La lutte traditionnelle Krech - Tunisie

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1 La lutte traditionnelle Krech - Tunisie Depuis environ une dizaine d années Ezzeddine Bouzid et Guy Jaouen travaillent à récupérer et revitaliser les sports et jeux traditionnels en Tunisie, dont la lutte Krech. Différents ministères, l observatoire des sports tunisiens pour un projet d'inventaire des jeux de tradition culturelle, ALECSO (Organisme de l UNESCO pour les pays arabes) et diverses autres organisations ont été rencontrées. C est au mois de décembre 2014, après un stage à Gafsa (Sud), avec conférences et pratique sur le terrain, puis un festival des traditions du désert à Douz, qu une rencontre portant sur la lutte Krech fut organisée à Mahdia, l'ancienne capitale. L'objectif était de créer une synergie entre quelques organisations de façon à récupérer et à promouvoir la lutte locale Krech.

2 A l été 2016, une action fut organisée sur place par des associations locales, à Madhia, ancien haut lieu de la lutte Krech (voir article ci-dessous). La lutte traditionnelle Krech 1 (كراش) au Sahel Tunisien 2 Traduction par Ezzeddine Bouzid (sociologue) d un article en arabe de Adel Belkahla sur la lutte traditionnelle Krech, publié dans la revue IBLA, n 179, 1e semestre 1997, p Adaptation en langue française et mise en forme, Guy Jaouen. 1 Krech : mot d origine turque qui utilise la lettre K, ou 9, quand il est écrit en arabe ; les tunisiens prononcent K. 2 Le Sahel Tunisien est la côte Est centrale de la Tunisie. Il est relié administrativement à trois gouvernorats : Mahdia, Monastir et Sousse.

3 La lutte ou combat individuel, sra a,( Aاع) était particulièrement renommée dans les zones rurales du Sahel Tunisien (Région de Sousse, Monastir, Mahdia). Il existe plusieurs autres modalités de combat, comme le combat au bâton al ardef (الا رداف) 3 ou le Zgara. Dans les zones urbaines, seule la Krech existe. C est un combat individuel qui est une sorte de spécificité du groupe social que sont les marins pêcheurs. Le concept est turc (Kuresh = krech, ou Guresh = Grech). «Le jeu est d origine perse, transmit dans le Nord de l Afrique par l intermédiaire des Turcs». La pratique de ce style de lutte se faisait dans le cadre d une institution qui regroupe «l activité religieuse en relation avec l activité sportive et la musique» 4. La promotion du Krech était encouragée au travers de l approche de la méthode Soufiste, Roulaoui 5. Etant donné que la lutte est un jeu complexe et guerrier, elle fut pratiquée dans le Sahel par ceux-là mêmes qui eurent souvent une politique agressive au cours de l histoire. Disons cependant que le jeu est en faveur de la culture et de la conscience collective ; ces deux valeurs se développent sous l effet de différents types de jeux ou de leurs variantes utilisées au cours des manifestations parce qu il détruit le malheur, la tristesse et la peine selon Saady. 6 La lutte est considérée comme un projet de participation, dans le sens de l orientation du rythme, de l évolution historique. 7.(رياح) Riyah ( Qلال) et Hilal La population rurale du Sahel Tunisien a pour origine les Tribus 3 Ayed Karchoud signale dans son mémoire «les sports de combats traditionnels au Sahel» (Bibliothèque de l institut du sport de Ksar Saïd, Tunis, n 78.85) : le Zgara est une théâtralisation de la lutte sous forme d une danse et non pas d une lutte proprement dite. (Voir P26). 4 Voir Bouzid Ezzeddine, mémoire 1992 «les jeux populaires des Iles Kerkennah (Institut des lettres de Sfax). 5 La méthode Moulaoui est une approche du Soufisme crée par Jalel El-dine El Roumi ( ) à partir de la ville Kounia d el Anadhoul. Elle est basée sur l expression musicale, le chant, la danse et le sport. Sa diffusion a touché Arbïne (الا ربيين) musulman qui l ont utilisé au cours de leurs manifestations grâce à ses effets positifs sur la santé : il détruit le malheur et il dégage les problèmes.هموم Hmoum psychologiques 6 Voir Mohamed Hacen El Adhami et El Dhaoui Ali Chaaleni : Bairout, 1982, P322 7 C est le champ des relations entre les couches sociales selon Alain Touraine porteur du concept Pour la sociologie, Paris, Seuil, 1974, P58.

4 Celles-ci ont occupé la Tunisie au cours du Xlème siècle et eurent une attitude agressive très variée sur la population autochtone. On pourrait dire qu ils ont imposé un héritage culturel ou encore les fondements essentiels de leur culture par une lutte sociale appuyée par de l agressivité. Les populations dominantes et urbaines du Sahel tunisien de cette époque n avaient pas dans leur culture cette agressivité corporelle même si elles étaient imprégnées de représentations mettant le corps en valeur. En effet on n y a pas trouvé de trace de pratiques corporelles telles que la lutte, ou, autrement dit on n a pas trouvé de traces d une orientation afin de développer le physique du corps. Quant-aux marins pêcheurs de la région, ^ ] (الا رب_) ils insistent sur le fait que leur identité sociale est liée avec l arrivée des pirates Arbins qui amenèrent avec eux l héritage culturel des pêcheurs des régions de l Anadhoul et de Ija (Anatolie ou Asie Mineure), comme la pratique de la Krech. Celle-ci est liée à un exercice martial organisé lié avec la piraterie. Cet exercice comporte dès sa naissance des significations d apprentissage et de préparation. Le contenu technique Les règles de la Krech valorisent la maturation du développement corporel. La position de départ de toutes les actions techniques consiste pour le premier lutteur à faire passer son bras entre les cuisses de son adversaire de façon à le saisir par l arrière, à la ceinture. Puis il le prend par l autre bras. Quant-au deuxième lutteur, il se penche de façon à faire toucher sa poitrine contre le dos du premier lutteur, puis il le ceinture des deux bras en plaçant ses mains sur le ventre. Les deux protagonistes ont leurs mains positionnées au Kimal (كمال) 8 considéré comme le centre de gravité de l adversaire. Si un adversaire maitrise le Kimal de ses mains, il est supposé gagner le combat. Le premier lutteur engage son étreinte sur la base de la force des bras. Il essaie de lever le Radia de l adversaire en poussant de la tête et des bras afin de le déséquilibrer, puis de le projeter par terre du côté où il chute lui-même. Le 1 er Mgerchi, ou lutteur de Krech, peut utiliser ses jambes en complément, par exemple juste après que le 2 ème lutteur soit déséquilibré. Il utilise alors un crochet de jambe pour forcer la chute. Le 2 ème lutteur, qui se trouve au-dessous du premier, travaille pour sa part principalement des jambes, par exemple en bloquant d une jambe la jambe de l adversaire afin qu il puisse utiliser la force de ses bras pour ensuite le renverser, Kalbah, du côté où il sacrifie son équilibre. Le deuxième lutteur peut aussi porter son adversaire sur le dos et le tenir par la jambe libre afin de le mettre par terre latéralement. Il peut encore placer sa jambe intérieure entre les jambes de l adversaire afin d exécuter une dharba dakhlania, ou coup d intérieur qui projette l adversaire en arrière. La lutte Krech est un exercice individuel qui se pratique sur le sable souple, Ramla Tria. La meilleure position de départ est donnée à celui qui gagne le tirage au sort. Il doit ensuite conserver cette position jusqu à la fin de la manche. En cas d échec, il peut reprendre cette position une seule fois. En cas d égalité, tahou Kran قران),(طاحو entre les deux lutteurs, ils peuvent déclencher une troisième manche, torh,(طرح) avec un nouveau tirage au sort afin de désigner le lutteur qui prendra la meilleure garde. Le premier qui touche le sol avec une partie de son corps, en dehors des jambes, perd la manche. 9 C est le but à atteindre. Il est clair que la pratique n est pas aisée. Le risque de blessures est réel à travers les 8 Kimel : une ceinture en cuir épaisse et large, bien décoré, mise autour ventre du lutteur pendant le combat. 9 Comparer-b : Karchoud Iyad, op.cit.

5 techniques du corps utilisées au cours du combat. Il existe cependant des mesures de sécurité car, en effet, la lutte se déroule sur du sable souple et les lutteurs utilisent uniquement la pression de la tête, les deux bras et l action des jambes avec pour unique but de faire chuter l adversaire. L encadrement de la pratique Le juge du combat, Habbat,( Qب اط) ou arbitre, doit être connu comme un ancien champion de Krech, réputé pour son honnêteté, sa culture et son influence. Il observe les lutteurs qui se sont inscrits afin de se mesurer, puis il désigne un vis-à-vis, Rediou,(رديعو) à chacun. Pour cela il tient compte de l âge, la taille, le gabarit, l expérience et la condition physique, el Rimma. Il tend à chacun des deux combattants une ceinture spécifique pour la lutte : Kimmal. Son rôle consiste à imposer le respect des règles du jeu. La compétence du Habbat, arbitre, est valorisé pendant la partie de rattrapage, Torh el Guedaa n ( طرح القدعان ), ce qui signifie le combat des héros. Par exemple il désigne des personnes fantaisistes, sans expérience de la Krech, afin de créer une ambiance de divertissement et de rire afin de calmer l excitation des lutteurs et des spectateurs. Les habits des lutteurs sont : Farmla,(فرملة) la chemise traditionnelle, Kimal un pantalon pendant la saison chaude, et pendant la saison froide, ils portent un Gadroun (قدرون) en laine en plus du Kimal et une ceinture offerte par l arbitre, Habbat. L organisation de la lutte Krech se déroule à l occasion des deux fêtes religieuses musulmanes, les deux Aîd (le petit et le grand). Ainsi les jeunes, les adultes, hommes et femmes, se rassemblent dans le Batha, un grand espace public, autour d une aire de sable souple préparée par des volontaires. La Krech se déroule pendant les mariages, après le repas et le Tourich, c'est-à-dire le collectage de l argent de la part des invités afin de couvrir les dépenses des frais du mariage. Puis les habitants du quartier, Houma se rassemblent dans le grand espace public Batha El Hay pour assister aux parties de Krech ou Trah El Krech en présence du nouveau marié accompagné de ses amis et des personnalités. La mariée s installe avec ses dames d honneur sur les toits des maisons autour du Batha, la place publique. L événement se déclenche également à l occasion de la circoncision, ou bien du rituel religieux Achoura, à la lumière des feux allumés à l aide du bois amassé dans le quartier pour cette occasion. Mais il y a aussi les visites de marabouts et encore des marins, spécialement le lendemain du mariage. Ceci se passe lorsque le mari, Aris, en compagnie d autres couples nouvellement mariés, visite les lieux magiques des marabouts accompagné par des membres de sa famille, des voisins et de son garde du corps, Osbatihi. Le jeu se met également en place pendant une visite Wa da, un don de nourriture sous forme d une dette, afin de pouvoir donner à manger aux visiteurs des marabouts. Alors les organisateurs mettent du sable à l intérieur du lieu magique du marabout et déclenchent plusieurs combats. (تفزيع) Tafzi Avant chaque rencontre de Krech, une sorte d annonce publique est organisée, par le biais du tambour Tbal et de la Zoukra 10, ceci afin d annoncer le début de la fête aux gens de la cité ou du quartier. La musique des deux instruments accompagne en permanence les rencontres de lutte, el trouh.(الطروح) La musique a une intonation guerrière et une intensité progressive. Elle débute avec un rythme lent, puis la tonalité augmente avec 10 Zoukra : instrument musical à souffle, de type hautbois, semblable à la bombarde bretonne. Zurna en Bulgarie.

6 l évolution du degré d engagement des lutteurs. C est la seule lutte accompagnée en permanence par la musique. Il y a aussi les Yous Yous des femmes, surtout au moment des prises intelligemment préparées et spectaculaires, ce qui élève le degré de la motivation, Takbir El Noufous. L organisation des exercices d entrainement durant l année est sous la responsabilité du Warh, le plus compétant des lutteurs. Avec ceux qui désirent participer aux luttes Mkarchia, ils constituent le Tayfa,(طاي فة) le groupe d entrainement. Ces athlètes doivent respecter les consignes du chef Warh, afin d améliorer leur condition physique Rimma ainsi que leur technique et comportement individuel. Le chef a une grande influence sur les membres du groupe de lutteurs qui s imprègnent de ses paroles plus qu ils parlent avec lui. A l extérieur du lieu d entrainement, ils sont toujours prêts à travailler pour lui. A titre d exemple, dans son poème «le compétant et son intelligence en lutte», Saadi avertit ses élèves de l importance de l intelligence et du respect 11. La différence est très forte entre le modèle du maitre, Maallem, de la lutte traditionnelle chinoise ou Japonaise, ou Warh El Krech, et le modèle de l entraineur moderne. Les trois premiers exemples ont une même fonction d éducateur. Ils n enseignent pas à l élève une connaissance uniquement corporelle mais l intègrent dans un projet éducatif cognitif et social du groupe Taïfa qui éduque en se basant sur les relations d amour et d obéissance qui unissent l élève et le maitre, Maallem. De son côté l entraineur moderne est un simple technicien professionnel. Si on prend en considération Maallem, selon l exemple de Saadi, on peut observer que l entraineur moderne fait un travail de transmission par la démonstration. Cependant, comme il est sous la pression du résultat, il utilise souvent l agression verbale avec ses élèves, tandis que le maitre Maallem n est pas exposé à ce type de dérive dans son travail éducatif. Chaque lutteur du groupe est appelé à aider ceux qui ne possèdent pas une forte expérience. Les soutiens de chaque lutteur assistent aux séances d entrainement afin d encourager leur capitaine et de se divertir par le spectacle. Les spécialités générales Avant la culture existait le jeu. Huizinga nous rappelle que «la culture n orientait pas le jeu mais qu elle était en premier lieu jouée». Au Sahel tunisien plusieurs caractéristiques du Krech participent à la production de la culture des marins, Bahhara, ainsi parmi les plus importantes : - C est un acte libre (le jeu imposé n est plus un jeu). Cet acte s exerce pendant le temps libre après le travail ; il est basé sur la participation volontaire, comme pour préparer le sable (sol) et l organisation du jeu. - C est une activité spécifique qui consiste à fréquenter un espace différent de la vie quotidienne. Il se rattache au Sacré de la fête religieuse, l Aïd, le mariage ou bien est considéré comme préparatoire au Sacré. - C est un acte décisif final, il porte ses limites et sa signification dans son identité. Les jeunes jouent pour une satisfaction totale. Quand le jeu se réalise, il devient un acte historique qu on peut également limiter dans le temps et l histoire, il se pratique sur le sable dans un espace public, Batha. Cet espace du Krech est un monde spécial qui porte des connotations 11 Voir Med Hassen El Adhami et Saoui Ali Chaalen, op.cit, page 281.

7 spécifiques. - C est un processus organisé. Le jeu s identifie par des règles et en dehors de ces règles, le jeu n existe pas. - C est un moment d excitation, de doute et du sort. Selon l importance de l enjeu, le jeu modifie son intensité. Selon le maitre, El Werh, chaque lutteur est appelé à être attentif, intelligent, résistant et passionné à chaque séance d entrainement. Ce sont ces mêmes caractéristiques dictées par le poète Saadi qui apparaissent dans son poème Meher El mousara a wa dhakaihi, l expert en lutte et son intelligence et le conte du lutteur porteur, Hikayet El moussara a El Hammel C est un moment de fête et d amusement. La compétition ne se réalise qu avec la présence de toute la population du Houma, quartier, ou de toute la cité. La lutte est en relation avec une fête plus étendue : l Aïd, le rite de Achoura, le mariage, la circoncision. La rencontre de lutte n est pas isolée de ces évènements mais elle est un des fondements de la fête ; son importance s identifie par rapport à l importance de l évènement et elle n est pas une simple démonstration. La fête débute par la présentation, Ramma, aux spectateurs des lutteurs engagés. A cet instant, les gens prient à voix basse afin d éviter le mauvais œil et ils échangent les informations sur les qualités physiques, le caractère et l histoire de chaque lutteur. De temps en temps, les femmes et les jeunes filles lancent des Yous-Yous pour sauver les lutteurs du mauvais œil. Le Krech est un art libre de la rue, il n est pas isolé de la culture et des préoccupations du groupe, Jamaa جماعة) ). Il naît d un esprit autonome de décision, avec un degré de réussite très élevé malgré l absence d un comité d organisation, car la rue est le premier lieu de l art et de la fête. Comme le quartier, Houma, possède un lieu public, le groupe peut inventer sa fête et sa liberté d expression, à l opposé d un quartier qui serait isolé de son espace public. 13 Les opportunités du Krech, à quoi sert la Krech? Une préparation martiale La musique qui introduit la fête s intitule Tefzi (تفزيع) Istenfar.(استنفا) C est une préparation progressive des lutteurs, comme la préparation des soldats avant une attaque. Elle accompagne la lutte avec ses rythmes évolutifs, qui donne l impression d une musique interactive, liée à l effort, à la résistance et à l engagement des lutteurs. Tout ceci entraine l épuisement du joueur de Zokra et du Tbal dans l accompagnement des lutteurs. C est une musique pure, guerrière, qui demande imagination et spontanéité. Les vieux marins disent que leurs ancêtres pirates pratiquaient la Krech pour se préparer aux situations de danger et aux attaques de pirates concurrents, afin de renforcer les corps et de se défendre en cas d affrontements avec les Rouama,(روامة) les non musulmans. Le jeu est sérieux, mais sous forme ludique. Ce fut l un des éléments de la formation du marin pendant la période de la piraterie. La reproduction de la «Foutouwa bahria», la virilité des marins 12 Voir op.cit.p.281, 321 et A comparer avec ce qui a été présenté dans le courrier de l UNESCO d avril 1992, P 12 où nous trouvons un dossier spécial sur l art de la rue.

8 D ordinaire, le jeune du quartier ou de la cité fait partie des lutteurs, Mkérchi. Le Krech est un élément de la virilité et de la fierté. Pendant les concours de Krech, la cité sélectionne ses jeunes lutteurs les plus brillants, Barbouet (باربوات) de façon spontanée. Elle les répartit selon leur niveau, certains participant au nom de la cité, d autres uniquement au nom du quartier, ou comme responsables du groupe auquel ils appartiennent. Ces jeunes lutteurs sont fortement soutenus par la population. Les concours de lutte sont des moments symboliques pour les célibataires représentants de la cité, car ils s affirment devant les jeunes filles et leurs parents afin de pouvoir ensuite répondre à une demande en mariage des jeunes femmes célibataires à leurs parents. Les lutteurs guident généralement les conflits et les manifestations sociales. Le Krech se transmet de façon héréditaire dans les familles. Le père lutteur initie ses enfants mâles aux règles dès leur première enfance. Il les entraine au domicile et au moment des baignades, sur le sable, ainsi qu au moment des voyages. Il enseigne également à ses enfants la conduite morale du lutteur : - «Pour avoir le respect des autres, il est impératif que le lutteur sachent se sacrifier pour les autres.» - «Le lutteur ne doit pas parler de lui, car ce sont les autres qui font sa renommée.» - «Il faut bien se comporter dans toutes les situations.» Le lutteur, Mkarchi, doit bien assimiler le mythe de Antara Ibn Chadded et le mythe de Ali Ibn Abi Taleb, et il doit les raconter à ses enfants avant qu ils tombent de sommeil. Souvent ils accrochent sur les murs des photos représentant ces deux personnages historiques du monde musulman, afin qu ils soient toujours présents dans la mémoire du groupe. Les héros sont fortement valorisés par les jeunes gens. Par ailleurs, les enfants des lutteurs sont les plus nombreux à participer aux rencontres de lutte organisées pour les jeunes, en parallèle de celles des adultes, avec l aide d un Habbat, organisateur expérimenté. Malgré la régression de cette pratique athlétique, on observe une continuité dans la transmission de cet héritage, à travers d autres formes de luttes pratiquées par les enfants, comme par exemple à travers la lutte chinoise ou japonaise car les types de préparations physiques ne diffèrent pas de celle de la Krech. Ses valeurs dépendent de la relation dialectique entre l équipe et le Maa llem, cet entraîneur qui se caractérise par un héritage éducatif progressif et une forte interaction avec les apprentis et qui pourrait être détruite par les enfants dans la lutte Gréco-romaine. Confirmation de l identité de groupe Alors que le groupe des marins n appartenait pas aux couches dominantes traditionnelles, aujourd hui il ne reste plus aux lutteurs Mkerchia qu un seul argument pour obtenir leur statut social. En effet ils sont la représentation de la force physique qui permet l adaptation, d une part aux difficultés de la vie en mer avec les faibles moyens techniques existant par le passé dans la pêche, et d autre part dans l utilisation de la force pour la participation dans la piraterie. C est comme si la pratique de la Krech était une réponse à ce problème et un entrainement à son usage.

9 La mémoire collective a conservé jusqu à nos jours des anecdotes concernant des champions qui sont illustrés lors de joutes mémorables, El Zorani 14 avec une part de sacré. Il y a l exemple de Mohammed El Zidy (El-Ary), ou Ali ben Youssef appartenant à Al Tamboura, réputé El-Khou, comme son frère 15, ou Frej Bizid parmi les marins de la région de Monastir. Il y a encore Ahmed El Mili, Ahmed El Zoun et El Hichri originaires de Mahdia, et les frères Bakkar, Salem Nouira et Ali Ben Rayana de Toboulba, et d autres provenant des îles Kerkennah. Les textes anciens transmettent la description de certaines luttes exemplaires (ci-dessous), ou, autre exemple, une lutte qui débuta le matin et se termina à minuit. «Le Bey est arrivé à El-Mahdia accompagné par Mkerchi, un lutteur noir qui a battu tous les lutteurs, Mkarchia, en un instant. La cour du Bey attendit au port leur camarade Ahmed El Mlili, qui arrivait par bateau. Le groupe lui demanda de laver la ville de Mahdia, ainsi que son commerce, de la honte, et en un clin d œil, kerchi, le lutteur du Bey lui cassa le bras lors d une attaque, tant sa force était grande». La créativité du groupe et l expression d une supériorité dans la pratique de la Krech n est qu une forme d affirmation de soi. Les marins faisaient partie des groupes sociaux dominants et contribuaient à les renforcer. Le Krech est aussi un moyen d auto libération afin de refouler l image négative accumulée par la société locale et enfouie dans la mémoire collective à travers les siècles. 16 Par le biais de ce jeu, le groupe des lutteurs vise à obtenir le bonheur et la stabilité des sentiments au sein d une société raciste. Les marins lutteurs pratiquaient en même temps un combat au sein de leur société, contre les forces extérieures, El-Rouama, les étrangers occupant le pays. L action pour le jeu et l enjeu historique s entremêlaient. A travers la pratique du Krech, le groupe souhaitait s affirmer et renforcer ses arguments à travers l entrainement mental et physique. C est un enjeu qui marque les notions de dépassement, persévérance et résistance. Ainsi le Krech est une pratique corporelle qui célèbre l honneur du groupe et ses moments de piraterie. Avec cette activité le groupe se libère des contraintes de la culture des Sahlia, les habitants de la région côtière. De ce fait le groupe dépasse l organisation sociale existante en mettant en avant le dépassement de soi. Le Krech est comme un chemin imaginaire en dehors de la vie quotidienne ; il est une forme de «seconde vérité» que le groupe a accumulée au cours de son histoire. C est est une forme d agressivité imaginaire et spectaculaire, une mise en scène qui provoque dans le groupe un état d équilibre. Il affirme le Moi des marins à travers leur spécificité culturelle. Aujourd hui la régression 17 de la pratique créée chez les marins des attitudes que l on retrouve dans des formes similaires de régressions : religieuse, politique, syndicale. Quant-aux enfants, qui organisaient des rencontres en parallèles des rencontres adultes, codifiées par leur maîtres, Habbatatihom, et accompagnées par la musique du Zoukra et El Tbal, ils pratiquent 14 El-Zorn, singulier Zrouna. La linguistique traditionnelle du Sahel désigne celui dont le nom de famille n appartient pas à un ancêtre sacré, et à partir de ce statut il n a pas le droit de participer à la gouvernance locale, il était donc vulnérable sur le plan religieux, économique et politique. 15 Ce surnom exprime une reconnaissance de l influence sur la population et les qualités de chef. 16 Encyclopédie de la psychologie, P 392, L intégration du groupe dans la piraterie ottomane visait l enjeu du groupe afin d affirmer sa présence au sein des couches sociales dominantes mais le groupe s est aperçu de son échec à partir du déclin de la piraterie en 1816.

10 maintenant de nouveaux jeux agressifs, parfois dangereux car non codifiés et non artistiques. Et parmi les plus importants le jeu de la guerre, où les enfants forment deux groupes dans un champ d olivier et où ils sont appelés à accepter tous types de sanctions, dont des coups. La rupture du groupe avec ses spécificités affectives l expose à un conflit moral et comportemental. La domination des notables Les notables refusent d assister aux rencontres de Krech qu ils considèrent comme des pratiques vulgaires. Par contre, ils acceptent les conduites caractérisées par la patience, le calme. Le Krech est un Klab, la rage, et un dogme. Selon les Imans qui font partie des notables, ces deux spécificités s opposent au symbole de la fête religieuse de l aïd ou de l Achoura. En outre, les maitres, Chyoukh et les lutteurs affirment que le Krech était considéré par leurs ancêtres comme une préparation au Jihad, combat maritime sacré. Ils ajoutent que les grands parents des notables ont voulu tuer l orgueil de la participation à la piraterie. Quand la boxe est apparue à l aide des moyens de communications et avec la naissance de champions dans les communautés Juive 18 et Européennes de la région, un célèbre dicton est apparu chez les notables : «la boxe pour les hommes et le Krech pour les femmes». Ainsi ils accusent les marins ayant hérités du Krech de trop de souplesse avec leurs femmes et peut être d obéissance, tandis que la boxe, Rjoulia est un pur produit masculin «faisant preuve d une démonstration de plus grande force de l homme, jusqu au sang parfois». Il semble que la position négative des notables a eu un grand effet sur la régression de ce sport traditionnel, avec leur influence institutionnelle, administrative et financière sur la politique sportive du Sahel. En outre les notables interviennent au niveau des prises de décisions politiques où ils participent directement à la destruction du plus important élément de la culture maritime festive qu est le Batha, l espace public traditionnel. Aujourd hui des installations privées y sont construites : groupes de production d électricité, magasins, maisons individuelles, etc. La destruction du Batha ne permet plus aujourd hui de parler du Krech qui est en lien direct avec la mémoire maritime, avec la cité et le quartier. 18 Le boxeur juif Mouris Boukhobsa fut l objet d une grande ferveur dans les années quarante à Mahdia, mais l agression d un noir à Tunis provoqua une rupture avec les marins lutteurs d El Mahdia suite aux plaintes présentées par le noir à un des lutteurs rencontré au port de La Goulette.