouvrir des droits d accès au crédit. La monnaie est en quelque sorte du crédit institutionnalisé et garanti par l Etat. L Allemagne crée à son tour sa Banque Centrale, en Au début du dix-neuvième siècle, alors que la France voit la disparition des assignats des droits monétarisés liés à la terre, et mal commodes d utilisation -, l Angleterre en est déjà à la diffusion de ses billets, et connaît entre 1800 et 1820, une certaine dépréciation de sa monnaie, avant que celle-ci ne triomphe face au contexte international. En 1833, la Banque d Angleterre obtient le statut de monnaie légale aux billets, qui avaient été multipliés en nombre à l occasion de la guerre. En cinq ans, elle va multiplier par cinq le volume de ses escomptes pour répondre à cette augmentation de la masse des billets en circulation. Les traités tarifaires en Allemagne à partir de 1819 : permettent aussi une augmentation du nombre de billets, et leur diffusion dans toute l Allemagne. A l intérieur du pays, l autorité de sa monnaie contient les risques de division et d éclatement social que pourrait faire courir une trop forte épargne. A l extérieur, elle permet de jouer un jeu relativement coopératif du crédit entre nations toutes en développement. Au bout de cinquante ans de fonctionnement, tout crédit est susceptible d être transformé en monnaie, forte et faisant reculer les guerres. La monnaie macro économique donne le sens de ce jeu international, en assurant la direction micro économique des opérations, et en redirigeant tous les conflits. Toutes les monnaies sauf une, fonctionnent cependant en référence à une seule monnaie, la devise clé, et constituent par rapport à celle-ci du crédit non soldé. Toute monnaie espère un jour devenir devise clé, et se donne donc des signes extérieurs d influence internationale, au moyen du statut de sa Banque Centrale. Mais quels sont les liens entre la monnaie de réserve le fond et la forme juridique institutionnelle de la monnaie, à savoir la Banque Centrale? La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 862

299 Principales conquêtes juridiques institutionnelles de la monnaie. L évolution de la monnaie secondaire «réserve de valeur» : De 1800 à 1850 environ, à la fois l or et l argent sont utilisés comme monnaie de réserve dans les affaires, même si l or a déjà la préférence de l Angleterre. Dans les vingt-cinq années qui suivent, on observe l envolée du rôle de l or. Or, la monétarisation signe le passage d une économie fondée sur la rareté à une économie fondée sur l abondance : abondance de monnaie de réserve c est-à-dire d or, déjà, grâce aux découvertes qu on en fait. Dès 1817, la production d argent avait décrue en Amérique, mais pas en Europe. En 1847, l or Européen prend le chemin de l Amérique, signant une crise monétaire. A partir de 1848, plus on a d or, plus on crée de billets allant en complément de l or. C est le premier régime de «devise clé» (l «étalon Livre Sterling») connu dans l histoire. Il ne faut pas non plus oublier, à cette époque, l utilisation des effets de commerce comme troisième forme de monnaie, ou quasi-monnaie : ceuxci sont venus au secours des échanges franco-britanniques! Quant à la France, elle a «choisi le perdant» : l argent! Elle s est alliée, pour ce faire, avec l Italie, la Suisse, la Belgique, la Grèce, dans le cadre de l Union Latine. Le système français est longtemps bimétallique de fait. L Union austro - allemande a aussi misé sur l argent, dans les années 1857 à A partir de 1867, l Allemagne et ses alliés tournent casaque, et commencent à renvoyer l or vers les pays de l Union Latine. A cette même date, est posée pour la première fois la question d un système international de réserves monétaires, alors que depuis cinquante ans s affrontaient officiellement - tout en coopérant sur les aspects de gestion -, les systèmes britannique et français, avec deux outsiders à leurs côtés, l allemand et Américain. Un tel système est d emblée refusé. Dès lors, les Américains ont pu commencer à rêver de surpasser un jour l Europe. Si l on suppose, comme on l a fait plus haut, que la «monnaie» domine institutionnellement le crédit et l épargne, on fait alors l hypothèse que la Banque Centrale domine le système d anticipations de tous les agents économiques, autour de la monnaie et de son remboursement... d un point de vue statique, et aussi d un point de vue dynamique c est-àdire autour d une chaîne de conséquences. Sur la période , les Banques Centrales, garantes de la monétarisation, n étaient pas «incohérentes temporellement» : elles avaient effectivement la maîtrise de ce jeu. Néanmoins, il ne faut pas se masquer le fait que le développement des échanges entre des pays de niveaux de développement inégaux a pu attiser certaines tensions, qui par suite ont menées à la guerre. Entre la fin le développement et donc la paix et les moyens la monnaie véhicule des échanges -, il peut alors s opérer un télescopage meurtrier, lors de cette période de transition ambiguë : la monnaie est en fait utilisée pour faire la guerre! L Allemagne agira ainsi La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 863

300 de 1870 à 1945, alors que la monétarisation française apaisera au contraire ses tendances belliqueuses. Quant à l Angleterre, elle a développé la monnaie sans pouvoir prévenir les guerres. L érection de la Banque de France, en 1848, permet de freiner la tendance qui était jusqu ici celle des banques départementales, qui utilisaient le crédit de manière dispendieuse. Le bimétallisme a aussi été un moyen détourné pour la Banque de France, «seule à prêter sans risques», de gagner la confiance des banques départementales, et de les tenir sous sa coupe. En fait, elle faisait «monter le risque», puisqu il n y avait pas «une seule unité de paiement centralisée», du fait du bimétallisme. Jeu de pouvoir Pendant deux ans de 1848 à , la Banque de France va asseoir son autorité en imposant le cours forcé des billets Elle va constamment jouer sur l ambiguïté entre contrainte financière et contrainte internationale, par la suite, pour la maintenir. A la suite de 1848, la Banque de France va pouvoir, comme les Anglais l ont déjà fait, habilement jouer du taux d escompte. En faisant varier ce taux, elle remplit une double fonction, directrice et sécuritaire. D une façon comparable, mais un peu plus tard, en Allemagne, la Banque Centrale remplace trente-deux banques dans vingt-deux Etats. Son rôle est un peu différent de celui de la Banque de France : étendre les possibilités de crédit entre les différents Etats allemands. L Acte Bancaire de 1875 autorise Banque Centrale et banques commerciales à cohabiter pour étendre le crédit. La fluctuation des cours de la monnaie, du taux d intérêt, et l évolution de la masse monétaire : Les jeux de la monnaie restent encore l apanage des milieux bourgeois, en France surtout. Quant aux banquiers, ils ne maîtrisent les paramètres ni du risque, ni de la rentabilité ; ils achètent et vendent des métaux précieux qui exercent un pouvoir de fascination sur les classes riches. Ils n ont pour ainsi dire rien à faire des anticipations des agents. Il n y a d ailleurs guère d «agents» : il existe seulement de rares propriétaires, et une masse impressionnante de pauvres. Les quelques riches essaient de gérer de la stabilité. Le taux de change franc / Livre Sterling reste remarquablement régulier entre 1800 et Seules les guerres Napoléoniennes ont fait descendre temporairement la Livre, qui se re-stabilisera après la fin des hostilités. C est après 1815 que les taux d intérêt français et anglais tendent à se rapprocher, le taux français restant cependant toujours supérieur d un 1562 Mais qui sera rapidement abandonné. Puis ne pourra s imposer qu à l occasion des guerres. Cela montre combien la monnaie a pu longtemps, en France, être impopulaire, avant de devenir populaire du fait de l action d un Poincaré (1926) ou d un RUEFF (1958), voire d un BARRE (années soixante-dix), et d un Mauroy (années quatre-vingt). La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 864

301 point environ (5% en moyenne contre 4 ). Les rentiers sont donc incités à investir en Angleterre plutôt qu en France. A partir des années 1850, c est, étrangement, le taux anglais qui devient le plus cher. Et après 1859, le taux français devient peu cher (4%), d autant plus qu avec le Traité de Commerce franco-allemand, la France entrevoit une extension de ses marchés. Bonne gestionnaire, elle se paie le luxe de garder des effets de commerce franco-britanniques comme monnaie de réserve. Les relations monétaires entre pays d Europe, en particulier Angleterre, Allemagne, France : Grâce à l utilisation des effets commerciaux + financiers comme monnaie de réserve, les Britanniques construisent leur devise clé. Grâce à elle, ils peuvent attirer des investisseurs internationaux en toute sécurité. Pour les servir, ils «se plient en quatre» : des élites du commerce et de l industrie se créent donc en Grande Bretagne, ce qui permet aussi de sécuriser des investissements à long terme, et de développer des anticipations crédibles et stables. Le commerce représente un pacte alternatif au pacte guerrier, entre les nations. La finance génère aussi des effets de richesse, fait se déplacer la richesse issue du commerce dans le temps. La monnaie assure et couronne le tout, quand la société et les institutions sont prêtes à prendre à leur compte les mouvements, échanges et promesses issus du privé. La valeur ajoutée de l Angleterre au système constitué par l Europe des nations aurait été, à juste titre, de nature commerciale : elle y était donc tout à son aise. Alors que la valeur ajoutée française se serait davantage maintenue dans le domaine civil, en cela suivie par l Allemagne, aux effets encore plus obscurs (et «romantiques» ). Les Français ont eu besoin de l alliance avec l Angleterre, de 1815 à 1860, pour avoir accès eux-mêmes à quelque valeur ajoutée commerciale. Le traité avec l Allemagne, en 1860, fait a contrario à nouveau entrer la possibilité d une guerre entre Européens dans la balance. En s alliant ainsi avec les Allemands, les Français useront souvent du vocable de «perfide Albion» à l encontre de l Angleterre. Entre les deux, la France assure sa marge de manœuvre, surtout politique. Ses bourgeois, pour éviter d avoir à s expliquer sur toutes leurs alliances, ont constamment joué, dans l interface, d une «ambiguïté financière» habilement mise en lumière vis-à-vis de l étranger. Habile gestionnaire nous l avons déjà dit, la France fut aussi en charge pour l Europe de gérer le marché or / argent, afin de faciliter la clarté des comptes de la Livre Sterling, dès lors devise clé indiscutable. A la France la partie défensive gestionnaire tout simplement -, à l Angleterre la partie offensive et glorieuse, commerciale et pleinement monétaire. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 865

302 Les relations monétaires entre Europe et Etats- Unis d Amérique : L Europe du XIXe siècle a été prisonnière de conceptions «sociologiques» : des idées confuses sur la reproduction des systèmes. Dès lors, elle ne pouvait assurer sa propre paix. Des modèles alternatifs se sont engouffrés dans la brèche de ce marché de l idéologie : ainsi du modèle Américain, représentant des droits monétarisés assurés à tout ressortissant dès sa naissance ; le modèle anglais, des promesses financières pour suivre et dans le même temps dépasser l évolution des Etats nations (particulièrement Européens) régulièrement en conflits entre eux. Ces mêmes Etats nations se drapaient superbement dans l affirmation, posée de façon fracassante depuis 1848, de leur propre identité d Etat nation. A titre de repère, le cas de l Allemagne illustrait une course effrénée entre le crédit et la démographie, comme si l on «n avait pas le temps de tout dire». La Grande-Bretagne vendait des marchandises grâce à son industrie, empochaient de l argent pour l organisation des échanges, et re-finançaient au passage les systèmes d assurance de l économie de leurs partenaires, souvent embryonnaires, pour une justification patrimoniale à l intérieur de ces pays, adossée à la réalité du système hégémonique vis-à-vis de l extérieur. «La totale»! Leur force était d être toujours ouverts. Les Britanniques, en assurant leurs correspondants vis-à-vis de leur patrimoine, créaient de facto un système économique (largement) mondial, monétarisé pour la première fois : des droits monétarisés créaient d autres droits monétarisés, permettant de transformer constamment le risque réel en risque financier, pour tous les adhérents à ce système. A cette époque, le système obéissait cependant à un fétiche international : l or (et moindrement l argent). La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 866

303 Liens entre évolutions cycliques crise, croissance de l économie réelle et évolutions cycliques des données monétaires masse totale, réserves monétaires, taux d intérêt - : Le système Européen a connu, au travers des crises cycliques, l irruption croissante de la concurrence venue du système Américain, pleinement monétarisé. Le système Européen était durant toute cette période rivé à une contrainte réelle, celle du sous-système allemand. Dans les années 1820, l Amérique est encore, heureusement pour l Europe, un débouché commercial pour ses produits, sans effets monétaro-financiers pervers Puis petit à petit, les Américains vont faire jouer la dette morale des primo émigrants, exporter vers l Europe des crises de crédit, dominer monétairement l Europe en maîtrisant ses cycles, ses ralentissements, ses reprises. D ailleurs, du fait de l affirmation des nationalismes en Europe en 1848, l économie Européenne fonctionnera toujours d une façon «fragmentée» à l avenir, alors que le moteur Américain ronronne. A partir de 1857, en quinze ans, l Angleterre va servir l Amérique (l étalon or), et la France de même avec l Angleterre. De 1870 à 1930, les Européens ont adopté «une forme monétaire externe» (faisant marcher les échanges commerciaux), mais pas interne : la monnaie, dans ce faisceau de contraintes, n était pas acceptée par les peuples. Situation monétaire de la fin de la période par rapport à la situation monétaire du début de la période : La forme de la monnaie de réserve n a cessée de muter depuis cette période. C est la dématérialisation de la monnaie de réserve internationale qui permet la dématérialisation des formes de monnaie circulant dans le pays. En 1800, on a l or et l argent, en 1873 aussi les effets de commerce. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 867

304 Deuxième période : Une économie en cours de monétarisation. Les résistances à la monétarisation : Le triomphe de l étalon-or et le règne de l étalon Sterling jusqu aux années 1920 : L étalon-or revient de fait à l étalon Sterling. A partir de la place de Londres, les taux de change avec tous les pays du monde se trouvent librement débattus. Derrière les marchés financiers, les banques d industrie, elles aussi, prennent leur essor pour tenter d enraciner le phénomène socialement. Les Britanniques utilisent les cycles pour réfléchir et agir : les phases de formation rapide du capital fixe alternent avec les phases d exportation de capitaux à long terme. Cette puissance permettait de reconstituer aisément les liquidités, d où des balances commerciales et financières en excédent! Tous les échanges économiques entre pays Européens voyaient leur financement intermédié par Londres. Si le compte n y était pas, des émigrants quittaient l Europe pour les Etats-Unis, où ils obtenaient davantage de crédit. Mais les places financières française et allemande servaient d intermédiaires en chaîne, entre Londres et un troisième groupe de pays. C est ce dernier groupe qui est le plus vulnérable à l endettement, car il ne peut plus prendre d intérêts sur personne! Ces pays devaient, pour couvrir leur endettement fort préoccupant à partir des années 1870, compter sur n importe quel prêteur, loin du contrôle du «principal» qu était la place de Londres. Soit une thérapie de choc fin de l aide financière - soit des taux d intérêt usuriers, furent imposés à divers pays Méditerranéens dans les années 1880 et La vision optimiste, car libre échangiste, des Britanniques, les poussait dans un deuxième temps à investir pour soutenir le choc du retour, dans un troisième temps à s endetter pour établir une réciprocité : il faut considérer le phénomène à sa racine. Dans un premier temps, les prix ont baissé et les gouvernements ont un peu aidé la consommation logements dans les villes et début du crédit -, dans un second temps, les pays ont préparé financièrement la guerre A partir de 1860, les dettes publiques n ont jamais baissé en dessous de 60%, et elles sont montées à plus de 100%. Les «petits pays» ont davantage échappé à l endettement, pourquoi? La plupart des pays ont connu l endettement, 1563 Nous pouvons vous laisser deviner ce qui se passait en troisième période. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 868

305 sans doute en partie à cause d un contexte global dépressif. Les marchés financiers font le gros dos, d autant qu ils continuent de profiter des intérêts sur le développement : ils se bornent, pour sauver les apparences juridiques, à harmoniser les taux d intérêt par rapport aux prix 1564, avec les niveaux d endettement nationaux. C est pourquoi, derrière la stabilité du système assis sur l étalon-or, se cachait peut-être bien l inflation 1565! Dans ces conditions, la face cachée du système, les rivalités géographiques naturelles, et non le constructivisme sectoriel «culturel», pouvaient réapparaître aux pires moments de la discussion, «imposer la guerre pour s expliquer». De fait, l inflation globale, de 1880 à 1896, a fragilisé le système global, qui de 1896 à 1914 s est inéluctablement préparé pour la guerre. C est aussi parce que les investissements internationaux, essentiellement Européens, pendant «notre première mondialisation financière» (de 1870 à 1914), ont étés l occasion d affirmations de puissances nationales, qui préfiguraient l horreur de la guerre sur le terrain, pendant la période Monnaie et guerre en 1870, et les implications stratégiques de ces événements jusqu en 1914 : Le système de l étalon or n assure qu une partie de l économie monde, l Allemagne est en concurrence avec les autres pays de l étalon or. Les risques de conflits sont bien présents. Il y a aussi, face à l Europe, la concurrence nouvelle de l Amérique, qui met une pression constante. A chaque crise, la place de Vienne est particulièrement touchée. La Banque d Allemagne fait le ménage chez elle, à partir de 1873 : en restreignant la diffusion et l usage des billets. Ce pays est suivi par les pays Scandinaves et les Pays Bas, lorsqu ils passent à l étalon or. Mais la Bundesbank a aussi activement préparé la guerre. Les pays de l Union Latine, dont la France, auraient voulu une unification monétaire mondiale, encore plus large que celle qui a été réalisée avec l étalon or. L Italie profite de l Union Latine pour pratiquer le cours forcé des billets, et envoyer tout son argent à la France. L Union Latine s épuise progressivement, durant les années C est-à-dire calculés à partir des prix. C est-à-dire que la fameuse dichotomie entre sphère réelle et sphère financière est en fait une lutte des classes, ou des bourgeois veulent être rassurés socialement pour les risques financiers qu ils prennent pour le compte d autres personnes issues d une classe différente Les masses profitent ou croient profiter de l inflation. On laisse courir celles-ci. Mais aussi les bourgeois et les gens du peuple «courent», mais pas après la même chose, le troisième terme qu on laissait aussi filer était l endettement. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 869

306 Les soubresauts institutionnels monétaires aux Etats-Unis : Une crise boursière d importance éclate en L Amérique est en avance sur l Europe pour la diffusion quotidienne des billets, mais en retard pour l autorité institutionnelle de sa Banque Centrale, qui ne sera créée qu en 1905, alors que le système basé sur les seules banques décentralisées de chaque Etat a alors implosé. L irrésistible ascension monétaire Américaine : A l occasion des guerres, l autorité du système monétaire Américain va s affirmer, en profitant de l anarchie du système monétaire Européen. A partir des années 1920, la est attaquée. Dès lors, la guerre monétaire s imposa. On allait, en Europe, de dévaluation compétitive en dévaluation compétitive. Le système de relance de l économie grâce aux dépenses militaires, et d augmentation de la masse monétaire dans les mêmes conditions, a souri depuis cette époque aux Etats-Unis, car il restait discret et raisonnable. Politiquement, il avait donc aussi un caractère dissuasif. Le cas de l Allemagne dans l entre deux guerres est tout différent. La France et la problématique de la stabilité et/ou de la force monétaire dans l entre-deux guerres : La France a essayé de montrer le chemin de la mesure, notamment avec le franc Poincaré de Consciente d y parvenir assez bien, elle était d autant plus intransigeante, à l époque, sur la question des réparations dues par l Allemagne. Elle est aussi intransigeante sur le chapitre de la dette russe. Guerres monétaires et guerre toute courte : Les pays d Europe avaient des avoirs à court terme sur la place de Londres, très liquides. Mais ils couraient constamment le risque d être mis en situation de dette instable, car leur endettement vis-à-vis de Londres demeurait important. Ils achetaient de la liquidité contre de l endettement. Ils en profitent pour s industrialiser. Mais c est aussi, en La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 870

307 Allemagne, dans le sens des dépenses militaires. A partir de 1900, le nombre d actions en circulation s emballe en France, alors que l Ouest coupe les crédits à nombre de projets allemands, comme le chemin de fer Berlin - Bagdad. L Allemagne, quant à elle, coupe court aux emprunts russes. Plus à l Est encore, les finances de l Egypte, la Grèce, la Turquie la Chine sont mises sous tutelles! Après 1918, les Britanniques sont prêts à regarder la spécificité de la situation monétaire Allemande d un œil nouveau, mais incomplètement. La devient d ailleurs trop faible pour aider l Allemagne. En fait, le pouvoir avait changé de camp. Dès 1917, les Américains avaient été les banquiers de la coalition Occidentale. Le système monétaire allemand, en partie embryonnaire, était dès le départ différent du système britannique : il était plus tourné vers le pouvoir d achat, moins vers le pouvoir de vente L évolution des relations monétaires et guerrières interactives des pays Européens tout le long de la période : de 1870 à 1920 : Le système de l étalon or a été monétairement révolutionnaire, car il a permis la création et l utilisation du taux d escompte, qui transforme du risque géo politique en risque financier, et permet l investissement. Cela crée un marché de la liquidité. Cela a permis aux agents privés de s endetter, en escomptant que l autre serait plus endetté qu eux. Le triangle or / / possibilités de change, de même que le triangle endettement / liquidité / monnaie, fonctionnaient à plein. En choisissant l étalon or, l Occident a peu à peu évincé l Est, économiquement, dans lequel de grands pays tel l Inde se reposaient sur l argent. Les sociétés en cours de monétarisation ne s endettent dès lors plus seulement pour financer la guerre, mais aussi pour créer du capital humain. Mais cela crée aussi un nouveau système de domination, dont l exclusion des enfants du marché du travail, ou encore le colonialisme : sont des avatars de cette époque. Il y avait un paradoxe à ce qu un système moderne soit adossé à une relique barbare, l or. Et ce fait ne fut pas sans incidence avec les guerres qui ont eu lieu. En 1896, l endettement des Etats commençait à se réduire, mais c est déjà trop tard pour éviter la guerre, à cause des très fortes tensions sociales de l Europe. Avant 1914, l économie était peu spéculative, et les Anglais pouvaient diriger des investissements à long terme. Puis, la spéculation s en est mêlée, alors que la a commencé à être plus attaquée. La Banque Centrale Britannique n a alors plus qu à accepter le rôle de prêteur 1566 On ne peut pas tout acheter! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 871

308 en dernier ressort, pour amoindrir dignement le mouvement de reflux de sa puissance et de son influence, chacun se partageant ainsi plus ou moins les risques en fonction de son rôle dans l ensemble. En même temps que la spéculation, on a eu un déplacement du système monétaire vers un aspect davantage orienté vers la demande : c est l essor des achats à crédit, pendant la guerre de Mais les peuples Européens sont dégoûtés : la division financière de l Europe s est muée en division politique, avec la Révolution en Russie. Lord KEYNES a posé les bonnes questions de ce système dès 1919, les conséquences pratiques s en sont encore faites attendre vingt ans, au niveau de la politique économique. L évolution des relations monétaires et guerrières interactives des pays Européens tout le long de la période à savoir le retour de l option guerrière à partir de 1920, du fait du rejet du système : En Allemagne, les industriels refusent de faire crédit à l Etat, sur fond de menace de confiscation de biens en vue de payer les réparations. Quelques années après, les paysans s enrichissent en bénéficiant de la libération de leurs hypothèques. L Allemagne est monétairement prise à la gorge, et cela s illustre dans les rapports de classes La nouvelle monnaie russe de 1922, gagée en partie sur des devises étrangères, fait un flop après lequel c est la dévalorisation monétaire absolue. La monnaie est plutôt remplacée par des emprunts forcés, au bénéfice de tel ou tel secteur. L Italie quant à elle, a essayé de supprimer les banques avant de se rétracter. Tous ces phénomènes d évitement sociaux entre classes 1568, dans les différents pays, font que l on met en avant la notion de «change», et d étalon de change or, à la place de l étalon or, en La façon de désigner le système monétaire en cours est une bonne métaphore des rapports sociaux incontournables. La France et les Etats-Unis, en plus du Royaume-Uni, sont seuls autorisés à disposer d importants stocks d or. La Conférence de Genève, en 1927, aurait bien recommandé une diffusion encore plus large de ces stocks. Mais la reprise de l inflation après la guerre empêche de toutes façons de poser ces questions d organisation monétaire calmement, et précipite les pays dans la préparation de la guerre. A côté de l Union douanière belgo - luxembourgeoise de 1921, tous les pays se camouflent derrière le nationalisme monétaire, pour rester 1567 Et de secteurs économiques, c est-à-dire agriculture et industrie Et entre secteurs. En Russie par contre ce fut la guerre, villes contre campagnes. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 872

309 protégés un temps par un système dont ils ne souhaitent pas protéger la pérennité à leur tour En 1923, le mark est foudroyé. Le fait de devoir probablement se passer des réparations allemandes, alourdit encore la charge du «système» aux yeux de tous, et rend les rapports sociaux plus durs. Placés à l extérieur, les Américains, plus que les Européens, font crédit à l Allemagne, mais ils coupent leurs crédits dès que la situation politique allemande commence à empirer, ce qui accélère de façon décisive la marche à la guerre. Dès lors, la dévalorisation monétaire, non seulement détériore les relations sociales et le contexte politique, mais aggrave aussi la situation économique, en provoquant une hausse des prix de l économie réelle (relativement au prix comparatif : rapporté à la valeur résiduelle de l or qui reste). D ailleurs, passer de l étalon or à l étalon change or donnait plus de place à l inflation, en libérant des marges de manœuvre pour croire la contrôler, et en fait la faire augmenter Toute cette période est un immense retour en arrière, vers 1914 ou vers 1896, en ce qui concerne la valeur des choses Quelques blocs monétaires s opèrent : tentatives solidaires, et dislocation du système devenu temporellement gravement incohérent (il était incohérent temporellement déjà avant 1914). Par exemple, la Grande-Bretagne et la France sont alliées dans un bloc monétaire avec les Etats-Unis. Il n en faut pas moins pour protéger (en façade) l autorité du Royaume Uni, qui en fait est prisonnier d une logique déflationniste, restreignant sa masse monétaire et de plus dévaluant. En 1931, on est obligé de créer un fond d égalisation des changes. Dans un contexte de spéculation avérée, la finance a pris le dessus sur la monnaie, réduite à son expression la plus simple. Les Américains se tiennent à l affût de l effondrement du système. Le système du $ sera un système «horizontal» de diffusion de la standardisation industrielle, là où le système de la était un système «vertical» de domination du temps. Troisièmement, le système de l étalon or a mené, (quoiqu il en ait eu), à la guerre en attisant de nombreuses tensions. L Allemagne et l Autriche formaient un second bloc monétaire. Il s agit de pays monétairement «parias», à l intérieur comme à l extérieur. L Allemagne en arrive à créer plusieurs catégories de marks. Après cet essai, le système de financement est complété par des «traites spéciales» en travail, qui servent directement la préparation de la guerre. C est aussi un système pour créer des liquidités mais dans un contexte bien particulier, condamné! Troisième étage de la forme de monnaie qui 1569 Le «change» monétaire ne devient pas un «change» politique, dès lors que les rapports de classes deviennent «acculés» à la guerre civile Du fait que le système global n était pas pensé correctement, c est-à-dire dans une dimension à la fois évolutive et pacifique. Cela est discutable De cela, le système monétaire a été la caisse de résonance. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 873

310 permet que «la guerre se finance elle-même», en opposition à la théorie de GOLDSTEIN : les traites d armement, à partir de Quatrième étage, les «dons forcés» des pays qu Hitler aura annexés. Enfin, pour conclure, la négation de la monnaie moderne ou monnaie de crédit : contrôle des changes et interdiction d exporter des capitaux. En Italie, on réduit le niveau de la circulation monétaire, et on manipule les taux d intérêt (mais ce type de manipulation est difficile à prouver, ayant été beaucoup pratiqué par toutes sortes d Etats). On se débat entre la saine gestion et la panique, dans un cadre d idéologie délirante de droite affirmée. L Europe du Centre est confrontée au contrôle des devises. Une administration centrale impose des cours multiples de la monnaie, pour manipuler vigoureusement les échanges extérieurs et favoriser plus ou moins tel ou tel secteur. Les pays du centre Est en 1931, avec la Grèce, accompagnent l Allemagne dans son contrôle des changes. Puis c est le cas des pays Baltes et Nordiques, en Le Japon et la Roumanie, l année d après, enfin la Pologne et l Italie en Les Américains, à leur tour, ont aussi dévalué, en Constatant les divisions des Européens, ils ont à leur tour dévalué pour diminuer le poids de leur part de charge structurelle par rapport au système. Le crédit Américain en Europe, depuis 1918, n avait pas coûté très cher, du fait que l or avait vu sa valeur diminuer de 40%. Mais poursuivre de tels crédits aurait nécessité des perspectives politiques stables, ce qui n était pas le cas. On ne pouvait pas non plus continuer à dévaluer l or, ayant été jusqu au maximum d exploitation de l élasticité du système que celui-ci pouvait supporter. De 1930 à 1938, les pays ont tous dévalué, de 40% environ en moyenne. Ce sont majoritairement les anciens pays de l Union Latine, qui constituent les pays du bloc or des années trente, en quête de son passé. En 1938, l Allemagne a totalement sacrifié ses réserves en or. Les spéculateurs, déjà actifs depuis la guerre de , ont accompagné et amplifié le mouvement général de marche à l abîme des années trente. Cependant, ces années calamiteuses sur le plan des relations internationales ont permis aux pays, en interne, de renforcer leurs institutions nationales. C est d abord l émergence des trésoreries nationales. Les bons du Trésor ainsi créés permettent de renflouer les caisses nationales en manque d or. Ce matelas de sécurité interne permet de masquer les soubresauts des changes, à l extérieur. Cela permettait aussi de garantir des taux d intérêt réels assez bas. Après 1940, la position extérieure nette de l Angleterre, de globalement créditrice qu elle était, est devenue rapidement débitrice. Les Britanniques doivent rapidement désinvestir à l extérieur. Après la guerre, les Britanniques veulent restaurer le marché et le plein emploi, mais sans dire comment. Les Américains veulent étendre le système monétarisé, en garantissant des cours monétaires stables, pour donner aussi plus de La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 874

311 liberté aux échanges de capitaux. Leur vision, plus puissante, plus adaptée à la situation nouvelle, l emporte. De ce fait aussi, le nouveau système aura de tous autres «arrières» que l ancien, car on n exportera plus simplement de l épargne : mais aussi une part de la dette nationale, rendant ainsi les pays autrement solidaires, économiquement et monétairement, du pays détenant la devise clef! Mémorandum sur la situation de l homo monetarius sur la période : Cet individu est représentatif de la société et minoritaire, en , en Europe. La guerre, au cours de cette période, a rendu l Europe impuissante (au sens où elle n avait plus la possibilité de choisir d ellemême, la guerre ou la paix), dans un premier temps, puis l a brisée dans un second (en , elle a réalisé «l anéantissement d une civilisation»). Au contraire, les Etats-Unis profitent de la guerre, d abord pour intervenir dans les affaires du monde, puis pour récupérer l hégémonie monétaire dans ce monde. A l intérieur de l Europe et de chacun de ses pays pris un par un, la période voit un refus progressif des institutions, une véritable «déchirure psychologique». On peut résumer en disant que le capitalisme est assimilé à de l impérialisme. Aussi, la monnaie joue son rôle d augmentation du revenu, mais au risque d une forte inégalité sociale dans les pays, et d une réelle concurrence entre les nations. L insécurité guerrière compense complètement et submerge le phénomène d assurance du revenu. C est une période où l homo monetarius Européen est écartelé entre le passé retour à la guerre et le présent assurance du revenu sans pouvoir guère compter sur l avenir. La tension entre guerre et monnaie, provoque du «bruit» qui empêche de créer quelque chose de démocratique et de cohérent sur le continent Européen. De ce bruit et cette fureur, l homo monetarius est le réceptacle. C est pourquoi les querelles idéologiques de l époque reposent sur le fait de savoir s il faut préférer plutôt la guerre externe (entre nations), c est-àdire rejeter la faute sur «l autre» ou la guerre civile au moyen du communisme, avec l espoir de changer le système international, mais avec le risque que l économie dépende encore plus qu avant de la politique. La première guerre met en jeu l organisation de l espace, elle est anarchique : la seconde s organise autour d une restructuration et d une rationalisation du rapport au temps. L horizontal et le vertical échangent leur rôle, et le dollar est une source de consolation terrestre, qui aidera l homo monetarius Européen à réfléchir à tout cela, et peut-être à faire de nouvelles propositions systémiques, lors d une période ultérieure. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 875

312 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 876

313 Troisième Période Une économie en cours de monétarisation. Monétarisation moyennement avancée en 1945, bien avancée en 2007 : 1945-années soixante. La mise en place d un nouveau système, avant les déficits Américains : I. Jusqu à 1953 et à la fin de l Aide Marshall : L embryon de l Europe monétaire n a-t-il pas été constitué par le plan Marshall? Sans l aide Marshall, les pays européens n auraient pas pu se redresser. Avec cette aide, l Amérique prouve qu elle peut prêter à l Europe, non seulement en temps de guerre, mais aussi en temps de paix. Mais, face au redressement rapide des seuls pays du Benelux, déjà plus familiers de l intégration économique Européenne, l Amérique est obligée de diviser l Europe, de répartir l aide pays par pays. Les Européens réagissent à leur tour, de 1947 à 1950, en passant des accords de paiements et de compensation entre eux. Les Britanniques et les Allemands ont conservé, chacun de leur côté, une «ambition monétaire», avec deux visions bien différentes de la chose : l Union Européenne des La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 877

314 Paiements est un compromis, nécessaire pour libéraliser les échanges en Europe! Les pays capitalisent aussi au niveau de la bonne gestion bancaire interne, avec pour but de lutter contre la baisse des prix Enfin, en 1948, est créé le deutsche mark, un an avant la définition définitive des frontières de l Allemagne Fédérale. Dans beaucoup de pays d Europe, on conserve la monnaie déjà existante. La France accorde des prêts sans intérêts pendant plusieurs années, en attendant l appel d air de la reprise allemande qui a lieu, après la fin de la guerre de Corée, en L Italie aussi mène une politique de déflation. Les institutions nationales sont renforcées : Banque d Angleterre nationalisée ; de même pour ses homologues française et hollandaise L URSS dévalue du tiers la valeur des emprunts en circulation dans ce pays, annule la moitié de la valeur de l épargne collectée. On relance le crédit, mais pas la monnaie. Dans les relations internationales, ce n est pas le régime des échanges monétaires, mais celui des dons forcés. Les mesures drastiques s expliquent en bonne part par la nécessité de juguler l inflation issue de la guerre. Le 20 Août 1947, les réserves de la Banque d Angleterre, épuisées, ne permettent plus de supporter la cotation de la Livre Sterling. Dès lors, le Dollar remplace de facto la Livre. La dévaluation de cette dernière entraîne la dévaluation d autres monnaies. De la fin de l Aide Marshall aux années soixante : En 1953, la CECA est chargée de veiller à la coordination des politiques monétaires, financières et de crédit des Etats membres. D autre part, ce crédit facilité sert à l investissement, notamment en infrastructures. Le Traité de Rome de 1957 fixe comme un des objectifs de la CEE la coordination des politiques financières. Cela véhicule une poussée intégrative de l Europe, d un point de vue financier et monétaire. La monnaie du COMECON, le rouble transférable, n est quant à lui pas convertible! Pendant toutes les années soixante, le deutsche mark connaît une sous-évaluation latente permanente face au Dollar. Le DM est réévalué en 1961 et Il le sera aussi en 1971 et Dans le même temps le franc français est dévalué. Au milieu des années soixante, on crée un Comité monétaire consultatif. Puis un Comité de politique conjoncturelle, qui permet d agir sur les cycles et de réduire le différentiel de risque monnaie / finance 1573, signe qu une préoccupation monétaire voit de plus 1572 C est-à-dire la destruction de la monnaie Si les autorités monétaires n arrivent pas à «trier», et à transformer des signes financiers privés en signes monétaires publics, la situation sociale peut se durcir, voire devenir catastrophique : comme nous le montre l exemple de l Europe en , préparé par les malentendus et les «empiétements» de La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 878

315 en plus le jour en Europe, s appuyant sur l existence d une monnaie forte le deutsche mark. Les années soixante constituent l âge d or des changes fixes. Les gouvernements utilisent les deux, changes fixes et changes flexibles, en fonction de leurs objectifs à long ou à court terme. Si bien que les balances des paiements sont maîtrisées L industrie, c est la finance. L agriculture, c est la monnaie, grâce au mécanisme des montants compensatoires monétaires. Le secteur de l agriculture est le premier à bénéficier des avantages d une politique monétaire Européenne, grâce à ce système complexe d assurance du revenu futur, et de l avenir du secteur l agriculture démographiquement menacé. On peut oser affirmer que ce mécanisme des montants compensatoires monétaires est un des plus beaux mécanismes monétaires inventés par l homme, après les transferts épargne / crédit qu avait connu le dix-neuvième siècle, puis l invention des billets, et avant la monnaie scripturale pour le circuit de la consommation, puis la monnaie électronique pour l assurance de la trésorerie dans les réseaux de la mondialisation. C est une façon de faire de l agriculture un secteur «monétarisé», ce qu elle n est pas traditionnellement, en la mettant en relations avec les autres secteurs économiques, avec son propre avenir et ses investissements, et aussi l Europe en rapport avec les autres grandes régions du monde. Petit à petit, toutefois les charges liées à la garantie ont augmentées. Mais c était la contrepartie naturelle 1575 de la protection sociale permise par cela. La libéralisation des mouvements de capitaux, dans les années soixante, ne concernait que les investissements directs et les émissions étrangères, pas les placements de court terme. Le phénomène des euro Dollars signale que les réserves de Dollars dans le monde ont rapidement dépassées notamment en s investissant dans le «second souffle» Européen les réserves en or. Alors, cela permet la mise en place d un système de comptabilisation des créances à court terme, permettant que les agents acceptent le principe de l existence de dettes à long terme Cela a aussi beaucoup aidé l industrie Européenne, alors que la totalité de l effort «monétaire» de source véritablement Européenne était consacré à assurer l agriculture Les Etats-Unis y gagnaient un marché solvable en Europe, et par la même occasion un allié politique, qui les protégeait contre l idéologie refusée venue de l Est, et la démographie venue du Sud avec ses menaces de non intégrabilité dans le système économique existant. En résumé, les Américains avaient «carte blanche» dans le 1574 C est la victoire de la notion de «consensus», aussi dans les relations monétaires internationales Ou culturelle La monnaie devient à nouveau persona grata. Même en Europe et même en France! 1577 Les relations sociales étaient véritablement assurées grâce à ce nouveau système monétaire plus «consensuel». La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 879

316 «monde libre», et pouvaient s autoriser à fixer le taux d inflation mondial. Une fois engagée dans l expansion monétaire sous la houlette Américaine, l Europe doit réagir plus vite qu elle ne le faisait, à la conjoncture macroéconomique. Les Européens doivent gérer leur inflation et leur chômage selon des règles macroéconomiques «universelles» - c est-à-dire Américaines -, plutôt que de lutter contre leur chômage en envoyant des ressortissants travailler dans les «colonies», qui n en sont plus. Années La mise en place d un nouveau système et les débuts rapides de son tremblement du aux déficits Américains : L Europe, pas encore pleinement «monétaire», déjà indubitablement «macroéconomique», doit désormais «faire sérieux»! Les budgets des trois Communautés (CECA, CEE, Euratom), sont alors unifiés, en En 1969 est mis en place un soutien monétaire à court terme, par la Commission Européenne. Le développement des euro Dollars, dans les années soixante, signifiait clairement une inflation mondiale soutenue. Pourquoi toutes les Banques Centrales acceptaient ainsi de prendre autant de Dollars? Il apparut au milieu des années soixante que les pays s étaient aussi empressés d amortir une contradiction qui apparut à ce moment visiblement, dès lors que les Américains jouaient à la fois sur un tableau économique et sur un tableau géo stratégique : le dollar avait une double fonction, monnaie nationale Américaine, elle était aussi monnaie internationale acceptée sans frontières Elle servait aussi, à la fois de créance et de dette, et comme outil comptable des «relations». On crée alors les Droits de Tirage Spéciaux en 1968, pour concurrencer le Dollar. A la même époque, celui-ci devient partiellement inconvertible : on a perçu la faille, et on vise à la restreindre. Le phénomène du double déficit Américain apparaît aussi dans les années soixante : déficit du budget, et déficit de la balance commerciale, qui entraînent un déficit de la balance des paiements. Or les Européens ont aussi commencé à s inspirer de cet exemple : pour monétiser leurs propres déficits. Ce n est pas avec cela qu ils pouvaient inventer un nouveau système. Il y avait donc du pain sur la planche! Par quoi remplacer le système d étalon de change or? En fait, il ne faut pas oublier que ce système reposait sur trois éléments principaux : 1 ) l étalon de change or ; 2 ) la prééminence d une monnaie «horizontale», le Dollar ; 1578 Presque! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 880

317 3 ) des parités quasi fixes, particulièrement vis-à-vis du Dollar. On a donc changés en passant à une plus grande forme d entropie, avec un panier de monnaies en changes flottants. Ainsi, on accompagnait tout doucement la fin du système précédent, marqué aussi par : 4 ) la nostalgie de la «relique barbare» constituée par l or ; 5 ) la volonté de projeter des institutions de nature monétaire jusqu au plan mondial (FMI, Banque Mondiale) ; 6 ) la «pression» Américaine poussant à la consommation au plan mondial. Pendant dix ans, le système n avait cependant trahi aucune faille, et il avait servi ses maîtres Américains : le déficit de la balance des paiements des Etats-Unis était compensé par l excédent commercial de ce pays. En échange des exportations de crédits et de capitaux de la part des Américains, ces derniers récupéraient de vastes profits commerciaux et industriels. Or, ce cycle est devenu de plus en plus instable. Les Américains n ont donc à la fin plus eu de réserves d or du tout, ce qui signa la fin de la convertibilité du Dollar en or. Mais ils signèrent l arrêt de mort du système de Bretton Woods tout en se faisant des amis : en effet, le volume des liquidités mondiales fut multiplié par trois en trois ans, depuis Une telle secousse ne pouvait qu être soutenue par des événements historiques de grande ampleur, touchant au domaine monétaire : - la création du serpent monétaire en Europe (1971); - le début de l endettement à grande échelle du Tiers Monde ; - l envol de la consommation dans le bloc de l Est. En 1976, à l occasion de la Conférence Monétaire de la Jamaïque, la pratique des taux flottants est généralisée. Quant à l Europe, placée au Carrefour de l Histoire, elle doit désormais y préciser sa position 1579, ainsi que les outils de sa gestion, du point de vue monétaire, marges de fluctuations et repères d intégration inclus. Elle doit absolument se recentrer, pour pouvoir enfin prouver son autorité. En Russie, avec l ouverture progressive à la consommation, le système du crédit pénètre dans l agriculture. Pour l apparition de salaires monétaires dans l agriculture, les Russes n ont qu une génération de retard sur leurs amis Européens de l Ouest. En contradiction avec ce développement endogène de nouvelles formes au sein de la société, il y a le fait qu à l extérieur, le bloc de l Est refuse toujours d accepter la convertibilité de ses monnaies «Définir» ou «préciser» sa position dans les années soixante-dix. Et sa politique, depuis 2005 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 881

318 La construction du système monétaire Européen. Du Plan Werner au Traité de Maastricht : I. La réponse des Européens à la crise du système monétaire international : Mesures d ajustement : En 1970, on décide que le budget de l Europe doit aussi disposer de ressources propres. La création de la TVA, «impôt sur la consommation», y pourvoit. Les dépenses agricoles avaient été multipliées par cent de 1958 à 1972, et devaient être «couvertes». A partir de 1974, les pays conviennent de se concerter, avant toute décision susceptible d entraîner des conséquences monétaires sur l économie. Une solidarité monétaire très active se met en place, plus seulement entre secteurs, mais aussi entre pays, avec la possibilité de prêter à ceux qui éprouvent des difficultés temporaires de balance des paiements. Et l Europe se soucie même de l avenir économique de son grand voisin de l Est, et lui prête de l argent. Dès que les pays de l Est se sont ouverts sur l extérieur, leur endettement extérieur a été multiplié. Ces pays connaissent dès lors une forte inflation, car l endettement est le signal d une spirale de la fuite devant la monnaie nationale. Les Russes n arrivent pas «joindre les deux bouts macroéconomiques» de l amélioration de la consommation et de la lutte anti-inflation. Sans monnaie convertible, la Russie était paralysée, comme engluée : elle ne disposait en effet d aucune incitation à produire plus pour exporter plus. C est le total «dilemme du prisonnier» : elle s est donnée des formes sociales de la monnaie le crédit sans les institutions qui vont avec : pas de contrôle éclairé, pas de marché qui surveille, pas de propriété privée. La monnaie Russe est bayonée, telle Gulliver : ses trois fonctions, unité de compte (des signes comptables propres à l Etat ; ou le kopek au niveau agrégatif le moins élevé), étalon des échanges (rouble lui-même inconvertible), réserve de valeur (inexistante), sont inconvertibles entre elles Mesures de construction : Les marges de fluctuations des monnaies décidées par le plan WERNER de 1970 permettent à la fois de lutter contre les contraintes 1580 Et inconvertible à l extérieur. Par refus du système hégémonique qualifié d impérialiste. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 882

319 monétaires internes et externes à l Europe. Sans ces éléments de coordination monétaire, il aurait été difficile de coordonner la lutte contre l inflation et celle contre le chômage. Les marges retenues sont de +/- 2,25%. Dès 1972, le Conseil européen affirme vouloir «aller vers une Union économique et monétaire». Le Fonds européen de coopération monétaire, créé en 1972, octroie des crédits à très court, court et moyen terme. Au moment où les Européens décident des marges de fluctuation, le monde bascule vers le système des changes flexibles. Est-ce une coïncidence et sinon, n est-ce pas aussi pour contrecarrer les plans des Européens? On peut se le demander. Par la suite, à chaque fois qu il y a eu une crise du Dollar, la pression sur les changes intra européens s est accrue. Si bien qu en 1973, on est obligé temporairement de sortir certaines monnaies du Serpent Monétaire Européen. Le franc en sort en 1974 et y retourne en A cette époque, la politique de change des banques centrales repose sur trois principaux instruments : - les interventions stérilisées sur le marché des changes : pour maintenir le cours jugé souhaitable des monnaies entre elles ; - la manipulation des taux d intérêt ; - le contrôle des changes. Seule la méthode des interventions stérilisées est nouvelle. Pour le reste, il s agit de renouer avec des méthodes anciennes, parfois issues de l entre-deux-guerres. Il s agit de se prémunir contre les pertes de souveraineté nationale, ainsi que contre les excès de la monnaie internationale «devise clé» En 1978 est créé l European Current Unit (ECU) : unité de compte servant à la comptabilité entre Etats. Un an après, le Système Monétaire Européen est lancé. Le SME a opportunément profité du choc pétrolier de 1979 pour justifier son utilité conjoncturelle 1582 et faire irruption. Dès 1977, l Angleterre avait laissé sa monnaie s apprécier librement face au Dollar. La Suisse avait jugé au contraire nécessaire de freiner la hausse de sa monnaie. C était néanmoins deux aiguillons qui poussaient à une plus grande mise en cohérence du proto système monétaire Européen. En clair, on veut réconcilier stabilité et croissance en agissant sur le monétaire. Il s agit notamment de se coordonner dans la gestion monétaire et financière des cycles des affaires. Les Allemands et les Français ont communément estimé la carence de la politique Américaine face au manque de croissance mondiale comme manifeste. La Conférence de Brême (Juillet 1978) décide à la fois le principe d une intégration des disciplines de gestion, et des mesures de solidarité. On décide aussi de l élargissement des marges de fluctuation pour les pays monétairement fragiles (Italie). En cas de désordre du Dollar, les pays à monnaie faible durciront leur politique, les autres l assoupliront A chaque fois que l on créait de nouveaux signes monétaires, on créait de la souveraineté monétaire Européenne Alors que son utilité structurelle fait autrement débat, parmi des personnes moyennement ou mal informées. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 883

320 Pendant que l Europe crée les «réserves juridiques» de sa future monnaie par l anticipation symétrique des mouvements mondiaux -, ce qui est une attitude un peu comptable les Américains, eux, adoptent l attitude la plus commerciale qui soit en ce qui concerne leur monnaie : ils «la placent sur le marché», en clair la laissent flotter. Ainsi, Américains et Européens répondent-ils différemment à la menace monétaire systémique constituée par l endettement, nouveau, aussi bien de l Est que du Sud. Dans les années soixante, déjà, à l Ouest, il y avait eu, sinon une «économie d endettement», du moins une «économie de crédit» : endettement des entreprises vis-à-vis des banques, et de ces dernières face à la Banque Centrale, économie «intermédiée». Cela a débouché sur une forte inflation, laquelle s est trouvée incidemment «diluée» dans le «relais» pris par les économies du Sud et de l Est. A ce moment là, les économies de l Ouest, pour se démarquer et affirmer leur prééminence, lancent une croisade mondiale anti-inflationniste. Europe / Etats-Unis : un bras de fer discret ; le rôle de paratonnerre du D-mark : Suite aux décisions Européennes de 1978, le Dollar se trouve rudement attaqué. Les Banques Centrales Américaine, allemande, japonaise, interviennent alors conjointement sur les changes. Allemands et Japonais ne veulent pas déclencher ouvertement la guerre monétaire Les Américains, quant à eux, sont soucieux d écouter le marché, de ne pas faire les fiers à bras. Donc, une certaine ouverture se fait heureusement jour dans les conceptions, complémentaire au sentiment de responsabilité. Les Européens n en sont pas encore à vouloir fixer «un cours communautaire du Dollar»! Les Européens ont plus à faire de s assurer, chez eux, que leurs adhérents monétairement les plus affaiblis ne vont pas décrocher du système! Ils respectent, et refinancent chez eux, les mesures de lutte contre l inflation, décrétées par les Américains au sujet du monde Nouvelles contraintes : la concurrence d une monnaie / marchandise, le pétrole : Les euro Dollars ont été recyclés dans les pétro Dollars. L Europe, derrière les beaux discours, est prise en porte à faux entre deux types d inflation, «monétaire» issue des Etats-Unis, et «énergétique» venue des pays de l OPEP. L OPEP devient ainsi le «parrain» du Tiers Monde Les leçons de l entre-deux-guerres ont été parfaitement retenues par les pays situés aux marges géographiques du système, qui jouent désormais un rôle moteur pour l extension de ce système Aux Américains la planification. Les Européens se débrouillent très bien des crises (et soubresauts) qui surviennent chez eux. Pas encore de celles qui surviennent à l étranger Tout «soubresaut» reste en Europe susceptible de se transformer en «crise» pour encore longtemps! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 884

321 Les nouvelles mesures et perspectives macro économiques à la fin de la décennie : Donc, nous avons vu que dans les années soixante-dix, de nombreuses questions monétaires systémiques se posent de façon nouvelle. Et, pour le moment, les Européens sont sur la défensive. L Europe a au dessus d elle, comme une épée de Damoclès, désormais les risques d incohérence temporelle. Elle sait désormais financer le développement, la protection sociale. Mais ses peuples ont besoin d une génération de plus pour comprendre les «structures» de ce système, de façon à se prémunir contre ses risques, notamment celui de retomber dans la guerre. Le débouché réside pour le moment dans une fascination pour la «croissance», sans laquelle on craindrait de «perdre les pédales». Or donc, l Europe a des responsabilités particulières dans la réalisation de la croissance économique mondiale : prise en porte à faux qu elle est entre l Amérique, l Est, et les pays de l OPEP sans parler du Tiers Monde qui ne nous coûte pas grand chose, et qui «s en sortira ou ne s en sortira pas» -. Les zones à développer sont stipulées «endettées». Amérique, Europe, OPEP sont solvables. Dans ce monde en équilibre temporairement instable, l Europe a un «devoir d égoïsme» relatif, elle doit se préoccuper de ses propres intérêts afin de défendre ses propres valeurs. Elle est assez fine politiquement, pour gérer d abord ses relations de change, et ensuite rejeter, à juste titre, toute la faute des fluctuations monétaires mondiales sur les Américains Or, à cause de la chute du dollar, provoquée par les Américains pour des raisons commerciales, les Européens perdent des exportations, donc de la croissance. On peut donc parler d une «guerre monétaire» larvée que nous ont joué les Américains, dans les années 1970 : ils nous empêchent de reconstituer notre pelote de crédit du fait des variations de change, ce qui se transforme en handicap pour défendre notre modèle social. A la suite de ces contrariétés, nous avons connu le mélange de chômage et d inflation. L Europe se fixe alors comme objectifs, en 1977, à la fois de relancer l économie, de lutter pour la stabilité des changes, et contre l inflation. La lutte contre l inflation est le seul vrai signe de solidarité mondiale, entre les pays luttant contre la crise : elle permet d éviter que des fluctuations des changes ne détruisent la croissance, et donc que le signe monétaire puisse être massivement interprété comme l ennemi de l économie réelle ce qui pourrait s avérer extrêmement conflictuel -. Cela permettra de dépasser l incohérence temporelle, en conquérant des anticipations (plus) saines... En attendant, le virage pris 1586 Ou des excès d impulsions données par la sphère financière et monétaire sur la sphère réelle et humaine. Mais peut-on à ce sujet séparer ces deux sphères? En contradiction relative avec les monétaristes situés aux Etats-Unis, DUPRIEZ en Europe ne défend absolument pas une telle idée! Il faudra donc clarifier autrement les valeurs pour faire croire à la nouvelle monnaie à laquelle peu de gens rêvent encore en La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 885

322 de la gestion Européenne laisse présager la possibilité pour l économie Européenne de devenir moins inflationniste que l Américaine. L acharnement des Européens à sortir du dilemme monétaire : de 1982 à 1992 : Un contexte technologique révolutionnaire : La mode lancée par les Etats-Unis de «la monnaie lancée sur les marchés», traitée elle-même comme un produit financier, a tendance à se répandre. La concurrence devient alors le mode de régulation naturel du «monétaire». La monnaie internationale, le Dollar, n a alors plus qu à s en protéger pour son compte, en s abritant derrière les taux d intérêt qui grimpent démesurément en L accès à la liberté économique, qu incarnait le modèle Américain et son Dollar, est désormais remis en cause. Ce ne sont plus des «droits», mais plutôt de nouvelles «tensions», qui se trouvent diffusées! Certains pays, au Sud, doivent faire face à une véritable spirale d endettement. L Europe n a pas encore la force de les aider Par ailleurs, si la monnaie est un peu «transformée en finance», la finance, elle, mute, jusqu à créer des produits de défiscalisation à la fois puissants et astucieux, à travers les options, les «swaps» entre monnaies et les «swaps» dettes / fonds propres et fonds propres / dettes, sans parler des multiples «produits dérivés». Les «monnaies privées» (titres de grandes compagnies) concurrencent désormais les monnaies nationales, qui elles-mêmes concurrencent le Dollar. Les sociétés transnationales Américaines volent au secours du Dollar 1588! Le temps du Dollar est cependant compté, car on lui chercherait en vain des garanties institutionnelles, autres que strictement privées. Le «terme d investissement» des compagnies les plus efficaces au niveau mondial dans leur secteur, est désormais réputé plus long que le «terme d investissement» du Dollar lui-même. Ces titres aident l économie Américaine à se ressaisir, dans la mesure où à travers eux, le Dollar se retrouve arrimé à des fonds propres! D ailleurs, désormais, certains «titres» sont introduits dans la masse monétaire M3. Tout cela a pour effet de retarder le recul du Dollar, qui, de 1973 à 1990, a perdu deux fois plus de pouvoir d achat qu entre 1948 et 1972 face pourtant à une meilleure stabilité des prix. Cette guerre monétaire larvée entraîne tout naturellement une baisse de l investissement réel, et une hausse de l investissement financier et monétaire : les investisseurs les plus disposés à prendre des risques augmentent les réserves liées aux engagements entre les différentes 1587 Encore faudrait-il d ailleurs qu elle ait un modèle à proposer Mais l Europe, plus simplement les Pays-Bas, dispose quant à elle des deux principales entreprises globales : Unilever et Phillips. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 886

323 économies productives nationales. AGLIETTA observe : «une inflation stable et basse, mais ( ) l accumulation du capital». A une régulation nationale par l inflation s est substitué un ajustement international par les taux d intérêt. Les grandes entreprises sont les nouveaux intermédiaires obligés entre l Etat et l individu, l Etat ayant perdu le monopole voire la légitimité en terme de régulation économique / sociale / politique. Evidemment, le montant de «risques sociétaux» que peuvent assumer des agents privés est incomparablement plus faible que celui que peuvent assumer des agents publics. En attendant, on cherche un nouvel équilibre, qui se situerait cette fois au niveau des «grandes régions». Et les taux d intérêt réels restent élevés durant toutes les années quatre-vingt. Or un système purement privé n a pas de débouché, d autant plus que la marge d intermédiation globale des banques la différence entre leurs intérêts perçus et leurs intérêts versés a brusquement chutée depuis C est aussi l époque des fusions-acquisitions transfrontalières en Europe. Le keynésianisme a quand même continué d être appliqué dans les années soixante dix, de façon de moins en moins convaincante. On joue beaucoup sur les «taux privilégiés», nouvelle forme de «discrimination monétaire et financière». A partir de 1986 en France, la privatisation des banques commence. La libre circulation des mouvements de capitaux est décidée en Europe, pour Le marché mondial, depuis dix ans, a largement gommé les différentiels de taux d intérêt au niveau mondial. Un grand marché obligataire commence à se développer en Europe. Comme cela faisait un moment que l économie monétaire Américaine était en péril : en 1987 arrive un krach boursier. Puis arrive la faillite des caisses d épargne Américaines, qui finançaient du long terme par du court terme. Ainsi, les crises financières des années quatre-vingt, suivent les crises de change des années soixante-dix, qui suivaient les crises des liquidités des années soixante. Les crises sont de plus en plus fréquentes et à chaque fois permettent de relancer l économie mondiale, dans un climat de concurrence exacerbé. L Europe «fait le gros dos», en subissant un taux d endettement toujours plus périlleux Mais cette politique de forts taux d intérêt a aussi pour effet d augmenter les déficits nationaux, par un phénomène de «cercle vicieux». Les pays qui procèdent ainsi prennent du recul par rapport au système pour pouvoir peut-être, un jour, le relancer. Mais, puisque la relance ne vient pas encore d Europe, le dollar reconnaît une montée en grâce et une montée tout simplement, à partir de Dû notamment au manque d homogénéité, qui fait reculer les perspectives de reprise à chaque crise des changes. Mais dû aussi à la volonté de protéger la société de ces attaques, ce qui peut être coûteux pour les Etats C est peut-être le «chant du cygne», qui peut durer longtemps : plusieurs décennies! La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 887

324 Europe / Etats-Unis : Avec sa politique de taux d intérêts élevés, l Amérique a su se créer une bulle spéculative monétaire. Phénomène «monétaire» par excellence, la «confiance» était du côté Américain : les déficits Américains faisaient plus monter le Dollar, que les excédents Allemands le deutsche mark! Mais les Européens doivent apprendre la patience : en fait, la surévaluation du Dollar diminuait la pression d ajustement sur les monnaies les plus faibles de la zone Européenne, face au deutsche mark, aidant à l harmonisation de nos positions! Le Dollar redevenait la monnaie internationale incontestable. Enfin, à la suite et dans les années quatrevingt-dix, l économie Américaine redevient hautement productive, alors que les Européens créent l euro et relancent, à la fin de la décennie, fortement leur emploi. L Europe monétaire est d emblée forte, puissante, mais pas menaçante. Les obstacles à l expansion viennent désormais des résistances internes au changement politiques budgétaires «individualistes» - autant que de l extérieur Dollar décidé à vendre chèrement «sa place», et risques de fortes perturbations internationales pendant la période de transition du «Dollar» à l «Euro» -. Mais, à partir de 1987, toutes les monnaies européennes, même les plus attaquées (notamment franc français, et lire), se sont rapprochées du D-mark, engageant un mouvement monétaire irréversible. Les différentes influences nationales dans la conception d une future politique monétaire Européenne : A partir de la fin des années 1970, la Bundesbank se sent investie d une mission : elle oscille en permanence entre rappel à l ordre de ses voisins, et déclaration d une politique anti inflationniste encore plus sévère que la politique Américaine dans ce domaine. En 1983, les Français se laissent convaincre, et passent, avec le tournant de «la rigueur», à une politique d inspiration monétariste. Dans le même temps, la France commence à demander que l on amorce le processus de marche vers une Banque Centrale Européenne. De 1974 à 1995, les dettes publiques en Europe sont passées de 20% à 60% du PIB. En attendant de savoir comment «se passer de cet endettement», la politique monétaire a tout intérêt à gérer l écart entre taux d intérêt et taux de croissance, afin de lisser, presque de masquer, la marche à l endettement. Pour combien de temps? La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 888

325 La Banque Centrale, si elle veut éviter de perdre toute crédibilité, doit alors sortir de la logique discrétionnaire qui était celle d une époque «plus feutrée», fixer des règles pour sortir de l incohérence temporelle, et les appliquer de façon relativement transparente. Dans le cas contraire, c est le recours régulier à «l inflation surprise», qui prévaut. Enfin, la condition sine qua non pour que la Banque Centrale soit laissée libre de se comporter de cette manière nouvelle, c est de lui garantir son «indépendance». Un contexte social surprenant : la nouvelle attitude des agents visà-vis des gains monétaires : Ceux-ci ont bien compris que nous étions désormais entrés dans une époque, non seulement de monétarisation de l économie, mais aussi de monétarisation de la société. Ils ne se contentent pas de subir les fluctuations des monnaies, mais les anticipent souvent. L Europe de l Est : la finance sans la monnaie, suite : A l Est, la réforme bancaire a lieu à partir de Les banques de l Est s ouvrent aux capitaux Occidentaux, avec de nouvelles règles, certes plus «transparentes» qu autrefois. Inflation, balances des paiements déséquilibrées, globalisation financière, gestion du «terme» focal de l économie : La globalisation aide à régler le problème des balances de paiements déséquilibrées, par des transferts de capitaux qui circulent librement. Mais le risque systémique qui pèse sur l économie mondiale augmente. C est une joyeuse anarchie sur les marchés financiers mondiaux : on recherche le meilleur rendement en passant d un titre à l autre, d une monnaie à la suivante, d un procédé de couverture à un autre. Le triomphe absolu de la spéculation : Elle s est développée à grande échelle dès les années soixante, du fait des errements du dollar. On spéculait à l époque sur la fin du système monétaire à taux de changes fixes. A partir du moment où les taux de change flexibles se sont imposés, on a reconnu un «rôle institutionnel» aux spéculateurs, ce qui n avait jamais été le cas dans l histoire : notamment 1591 pour le calcul des taux, et la formation des anticipations. Mais désormais, la spéculation tend à avaler le système : de 1986 à 1992, 1591 Toutefois. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 889

326 les mouvements de change sont multipliés par trois, et finissent pas représenter quarante fois la valeur du commerce international. Il est vrai que les marchés financiers internationaux obligent aussi les Etats-nations à se réformer, plus ou moins vite. L apparition de l euro suffit à faire baisser les taux d intérêt. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 890

327 La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 891

328 La construction du système monétaire Européen, comme possible solution à la crise du système monétaire international? Du Traité de Maastricht jusqu à six ans après le lancement de l euro : I. L émergence et les premiers problèmes de l Union Monétaire Européenne : Lutter contre les nouveaux déséquilibres financiers tels les endettements nationaux, ou les déséquilibres des taux de change, supposait d essayer de se coordonner, et pour être plus efficace encore face à la montée de la concurrence monétaire, de s unifier si possible, au niveau Européen, et dans le domaine monétaire. Les pays prennent alors l exemple sur l Allemagne et son très fort attachement à la monnaie comme élément du lien social. Les pays d Europe se sont fixés 60% du PIB comme limite supérieure de taux d endettement national à ne pas dépasser. Ce qui implique aussi un déficit public contenu à moins de 3% du PIB. Il n en reste pas moins que la dette, dans beaucoup de pays, est précisément passée de 15% du PIB, en 1974, à 60% vers 1990, avant de se stabiliser. L Europe a connu quelques années difficiles, où les agents faisaient semblant d ignorer l importance de ces critères, au nom notamment de leurs retraites, et où les autorités essayaient de se faire craindre, en continuant de faire de l inflation surprise quoiqu elles en disent. Il a été difficile d inciter chacun à moins spéculer sur les limites du système. Les Européens ont aussi adopté la théorie des zones cible. Pour éviter d avoir trop à subir les fluctuations cycliques amplifiées par les actions des spéculateurs sur les marchés financiers, on essaie de converger vers une valeur ciblée de la monnaie, considérée comme optimale, à la fois en soi (valeur «objective» de la monnaie), et pour utiliser les cycles en les lissant partiellement, pour évoluer, plutôt que de les subir si leurs fluctuations sont trop importantes et défavorables aux monnaies européennes et ceci sans raisons légitimes. Le taux de change dit «cible», c est-à-dire de référence, est calculé corrigé des fluctuations cycliques. Il est à moyen terme, pour se rapprocher d un chemin d évolution plus raisonnable. Il est sensé assurer à la fois l équilibre interne (par rapport à l emploi) et externe (par rapport à l équilibre La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 892

329 souhaité de la balance des paiements) de la monnaie et de l économie Les autorités essaient, en permanence, d ajuster le taux constaté à ce taux souhaité. Le taux de change d équilibre souhaité dépend à la fois des prix relatifs, de la balance courante cumulée, de la part de compétitivité hors prix. Ce modèle a permis de lutter contre les crises de change à répétition, qui n avaient plus rien à voir ni avec l économie réelle, ni avec la volonté des décideurs. En se calquant sur le moteur allemand et ses cycles industriels, les pays européens ont aussi importé la crédibilité de la Bundesbank. Et ils ont forcé leurs spéculateurs nationaux à opérer des modifications spéculatives. Plus de crédibilité il y a pour les Banques Centrales, plus efficace devient aussi leur lutte contre l inflation. Mais c est seulement à partir des années 1990 que cet ajustement vis-à-vis de l Allemagne a pu s opérer ex ante, et non seulement ex post ce qui a retardé d autant l efficacité de la lutte réelle contre l inflation! Depuis, on n a pas encore réussi à trouver, macro économiquement parlant, ce que l on pourrait qualifier de nouvel équilibre. Car les élargissements, la réunification allemande entre autres, sont coûteux. Les inégalités ont de plus augmenté. Mais le risque systémique a été, quant à lui, massivement réduit, ce qui montre que l économie Européenne s apprête à converger quand même vers un nouvel équilibre macro économique. Si la BCE veut conquérir de grandes crédibilité et compétitivité à long terme, garantes du succès de l euro, il faut qu elle se forge un modèle de description réaliste des cycles, de l économie réelle, des agrégats monétaires pertinents, pour prévoir et donc assurer l évolution et les fluctuations de l économie réelle. La complexification de ce tableau comprend une augmentation du nombre des investissements directs, ainsi que de la proportion de particuliers qui participent à des investissements, et enfin d importantes recompositions de portefeuilles. Pour le moment, l euro est utilisé par les investisseurs, bien plus pour couvrir des obligations que pour couvrir des actions. Le système n est pas encore bien armé pour lutter jusqu au bout contre les excès de la défiscalisation de la part des agents, qui menacent le système jusque dans ses fondements. Confondant parfois l offre et la demande dans l appréciation des produits proposés sur le marché, on peut à tout moment augmenter le risque systémique que l on voudrait l endiguer. Dans cette accélération permanente, on a tendance à confondre encaisses de transaction et encaisses de spéculation, ce qui montre la réalité d un système en surchauffe D où une conception bien nouvelle de la sphère réelle et de la sphère monétaire en regard de celle datant de l époque de WICKSELL, qui concernait plutôt les innovateurs, spéculateurs, entrepreneurs. La nouvelle conception concerne tout le monde: le «réel» c est l économie domestique, «assurée socialement», le monétaire concernerait l extérieur, socialement moins assuré. Ce nouveau modèle autorise à lutter contre l incohérence temporelle, que l ancien modèle au contraire laissait passer. Il respecte cependant, comme tout modèle, des conventions qui restent discutables car attachées à une période donnée Lisser les cycles des affaires lors d une époque de transition est assurément important. La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 893

330 Le succès du monétarisme est dû d abord à la volonté de museler l inflation. L inflation réelle, la déflation du revenu, l excès des endettements nationaux : ces trois phénomènes sont liés, et ne pas pouvoir les combattre revient à abdiquer devant la recherche d un équilibre macro économique adapté à notre époque. Transparence, responsabilité, orientation à moyen terme, respect du statut d indépendance, construction de la cohérence de la doctrine et lutte contre l incohérence temporelle sont parmi les principaux principes fondant le comportement de la BCE. Il faut y ajouter la prévision active des futurs élargissements, dans le cadre d un périmètre d action non figé. Au total, bien plus que la seule «lutte contre l inflation»! Au début, ce monétarisme n a pas été très bien accepté, car il n a pas entraîné une augmentation immédiate, ni automatique, de la production. Mais la réussite dans la lutte contre l inflation, laquelle doit permettre de mieux «lire» l économie, est indéniable. De plus, les cycles ont été effectivement, en partie, amortis. Les excès de fluctuations se nourrissaient bien aussi de l excès d inflation. La nouvelle politique peut donner de nouveaux moyens, pour atteindre un objectif de développement durable. Néanmoins, certains pays de l Union, dont les cycles ne sont pas exactement en phase avec ceux du continent (Suède), auxquels se rajoute l Angleterre qui a aussi un historique d existence de marchés financiers l habituant à plus d indépendance vis-à-vis de l Europe, ou le Danemark, dont les raisons combinent la motivation britannique et la motivation suédoise, sont restés en dehors de l euro. Le succès, large (onze pays puis douze pays sur quinze) mais néanmoins partiel, de l euro à son début, a créé en Europe un grand sentiment de frustration, difficile à gérer pour la BCE. A l Est, Pologne et Hongrie ont rapidement adopté la doctrine monétariste pour anesthésier l endettement interne, tout en continuant à faire des dévaluations compétitives d un point de vue commercial externe. C est pourquoi on attend un souffle commun Est + Ouest dans l avenir. La Russie en serait encore très loin : 50% de ses échanges, en 1989, sont encore financés en nature! A Maastricht, fin 1991, les Européens ont décidé d avancer en quelques années vers l Union monétaire. Et les Britanniques ont alors demandé le remboursement de l argent qu ils versaient habituellement à l Europe, signe de leur défiance envers la supranationalité monétaire. Il faut dire que cette nouvelle étape de la construction Européenne repousse d autant le moment où un débat public pourra remettre en cause ouvertement le caractère clairement libéral de la construction Européenne depuis son commencement. Et les Britanniques sont maîtres, pour jouer de ces ambiguïtés apparemment à leur profit. La crise spéculative contre les monnaies européennes, et notamment la et la lire, ne s est alors pas faite attendre. Les autorités monétaires décidèrent en réponse d élargir les marges de fluctuation autorisées des monnaies, afin que les spéculateurs La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 894

331 nationaux réfléchissent bien avant de courir le risque de mettre le système en péril. On décide que ces autorités doivent plus montrer leur vision à long terme, plutôt que de se contenter de réprimer ceux qui ne la partageraient pas. Depuis 1992, la plupart des crises financières du SME se sont éloignées de l Europe, et ont touché au contraire le Mexique et l Argentine, la Russie et l Asie signe d une capacité de protection interne de la part du Système Européen de Banques Centrales? De 1994 à 1999, s imposent le SEBC, et le Pacte de Stabilité composé de cinq critères (objectifs d endettement, de déficit, d inflation, de taux d intérêt, de taux de change, maintenus en deçà d une limite au delà de laquelle les autorités monétaires subiraient une perte de contrôle de ces valeurs). Les Banques Centrales ont l obligation de devenir indépendantes du pouvoir politique, afin de prévenir toute concurrence inutile entre pays européens. La gestion des relations avec les pays inclus, avec les «exclus», ainsi qu avec les trois cas délicats cités, demeure un problème très difficile des autorités monétaires Européennes actuellement, même en prenant ces précautions. La BCE n a pas, comme la FED Américaine, dans ses statuts, d objectifs de croissance et d emploi. Quant à fixer les taux d intérêt mondiaux, ne rêvons pas! Elle a seulement comme objectif la lutte contre l inflation. Elle est donc dans «l enfance». Quand elle aura atteint le deuxième objectif, elle sera «dans l adolescence». Le troisième? Dans «l âge adulte»! D autre part, la BCE n a pas encore précisé, fusse de façon indicative, le type de système de valeurs rapportées à la gestion des droits de propriété, qu elle entend défendre. Placée entre les USA débiteurs, et l Asie créditrice, si elle «prend correctement les vents», elle devrait néanmoins améliorer sa position, car elle semble plus en mesure qu aucune Banque Centrale de terrasser l inflation. Remarquons que l Europe, contrairement à l Amérique, dispose d un Pacte de Stabilité. Elle a contribué à diminuer les taux d intérêt, a contribué par sa stabilité et sa position d alliée à refinancer la position Américaine si endettée (bien que ce soient bien les Américains qui ont donné la première impulsion de ces baisses de taux d intérêt, peut-être pour aider la BCE dans sa naissance, ou pour lui donner du grain à moudre!). Le surcroît de croissance de l économie mondiale pourrait être lié à cette chute des taux d intérêt, si bien que les pays finiront aussi par faire confiance à l euro. Toute erreur de la part de la FED, ou des responsables politiques Américains, peut profiter à l euro en terme de réputation. D autant plus que l euro est sujet à des fluctuations moindres que le Dollar. Les orientations Européennes semblent aujourd hui plus prudentes, et avoir des effets plus stables. L euro doit prendre garde à ne pas se laisser endormir, et à répondre aux attentes des marchés, pour refinancer les investissements qui en valent la peine. Il ne doit se trouver durablement, ni surévalué, ni sous évalué. La période de transition où l euro se forme une opinion sur sa propre valeur cible, et sur les excès et erreurs du Dollar, peut être mise à profit par les fonctionnaires de la BCE pour accumuler de l information sur l économie La monnaie unique européenne.. Tome II Philippe Jourdon / 895

332 Européenne globalement, et sur les secteurs qui décrivent cette économie en particulier. Mais, si un budget Européen plus conséquent n arrive pas au secours de la politique monétaire Européenne, cette dernière, trop étriquée, se déliterait, et l euro finira par disparaître. L Europe doit permettre à la fois l innovation financière, la lutte efficace contre les excès de concurrence fiscale, le respect des traditions nationales en matière de gestion monétaire dans leurs apports positifs, une définition d un nouvel équilibre, propre à l euro, entre agrégats monétaires, épargne, relations de crédit. Actuellement, l Europe souffre d une tension vive entre modèle monétaire britannique et modèle monétaire allemand. On peut peut-être se calquer souplement, pour gérer les choses et les améliorer, sur une alternance de cycles de quatre ou cinq années chacune, où des périodes de calme plat dans les évolutions, et de stabilisation, d apprivoisement des changements par l opinion publique Européenne, alterneraient avec des périodes de changements politiques, sociaux et monétaires conséquents en Europe et particulièrement dans la zone euro. Un des grands chantiers dans notre concurrence avec le Dollar, sera d accueillir les pays émergents efficacement et chaleureusement, dans un statut d économie monétarisée efficacement gérée, et de système sociaux avancés. La BCE s est plutôt repliée sur elle même à l occasion des nombreuses crises financi&egr