LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE : LES MARCHANDS DE BESTIAUX FREDDY RAPHAËL

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1 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE : LES MARCHANDS DE BESTIAUX FREDDY RAPHAËL Le rapport des Juifs à l'espace alsacien ne saurait se comprendre si l'on ne se réfère aux trois facteurs qui ont orienté et conditionné l'attitude du peuple juif à l'égard de la terre, à savoir les impératifs bibliques et talmudiques, les contraintes historiques, et son lien avec la Terre Promise. Jusqu'à l'exil, le peuple juif, constitué à l'origine par une confédération de tribus semi-nomades, a oscillé entre les libres espaces et la nudité du désert, et une progressive sédentarisation, un enracinement dans la terre, qui finirent par l'emporter et instaurer de profonds clivages sociaux. L'exil, ainsi que les promesses des prophètes, transformèrent le peuple juif, alors lié au sol, en un «peuple hôte» ; le centre de gravité du Judaïsme se déplaça de plus en plus vers la ville, si bien que les «gens de la campagne» en vinrent à désigner des ignorants qui ne connaissaient ni ne respectaient la Loi. De plus, le sort du paysan était si étroitement lié au cycle et aux phénomènes naturels, que le fermier était peu enclin à une systématisation rationnelle. Lorsque les prophètes tentèrent de supprimer les cultes agraires de fécondité, ils se heurtèrent à une résistance extrêmement vive de la part des paysans. Ceux-ci ne devinrent les porteurs d'une interrogation métaphysique que lorsqu'ils furent menacés d'esclavage ou de prolétarisation. Dans l'évolution du Judaïsme tardif, comme dans le Christianisme, les paysans n'apparaissent presque jamais comme les tenants d'une éthique rationnelle. «Considérer le paysan comme le type spécifique de l'homme pieux qui plaît à Dieu, écrit Max Weber('), c'est là un phénomène purement moderne si l'on fait abstraction du Zoroastrisme et de quelques exemples isolés d'une littérature d'opposition à la civilisation urbaine, inspirée le plus souvent par des éléments féodaux et patriarcaux ou, inversement, par des intellectuels pessimistes. La religion israélite de la période préprophétique était encore, dans une très large mesure, une religion de paysans. En revanche, dans la période postexilique, la glorification de l'agriculture comme œuvre pie fut l'expression d'une opposition de forme littéraire et patriarcale au dévelopement urbain...». Le poids des contraintes historiques accentua la précarité des conditions de vie du paysan juif. Sous l'islam, il fut soumis à diverses exactions fiscales et à l'arbitraire gouvernemental, qui fixait bien en dessous de la valeur du marché le prix des produits fournis pour le paiement des impôts. En Occident, les «responsa» rabbiniques nous signalent, du sixième au onzième siècles, l'existence de nom- (1) Max WEBER, Economie et Société, Vol. 1, Paris 1971, p. 493.

2 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 221 breuses exploitations agricoles juives, tant en Italie, en Espagne, en France, qu'en Allemagne. Nombreuses furent les tentatives, à l'époque du haut Moyen Age, pour contester aux Juifs le droit à la propriété. L'église réussit à leur imposer des dîmes ecclésiastiques, et à leur interdire la possession de toute main d'oeuvre chrétienne. Progressivement, les Juifs furent contraints d'abandonner leur fermes et leur vignobles. Avec l'insécurité croissante de la vie juive, tant en Orient qu'en Occident, l'agriculture perdit son plus grand avantage économique, sa stabilité fondamentale et la possibilité de procurer aux cultivateurs de quoi survivre, ainsi qu'un abri dans les périodes de danger. Aux expropriations légales et à la confiscation des biens vont s'ajouter, dans l'europe chrétienne, les expulsions et les massacres. «Il est certain que la propriété mobilière, et en particulier les pierres précieuses et les objets en métal précieux, se prêtaient davantage à être emportés ou cachés» ( 2 ). Par ailleurs, l'importance des obligations rituelles, l'interdiction que l'église fait aux Juifs de travailler dans les champs le dimanche, ainsi que l'éloignement de la synagogue, ne favorisaient guère l'attrait du travail de la terre. Les rabbins tentèrent de freiner l'exode rural et l'abandon de la terre. Les responsables de la collectivité juive firent, du ix e au xi e siècle, des efforts pour soulager les charges financières des paysans ; les communautés, qui avaient la lourde charge d'assurer la répartition de l'assiette de l'impôt, exemptèrent les fermiers. Au xm e siècle, Rabbi Meir Ben Baruch de Rothenburg, qui était le décisionnaire le plus prestigieux de tout le Judaïsme germanique, dénonçait comme une calamité l'éloignement de la terre et l'abandon du sol au profit du commerce. Ce n'est qu'à cette époque que l'activité rurale des Juifs déclina brutalement en France, où le roi s'appropria «leur maisons, leur champs, leur vignes, leur granges, leur pressoirs et les biens de cette sorte» ( 3 ). Un siècle plus tard, le «Meissener Rechtsbuch», code de lois élaboré en Saxe, leur interdit de posséder la terre. Cependant, certaines «responsa» rabbiniques témoignent du fait qu'ils accédèrent à la propriété jusqu'à l'époque de la Peste Noire. Ainsi, la Christianisation progressive de l'europe et les mesures anti-juives qui en résultèrent, tout comme le développement du système féodal, contribuèrent à éloigner les Juifs de la terre. L'errance toujours recommencée, l'insécurité et la précarité de leur condition ont également atténué leur attachement à la terre. Les exigences rituelles du Judaïsme, si elles n'ont pas empêché les Juifs de s'établir à la campagne, ont fait obstacle à leur isolement, et les ont amenés à constituer des communautés ramassées sur elles-mêmes. Le risque d'une expulsion soudaine, ainsi que la difficulté qu'ils éprouvaient à embaucher des subordonnés non-juifs, découragèrent nombre d'agriculteurs juifs. * ** (2) B. BIUMENKRANZ, Juifs et Chrétiens clans le Monde Occidental, Paris-La Haye, 1960, p (3) P. HIDIROGI.OU, Les Juifs dans la Littérature Historique Latine de Philippe Auguste à Philippe le Bel, in R.E.J., Juil. 1974, p. 385.

3 222 F. RAPHAËL En Alsace, les Juifs ne peuvent avant 1791 résider dans les villes ; ils vivent dans les campagnes, mais ne s'occupent guère des travaux des champs car ils sont frappés de nombreuses incapacités civiles. «Ne pouvant être cultivateurs, ouvriers ou maîtres, n'ayant pas la possibilité d'acquérir un diplôme, tenus à l'écart des centres de marché ou d'échanges, leur activité ne pouvait se développer que dans une aire précise, le monde rural, et dans quelques domaines particuliers où leur ingéniosité se donne libre cours», écrit Georges Weill dans «L'Histoire des Juifs en France» ( 4 ). Ils demeurent dans les villages ; mais en Basse-Alsace, où l'habitat est très dispersé, ils s'éparpillent dans une multitude de petites localités ; dans la Haute-Alsace, au contraire, l'habitat est plus groupé, et ils vivent dans de gros bourgs. Il y avait, au début du xix e siècle, 145 communautés dans le Bas-Rhin (dont 89 ne dépassaient pas une centaine d'âmes), et 58 dans le Haut-Rhin (dont 30 avaient plus de cent membres). Cette tendance persiste tout au long du siècle. Les grandes directions du peuplement sont déjà formulées, écrit Georges Weill évoquant le dénombrement de 1716 : «Au nord, éparpillement dans tous les territoires où le droit de réception est assez libéralement accordé, répartition en lisière des grandes forêts et vers les collines à vignobles, non loin des principaux axes de communication vers les villes où les Juifs n'ont pas droit de résidence. En Haute- Alsace... un regroupement s'opère autour des villes interdites (Colmar, Brisach, Mulhouse) et le long de la frontière suisse qui est ouverte au commerce depuis 1701» ( 5 ). Les Juifs de la campagne alsacienne sont spécialisés dans le commerce des bestiaux. Cette activité remonte au moins au xvu e siècle. Dans son étude sur l'alsace à cette époque, Rodolphe Reuss ( 6 ) affirme qu'en temps de paix la principale occupation des Juifs d'alsace était le trafic du bétail et le brocantage d'une foule d'articles, principalement des métaux précieux. A ce commerce venait se joindre, «par une association naturelle et presque forcée, le prêt de l'argent à un taux dénoncé comme plus ou moins usuraire quand ils le prenaient, bien que les banquiers et commerçants chrétiens ne se fissent pas faute, à l'occasion, d'en demander un semblable». En temps de guerre, les Juifs se livraient surtout au trafic des chevaux, et les services qu'ils rendirent aux chefs d'armées françaises pour la remonte de leur cavalerie, contribuèrent pour beaucoup à leur concilier la protection des autorités royales. Ne pouvant être propriétaires terriens, ni exercer un métier, les Juifs suivirent les déplacements des grands troupeaux le long des frontières allemande, suisse et française. «La connaissance de plusieurs langues, le don d'entregent, un goût prononcé pour le contact humain, la négociation, le désir de persuader et convaincre, les prédisposent pour ce genre d'activité. Les services (4) Cit. par D. COHF.N, La Promotion des Juifs en France à l'époque du Second Empire, Thèse Université de Provence 1977, p. 83. (5) G. WEILL, Démographie des Juifs d'alsace, in Revue des Eludes des Juives, T. 130, Janv. 1971, p (6) L'Alsace au 17 e siècle, T2. Paris 1898, p. 577.

4 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 223 d'intendance militaire les connaissent bien. Ils s'approvisionnent chez les marchands de bestiaux juifs en bétail pour la subsistance des troupes, en chevaux pour la remonte des animaux de la cavalerie, et en fourrage pour la nourriture des bêtes» C). Les plus fortunés d'entre eux assurèrent l'approvisionnement des villes et des armées lors des disettes frumentaires. La concentration des Juifs dans un certain champ d'activités n'est pas un phénomène éphémère, mais elle est étroitement liée à leur statut de groupe minoritaire, héritier d'une histoire spécifique, et occupant une position sociale et religieuse définie. Il leur était difficile de s'introduire dans le domaine de l'agriculture et de l'artisanat, où les Chrétiens connaissaient déjà de nombreuses difficultés, et pour lesquels ils étaient dépourvus de toute tradition authentique. Les Juifs n'étaient pas intégrés dans la communauté villageoise, où l'entraide et l'échange étaient hautement développés. Par ailleurs, leur survie en tant que minorité ethnique dépendait de la cohésion sociale du groupe, et celui-ci les encourageait à coopérer dans des activités économiques communes. Les possibilités nouvelles, qui s'ouvrirent aux Juifs d'alsace de 1791 à 1806, permirent à un petit nombre d'entre eux de faire leur entrée dans les deux domaines dont ils avaient été jusque-là exclus, l'agriculture et l'artisanat. Mais ces deux types d'activités n'attirèrent point la grande masse des Juifs, en premier lieu parce qu'ils n'offraient pas de véritable promotion économique et sociale. L'article 8 des Lettres Patentes de 1784 permit aux Juifs de prendre des fermes à bail, dans les localités «dans lesquelles ils étaient habitués», à condition d'y demeurer et de les exploiter eux-mêmes ; de louer des vignes, des champs, en général toute espèce de fonds de terre, à condition de les cultiver eux-mêmes, avec défense d'employer des ouvriers chrétiens ; de faire des défrichements ou d'exploiter des mines, en un mot de traiter toutes sortes d'ouvrages pour le public et les particuliers, le tout avec interdiction absolue de sous-louer ou de sous-traiter. Mais les Juifs d'alsace étaient coupés, depuis plusieurs siècles, de toute expérience agricole, du savoir-faire et des connaissances requis, et ne pouvaient sans aide extérieure se risquer à une telle entreprise, à un moment où l'agriculture péréclitait. La transformation du statut politique des Juifs en 1791 entraina pas une profonde modification leur statut social. Dans «L'Almanach du département du Bas-Rhin pour l'an VIII ( )» le citoyen Bottin célèbre l'exemple de Hirtzel Bloch de Diebolsheim qui est «né dans la secte judaïque et en suit encore les principes religieux. Forcé sous le règne des rois de partager avec ses co-sectaires le genre de vie flétrissant qui, seul, leur était alors permis, ses regards ne rencontraient jamais un sillon ouvert, sans qu'il en coûtât un profond soupir à son cœur. La révolution arriva, son aurore est pour Hirtzelbloch l'avènement du Messie. Il ressaisit ses droits, devient propriétaire, cultivateur. Il est dans ce moment à la tête d'un train de labour considérable, et l'aube de chaque jour le trouve occupé à cultiver luimême son champ, ou à d'autres travaux ruraux... O vous qu'un préjugé cruel, aiguisé par la main du fanatisme, a fait, pendant tant de siècles, pourchasser de (7) D. COHEN, Op. cit., p. 365.

5 224 F. RAPHAËL pays en pays, de région en région, sans vous laisser l'espoir de trouver un asile durable nulle part ; descendants de la nation la plus antique du monde et en même temps la plus dégénérée sous la rouille mordante du malheur! Vous, qui, sans la Révolution, seriez encore réduits en France à une condition intermédiaire entre celle de l'homme et de la brute, voulez-vous mettre le sceau à votre régénération politique? rendre votre existence à jamais indépendante de la secousse des circonstances? faites comme Hirtzelbloch ; quittez, quittez un genre de vie qui a tous les dehors de la fainéantise ; prenez la pioche, le hoyau ; maniez la charrue, la herse, devenez cultivateurs. Il ne suffit pas que vous vous attachiez au sol, il faut encore que le sol s'attache à vous. Concourrez avec les autres Français à fertiliser la terre de la Liberté ; que le teint rembruni des champs achève la nationalité de vos visages ; que la calle du travail honore vos mains, que la bure et la toile fraîche soient substituées à ces habits haillons, qui concourent à perpétuer, contre plusieurs d'entre vous, les préventions des personnes faibles! Citoyens juifs, les arts et les métiers vous tendent les bras». Comme le souligne David Cohen ( 8 ), les premières générations qui connaissent l'émancipation ne peuvent tout aussi soudainement changer leur activité. «Les individus issus de cette génération de l'émancipation, c'est à dire ceux qui sont nés entre 1785 et 1805, grandissent dans un état d'esprit tout à fait différent de celui de leurs parents. Le champ social est largement ouvert devant eux. Mais le statut social est aussi le fait du groupe majoritaire au sein duquel la minorité juive se meut, cherche à se frayer une voie. Or, ce groupe majoritaire, au début du siècle, est encore fortement imbibé des préventions traditionnelles à rencontre des Juifs. Pour lui, les Juifs, malgré l'émancipation, sont toujours un peuple de marchands, de marchands-ambulants, de colporteurs. On en fera difficilement des paysans, des ouvriers, de bons artisans, des soldats enfin». Voici comment Fesquet décrit, avec toute la logique du préjugé, les Juifs du Bas-Rhin en 1801 : «La majeure partie de cette nation vit dans la paresse, dans l'ignorance, dans une malpropreté dégoûtante ; presque tous héritent de leurs parents d'une espèce de lèpre ou de gale qui les faits rébuter de la société. Ils n'ont rien rabattu de leurs anciens usages superstitieux et de leurs préjugés, il sera très difficile de les y faire renoncer, car la Révolution ne leur a pas fait faire un pas vers la philosophie, tandis que toutes les autres sectes commencent insensiblement à la goûter. On les distingue par une longue barbe et par un costume qui leur est particulier. Les juifs, qui composent à peu près la vingtcinquième partie de la population du département du Bas-Rhin, sont presque un tiers de l'année en fêtes, et dans les deux autres tiers, ils ne portent aucun travail manuel à la masse générale ; en effet, il n'exercent aucune profession, excepté le commerce, ou plutôt le brocantage et l'agiotage ; ils ne sont pas propres à la guerre... Il est donc évident que cela diminue d'un vingt-cinquième la force publique départementale, et le signe de travail qu'on pourrait attendre d'un peuple cultivateur ou manufacturier» ('). (8) Op. cil., p (9) Cit. par A. BENOIT, Les Israélites en Alsace sous le Directoire et le Consulat, in La Revue Nouvelle d'alsace-lorraine. T 8 Avril 1889, p. 407.

6 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 225 Si peu de Juifs optent pour la culture de la terre après l'emancipation, c'est que le métier de paysan ne s'improvise pas ; il demande une bonne connaissance des sols, des animaux domestiques, d'une foule de petits secrets et détails qui se transmettent d'une génération à l'autre. «Les paysans de confession juive vont être rares tout au long du xix e siècle. Il semble aussi que le sentiment d'insécurité les ait encouragés à rechercher la fortune mobilière, et non pas l'investissement immobilier. On se savait pas de quoi le lendemain allait être fait. On était toujours prêt à partir rapidement. En France même, au dix-neuvième siècle, cela se produit. En 1832 à la suite des incidents de Bergheim (Haut-Rhin), les Juifs vinrent se réfugier près de Sélestat (Bas-Rhin) et furent mal accueillis par les populations. La fortune mobilière, c'est à dire l'argent liquide, favorise de plus une activité de laquelle beaucoup tirent leur subsistance, le prêt d'argent» ( 10 ). L'appel du citoyen Bottin ne fut guère entendu. Cependant, une lente mutation s'opère chez les Juifs d'alsace : certains d'entre eux redécouvrent progressivement les vertus du travail de la terre. Ainsi Reb Chmoûl, vieillard érudit à qui tout le monde donne le titre de «rabbin et de maître», et qui n'admet que deux gagne-pain : «l'aumône, qu'il considérait comme une dîme payée à sa science religieuse et un hommage à sa piété, ou le produit de la terre, à condition qu'il n'exigeât aucune besogne vile ou impure. La vente de quelques volailles, d'un peu de laitage, d'une douzaine d'agneaux dont il se séparait à regret, les offrandes des villageois juifs, quand il prêchait un sermon ou résolvait un cas de conscience, suffisaient à l'entretien de la maison» ("). Certains marchands de bestiaux s'adonnèrent également à l'agriculture, firent les foins et rentrèrent le regain. D'autres avaient acquis de grands prairies, et des champs qu'ils cultivaient eux-mêmes à l'aide d'un ou deux domestiques. Telle famille juive de Minversheim faisait elle-même le labour ; elle cultivait du blé et des pommes de terre ; au moment de la fenaison, elle rentrait jusqu'à soixante charettes de foin. Elle élevait des poules et des chèvres, et gavait les oies. D'autres Juifs cultivèrent quelques arpents de vigne. Bien peu d'entre eux firent de l'agriculture leur activité principale. Les notables juifs, les responsables des Consistoires, ainsi qu'un certain nombre de rabbins soucieux d'assurer la «Régénération» de leur coreligionnaires défavorisés et de changer l'image du Juif dans l'esprit de leur concitoyens, favoriseront, entre 1810 et 1845, la création d'ecoles du Travail à Paris, Strasbourg et Mulhouse. Voici le langage que le «rébbe» de Marmoutier tient à Isaïe, le héros de l'ouvrage didactique que le rabbin Isaac Levy jublia en «Le commerce tel que tu pourrais le faire, ne t'assurerait jamais qu'une position précaire et peut être misérable. Que ferais-tu en effet? La «kéhila», la communauté, te donnerait quelques francs : avec cela, tu achèterais de la mercerie, tu courrais les villages, tu échangerais ta marchandise contre des chiffons, mais tes bénéfices ne seraient pas très considérables, car la concurrence est grande... Si tu voulais m'écouter, tu te présenterais à l'école des Arts et Métiers de Strasbourg ; là, tu apprendrais un état, (10) D. COHEN, Op. cit.. p (11) Léon CAHUN, La Vie Juive. Paris 1886, p. 53.

7 226 F. RAPHAËL qui te fera vivre à ton aise et d'une façon honorable. Si tu entres dans la voie que je t'indique, tu te rendras service à toi-même, tu rendras service aussi à ta religion. On dit souvent que l'israélite est paresseux, qu'il ne veut pas faire usage des bras que Dieu lui a donnés, qu'il n'aime qu'à trafiquer, que sa main est plus habile à manier l'aune du marchand que l'outil de l'ouvrier. Il faut montrer que, nous aussi, nous savons exercer des professions manuelles et que, si les israélites autrefois ne faisaient pas partie des corporations ouvrières, c'est qu'on les en excluait. Le travail a toujours été en honneur chez nos pères : «Si tu subsistes du travail de tes mains, dit le Psalmiste, tu seras heureux et satisfait» (Psaume 128, v. 2)» C 2 ). Ce plaidoyer chaleureux eût été plus convaincant si la régénération par le travail manuel était apparue comme une promotion pour tous les Juifs, et pas seulement pour les pauvres. Les Juifs fortunés se réhabilitaient ainsi aux yeux de leurs concitoyens par l'intermédiaire des plus démunis. En fait, les écoles professionnelles étaient conçues essentiellement pour la «régénération» des enfants issus des couches les plus misérables de la population. Par ailleurs, Berr Isaac Berr relève avec amertume la défiance que leurs concitoyens témoignent aux Juifs d'alsace, le mépris dont ils les accablent, vouant à l'échec tous leurs efforts. «Sans doute, le décret bienfaisant du 28 septembre 1791, qui nous a réintégrés dans nos droits, doit nous pénétrer d'une reconnaissance éternelle ; mais jusqu'ici notre jouissance n'est qu'illusoire, et nous perdons par le fait, ce que nous avons gagné par le droit : ce dédain, ce mépris continuel attachés au nom de Juif, sera, tout aussi longtemps qu'il subsistera, un empêchement à notre complète régénération. Un de nos enfants se présente-t-il chez un maîtreouvrier, chez un fabricant, artiste, laboureur, etc., il est repoussé, parce qu'il est Juif. Cependant, malgré tous ces obstacles, nous avons déjà parmi nous des tailleurs, menuisiers, ferblantiers, dont les uns ont déjà boutique et font des élèves, et les autres gagnent des journées de principal ouvrier» ( 13 ). Les rares artisans chrétiens, qui acceptent d'accueillir des apprentis juifs, exigent une somme élevée des organismes d'encouragement au travail. Lorsque Isaïe entre en apprentissage chez Maître Sauer, le serrurier, il est en butte aux quolibets des autres apprentis. «Le petit juif est maladroit, disaient-ils, le petit juif ne sait pas souffler la forge, le petit juif ne sait pas manier le marteau. Prends une aune, Isaïe, criaient-ils encore, le marteau est trop lourd, tu te fatigues le bras. Isaïe dévorait en silence ces injures. Il ne répondait pas ; mais son activité redoublait, quand on lui avait parlé de la sorte, et il était aisé de voir alors qu'il avait à cœur de montrer qu'un juif peut devenir, s'il le veut, un ouvrier habile, tout aussi bien que ceux qui professent une autre religion» C 4 ). Jusqu'au début du xx e siècle la grande majorité des Juifs d'alsace continua d'assumer, au sein de la société alsacienne, la fonction que lui avait imposée l'ancien Régime : celle d'intermédiaire. «Le statut juridique reléguait les Juifs dans (12) Isaïe ou le Travail, Paris (13) Lettre du Sieur Berr-lsaac-Berr à Mr. Grégoire. Nancy 1806, p. 16. (14) Isaac LEVY, Isaïe ou le Travail. Paris 1862, p. 45.

8 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 227 cette fonction à la fois fiduciaire et commerciale, et la jalousie entre communes catholiques et protestantes la favorisait» C 5 ). Le Juif représentait l'intermédiaire indispensable auprès du paysan alsacien pour les denrées de première nécessité, le bétail, les outils et «surtout le crédit à court terme» ( 16 ). Le «Pfùhandler», le marchand de grains, achetait des céréales ou du houblon et vendait du son et de la farine. Il assurait la liaison entre le paysan et le meunier. Le «Na'hloshàndler», le marchand de biens, achetait tantôt un lopin de terre, tantôt un immeuble. Il n'y avait parmi les Juifs de la campagne que peu d'artisans. Dans tel village il y avait un fabricant de matelas ou de savon, un tailleur ou un relieur. A la même époque, en ville, les enfants «pauvres» apprenaient des métiers «utiles» ; ils fréquentaient l'ecole du Travail pour devenir lithographes, ferblantiers ou serruriers... Les artisans juifs menaient une existence misérable. C'était le lot, de tous ceux qui exerçaient un métier avant la fondation des établissements professionnels. Le journal de Gabriel Schrameck, né à Issenheim en l'an III de la République (1795), nous donne des renseignements intéressants sur la vie difficile d'un matelassier itinérant dans la Haute Alsace de l'époque. Dès l'âge de sept ans, tout comme ses camarades qui battent la campagne pour vendre des épingles et du fil, il part en tournée avec son père du dimanche au vendredi ; ils vont de ferme en ferme, proposent aux paysans de réparer leur matelas, et travaillent souvent jusqu'à dix heures du soir. En hiver, ils ne trouvent plus d'ouvrage ; tenaillés par la faim, ils sortent par tous les temps. «Au-delà d'habsheim, nous fûmes pris dans une forte tempête de neige : une neige épaisse recouvrait déjà le chemin. Le vent et la neige nous cinglent le visage. Nous n'y voyons presque plus rien. A chaque instant, nous nous enfonçons dans un fossé ; nos habits sont raides et glacés, en même temps que la sueur nous coule sur tout le corps». Exténués, le ventre creux et grelottant de froid, ils réparent, dans l'étable obscure et balayée par les courants d'air, le matelas d'un riche paysan, qui ne leur verse leur salaire, ainsi qu'un repas chaud, qu'une fois la besogne achevée, à une heure avancée de la soirée. Le lendemain, la glace d'une rivière ayant cédé, ils tombent dans l'eau et sauvent à grand'peine leurs outils. Le barbier refuse de soigner l'enfant qui a un abcès dans la gorge car ce dernier n'a pas de quoi le payer. G. Schrameck raconte également comment des bandes de gamins le traquent dans les champs à l'écart des villages ; ils l'entourent et se mettent à l'embêter «comme c'était alors la coutume» ; quand ils sont fatigués de le tyranniser, ils se précipitent sur lui et lui dérobent les quelques sous qu'il a dans son sac. «Ich gehe in Gottesnamen weiter ; ich finde keine Arbeit, ein kaltes Wetter war es, mir ward es mijes» («Je me résigne à repartir ; je ne trouve pas de travail ; il fait froid et je suis découragé»). Il n'a pas assez d'argent pour acheter «die S'hrore», le peu de marchandise dont il aurait besoin pour mener à bien son travail ; il couche dans les granges sur une botte de paille et se nourrit presque exclusivement de pommes de terre qu'il fait rôtir dans (15) A. NEHER, La Bourgeoisie Juive dalsace. in La Bourgeoisie Alsacienne, Strasbourg 1967, p (16) Georges WEII.I. in B. BI.UMENKRANZ, Histoire des Juifs en France, Toulouse. 1972, p

9 228 F. RAPHAËL les champs. Telle est l'existence misérable d'un matelassier itinérant en Alsace à l'époque de la Révolution. Au siècle suivant, la situation des artisans ne s'est guère améliorée. Il y a parmi eux des tanneurs, des corroyeurs, des gantiers, des cordonniers, des tailleurs, des horlogers et des menuisiers. Certaines femmes confectionnent à la maison, jusqu'à une heure avancée de la nuit, des filets pour les cheveux ; elles crochettent des résilles. D'autres sont des gaveuses d'oies, qui vendent aux marchands le duvet de leurs volailles. D'autres encore, travaillent à la maison pour la fabrique de tissage, ou bien sont ouvrières à la filature. A Frôningue, il y avait également un maréchalferrand juif, et dans les villages du vignoble il y avait quelques rares tonneliers juifs. L. Cahun dépeint la vieille couturière bossue qui, dans l'encoignure de la fenêtre, racommode les vieux habits : «La pauvre petite bonne femme à figure blanche comme la cire, travaille à la journée dans les maisons juives de Hochfelden»( 17 ). C'est grâce à elle que la même paire de pantalons, inlassablement ravaudée, retouchée et rapiécée, est transmise de l'aîné au cadet, puis aux autres frères, jusqu'au plus jeune d'entre eux. Quelques Juifs tenaient une petite boutique. Ces «commerçants» («So'hrem») vendaient de l'épicerie, de la farine, de la quincaillerie («Aisehândler»), Il y avait également une masse de pauvres vivant d'expédients, de menus travaux qui leur étaient confiés à l'occasion, et aussi de la charité que leur témoignaient, parfois avec une grande discrétion («in de Stiegen»), leurs coreligionnaires. Dans telle petite ville un pauvre juif, surnommé «de Bock-Frommel» (déformation de «Beck- Frommel» «Abraham, le boulanger»), faisait du pain pour certaines familles, et tenait au chaud dans son four («le stobche») la «gsétsti Sup», qui constituait le plat principal du déjeuner le Shabbat à midi. («Er hét gsétst for die kotsen»). C'est lui aussi, qui, lorsqu'un enfant venait à mourir, portait sur son épaule le cercueil au cimetière d'ettendorf, à plusieurs lieues de là. Les femmes les plus démunies crochetaient jusqu'à une heure avancée de la soirée des résilles, que des marchands de la ville leur rachetaient à vil prix. D'autres étaient contraintes de tricoter, de coudre et de filer la laine pour vivre. Nombreux sont les Juifs qui se livrent au colportage, à la friperie, à la brocante et au ferraillage. Dès que la lumière de «Havdalah», qui marque la clôture du «Shabbat», s'est éteinte, le colporteur reprend son habit de tous les jours et son ballot, et se met en route. Il lui faut parfois parcourir huit ou dix lieues dans la nuit, pour se trouver tôt le matin à un marché ou à une foire. Les colporteurs de Marmoutier vont jusqu'à Dabo, leur marchandise sur le dos, pour y vendre un peu de vaisselle ou de mercerie. Les colporteurs arpentaient les rues des villages en criant «Nix tse handle?» («Rien à vendre?»). Tel Juif pauvre achetait les rayons des ruches pour fabriquer de la cire. D'autres vendaient du savon et des bougies. Le «Schnierjud» proposait des ficelles. Une famille portait le surnom de «Die Esseljéde» («les Juifs à l'âne») parce que le père allait de village en village avec une vieille cariole brinquebalante tirée par un âne. Il proposait des casseroles et autres (17) Op. cil., p. 74.

10 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 229 ustensiles de ménage en échange de vieux chiffons. Le père du futur grand-rabbin de France, Zadoc Kahn ( ), était un pauvre colporteur de Mommenheim. qui battait la campagne pour vendre aux paysans des étoffes et, au moment de la moisson, des faux, des faucilles et autres outils aratoires. Certains Juifs vendaient du savon «cachère» à leurs coreligionnaires et, à l'approche de Pessa'h (la Pâque), un peu de nouvelle vaisselle. La «Gschéràchter» («Esther la marchande de vaisselle») arpentait les bourgades du vignoble en poussant une voiturette en osier pleine de pots et de casseroles. Le bedeau de telle communauté arrondissait son maigre salaire en proposant, de porte en porte, un peu de fil, des boutons et des rubans. Parfois les colporteurs plantaient leur mètre en bois dans leur balle de tissus («Béndel») et la portait sur l'épaule. Quand on demandait aux plus pauvres ce qu'il faisaient, ils répondaient «Ich gâj sau herom», «oh, je regarde un peu de ci delà». Ils allaient de maison en maison («hùssiere») en proposant, dans leur panier, du fil et des aiguilles, quelques pelotes de laine. Parfois, ils l'échangeaient pour des peaux de lapin («Kéjnelepélts»), des peaux de chèvres («Tségele» ou «Guétselepélts»), ou de la ferraille («ait Isse»). Le colporteur juif remplissait une fonction économique très utile, car il apportait aux paysans tout ce dont ils avaient besoin dans leur fermes dispersées. Il leur fournissait les menus objets qui leur étaient nécessaires et leur évitait de se déplacer. Il constituait également un lien entre les villages isolés, transmettait des nouvelles du monde lointain de la ville, et souvent conseillait très utilement les agriculteurs. Il servait d'intermédiaire entre les cités industrielles et les habitants des campagnes auxquels il livrait les objets fabriqués dans les centres urbains ; mais, en même temps que ses marchandises, il apportait des informations inédites, et faisait fonction en quelque sorte de journal parlé ambulant. Son rôle dans la propagation de la littérature clandestine aux xvm e siècle n'est pas négligeable, si bien que la police, qui l'accusait de répandre au sein de la population rurale des bruits contraires aux vues du gouvernement, surveillait de près ses activités. Les colporteurs faisaient rarement fortune. Ils entretenaient le stéréotype du Juif errant, du nomade sans scrupules qui échappe à toute poursuite ; on menaçait les enfants désobéissants de les donner au «Juif» pour qu'il les emmène au loin. En fait, ils représentent les «laissés pour compte» de la lente accession à la respectabilité et à la bourgeoisie. Alors que dans la seconde moitié du xix e siècle, une partie non négligeable de la communauté juive d'alsace commence, modestement certes, à améliorer sa situation économique et à être admise dans la société majoritaire, les colporteurs demeurent en marge de cette réussite sociale. L'insistance avec laquelle le Juif proposait sa pacotille, le fait «qu'il était difficile de s'en débarasser», répondaient à la fois à la nécessité pour ce dernier d'assurer la maigre pitance d'une famille souvent nombreuse et à une stratégie commerciale soigneusement codifiée, dans laquelle les deux partenaires, jouaient leur rôle : le paysan faisait l'indifférent pour faire baisser le prix, le Juif s'éloignait pour revenir avec une nouvelle proposition. Ils ne réalisaient pas qu'ils étaient l'un et l'autre victimes d'une situation qui les dépassait et qui les contraignait à jouer ce jeu humiliant pour survivre.

11 230 F. RAPHAËL Au xix e siècle, ce qui caractérise la structure socio-professionnelle des Juifs de la campagne alsacienne, c'est la prédominance du petit commerce. David Cohen C 8 ) rappelle qu'il y avait en 1851 à Ingwiller 74 commerçants juifs, dont 26 marchands de bestiaux, 12 courtiers de bestiaux, 5 bouchers et 7 colporteurs... Sous le Second Empire, en 1886, 23 marchands de bestiaux et 8 courtiers étaient encore en exercice dans cette cité, et ces deux professions devançaient de loin toutes les autres dans le petit commerce. Le rôle économique des Juifs dans la campagne alsacienne a peu évolué tout au long du xix e siècle. Placés entre les paysans et le monde de l'administration, des notaires et des notables, ils remplissent la fonction d'intermédiaires... Ils assurent les transactions commerciales liées à l'achat et à la vente des chevaux et du bétail, au prêt d'argent, au commerce des immeubles, parcelles et propriétés. «Leur expérience et leur connaissance du commerce des bestiaux leur confère un quasimonopole, prolongé par celui de la boucherie. Les bouchers juifs sont nombreux dans les villages alsaciens et lorrains, et bien que la viande provienne d'animaux abattus rituellement, les Chrétiens se servent chez eux tout à fait naturellement». Ce monopole du commerce des bestiaux et de la viande de boucherie est mis en évidence par le préfet du Bas-Rhin en 1843 : «Ils se livrent au commerce de la boucherie dont ils ont à peu près le monopole, de même que le commerce des bestiaux est exclusivement entre leurs mains. A Strasbourg, lorsque le marché hebdomadaire tombe sur un jour férié pour les Juifs, il faut le changer à peine de voir la ville dépourvue de viande pendant huit jours» ('*). A partir de 1840, et surtout sous le Second Empire, on construit des routes, les communications s'intensifient, et le système de crédit s'améliore ; certains Juifs quittent alors les campagnes, qui se sont modernisées, pour s'installer en ville, «car ils n'ont plus la possibilité d'exercer leurs activités traditionnelles : courtage, commerce d'argent, colportage» ( 20 ). Dans les romans d'erckmann-chatrian apparaît la silhouette familière du marchand de bestiaux qui bat la campagne alsacienne et lorraine. Dès la première heure du jour, il entre dans la cour de la ferme et demande au fermier s'il a «Nix tse handle», «rien a vendre». Salomon est un grand gaillard au nez crochu, au cheveux d'un rouge vif comme le feu, qui porte la blouse serrée autour des reins. Il s'efforce de vendre une vache au pasteur Schweitzer, qui est un client retors et rusé. Leur discussion suit un canevas éprouvé, réglé avec une grande précision, où chaque partenaire sait quel pion il doit avancer. «En ce moment la voix du pasteur Schweitzer se fit entendre dans la maison. - Douze louis! s'écriait-il, douze louis! tu perds la tête, Salomon ; une vache maigre qui n'est pas même fraîche à lait! - On me les offre, monsieur Schweitzer. - Eh bien, donne-la, mon garçon, je te remercie de la préférence... (18) Op. cit., p (19) Ibid., p (20) Ibid., p

12 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 231 Ils traversaient alors le vestibule, et la discussion s'animait entre le pasteur et le juif. - Partageons la différence, disait l'un. - Tu veux te moquer de moi, s'écriait l'autre, dix louis, pas un centime de plus» ( 21 ). Les marchands de bestiaux menaient une vie extrêmement dure ; ils ne rechignaient pas devant la tâche. Ils quittaient leur maison très tôt, au petit matin («in aller fri, belouches cha'hers», «à la montée du jour... quand l'aube point»). En été, ils arpentaient la campagne («éver Feld gàjn») avant que les paysans ne partent dans les champs pour y faire les foins ( 22 ). En hiver, lorsqu'ils se mettaient en route au milieu de la nuit, le froid était vif, parfois la tempête soufflait. Il leur fallait parcourir plusieurs lieues à la ronde, sans rencontrer âme qui vive, avant d'arriver à une ferme amie. A la veille du marché aux bestiaux de Saverne, dès trois heures du matin, ceux des Juifs de Balbronn qui étaient un peu plus aisés attelaient leur carriole et se mettaient en route. Ils attachaient les vaches à l'arrière. Parfois un «chlie'h» (en hébreu «un envoyé»), un commis les précédait pour y amener les bêtes ; c'est lui aussi qui les conduisait chez le paysan après la vente ( 23 ). Il conduisait jusqu'à une quinzaine de bêtes. Il partait souvent à minuit pour arriver tôt à Saverne, afin qu'elles se reposent et fassent bonne mine au matin. Les marchands de bestiaux («Pàjmes Hàndler») faisaient preuve d'une grande frugalité. Certains partaient en tournée avec en poche une peu de pain et quelques noix. D'autres mangeaient à midi un quignon de pain avec un bout de fromage, très rarement un morceau de viande. Ils buvaient un peu de bière, mais jamais de vin. D'autres mangeaient quelques pommes de terre en robe des champs avec un œuf dur, un morceau de fromage, ou un hareng. Ce n'est que lorsqu'ils avaient fait de bonnes affaires qu'ils se permettaient de prendre un café avec un petit verre d'eau de vie. Les plus pauvres mangeaient deux ou trois tranches de pain avec quelques morceaux de sucre, et buvaient l'eau de la fontaine publique. Parfois, ils arrosaient un petit pain à l'eau (a Suwéckele) d'un jet de lait chaud. Il leur arrivait d'acheter deux œufs au paysan et de les faire cuire dans les cendres du foyer. «Certaines auberges avaient leur faveur comme aujourd'hui celles des routiers. Dans les placards réservés à cet effet, la vaisselle appartenant aux juifs était enfermée sous double cadenas, dont l'aubergiste et les usagers gardaient chacun une clef». (J. Weil). Parfois, ils laissaient en dépôt une poêle chez l'aubergiste, pour y frire des œufs. Après usage, ils écrivaient à la craie en hébreu le mot «cachère» au fond de la poêle, afin que le marchand de bestiaux ou le colporteur suivants n'aient aucun scrupule à l'utiliser. # (21) L'illustre Docteur Matheus, Paris 1962, p (22) Témoignage d'a. Ztwy, recueilli par Florence Guggenheim-Grùnberg. «... In aller fri, belouches cha'hers, sin sie éwer Feld gange,... in iri Medine» («Très tôt le matin, avant l'aube, ils partaient à travers champ... dans leur contrée»). (23) Parfois le commis est également appelé en judéo-alsacien «éfed» (le serviteur).

13 232 F. RAPHAËL Dès l'âge de 4 ans ou 5 ans certains enfants de marchands de bestiaux avaient l'habitude de passer des heures dans l'étable ; ils se faufilaient entre les vaches et apprenaient à éviter les coups de patte. Mais c'est surtout pendant la fenaison qu'ils se rendaient utiles, foulant le foin qui s'amoncelait dans la grange jusqu'à hauteur du toit. Ils s'employaient, tant bien que mal, à nettoyer l'écurie avec un balai en genêt, et, à la sortie de l'école, leur père les emmenait parfois en carriole jusqu'au village voisin. Le matin, encore avant de partir à l'école, les jeunes garçons («die Jénglich») aidaient à traire les vaches. Après le déjeuner ils préparaient la nourriture, coupaient la paille et les betteraves pour les bêtes et, en fin d'après-midi, ils aidaient le commis qui s'en allait conduire une bête dans un village voisin. A dix ans, durant les vacances, ils se levaient au milieu de la nuit pour conduire les bêtes au marché ; en récompence on les gratifiait d'un petit pain avec une saucisse chaude, et parfois d'un pourboire : «Dau Jéngle, dass éch fur dich!» («Tiens mon bonhomme, c'est pour toi!»). Alexandre Weill se souvient de son enfance de marchand de bestiaux - il avait à peine quatorze ans - avec terreur. «Il suffit de dire que, par un froid de vingt degrés, j'étais forcé de me lever à trois heures du matin. Parfois la neige, chassant à travers les bardeaux des tuiles et se congelant, avait collé mes cheveux à mon oreiller. J'étais couché au grenier sous le toit. Il fallait arracher le foin du fenil, panser les chevaux, traire les vaches, sortir le fumier de l'étable, préparer des boissons chaudes à tourteaux, tailler des raves, piler des pommes de terre ; puis, après avoir avalé une assiettée de soupe et mis un gros morceau de pain dans la poche, on partait vers cinq ou six heures du matin, mon père à cheval, moi presque toujours à pied, conduisant une ou deux vaches, quelquefois une génisse bondissante qu'il fallait suivre à travers champs et fossés, seul moyen de la dompter... On parcourait ainsi deux, trois, souvent sept à huit villages, sans jamais prendre d'autre nourriture que le pain de poche arrosé d'une chope de bière. On rentrait vers le soir par des chemins effondrés sous bois. Que de fois j'étais forcé de glisser, pendant une heure, à genoux, sur des guérets et des prairies pris de neige et de glace!» ( 24 ). Mais l'enfant de quatorze ans est déjà un adulte libre d'acheter et de vendre à son gré ; le père respecte la parole du fils, même quand une affaire se présente sous de mauvais auspices. Les marchands de bestiaux les plus aisés constituaient une classe moyenne, qui remplissaient une triple fonction : ils livraient le bétail, fournissaient du crédit, et, souvent, servaient de conseiller juridique. Lorsqu'à la suite des mutations des structures économiques alsaciennes, une classe moyenne indigène fit son apparition, elle propagea un antisémitisme virulent. Le marchand de bestiaux qui disposait d'une carriole, tirée par un cheval, et dans laquelle il pouvait charger un ou deux veaux, passait pour un «Srore» ou un «Kotsen» («un grand Seigneur»). C'est après les manœuvres d'automne qu'il parvenait à se rendre acquéreur d'un cheval ; en effet, l'armée se débarassait alors à bon prix de certaines bêtes fourbues. (24) Ma Jeunesse, Tl. Paris 1870, p. 136.

14 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 233 Les Juifs les plus pauvres traînaient sur les chemins aux abords des villages ; ils abordaient les paysans en leur disant «Weich nix?» («Tu ne sais rien?»). Ils étaient «Baal Sasser» ou «Schmiisser» ( 25 ), c'est à dire entremetteurs ou petits courtiers. Dépourvus de tout capital, ils indiquaient à leurs coreligionnaires plus fortunés une bonne affaire. Ils servaient en quelque sorte de rabatteurs et touchaient une maigre commission. Les «Baal Sasser» passent leur temps dans des villages à l'affût de nouvelles ; s'ils apprennent qu'un paysan veut acheter ou vendre une bête, une terre, ils en informent les marchands, qui leur donnent, une fois l'affaire conclue, le «Sassergeld» ou «Sesroos» (courtage). De ces randonnées quotidiennes, ils rapportent de «leurs» villages quelques légumes ou fruits que les paysans leur ont offerts. Mojcha ( 26 ), «à qui il semble interdit d'entrer dans le temple de déesse Fortune», exerce le métier de «Schmûsser», terme que la traduction française de «courtier» ennoblit quelque peu. Ce pauvre bougre était toujours en quête d'une quelconque transaction et s'empressait d'en informer («vermassere») un coreligionnaire plus aisé. Auprès du paysan, le «Baal Sasser» s'employait à vanter les avantages de l'achat de bétail ou de terres, de la vente de grains ou de houblon. Il lui proposait un prix assez bas pour ses bêtes, afin que le marchand de bestiaux puisse lui en offrir davantage. Parfois, les «Baal Sasser» dépréciaient la marchandise des concurrents de leurs mendants ; ils leur faisaient «kaljes». De temps en temps, ces Juifs pauvres achetaient un cabri pour le revendre aussitôt, ou bien un veau. Il y avait également le «Unterbieter», qui offrait systématiquement une somme moindre que son complice qui l'avait précédé, afin de convaincre le paysan qu'il fallait conclure l'affaire. La précarité de la condition juive était telle, tout comme sa réputation de sorcellerie, de personnage inquiétant et maléfique, prêt à tout moment à nuire, que jamais un marchand de bestiaux ne s'aventurait dans l'étable ou l'écurie, sans être accompagné du maître des lieux. On aurait pu l'accuser d'avoir tari le lait d'une vache, ou d'avoir empêché telle autre de vêler. Le bâton qu'il emportait toujours avec lui, retenu par une lanière de cuir autour du poignet, n'était pas tellement destiné à faire avancer les bêtes récalcitrantes qu'à intimider les chiens dans les cours des fermes, ou encore à se rassurer lorsqu'il traversait la forêt profonde au milieu de la nuit. «S'éch a skone dorch de Wald tsù gàjn. Gott soll mer chaumer mazel sein» («Traverser la forêt est une entreprise risquée. Que Dieu m'assure de sa protection»). La précarité de ces errants est exprimée significativement dans cette anecdote qui relate qu'un Juif d'alsace interrogea un coreligionnaire converti au Christianisme pour constater qu'il ne mangeait plus «cachère», qu'il ne respectait plus le Shabbat, qu'il ne jeûnait même plus à Yom Kipour. Il s'était débarassé de tout, sauf de sa peur des chiens. Telle vieille personne que nous avons interrogée se souvient encore que, lorsque son père partait le dimanche avec sa (25) Celui qui fait l'article pour le compte d'un confrère, souvent plus fortuné, s'appelle un «Schmûsser» (expression hébraïque, qui a passé en allemand par l'intermédiaire du Rotwelch) ; il touche, pour salaire de son courtage, le «Schmiissgeld». (26) «Moïse», dans la prononciation du Sundgau.

15 234 F. RAPHAËL lourde balle sur le dos, pour rejoindre après une marche de sept heures un village de montagne, la grand-mère se tenait sur l'escalier de bois à l'extérieur de la maison. Après avoir béni son fils, elle récitait la prière appelant la protection divine sur celui qui se met en route, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus l'apercevoir. Il était d'usage aussi que l'épouse fasse quelques pas avec son mari et récitât cette même prière. «Dénne hàt mer daerfe Bor'hes Kaounem norsage dass si wider gsund ham kume sén», «il n'était pas inutile qu'on récite la bénédiction de la route au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient de la maison, afin qu'ils y reviennent en bonne santé». Ayant traînés depuis l'âge de 4 ou de 5 ans entre les pattes des vaches, les marchands de bestiaux avaient une solide connaissance de la bête. Une vache était - elle malade, refusait-elle de se relever ou encore avait-elle du mal à vêler, le paysan s'empressait de chercher le Juif, même au milieu de la nuit. Ce dernier devait être capable de juger la bête du premier coup d'ceil, de ne pas se tromper sur son poids s'il s'agissait d'une vache de boucherie, sur la quantité de lait qu'elle pouvait fournir s'il s'agissait d'une vache laitière, sur sa capacité à tirer la charrette s'il s'agissait d'une bête de trait. Parfois, certains marchands de bestiaux «apprêtaient» quelque peu la bête, afin qu'elle «présentât bien». Le forgeron limait quelques anneaux des cornes ou rabotait celles qui étaient trop longues, faisant ainsi subir à la vache une cure de jouvence («jédche»). On lui coupait la queue, on l'étrillait, on la lavait, et on la nourrissait bien ( 27 ). Quant aux chevaux, on arrachait leurs sourcils blancs («tséfene») et on rabottait leurs dents. Comme toute minorité en butte au mépris de l'entourage, devant survivre dans des conditions difficiles, les marchands de bestiaux avaient élaboré, leur propre stratégie et leur langue de connivence. Ils parlaient le «jédich-daitch» (le judéoalsacien) à la maison et dans leurs rapports avec leurs coreligionnaires. Ils utilisaient le «galeres-daitch» (littéralement : «l'alsacien des curés») ou parlaient «gojemlich» («la langue des non-juifs») dans la rue. Parfois, ils avaient appris le français (surtout les filles, qui, quand elles étaient riches, allaient en pension à Nancy et outre-vosges ; quand elles étaient pauvres, elles servaient de «pilsel» (de bonnes) dans des familles juives aisées de Paris ou d'elbeuf). Lorsque les marchands de bestiaux évoquaient leur propre langue, ils parlaient du «lochen». C'est une langue de complicité, alors que le «jedich-daitch» est moins spécialisé et désigne davantage la langue de la quotidienneté. Ils «judaïsaient» certains noms de lieux : Altkirch devient «Altéfle» (de «téfle», l'église en judéo-alsacien) Dauedorf «Huchemmedine» (de «hùchem», sourd), Kinwiller «Janikmedine» (de «Janik», le jeune enfant), et Sainte Croix en Plaine «Tsàjlemmaukem». Afin de prouver la vivacité de la bête, le marchand disait à son commis en judéo-alsacien : «Mekajne auf die reglajem, dass er aussé cholem gàjt, wie aussé maassé bereïchiss», «frappe le sur les pattes pour qu'il recule à la vitesse de l'éclair» ( 28 ). En présence d'un non- (27) «Die Pàjme éch melo'hent (gejétcht)» : on lui a fait une nouvelle jeunesse. (28) - «aussé cholem» : formule hébraïque à la fin de la prière des 18 bénédictions ; On fait trois pas en arrière en la prononçant.

16 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 235 Juif, qui ne doit pas être informé du déroulement d'une affaire, les marchands de bestiaux disaient «Stiegen (ou bien «medawer lau»). Aerel beqan» («Tais-toi! Il y a un étranger»). Si les marchands de bestiaux ne furent pas tous un modèle de vertus, pas plus que certains autres commerçants juifs et non-juifs, il régnait dans leur confrérie un certain code d'honneur. Celui-ci exigeait le respect de la parole donnée entre confrères d'une part, mais aussi à l'égard des Chrétiens. Lorsqu'ils vendaient une vache «met Bràre», «avec garantie», ils engageaient leur responsabilité quant aux qualités de la bête. Au marché, le rituel voulait qu'on marchande en se tapant légèrement dans la main comme pour contraindre le partenaire à accepter le prix proposé. Mais une fois qu'on tapait ferme, et qu'on prononçait la formule «Mazel un Bro'he», l'affaire était définitivement conclue. Parfois, des marchands de bestiaux s'associaient pour une affaire («sie han képpe métnander»). Quand deux Juifs avaient un différent («sie han gsâre»), un coreligionnaire respecté tentait de s'entremettre et de trouver un accord («Pchore ma'he» ou «Cholem ma'he»). Certaines familles de marchands de bestiaux n'avaient pas bonne réputation parmi leur coreligionnaires, car elles mentaient sans vergogne, avaient recours à la tromperie, voire à la violence. Tel était affublé du surnom de «Shàjgersawer Dofedle» («David le menteur») parce qu'il ne tenait point parole. Le marchand de bestiaux respecté («bekofedig») était celui qui avait la réputation de ne pas dire de mensonges («er sagt ka schgorem»), et qui n'était pas procédurier («Mein léwe lang hav ich kà Méchpet ket» ; «de toute mon existence, je n'ai jamais fait un seul procès»). On se méfiait de celui qui avait beaucoup de dettes («haufess»), et qui payait mal («Séch a dalles kràmer). Mais la plupart du temps la parole donnée comptait, sans même qu'il soit nécessaire d'établir un acte de vente par écrit ou une reconnaissance de dettes. Comme toute minorité qui se débat dans des conditions difficiles, et qui est en butte au mépris des nantis, certains marchands juifs ne faisaient pas preuve de scrupules excessifs, et témoignaient d'une rouerie qui était proche de la tromperie. Cependant, la malhonnêteté qui était à la base de leur aisance, ne leur valait pas la considération de leurs coreligionnaires ; ils restaient, malgré leur aisance nouvellement acquise, des «guécht» («des gens peu recommandables»). Il est tout à fait significatif que dans «l'ami Fritz», c'est le rabbin qui confond le marchand de bestiaux malhonnête et rétablit la justice au profit de l'anabaptiste. Erckmann-Chatrian décrit la stratégie malhonnête d'un marchand de bestiaux à l'esprit retors, Schmoulé, qui regrette d'avoir payé trop cher deux bœufs du père Christel. Assigné devant le juge de paix, cet homme au «grand nez en bec de vautour, aux cheveux d'un roux ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette plate sur les yeux», ne nie pas avoir acheté les bœufs, mais affirme que rien n'a été convenu pour le délai de livraison. C'est dans la scène où - «aussé maassé bereichiss» : extraits de la bénédiction que le Juif doit prononcer en voyant un éclair - une variante : «Of de o'her dass er...» «Assène lui un coup sur la croupe pour...».

17 236 F. RAPHAËL Schmoulé doit prêter serment devant lui, que le vieux rebbe acquiert une stature impressionnante, celle d'un patriarche rendant la justice. «Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes : une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve, quelques cheveux gris voltigeaient autour ; sa figure maigre et jaune, plissée de petites rides, avait un caractère rêveur, comme au jour du Kipour» ( 29 ). En fin connaisseur des hommes, il a parfaitement «mis en scène» chaque épisode de la cérémonie. Ayant ouvert une grosse Bible à couvercle de bois, aux «pages usées par le pouce», il feuillette le livre d'un air grave et méditatif ; les autres attendent, mais David fait durer le silence pour que «chacun ait eu le temps de réfléchir». A Schmoulé, qui feint d'être très sûr de son affaire, il lit tout d'abord plusieurs passages de la Bible, soulignant les malédictions qui s'abattront implacablement sur celui qui produit un faux témoignage. Puis il lui interdit tout échappatoire et toute restriction mentale, en débusquant avec une extraordinaire clairvoyance les justifications qu'il serait tenté de solliciter pour tromper le père Christel. «Mais garde-toi de prendre des détours dans ton cœur, pour t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment : garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même : «Ce Christel m'a fait tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle circonstance». Ou bien : «Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement». Ou bien : «Les paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de les tourner dans le sens qui me convient ; elles n'étaient pas assez claires, et je puis les nier». Ou bien : «Ce Christel m'a pris trop cher, ses bœufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient égaux, comme les deux côtés d'une balance». Ou bien encore : «Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le dommage», ou toute autre pensée de ce genre. Non tous ces détours ne trompent point l'œil de l'eternel ; ce n'est point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables, que tu dois jurer, ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment, ce n'est pas sur ta pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler, et tu ne peux rien ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense». C'est là un exemple de la lucidité et de la finesse de l'esprit talmudique, ainsi que de la sagesse du vieux «rébbe» qui avait d'ailleurs prévu que Schmoulé «n'irait pas jusqu'au bout». Ce dernier, qui ne veut pas être parjure, s'efforce cependant de ne pas perdre la face. «Schmoulé levant alors les yeux, dit : - Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil. Puisque Christel est sûr que j'ai promis. - Moi, je ne me rappelle pas bien, - je les payerai et j'espère que nous resterons bons amis. Plus tard, il me fera regagner cela, car ses bœufs sont réellement trop chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoulé ne prêtera serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à fait sûr» ( 30 ). * (29) ECKMANN-CHATRIAN, L'Ami Fritz, Paris 1962, p (30) Ibid., p

18 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE AISACIENNE 237 Nombre de familles paysannes appauvries étaient endettées auprès des Juifs, qui étaient souvent les seuls, malgré l'existence de banques dans le chef-lieu et la création de «Caisses Mutuelles», à consentir des prêts à une population non solvable, qui s'enfonçait toujours davantage dans la misère. Or, à part l'une ou l'autre exception, ces Juifs n'étaient guère fortunés, quand ils n'étaient pas franchement misérables. Le colporteur qui arpente la campagne avec sa balle de tissu, qui achète les «Kejnelepelz» (les peaux de lapin) ou du tartre, le «Judeschnider», le tailleur juif, qui arrange le costume de l'ainé pour le cadet, et le boulanger juif («Judebàck») qui élève onze enfants, ne vivent pas dans l'aisance. Mais on leur reproche essentiellement de ne pas travailler la terre, bien que la plupart des familles juives possèdent un arpent de vigne, et surtout de profiter, grâce au prêt à intérêt, du malheur de la population chrétienne. Certes, le Juif est le seul qui accepte d'avancer de l'argent au petit paysan, qui met tous ses espoirs, souvent déçus, dans la prochaine récolte, mais on le traite en parasite. En fait, il ne s'enrichit guère, et ce n'est que très lentement que les fils des colporteurs parviendront à ouvrir une boutique. Il existe une situation objective qui accule une population misérable, pour survivre, à exploiter une autre population tout aussi misérable, sans que l'une ou l'autre ne prenne conscience de l'engrenage qui crée cette tension, ou puisse réagir contre elle. Le paysan qui achetait une vache au cours de l'année ne pouvait la payer qu'en automne, après la récolte. Si bien que le fossé s'est creusé progressivement entre les marchands de bestiaux plus fortunés, pouvant vendre à crédit, et ceux qui étaient contraints de faire rentrer de l'argent pour payer leurs propres créanciers. Ayant étudié les transactions inscrites au registre de la Mairie de Saverne en 1821, Léon Gehler( 31 ) souligne le caractère compliqué des transactions. Le paysan ne payait que rarement au comptant : acheter une vache au prix de 120 francs, c'était souvent s'endetter pour plusieurs années. Si le contrat admettait un délai de trois ans, celui-ci s'avérait plus long en réalité. «Le marchand n'est souvent pas beaucoup plus argenté que son client, et il cède sa créance à un confrère plus riche». Dans l'ensemble, les marchands de bestiaux sont des gens dont les occupations et les revenus sont médiocres ; ils s'agitent beaucoup pour gagner peu, ils vivent chichement et sobrement, «car il n'y a pas beaucoup à gagner chez ces paysans bien modestes et sans beaucoup de disponibilités monétaires» (L. Gehler). Malgré la suspicion perpétuelle qui les entoure, et qui leur vaut le qualificaif infamant d'usuriers, les Juifs sont contraints, même après la création des coopératives de crédit («Raiffeisenkassen») dans le dernier quart du xix e siècle, de faire fonction de prêteurs d'argent. «Capitalistes? Usuriers? Ni l'un ni l'autre. Ce sont pour la plupart des marchands à la petite semaine obligés de faire crédit à une masse campagnarde qui paie mal. Mais le créancier dont on n'arrive jamais à se débarasser devient un objet d'aversion et de méfiance» ( 32 ). (31) L. GEHI.ER, Les Juifs de Marmoutier, in Bull. Soc. d'hist. et d'arch. de Saverne, Dec 1954, p (32) Ibid., p. 28.

19 238 F. RAPHAËL Au xix e siècle, le terme «juif» perd progressivement, pour certains Chrétiens, sa charge péjorative. Le juif devient l'ami et le conseiller attitré de la maison, régulièrement consulté à l'occasion de toutes les affaires familiales, mariages, partages, rédactions de contrats ou de testaments, achats ou échanges de terrains. «Les Juifs se chargeaient des démarches et des courses en ville, des contacts avec les diverses administrations du département, des requêtes. Ils partageaient les joies et les deuils des paysans. Il n'était pas rare de voir ce poste de confiance, ces relations préférentielles passer de père en fils. Depuis longtemps on désignait les Juifs par le prénom du grand-père ou du père, auquel était accolé celui du fils ou petit-fils» ("). A l'origine de la confiance que certaines familles paysannes vouaient à «leur» Juifs, il y avait peut-être un sentiment complexe fait d'admiration et de crainte pour des créatures capables du meilleur et du pire, disposant d'un pouvoir qu'elles pouvaient utiliser pour le bien comme pour le mal, tout comme les médecins juifs de l'époque médiévale. Mais peu à peu, des liens d'amitié s'étaient tissés entre des familles terriennes et ces semi-nomades : «Cela se faisait de père en fils, si bien que certains d'entre eux ne mariaient pas un enfant, ne faisaient pas un testament sans consulter un Juif». Les «Brafi Gojem» («les braves non-juifs») c'était ces familles qui, pour rien au monde, n'auraient vendu une vache à quelqu'un d'autre. Ils avaient une confiance totale dans «leur» juif, qui le leur rendait bien. De père en fils on savait, chez les Juifs, que telle famille paysanne se faisait un honneur de les accueillir pour qu'ils puissent faire leur prière. Les enfants qui osaient les déranger, étaient vertement réprimandés par leur parents. Parfois les Juifs faisaient partie du tissu villageois. Lorsqu'en été, réunis autour de la table familiale, ils chantaient les «Zmirot» du vendredi soir, leurs voisins les écoutaient depuis leur jardin, et s'écriaient «Dofed, ma'h no'h einer trof!» («David, chantes encore un couplet!»). Certains Juifs aidaient les paysans lors des vendanges. Durant les longues soirées d'hiver, ils décortiquaient avec eux les noix pour faire de l'huile. Les marchands de bestiaux emportaient, après Pessa'h, des «matsot» (pain azime) pour les distribuer aux paysans amis. Avant 1870, chaque mercredi les Juifs de Gerstheim se rendaient à pied en ville, au marché. Ils se réunissaient vers deux heures de la nuit au café du village pour boire un petit verre de «schnaps». Quelques non-juifs demandaient à se joindre à eux. Puis c'était l'heure de la «Abmarch» (du départ) et la caravane s'ébranlait. Au lever du soleil on s'arrêtait en plein champ, ou dans une clairière, les Juifs mettaient leur philactères et priaient collectivement. «Ich hab e gtiter Chèm in maaner medine», ou encore «Ich bén dakef baj majni gojem» («Je suis bien vu par les non-juifs de ma contrée») : être unanimement apprécié par les paysans de sa «contrée», c'était non seulement un gage de réussite commerciale, mais aussi une source de satisfaction sur le plan humain, à l'origine de la dignité recouvrée. «Chèm tov, chémèn tov» («avoir bonne renommée, c'est comme huile pure posséder»), répétait-on à l'envie. «Niks bésser ass e gùter Chem» «Rien ne vaut une bonne renommée». Chaque marchand de bestiaux avait (33) J. WEIM., op. cit., p. 28.

20 LES JUIFS DE LA CAMPAGNE ALSACIENNE 239 ses clients («Kaunem») attitrés, paysans et bouchers («Ketsaufem») ; parfois, il livrait des bêtes de boucherie («Navelbehejmess») à la ville («in's Mauqem»), Les Protestants avaient la réputation de moins mépriser les Juifs, mais d'être plus retors en affaires : «Die 'Hadichemone dùn de Jed are awer net ernâre» («Les Protestants - litt. les adeptes de la nouvelle foi - respectent le Juif mais ne le nourrissent pas»). On disait que dans les villages catholiques «éch mé Bro'he» (la chance vous sourit davantage), et c'est souvent dans une maison de Catholiques croyants que le Juif mettait ses «tephilin» (phylactères) au lever du soleil. Certains marchands de bestiaux et colporteurs, tout comme certains «schnorrer» (mendiants), offraient en prime de leur marchandise des bons mots, empreints d'un humour tantôt féroce, tantôt résigné. Le respect du Juif pour le travail du paysan est illustré par l'attitude qu'erckmann - Chatrian prête au père Moïse durant le siège de Phalsbourg. Il condamne la guerre, cette entreprise meurtrière qui saccage inexorablement ce qui avait été édifié par l'effort persévérant de plusieurs générations. Son indignation devant tous les arbres qu'on abat pour consolider la fortification retrouve les accents de l'interdit biblique. N'est-il pas écrit dans le vingtième chapitre du Deutéronome (verset 19) : «Si tu es arrêté longtemps au siège d'une ville que tu attaques pour t'en rendre maître, tu ne dois cependant pas en détruire les arbres en portant sur eux la cognée : ce sont eux qui te nourrissent, tu ne dois pas les abattre. Oui, l'arbre du champ c'est l'homme même, tu l'épargneras dans les travaux du siège». Or, dans le «Blocus», le gouverneur ordonne de raser le tour de la ville à six cents mètres. «Il faut avoir vu ce ravage autour de la place : ces haies, ces palissades qu'on abat, ces maisonnettes qu'on démolit, et donc chacun emporte une poutre ou quelques planches ; il faut avoir vu, du haut des remparts, les lignes de peupliers, les vieux arbres des vergers renversés à terre et traînés par de véritables fourmilières d'ouvriers... Il faut avoir vu ces choses pour connaître la guerre! Le père Frise, les deux garçons Camus, les Sade, les Bossert, toutes ces familles de jardiniers et de petits cultivateurs qui vivaient à Phalsbourg, étaient les plus désolés. Je crois entendre encore les cris du vieux Frise : Ah! mes pauvres pommiers! Ah! mes pauvres poiriers! Je vous avais plantés moi-même voilà quarante ans. Que vous étiez beaux, et toujours couverts de bons fruits! Ah! mon Dieu, quel malheur! Et les soldats hachaient toujours» ( 34 ). L'isolement du père Moïse apparaît également au cours de l'expédition qui a pour but la capture du bétail des villages environnants. «De prendre au pauvre paysan, à l'entrée de l'hiver, ce qui le fait vivre, de lui prendre sa vache, ses chèvres, ses porcs, enfin tout, c'est épouvantable! et mon propre malheur me faisait encore mieux sentir celui des autres» ( 35 ). Alors que ses compagnons se réjouissent à l'idée qu'ils vont étonner les habitants de Baraquesdu-Bois-de-Chênes, et «qu'il y aura gras», le père Moïse est bouleversé par l'idée (34) ERCKMANN-CHATRIAN, Le Blocus, Paris 1962, p (35) Ibid., p. 314.

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