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1 Patrick Champagne, «Le médiateur entre deux Monde», Actes de la recherche en sciences sociales, , mars Les réactions nombreuses et répétitives de lecteurs qui contestent les titres, les thèmes ou les personnes qui désormais figurent en première page du quotidien ont contraint les différents médiateurs à expliciter les principes de choix qui sont désormais à l'oeuvre. Il est significatif que ceuxci évoquent tous la «une» du journal dans un vocabulaire qui est celui de l'économie, et même du commerce le plus ordinaire. La métaphore de la «vitrine», qui est employée à plusieurs reprises par ceux-ci parce qu'elle est une expression, avec d'autres du même type, qui circule dans les couloirs de la rédaction, trahit la part croissante des impératifs économiques qui pèsent sur le journal, jusques et y compris dans la conception de l'information. La métaphore appartient d'ailleurs au même registre que celles qui sont mobilisées par le directeur du journal, qui n'hésita pas à parler le langage d'un responsable de chaîne de télévision («nous avons pour ambition de garder notre gain de part de marché de 1995») 1 ou même d'un patron de la grande distribution («nous voulons être leader sur notre créneau»). Et de même le médiateur : «Il serait hypocrite, écrit-il dans un de ses avis, de prétendre que Le Monde se refuse à mettre en valeur, en première page, les informations dont il a la primeur dans es domaines de prédilection (la politique internationale et intérieure, l'économie, la culture, etc.). [... ] Cela valait bien de figurer à la vitrine du journal» (Le Monde du 3 avril 1995). Ou encore quelques semaines plus tard : «La "une" est la vitrine du journal, l'endroit où il présente ce qu'il a de mieux» (Le Monde du 2 mai 995). Si le médiateur reconnaît que le journal doit cependant «tenir compte d'une hiérarchie de l'information qu'il n'est pas le seul à établir», ce n'est cependant pas, précise-t-il, pour «faire amende honorable», mais pour ouvrir un débat 2 sur une nouvelle «conception de l'information à la fois assumée et contestée». L'enjeu que représente la première page d'un journal comme Le Monde s'est trouvé en outre amplifié par le changement de maquette, qui est intervenu en janvier Dans l'ancienne maquette, qui était pratiquement celle des origines, la première page comportait plusieurs titres, sur une, deux ou trois colonnes, selon l'importance intrinsèque de l'information. Ces titres, très caractéristiques, étaient à la fois longs et factuels, le titrage court, «simpliste» et «accrocheur» sur cinq colonnes, qui est celui de la presse populaire, étant explicitement refusé. Seuls, les événements politiques majeurs pouvaient conduire à un titrage sur quatre ou cinq colonnes, 3 ce titrage exceptionnel correspondant alors à un événement lui-même jugé exceptionnel. Mais même ces titres exceptionnels sur cinq colonnes se voulaient «sobres» 4 et loin de la recherche d'effets commerciaux (susciter l'achat du journal, par exemple en excitant artificiellement la curiosité des lecteurs) 5. La nouvelle maquette, qui impose une «lecture horizontale» du journal (par opposition à la lecture verticale, en colonnes, de la maquette précédente qui serait devenue «vieillotte» et «obsolète»), intègre en fait l'impératif économique de vente propre à la presse populaire en imposant désormais chaque jour un seul titre à la «une» du journal, celui-ci devant être court, conçu pour attirer l'oeil du passant. Le titre qui impose le sujet important du jour est imprimé sur les affichettes publicitaires que le quotidien désormais diffuse abondamment sur les points de vente de la presse. Mais du même coup, chaque jour implique, du fait de la maquette, son événement majeur. Ce qui conduit parfois, comme dans la presse populaire, à surtitrer sur des sujets mineurs ou à donner de l'importance, durant vingt-quatre heures, à des faits marginaux érigés pour l'occasion en problèmes de société. Le titrage du Monde tend ainsi à se rapprocher de celui de la presse magazine («La vérité sur l'argent des fonctionnaires», in Le Monde du 11 janvier 2000) et même frôle parfois, aux yeux de nombreux lecteurs, celui de la presse people («La faute de Dominique Strauss Kahn», in Le Monde du 17 novembre 1999). 1 Entretien au Nouvel Observateur du 6-12 juin Dans les avis du médiateur, l'évocation fréquente «d'un débat» il faut ouvrir avec les lecteurs renvoie aux débats que le journal ~anise dans ses propres colonnes (en publiant points de vue et réactions aux points de vue) et aux débats qui se développent en interne entre les journalistes. Cette omniprésence à tous les niveaux du débat» au Monde trahit le fait que le journal ne peut plus trancher et prendre position (sauf sur quelques problèmes très limites qui lui valent d'ailleurs un abondant courrier). 3 Pour des exemples de ces «unes», voir La Une. Le Monde ( ), Paris, Plon, 1996; 1999, édition augmentée. 4 Par exemple cette «une» en date du 30 mai 1968: en surtitre souligné : «Alors que le mouvement de grève se durcit et se politise (en titre sur deux lignes et sur toute la largeur de la page : «Le général de Gaulle est parti pour Colombey. Le Conseil des ministres est reporté.». 5 Dans un récent avis du médiateur, celui-ci écrit: «Dans son numéro daté 17 novembre, Le Monde titrait en première page quatre colonnes il fallait vraiment manquer de curiosité pour pas aller tout droit à la page consacrée à ce sujet... Aussitôt le journal refermé, des lecteurs se sont précipités sur leur plume» (Le Monde du 21 novembre 1999). II/1

2 Légitimer l'inévitable Les médiateurs successifs signalent en définitive, chacun «à leur manière», dans les avis qu'ils rédigent, les petits déplacements du journal vers le pôle économique, les lecteurs déplorant que la «fameuse distance» soit devenue une prise de distance à l'égard d'une déontologie qui est d'autant plus invoquée qu'elle est moins respectée. Chaque déplacement est vécu par l'ancien lectorat comme une trahison de la rigueur proprement intellectuelle que le fondateur avait imposée à son quotidien et, au-delà, à l'ensemble du champ ou du moins à la fraction de ce champ qui comptait en politique. La violence des réactions ne tient pas seulement à la déception qu'éprouvent certains lecteurs à l'égard des transformations de leur journal. Elle réside, plus profondément, dans le sentiment que, avec Le Monde, c'est un dernier rempart, un ultime pôle de résistance qui cède à son tour. Avec Le Monde ancienne formule, c'est, pour ces lecteurs, un monde ancien qui disparaît ou plus exactement un mode de régulation des relations que le champ journalistique entretient avec les autres champs. Ainsi les médiateurs devront s'expliquer à plusieurs reprises sur la part grandissante que le journal consacre à «l'investigation» en politique, parce que ce journalisme-là franchit la frontière qui existait entre le journalisme et la justice («secret de l'instruction» non respecté, accusations portées par le journal à l'encontre d'hommes politiques, etc.). Il devra aussi s'expliquer sur la recherche du «sensationnel» ou des «scoops», parce qu'elle abolit la frontière entre la presse sérieuse et la presse populaire ou, pire, à scandales. Il devra justifier de la participation du journal à ce que certains lecteurs perçoivent comme de véritables «campagnes médiatiques» auxquelles le journal à leurs yeux participe activement, comme les autres, au lieu d'être l'ultime rempart de la société contre la «tyrannie des médias». Ils devront, à plusieurs reprises, dire pourquoi il est désormais légitime de déplacer la frontière entre vie privée et vie publique (santé du président de la République, brouilles entre les personnalités politiques, etc.). Ils devront aussi protester de leur indépendance, malgré l'emprise croissante et toujours plus agressive de la publicité sur le journal (campagne de tels annonceurs qui investissent tout un numéro ou encore publicité pour produits de luxe pour chiens côtoyant des articles sur le chômage et la misère), expliquer pourquoi une princesse ou un chanteur qui faisaient, jusqu'à présent, les couvertures de la presse people peuvent faire désormais celle du quotidien sans que ce dernier se déshonore, en quoi tel «intellectuel médiatique» serait plus compétent, pour faire du grand reportage, que les journalistes du Monde, pourquoi la couverture du Mondial de football mérite un supplément quotidien et même des titres en première page, non pas seulement pour accroître ses ventes mais parce que cette épreuve est en soi un événement, dire en quoi la multiplication des photographies, d'abord en noir e t blanc, puis de plus en plus souvent en quadrichromie, loin d être une concession à la facilité ou à la publicité, est inspiré par le seul souci d utiliser un langage spécifique qui a ses traditions et ses lettres de noblesse, etc. Les médiateurs devront même, ce qui est nouveau, expliquer que le journal doit parfois se lire au «second degré», c'est-à-dire comme on lit Libération (alors que ce dernier doit se lire de plus en plus au premier degré), la «fameuse distance» étant désormais exigée du lecteur. Ainsi, doit-il essayer de convaincre que tel dessin qui représente une scène de faits divers comme le faisait Le Petit journal au début du siècle doit être pris, bien sûr, avec humour. Parce que ces transgressions, qui trouvent leur fondement presque toujours dans des impératifs commerciaux et aussi politiques transmués en nouvelle excellence journalistique, brouillent les frontières entre des univers considérés jusqu'alors comme distincts (la politique, l'économie, la vie culturelle, la vie privée, etc.), on comprend qu'elles choquent surtout les lecteurs âgés, c'est-à-dire ceux qui sont le produit d'un ancien état du monde social et qui ne se reconnaissent plus dans le miroir que leur tend leur journal. S'ils mettent en avant leur «fidélité au journal», c'est pour dire en fait qu'ils attendent, de leur journal, qu'il soit une copie fidèle de l'ancien monde social. Et s'ils précisent, pour justifier de leur droit à dire au médiateur ce qu'ils pensent, qu'ils sont «lecteurs du Monde depuis quarante ans» ou de «très anciens abonnés», c'est parce qu'ils estiment que Le Monde leur appartient et qu'il leur appartient de rappeler au Monde ce qu'il lui appartient de dire et de ne pas dire. Bien que ce qui est perçu par une fraction des lecteurs comme autant de transgressions suscitant inévitablement des vagues de protestation ait fait inévitablement l'objet d'avis des médiateurs, ces derniers, loin de pouvoir les condamner, les ont presque toujours justifiées quand ils ne les revendiquaient pas explicitement. C'est qu'elles sont celles du champ journalistique lui-même: loin de pouvoir y renoncer sans risques, Le Monde, dès lors qu'il veut contribuer de façon décisive à la lutte pour la définition dominante de l'information, ne peut que les commettre à son tour et même surenchérir, ne marquant sa différence qu'en les commettant, selon une expression qui revient souvent sous la plume des médiateurs, «à la manière du Monde». II/2

3 Cyril Lemieux, «L approche bourdieusienne des médias et ses limites» in Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, La découverte, Comment «révolutionner» les pratiques? En intégrant dans la théorie sociologique elle-même la question des raisons de la critique, il ne s'agit pas seulement de se doter des moyens de sortir du relativisme éthique auquel conduisent les explications stratégiques ou expressives-perspectivistes de l'appel public aux valeurs. Il s'agit aussi de rendre la critique d'inspiration démocratique plus difficile à relativiser, en trouvant dans les pratiques critiquées elles-mêmes les points d'où faire ressurgir de façon immanente (c'est-à-dire du point de vue des acteurs eux-mêmes) des préoccupations et des jugements moraux universalisables. Cette insertion de la critique dans l'immanence de la praxis est une opération délicate et même quasi impossible pour l'approche bourdieusienne, dans la mesure où celle-ci se fonde sur la transcendance du regard sociologique et la rupture avec le sens commun. Le dualisme platonicien qui sert dans ce cas de modèle explicite [Bourdieu, 1996, p. 42] conduit en effet à dépeindre les agents sociaux (du moins ceux qui ne sont pas encore devenus des sociologues bourdieusiens) comme les habitants d'une caverne obscure animés par des chaînes de causalité qui leur échappent. Exemple : «La télévision est un univers où on a l'impression que les agents sociaux, tout en ayant les apparences de l'importance, de la liberté, de l'autonomie, et même parfois une aura extraordinaire, sont des marionnettes d'une nécessité qu'il faut décrire, d'une structure qu'il faut dégager et porter au jour» [ibid., p. 42]. D'un autre côté, ce même dualisme platonicien permet d'offrir aux habitants de la caverne la perspective d'une conversion émancipatrice au moyen de la «prise de conscience» [Bourdieu, 1994a, p. 9] qu'autorise la lumière sociologique. Mais précisément, il peut paraître un peu «utopique», comme Pierre Bourdieu l'admet lui-même [1996, p. 64], de lier si directement accès à un discours sociologique et surgissement d'une bonne volonté réformatrice. La lecture d'un ouvrage de sociologie bourdieusienne suffira-t-elle à donner à un individu, surtout si on nous assure qu'il n'est qu'«une sorte d'épiphénomène d'une structure» ou «à la façon d'un électron, l'expression d'un champ» [Bourdieu, 1996, p. 63], la volonté et le pouvoir de changer? Dans un milieu professionnel dont on soutient que les choix qui s'y opèrent «sont en quelque sorte des choix sans sujet» [ibid., p. 26], où trouver un seul individu en mesure de se hisser, par la révélation du Livre, à la qualité de «sujet» rationnel et réflexif? De fait, le modèle de la «prise de conscience» révolutionnaire se heurte en pratique à quantité d'obstacles (imprévus?). Soit, par exemple, le directeur de l'information de TFI, Robert Namias. Ce journaliste a pris la peine et le temps de Iire l'ouvrage de Pierre Bourdieu sur la télévision dont il a trouvé certaines analyses (mais pas toutes) «très pertinentes». Cela ne signifie pas pour autant qu'il a maintenant la volonté et le pouvoir de modifier sa pratique : «Si on avait le courage, nous à TFI, on dirait à 20 h 02 : "Il y a eu un accident d'avion, on ne sait rien d'autre, donc on arrête et on passe à autre chose. Et pendant ce temps-là, les autres chaînes vont en faire dix minutes. Le lendemain, la presse écrite en fera deux pages!.. Alors qu'est-ce que je fais, moi, dans un système de concurrence et de parts de marché?» Robert Namias est un peu comme la Médée d'ovide: voyant le meilleur et, cependant, commettant le pire. Comme le suggère son attitude - neutralisation du courage civique par le bon sens» professionnel -, il se pourrait, après tout, que le «réalisme» ne soit pas la qualité première de l'«utopisme» défendu par Pierre Bourdieu : non seulement la caverne où sont censés évoluer les hommes et les femmes à délivrer se révèle souvent moins obscure que prévu, mais encore il ne suffit pas d'y introduire le flambeau de l'analyse «scientifique» (ou réputée telle) pour que ces hommes et ces femmes soient subitement éblouis et qu'ils trouvent collectivement la force de renverser leurs habitudes et leurs modes de raisonnement - ce que la théorie sociologique de Pierre Bourdieu permet d'ailleurs parfaitement de prévoir. C'est en considérant ces deux limites qu'il est possible d'envisager une tout autre approche de la question des conduites «pathologiques» (pour parler comme Durkheim) propres à la gent journalistique, et d'esquisser une façon sans doute moins «supérieure» mais peut-être plus efficace de les aider à réaliser le meilleur lorsqu ils voient le pire. II/3

4 Philip Schlesinger, «Le Chaînon manquant. Le professionnalisme et le public», Sociologie de la communication, Réseaux / Cnet, Le concept de second ordre Si, pour les informations, «le direct» et le bon sujet filmé représentent ce qu'il y a de mieux à la télévision, n'importe quoi d'autres est considéré comme étant de second ordre ou pire. Sir Geoffrey Cox, parlant au nom d'itn, a dit : «Il ne faut aucun doute qu'à la télé, comme dans la presse populaire, lorsque l'on dispose d'images pour raconter une histoire, on doit leur donner assez d'espace pourfaire leur travail, quand bien même les autres nouvelles devraient se réduire à des manchettes» (41). Suivant cette démarche, la valeur des images interviendrait comme critère de sélection des informations importantes du jour. Cette façon de voir a nettement cours aujourd'hui à la BBC, alors que les anciens journalistes prenaient soin de souligner la responsabilité associée à la sélection des nouvelles. Le mode de présentation de second ordre le plus décrié est celui de «la tête qui parle», expression méprisante des milieux télévisuels pour désigner une personne s'adressant à la caméra. C'est le cas, par exemple, des présentateurs de journaux (42) ainsi que de personnes interviewée ou faisant un discours. D'après Robin Day, «la tête qui parle» est «généralement considérée par les professionnels de la télé comme un moyen de basse qualité ou de second ordre de présenter les émissions» (43). Et l'idée de transmettre un bulletin de nouvelles entièrement sous cette forme est vue comme «un gaspillage de possibilités. La télé devient, selon l'expression des gens de Madison Avenue, "une radio munie d'une lampe pour lire à côté" L'image dans ce cas n'ajoute rien en fait, elle peut retrancher quelque chose dans la mesure où elle constitue une distraction. Pour exploiter les aptitudes particulières de la télé, les images et les mots doivent se renforcer mutuellement. Le spectateur doit voir ce dont il entend parler et entendre parler de ce qu'il voit.» (44). La théorie implicite de cette déclaration est qu'un médium visuel atteint plus sûrement l'objectif d'information qu'un médium seulement auditif. La désapprobation touchant les modes de présentation considérés comme de mauvaise qualité prend souvent appui sur ce critère universel : le professionnalisme. Commettre le péché de «penser radio», c'est mésestimer la finalité qui consiste à conserver l'intérêt des téléspectateurs. Ennuyer, c'est courir le risque que les gens éteignent ou bien, pire, changent de chaîne. Mais il n'y a pas que cet aspect -, le respect d'une valeur technique qui serait partie prenante d'un programme réussi entre aussi en jeu. Sir Geoffrey Cox, tout en reconnaissant que les diagrammes, les cartes et autres graphiques sont des supports de présentation utiles, les range loin derrière les images en mouvement. Il fait aussi remarquer que la télévision ne déploie pas ce qu'elle a de meilleur quand elle récapitule un événement ou le raconte à partir de lieux tels que les salles de conférence : «Ce sont des scènes que la caméra ne peut pas raconter et pour lesquelles la télé, avec son reporter image, est contrainte de faire un retour en arrière vers ce qui est virtuellement un reportage pour la radio.» De tels reportages, indique-t-il, doivent être courts et vifs pour retenir l'attention des spectateurs (45). La comparaison avec la radio qui revient, n'est pas fortuite ; elle exprime la conviction définitive que la télé dispose d'un fond technique qui lui est propre et qu'il faut s'en servir. A en juger d'après les données fournies par le rapport spécial de recherches sur le public, commandé par le Département des informations, il semblerait que les téléspectateurs soient effectivement demandeurs de sujets filmés. Cependant, la citation qui suit, représentative de l'ensemble du rapport, peut difficilement servir de base à des conclusions concernant la psychologie générale de l'attention : «On a demandé aux adultes s'ils aimeraient qu'on leur présente plus ou moins de films à la place, vraisemblablement, de textes lus par le présentateur des informations ou récités par l'envoyés spécial... Un peu moins d'un tiers étaient satisfaits des choses telles qu'elles étaient, mais (ainsi qu'il était attendu) tous les autres (59 %) aimeraient voir des films ~1plus souvent" ou "beaucoup plus souvent".» (46) La perception du caractère spécifique de l'information par la télévision peut être éclairée par un exemple. En juillet 1973, un seul bulletin de la télé mit au sommaire un événement se déroulant dans une ville américaine, où un père menaçait de tuer son enfant avec un couteau. L'information était illustrée par des images dramatiques qui montraient la police en train de se rapprocher pour, finalement, sauver l'enfant sous les yeux d'une foule de gens rassemblés sur la chaussée. En termes stricts de valeur informative, un sujet de cette catégorie un crime dans une petite ville américaine est, pour des journalistes émettant des messages destinés à un public britannique, d'un intérêt quasi nul. Les renseignements suivants donnés par un lecteur de dépêches des Informations radiodiffusées de la BBC indiquent le peu de prix attaché à ce genre de nouvelles : «Dès le départ, on écarte la plus grande partie de ce qui provient de l'étranger. Environ 15 % des dépêches traitent d'incidents mineurs au MoyenOrient. Mais, une grosse partie, 15 % également, provient des États-Unis : des meurtres ou II/4

5 des choses de ce genre, des banalités.» Vu que les banalités ne constituent pas des informations par excellence, il était clair qu'un autre facteur jouait dans ce cas-là : en l'occurrence, la valeur des images. Questionné sur cette initiative particulière, le rédacteur en chef adjoint en admit l'explication : «C'était bizarre, pas ordinaire. On sentait le danger.» Pourtant, de même que les autres journalistes des journaux télévisés, il n'aimait pas créer un climat de «danger» : «Nous essayons, certes, d'envoyer des sujets avantagés par le bonnes images. Mais il serait faux de penser que nous ne les choisissons qu'en fonction de cela. L'autre jour, par exemple, nous avons titré sur la livre sterling et le FMI... D'autres cas de kidnappings de bébés sont traités par des interviews. Je ne dénigre pas le film accrocheur sinon que, fréquemment, il communique l'atmosphère le l'événement ; cela augmente l'inquiétude du public. La radio ne rend pas la sensation que procure le piétinement de cinq cents policiers autour de Bristol. Elle le montre pas, devant les boutiques de Bristol, toutes ces voitures d'enfants vides : pas une mère ne laissent son bébé dehors. Par ailleurs, certains sujets sont strictement des sujets de reportages filmés : ce sont les sujets de «fin de bulletin». Il est donc avoué qu'il peut y avoir contradiction entre la valeur des nouvelles elles-mêmes et leur valeur visuelle. En étudiant les informations, les journalistes peuvent estimer que l'une d'entre elles est importante et mérite d'être mise en avant mais, du point de vue du médium télévisuel, le «meilleur» sujet peut être tout à fait autre. Au cours de prises de vues en extérieur, des journalistes attirèrent mon attention sur le danger qui les guettait de donner trop d'importances aux images en oubliant la réalité du sujet qu'elles étaient censées illustrer. Pour lever tout doute de ma part, le réalisateur d'actualités affirma, sensiblement dans la même veine que le rédacteur en chef adjoint : «Nous sommes toujours en quête du grand sujet, même si nous ne disposons pas des images.» Cette déclaration reprend toute l'ambivalence. Cependant, pour certains, la conscience de la nécessité de l'illustration par l'image n'empêche pas de reconnaître que les images fidèles ne garantissent pas toujours la transmission de la vraie nature de la question ou de l'événement traité. L'affaire la plus souvent mentionnée dans cet ordre d'idée est celle de l'irlande du Nord : «Beaucoup de choses sont sorties sur l'irlande du Nord, mais le retentissement n'a pas traversé la mer.» (Un rédacteur en chef de service, Informations télévisées.) Sur le même thème, un reporter de la télévision disait qu'il avait accusé un choc culturel à sa première arrivée à Belfast et qu'il lui semblait impossible de sentir la situation régnante sans en faire directement l'expérience : «Ici (en Angleterre), la population n'accepte pas la situation comme une réalité.» Selon lui, les images de la télévision n'avaient pas transmis un message compréhensible. II/5

6 Une lettre de Robert Namias, directeur de l'information de TF1 Le Monde, 15 juin 2002 Après la publication dans le MondeTV du 8 juin, de la chronique de Daniel Schneidermann, intitulée "Le Crime Parfait", nous avons reçu les précisions suivantes de Robert Namias, directeur de l'information de TF1: A en croire Le MondeTV, il ne faudrait pas je cite: "Confondre cette entreprise quotidienne de nombrilisme qu'est devenu le journal de TF1 avec le beau mot d'information". Les dix millions de Français qui nous font chaque jour confiance et qui accordent à l'information de notre chaîne une crédibilité deux foix supérieure à celle de nos principaux concurrents apprécieront (sondage Sofres pour Télérama, janvier 2002). Autant que les 200 journalistes de la rédaction qui chaque jour ne ménagent ni leur temps, ni leur talent, ni leur courage pour restituer en une heure et quart d'informations quotidiennes la vie de notre pays et celle du monde. Les lecteurs du MondeTV apprenaient seulement la semaine dernière que le correspondant de TF1 à Berlin ne faisait plus partie de notre rédaction. Précisément, j'indique que le départ de notre collaborateur Alain Chaillou remonte à plus d'un an et demi et que celui d'un autre collaborateur cité dans l'article, Régis Faucon, date, lui, de près de deux ans. Ce manque de sérieux dans l'information donnée n'aurait guère d'importance s'il ne servait de fondement à une démonstration selon laquelle le contenu des journaux de TF1 reposait sur la seule collaboration des deux journalistes cités plus haut. Le Monde TV déduit de ces départs que la politique étrangère a bel et bien disparu de l'antenne de TF1, et constitue une preuve supplémentaire de la volonté de notre chaîne de faire une information de nature purement franco-française, assoiffée de faits divers et de cartes postales en couleur. La réalité est infiniment plus complexe et mériterait une analyse autrement plus fine que ces quelques lignes de critiques gratuites et sans fondement. La politique étrangère n'est pas moins traitée sur TF1 qu'elle ne l'était auparavant, elle est seulement traitée différemment comme c'est le cas d'ailleurs pour la plupart des journaux, qu'ils soient de presse écrite, de radio ou de télévision. Je n'ai pas le sentiment par exemple de voir aujourd'hui, en regardant la une du Monde, exactement la même chose que lorsque je lisais chaque jour dans ce journal en première page un bulletin de l'étranger, qui a disparu depuis belle lurette. En quelques lignes, j'indiquerai simplement que la vocation de TF1 est de faire une information à double entrée, à la fois événementielle et de fond. Evénementielle : c'est-à-dire que, quel que soit le secteur de l'actualité traitée, chaque fois que nécessaire, il nous appartient de mettre les moyens les plus complets pour couvrir un événement, le donner à voir et en déchiffrer le sens. De fond : par des reportages de plus longues durées diffusés dans les journaux ou les magazines d'informations, il nous appartient également de faire connaître des faits, des situations en France ou à l'étranger qui peuvent inspirer la réflexion et permettre de nourrir le débat entre ceux qui nous regardent. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre aujourd'hui le traitement de l'actualité de politique étrangère sur TF1. Un traitement qui n'a jamais cessé d'être ample et divers. Et qui peut se traduire à titre d'exemple par quelques chiffres. Du 1er septembre 2001 jusqu'au 3 juin 2002, 175 équipes de TF1 ont effectué des reportages à l'étranger: il ne se passe pas un jour sans qu'une de nos équipes travaille pour nous hors de nos frontières. Il faut y ajouter l'activité très importante de nos bureaux permanents installés à Washington, Londres, Moscou, Rome et Jérusalem. Au total, depuis septembre 2001, nos collaborateurs ont livré à la rédaction 1621 reportages que nous avons diffusés dans les différents journaux de TF1, soit en moyenne 6 sujets par jour, dont une bonne partie dans le journal de 20 heures. Pour être complet, j'ajoute que près d'un journal sur 3 depuis neuf mois, toutes éditions confondues, a été ouvert par un sujet de politique étrangère. [...] J'indique aussi que, loin d'abandonner la couverture de l'allemagne, l'un des meilleurs spécialistes de ce pays, Bertrand Volker, qui parcourt inlassablement l'europe pour TF1, informe régulièrement nos téléspectateurs de ce qui se passe outre-rhin. Quant à savoir s'il y a ou non un service de politique étrangère à la rédaction de TF1, qu'on me permette de remarquer que la question n'est qu'affaire de terminologie et d'organisation interne. Dans notre rédaction, loin d'être réservée à quelques-uns, la couverture de la politique étrangère est ouverte à la plupart, ce qui permet à nos collaborateurs d'enrichir leurs compétences et d'explorer en permanence de nouveaux domaines II/6

7 Des précisions de Régis Faucon Régis Faucon, ancien responsable de la politique étrangère à TF1 Courrier des lecteurs du Monde du 29 juin 2002 J'ai quitté TF1 le 31 décembre 2000, dans la plus grande discrétion - le directeur de l'information s'étant opposé à tout communiqué - à tel point que beaucoup de téléspectateurs me croient toujours à la télévision, tout en s'étonnant de plus me voir très souvent! C'est peu dire que je me suis tenu scrupuleusement à cette ligne de conduite depuis cette date, par loyauté envers une rédaction où j'ai passé les meilleures années de ma vie professionnelle, mais la lettre de Robert Namias du 15 juin dans laquelle je suis cité, me conduit à apporter les précisions suivantes. En tant que rédacteur en chef, responsable de la politique étrangère pendant de nombreuses années, assurant notamment la couverture des événements à caractère diplomatique, en France et à l'étranger, je ne crois pas être le plus mal placé pour témoigner de la lente désaffection pour ce secteur de l'actualité, désaffection qui a largement contribué à mettre un terme à vingt-cinq ans de collaboration. Intervenant après la suppression de l'important service de politique étrangère en 1996, la fermeture de plusieurs postes à l'étranger, l'abandon des émissions spéciales en direct de tel ou tel point du globe et la disparition des commentaires en studio destinés à apporter au téléspectateur l'éclairage du spécialiste, mon départ a bien constitué l'aboutissement logique d'une politique éditoriale visant à réserver le traitement minimum à une spécialité qui n'intéresserait pas le plus grand nombre. L'accumulation de chiffres sur la fréquence des reportages effectués hors de France ne reflète que partiellement la réalité si l'on omet de préciser que la plupart des sujets tournés actuellement à l'étranger - aussi justifiés et intéressants soient-ils -, ne sont pas des sujets de politique étrangère. La baisse de la criminalité à New York, les péripéties de la famille royale britannique, le goût des Allemands pour les asperges ou celui des Coréens pour le ragoût de chien, cela ne me paraît pas relever de la politique internationale. Quant il ne s'agit pas d'une actualité très forte, comme les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats- Unis ou l'intervention américaine en Afghanistan, qui obligent à un large traitement - ce que TF1 sait fort bien faire -, le monde ne fait plus recette. Je garde de nombreux amis au sein de cette rédaction, dont je respecte les choix éditoriaux, d'ailleurs sanctionnés par une excellente audience. Encore faudrait-il que ces choix soient assumés, sans oublier que ceux qui ont cessé de plaire ont peut-être un peu contribué, à leur place et dans leur spécialité, à faire de cette chaîne la première de France. II/7

8 Pierre Leroux et Philippe Teillet, La résurrection médiatique des terroirs. L'invention d'une formule réussie : Le «13 h» de TF1 Origine La formule de ce journal date d une douzaine d années avec l arrivée à sa tête d un nouveau journaliste, responsable et présentateur, Jean-Pierre Pernaut. Prenant en 1988 la suite d une formule dont l audience déclinait, il va construire son journal d une manière différente de ses prédécesseurs mais aussi de ses concurrents du service public (France 2). À un certain parisianisme et aux coups spectaculaires de son prédécesseur, Jean-Pierre Pernaut oppose la conception d un journal d information fait avant tout pour un public potentiel, moins important en nombre que celui du journal de 20 heures, mais aussi moins urbain, plus âgé et supposé moins demandeur d actualité politique nationale ou internationale, plus tourné vers des réalités qui lui sont proches. Une telle approche basée au départ sur des études d audience trouve sa place sur une chaîne dont les objectifs en ce domaine constituent un préalable à toute évolution des programmes. La justesse des intuitions du présentateur pour traduire concrètement les orientations définies par la chaîne va lui permettre, le succès venant, de développer un réseau de correspondants sur le territoire français en partenariat avec des grands titres de la presse régionale et locale (12 bureaux, 30 journalistes, 50 journalistescameramen). La montée en puissance du journal se traduit par une croissance exponentielle du nombre de téléspectateurs, passant de 12 % de l audience en 1988 au début de la nouvelle formule à plus de 20 % au début des années 90 et aujourd hui jusqu à 55 % du public présent devant l écran à ce moment de la journée, soit environ 7 millions de téléspectateurs. Le présentateur considère qu'il se soucie plus que d autres journalistes de répondre aux véritables besoins d information de son public. La réussite du journal lui a permis de se voir confier la présentation de l émission Combien ça coûte? qui remporte des succès d audience en traitant de l argent à travers des sujets et des thèmes qui ne sont pas très éloignés de ceux du journal de 13 heures. Il est aussi l auteur d un livre à propos du gaspillage de l argent public (L argent par les fenêtres, TF1 éditions), il a initié l opération SOS village de France lancée en 1993 et s est associé à des opérations telle que celle visant à défendre les métiers d hier lancé par un magazine catholique.. Originalité De fait, le succès de la formule du journal de 13 heures de TF1 s inscrit dans un double mouvement. D une part, il correspond à un aggiornamento des valeurs journalistiques qui conduit un nombre croissant de médias à admettre une soumission aux logiques hétéronomes (le public, les annonceurs) plus qu aux anciennes hiérarchies professionnelles légitimes (issues de la presse écrite à destination du public cultivé) qui classaient l intérêt des sujets selon un ordre correspondant à la portée des faits ou des événements pour le plus grand nombre (international, national, politique, social, culture, sport...). Ce phénomène, qui exprime des tensions inhérentes au champ journalistique depuis le XIXe siècle, trouve dans le journal de 13 heures une illustration exemplaire et une forme d aboutissement. L évolution du journal (conditionnée par son succès) a en effet permis à son responsable de s affranchir de toute hiérarchisation thématique de ses sujets a posteriori et commune à l'ensemble des journaux télévisés, pour imposer son " style " construit comme un parcours à travers des sujets que le présentateur choisit, traite et lie selon une logique qui lui est propre : je hiérarchise l information en fonction de l intérêt que je lui prête. Je me demande ce qui va intéresser le plus les gens. Défini par son concepteur comme le journal des Français qui s adresse en priorité aux Français et qui donne de l information en priorité française (Télérama 6 ), il évacue le plus souvent en quelques minutes l actualité internationale (souvent reliée d ailleurs à sa portée chez nous ), pour se consacrer à des sujets mêlant des informations telles que celles liées à la consommation (le coût des dépenses du quotidien, impôts, eau, réparations, rentrée des classes) et des histoires venant de province (journalistiquement scénarisées) traitant souvent de micro-événéments locaux (extraordinaires - figures locales, réouverture d un cinéma ou d une attraction touristique dans un village -, ou saisonniers - les vendanges, la transhumance, etc.-). 6 9 décembre II/8

9 Ainsi, les grands sujets de l actualité internationale ou politique, sont moins nombreux et abordés plus brièvement que dans les autres journaux quotidiens d actualité, alors que des sujets du type marronniers (rentrée des classes, l arrivée du muguet ou de la première neige, etc.) peuvent faire l objet d un traitement approfondi sous des angles multiples. De même, si ce journal a comporté jusqu à une date récente une partie d actualité au traitement relativement classique, séparée d une partie magazine, ces frontières ont tendance à être abolie à la fois par le traitement appliqué à certaines nouvelles et la remontée des sujets de la deuxième partie en haut du sommaire de ce journal. Le parti du terroir Le monde décrit par le journal de 13 heures fonctionne comme une construction symbolique dans laquelle la place et le sens de chaque élément est déterminé par celle de son contraire et prend force dans cette opposition. C est ainsi que se donne à voir une construction idéologique, un système de valeurs classées de manière récurrente comme positives ou négatives. La ruralité réenchantée contre la ville Les sujets de reportages dans les régions évoquent le plus souvent la ruralité. Celle-ci se décline à travers des stéréotypes qui ancrent les terroirs dans leurs traits communs et spécifiques (l accent est particulier mais tous les terroirs en ont un). Parmi les clichés les plus sollicités on notera l importance du village comme lieu de sociabilité souvent montré autour du clocher du village et du bistrot, des habitants typiques au parler local, du folklore, de la tradition et d une qualité de vie souvent menacée par le modernité. Le village est le lieu d une vie simple vraie et harmonieuse (de larges panoramiques illustrent la beauté des paysages soulignée par le commentaire) tant par la qualité et l absence de complexité des relations sociales que par la faible importance des enjeux et des désaccords. Dans cette province pittoresque les commerçants et les artisans ont une place particulière. Dépositaires d une mémoire du village ou d un savoir (fabricants d horloges ou de vitraux plutôt que plombiers) ils sont les vecteurs d un lien social en train de se déliter. Les personnages typiques sont choisis en fonction des mêmes principes. Majoritairement âgés ils symbolisent nos racines et témoignent de leur regret de voir un monde disparaître. Dans un échantillon de 15 reportages les habitants sont décrits comme " fiers "(14 fois ) de " leur terroir "(11 fois) " attachés "(9 fois) à " leurs racines " (10 fois) et " traditions " (16 fois) dont ils assurent " la transmission " (10 fois) dans une campagne " menacée par la désertification "(8 fois). Les reportages campagnards parlent d un ici ( ici l homme vit au rythme des saisons ) opposé à un ailleurs urbain moins souvent représenté mais représentant en négatif tous les traits du monde rural. La ville est une menace parce qu elle attire les jeunes (désertification) et est un lieu de perdition. Contrairement à la campagne, il n y a pas de page consacrée à la ville mais elle apparaît à propos de problèmes de société. Dans un échantillon de 6 reportages urbains on trouve 9 fois le mot violence, autant que les mots bagarre, agression et attaque, police et policiers (7 fois), " quartiers chauds, difficiles, sensibles "(5 fois) " jeunes, chômage voyou et délinquance "sont cités chacun 4 fois. On vient par obligation vivre dans une grande ville comme Paris, on vient par nécessité dit une personne interrogée, dans le coeur de tous ces bretons un seul espoir, celui de reprendre un jour le même train que leurs ancêtres mais dans l autre sens souligne le journaliste. L'État et les institutions : l intérêt général contre l intérêt particulier La thématique antiétatique a été particulièrement soulignée dans le livre que P. Péan et Ch. Nick 7 ont consacré à TF1. Elle s illustre dans nombre de reportages qui mettent en avant le mécontentement que provoque immanquablement toute nouvelle réglementation. La parole donnée en priorité aux mécontents laisse dans l ombre des profits à venir, forcément plus diffus et hypothétiques. Ainsi, le journal de 13 heures s est-il clairement opposé aux réglementations limitant la publicité pour le tabac ou la vitesse sur les routes. L État est systématiquement décrit comme peu préoccupé des intérêts du citoyen, incompétent, gaspillant l argent public, tatillon, inhumain comme le montre la récurrence de formules telles que cas typiques, encore une fois, comme d habitude, l injustice bien connue des administrations qui étranglent les contribuables. L'État est présenté comme un instrument au 7 TF1 un pouvoir, Fayard, 1997, p 515 et s. II/9

10 bénéfice exclusif des hommes politiques et des fonctionnaires. L arme démocratique du " micro trottoir ", sensée rendre compte de la vox populi, vient souvent appuyer ces positions. L Europe, un symbole fort L Europe comme entité politique " la plus éloignée ", " la plus complexe " et " la plus difficile à identifier " est susceptible de prendre la place de choix dans le palmarès des institutions stigmatisées, comme une sorte d hyperbole de l'état national tentaculaire, mais aussi du pouvoir politique, de l administration et de la technocratie. Elle est le rouleau compresseur susceptible d écraser les terroirs, les identités, les particularismes locaux. Le parti pris contre les directives limitant la chasse à été à plusieurs reprises le prétexte de reportages donnant aux interviewés l occasion de décliner tous les traits négatifs de l institution européenne : éloignement et incompétence ( des gens qui n y connaissent rien du tout dit un chasseur), contre la tradition (" la chasse est une tradition ), la vie saine ( elle permet de se dégager du bruit de la ville ), laminant l identité nationale ou locale et la vérité du terroir ( il faut défendre la chasse, les valeurs française et la qualité de vie à la campagne ). Comme institution en devenir l Europe est forcément dans le camp des pouvoirs opposés au retour à l âge d or rural enchanté dont le journal déplore la disparition. II/10

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