Artistes, vos papiers!

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1 Artistes, vos papiers! Enjeux et limites de la notion de «professionnel» dans les métiers de la création Une étude réalisée par l Association professionnelle des métiers de la création-smart Anne Dujardin, Quentin de Ghellinck, Héléna Rajabaly, Carmelo Virone

2 Table des matières Introduction Les artistes : une identité professionnelle problématique La distinction amateur/professionnel dans les métiers de la création...6 Un positionnement social....6 Les critères distinguant un professionnel d un amateur...7 Le point de vue juridique À l étranger : des situations multiples Québec...14 Valais...15 France...15 Allemagne et Pays-Bas...16 Luxembourg Dans le passé : l exemple des peintres et des musiciens...17 Peinture : L Ancien Régime. Corporation, copies et commandes Musique : du serviteur au libre créateur...19 Sources et ressources Annexe (à paraître en 2014) Les modifications intervenues dans les nouvelles dispositions légales relatives au statut d artiste 2

3 Introduction Les artistes : une identité professionnelle problématique Les métiers et professions sont des constructions sociales qui ont leur histoire propre. Certains ont une existence récente songeons à tous les métiers de l informatique quand d autres ont disparu en même temps que les industries qui les avaient vus naître : que sont devenus les boiseurs, bouteurs, haveurs et hiercheuses, moulineurs et racaneuses, ouvrières et ouvriers si nombreux autrefois au fond des puits, dans les mines ou sur les terrils de Wallonie? Mais où est le charbon d antan? Parfois, les domaines recouverts par une activité se sont modifiés au fil des siècles. Même s ils continuent tous deux à se faire «le messager des étoiles», comme disait Galilée, l astronome ne porte plus le chapeau de l astrologue ; armés de leur rasoir le plus affûté, les barbiers ont cessé depuis belle lurette d être en même temps chirurgiens ; les médecins, quant à eux, se sont nettement dissociés des rebouteux et autres guérisseurs en appuyant leurs pratiques sur des bases scientifiques de plus en plus affirmées et en combattant et discréditant les savoirs anciens auxquels ils s opposaient. Et leur ordre aujourd hui veille jalousement à poursuivre en justice quiconque se risquerait aujourd hui à pratiquer un exercice illégal de la médecine. L emploi d un mot comme «illégal» indique à suffisance que la structuration du secteur du travail en professions distinctes affecte l ordre social tout entier. Au-delà des enjeux économiques que représente la rémunération de tâches spécifiques, se dessinent aussi des enjeux de pouvoir. Le «professionnel» est susceptible d occuper des positions sociales qui lui seraient inaccessibles autrement ; il bénéficie aussi d une reconnaissance publique à laquelle peuvent éventuellement se rattacher des droits particuliers (seul un médecin est habilité à établir un certificat de décès, par exemple). Les réflexes corporatistes sont tentants et ceux qui exercent une activité lucrative peuvent multiplier les embûches pour essayer de limiter le nombre de concurrents ou de rivaux potentiels. L accès à une série de professions est dès lors strictement réglementé. Un diplôme ou une formation spécifique est dans beaucoup de cas une condition sine qua non pour pouvoir les pratiquer. Mais c est loin d être une règle générale. Nombre de métiers sont ouverts à tous. Il s en invente tous les jours de nouveaux pour répondre à des besoins inédits (promeneur de chiens, coiffeur pour chats, des jobs plein d avenir!). L évolution des tâches au sein d une entreprise peut aboutir à la transformation d une fonction qui finira peut-être par se doter d une identité professionnelle originale. Et personne ne pourra empêcher un chimiste de se transmuter, par exemple, en professeur de français, s il connaît suffisamment la langue et sa grammaire pour être en mesure de donner des cours particuliers. Bref, la professionnalité d un travail est loin de représenter une réalité immuable et univoque. Et c est encore davantage le cas pour les pratiques artistiques : comme les sports, celles-ci peuvent en effet faire partie intégrante de la vie quotidienne de tout un chacun, de manière plus ou moins 3

4 soutenue. On peut par ailleurs connaître un succès exceptionnel sans être jamais passé par une école d art ni aucune formation censée donner une expertise dans un domaine de compétence. Le poète-chanteur-trompettiste-romancier-traducteur-chroniqueur-scénariste Boris Vian avait un diplôme d ingénieur et il a travaillé longtemps pour l Association française de normalisation, il n est pas inutile de le rappeler. Cela ne l a pas empêché d incarner à lui seul une bonne part et la plus subversive de la culture française d après-guerre. Le développement récent des technologies numériques contribue à brouiller encore un peu plus les cartes, en favorisant l autodidaxie et l autoproduction, en incitant au mélange des genres ou des disciplines, en floutant les frontières entre savoir-faire artistique et technique, en proposant dans différents domaines des logiciels qui permettent aux esprits curieux de bidouiller chez eux des propositions artistiques complètement inédites hors norme aujourd hui et qui demain peut-être feront figure de paradigmes. Comme le résumait le sociologue Pierre-Michel Menger : «Dans chacune des professions qui sont identifiées comme artistiques, la question est perpétuellement lancée : qui donc doit être identifié et compté comme artiste? L étude des professions artistiques met ainsi en évidence un problème inhabituel : la définition d une profession par le savoir et les compétences qui qualifient la revendication d une expertise atteint sa limite si l expertise est graduée selon les écarts de réputation et si elle s exprime dans la probabilité de tirer de son activité artistique un niveau suffisant de rémunération. Dans les arts, ces écarts de réputation et de rémunération sont considérables, et la corrélation entre les niveaux de formation et les niveaux de réputation et de rémunération est plus faible que dans les autres professions supérieures. D où l émergence d une pluralité de critères de professionnalité qui se font concurrence en fonction des objectifs des groupes et des institutions qui cherchent à en faire reconnaître la légitimité, sinon l exclusivité, dans les procédures et dispositifs d attribution de professionnalité» 1. La problématique de la professionnalité dans les secteurs artistiques est loin de se limiter à une question académique, à l heure où une réforme du statut social des artistes élaborée par le gouvernement belge prévoit l instauration d un «visa professionnel artiste» 2 qui sera obligatoire pour pouvoir bénéficier de l article 1 er bis 3 et donc susceptible de facto d exclure de l obtention d un certain nombre de droits toute personne qui ne présenterait pas les conditions requises pour se voir attribuer ce visa. À l heure aussi où les politiques d austérité déployées dans toute l Europe incitent les pouvoirs publics à multiplier les prétextes pour réduire leurs interventions, en matière d aide sociale ou de soutien à la culture notamment. Se désigner soi comme professionnel, avec des critères correspondant à sa propre conception des choses, c est délégitimer la prétention de l autre, l amateur, le touche-à-tout, le non-professionnel, à se voir octroyer une part du gâteau. Pas étonnant dès lors que la question se pose aujourd hui avec une particulière acuité, au moment où ledit gâteau a une fâcheuse tendance à rétrécir et où les candidats à la dégustation s avèrent de plus en plus nombreux Mais le risque est grand que ce type d attitude n oblitère sérieusement l avenir d une large frange de la création, en entravant notamment l essor de pratiques émergentes. 1 Menger P.-M., «Les artistes en quantité. Ce que sociologues et économistes s apprennent sur le travail et les professions artistiques», Revue d économie politique, n 1, vol. 120, 2010, p Voir blog.smartbe.be/la-reforme-du-statut-social-des-artistes-1er-volet-par-l-onkelinx 3 L article 1 er bis de la loi de 1969 sur la sécurité sociale des travailleurs salariés permet aux artistes de bénéficier de la sécurité sociale des travailleurs salariés (pension, allocations familiales, chômage, etc.) même s ils ne sont pas liés par un contrat de travail : sont assujetties au Régime général de la Sécurité sociale des salariés les «personnes qui, sans être liées par un contrat de travail, fournissent des prestations artistiques et/ou produisent des œuvres artistiques contre paiement d une rémunération pour le compte du donneur d ordre». 4

5 Le dossier qui suit s efforce de faire le point sur la problématique. Sa première partie passe en revue les critères évoqués pour déterminer le caractère professionnel ou non d une activité artistique : jusqu à quel point sont-ils pertinents? Dans la deuxième, on franchit les frontières belges pour examiner comment le problème est abordé dans quelques pays étrangers. Enfin, on se demande dans la troisième partie ce que le passé peut nous apprendre sur l organisation de l activité artistique à travers l exemple des peintres et des musiciens. Nous laisserons au lecteur le soin de conclure. En ce qui nous concerne, notre opinion est claire : l art est une matière trop sérieuse, trop intimement liée à nos vies, pour n en faire qu une histoire de «professionnels». Carmelo Virone 5

6 1 La distinction amateur/professionnel dans les métiers de la création Dans l opinion courante, un professionnel est généralement entendu comme quelqu un qui est spécialisé dans un secteur d activité, qui exerce une profession et qui est rémunéré pour son travail, par opposition à un amateur 4. Couramment, la notion de professionnel renvoie tantôt à la formation ou à la qualification et aux compétences de la personne qui exerce la profession, tantôt à l organisation du marché ou du secteur dans lequel s exerce la profession. Dans les métiers de la création, la distinction amateur/professionnel passe en premier lieu par un positionnement social de l artiste : est artiste celui qui se reconnaît d abord artiste lui-même et se revendique comme tel. Au-delà de ce positionnement, on identifie une série de critères utilisés pour distinguer l amateur du professionnel ; critères dont la portée et la pertinence peuvent varier fortement d un secteur ou d une discipline à l autre. Un positionnement social Si l on se réfère à l étymologie, est professionnel celui qui fait profession publique de sa foi 5. En ce sens, la distinction entre amateur et professionnel réside avant tout dans la manière d apparaître sur la place publique : le professionnel fait l objet d un positionnement social assumé publiquement, à l inverse de l amateur qui garde cela de façon privée. Ainsi, être actif professionnellement se traduit par une «pratique structurante dans laquelle les [personnes] s investissent pleinement et autour de laquelle s organise leur vie personnelle et sociale» 6. Cette pratique sort donc du cadre du loisir ou de l activité récréative, bref de l amateurisme. Dans les métiers de la création, un artiste est celui qui fait le choix d organiser son existence sociale, économique et professionnelle autour du défi de la création 7. Être artiste ne signifie pas pour autant avoir une production de qualité, ni être reconnu par ses pairs. Ce positionnement social, parfois fait dès l enfance, permet aux artistes de se distinguer eux-mêmes et d inscrire leur travail artistique sur la durée, dans un temps relativement long. Pour devenir artiste, il faut d abord vouloir l être. L autodéfinition de celui ou celle qui se sent et se dit artiste 8 est donc primordiale. 4 Voir fr.wikipedia.org/wiki/professionnalisme 5 Hilliot D., Professionnels versus amateurs, 6 Citation de Hannecart C. dans l article «Mais qui sont (vraiment) les musiciens?», Tranzistor, n 45, , pp de Wasseige A., Refonder les politiques culturelles. Le cas de la Communauté française de Belgique, 100 Titres, Bruxelles, Heinich N., Être artiste, Klincksieck, Paris,

7 Sous cet angle subjectif, les frontières entre l amateur et le professionnel sont relatives et perméables, selon la manière dont chacun s auto-définit. Il existe une multitude de situations possibles dans lesquelles les artistes se définissent tantôt comme amateurs, tantôt comme professionnels, voire semi-professionnels 9. Il est impossible d instaurer une ligne de démarcation nette entre amateur et professionnel. Cette distinction renvoie implicitement à une idée de cheminement sur la voie d une professionnalisation croissante. Les artistes eux-mêmes, pour se distinguer des autres, vont opposer les pratiques en amateur aux pratiques professionnelles. C est une manière pour eux de se protéger et de faire reconnaître leur propre travail en affirmant cette distinction haut et fort. Les critères distinguant un professionnel d un amateur La distinction amateur/professionnel, même si elle semble faire sens de prime abord, n en reste pas moins floue et repose sur des critères relatifs à un objectif et à une problématique donnés. Il n existe pas un seul critère pour déterminer ce qui est professionnel. Il s agit plutôt d une combinaison de paramètres qui peuvent se cumuler, s opposer ou se renforcer mutuellement. Mais tous ne sont pas forcément indispensables. Par ailleurs, ceux-ci à eux seuls ne suffisent pas à définir ce qui est de l ordre du professionnel ou non, chacun d entre eux ayant sa propre limite. Il n existe pas de consensus en la matière : ainsi, chaque administration ou chaque institution définit des critères qui lui sont propres. Dès lors, la notion de professionnel devient purement conventionnelle, selon le champ d application de l administration en question, et peut être déconnectée de l usage courant. De plus, la distinction amateur/professionnel s apprécie de façon fort diverse selon les métiers : dire «c est un professionnel» d un comédien ne signifie pas la même chose que le dire d un poète. Ainsi, les critères habituels pour définir le caractère professionnel ou non d une activité sont beaucoup moins opérants dans le secteur des métiers de la création quand on le saisit dans sa globalité. Cas par cas, il est probablement possible de sélectionner un sous-ensemble de ces critères qui peut faire sens. Il semble toutefois difficile, voire impossible, d identifier une série de critères valables pour l ensemble des métiers de la création, au vu de la diversité des pratiques à l œuvre. Ces précautions prises, nous avons toutefois identifié, à partir de nos observations 10 et de la littérature existante, une série de critères utilisés pour distinguer pratiques en amateur et pratiques professionnelles dans le champ des métiers de la création. Passons-les en revue et questionnons-les un à un. La formation Se dire professionnel peut être relativement naturel si l on est diplômé d une école artistique, puisqu il existe des formations artistiques de niveau secondaire, supérieur ou en cours de promotion sociale. Plus encore s il s agit d une école reconnue dans son domaine d activité. Mais, contrairement à nombre de professions libérales, aucun titre n est exigé pour «entrer» dans la profession. Il n est pas obligatoire d avoir suivi de formation spécifique pour exercer un métier artistique. D ailleurs, très nombreux sont ceux qui se disent autodidactes. 9 Une étude réalisée par Vanherwegen D. et al. (Amateurkunsten in beeldgesbracht, UGent-VUB, Gand, 2009) montre le lien entre l autodéfinition d un artiste en tant que professionnel et différents critères, tels que le temps consacré et les revenus. 10 Nous nous sommes basés sur les interviews réalisées dans le cadre de la recherche par Dujardin A. et Rajabaly H. (bureau d études de l APMC-SMart), Développer ses projets artistiques. Le cas des Activités de SMartBe, SMartBe, Bruxelles,

8 La formation continuée et l auto-formation revêtent néanmoins pour les uns comme pour les autres une grande importance, à travers l apprentissage de nouvelles techniques ou la découverte de nouveaux domaines d expression. Il en va de même des rencontres et du perfectionnement des artistes (par des cours, bourses ou résidences). L artiste se crée en créant son œuvre et l ensemble des projets entrepris participent de sa formation. Le diplôme n est donc pas une condition suffisante pour distinguer l amateur du professionnel, en particulier dans des secteurs comme la littérature, la musique (hormis la musique classique et le jazz qui s enseignent dans les conservatoires) ou la danse (discipline pour laquelle il n existe pas actuellement d école supérieure reconnue par les pouvoirs publics en Belgique 11 ). Toutes les pratiques artistiques ne sont en effet pas couvertes, dans notre pays, par un cursus secondaire ou supérieur : écrivain, performer, conteur, etc. Dès lors, si un diplôme artistique prend une valeur forte dès son octroi, il peut, s il n est pas renforcé par une pratique forgeant une légitimité selon d autres voies, perdre très rapidement toute valeur «professionnelle». Les revenus Une profession peut se définir de la manière suivante : «activité, état, fonction habituelle d une personne qui constitue généralement la source de ses moyens d existence» 12. Le fait qu un artiste crée des œuvres ou offre ses services à des clients moyennant rémunération, peut constituer un critère de professionnalisme. Un parallèle peut être fait avec le milieu sportif, où les professionnels bénéficient d un contrat de travail avec un employeur et s entrainent contre rémunération, à l opposé des sportifs amateurs qui ne sont liés à aucun employeur et ne perçoivent donc aucune rémunération pour leurs entraînements. Les subventions d institutions publiques octroyées à des artistes comme par la Fédération Wallonie-Bruxelles ou le Vlaams Ministerie van Cultuur, ou le fait de bénéficier de la protection de l intermittence 13 peuvent également constituer un critère de professionnalisme. L on sait néanmoins que les marchés artistiques n obéissent pas tout à fait aux mêmes règles économiques que les marchés de la plupart des biens et services. Notamment, la formation des prix (d une œuvre, d une prestation artistique) n a pas la même structure que celle d un bien courant 14. Dans les métiers de la création, seuls quelques artistes, au bout parfois de longues années, réussissent à vivre uniquement de leur art. «Tout ce que je fais me ramène de quoi vivre. Je n envisage pas de faire un métier à côté pour financer mes productions artistiques. Mes productions, c est ce qui me fait vivre, bien parfois et moins bien à d autres moments.» (Plasticien) 15. La plupart des autres vont diversifier leurs activités pour assurer leur subsistance. Les rentrées financières issues de la pratique artistique (liées aux prestations, à la vente d œuvres, aux subsides ou au mécénat) ne sont bien souvent pas l unique source de revenus des artistes. Nombreux manquent de volume d activité et éprouvent des difficultés à trouver suffisamment de contrats, particulièrement en temps de crise économique. Quantités d artistes cumulent ainsi des revenus artistiques avec d autres revenus para-artistiques (issus par exemple de l enseignement ou de l animation) qui découlent de leur savoir-faire et de leur expérience et qui peuvent en retour 11 Voir 12 Voir 13 Protection visée par l article AR 25/11/ Greffe X., Artistes et marchés, La Documentation française, Paris, Extrait d une interview d artiste réalisée dans le cadre de l étude intitulée Développer ses projets artistiques. Le cas des Activités de SMartBe, op. cit. 8

9 nourrir leur pratique artistique 16. D autres encore combinent cela à des revenus non-artistiques (via un emploi secondaire ou alimentaire) ou bénéficient de revenus de remplacement (tels que des allocations de chômage). Ce n est pas parce qu elle génère des revenus modiques, que la pratique artistique peut pour autant être considérée comme de l amateurisme. La vision binaire amateur/ professionnel ne correspond pas à la réalité sociale des artistes qui sont souvent multi-actifs. Sans oublier la multitude de semi-professionnels qui se situent entre ces deux extrémités. À noter : toutes les disciplines ne sont pas égales quant à la question de la rémunération, aussi bien au niveau des montants que des modalités de la rémunération (contrat de travail, concession de droits d auteur, etc.). À titre d exemple, si la règle est plutôt d engager un comédien dans les liens d un contrat de travail ou d engagement, un écrivain conclura un contrat de cession de droits, éventuellement avec un à-valoir à la signature, plus ou moins conséquent selon sa notoriété, les perspectives de vente et l assise financière de l éditeur. Le statut social En Belgique, il existe trois statuts pour exercer une activité professionnelle : salarié, indépendant et fonctionnaire. Il n y a pas de statut spécifique pour les artistes (mais il faudra examiner en détail ce que diront les dispositions légales en la matière qui seront adoptées dans les derniers jours de 2013). Au travers de la loi-programme de 2002, le législateur a néanmoins défini les contours du statut social de l artiste en mettant en place pour les artistes une série de mesures spécifiques, dont la présomption d assujettissement à la sécurité sociale des salariés. Cette loi a pour effet symbolique de reconnaître l activité professionnelle des artistes comme un métier à part entière avec des conditions de travail différentes des professions classiques, spécificités qui lui donnent droit à des mesures dérogatoires 17. Cependant, ces mesures n offrent pas un statut à proprement parler aux artistes qui demeurent dans une situation d insécurité économique et juridique. Par ailleurs, l activité artistique n est parfois pas considérée comme une véritable profession au sens commun du terme 18. Les artistes eux-mêmes alimentent cette ambiguïté en percevant leur pratique artistique davantage comme une vocation que comme une profession en tant que telle 19. Le temps consacré La définition que les artistes donnent 20 à une activité professionnelle est commune : il s agit bien souvent d une activité exercée à titre principal et dans laquelle ils investissent (ou ont la volonté d investir) la majeure partie de leur temps. «Je ne fais pas du théâtre comme ça, pour m amuser en dehors de mes heures de travail, c est mon travail principal» (Metteur en scène) 21. Ce directeur artistique témoigne également : «[mon activité professionnelle] est censée me nourrir, me faire vivre. C est une activité professionnelle et unique dans le sens où elle me prend l entièreté de mon temps». 16 Menger P.-M., Le travail créateur : s accomplir dans l incertain, Gallimard /Seuil/EHESS, Paris, Brahy R., Fraiture S. et Megherbi S., L insertion professionnelle des comédiens, Éditions de l Université de Liège, Liège, Liot F., Le métier d artiste, L Harmattan, Paris, Sur la notion de vocation artistique, voir Heinich N., Être artiste. Les transformations du statut des peintres et des sculpteurs, Klincksieck, Paris, Ce constat se base sur les interviews réalisées dans le cadre de l étude intitulée Développer ses projets artistiques. Le cas des Activités de SMartBe, op. cit. 21 Extrait d une interview d artiste réalisée dans le cadre de l étude intitulée Développer ses projets artistiques. Le cas des Activités de SMartBe, op. cit. 9

10 Cela étant, une activité artistique annexe peut tout aussi bien être reconnue comme étant professionnelle par les acteurs du secteur et les artistes eux-mêmes. De plus, le temps consacré par un amateur à sa pratique artistique peut être identique à celui d un artiste qui se définit comme professionnel. De même, le poids du temps de travail dans la rémunération est différent d un secteur à l autre. Il suffit de comparer de ce point de vue un musicien, un poète, un plasticien et un photographe. Le critère du temps consacré ne peut donc être pris en compte à lui seul. À noter : le temps consacré à une activité artistique est difficilement mesurable. On peut l envisager soit d un point de vue subjectif en termes de temps que l artiste revendique de passer à son activité ou qu il déclare prendre sur son temps de loisir ; soit d un point de vue économique en termes de temps consacré qui rend l artiste indisponible sur le marché du travail par exemple. Par ailleurs, il s agit de ne pas négliger le temps pris par l ensemble des tâches non-artistiques (comme la communication, la diffusion ou encore la gestion administrative) liées au développement de l activité et à la pratique du métier. L expérience et le gage de qualité Par une pratique régulière et suivie, l artiste acquiert une expérience et une expertise qui constituent un critère de professionnalisme vis-à-vis des acteurs de son domaine. Le professionnalisme représente/nécessite aussi un gage de qualité et l acquisition de certaines compétences : se démarquer, pouvoir répondre correctement et dans les délais à la commande d un client (dans le cas d une prestation de service) et plus globalement, satisfaire aux normes d un marché, à une demande ou aux goûts du moment 22, être capable de promouvoir son travail et de trouver des clients ou des commanditaires prêts à financer ses projets, fixer un prix pour son œuvre ou sa prestation, etc. «Être professionnel, c est connaître le sujet dont on parle, c est assurer les choses de A à Z correctement.» (Graphiste) 23. L expérience et la qualité de l œuvre ou de la prestation ne forment cependant pas un argument suffisant pour distinguer le professionnel de l amateur, dans la mesure où un amateur peut également pratiquer son art de manière régulière et offrir un travail de qualité équivalente à celui d un professionnel, mais ne développera sans doute pas les aspects entrepreneuriaux liés à sa pratique. À noter : la subjectivité est renforcée, dans la création contemporaine, par l absence relative de critères de jugement extrinsèques à la qualité d une œuvre 24. Les critères retenus pour cette évaluation diffèrent donc selon les pratiques. Cela ne s envisage pas de la même façon pour un poète, un pianiste de concert ou pour un designer L appartenance à une association professionnelle Appartenir à une association professionnelle peut être utilisé comme critère de distinction entre artistes amateurs et professionnels. Une telle association vise à défendre ses membres par des revendications, des actions de lobbying auprès des pouvoirs publics, comme le font notamment l APMC - SMart sur le territoire belge pour les métiers de la création ou des sociétés d auteurs comme la SACD et la SABAM. Elle aide aussi les artistes, en début de parcours notamment, à se 22 Greffe X., op. cit. 23 Extrait d une interview d artiste réalisée dans le cadre de l étude intitulée Développer ses projets artistiques. Le cas des Activités de SMartBe, op. cit. 24 Liaroutzos O., «Professions artistiques et validation des acquis de l expérience. Comment évaluer l expérience professionnelle?», Présentation lors des rencontres de la CIFAP «La professionnalisation, quels enjeux pour le secteur de l art contemporain?», Paris, 16 septembre

11 professionnaliser, en leur fournissant des informations et des outils adaptés à leur situation (par exemple, en termes d accompagnement et de gestion administrative et financière). Cela étant, toutes les disciplines ne disposent pas nécessairement d une représentation spécifique. En effet, il n existe pas forcément d associations professionnelles dans chacun des secteurs artistiques (comme par exemple l Association Royale des Artistes Plasticiens de Belgique ou la Fédération des Arts de la Rue, des Arts du Cirque et des Arts Forains) et celles-ci ne remplissent pas les mêmes fonctions. Sans compter que les artistes ne font pas tous partie de telles associations et que ceux qui en font partie ne se reconnaissent pas nécessairement eux-mêmes comme des professionnels. Enfin, que penser du fait de se définir comme professionnel sous prétexte d appartenir à une association dite professionnelle Sur base de quels critères? La reconnaissance artistique Comme l illustrent les critères cités précédemment, il n existe pas de critère adéquat pour définir l identité professionnelle d un artiste 25. Ce qui importe avant tout pour être artiste, c est d abord de se définir comme tel puis d être reconnu par son champ artistique 26, à savoir par ses pairs, le public et les instances de légitimation, telles que les institutions (publiques ou privées), les intermédiaires des mondes de l art (programmateurs, agents, éditeurs, galeristes, etc.), les instances d avis et les critiques ou encore les jurys et concours (prix, bourses, résidences) 27. La reconnaissance est déterminante dans le secteur artistique dans la mesure où c est elle qui permet petit à petit aux artistes de s ancrer dans leur secteur sur du long terme et d évaluer la qualité de leur travail. Les marchés de l art se caractérisent par l incertitude : le consommateur d art ne sait pas à l avance si une œuvre ou une prestation artistique va lui plaire et l artiste lui-même ne peut prédire quelle sera la réception de son œuvre ou de sa prestation. Dans ce contexte, la qualité d une œuvre ou d une prestation artistique dépend fortement du degré de reconnaissance de l artiste dans son champ 28. La reconnaissance en tant qu artiste s obtient donc progressivement par les diverses formes de légitimation délivrées par le champ artistique (pairs, intermédiaires et institutions), plutôt que par un diplôme, un montant minimum de revenus ou tout autre critère soi-disant objectivant 29. Les artistes s organisent d abord entre eux et s évaluent entre pairs. Les règles du marché ainsi que le succès public participent aussi, au gré des aléas, à cette évaluation. Pour ce professionnel du maquillage et des effets spéciaux, «une personne qui fait des films et qui reçoit un oscar, pour moi, c est un professionnel : elle est reconnue par le milieu par un titre quel qu il soit. Là, ça devient professionnel. Mais on est tous des semi-professionnels parce qu on apprend tous les jours et qu il faut toujours se remettre en question». À noter : les instances et dispositifs de légitimation par le champ artistique peuvent prendre des formes variées et fort différentes selon les disciplines. Que l on compare à cet égard les pratiques d un musicien classique soliste et un clown, un orchestrateur et un comédien doubleur 25 Martin B., «La réputation dans les parcours d insertions des jeunes artistes», Présentation au séminaire CARE, Université de Rouen, 18 mars Heinich N., op. cit. 27 Le champ artistique est défini ici selon les critères de professionnalisme dans le domaine culturel développés par la Plateforme Culture Valais en Suisse. Voir 28 Benhamou F., L économie du star-system, Odile Jacob, Paris, Martin B., op.cit. 11

12 Le point de vue juridique La distinction entre artistes professionnels et artistes amateurs est-elle consacrée par le droit positif belge? Il faut remarquer dès l abord que le législateur est peu friand des termes «amateur» et «professionnel». Le droit fiscal ne consacre pas la notion d «amateur» et le droit social est évasif sur ces notions. Il suffit de vérifier l index des manuels de droit social pour voir que les notions d «amateur» et de «professionnel» sont peu fréquentes. Le législateur ne consacre cette distinction ni dans l article sur l assujettissement de principe des artistes à la sécurité sociale (article 1bis modifiant la loi du 27 juin ), ni dans l arrêté royal concernant le Régime des Petites Indemnités (RPI), ni dans les articles relatifs aux règles spécifiques aux artistes en matière de chômage. En ce qui concerne le RPI déjà cité, le rapport au Roi relatif à l arrêté royal l instaurant en 2005 (cf. Moniteur belge du 19/07/2005 n 32715) rejette même explicitement cette distinction. «Le champ d application (des RPI) est délimité par le caractère non-rémunérateur et le plafond proposé à titre de forfaits de frais et non par la soi-disant qualité de l artiste. En effet, dans le secteur artistique, on ne peut faire une distinction claire entre les artistes amateurs, les artistes semi-professionnels et les artistes professionnels. Ces trois catégories connaissent plutôt des transferts : à partir d un hobby, grâce à la formation et aux opportunités, on aboutit dans le circuit semi-professionnel. Si le succès artistique se traduit aussi en succès économique, l artiste peut gagner sa vie à partir de cette activité et il/elle devient un(e) artiste professionnel(le). Que ces activités artistiques de «petite échelle» soient effectuées par un artiste qui se profile comme amateur ou professionnel n a aucune importance». Les décrets communautaires relatifs aux arts amateurs et aux Centres d expression et de créativité définissent les «arts amateurs» comme étant «non-professionnels». Mais la notion d art professionnel n a jamais été circonscrite. En Belgique, de nombreuses professions sont «réglementées» (menuisier, coiffeur, boulanger, etc.). Mais la réglementation qui délimite et restreint ces professions doit tenir compte des principes d égalité, de non-discrimination, du droit au travail et même de la liberté du commerce et de l industrie. Les cours et tribunaux sanctionnent les réglementations qui violent ces principes fondamentaux. Le législateur devra donc tenir compte de ces principes pour promouvoir la distinction entre les artistes professionnels et les artistes amateurs. Il ne pourra établir de différentiation injustifiée. La distinction amateur/professionnel va aussi à l encontre de nombreux textes de droit international promouvant la culture. Prenons un exemple : la libre circulation des travailleurs interdit, entre autres, les discriminations indirectes, c est-à-dire «toutes formes dissimulées de discrimination qui, par application d autres critères de distinction, aboutissent en fait au même résultat» (CJCE 12/2/1974 Sotgiu, notamment). En conclusion La distinction entre amateur et professionnel ne se retrouve pas dans la législation en vigueur en Belgique, quand bien même elle est d usage courant, voire revendiquée par les artistes eux-mêmes. Les critères identifiés ne suffisent pas à eux seuls à distinguer de manière univoque le professionnel 30 Loi du 24 décembre 2002, Chapitre 11, Statut social des artistes, publiée au Moniteur belge le 31 décembre 2002 et entrée en vigueur en juillet

13 de l amateur. Il existe en effet une multitude de situations dans lesquelles les artistes se qualifient d amateurs, professionnels ou même semi-professionnels, selon les pratiques, les secteurs et les perceptions de chacun. Cette distinction qui semble donc faire sens de prime abord se révèle, quand on s y attarde un peu comme nous venons de le faire, très floue et fortement relative à une problématique donnée et à un objectif ou une stratégie précise. La distinction entre amateur et professionnel n est donc pertinente que si on en définit clairement l objectif et qu on en analyse le contexte d application, comme le montrent, à titre d exemples, quelques expériences à l étranger, principalement dans le cadre de pays européens mais aussi au Québec, où une telle distinction est opérée. Anne Dujardin et Héléna Rajabaly Bureau d études de l APMC-SMart 13

14 2 À l étranger : des situations multiples Si l on observe les distinctions opérées dans différents pays ou régions à l étranger entre artistes amateurs et professionnels, il apparaît clairement qu il n existe pas d uniformité en la matière. Les critères retenus sont relatifs à un contexte et à une problématique donnés et n englobent dès lors pas toute la complexité de la question. Au contraire, la mise en œuvre d une telle distinction répond à des besoins spécifiques, qui varient d une région ou d un pays à l autre. Ainsi, la distinction amateur/ professionnel correspond à un besoin de protection accrue du travail des artistes au Québec ; elle est opérée pour l octroi de soutien aux acteurs culturels dans le Valais en Suisse et au Luxembourg ou encore utilisée pour des besoins fiscaux et sociaux en France et indirectement en Allemagne et aux Pays-Bas par le biais de la distinction salarié/indépendant. Québec (Canada) Au Québec, une loi, adoptée en 1988, définit le statut d artiste professionnel pour tout créateur du domaine des arts visuels, des métiers d art ou de la littérature 31. Selon cette loi, un artiste est professionnel s il satisfait aux quatre conditions suivantes : il se déclare artiste professionnel ; il crée des œuvres pour son propre compte ; ses œuvres sont exposées, produites, publiées, représentées en public ou mises en marché par un diffuseur ; il a reçu de ses pairs des témoignages de reconnaissance comme professionnel, par une mention d honneur, une récompense, un prix, une bourse, une nomination à un jury, la sélection à un salon ou tout autre moyen de même nature. Cette loi stipule également que «l artiste qui est membre à titre professionnel d une association reconnue ou faisant partie d un regroupement reconnu en application de l article 10, est présumé artiste professionnel». Une autre loi, qui définit le statut professionnel des artistes de la scène, du disque et du cinéma, stipule que «l artiste qui s oblige habituellement envers un ou plusieurs producteurs au moyen de contrats portant sur des prestations déterminées, est réputé pratiquer un art ou exercer une fonction visée à l article 1.2, à son propre compte» 32. Ces lois québécoises «tentent de proposer des solutions face à certains problèmes socio-économiques vécus par les artistes [qui créent des œuvres pour leur propre compte], en ajoutant des éléments de protection qui sont absents dans la loi sur le droit d auteur» 33. L objectif est entre autres d améliorer les conditions de travail des artistes et notamment leurs rémunérations. 31 Voir www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicsearch/telecharge.php?type=2&file=/s_32_01/s32_01.htm 32 Voir www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicsearch/telecharge.php?type=2&file=/s_32_1/s32_1.html 33 Voir 14

15 Valais (Suisse) La Plateforme Culture du Valais en Suisse a quant à elle établi un aide-mémoire définissant des critères de professionnalisme dans le domaine culturel pour reconnaître ce qu est un «professionnel de la culture» (la condition étant de répondre au moins à deux de ces critères) 34 : Formation : avoir obtenu un diplôme académique ou professionnel reconnu dans son domaine. Expérience : faire preuve d une expérience professionnelle dans son domaine, qui se traduit par une activité rémunérée suivie dans des institutions culturelles professionnelles et des réseaux reconnus. Champ professionnel : être reconnu par les groupes constituant son champ professionnel. Pour tous les domaines culturels, le champ professionnel recouvre les groupes suivants : institutions et manifestations avec une programmation culturelle professionnelle ; professionnels du domaine: artistes, programmateurs et, dans certains cas, agents ; critiques et publications: médias généraux et spécialisés, études de spécialistes ; jurys de concours reconnus : prix, résidences, bourses, achats d œuvres. Cet aide-mémoire, datant de juin 2012, est un outil de soutien aux professionnels de la culture dans le Valais. Il «s adresse aux services culturels du Canton et des communes pour leur permettre de déterminer dans quelle mesure les requérants de soutiens peuvent être reconnus comme des professionnels de la culture. ( ) Il fournit un cadre commun en s appuyant sur les critères de soutien spécifiques utilisés jusqu ici par le Service de la culture de l État du Valais et les services culturels des Villes et des Communes membres de la Plateforme Culture Valais» 35. France Le critère pour établir qu un artiste est professionnel en France s opère au niveau fiscal et social. «Pour établir qu il est professionnel au sens fiscal, il faut que l artiste apporte la preuve qu il exerce son activité à titre habituel et constant et dans un but lucratif. Ces trois conditions doivent être remplies simultanément. Ces situations sont examinées au cas par cas par l administration fiscale» (Code Général des Impôts art. 156-I. Instruction du 27 août 1993). «Des trois conditions posées, c est généralement la dernière (but lucratif) qui pose problème. Le Conseil d Etat dans plusieurs arrêts, a retenu comme critère de professionnalité le fait d avoir participé pendant plusieurs années à des expositions en France et à l étranger. La recherche de notoriété étant présumée impliquer la recherche d un but lucratif. En pratique, en cas de redressement fiscal, il conviendra d établir un dossier comportant la justification de tout ce qui peut être de nature à prouver l existence d une activité professionnelle dans la durée, catalogues d expositions, liste de prix, invitations, coupures de presse, photos, etc. Cette liste n est pas limitative. L appartenance à la Maison des Artistes 36 est l un des éléments généralement pris en considération mais il est insuffisant à lui seul, en raison du principe d autonomie du droit fiscal et social» 37. Ainsi, en France, «dès qu un artiste vend ses œuvres, il n est plus amateur puisqu il doit au premier euro perçu s identifier aux Services Administratifs de Sécurité Sociale de La Maison des Artistes et 34 Voir 35 Ibid. 36 La Maison des Artistes (MDA) est «l organisme agréé par l État [français] pour la gestion de la branche des arts graphiques et plastiques du régime obligatoire de sécurité sociale des artistes auteurs». Voir 37 Voir 15

16 se déclarer à son Centre des Impôts en bénéfices non commerciaux. ( ) Seule la première facture de vente est exempte de tout obligation fiscale et sociale puisque c est cette première facture qui va permettre à l artiste amateur de se déclarer professionnel» 38. Il n existe pas en France de statut social ou fiscal de l artiste à proprement parler 39. Une ébauche de statut professionnel des artistes d un point de vue fiscal et social a néanmoins été définie administrativement via des dispositions fiscales spécifiques dans le Code Général des Impôts et une affiliation des artistes aux Services Administratifs de Sécurité Sociale. Allemagne et Pays-Bas La législation en vigueur en Allemagne et aux Pays-Bas ne prévoit pas de distinction entre artiste amateur et artiste professionnel. Elle opère plutôt une différence entre artiste indépendant et artiste salarié. En Allemagne, la sécurité sociale pour les artistes indépendants est accessible à ceux qui répondent à la définition légale d «artiste» (il existe une liste de professions artistiques acceptées) et qui gagnent un minimum de euros par an 40. Aux Pays-Bas, les artistes qui souhaitent devenir indépendants doivent démontrer le caractère indépendant de leur activité au service des impôts : c est-à-dire, avoir un but de lucre, supporter un risque d entreprise, avoir au moins trois donneurs d ordre, consacrer minimum heures par an à son activité et faire la publicité de son activité. Ces artistes sont tenus également de s inscrire au registre de commerce et d avoir un numéro de TVA. Par ailleurs, «il existe aux Pays-Bas une loi sur l attribution d un revenu aux artistes (WIK). Cette loi a pour but de soutenir les artistes débutants dans la création d un atelier professionnel rentable et d aider les artistes exerçant déjà leur métier en leur allouant un complément en cas de régression de leurs revenus. Seuls les artistes diplômés issus de filières de formation reconnues peuvent prétendre à une allocation au titre de la loi WIK. Un organisme consultatif vérifie si le demandeur répond à la qualification d artiste professionnel. Un artiste peut percevoir l allocation WIK pendant quatre années au maximum sur une période de dix ans, ( ) tout artiste vivant seul bénéficiant d un supplément» 41. Luxembourg Un système d aide sociale spécifique est accessible entre autres aux artistes professionnels indépendants. Sous certaines conditions, ces artistes peuvent prétendre à une aide financière fournie par le Fonds social culturel subventionné par l État luxembourgeois pendant les mois durant lesquels leurs revenus sont inférieurs au salaire social minimum. Les critères de prise en compte de la reconnaissance du statut d artiste professionnel sont multiples et se basent tant sur le parcours de l artiste (CV, copie des œuvres), sur ses revenus (certificat de revenus et de fortune), que sur une auto-définition (déclaration que l activité indépendante est bien l activité principale) ainsi que sur des témoignages de reconnaissance des pairs 42. Anne Dujardin et Héléna Rajabaly Bureau d études de l APMC-SMart 38 Voir 39 Voir 40 Voir 41 Voir 42 Voir html#panel-7 16

17 3 Dans le passé : l exemple des peintres et des musiciens Qu est-ce que le passé peut nous apprendre sur l organisation de l activité artistique? Comment vivait-on de son art? La distinction amateur-professionnel a-t-elle une raison d être? La matière est vaste. Aussi nous contenterons-nous de deux coups de sonde à propos de deux disciplines, la peinture et la musique. Pour ce faire, nous nous appuierons essentiellement sur deux ouvrages : le premier, Vivre de son art. Histoire du statut de l artiste XV e -XXI e siècle, a été publié sous la direction d Agnès Graceffa. Il propose une série d études sur divers métiers artistiques, touchant à de nombreuses disciplines : littérature, arts plastiques, musique, théâtre, danse, cinéma, etc. 43 Le second, Être artiste. Les transformations du statut des peintres et des sculpteurs de Nathalie Heinich propose une investigation sur la condition d artiste du Moyen Âge à aujourd hui à travers les réponses à cinquante questions 44. Peinture : L Ancien Régime. Corporation, copies et commandes Le secteur de la peinture a connu, de la Renaissance à l orée du XX ème siècle, une évolution aboutissant à la notion actuelle de plasticien. Quelles ont été les lignes directrices qui, durant cette période, ont concouru à la formation de cette figure? Durant la Renaissance, le marché de la peinture est étroitement lié à la possibilité de recevoir une commande, elle-même dépendante de la réputation de l atelier. La réputation avait donc une importance cruciale. La signature est ainsi apparue comme la garante de cette qualité : l œuvre ne devait pas automatiquement être réalisée par le signataire, la signature étant plutôt assimilée à un label qui authentifiait son lieu de production. Mais cette tendance préfigure la future individualisation de l auteur Toute une série de professions intermédiaires existaient déjà à l époque, pour mettre en contact peintres et acheteurs. Les marchands d art pouvaient ainsi «s octroyer des marges importantes lors de la transaction définitives» 45. Par ailleurs, de nombreuses commandes (souvent ecclésiastiques) donnaient lieu à des concours 46. Les corporations constituaient l environnement socio-professionnel obligé du peintre : impossible de vendre des peintures sans y être affilié, sous peine de lourdes amendes, voire d expulsions. La corporation tempérait également les effets trop brutaux des mouvements du marché, notamment en régulant les prix et en prévoyant des systèmes de redistribution et d assistance pour les plus 43 Collectif (sous la direction d A. Graceffa), Vivre de son art. Histoire du statut de l artiste XV-XXI ème siècle, Hermann éditions/ SMartFr, Paris, Heinich N., Être artiste : les transformations du statut des peintres et des sculpteurs, Klincksieck, Paris, Blanc J., «Être artiste, malgré tout. Théories et pratiques sociale de la peinture (XVI ème XVII ème siècles)», dans Collectif (sous la direction d A. Graceffa), Vivre de son art. Histoire du statut de l artiste XV-XXI ème siècle, Hermann éditions/smartfr, Paris, 2012, p Blanc J., op. cit., p

18 démunis des peintres du territoire qu elle couvrait (généralement une ville). La corporation des peintres, placée sous la protection de saint Luc, est attestée à Paris dès Comme le note Jan Blanc, «l atelier dépend pleinement de cette organisation collective de la pratique artistique» 48. Uniques lieux d apprentissage du savoir-faire pictural, ces ateliers possédaient souvent une dimension familiale. Ils offraient une vitrine sur les œuvres, en même temps qu ils représentaient un lieu public de rencontres et d échanges économiques. Durant la Renaissance, deux forces antagonistes faisaient donc pression sur le peintre : la corporation et le marché. La corporation encadrait protégeait et contraignait les peintres ; le marché sanctionnait les œuvres, sur base de la réputation. Par ailleurs, une autre possibilité de carrière était d être appelé à peindre auprès d une Cour. Cela représentait, en termes de parcours professionnel, le summum pour les peintres : en plus du prestige lié à cette fonction, des rentes régulières émanant de cette Cour étaient assurées. L enseignement des savoir-faire et des techniques picturales passe en atelier par une série de stades qui vont de la copie servile au travail de création proprement dit, le couronnement d une carrière étant de posséder et gérer son propre atelier, ou d être attaché à une Cour. Le modèle social qui prévalait à la Renaissance en matière de peinture était la médiation et la transmission personnelle. «Dans un tel système d élection et de reproduction familial, social et professionnel où les figures de médiation et de transmission jouent un rôle central, écrit J. Blanc, les autodidactes n ont guère leur place» 49. De plus, les aristocrates ne pouvaient pratiquer une occupation aussi vile, réservée à des artisans. La profession de peintre était assimilée, dans l Ancien Régime, à une profession artisanale (un «art de la main»). Il a fallu plusieurs siècles pour que cette pratique accède au statut d art libéral arts qui nécessitaient connaissance et pratique intellectuelle et délaisse son statut «mécanique», perçu comme socialement inférieur. Au XVII ème siècle apparaît en France un nouvel acteur dans ce jeu de forces : l Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Généralement placée sous une protection royale ou princière, les Académies ont contribué à nourrir une réflexion philosophique sur la peinture, et à la sortir de l artisanat pur. Si l existence de la corporation des peintres est attestée dès 1391, l Académie Royale de Peinture et de Sculpture est officiellement créée en Ses créateurs ont dû batailler pendant plusieurs années pour faire valoir leur point de vue, le modèle académique étant réservé aux arts libéraux, dont faisait partie la musique mais non la peinture 50. La première et plus célèbre Académie a été fondée en 1635 par Richelieu : L Académie Française. Concernant la peinture, les Académiciens étaient généralement d anciens maîtres d ateliers, acceptés sur candidature. Ils ne pouvaient plus tenir boutique, certains bénéficiaient de rentes et devaient répondre aux demandes et commandes de l État. L Académie incarne également un phénomène nouveau : c est la première fois que des artistes sont jugés par des pairs selon des critères propres au secteur, hors de la sanction du marché. 47 Mais N. Heinich fait remonter l existence de cette corporation à 1121! 48 Blanc J., op. cit. 49 Blanc J., op. cit., p Les arts libéraux, au nombre de sept, désignent la matière de l enseignement des écoles de l Antiquité et du Moyen Âge. Ils se divisent en deux degrés : le Trivium et le Quadrivium. Le Trivium (les trois chemins en latin) concerne le «pouvoir de la langue» et se divise en grammaire, dialectique et rhétorique. Le Quadrivium (les quatre chemins du second degré) se rapporte au «pouvoir des nombres» et se compose de l arithmétique, de la musique, de la géométrie et de l astronomie. 18

19 Une évolution rapide vers la figure moderne de l artiste Le secteur de la peinture connaît par la suite une brusque évolution en France. Retraçons-en les grandes lignes, elles permettent de mieux comprendre la figure actuelle de l artiste. En 1774, Turgot, alors contrôleur général des Finances et appartenant au groupe des physiocrates (des libéraux avant l heure), décide de supprimer les corporations. Il tombe en disgrâce quelques mois plus tard et le système corporatif est rétabli. À une nuance près, pour la corporation des peintres : certains artistes sont dits «libres» et peuvent pratiquer leur art hors du carcan corporatif, dans la mesure où celui-ci relève bien des Beaux-Arts, et non de l artisanat. C est l Académie qui tranche en cas de litiges entre la corporation (qui s estime parfois flouée quand elle juge que certains peintres devraient pratiquer leur art sous sa tutelle) et les artistes libres. Durant la tourmente révolutionnaire, les artistes sont politiquement divisés, à l instar de la société. Le peintre David, du parti des Radicaux (il était un ami de Robespierre), veut la suppression pure et simple de l Académie (bien qu il en soit membre). C est chose faite en La Révolution rend le secteur exsangue. Un Institut de la Peinture est ensuite créé par Napoléon afin de le redynamiser. Sous l influence de Vivant-Denon, directeur des musées, et de son successeur Forbin, se développe aussi une nouvelle institution : le Salon. Celui-ci devient l espace central du secteur pictural et réunit en un même lieu les artistes (qui exposent), le public (qui vient massivement admirer les œuvres sélectionnées) et l État (qui organise le Salon et y passe des commandes). Il développe le réseau, les commandes et la réputation de ceux qui y participent et qui s y font remarquer. Pour les refusés, par contre, c est un (ou deux, voire trois) an(s) d invisibilité professionnelle. Des pétitions circulent rapidement pour contester ce système, jugé trop monolithique. En 1849, le Salon déménage, ce qui entérine la distinction entre patrimoine et création contemporaine et participe au développement d un marché autonome de l art et à la figure moderne de l art. On le constate, les changements sont importants entre le peintre du Moyen-Âge artisan et copiste servile à celui de l artiste créateur, solitaire et incompris ou célèbre et adulé, du XIX ème siècle. Musique : du serviteur au libre créateur 51 Au Moyen-Âge, comme on l a dit, l apprentissage de la musique faisait partie du Quadrivium, enseigné aux jeunes gens dans les universités. Les conditions de transmission de la musique populaire sont moins bien connues, faute de sources historiques. Néanmoins, un certain nombre d études ont pu être menées, comme celle de Jean- François Heintzen sur les «joueurs d instrument» du centre de la France, du XVII e au XX e siècle. L état du «joueur d instrument» était contrôlé par la Ménestrandise. Il s agit d une structuration commune aux métiers de la France d Ancien Régime. Cette corporation a été fondée en 1321 et regroupait «la communauté des musiciens tant hauts que bas» 52 en excluant toutefois, du moins à ses débuts, les instruments dont la pratique était associée à la mendicité et au vagabondage (ainsi la vielle). La Ménestrandise comprenait, outre les musiciens au sens strict, les ménestrels (qui étaient aussi auteurs), les jongleurs et les saltimbanques (qui relevaient de ce qu on appellerait aujourd hui 51 Cette partie consacrée à la musique tire ses sources de deux articles sur le sujet : l un de Heintzen J.-F., «Du joueur d instrument au Maître-sonneur. L instrumentiste traditionnel dans le centre de la France, XVII ème XIX ème siècles» et l autre de Leterrier S.-A., «La musique entre la rue, la scène et le salon au XIX ème siècle», dans Collectif (sous la direction d A. Graceffa), Vivre de son art. Histoire du statut de l artiste XV-XXI ème siècle, Hermann éditions/smartfr, Paris, Heintzen J.-F., op. cit., p

20 le secteur des arts vivants). Elle était dirigée par le «Roi des Violons» (c était son titre), qui était nommé directement par le Roi. Comme la corporation des peintres, elle englobait la quasi-totalité de la pratique professionnelle de ces secteurs, régulait le marché et offrait une assistance aux plus démunis des ménestriers. Le contrôle de la Ménestrandise s exerçait tant au niveau de l apprentissage que du déroulement de l activité : «pour exercer, l impétrant doit d abord suivre un apprentissage, sanctionné par un brevet de maîtrise, qui lui permet de porter le titre de «maître», pour former à son tour des élèves. Les actes usuels de la vie du joueur d instrument se règlent devant notaire, qu il s agisse du contrat d apprentissage, du brevet de maîtrise ou des éventuelles associations avec des collègues pour former une bande» 53. Ces musiciens interviennent dans toutes les grandes circonstances de la vie : cérémonies calendaires, rites de passage, fêtes coutumières. On fait régulièrement appel aux instrumentistes pour être témoins dans les mariages. Dans les actes d état civil qui les concernent, les instrumentistes sont souvent affectés d une autre profession. On peut donc en déduire que la musique n est pas leur seule activité ; un autre métier leur procure sans doute l essentiel de leurs revenus. Néanmoins, l animation des noces est une prestation rétribuée 54. La Révolution fut une époque bénie pour les musiciens populaires : chaque municipalité devait se doter des services d instrumentistes, afin de dignement célébrer les nouvelles fêtes du calendrier républicain. Or, beaucoup de petites localités n en avaient pas les moyens : elles se sont donc rabattues sur les musiciens populaires, qui dès lors bénéficiaient d un contrat fixe. Durant le Second Empire, l institution de l Orphéon commence à regrouper de nombreux musiciens. L Orphéon était composé de chœurs bénévoles issus des classes moyennes ou populaires. Ils étaient attachés à une paroisse, une municipalité ou même une entreprise. Totalement oubliée aujourd hui, cette institution était pourtant incontournable dans le paysage musical durant tout le XIX ème siècle. Dans son étude sur «La musique entre la rue, la scène et le salon au XIX e siècle», Sophie-Anne Leterrier note que «ni dans les élites, ni dans le peuple, la musique n est ( ) d abord perçue comme une profession» 55. Les musiciens du peuple exercent généralement un autre métier. «Certains sont assez connus pour que les estaminets fassent appel à eux à l occasion des fêtes, moyennant une partie des recettes, mais c est tout» 56. L opposition à toute professionnalisation a parfois des racines idéologiques. Ainsi, dans les orphéons, on s y refuse clairement, «partant de l idée que si la musique devient un métier, d une part, elle ne sera plus un agrément, d autre part, elle ne pourra plus être gratuite» 57. Dans les classes supérieures, les musiciens visent moins à devenir des professionnels qu à être reconnus comme artistes. À partir du XVIII ème siècle, en effet, de grandes figures musicales ont commencé à revendiquer l avènement d une musique «pure», débarrassée de tout asservissement à d autres disciplines (comme au théâtre). L opposition entre le Métier (vil et populaire) et l Art (génial et solitaire) s affirme, et recoupe la même aspiration que celle des peintres : passer du statut d art mécanique à celui d art libéral. Ces grandes figures musicales, au premier rang desquelles on peut citer Mozart, Beethoven 53 Ibid. 54 Ibid., p Leterrier S.-A., op. cit., p Ibid. 57 Ibid. 20

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