JEUNESSE OUBLIÉS TERRITOIRES. HEBDOS LOCAUX : place aux héritiers SPHR : Éric Lejeune passe le relais PP PP Banlieues & Campagnes

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1 N 20 - Juin 2015 Journal de la 20 e promotion PHR de l ESJ Lille Banlieues & Campagnes JEUNESSE EN TERRITOIRES OUBLIÉS Panorama d une génération en quête d équilibre, à l ombre des tours et en rase campagne. PP HEBDOS LOCAUX : place aux héritiers SPHR : Éric Lejeune passe le relais PP PP

2 OUVERTURE ÉDITO ENTRE TERRES ET TOURS, DES JOURNAUX À RÉINVENTER La jeunesse, on en parle à longueur de temps. Elle est au cœur du débat politique. Elle est la France de demain. On la vante, on la montre du doigt, comme si elle était une et indivisible. Pourtant, elle a de multiples visages. Du Kanak venu faire ses études en métropole aux jeunes artistes dunkerquois, en passant par le paysan du Lot-et-Garonne et les danseurs de la banlieue lilloise, nous avons ratissé large. Alors grandir sur le macadam ou apprendre à marcher sur le sentier des vaches impliquent-ils les mêmes problématiques? À première vue, non Tous ne regardent pas Chasse et pêche et ne zappent pas de W9 à NRJ 12. Les clichés ne sont pas figés. La jeunesse est en mouvement. La PHR également. Elle s intéresse aux usages des lecteurs, et cherche à séduire un nouveau public. Et pourquoi pas ces jeunes? ANNE LEBURGUE, ARTHUR CONANEC, NINA DWORIANYN La 20 e promotion PHR de l École supérieure de journalisme de Lille. JEUNESSE DU BITUME ET DES PATÛRES LE CHAMP DES TOURS Banlieue, campagne, même combat? D un bout à l autre de la France nous avons rencontré ces jeunes, aux problématiques... pas si différentes. Sommaire 04 Les médias en territoires oubliés 06 Grand Paris, petite tambouille 07 La tentation de l extrême droite 08 Les apprentis du décrochage 09 Kanak : de la case à la métropole 10 Dossier : Jeunes en campagne 16 Enquête sur Lillenium 18 Kit de survie 20 Félix et Mady, parcours exemplaires 22 Lille-Sud, terre d abstention 24 Le permis à la campagne OURS Rédactrices en chef Aïna Roger, Anne Leburgue Rédacteurs en chef adjoints Amélie Bouclet, Rémy Eylettens, Nina Dworianyn, Arthur Conanec Rédacteurs en chef technique Laura Oudart, Pierre Julienne Rédacteurs Lucile Richard, Arthur Asquin, Pierre Veillé, Clément Varanges, Alice Douchet, Paul Descamps Directeur de la publication Pierre Savary Impression Riccobono Imprimeurs Tremblay-en- France PHRases Une publication de l ESJ Lille 50 rue Gauthier de Châtillon Lille - France SOMMAIRE La jeunesse en territoires oubliés pp Carte des hebdos de France pp Trombinoscope pp C est arrivé près de chez vous pp REMERCIEMENTS Laurent Brunel, pour ses aller-retour depuis Barcelone, ses faux-airs de Catalan énervé, mais aussi et surtout pour sa patience, ses nuits blanches et son sourire. Laurie Moniez, pour avoir toujours été là, pour ses relectures jusqu à pas d heure, pour son honnêteté et son soutien. Yves Sécher, pour ses conseils de routard de la PAO. Pierre Savary, pour son soutien et sa présence bienveillante. Le SPHR, pour avoir toujours répondu à nos très nombreuses sollicitations, et pour soutenir la filière depuis vingt ans déjà. Les imprimeries Riccobono, pour avoir pris soin de notre petit magazine. AÏNA, JOURNALISTE POUR TOUJOURS Il manque une page à ce magazine de fin d année. Celle que nous aurions aimé écrire avec Aïna. Sa plume, son talent, son incroyable sourire, sa rage de vivre, sa rigueur, son amour des autres, son envie de construire, sont autant de mots qu il manque dans ce PHRases. Aïna était major de cette 20 e promo PHR. Un pilier pour ce groupe de quatorze étudiants si soudés. Elle était aussi la rédactrice en chef de ce mag consacré à la jeunesse qui se bat. Le 16 mai dernier, à 21 ans, elle nous a quittés, sereine. Son diplôme en poche, quelques mois avant ses camarades. Elle qui aurait tant aimé finir l année et exercer son métier de journaliste était promise à une belle carrière. À l heure où nous bouclons ce magazine, Aïna peut être fière de sa promo. Ses camarades ont tout donné, au-delà des larmes et de l absence, pour que leur amie soit présente, avec délicatesse, dans chacune de ces pages. Merci Aïna pour cette magnifique leçon de vie. LAURIE MONIEZ, RESPONSABLE DE LA FILIÈRE PHR À L ESJ LILLE Fructôse, à Dunkerque Légende 25 Des scooters pour booster l emploi 27 Une grossesse au vert 28 Le haut débit en débat 30 Le parkour forme la jeunesse 32 Foot : rencontre avec un arbitre 33 Boxe : un emploi au bout des gants 34 Centres sociaux, le point de repère 36 Hip-hop à Lille-Sud 37 MC Circulaire : interview 38 Fructôse, l expérience culturelle 40 Éleveurs, l amour vache 41 Une discothèque en campagne PHRASES 2

3 PROXIMITÉ LE CHAMP DES TOURS LES MÉDIAS DONNENT LA PAROLE AUX JEUNES Les quartiers, les petits patelins... Rien à y faire, rien à y voir? Pas pour tous les médias. Certains donnent même la parole aux habitants pour casser les clichés et contrecarrer la stigmatisation. LILLE-SUD : QUARTIER POPULAIRE ON THE AIR Rue Richard Wagner, Espace Senior, le 31 mai 2015 à 17 h. Des jeunes sont attroupés à l entrée, après l enregistrement d une émission de radio. Le ciel est noir. Les cumulonimbus menacent d éclater. Quelqu un lance, à travers la vitre de sa voiture : «Je rentre sur Lille, je peux déposer quelqu un?» Mais, ne sommesnous pas déjà à Lille? Ou bien le mot sud, quand il est accolé à celui de la ville pour désigner son quartier le plus étendu et le plus peuplé, évoque-t-il trop le soleil pour que les Lillois le reconnaissent? Lille-Sud, le paria de toute la ville. Pour effacer cette mauvaise réputation du quartier, des étudiants de l École supérieure de journalisme de Lille lancent, en 2012, l émission radiophonique Lille en quartiers. «L idée est apparue en 2011, détaille son rédacteur en chef, Lucas Roxo, après une conférence sur les rapports entre quartiers et médias. Ces derniers en parlent peu ou mal. On a tous en tête des méthodes journalistiques douteuses à ce sujet : des journalistes qui demandent à un tel de brûler une voiture pour satisfaire un besoin d article, etc.» Étudiants et habitants sur les ondes L écart entre la réalité urbaine des quartiers populaires et le traitement médiatique de celle-ci est dû à plusieurs raisons. La principale étant la méconnaissance quasi-totale des journalistes de ces milieux, dont ils sont d ailleurs rarement issus. «Ils n y ont presque aucun réseau», déplore Lucas. Un problème que Noémie Coppin [instigatrice du projet] a voulu résoudre avec Lille en quartiers. «Les étudiants en journalisme pourront faire leurs armes dans les quartiers où ils n iraient pas naturellement.» Seulement, Lucas est réaliste. Les étudiants restent un ou deux ans, le temps d obtenir leur diplôme, puis s en vont. «C est un projet qui ne peut fonctionner que si l on travaille activement avec les habitants du quartier. L objectif final est de former les non-professionnels aux méthodes journalistiques, pour Maxime Saraiva (à gauche), Michael Guiheux, étudiant (à côté), animent la première émission de la saison qu ils puissent se débrouiller seuls.» Mais les habitants n adhèrent pas. Le projet est mis en stand-by pour un temps. Jusqu en 2013, où l on célèbre les 30 ans de la Marche pour l égalité et contre le racisme. Lucas Roxo, qui sort de l école avec un mémoire sur les quartiers et l immigration, reprend le flambeau. Il renoue avec les habitants et rameute les étudiants : «À force de piger, j avais besoin d un peu d interaction». Les réunions de rédaction reprennent. Tout ce petit monde se mélange. Les uns filent des tuyaux aux autres. La première émission est finalement enregistrée le 17 avril Les micros et la régie son s installent au centre social Lazare Garreau, près de la salle de spectacle du Grand Sud. Les reportages audio se succèdent. «Les lieux sont riches, il y a beaucoup de choses à faire», soutient Lucas Roxo. «Mais on est attendu au tournant. Il y a près de 40 % de chômage. Souvent en reportage, on me dit : je veux bien te parler, mais en échange, tu fais quoi pour moi?» Voir un peu plus loin que l autoroute et la voie de chemin de fer qui séparent Lille-Sud du centre, serait déjà un bon début. Reste à proposer un traitement journalistique de qualité. Défi que Lille en quartiers est bien décidé à relever. PIERRE JULIENNE «On est attendu au tournant. En reportage on me dit : je veux bien te parler mais en échange tu fais quoi pour moi?» LUCAS ROXO PHRASES 4 LE CHAMP DES TOURS HABITANTS DES TERRITOIRES OUBLIÉS BONDY BLOG : DIX ANS DÉJÀ! De jours en jours, la «famille Bondy Blog» s agrandit. Son seul but : casser l image négative de la banlieue. «Nous, on revendique l ordinaire.» Nordine Nabili, président de l association Bondy Blog, n oublie jamais de donner ce conseil à ses blogueurs. Créé en 2005 par le magazine suisse L Hebdo pour suivre les émeutes en banlieue, ce sont aujourd hui quelques jeunes, ou moins jeunes, qui y contribuent. Tous ne sont pas de Bondy, certains viennent même de Paris. Il faut dire qu en dix ans, le blog a fait son petit bonhomme de chemin. Relayé par Libération, il dispose aujourd hui d une notoriété certaine dans le monde du journalisme. La rédaction s agrandit chaque semaine. Connu par Internet, par des amis, ou juste curieux, beaucoup de jeunes rejoignent l équipe. Tous les mardis, les blogueurs se retrouvent pour une réunion de rédaction. Trop sérieux s abstenir, ici l ambiance est conviviale, familiale même. Chacun parle en toute liberté, mais une règle règne : l écoute. Les sujets s enchaînent, tous sont validés. «C est très rare qu on nous refuse un sujet», explique Sarah, blogueuse depuis cinq ans. «On a une vraie Le Patelin.fr, c est la campagne racontée par ses jeunes habitants. «Si tu vis dans un patelin où il n y a pas de transport en commun à part un car toutes les trois heures ; si tu dois faire dix kilomètres avant de trouver une boulangerie ou une pharmacie ; ou si le seul événement de l année chez toi c est la ducasse ou la foire d été, ce site est pour toi.» À l occasion du premier hackaton de l ESJ Lille, «24 h pour créer un média», six étudiants, originaires de petits villages, ont lancé un site web d actualité tout droit venu des campagnes. Inspirés par le Bondy Blog, ces jeunes journalistes souhaitent donner un nouveau regard sur ces territoires où ils sont nés : «Il faut changer l image du bouseux pas très évolué. Il y a des personnes dans l ombre que les médias ne vont pas chercher. Ces gens ont de véritables histoires à raconter», Une partie de l équipe du Bondy Blog réfléchit aux sujets proposés. liberté de ton, on parle des problématiques des gens, on essaie de donner une autre vision des quartiers», renchérit Latifa, au Bondy Blog depuis deux ans. Le but des contributeurs est le même : parler de ce qu ils vivent au quotidien. De l autolib au massacre de Sétif, tout ou presque est permis. C est ce que viennent chercher les blogueurs. «On LE PATELIN : LA PLUME DANS LA BOUE L équipe du Patelin menée par Anaïs Denet (au centre) explique Mathieu Habasque, journaliste télé du Patelin. La qualité et le choix des sujets sont leurs priorités : «Le but n est pas de faire du Groland. Les reportages doivent être beaux esthétiquement.» Photo, vidéo, son. Chacun sa spécialité. Le choix nous guide, on nous donne des conseils. C est un bon tremplin si on veut être journaliste», explique Rouguy, contributrice. Comme chaque semaine, Nordine Nabili clôture la réunion, avec quelques mots, qui restent dans la tête de tous : «Tenez vos promesses». NINA DWORIANYN du support web leur permet de multiplier les genres de reportage mais aussi d attirer un lectorat plus jeune, qu ils souhaitent intégrer au projet : «C était le support le moins cher et le plus adapté à nos volontés.» En effet, leur média se veut participatif. L équipe souhaite que le site fonctionne de manière autonome, sans leur contribution. «Nous voudrions former des jeunes aux techniques du journalisme pour qu ils puissent alimenter le site.» Un concept qui pourrait d ailleurs susciter des vocations auprès des jeunes habitants des campagnes : «L aspect formation est important pour nous. Il permettrait de créer un mélange social au sein des écoles de journalisme, parfois trop élitistes». C est aussi la vocation de la filière PHR... ALICE DOUCHET hackaton.esj-lille.fr/patelin/ PHRASES 5

4 LE CHAMP DES TOURS RÉFORME TERRITORIALE GRAND PARIS, PETITE TAMBOUILLE Le dessein du projet originel était de réduire les inégalités dont sont victimes les jeunes du nord et de l est de la petite couronne en redistribuant les richesses entre départements. Mais face au conservatisme des élus locaux, c est une métropole a minima qui se prépare. LE CHAMP DES TOURS POLITIQUE JEUNESSE : LA TENTATION DE L EXTRÊME En 2014, 30 % des moins de 35 ans avaient l intention de voter pour le Front National. En Mayenne, le parti frontiste est arrivé en tête dans 15 communes aux élections départementales de mars Mais pourquoi les jeunes sont-ils tentés par l extrême droite? Un apartheid territorial, social, ethnique s est imposé à notre pays.» Les mots de Manuel Valls lors de ses vœux à la presse le 20 janvier dernier ont fait grand bruit. Ils reflètent néanmoins la polarisation croissante entre l ouest et le nord de Paris et sa petite couronne. En effet, la Seine-Saint-Denis, département le plus jeune de France métropolitaine selon les chiffres de son Conseil départemental, est aussi celui le plus touché par le chômage en Île-de-France, en particulier chez les jeunes. Il atteignait plus de 32 % chez les ans en 2011 (Insee). De même, les indicateurs relatifs à l absence de diplôme et aux proportions d employés et d ouvriers témoignent d une homogénéisation croissante du territoire et d un écart grandissant avec l ouest de Paris. Une des intentions affichées par la mission de préfiguration sur la Métropole du Grand Paris (MGP) était donc, selon les documents de présentation, de «développer une meilleure solidarité entre territoires» et de «réduire les inégalités territoriales». La métropole, dans sa version de la loi Maptam* promulguée en janvier 2014, devait regrouper Paris et les trois départements de la petite couronne au sein d une structure très intégrée avec une forte péréquation financière et prévoyait la disparition des intercommunalités. Une métropole light Seulement, le projet métropolitain s est heurté au conservatisme des élus locaux, désireux de préserver leurs recettes financières et leur pouvoir de planification urbaine. Ceux-ci ont voulu renforcer les établissements publics territoriaux (EPT), futur échelon intermédiaire entre les communes et la métropole, pour affaiblir la MGP. C est ce qu expliquait dans la Gazette des communes le politologue Patrick Le Lidec en charge du master Gouvernance métropolitaine à Sciences Po : «Il ne faudrait pas que ces EPT deviennent une solution de repli pour vider la métropole de tout contenu et échapper à la solidarité. On sent aujourd hui cette tentation chez nombre d élus des territoires les plus riches.» Les élus ont obtenu le respect du principe de neutralité budgétaire, cela signifie que la MGP ne conservera que la croissance de l impôt et rétrocédera le reste aux communes, en attendant la définition progressive de ses compétences qui devrait s achever en Seul problème, une élection présidentielle aura lieu d ici là et rien ne garantit que les transferts s opéreront ensuite. Le projet métropolitain rencontre déjà une forte opposition d une grande partie de la droite mais aussi des parlementaires communistes. Ces deux groupes se sont retrouvés plusieurs fois alliés de circonstance au Sénat. Une première fois lors de l examen du projet de loi Maptam en 2013 et à nouveau en juin 2015 lors de la deuxième lecture du projet de loi Notre**, lorsqu ils ont de concert voté le report d un an de la création de la métropole. Selon Patrick Le Lidec, ceci s explique Manuel Valls a accepté, sous la pression des élus locaux, de revenir sur l article 12 de la loi Maptam qui prévoyait la création d une métropole puissante. 20 minutes par la peur de ces élus de perdre à terme leur fief, à cause de la dilution à prévoir de certaines singularités territoriales : «La polarisation a été acceptée et même encouragée par les élus de droite et de gauche, qui y ont trouvé leur compte. La concentration de la richesse d un côté, celle de la pauvreté de l autre, se traduit par une homogénéisation de la composition sociale des circonscriptions électorales. Tout cela engendre de la stabilité politique et, donc, de la stabilité de carrière». CLÉMENT VARANGES * Loi de modernisation de l action publique territoriale et d affirmation des métropoles ** Loi de nouvelle organisation territoriale de la République «La polarisation a été encouragée par les élus de droite et de gauche qui y ont trouvé leur compte.» PATRICK LE LIDEC PHRASES 6 Jeunes d extrême droite lors d un rassemblement de la Manif pour tous. RFI À quinze ans, j avais déjà mes opinions. Mais à cet âge-là, j estime qu on n a pas à les exprimer», raconte Romain*. Ce Mayennais d origine a grandi du côté de Château-Gontier. «Ma mère a plus tendance à voter socialiste, mon père, lui, a voté Sarkozy en Ils ont leurs idées mais ne s impliquent pas trop sur le plan politique», explique le jeune homme de 21 ans. Si son frère vote à gauche, lui est impliqué dans la mouvance d extrême droite. «On évite de parler politique lors des repas de famille. On fait en sorte que ça se passe bien», ajoute ce pâtissier. Rien ne prédestinait pourtant Romain à adhérer à ces idées extrêmes. «À l époque, j ai longtemps trainé avec un groupe de blacks qui venaient de l Île Maurice. Ces mecs-là dealaient quand je sortais avec eux. Je me suis rendu compte qu ils ne faisaient que profiter du système», raconte le Mayennais. Le système, social et politique, est le point de cristallisation de sa colère. «Je ne vote pas pour le FN. Je ne supporte pas Marine Le Pen. Elle est à mettre dans le même sac que les autres partis politiques. Je me sens plus proche des idées de son père ou de Génération Identitaire», confie le jeune homme. Depuis septembre, il a emménagé à Strasbourg, près d un quartier difficile. Un changement d ambiance radical par rapport à son patelin de province. «Derrière chez moi, ils construisent une grosse mosquée. Pour moi ce n est pas normal. La France est un état laïc depuis plus d un siècle, mais nous sommes de tradition catholique, non?», questionne Romain. «L islamisation et l immigration» seraient donc les principales causes d inquiétude de ces jeunes qu on entend répéter : «On n est plus chez nous». L artisan poursuit : «je vais très régulièrement dans une salle de sport au centre de Strasbourg. À chaque fois, on me regarde bizarrement quand je parle français.» Ravalement de façade Francis*, lui, vote Front National depuis qu il est en âge de placer un bulletin dans l urne. «J ai toujours baigné là-dedans. Ma grand-mère a été secrétaire départementale du bureau à Lille», affirme ce gaillard de 28 ans. Mayennais d origine, il a roulé sa bosse dans le Sud avant de revenir sur ses terres natales. Une fois installé, il s implique de plus en plus dans le parti jusqu à devenir membre de la sécurité du Front National pour certains meetings. C est grâce à ses connaissances au FN, et dans le milieu du football, que Francis a pu accèder aux coulisses des grand-messes du parti d extrême droite. «Même avec l arrivée de Marine, le parti n a pas beaucoup changé. Le Front National s est aseptisé en façade, mais en coulisses le discours reste le même», concède Francis avant de glisser : «La vieille garde a tourné le dos à la nouvelle direction. Beaucoup, notamment les jeunes, se dirigent vers des groupes tels que Génération Identitaire». Il faut dire que la guerre ouverte entre Marine et Jean-Marie Le Pen n a pas arrangé les choses. «Cette histoire est ridicule et nuit à l image du parti». Mais les guerres intestines ne l ont pas dissuadé de continuer à voter pour le Front. «Je vote systématiquement FN au premier tour. S ils ne sont pas présents au deuxième, je vote contre la gauche. Les gauchistes, ce n est pas mon truc.» PIERRE VEILLÉ * Les prénoms ont été changés PHRASES 7

5 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS ÉDUCATION LES APPRENTIS DU DÉCROCHAGE C est l un des grands chantiers d éducation du quinquennat de François Hollande. Le décrochage scolaire a touché jeunes en En milieu rural, le phénomène concerne principalement les jeunes apprentis. 3 QUESTIONS À MARYSE ESTERLE, SOCIOLOGUE ET SPÉCIALISTE DU DÉCROCHAGE SCOLAIRE ÉDUCATION KANAK : DE LA CASE À LA MÉTROPOLE Chaque année, de jeunes étudiants néo-calédoniens quittent leur paradis pour une cité universitaire. Qui dit études, dit exil : un déchirement pour certains, une grande aventure pour d autres. IL MANQUE SA PUTAIN DE PHOTO! Parmi les causes du décrochage, les résultats scolaires et le manque de motivation. Il y a dix ans, ce genre de situation n existait pas» regrette Jean-Marie Mollon-Deschamps, directeur du Centre d Information et d Orientation (CIO) de Mayenne. Avec ses collègues, il est en première ligne pour lutter contre le décrochage scolaire. D après l INSEE, le nord du département serait le secteur au plus fort potentiel d augmentation de décrocheurs scolaires de la région Pays de la Loire dans les prochaines années. «En 2014, ils étaient 66 recensés au CIO de Mayenne. Cette année, nous en avons 55. Les chiffres restent plus ou moins stables mais c est toujours très important», décrit le directeur. Parmi ces élèves, près de la moitié sont issus des filières d apprentissage. «Orientation zapping» Comment expliquer que des jeunes décrochent d une formation censée les professionnaliser? «Aujourd hui, quand cela se passe mal, il y a une rupture directe entre les jeunes et leur patron. Lors d une mauvaise expérience, l apprenti finit par rejeter totalement le métier et la formation dans laquelle il est engagé et se retrouve donc sur le carreau», explique le responsable du CIO. Cette situation serait due, avant tout, à un changement de génération, et de mentalité. «On vit à une époque où les jeunes fonctionnent à travers une orientation plaisir ou zapping», affirme Jean-Marie Mollon-Deschamps. Avant d ajouter : «Il y a quelques années, les élèves finissaient leur formation ou intégraient le monde du travail». Cette facilité à accéder au marché de l emploi en milieu rural est le résultat d une forte tradition d embauche des très jeunes en Mayenne. Il était possible, dès seize ans, de trouver un travail dans le nord du département, notamment dans les métiers de l artisanat. «Ici, nous accueillons tous types de public. Nous fonctionnons de deux manières avec les élèves décrocheurs. On leur propose une solution rapide avec des mesures scolaires, voire un accompagnement avec la mission locale», explique le responsable du CIO de Mayenne. Si le problème est plus profond, le CIO propose à l élève un bilan d orientation approfondi : «On retrace ainsi tout son parcours scolaire et familial. Le but est qu il se rende compte d où il vient», détaille Jean-Marie Mollon-Deschamps. Un premier pas avant de savoir où l élève veut aller. PIERRE VEILLÉ PHRASES 8 1 Existe-t-il un profil type de décrocheur? Non, il n en existe pas. Nous avons cherché au cours de nos différentes études. Les jeunes en situation de décrochage ont le plus souvent vécu des échecs scolaires et appartiennent à des familles défavorisées. On retrouve aussi, en général, plus de garçons que de filles. 2 Quels sont les principaux facteurs de décrochage scolaire? Il y a en a trois principaux. Dans un premier temps, les résultats scolaires et la motivation qui en découle. Ensuite, il y a la famille. Comment elle envisage l école et le soutien apporté à ses enfants. Pour finir, l environnement social du quartier dans lequel évolue l élève. C est-à-dire les personnes qu il fréquente au jour le jour. 3 Ce phénomène touche-t-il plus les élèves en apprentissage? Il touche avant tout les jeunes en lycées professionnels. Certains, qui sont entrés dans cette formation, se trouvent déçus de l enseignement où ils se heurtent à trop de théorie à leur goût. D autres n ont pas le niveau scolaire suffisant pour réussir. Partir, c est affronter l inconnu. Mais c est aussi une fierté. Cela signifie qu on vole de nos propres ailes», explique Jean-Jacques Selefen. Pour cet originaire de Lifou, dans les îles Loyauté (Nouvelle-Calédonie), membre de la tribu Xodre, c est un sentiment étrange : «Au pays, on ne devient pas adulte à 18 ans. En fait, on est toujours sous l autorité de l aîné, qu il soit de la famille ou du clan. En France, on se retrouve seul». Un monde nouveau Cette solitude, ajoutée aux problématiques nouvelles, a poussé la Maison de la Nouvelle-Calédonie à accompagner ces étudiants ultra-marins [venant d Outre-Mer]. Comme l explique Agnès Siraud, chef de service, responsable de près de 2000 Néo-Calédoniens, «ils doivent «L igname sauvage et la nourriture du pays m ont manqué.» accepter un monde plus impersonnel. Mais faire également face à une nouvelle monnaie et à un climat plus difficile.» Batailler avec l administration pour trouver un logement, demander des bourses et donc gérer seuls leur capital en créant un compte dans une banque française : autant de difficultés pour des jeunes qui demandent rarement de l aide. Parfois par sentiment d infériorité, souvent par respect. Des démarches difficiles pour de jeunes gens qui n ont connu que l ambiance apaisée d un village où vit l ensemble de leur famille. On change du tout au tout. Compliqué également de troquer le short pour le pantalon, le débardeur pour le pull et le manteau. «En France, j étais en claquettes et en short même en hiver. Je n aimais pas les chaussettes. Les gens me prenaient pour un fou!», confie Jean-Jacques. «Je ne savais pas ce qu était une adresse mail» L envie de réussir est forte. Mais après deux semaines de grisaille, quand les premières feuilles commencent à tomber, le mal du pays se fait sentir. Une mélancolie accentuée par la télévision : «On voit les coups de mitraillette à Marseille, les bagarres qui tournent mal Seulement, on a fait une promesse : revenir entier!» L acclimatation ne se fait jamais facilement. «On a fait une promesse : revenir entier!» JEAN-JACQUES «En général, si ça craque, ça lâche au premier semestre», explique Agnès Siraud. La distance, la fête, les problèmes financiers peuvent entraîner des jeunes dans la précarité. C est le cas de Jean-Baptiste, rentré plus tôt que prévu. «En arrivant, je ne maîtrisais pas vraiment le français, l informatique ça n allait pas du tout non plus. Je ne savais pas ce qu était une adresse mail. Puis j ai commencé à déconner. A sortir. Au pays, on dit boire comme un blanc et se saouler comme un kanak... Au final, la maison de la Nouvelle- Calédonie m a rapatrié mais je ne regrette pas cette expérience.» Son ami de Lifou, non plus : «Je suis tombé sur beaucoup d ultra-marins qui m ont aidé. On a fait des repas ensemble. J ai eu l impression de retrouver ce que j avais perdu en prenant l avion.» Aujourd hui, Jean-Jacques se sent grandi. Il a pris de l assurance et est devenu une sorte de modèle pour son village : «Petit, je pensais que les Blancs étaient meilleurs que nous en tout. Désormais, je sais qu il n y a rien de plus faux». ARTHUR CONANEC 9

6 BRUNO GUERMONPREZ, SOCIOLOGUE «LA FRANCE RESTE ATTACHÉE À DÉFENDRE L AGRICULTURE» Bruno Guermonprez enseigne depuis une trentaine d années à l Institut supérieur d agriculture (ISA) de Lille. Son domaine : les politiques agricoles et la place de l agriculture dans l économie et la société. JEUNES EN CAMPAGNES UN SANG NOUVEAU ABREUVE NOS SILLONS À la campagne, tout n est pas rose. Mais, en quête d économies et d une meilleure qualité de vie, étudiants et néo-ruraux prennent d assaut les contrées autrefois délaissées. L occasion de relever la tête... et de sortir de la sinistrose En France, est-il vrai qu il y a de moins en moins de jeunes agriculteurs? Depuis 1960, oui. Avec le phénomène de modernisation des pratiques agricoles, le pays a subi une forte diminution des exploitations. Depuis, on voit son nombre divisé par deux tous les vingt ans. En 1900, un agriculteur nourrissait quatre personnes, en 2020 il en nourrira environ cent. Le monde agricole court-il à sa perte? Je ne pense pas. La France est un des rares pays qui reste attaché à défendre une agriculture avec des agriculteurs. Certes, ils sont moins nombreux à s installer : 80 par an et par département, contre environ 150 il y a 20 ans. Mais il faut prendre en compte le taux de reprise d exploitations, qui s améliore. Qui reprend ces exploitations? Ce sont les enfants d agriculteurs qui sont de plus en plus formés. Ce qui évolue, c est l utilisation des exploitations de ces nouvelles générations. Elles s orientent vers l agrandissement et la modernisation avec des stratégies d associations pour rendre le travail plus acceptable socialement. La vente directe est elle-aussi mise en avant. Les grandes cultures sont privilégiées face aux élevages, plus pénibles et gourmands en espace. Les jeunes qui s installent sans avoir de parents agriculteurs investissent-ils dans les mêmes productions? C est assez difficile de reprendre une exploitation seul. Cela se fait dans des régions où le prix du foncier est bas, comme dans les zones montagneuses. Ils pensent plus en terme de création d entreprise, en investissant dans des élevages originaux ou dans la vente directe. Mais cela dépend du lieu. Dans le Nord-Pas-de-Calais, l hérédité sociale reste forte. PROPOS RECUEILLIS PAR LAURA OUDART 10 PHRASES Bruno Guermonprez PHRASES 11

7 JEUNES EN CAMPAGNE GRAINES DE PAYSANS Agriculture à deux vitesses, surcharge de travail, perspectives floues Le monde agricole se transforme. Malgré les incertitudes, des jeunes continuent à y croire. Je suis dedans depuis tout petit.» Il n est pas tombé dans la marmite mais Paul-Marie Leroy, du haut de ses 18 ans, a quelques points communs avec le fameux Gaulois. Fils d agriculteurs, il n envisage son avenir que dans ce milieu. «Pour toujours être chez soi et dehors.» Le jeune homme brun aux yeux bleus est étudiant en BTS Analyse et conduite de systèmes d exploitation (ACSE) à Hazebrouck (62). «Plus tard, je voudrais reprendre la ferme de mes parents.» Comme une évidence Ils possèdent un élevage de 80 vaches et LE CHAMPS DES TOURS PAUL-MARIE, UN GAULOIS DANS L ÂME Paul-Marie va traire les vaches avec ses parents lorsqu il rentre des cours. «Plus tard, je voudrais reprendre la ferme de mes parents» PAUL-MARIE LEROY cultivent des «patates», du blé, du maïs, des petits pois, etc. Régulièrement, il les aide. «Je travaille à la ferme les week-ends, les vacances, le soir en revenant de l école.» Du temps de ses parents, pour devenir agriculteur, un bac professionnel suffisait. Aujourd hui, la plupart des jeunes se destinant au métier, ont un bac+2. «Il faut au minimum un BTS. C est normal, on utilise de plus en plus de technologies, ce qui nécessite plus de compétences.» Les exploitations sont aussi de plus en plus grosses. «Elles sont donc plus difficiles à gérer.» Pour lui, l agriculture de demain, c est «de plus grandes entreprises et l utilisation de toujours moins de produits phytosanitaires». Cela ne lui fait pas peur. «Tant que mes parents travailleront sur l exploitation, ça ne sera pas difficile d avoir une vie à côté.» Et après? «Je serai tout seul. Il faudra que je prenne un salarié.» Paul-Marie a déjà un projet en tête. «Nous habitons sur une route passante. J aimerais faire de la vente directe : transformer des produits laitiers par exemple.» Comme dirait Obélix : «Mais ils sont fous ces jeunes!» AMÉLIE BOUCLET PHRASES 12 Dès mon premier stage dans une ferme, j ai eu le coup de foudre.» En 2004, après des études d ingénieur agronome, le Nordiste Mathieu Glorian devient stagiaire dans le Gaec de son parrain, producteur de fromage. L objectif est de reprendre peu à peu le groupement avec deux de ses amis. Mais la partie est remise. «J étais déjà en couple à l époque, pas eux. Ils ne voulaient pas s engager sur le long terme, sachant qu être agriculteur est souvent un gros handicap pour trouver l âme sœur», avance Mathieu. En 2006, il est embauché comme animateur par la Confédération Paysanne et commence à mûrir un nouveau projet d installation. L élevage? Trop contraignant pour ce père de trois enfants : «Avec Rosa [sa femme, institutrice], nous voulions conserver un fonctionnement paritaire dans le foyer. Je n ai pas voulu sacrifier ma vie familiale.» Il s oriente alors rapidement vers la fabrication de bière, et envisage de devenir paysan producteur LE CHAMPS DES TOURS J AI PRÉFÉRÉ LA BIÈRE AUX ENDIVES! de houblon. «J aurais pu faire des endives, j ai préféré la bière, explique-t-il. C est plus valorisant. Et plus à la mode!» En 2010, il fait la connaissance de François Théry, paysan bio à Gavrelle, petit village du Pas-de-Calais à mi-chemin entre Arras et Douai. Une formation express de brasseur et quelques essais dans le jardin plus tard, ce dernier lui construit un local sur son exploitation. «Il m a accordé une confiance incroyable et m aide énormément ; presque plus que de raison!», se réjouit Mathieu. Avec un père instituteur et une mère au foyer, le trentenaire originaire de l agglomération lilloise n a aucune entrée sur le monde agricole à l origine. Il s aide alors du réseau et des connaissances accumulées durant son passage parmi les sympathisants de José Bové pour obtenir différents financements solidaires. Aujourd hui, sa production hebdomadaire de 200 litres n est pas viable, mais pas de panique : «La phase de test s achève, et elle est concluante. Le produit plaît et la clientèle revient.» Il reste désormais à investir pour pouvoir vivre de JE SUIS MON PROPRE PATRON Je ne me voyais pas faire autre chose.» Benoît Delplanque, 31 ans, est à la tête d une exploitation de 60 vaches laitières, 15 vaches allaitantes, poulets et 60 hectares de cultures. «Je suis mon propre patron», explique le jeune Mathieu assure le service de sa bière, L épinette sa bière. Et faire son trou dans le monde chaotique d une agriculture à deux vitesses : «Les pouvoirs publics encouragent l agrandissement du fossé. Connaissant bien le système, j arrive pour le moment à agriculteur installé depuis cinq ans. C est à la fois un avantage et un inconvénient. «La traite des vaches est une contrainte pour le week-end mais je suis libre d organiser mon emploi du temps!» À cela s ajoute la variété de ses tâches. «Je fais de la maçonnerie, de la menuiserie, de la soudure, etc.» Depuis son installation, il fait partie de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d exploitants agricoles), majoritaire en France. «Quand on est seul sur un gros dossier, c est difficile de se défendre.» Être syndiqué lui permet donc d être «appuyé sur des sujets importants comme les mises aux normes». Un soutien pour les enjeux actuels comme futurs. «Même six mois à l avance, on a du mal à avoir des perspectives Pour les jeunes agriculteurs, c est l inconnu. Par exemple, les intérêts des «Avec ma femme, nous voulions conserver un fonctionnement paritaire dans le foyer. Je n ai pas voulu sacrifier ma vie familiale.» MATHIEU GLORIAN trouver des soutiens. Mais c est très difficile pour les jeunes de se lancer quand des industriels comme Ramery et sa ferme des Mille vaches écrasent le secteur.» PAUL DESCAMPS emprunts sont sur quinze à vngt ans et un contrat pour la vente du lait, sur six mois!» C est encore plus compliqué pour ceux qui ne sont pas issus du milieu. «Un ami dont les parents ne sont pas agriculteurs, s est installé en Mayenne où c est moins cher, illustre-t-il. Il n a pas le droit à l erreur. Il faut encore plus de motivation!» Pourquoi? «Les prix de reprise sont plus raisonnables quand c est la famille.» Des aides à l installation ont été mises en place. Elles sont conditionnées à un certain niveau d études. Aujourd hui, ce niveau augmente. «Il ne faut pas être idiot», rit Benoît. Il se souvient ainsi de la réaction de sa conseillère d orientation au collège : «Quand mes parents lui ont dit que je voulais être agriculteur, elle a répondu : Pourquoi? Il n apprend pas à l école?» AMÉLIE BOUCLET PHRASES 13

8 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS JEUNES EN CAMPAGNE UNE VIE AU VERT Campus Vert, c est un principe : accueillir des jeunes dans des studios à la ferme. Marie-Agnès Lenglet, agricultrice aux Attaques (62), fait partie du diposotif depuis Marie-Agnès Lenglet a ouvert son Campus Vert en Arthur travaille dans une exploitation de trente vaches laitières. LE BONHEUR EST DANS LE COMTÉ L agro-industrie a détruit le tissu rural», assène Arthur Brachet. L Ardennais de 26 ans et son Angevine de compagne, Amélie Macera, ont pris leurs quartiers à la ferme de l Aubépine, à Moissey, dans le Jura. Issu de familles de cadres et de travailleurs sociaux, le couple, qui s est rencontré durant des études d ingénieur agronome à Dijon, apprend le métier de paysan bio. Passée par la pharmacie et l herboristerie, Amélie est à l initiative du projet. Arthur lui a emboîté le pas avec enthousiasme. Après avoir envisagé d intégrer un Institut d études politiques (IEP), il s est ravisé, estimant qu «on ne change pas le monde en faisant des sciences politiques». Sensibilisé à l écologie de longue date, il souhaite désormais «être constructif» en agissant à son échelle. Des idées qui impliquent des sacrifices. «On ne regrette rien, mais on souffre un peu de l éloignement avec nos amis», concède Amélie. «On ne regrette rien, mais on souffre un peu de l éloignement avec nos amis.» Amélie Macera Installé à Dole, le couple investira à la fin du mois de juin «une maison magnifique, dans des dépendances au milieu de [leurs] bêtes». Un peu exilés, certes, mais ils en avaient marre des grandes villes et étaient à la recherche d une meilleure qualité de vie. «Un bar sympa dans le village nous suffirait!», s exclame l enthousiaste Angevine. Depuis janvier 2015, les apprentis paysans travaillent dans une exploitation de trente vaches laitières. Envoyée dans une fruitière coopérative, leur production est destinée à la fabrication de Comté. Le comté, une filière solidaire Grâce à l AOC qui protège le fromage, le lait de leur secteur est «le mieux payé de France.» Producteurs, affineurs, distributeurs Toute la filière Comté est solidaire et prend les décisions collégialement. «Ailleurs, les laitiers sont seuls face aux gros collecteurs, explique Arthur. Ici, nous avons un meilleur pouvoir de négociation.» Dans un secteur en difficulté, le salut des fromagers franc-comtois passe par une communication très développée, orientant leurs produits vers le haut de gamme. Si ce choix «énerve un peu» Arthur, Amélie précise : «On se permet d être exigeant car on débute juste. On verra bien jusqu où ira notre projet en se frottant à la réalité!» Leur rêve? «Acquérir une ferme à taille humaine, la plus autonome possible, en produisant nous-mêmes leur nourriture et celle du bétail.» Les deux ingénieurs-paysans se donnent jusqu à fin 2016 pour mûrir leur projet avant de passer aux choses sérieuses, partir en quête de subventions, etc. Une chose est sûre, s ils persistent, ils ne manqueront pas d offres pour reprendre une affaire : quand ils ont passé l annonce qui a débouché sur leur emploi actuel, pas moins de sept agriculteurs avaient sollicité leurs services PAUL DESCAMPS PHRASES 14 Nous avons pensé à créer des chambres d hôtes mais c était difficile d assurer le petit-déjeuner et la traite. Nous avons donc opté pour Campus Vert.» Marie-Agnès Lenglet, est membre de l association Campus Vert depuis quatorze ans. Le contact, la valorisation de son patrimoine et le complément de revenu : ces avantages l ont convaincue de créer un studio dans sa ferme. «Un élève en BTS à Coulogne (62) est venu faire une enquête sur l opportunité de créer un Campus Vert. Nous nous sommes dit que c était intéressant.» Marie-Agnès et Hubert se laissent convaincre : ils ont un bâtiment agricole qui correspond aux critères et aiment le contact. «Ça nous a permis de valoriser notre patrimoine en transformant un bâti agricole en studio.» Mais, c est également un revenu supplémentaire sans augmenter la charge de travail. «Nous nettoyons juste les chambres quand un étudiant arrive et quand il repart.» À cela s ajoute l obligation de convivialité. «Par exemple, nous organisons un apéro à la rentrée.» Un studio à prix modéré «Les étudiants arrivent et posent leurs valises.» Les studios sont tout équipés et le loyer est modéré. «Ici, ils vont de 248 à 259 pour des logements de 21 m 2 à 25 m 2.» Seul inconvénient pour les étudiants : ils ne sont pas sur leur lieu d études. Les sites doivent, toutefois, se situer à moins de UN PEU D HISTOIRE L association a été créée en 1995 par trois agriculteurs du secteur de Béthune (62). «Des universités décentralisées ont été construites, mais les villes moyennes n étaient pas capables d accueillir tous les étudiants», explique Odile Colin, directrice de Campus Vert. «Avec les mises aux normes, certains bâtiments et corps de fermes n étaient plus utilisés.» En faire des logements étudiants était donc un moyen de les valoriser. Pendant plus d un an, l association s est développée autour de Béthune. Elle s est ensuite étendue à tout le Pas-de-Calais et puis à la région. Aujourd hui, Campus Vert est présent sur les douze sites universitaires du Nord-Pas-de-Calais. «Depuis les années 2000, nous sommes dans la phase nationale.» Le concept est transposable dans toutes les régions. «Le hic, c est de trouver le financement.» L objectif actuel est de se développer en Bretagne et en Picardie. Par exemple, en Bretagne, il y a quelques logements autour de Rennes mais aucun près de Vannes et Lorient. quinze minutes d un centre universitaire. «Nous sommes à la campagne donc, dans l idéal, c est mieux d avoir un moyen de locomotion», reconnaît-elle. Même s il existe un système de covoiturage. «Ici, ils sont trois à avoir leurs cours à Calais (62), mais ils n ont pas les mêmes horaires donc chacun a sa voiture.» Échange ville/campagne Campus Vert permet aussi à des jeunes de la ville de découvrir un milieu parfois inconnu pour eux. «Je ne pense pas qu ils aient des a priori. C est plutôt une méconnaissance et parfois une idée bucolique du monde agricole.» Cependant, «il ne faut pas se leurrer, globalement, les gens qui viennent au Campus Vert ont l habitude de vivre à la campagne», note l agricultrice. Et de conclure en riant : «Au début, j avais peur que le bruit des vaches les incommode. Ils m ont dit que non, que c était leur réveil-matin. Ça gêne un peu plus quand c est le coq à 3 h du matin!» AMÉLIE BOUCLET Site internet : En 2015, les loyers de Campus Vert, dans le Nord- Pas-de- Calais, vont de 243 pour 21 m 2 à 558 pour 60 m 2. PHRASES 15

9 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS Le centre commercial a été conçu par le cabinet d architectes Rudy Ricciotti Rudy Ricciotti Architectes. Des précédents plus ou moins concluants Le B Twin village à Fives Situé sur l ancien site Altadis de m², il compte 350 employés. Ce centre Decathlon est ouvert depuis Sur la trentaine de personnes qui travaillent dans le magasin, seules deux habitent dans le quartier du Petit Maroc. «Parfois, il y a une différence entre la réalité et ce que ressentent les habitants, avance le chargé de mission de la Maison du Projet. Il n y a pas d études avec des pourcentages à moyen terme. C est délicat d imposer le recrutement. Si une personne a postulé et n a pas été recrutée, cela peut créer de la rancœur.» LILLE-SUD LILLENIUM OU LA PROMESSE D EMBAUCHE DES JEUNES DU QUARTIER Depuis 2010, le quartier de Lille-Sud est en pleine mutation, architecturale et économique. Le projet de pôle commercial Lillenium s inscrit dans cette dynamique. Son ouverture a été présentée comme l une des solutions au chômage qui touche les jeunes du quartier. LILLENIUM EN CHIFFRES Une friche, rue de Marquillies, face à l Hôtel de police de Lille-Sud. Entouré de grilles et de grands panneaux qui annoncent la création de 900 emplois, le site intrigue. Dans le cadre de la requalification du quartier, les promoteurs Vicity et Nacarat vont construire un centre commercial : Lillenium. Situé à l entrée de la rue du Faubourg des Postes, il s étalera sur m 2, «soit la moitié d Euralille». Sur six étages dont deux en sous-sol, il accueillera l hypermarché E.Leclerc, un hôtel trois étoiles d une centaine de chambres, cent boutiques, des bureaux, un parking, un parc pour 300 vélos, etc. Il faut ajouter à cela une cité des enfants de m². «Cette antenne de la Cité des Sciences et de l Industrie de Paris expliquera les techniques aux plus jeunes. Par exemple, comment on construit un bâtiment», développe Alexis, chargé de mission à la Maison du Projet de Lille-Sud. Le permis de construire a été validé le 27 septembre 2012 par la mairie de Lille. Le centre commercial devait être livré en Cependant, la construction n a pas encore démarré. «Un recours administratif a fait perdre deux ans, explique le chargé de mission m 2 la taille du terrain dont : m 2 pour l hypermarché m 2 pour les 100 boutiques m 2 de bureaux m 2 de restaurants Un riverain et avocat a trouvé une faille dans le permis : le non-respect d un délai. Il a fallu deux ans pour éclaircir ce point.» Le tribunal administratif a débouté le requérant que le promoteur lillois Vicity a attaqué pour recours abusif. Ouverture en 2017 «Aujourd hui, nous sommes en phase de commercialisation des cellules. La concurrence est féroce. Ça se passe bien», indique Anne Beaumeister, la communicante de Vicity. Le nom des enseignes retenues ne sera dévoilé qu à l ouverture. «Nous essayons d avoir une certaine diversité : mode, beauté, restauration, etc.» L ouverture devrait avoir lieu en Quant aux travaux, «nous espérons qu ils débuteront cet été, en juin ou en juillet, voire septembre maximum», confie Alexis. Ils devraient durer deux ans. «Il y a pas mal de réalisations à faire : pour le parking souterrain, par exemple, il faudra évacuer la terre. C est toute une organisation, même pour accéder au site.» Le promoteur a lancé des appels d offres pour les cellules commerciales. «Aujourd hui, plus rien ne s oppose au projet.» 140 K coût de Lillenium Source : Vicity PHRASES 16 Début juin, les travaux n ont pas encore débuté. Lillenium devrait créer Légende des emplois dans ce quartier où le chômage des jeunes est l un des plus élevés de Lille, ce qui explique la réticence des institutions à communiquer ces chiffres. En effet, la création de ce pôle commercial permettrait l embauche de 500 personnes pour la construction et 900 à l ouverture. Romain Demettre, dirigeant de Vicity, déclarait à la Voix du Nord en 2011 que cela engendrerait des embauches, «dont 70 à 80 % à la population de proximité». Mais ces emplois sont-ils vraiment garantis? Leclerc s est engagé Pour la phase de construction, une clause d insertion a été signée avec la ville. «Un certain pourcentage d heures de travail sur le chantier, au moins 5 %, est réservé à des jeunes en insertion, notamment les habitants du secteur», explique le chargé de mission. Pour la suite? Une charte a été établie entre la direction du Leclerc et la ville de Lille. «Il s engage à travailler en partenariat avec Pôle Emploi, développe Anne Beaumeister. Cela dépendra bien sûr des profils recrutés et des compétences. Le nombre d habitants du quartier recruté en résultera.» Si leurs profils ne correspondent pas, leur part sera moins importante. Seule cette enseigne s est inscrite dans le processus. Elle ne représente à elle seule qu un quart de la création d emplois annoncées. Mais «il n y a pas de charte ni de convention pour les autres sociétés, reconnait-elle. Elles sont donc libres de monter [ou non] un partenariat avec les acteurs locaux de l emploi. Nous embaucherons aussi pour faire vivre la structure Lillenium, par exemple dans la direction et l organisation». Le recrutement n a pas encore commencé. Il devait être mis en place par la Mission locale de Lille-Sud, qui n a pas encore eu d informations ni de consigne à ce sujet. Y aura-t-il des formations spécifiques mises en place, comme cela a été le cas pour le casino Barrière? Anne Beaumeister n écarte pas l idée. «C est possible, affirme-t-elle. Mais nous ne le saurons qu au moment de la phase de recrutement.» Certains acteurs locaux et habitants restent sceptiques voire méfiants, devant ces chiffres. «Ils ont promis ça pour la construction de la Halle de Glisse, mais, d après ce que l on m a dit, seul un jeune du quartier a été employé pour la construction», explique Rachid El Ouahab, un responsable du centre social Lazare Garreau. Le projet Lillenium a été mis en avant par la ville comme créateur d emplois pour les habitants du quartier mais il n a pas encore eu de conséquence concrète à l heure actuelle. «Ça fait bien, avance-t-il. Nous avons eu une réunion publique pour nous expliquer Lillenium. Les commerciaux devaient proposer des projets qui embaucheraient le plus possible de gens du quartier. C est Leclerc qui a été retenu.» Et de compléter : «Il devait y en avoir une autre pour qu on ait plus d informations. Je l attends toujours». Ce à quoi le chargé de mission rétorque : «Il y a eu plusieurs réunions publiques à Lille Sud à cause des nombreux nouveaux aménagements. La dernière date de Il n y a pas de concertation spécifique, car il n y a plus forcément besoin de l annoncer». Lillenium devrait créer des emplois mais l embauche de jeunes du quartier dépendra du volontariat des enseignes AMÉLIE BOUCLET Le Casino Barrière Il a été inauguré le 29 novembre Cette entreprise emploie plus de 279 personnes dont 125 Lillois. Un partenariat sur au moins trois ans avait été mis en place avec la Maison de l Emploi. Celleci a recruté des croupiers. Ainsi, trente-neuf Lillois, Hellemmois et Lommois qui étaient éloignés de l emploi ont été embauchés. Il s agissait soit de personnes au chômage depuis longtemps, soit de femmes isolées, soit de travailleurs handicapés. Des formations aux métiers du casino avaient aussi été mises en place. EssenSole Village à Lille-Sud Situé entre le périphérique sud et la rue de Marquillies, il regroupera un centre de recherche et de développement, de design, de production industrielle, et un magasin showroom de m 2, dédié à l équipement du pied. Le groupe Oxylane devrait l ouvrir d ici la fin de l année à Lille Sud. En tout, 254 personnes y travailleront mais il permettra la création nette de 120 emplois. Le groupe a signé une charte où il s engage à travailler avec la Mission locale. PHRASES 17

10 LIFESTYLE LE CHAMP DES TOURS EN MODE BANLIEUSARD OU CAMPAGNARD, LE CHAMP DES TOURS À CHACUN SON KIT DE SURVIE En terrain hostile, un mauvais équipement et une catastrophe est vite arrivée. Voici la panoplie parfaite Booba: «Aucune cité n a de barreaux» Tous les dimanches, y a derby Pour taxer des films chez les copains qu ont le net Aie phone Hips tea Plein d mouches à brin Bombe lacrymale douleur optimale Mettre des coups de boules Surtout pour le tire-bouchon Car le GPS s y perd Posey sur le macadam Casque pour tenir chaud Pour toujours garder la pêche Posey dans la paille La meilleure planque Pour tracer sa life Eul rêve à Jacky D jogging dans les cho7 Pour pas mettre de brin sur mes Air Mix Air mix 2.0 Carte d identité Comme une seconde peau Pour voir la vie en rose PHRASES 18 PHRASES 19

11 ÉDUCATION LE CHAMP DES TOURS FÉLIX ET MADY, DEUX JEUNES BANLIEUSARDS Venir d un milieu défavorisé, enclavé, comme celui de la banlieue ne signifie pas forcément LE CHAMP DES TOURS AUX PARCOURS EXEMPLAIRES l échec scolaire ou professionnel. Félix et Mady se sont battus et ont gagné. FÉLIX, 23 ANS : JE VOULAIS SORTIR DE CETTE GALÈRE Félix, Rémois de 23 ans, est un jeune homme ambitieux. Son souhait? S en sortir malgré un quotidien difficile, et un contexte familial non adapté pour la réussite scolaire. Dès ses 6 ans, il fait face à des lacunes d apprentissage, il confond sa droite et sa gauche et a des problèmes de langage. «J ai dû faire mon CP avec une orthophoniste. J avais du mal à m exprimer.» C est un enfant agité, que l on a du mal à comprendre. Le déclic Une galère qui se poursuit quelques années encore puis c est le déclic. «Quand j avais 16 ans, mon père a fini par nous quitter, ma mère, mon frère et mes deux sœurs. Ma mère était assistante maternelle, nous avons dû déménager en HLM.» Félix a honte. Il n ose plus inviter ses copains : «Là où on vivait c était trop petit, il n y avait pas de place pour recevoir». Il a du mal à se faire accepter par les autres car il ne peut pas s habiller à la mode. C est à ce moment là qu il se prend en main. «Je voulais sortir de cette galère et je savais que pour cela il fallait que je sois bon à l école.» Félix est motivé et décide d être avec des gens «meilleurs», ça lui donne envie de progresser. Comme un défi. Poussé par sa famille et ses professeurs, il se tourne vers un lycée privé de Reims. Il s oriente vers une 3 e professionnelle qui lui donne sa chance. Un BEP comptabilité en poche, il continue avec un Bac STG mention Très Bien. Téméraire et courageux, il s embarque vers une classe préparatoire économie et commerce pour rattraper ses lacunes. «En STG, on ne mettait pas l accent sur le littéraire, la culture générale. Alors quand je suis arrivé en prépa, le décalage était important.» Une claque Félix ne compte pas s arrêter là et entreprend des études longues. «Je voulais intégrer une école de commerce mais elles étaient toutes trop chères... Je me suis donc tourné vers l Institut d Administration des Entreprises (IAE) à Lille, en L3 management et sciences sociales.» Aujourd hui, Félix prend conscience qu il n est plus un petit garçon. «Je me suis pris comme une claque dans la figure. J ai tellement travaillé dur pour réussir mes études. Finalement, même avec un Bac mention Très Bien, je galère sur le marché du travail.» «J ai dû faire mon CP avec une orthophoniste. J avais du mal à m exprimer.» FÉLIX Grâce à son parrain de Frateli (association de parrainage de jeunes étudiants boursiers à haut potentiel par des professionnels), ses professeurs, son frère et ses sœurs, il a trouvé l aide dont il avait besoin pour tenir et réussir. Aujourd hui, il projette de continuer ses études en Master innovation et management du luxe à l IAE de Paris. Mais sans oublier que : «rien n est acquis, il faut toujours se battre». AÏNA ROGER ET LAURA OUDART PHRASES 20 MADY, 20 ANS : JE NE LÂCHE JAMAIS RIEN Mady n a que 20 ans mais elle est déjà très mature pour son âge. Pleine de projets pour l avenir, elle n a pas froid aux yeux et n hésite pas à se mettre en danger. Issue du 93 et noire de peau, elle a su dépasser les barrières des préjugés, et elle en est fière. «J étais obligée d être meilleure que les autres dans mes études secondaires, je devais prouver pourquoi j étais là.» Sa famille ne l empêche pas de faire des études mais elle supporte assez mal la vie en cité. «Avec mes deux frères et ma sœur jumelle, on habitait à Sevran. Le lieu n était pas évident». «Je ne veux pas que l on retienne mes origines, mais plutôt mon parcours.» MADY Elle passe ses années de collège en ZEP, dans une des villes les plus pauvres de France. «Là-bas, j étais perçue comme une intello, mes amies ne comprenaient pas pourquoi je prêtais autant d intérêt aux études.» C est à ce moment-là qu elle se démarque et décide de braver le jugement de ses amies et de sa famille éloignée. «C est assez mal vu de faire des études longues. Pour eux, je vais finir mes études à 30 ans, je serai célibataire et sans enfant. Mais moi, je m en fiche.» Peur de rien C est grâce à sa professeure d allemand qu elle prend conscience de son potentiel. «Je m en souviendrai toujours. C est elle qui m a parlé de la filière Abibac. Elle m a convaincue et surtout elle avait préparé tout le dossier. Même les photocopies! C est là que je me suis dit que peut-être, des gens croyaient en moi.» Courageuse, elle s est forcée à changer d environnement et d amis, pour grandir plus vite. Elle débarque au collège au Raincy. «J évitais le lycée en secteur ZEP et j avais un meilleur enseignement donc plus de possibilités pour les études supérieures.» Au collège, elle travaille pour son bac général mais aussi pour un bac allemand, une double charge de travail : c est l Abibac. Jamais vaincue Mady ne cache pas sa fierté d avoir tracé sa route, seule. «Je suis une fille qui ne lâche jamais rien. Je ne veux pas que l on retienne de moi mes origines sociales mais plutôt le parcours que j ai entrepris.» Dès la 2 nde elle subit beaucoup de pression. Soumise à la compétition, Mady devait être «la meilleure». L Abibac en poche, elle est perdue. Elle ne connaît rien aux études supérieures, sa marraine de Frateli l aide et l oriente. Elle se dirige vers une prépa littéraire au Raincy, mais abandonne au cours de l année. Elle se rend compte que ce n est pas sa voie. Elle tente une licence de psy- PHRASES 21 Christine Andréa Poon-Photographe cho- logie à l a Sorbonne, mais là non plus, pas de coup de cœur. «Ça a été une année de flottement, j avais besoin de réfléchir.» Un parcours jallonné d embûches mais Mady n a pas peur, elle sait gérer les difficultés. Aujourd hui en 3 e année de droit à Paris-Descartes, elle se dit pleinement épanouie. «Le droit est fait pour moi. Ce n est pas évident mais je trouve ça très formateur psychologiquement. Je suis très contente d y être.» Même pour l avenir, ses projets sont ambitieux, elle aime se mettre en danger. Pour son master 1 ou 2, elle souhaite voguer vers l étranger. «Pour un master en droit public des affaires, il faut souvent aller à l étranger. Bien sûr ça me fait un peu peur mais je me force à sortir de ma zone de confort. Je trouve que ça n a que des avantages.» Une belle leçon de courage. «Avant, j écoutais les autres plutôt que moi-même, j avais besoin de repères. Aujourd hui, je me suis prise en main et je suis fière de ce que je suis devenue.» AÏNA ROGER ET LAURA OUDART

12 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS FAOUZY HANANE : «LES ACTIONS SONT MEILLEURES QUE LES PAROLES» Faouzy Hanane habite le quartier depuis des années. Aujourd hui expert comptable, il a décidé de s engager politiquement. Pour lui, c est une façon de prendre les choses en main. ABSTENTION UNE JEUNESSE RÉVOLTÉE CONTRE LES VENDEURS DE RÊVE Aux dernières élections départementales, le taux de participation n excédait pas 36 % (contre 26 % aux européennes de 2009 et 31 % aux cantonales de 2011). Entre défiance, misère et système scolaire défaillant, enquête sur une jeunesse «oubliée» qui semble ne plus y croire. Dimanche 29 mars 2015, jour d élection départementale à Lille-Sud. Une épaisse couche nuageuse recouvre le ciel. Les rafales de vent n en finissent plus. Mais les nombreux supporters présents cet après-midi au stade du quartier semblent avoir renoncé au cocooning. Couverts de leur doudoune, capuche et bonnet sur la tête, les jeunes affrontent la rude météo pour supporter les footballeurs du FC Lille-Sud. Le stade est animé mais les bureaux de vote, eux, sont quasi déserts. Ce dimanche, vers 15 h, au bureau numéro 608, les permanents font un premier bilan «Je n ai vu passer qu une vingtaine de jeunes sur la journée», constate l un d entre eux. À la sortie, Rachid, 21 ans, fait partie de ceux-là. Une exception selon Faouzy Hanane, présent sur les lieux «À droite, ils mentent. à gauche, ils ne disent pas la vérité.» KAMEL Face au match, dos aux urnes Pierre Gautheron depuis le matin. «J ai fait mon devoir de citoyen, affirme le jeune homme, je m étais renseigné avant, j avais un peu suivi alors j y suis allé.» Pour lui, le vote est une chose importante : «Ceux qui ne votent pas sont inconscients. Je le dis haut et fort, ce sont des cons!» À ses côtés, Farid. Il l a accompagné jusqu aux urnes mais ne partage pas son avis. «J ai 17 ans. Je n ai pas encore l âge de voter mais je n irai pas, ça ne sert à rien. Rien ne changera.» Méfiance et défiance Autour du stade, les klaxons des voitures retentissent. Lille-Sud mène face à Sin-le-Noble. Malgré le froid, le terrain ne désemplit pas. Kamel et Bilal sont venus supporter leur équipe. Adossés aux rambardes, un œil sur le match, les élections ne les intéressent pas : «Non, nous n avons pas voté.» Entre deux encouragements, ils avouent ne plus rien espérer : «Des promesses et des paroles en l air, voilà tout. C est la jungle ici, il n y a pas de boulot. C est toujours la même merde. On n y croit plus». Pour ces jeunes, les élus n ont plus aucune crédibilité. «À droite, ils mentent. À gauche, ils ne disent pas la vérité», conclut Kamel. Quelques carrés de pelouse plus loin, la buvette du club est animée. Les allées et venues n en finissent pas. Une dizaine d enfants jouent à la console, encadrés par Zaineddine. Il sert les boissons chaudes et les pâtisseries préparées par les mamans du quartier. «Ici on se débrouille. Le budget est restreint alors on s arrange avec les habitants. On manque de moyens.» Lui non plus ne s est pas rendu aux urnes aujourd hui. Les départementales sont bien loin de ses préoccupations. Un autre supporter confie : «Les élections? Quelles élections? Je ne vote pas. Les politiques, c est zéro». La défiance reste le maître mot en cet après-midi pluvieuse. Rien d étonnant pour le président du club, Mustafa El Idrissi : «Aucun jeune n a voté ici. Ils sont bien trop déçus. Et ceux qui ne le sont pas encore le seront bientôt, affirme-t-il. On leur a promis des choses, mais ils n ont rien eu». Au fil des discussions, les témoignages s accumulent mais les conclusions sont les mêmes. Pas un seul n est allé voté aujourd hui. «Les politiques servent leurs intérêts personnels. Ils sont cupides», af- PHRASES 22 firme Aïssa, 27 ans, en formation pour devenir éducatrice. «Il y a eu des changements, mais ils n ont pas été faits dans notre intérêt. On veut du travail. On veut du concret, pas des belles aires de jeux.» Salah Djebien, habitant et animateur de Lille-Sud n est pas étonné par la forte abstention dans le quartier. «Ces jeunes sont dans la misère et les politiques ne font rien de concret. C est impossible pour eux d y croire», conclut-il. Des débats, des discussions, il y en a eu. Mais ils n ont jamais abouti à des réponses constructives : «Pendant les rencontres avec les politiques, les jeunes viennent pour vider leur rage mais ils n y croient plus». Le dialogue semble rompu. À l entrée du centre social, un groupe de filles discute. Elles sont trois. Yania, la vingtaine, avoue ne pas voter : «Je voterai peut-être pour les présidentielles, c est plus important. Celles-ci ne servent à rien.» Farah et Yasmine ne partagent pas l avis de leur amie : «Il y a des pays où les gens n ont pas le droit de vote. C est un comportement irresponsable». La plus discrète, Farah, met en avant un autre aspect, la famille : «J y suis allée parce que mon père me l a demandé.» Pour une partie d entre elles, la cellule familiale intervient dans le choix. De manière négative parfois : «Ils voient la déception de leurs parents. Ils n ont plus envie de voter», remarque Salah Djebien. «L école a un rôle à jouer» À l étage du centre social, Khalid Felhahi aide les adolescents après l école. Il tente de leur transmettre le devoir de citoyen, tant bien que mal. «J essaie de leur en parler subtilement mais cela ne les intéresse pas. Ils n ont plus d espoir», constatet-il. «Tu es au courant, toi, Sofia?», demande l animateur à une adolescente du quartier. «Des élections de quoi? On vote pour qui?» La jeunesse fantôme des isoloirs. Pierre Gautheron Au fond de la salle, Sofiane, un autre adolescent, termine sagement ses devoirs. «Oui, je suis au courant des élections. Mais ce sujet n est pas abordé à l école. Jamais.» Rachid El Hmam, animateur sportif, soutient le discours de Sofiane. Il admet que les enseignants n éduquent pas suffisamment les élèves. Mais il tient à les défendre : «Les familles et les écoles ont un rôle à jouer mais c est compliqué pour elles. Celles-ci travaillent dans des conditions difficiles et ne peuvent pas tout faire. Il faudrait un enseignement adapté». Marouane, 20 ans, tire les mêmes conclusions : «C est une ZEP. Les conditions sont particulières. C est trop compliqué de capter leur attention. On a d autres soucis majeurs». Il a voté aux élections, mais lui-même n y croit plus. «On a peur de voter. Peur de faire le mauvais choix, encore une fois.» Jacques Staniec coordonne le programme d études intégrées à Sciences Po Lille, qui vise à favoriser la réussite scolaire d élèves d origine modeste. Proche de Patrick Kanner, il considère que «ces jeunes sont victimes de l institution scolaire». Pour le professeur, les politiques ont une part de responsabilité. «Il y a une incapacité à tisser des liens. Dans ce contexte, la population reste en retrait et a le sentiment d être abandonnée. Il ne faut pas juste penser pour eux, mais aussi avec eux. Il faudrait leur redonner espoir dans l éducation, les institutions et l avenir.» L abstention des jeunes à Lille-Sud semble être la conséquence d un quotidien de plus en plus lourd à supporter. La révolte d une population trop souvent oubliée. Pour les politiques, les «vendeurs de rêves», comme les surnomme Marouane, la tâche se révèle difficile. Le constat est simple, selon ce jeune habitant : «Ici, la baguette magique, on n y croit plus» ALICE DOUCHET Comprenez-vous le désintérêt des jeunes? Bien sûr, puisque moi-même je suis déçu. Les politiques leur ont fait des promesses qu ils n ont pas tenues. Tout le monde y croyait, moi le premier. Cette déception ne date pas d hier. L abstention des jeunes est aussi l expression des parents déçus. Le devoir citoyen n est pas transmis et les jeunes ne se sentent pas concernés pour la simple raison qu on ne leur demande pas leur avis. Ils sont mal informés. Des rénovations sont faites mais en surface seulement. Comme le groupe de rap IAM le dit dans une de ses chansons : «C est toujours la même merde derrière les couches de peinture». Pourquoi avez-vous décidé de vous engager politiquement? Je vis dans ce quartier depuis des années. Je suis conscient des nombreux problèmes puisque je les ai vécus. Les politiques sont loin de nous, loin de nos préoccupations. Comment peuvent-ils changer ou améliorer les choses dans ces conditions? Je ne veux plus qu ils s occupent de nous. Je vais faire les choses moi-même. Les actions sont meilleures que les paroles! Quelles seraient les solutions? Il faut que les élus soient plus proches des gens du quartier. Ils ne peuvent pas comprendre ce qu il se passe puisqu ils ne vivent pas ici. Faire tomber les barrières entre les politiques et les habitants pourrait être un premier pas. Organiser ce qu on appelle des descentes citoyennes, en opposition aux descentes de police. Le principe est simple, aller à la rencontre des habitants pour discuter avec eux. Il faudrait également les sensibiliser davantage et les informer sur les élections. La mise en place d une politique de proximité est importante. La flamme citoyenne n est pas éteinte. Je suis persuadé qu il reste une petite étincelle, ce n est pas perdu. Il y a encore un espoir! A.D PHRASES 23

13 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS ROULEZ JEUNESSE LE PERMIS À LA CAMPAGNE, UNE PRIORITÉ À NE PAS GRILLER Le calme, la nature... Habiter à la campagne peut être un rêve pour beaucoup. Sauf pour les adolescents qui songent à tracer leur route et découvrir d autres horizons. Avoir le permis de conduire reste la seule solution. Exemple avec deux Nordistes, Manon et Florian. «C est vrai qu ici le permis est nécessaire. On a envie d avoir notre liberté le plus vite possible, même s il faut avoir la voiture qui va avec, évidemment!» MOBILITÉ DES SCOOTERS POUR BOOSTER L EMPLOI GUÉRANDAIS Pour les jeunes désargentés, pas évident de financer un permis ou un véhicule, donc de trouver un emploi. À Guérande, plusieurs associations se sont fédérées pour briser ce cercle vicieux. De gauche à droite : Christine Ramond, Aurélie Bazire, Yannick Ulmann et Catherine Bazire. «Pour le moment, on s arrange avec les parents d amis qui habitent ici. Lorsque nous sommes plusieurs à terminer les cours à la même heure, on revient à quatre dans la voiture. Cela nous permet d éviter une heure de bus! Avec la voiture, nous sommes chez nous en vingt minutes environ.» À la sortie de l autoroute A26, une longue départementale nous conduit tout droit à un village de âmes, Gouzeaucourt. Pas énorme, mais c est un bourg qui offre une multitude de services : commerces, pharmacie, médecins, établissements scolaires... On peut facilement y vivre en autarcie, mais lorsqu on est jeune, ce n est pas si simple. Pour se rendre à Cambrai, la ville la plus proche (distante de 15 km), il faut compter sur les quatre bus de la journée, aux horaires calqués sur les cours. Retrouver des amis en ville à 16 h? Impossible, pas de bus. Papa et maman ne peuvent vous y conduire? Désespoir... Florian, 17 ans, et Manon, 16 ans, sont frère et sœur et en plein apprentissage du permis. Ils sont inscrits dans les deux auto-écoles du village, il ne leur reste que quelques mois de conduite. Bientôt «libérés, délivrés...» LUCILE RICHARD «Il y a deux auto-écoles dans le village, c est vraiment un avantage. Sinon, avec ma sœur, on aurait été obligés d aller à une auto-école de Cambrai. Ici on peut y aller à pied. Souvent le moniteur vient nous chercher chez nous pour la conduite et nous y dépose à la fin.» «Autour de moi, j ai des amis qui ont déjà le permis et qui viennent en voiture au lycée à Cambrai. Pour sortir, nos parents nous amènent en ville quand ils peuvent, sinon il faut prendre le bus et patienter en ville jusqu à la séance de cinéma par exemple. C est contraignant...» ÊTRE MONITEUR D AUTO-ÉCOLE À LA CAMPAGNE Façade en briques rouges, l auto-école La Belle Conduite, tenue par Aurélie et Pascal, est installée depuis maintenant dix ans à Roisel, bourg picard d environ habitants. «Nos élèves viennent essentiellement du milieu rural. Ils ont tous besoin du permis de conduire pour continuer leurs études et trouver un travail, comme beaucoup de jeunes, mais ce besoin se fait plus sentir en milieu rural», confirme la monitrice. «On visite beaucoup de domiciles à la campagne, on vient chercher les élèves chez eux et on les ramène après les heures de code, ce qui ne se fait pas en ville. De plus, je trouve qu à la campagne il y a une ambiance familiale, nous les connaissons bien. Il y a aussi un côté affectif, les élèves se confient souvent à nous.» PHRASES 24 Transports : Le Flop 3 des villes étudiantes les moins bien desservies LAURA OUDART étudiants étudiants étudiants Sans moyen de locomotion, certaines personnes sont contraintes de refuser des offres d emploi.» Tel est l amer constat dressé par Catherine Bazire, directrice de La Passerelle. Cette association, installée à Guérande, a pour cheval de bataille la lutte contre le chômage. Elle dispose d un accord avec Pôle emploi, qui lui délègue l accompagnement de personnes. En retour, La Passerelle transmet les informations nécessaires à l actualisation de leurs situations. Parmi les actions mises en place, Mob île, un service de location de scooters, a été créé à l automne 2014 en partenariat avec la Mission locale, la Fédération des maisons de quartier de Saint-Nazaire (FMQ) et le Conseil départemental. La FMQ propose ce service depuis plus de vingt ans. «À Saint-Nazaire, nous avons mis à disposition jusqu à quarante machines, explique Christine Ramond, la directrice. Grâce à l amélioration du réseau de transports, dix-huit suffisent désormais, et nous avons pu en prêter quelques-uns à nos voisins guérandais.» D abord cinq, puis six, au vu du succès de l opération lancée en juillet dernier. 53,20 par mois Les bénéficiaires? Des jeunes en quête de formation, suivis par la Mission locale, et des allocataires RSA en recherche d emploi. Aucun critère d âge, mais il faut obligatoirement être titulaire du permis AM (ancien BSR). Il est possible de louer les scooters à la journée (4,40 ), pour un entretien d embauche par exemple, à la semaine (15,10 ) ou au mois (53,20 ). Casque, coffre et antivol sont fournis. «Les locations se font sur-mesure, en fonction du contrat décroché par nos usagers. Si besoin, la durée maximum d un mois est renouvelable», précise Catherine Bazire. «Ce service n est pas destiné à faciliter les loisirs. D ailleurs, les déplacements ne doivent pas dépasser un périmètre de 25 à 30 km», poursuit-elle. Appel aux pouvoirs publics À mi-chemin de l année d expérimentation, aucun vol, aucune grosse casse ni souci majeur ne sont à déplorer. Il ne fait aucun doute que l initiative va perdurer, et le parc s agrandir. «Nous souhaitons être victimes de notre succès», lance Yannick Ulmann avec malice. En effet, cette volonté de «booster l action» n est pas innocente. «Le véritable objectif est de faire prendre conscience aux pouvoirs publics de l enjeu majeur qu est la mobilité, assure le jeune directeur. En presqu île, il y a un vrai problème à ce sujet.» PAUL DESCAMPS 1 Clermont- Ferrand 2 Reims 3 Limoges Une quinzaine de lignes de bus Pas de ligne de métro 1 ligne de tram Pas de station 1 gare proche du centre-ville 2 citadines et 2 lignes de bus Pas de ligne de métro 2 lignes de tram Pas de station 1 gare proche du centre-ville 33 lignes + 5 de trolley-bus Pas de ligne Pas de ligne Pas de station PHRASES 25 2 gares

14 LE CHAMP DES TOURS SANTÉ UNE GROSSESSE AU VERT Églantine habite dans un patelin du Pas-de-Calais. Elle a fait le choix de vivre au calme. En mars, la jeune femme est tombée enceinte. Comment gére-t-elle sa grossesse loin de la ville et des structures médicales? La campagne, ses grandes étendues de nature, la tranquillité, le silence. Un atout charme qui séduit une partie de la jeunesse. Mais, lorsque les jeunes femmes tombent enceintes, le bonheur dans le pré peut-il se transformer en cauchemar? «C est une question d organisation et d adaptation», estime Églantine, 23 ans, enceinte depuis le mois de mars Cette amoureuse du monde rural, ne le quitterait pour rien au monde. «J ai toujours vécu à la campagne, mon conjoint aussi. On ne se voit pas vivre ailleurs.» Son village de habitants, du Pas-de-Calais, se trouve à trente minutes de route de la maternité, située à Calais. «À chaque fois, je dois prendre une matinée ou un après-midi pour aller à mes rendez-vous. Mais pour l instant ça va, je ne suis qu au début de ma grossesse.» Églantine a de la chance, elle réside dans une des régions les mieux dotées en maternités, comme l explique Nadège Lochet, sage-femme libérale à Audruicq. «Le Nord-Pas-de-Calais est un territoire à forte natalité. C est une chance car les maternités se sont multipliées. Le trajet maison-maternité n excède pas 30 minutes.» Dans d autres régions, comme dans le Sud, la natalité est moins forte, il y a donc moins d hôpitaux. «Dans ces territoires-là, plus de femmes accouchent chez elles car il y a une heure trente voire deux heures de route.» Après l accouchement, le médecin du village prendra le relais pour aider Églantine. PHRASES 26 «Il y a toujours un suivi» Églantine ne prévoit pas d accoucher chez elle. Ce qui ne l empêche pas de passer sa grossesse au vert. «J adore être au calme, avoir du terrain. C est vraiment le lieu idéal pour nous. Mon conjoint sera toujours là pour m emmener à l hôpital quand je ne pourrai plus conduire.» Une chance que n ont pas forcément d autres jeunes femmes, qui se retrouvent bloquées chez elles. Un problème envisagé et pris en charge par les régions. «Il y a toujours un suivi pour les femmes enceintes. Il existe la Protection Maternelle et Infantile (PMI), les sages-femmes du conseil départemental ou encore, les Unités Territoriales de Prévention et d Action Sociales (UTPAS). Ces organismes se déplacent chez les femmes enceintes et assurent les soins», ajoute Carine Massa, sagefemme libérale à Hazebrouck. Le monde rural, si paisible, ne devient donc pas un lieu hostile lors de ces grossesses. Outre les organismes d Etat, les sages-femmes libérales sont là aussi pour faciliter les déplacements de ces futures mamans. «Nous leur rendons beaucoup service en étant implantées dans les petites villes ou les gros villages. Lorsque je me suis installée en 2013, j ai eu un afflux rapide de clientèle. Je me suis rendue compte que le territoire d Audruicq en avait besoin», indique Nadège. Eglantine, de son côté, profite de son petit village en attendant le mois de décembre avec impatience. Et sans stress. LAURA OUDART Trois chiffres clés sur la maternité en France Entre 2001 et 2010, 1/5 des maternités a fermé en France Métropolitaine. Sources : INSEE, dress 14 KM Une femme accouche en moyenne à 14 km de son domicile. + de 30 Min Pour 8 départements en France le temps de trajet et de plus de 30 min. Alors que 50 % des femmes mettent moins de 17 min au niveau national. PHRASES 27

15 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS TECHNOLOGIE LE HAUT DÉBIT EN DÉBAT À l heure où les grandes métropoles naviguent à des vitesses très élevées, certaines communes rament encore. En plus d une distance physique, c est une distance numérique qui vient agrandir la fracture contre laquelle doivent lutter les jeunes générations. Le problème commence là où s arrête le débit. C est le constat que doivent tirer quelques communes. Comme le petit village d Escobecques, à seulement vingt minutes de la capitale des Flandres. «Alors, c est pour quand l internet?», ironisent les autochtones. Ils font pourtant partie des 98,3 % de la population desservie par l ADSL. En théorie. «Une vraie galère» Il semble que rien ne fasse défaut aux Escobecquois. Mais un mégaoctet vous manque et tout est désœuvré. «C est une vraie galère. Envoyer et recevoir des s, ça va. Mais si vous avez le malheur d y ajouter une importante pièce-jointe, c est fichu», expose d emblée Alain Cambien, le maire de la commune d à peine 300 habitants. Pour travailler ou même jouer, certains des 80 jeunes du village se sentent exclus. «Pour des cours, pour échanger en direct, pour travailler, c est vraiment problématique. Pour télécharger un document pour le lycée, il faut parfois plusieurs heures...», explique l un d entre eux. Le sombre bilan des jeunes étudiants revient en boucle. «On minimise l impact, alerte le maire, mais cela peut être vraiment excluant pour les utilisateurs, les jeunes en particulier», conclut-il. Julien, étudiant, abonde dans ce sens : «Ne serait-ce que pour les jeux de guerre en ligne, par exemple. Le duel n est plus dans le principe même du jeu, mais dans celui qui pourra réagir plus vite grâce à sa meilleure connexion», sourit-il, un brin amer. Alors, las d attendre prostrés devant un écran qui se fige, Escobecques et vingt-deux autres municipalités se sont 100 % FIBRE, UNE PROMESSE À DÉFINIR C est sûr, en 2020, plus personne ne sera exclu du très haut débit. Tout le monde pourra regarder la télévision, en bavardant au téléphone, et en téléchargeant (légalement) des dizaines de films. Même dans le Larzac! C est en tous cas la promesse faite par les opérateurs et soutenue par l État. En pratique, tout le monde ne bénéficiera pas de plusieurs centaines de Mégaoctets/seconde. «C est très cher de tirer un nouveau réseau pour porter la fibre optique. Ce qu on étudie actuellement, c est pousser le réseau cuivré à son maximum», explique Laurent Herbois. La promesse de ne plus laisser des zones dans l ombre semble être respectée : «En jouant avec le cuivre, on pourrait atteindre du 30 Mo/seconde, ce qui conviendrait largement à de petites communes». Même si l entretien du réseau cuivré coûte cher, les lignes tirées dans les années 70 ne sont pas près de mourir. «On étudie financièrement comment ne pas faire disparaître prématurément le cuivre, affirme l employé de chez Orange. L entretien de la fibre ne coûtera quasiment rien, exceptées les dépenses liées à la main-d oeuvre, mais cela restera toujours moins cher pour le moment de garder le cuivre pour les petites communes et de développer son potentiel.» regroupées afin de crier leur ras-le-bol. «Avec les maires des communes alentours, on a décidé d unir nos demandes, mais pour l instant, même l unité n y fait rien», regrette Alain Cambien. Pertes électromagnétiques Il s agit pourtant bien plus de considérations techniques que de décisions politiques. Laurent Herbois, employé chez l opérateur historique Orange, explique comment une telle situation perdure : «Le réseau cuivré, qui permet de délivrer l ADSL, connaît des pertes électromagnétiques au fur et à mesure que le câble s allonge. Aujourd hui, on essaye de réfléchir à des alternatives autres que la fibre, trop coûteuse, mais qui résoudront tout de même le problème de ces ville». À cela s ajoutent des «frais d installation et d entretien élevés» qui rendent les opérations difficiles. Et c est bien là le nœud de la question pour le village qui se situe à cinq kilomètres du central de raccordement d Haubourdin. SFR, en charge du secteur sur lequel se trouve Escobecques, avait promis à la bourgade des travaux pour début En attente, pour l instant. «On en avait entendu parler, et on sait que le maire effectue les démarches... mais on attend toujours une réponse de l opérateur», se résigne un habitant. Et même si le maire a aperçu «quelques techniciens en bordure de ville», rien d officiel ne lui a pour le moment été communiqué. Village sous répondeur Au désespoir du web vient s ajouter celui du téléphone, mobile ou non. «On nous a dit que le village était couvert en 4G, ou au moins 3G, mais il y a parfois de grosses carences. Pour le téléphone domestique, c est difficile d avoir suffisamment de réseau pour le peu que l on soit sur l ordinateur, ou en train de regarder la télévision», désespère Julien, dont les amis sont ultra-connectés. À l heure où 512Ko suffisent à effectuer les formalités, c est trop peu pour vivre une vie «normale». Et pour cause : «La télévision demande d avoir un débit d au moins 4 Mo. Si on y ajoute le téléphone et l ordinateur dans le même temps, c est vrai que cela devient difficile», concède Laurent Herbois. Pour ce qui est de la promesse du raccordement métropolitain à 100 % de la fibre d ici à 2020, le spécialiste de chez Orange tempère la promesse : «En réalité, ce ne sera pas 100 % fibre. Ce sera la fibre dans toutes les grosses métropoles, et un débit revu à la hausse dans les communes en marge comme à Escobecques» [lire ci-contre]. RÉMY EYLETTENS SOLUTIONS DES ALTERNATIVES AU RÉSEAU CUIVRÉ WIMAX Le nom de ce mode de réception promet un débit du tonnerre. C est par les ondes hertziennes (comme celles de la télévision) que se propagent les données. En théorie, c est près de 70 Mo/ seconde sur une dizaine de kilomètres à la ronde que propose le Wimax. En pratique, c est entre 2 Mo/s et 10 Mo/s, ce qui est déjà assez rapide. SATELLITE Recevoir l internet haut débit par voie satellitaire constitue une bonne solution de remplacement. Le prix des matériels ayant considérablement diminué ces dernières années, il est possible d obtenir partout en France ce type de réseau. Certains départements subventionnent d ailleurs l achat du modem et de la parabole. COURANT PORTEUR Le CPL est l abréviation de Courant Porteur de Ligne. Vous l aurez compris, il s agit là de transmettre des données par le réseau électrique d EDF. En pratique, cette méthode est peu fréquente, même si le débit est correct. L installation d un tel système se fait le plus souvent à la maison, pour un réseau local. Tout le monde le connaît. Sur portable, tablette, et même sur la télévision, on y a accès. Le problème : si le réseau domestique est déplorable, le réseau sans-fil qui sera émis le sera tout autant. Il s agit ici d une autre source d émission que votre Box. Les ondes radio de la WiFi sont donc propagées par un réseau aérien, et peuvent être captées par celui qui possède une antenne de réception. WI-FI PHRASES 28 PHRASES 29

16 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS Abdellah réalise un salto arrière à l entraînement, au Pôle Deschepper de Roubaix. NOUVELLE DISCIPLINE LE PARKOUR FORME LA JEUNESSE De sacrés phénomènes déambulent dans les rues de Roubaix (Nord). Plus connus sous le nom de traceurs, ce sont les 80 licenciés de l association Parkour 59. Une jeunesse physique abonnée aux prouesses techniques. «La logique peut vous mener d un point A à un point B. L imagination peut vous mener partout.» A. Einstein. Les traceurs en ont fait une devise. Chevelure teintée de rouge, pendentif jaune vif : Kim Cleton arbore des airs de chasseuse indienne. Elle en a d ailleurs toutes les qualités : un regard perçant, une posture gracieuse, tout en souplesse et en agilité. Seulement, en lieu et place des plaines, elle arpente les trottoirs et franchit les murs. En fait, elle traque les meilleurs spots pour s entraîner Ou, selon le jargon du parkour, pour tracer. «J ai fait beaucoup de sports différents : du break, de l équitation, de la boxe française, de l escalade. Je suis tombée par hasard sur une vidéo de parkour. C est le sport qu il me fallait.» Kim a 22 ans. Elle découvre le parkour en septembre dernier. Elle vient alors d obtenir son brevet professionnel de la jeunesse, de l éducation populaire et du sport. «J avais envie de grimper partout. En même temps, je veux enseigner le sport. J ai donc pris contact avec Larbi Liferki, le président de l association Parkour 59.» Athlète mental Après six mois d entraînement intensif, cette sportive chevronnée commence son service civique début mars. «Il faut une certaine condition physique, que j avais déjà un peu au départ, heureusement. Mais le mental reste le plus important. Il faut surmonter sa peur.» Il n y a cependant pas que la peur du vide qui guette les traceurs : «Il ne faut pas craindre de se ridiculiser, surtout devant les gars. Entre Kaïna, une fille de 16 ans, et moi, règne un esprit de compétition. Amical, bien entendu. Chacune chambre l autre, on se marre, et ça l aide à dépasser ses blocages». Amine a dépassé les siens depuis belle lurette. Animateur de 19 ans, en contrat d avenir au sein de l association, il pousse les jeunes à se surpasser. «La plupart font du parkour depuis un ou deux ans maximum. Il ne faut pas s attendre à voir des Yamakasis [film de Ariel Zeitoun] sauter dans tous les sens. On en a quand même quelques-uns qui débordent d énergie et qui ont une très bonne détente. Ils peuvent te faire un salto arrière sur place.» Pour autant, les muscles ne suffisent pas. Pour tenir sur leurs pattes, ces acrobates cultivent aussi l équilibre mental. Là-dessus, Amine est encore plus exigeant : «Ils ne doivent pas prendre des risques inconsidérés. C est la mentalité qu on leur inculque à l entrainement : observation, concentration, maîtrise de soi.» La ville devient un terrain de jeu Ici, la place François-Mitterrand, près de la gare Lille-Europe. L imagination des traceurs n a pas de limite. L investissement de la ville est quant à lui plus hésitant. Yann Masia, vice-président de Parkour 59 déplore l absence, dans la métropole lilloise, de salles réservées au parkour. «On doit jongler entre la salle Buffon, la salle Lejeune et le Pôle Deschepper. On perd du temps dans l organisation. On ne peut pas non plus investir dans des infrastructures sérieuses, puisqu il faudrait les déplacer d un lieu à un autre.» Une situation qui s étend à l échelle nationale : il n y a pas de fédération française de parkour, même si c est un français, David Belle, qui a créé «Tracer à plusieurs, ça te donne des idées de figures, et ça aide à te surpasser!» Matthieu. la discipline. «Le parkour est né en France, mais il est bien plus développé dans les pays anglo-saxons, s étonne Yann. À Londres, tu trouves des parkour-park sans problème.» Le fossé se creuse encore outre-atlantique. Yann l observe : «Aux États-Unis, le Ninja Warrior, qui se rapproche le plus du parkour, est très développé. Les tenants de la discipline négocient en ce moment avec le comité olympique pour que l art du déplacement devienne un sport olympique. On ferait un sacré bond en avant!» En attendant que le rêve se réalise, l association multiplie les projets, qu elle soumet à la ville dans l espoir de recevoir des financements. Et continue de trimbaler ses jeunes entre salles de gym et spots de rue. Yann y reste très attaché : «Le parkour se développe d abord sur des lieux qui ne sont pas faits pour au départ». Un banc, un muret, un lampadaire. Chaque élément du décor urbain peut servir au parkour. Mais pour cela, le traceur doit être créatif. À chaque entraînement, Amine le répète : «C est l essence même de la discipline. Émancipez-vous des contraintes, transformez votre environnement en terrain de jeu!» PIERRE JULIENNE «Le parkour se développe d abord sur des lieux qui ne sont pas faits pour au départ.» YANN MASIA PHRASES 30 PHRASES 31

17 LE CHAMP DES TOURS FOOTBALL JE PASSE POUR UN EMMERDEUR! Le temps passe et les connexions se font de plus en plus nombreuses entre urbains et ruraux. Cependant, les rencontres de football dominicales restent un théâtre où s affichent les antagonismes. À 25 ans, l arbitre Benjamin Maugé en est le témoin privilégié. Chargé d études marketing la semaine, il vient de siffler la fin de sa 12 e saison sur les gazons. LE CHAMP DES TOURS BOXE UN EMPLOI AU BOUT DES GANTS L ancien champion du monde de boxe Christophe Tiozzo a fondé la première Académie qui porte son nom après les émeutes de 2007 à Villiers-le-bol. Elle vise à donner accès à la boxe au plus grand monde et à favoriser l insertion professionnelle. À quel niveau exercez-vous? Je suis arbitre régional, affilié au club de Quiberon, ma ville d origine. J arbitre donc à travers toute la Bretagne, principalement en DSE (7 e échelon national). Il m arrive également de faire la touche pour des matchs de CFA et CFA 2. Avec quatre équipes en L1 (en comptant Nantes), le foot professionnel breton se porte bien. Les petits clubs aussi? Pas tous. Ici, la distinction est assez nette entre villes et campagnes. En zone rurale, les clubs sont souvent bien mieux structurés. L encadrement y est fidèle et plus nombreux, les infrastructures souvent en meilleur état, il y a de la place pour recevoir le public... En ville par contre, il n y a pas assez de moyens pour financer tous les clubs. Dans la banlieue de Lorient par exemple, sept clubs évoluent à mon niveau. Trouver un terrain décent pour tout le monde, c est presque mission impossible. Quelles sont les conséquences de ces inégalités? Pour moi, il est plus difficile d arbitrer dans les clubs de banlieue à moyens réduits. Souvent, leurs terrains sont également utilisés en semaine pour les loisirs, et je dois notamment me battre pour avoir des filets en bon état. Quand je constate une irrégularité, je passe directement pour un emmerdeur qui veut les enfoncer. Pas les meilleures conditions pour commencer un match! Une fois, j ai également dû arrêter une partie une demi heure parce que les supporters se tenaient trop près du terrain. Mais je comprends certains comportements : assister à un match entre des tours et derrière une grille qui fait vraiment prison, ce n est pas très agréable... Footballistiquement, y a-t-il de vraies oppositions de style entre campagnards et banlieusards? Pas toujours. Mais dans l ensemble, ça joue beaucoup mieux en ville. Plus de passage, plus de joueurs techniques qui viennent de centres de formation... À la campagne, le jeu est plus physique et basé sur la solidarité. Je dois donc faire preuve de pédagogie quand les deux mondes s affrontent. Les jeunes de cité sont rapidement frustrés, partent plus au quart de tour, après un contact ou une parole mal Benjamin Maugé (au centre), fier d arborer le drapeau breton au Stade de France. perçue. Quand je sens que ça va être un match à cartons, j attends un peu avant de mettre le premier. En douze saisons d arbitrage, tu as remarqué des évolutions? Je n ai pas remarqué de changements profonds. Par contre, j ai vu évoluer certains clubs. J ai en tête l exemple d un club vannetais, l Association sportive des Turcs de l Ouest. Il y a quelques années, ça se passait toujours très mal chez eux. Il y avait un manque cruel d organisation, beaucoup de bagarres, des arbitres frappés, etc. Puis peu à peu, la communauté turque mais pas que s est soudée pour mieux encadrer les équipes. Avant, j aurais presque eu peur d y aller, aujourd hui c est un plaisir. Ils sont chaleureux, accueillants, proposent aux arbitres sandwich et boisson... Leur accession au niveau régional joue certainement aussi. En-dessous, les juges de touches sont fournis par les clubs, ce qui favorise la mauvaise foi et engendre souvent des tensions! PROPOS RECUEILLIS PAR PAUL DESCAMPS The Eye of the Tiger résonne dans la salle de l Académie Tiozzo à Villiers-le-Bel, rythmé par les coups sourds des gants sur les sacs de frappe. Ludovic se livre à une séance de shadow-boxing*. Il se remet tout juste de son dernier combat, disputé il y a une semaine. «J ai perdu par arrêt de l arbitre au deuxième round», explique-t-il, les dents serrées. Mais pas question pour lui de jeter l éponge : «J ai pris une semaine de repos et je m y suis remis. Enfiler les gants, ça fait du bien». Ce club de boxe, il en a entendu parler sur Internet. Il a d abord vu le nom Tiozzo : «Je me suis dit : Ah ça je connais C est un grand nom de la boxe». Puis il a appris l existence du parcours d insertion professionnelle de l Académie Tiozzo. Il a alors quitté Dijon dont il est originaire. «Je suis parti parce que niveau emploi, je n avais plus rien là-bas», résume-t-il. L espoir d un emploi L Académie met en relation ses boxeurs assidus et volontaires avec des entreprises partenaires qui présentent leurs métiers et proposent, le cas échéant, formations et emplois. «Douze académiciens ont retrouvé un emploi grâce à nous», se félicite Frantz Basinc, président du club depuis un an. Le parcours d insertion professionnelle est très encadré, il faut être licencié du club depuis au moins six mois et être sélectionné par l entraîneur. «Le volontaire signe ensuite une charte d engagement et fait valider son projet professionnel par le pôle insertion», détaille le président. Christophe Tiozzo a eu l idée de ces Académies après les émeutes de 2007 à Villiersle-Bel. L ancien champion du monde des super-moyens WBA** a voulu ouvrir des salles de boxe dans les quartiers délaissés pour canaliser la violence et faire de l insertion par le sport. Celle de Villiers-le-Bel a été fondée en avril 2008, c est la première des dix-huit académies qui portent son Ludovic a trouvé l Académie Tiozzo de Villiers-le-Bel sur Internet, attiré par le nom de l ancien champion du monde. nom. Aujourd hui, grâce à elle, ce sont 115 licenciés qui ont accès à la boxe. Jean est l un d eux. Il est venu au noble art «par admiration pour François Pavilla», un boxeur martiniquais des années soixante. Une légende sur son île d origine. La boxe avant tout Jean n est pas là pour trouver un emploi mais pour apprendre à boxer, tout simplement. Il participe chaque semaine à tous les entraînements. «Ça t apporte force, endurance et vitesse, explique-t-il. Et, ici, on peut pratiquer dans des conditions idéales. Il y a deux rings et du bon matériel.» Et même s il descend du ring avec la lèvre inférieure gonflée et ensanglantée, le jeune homme vante l atmosphère de l Académie : «Au club, l ambiance est familiale, car si tu commences à boxer méchant, l autre va te rendre les coups plus fort. Ce n est pas le but à l entraînement». Jean bat en brèche le cliché selon lequel son sport est violent : «Au contraire, la boxe permet de se fixer des objectifs et de relativiser certaines choses. Je sais que dehors, ça ne sert à rien d en venir aux mains. Tu as tout à y perdre. Mieux vaut passer son chemin et tracer sa route». CLÉMENT VARANGES * Boxe dans le vide devant un miroir **World Boxing Association Benjamin Maugé (en bas à gauche) sur la pelouse, prêt à jouer... «En zone rurale, les clubs sont souvent bien mieux structurés.» BENJAMIN MAUGÉ PHRASES 32 «J ai quitté Dijon parce que niveau emploi, je n avais plus rien là-bas.» LUDOVIC Jean s entraîne trois fois par semaine sans relâche. PHRASES 33

18 LE CHAMP DES TOURS LE CHAMP DES TOURS LILLE-SUD LE CENTRE SOCIAL? C EST NOTRE POINT DE REPÈRE! Lille-Sud est un quartier «au bout de tout». Au milieu des nouvelles habitations, se dressent deux géants : les centres sociaux Lazare Garreau et de l Arbrisseau. Deux institutions qui permettent aux jeunes d échapper à la rue. Même après la fermeture du centre social, les jeunes restent ensemble. Ils se sentent ici comme chez eux. Un quartier presque exclu de la ville, peu de transports en commun, peu d espaces de loisirs. Pourtant, dans les rues, les jeunes ne zonent pas. Dès 18h, la plupart se réfugient dans les centres sociaux. En arpentant les rues, le regard est intrigué par une masse de béton, une «soucoupe» comme disent les habitants. Le centre social Lazare Garreau est posé là, au milieu d immeubles encore en travaux ou flambant neufs. Quelques rues plus loin, c est son homologue que l on découvre. Bloc soviétique «Après le centre, ils rentrent chez eux, il n y a plus rien à faire. Personne ne s occupe d eux en dehors de nous.» RACHID EL HMAM ou vaisseau spatial ultra-moderne, il est impossible de le rater. Le nom et le logo du centre social de l Arbrisseau sont inscrits en grosses lettres sur le portail. Les deux centres sociaux ne manquent pas d attirer l œil. Comme un pied de nez à la rue. Mais alors, quel est leur véritable rôle pour les jeunes du quartier? Une liberté de mouvement L accueil des ans ne peut pas se faire de manière classique. «Ce ne sont plus des enfants, on ne peut pas leur dire de venir de telle heure à telle heure, ni leur imposer une activité», explique Rachid El Ouahab, le coordinateur du secteur jeunes adultes du centre social Lazare Garreau. C est pourquoi ici, l accueil se fait en soirée, de 18 h à 21 h, voire plus. C est dans une petite salle, au rez-de-chaussée, qu ils se retrouvent tous. Autour d une table, d un billard ou d un babyfoot, ils viennent ici chercher des réponses, un défouloir, ou simplement une présence. «C est un accueil libre, il n y a pas de contrainte. En fait, c est une réponse à un besoin», poursuit Rachid. Le but est d attirer les jeunes pour qu ils puissent fréquenter le centre social. «On essaie de nouer un lien avec eux, on s identifie en tant qu animateurs, on instaure une relation de confiance. C est compliqué parfois.» Compliqué mais réussi. À l année, environ 150 jeunes passent par le centre social, selon les actions. Une cinquantaine vient très régulièrement, pour une recherche d emploi, des activités sportives ou des séjours. La plupart débarquent dès l enfance. «Mes frères sont venus, du coup j y suis allé aussi. Aujourd hui, c est un lieu de rencontre, on se donne rendez-vous ici. Le centre social? C est notre point de repère», indique Younesse, 22 ans. La notion d accueil est importante, primordiale, pour Rachid El Ouahab : «Le PHRASES 34 centre social est une maison de quartier intergénérationnelle, avec des projets collectifs, dans lesquels les jeunes doivent s impliquer». C est en effet la contrepartie : les jeunes sont accueillis mais ils doivent donner un peu de leur temps et s impliquer dans les projets et la vie du centre social. Certains font partie du conseil d administration, d autres montent des projets. Younesse, casquette sur la tête, affalé sur une chaise, parle du centre comme de sa seconde maison. Il a réussi à «monter des projets ski, plusieurs fois, pour pouvoir partir avec les autres». Sans le centre social, le natif de Lille-Sud avoue qu il n aurait peut-être jamais vu la neige. Au centre social de l Arbrisseau, les objectifs sont les mêmes : «On cherche à favoriser l insertion sociale et professionnelle, on est là pour écouter et apporter des réponses», explique Reda Ghali, coordinateur du secteur jeunesse. Le but est alors de mettre en avant les valeurs de respect, de tolérance, de partage et de solidarité, qu ils n apprendraient pas dans la rue. Il poursuit : «On aide les jeunes à monter des projets autonomes, comme des séjours. Mais on organise aussi des débats, sur la citoyenneté notamment, avec des associations. On parle de la place des jeunes dans la société». Les ans font partie d une tranche d âge spécifique, qui n a pas les mêmes besoins que les plus jeunes. «Ils attendent beaucoup de nous, parfois leurs parents sont moins présents, alors c est vers nous qu ils se tournent. On adapte notre offre pour eux, il faut savoir être innovant parce qu ils sont vite blasés!», plaisante Reda. Pour les jeunes, une chose est claire : sans le centre social, ils ne feraient rien. «J ai rejoint la troupe de danse du centre, dans laquelle je suis très impliqué. Ça m a aussi permis de partir en voyage, de sortir du quartier», annonce Kévin, 17 ans. Une liberté cadrée, qui répond parfaitement à leurs besoins et à leurs problématiques. Laissés pour compte? «Aujourd hui, ils viennent pour se défouler ou pour parler. On doit être là pour eux à tout moment», renchérit Rachid El Hmam, éducateur sportif et animateur. Assis sur un banc, le regard posé sur les jeunes qui jouent au foot, Rachid parle avec une once de regret, parfois même avec un peu de colère. «Après le centre, ils rentrent chez eux, il n y a plus rien à faire. Personne ne s occupe d eux en dehors de nous.» Avant, ils pouvaient se retrouver dans la salle de la Chênaie, à deux rues du centre social Lazare Garreau. Mais aujourd hui, elle est fermée, privant le quartier de complexe sportif. «Depuis la fermeture de la salle, je pense qu une quinzaine de jeunes sont en prison», annonce Rachid. Depuis, ils doivent aller à Loos ou à Porte de Douai pour pouvoir jouer au foot. «C est quand même incroyable : nous devons aller à la salle, ce n est pas la salle qui vient à nous», regrette-t-il. Derrière la salle de sport, il y avait un réel accueil. «Du coup, maintenant, ils retournent à leurs magouilles», déplore Rachid. À travers le sport, c est tout un travail qui est fait. «Parfois, on doit rattraper l éducation des parents. Par exemple, un jeune est arrivé, il ne savait pas dire une phrase sans placer une insulte. Aujourd hui, ça va mieux. Bien sûr, ça prend du temps. Rien ne se fait en un jour.» Des paroles mais peu d actes Pour ne rien arranger, la plupart des promesses des politiques volent en éclat. Le quartier se métamorphose, mais pas au rythme ni à l avantage de la population. «Ça casse les motivations, les jeunes ne croient plus en la politique. Ça nous décrédibilise aussi : on relaie des promesses qui ne sont jamais tenues. Avec le Grand Sud, par exemple, on devait avoir des emplois pour les jeunes Mais au final ils ont embauché d autres personnes. Avec le projet Lillenium, ça va être pareil : toujours des paroles en l air», peste Rachid El Hmam. Malgré les venues des politiques, la plupart des problématiques des jeunes restent sans réponse. «Ils demandent plein de choses. Nous sommes les seules personnes à qui ils peuvent tout dire», explique Karim Dahmani, animateur. «Je sais que je peux les aider. Juste être attentif et savoir être à l écoute pour les guider, ça les aide», poursuit-il. Sans le centre, les jeunes resteraient sans réponse. Les autres instances prennent peu la peine de les écouter. «Heureusement qu on les accueille», indique Karim. Mot d ordre : convivialité Le centre social est un lieu clé du quartier, une seconde maison pour tous ceux qui le fréquentent régulièrement. «Ça devient presque un automatisme de venir ici!», s amuse Marouane, 20 ans, habitué du centre Lazare Garreau. Yasmine, Yania et Farah, trois copines, parlent et rient très fort dans le hall. Quand on leur demande pourquoi, à 19 et 20 ans, elles ressentent encore le besoin de venir au centre social, la réponse est unanime : «C est notre maison ici!» «Juste savoir être à l écoute pour les guider, ça les aide.» KARIM DAHMANI Les sourires sont sur toutes les lèvres. Animateurs comme jeunes ne se voient pas ailleurs. Bilal, stagiaire, n a jamais cessé de venir. «J ai été relogé avec ma famille à Mons-en-Baroeul quand j avais 11 ans. Aujourd hui, j en ai 19 et je ne veux pas partir d ici. C est comme revenir aux sources!» Pour Rachid El Hmam, le centre social est «un endroit où tout le monde se réunit. Un point de repère, parfaitement situé géographiquement dans le quartier». Tout favorise l écoute : «Le cadre est posé, rien n est pressé. Les jeunes se sentent à l aise, on les comprend mieux et ils nous comprennent mieux», poursuit-il. Tout le monde parle du centre social, c est un point fort, une institution indispensable. «S il n y avait pas le centre social, les jeunes seraient dans les rues», avoue Rachid. Il conclut : «Le mieux, c est quand on se rend compte que le centre social a pris le dessus sur la rue» NINA DWORIANYN PHRASES 35

19 LE CHAMP DES TOURS CULTURES URBAINES QUAND LE HIP-HOP EFFACE LA FRONTIÈRE DU PÉRIPH LE CHAMP DES TOURS PLOUCSTA RAP MC CIRCULAIRE : ON N EN A PAS FAIT LE TOUR Un langage fleuri qui sent bon la campagne, un accent et des punchlines efficaces : le style du rappeur MC Circulaire a traversé les frontières vendéennes au point de devenir un genre. On va leur montrer qu à Lille-Sud y en a qui sont chauds, qu à Lille-Sud ça freestyle sévère*!». Ultimes répétitions avant la représentation. Sammy Adel, 26 ans, motive ses jeunes danseurs. Les ados de la troupe «109» sont invités à participer à un gala de danse. Ils peaufinent leur chorégraphie de hip-hop au centre social de l Arbrisseau. Sammy, natif du quartier, mène la danse avec exigence : «Dans mon travail, je veux que les choses soient bien faites. Je ne me prends pas au sérieux, mais ça, c est du sérieux». Pour tirer le meilleur de chacune de ces graines de danseurs, il n hésite pas à hausser le ton quand la bande d adolescents s éparpille à chahuter. Un simple rappel à l ordre de cet expert du popping** et du lockin ***, et INFO PRATIQUE Centre social et culturel de l Arbrisseau / En transmettant sa passion du hip-hop aux plus jeunes, le danseur Sammy Adel (au centre) fait bouger les frontières du quartier de Lille-Sud. toutes les têtes se recentrent sur lui. Ce grand frère un peu ours, au regard tendre et plein de bienveillance pour les jeunes du quartier. Sammy est entré dans le milieu du hip-hop il y a 9 ans. «Je m y suis mis sérieusement il y a 4 ans. J ai pris des cours sur Roubaix, Tourcoing, Villeneuve d Ascq Il y avait des cours à Lille- Sud. Mais les tarifs n étaient pas accessibles pour un jeune du quartier.» Il se souvient, tout sourire : «J ai commencé à danser pour délirer avec des copains. Pour impressionner les filles aussi!» Ce qui n était au début qu une distraction est devenue sa profession : il est aujourd hui chargé de développement culturel au centre social de l Arbrisseau. «C est la seule chose que j aimais et que je voulais faire, à un moment de ma vie où je n avais pas de travail.» Il s est formé, et transmet aujourd hui sa passion aux jeunes de 12 à 25 ans. De sa détermination est née la troupe «Eclec Street», puis plus récemment «109», en janvier Pour le plaisir de s affronter sur scène Lille-Sud est un quartier en pleine mutation urbaine, mais il reste malgré tout enclavé par sa situation géographique. À l emplacement des anciens remparts de la ville, dont le démantèlement a commencé après la première guerre mondiale, se trouve aujourd hui le boulevard périphérique. Le «rempart de pierres» s est transformé en «rempart routier». Rachid El Ouahab est éducateur au centre social Lazare Gareau. Pour cette figure du quartier il y travaille depuis quinze ans même si l isolement des habitants n est plus aussi flagrant qu il y a quelques années, il reste une réalité : «On entend parfois encore des jeunes dire : Je vais à Lille. Dans leurs esprits, ce sont deux territoires différents. Ils ne se sentent pas Lillois, mais habitants de Lille-Sud. Lille, c est une autre ville». Les démonstrations et les battles**** de hip-hop organisées par Sammy, et son riche réseau dans le milieu des cultures urbaines, attirent des danseurs qui n auraient jamais mis les pieds à Lille-Sud s il n y avait pas ces rencontres. «Aujourd hui, j ai gagné la confiance des habitants et des acteurs du milieu du hiphop. Nous avons organisé un grand battle il y a quelques mois. Nous avons reçu des gens du coin, mais aussi d Arras, de Paris, et même d Amsterdam! Il n y avait pas de récompense à la clé, comme il peut y en avoir parfois. Ils se sont juste déplacés pour le plaisir de s affronter.» La passion de Sammy l a emmené loin, jusque de l autre côté de l Atlantique. «Je suis allé à Los Angeles. L Amérique, ça fait rêver les jeunes. Pourtant je ne me suis pas retrouvé là-bas. Humainement, la grande expérience, c est l Afrique.» Il a le projet de la faire partager aux jeunes. La petite troupe se mobilise pour récolter des fonds qui leur permettront de partir au Sénégal, si tout va bien, à la Toussaint. «Je n ai pas la prétention de favoriser la mobilité des jeunes. Mais c est certain que ce «concept» qu est le hip-hop favorise les rencontres. Il peut participer à les faire grandir plus vite que d autres.» En attendant de s envoler pour l Afrique, à Lille-Sud aujourd hui, ça freestyle sévère. ANNE LEBURGUE * Ça bouge grave! ** Le popping est une danse dont le principe de base est la contraction et la décontraction des muscles en rythme *** Le lockin est un type de danse funk rattaché à la culture hip-hop **** Les battles sont des défis de danse entre deux danseurs PHRASES 36 MC Circulaire, peux-tu présenter ta carrière et nous expliquer le ploucsta rap? Je suis MC Circulaire, morbihano-vendéen exilé en Suisse, dix ans dans le Rap Game et prophète du ploucsta rap en toute humilité Du coup, c est du rap de plouc, pour et par les ploucs. Qui t inspire dans le rap? J écoute surtout les classiques : Dre, Nwa, Public Enemy, Mos Def, Dmx, Krs One etc... Mais en ce moment, j écoute de la trap*, je vais peut être m y mettre d ailleurs. Qu est-ce-que tu fais en ce moment? En ce moment, je bois une bière... (rires) J ai enregistré de nouveaux morceaux, dont un feat avec Patrick51. Ça devrait sortir cet été. Beaucoup de monde veut voir notre groupe aux quatre coins de la France. Seulement, il y a peu de concerts qui se goupillent, donc avis aux programmateurs, on ramène du monde en général. Grandir en Vendée, est-ce qu il y a pire? Ah y a pire que de grandir en Vendée, j aurais pu grandir à Paris.Et à l heure actuelle, je ferais de la house... Dans Demain, c est trop tard ( vues sur Youtube), tu plains la France qui «squatte» les arrêts de cars à boire de la Valstar. Que penses-tu de la politique menée envers la jeunesse des bleds paumés? C est simple, y a pas de politique menée envers la jeunesse rurale. On est la France oubliée. Ils en ont rien à foutre les politiciens Pas nombreux, pas dangereux, on ne rapporte pas de voix. Autant te dire qu ils s en beurrent le c.. de la jeunesse à la campagne. Ils construisent un parc pour les petits et espèrent ramener une famille ou deux. De temps en temps, ils repeignent un skate-park à l abandon. Ils se battent pour que leur bourgade soit élue ville fleurie. Ils «J en ai rien à foutre de la politique d autant plus qu ils n en ont rien à cirer de moi.» ajoutent à cela un playground en gravier, emballé c est pesé. Tu dis dans une chanson, que les vieilles fraises tiennent des propos racistes. Aujourd hui, il semble que le Front National attire également les jeunes... Je n ai aucun avis sur la question. J en ai rien à foutre de la politique d autant plus qu ils n en ont rien à cirer de moi. Je n ai jamais voté, c est leur jeu avec leurs règles Ils ne m ont pas attendu pour y jouer et ils ne parviendront pas à me faire croire que je pourrais éventuellement arbitrer. À quoi ressemblerait, selon toi, la campagne sans le foot et la mobylette? Manquerait plus qu ils nous prennent l alcool On picolerait plus, mais vu ce qu on torche déjà, je ne sais pas si c est humainement possible. On se ferait encore plus chier et, pareil, c est difficile à imaginer... Comment expliques-tu le phénomène hip-hop en campagne? Je ne sais pas. Y a pas mal de points communs entre la campagne et la banlieue. Même si évidemment, il y a beaucoup de différences, il y a le même ennui. Tous deux sont des milieux populaires. Dans l un comme dans l autre, on se sent exclu. Du coup, on partage la même colère Et puis après, c est la musique. Tu peux écouter du flamenco sans être espagnol. Tant que t as le frisson quand les basses partent, fais-toi plaisir. Toujours pas de page Wikipédia mais tu es cité sur celle de la Valstar Pas de page Wiki? Je sais pas si je vais m en remettre...on n est pas hyper présent sur le net parce qu on a autre chose à foutre. Et puis parce que ça prend du temps, qu on n a pas envie d envoyer une photo du plat de mogettes qu on va bouffer pour que les gens nous disent: c est génial des mogettes! On préfère lâcher des morceaux et puis rester sur l essentiel! ARTHUR CONANEC * Hip-Hop électro PHRASES 37

20 LE CHAMP DES TOURS DE L ART SUR LE PORT LES RAMIFICATIONS DU JOKELSON Flavie Leleux Clémence de La Ducasse devant la porte du Joke. «Jokelson & Handsaem, entreprises maritimes» : un bâtiment à l abandon dont la jeunesse dunkerquoise s est emparée il y a une dizaine d années. Au «Joke», ils se retrouvaient pour organiser des concerts, des performances, ou encore des rencontres artistiques. Ses portes et ses fenêtres sont aujourd hui condamnées. Pourtant, son esprit perdure. Sur le Môle, le vent n est pas près de s arrêter de souffler. Il propage les initiatives artistiques et culturelles sur le port industriel. DE L ENTREPÔT DES SUCRES ÉMANE FRUCTÔSE Nous avons toujours ouvert les bâtiments avant de les avoir. Au bout d un moment, la mairie en a marre de devoir changer les serrures», raconte Benoît, amusé. Le plasticien vidéaste est l un des premiers artistes à s être installé sur le Môle 1 du port industriel de Dunkerque. Ici se dressent plusieurs entrepôts désertés, marqués par l usure du temps et l air marin. Un cadre empreint de l âme portuaire dunkerquoise propice à la création et à l inspiration. L association Fructôse a vu le jour en 2008, sur ce vaste site de m 2. La naissance de cette fabrique artistique trouve son origine dans le Jokelson. La vie de ce lieu de diffusion était gérée par plusieurs associations. «Il y a eu des petits clashs et les gens sont partis. Emilien, l un des artistes qui fréquentaient le site a décidé de rester et d investir le bâtiment voisin, l entrepôt des sucres», explique Benoît. Au début, ils étaient quatre à squatter cette bâtisse désaffectée de m 2. «Jeff et Anna, qui occupaient eux aussi les lieux, nous ont soumis l idée d officialiser les choses. Ils nous ont proposé d aller voir la communauté urbaine de Dunkerque pour présenter un projet d accueil et d accompagnement», se souvient Benoît. Avec du temps, de l obstination et de l huile de coude, ce qui était le squat d une poignée d artistes s est transformé en une véritable ruche autour de l entrepôt des sucres. Les projets pluridisciplinaires y fourmillent. En résidence temporaire ou pour l année, musiciens, plasticiens, ou encore performers sèment l art sur le Môle*. * Un Môle est un brise-lames, une construction telle une digue ou une jetée, établie devant un port PHRASES 38 ** La ducasse est une fête traditionnelle de village, en Belgique et dans le nord de la France LE CHAMP DES TOURS HANGAR DES MOUETTES : L ART PREND SON ENVOL Dans le hangar des mouettes, on sculpte, on peint, on illustre A l occasion de Dunkerque 2013, capitale régionale de la culture, Fructôse a bénéficié d une subvention de près d un million d euros pour la création d espaces de travail. Une vingtaine de modules, adaptés à toutes les disciplines, ont été inaugurés en octobre Pour un loyer de 30 à 50 euros, les artistes disposent d un atelier où créer et développer leur pratique. «Nous leur demandons une participation active dans la vie du collectif en contrepartie du faible loyer», explique Marlène, chargée de communication de l association. Pour obtenir un atelier, il faut déposer un dossier, puis passer par «la petite communion» : une commission composée d un salarié de Fructôse, trois artistes et un membre du conseil d administration. LA DUCASSE DANS LES CONTAINERS On a eu l envie de retrouver quelque chose d un peu plus léger, comme à l époque du Joke.» Clémence travaille à Fructôse. Elle s est lancée en 2011 dans le projet La Ducasse**, accompagnée de quelques amis. Dans un cadre moins formel, moins institutionnel, la vocation de cette association de bénévoles est d organiser des micro-événements dans des containers du port, sur le Môle. Fructôse Fructôse Les copains bricoleurs se sont retroussés les manches, et se sont attelés à métamorphoser l un des anciens caissons métallique de transport de marchandises qui avait échoué sur le site. Dans le container résonnent aujourd hui les accords des musiciens à l occasion de soirées concerts. Au fil des événements, ses parois intérieures se tapissent de gravures, de collages artistiques, ou de sérigraphies. ANNE LEBURGUE JOKE, CE MAG N EST PAS UNE BLAGUE La couverture de notre premier numéro, c était la photo de la façade du Jokelson. Son nom est dédié à ce lieu mythique.» Cyril est le directeur de publication du Joke magazine. La rédaction s est installée dans l entrepôt des douanes fin L équipe de Fructôse lui a fait une petite place dans ses bureaux administratifs. Ce trimestriel gratuit à destination des 15/25 ans, a été créé en 2014 par des étudiants issus de l université du littoral. «Il centralise l information sur les événements, la vie culturelle et artistique de Dunkerque et ses environs, explique Cyril. Notre objectif, c est que les gens arrêtent de dire qu à Dunkerque, il ne se passe rien. Ça bouge. Il y a de plus en plus de Lillois qui débarquent. Avant c est nous qui allions sur Lille pour faire la fête, maintenant c est l inverse!» PHRASES 39

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