LA PLACE DES DUCS ET LA RUE DE LA CHOUETTE

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1 LA PLACE DES DUCS ET LA RUE DE LA CHOUETTE par M. Henri IKOUX Avanl-propos : LES NOMS DES RUES 1 Toute recherche sur les maisons de Dijon suppose une enquête préalable sur les noms successifs des rues étudiées. Pour le quartier de la Place des Ducs on constate les phénomènes suivants : 1. La rue de la Chouette, dans sa partie orientale, est la rue Derrière Notre-Dame. 2. La partie nord de la Place des Ducs, longtemps bordée par le mur limitant le jardin des Ducs, puis des Rois, est normalement dite «rue Derrière l'hôtel de Monseigneur de Bourgogne» puis «rue Derrière l'hôtel du Roi». On ne trouve pratiquement jamais dans cette partie le nom de rue de l'arbre de Jessé, comme on l'entend dire couramment aujourd'hui. Par contre au xvm e siècle, considérée comme le prolongement de la rue au Change, elle prend le nom de cette dernière. 3. La petite rue du Rabot n'existe que tardivement lorsqu'un mur sépare le grand cimetière Notre-Dame des maisons qui le bordaient au début du xvm e siècle. Elle ne semble pas alors porter de nom et on la désigne pendant tout le siècle, quand il s'agit de définir les appartenances des maisons qui la bordent, comme «un traige aboutissant au cimetière Notre-Dame» et plus couramment la «petite rue» ou la «rue entre ces maisons et le cimetière» (1727, 1737, 1757, 1775). En tout cas, la rue du Rabot de l'époque, ce n'est pas celle-ci. 4. La partie orientale de la Place des Ducs, continuée au Nord par le court tronçon de la rue Verrerie jusqu'au carrefour de la rue Jeannin, et au Sud-Est par la rue Longepierre, derrière la Sainte- Chapelle, est la rue de la Taillerie, où nous dit-on, en 1336, le samedi, 1. Les hôtels et les maisons sont désignés par le nom de celui qui les a fait construire, la maison Fitard et la maison Dassigny du nom de leurs propriétaires actuels.

2 Rue au C h a n g e Rue derrière I h o t e l d u D u c d u. R o i * fdes Forges) Rue au Change J a r d i n du R o i ( P l a c e des B i t s ) e t (Lo ngepierre) DIJON. PLAN DU QUARTIER DE LA PLACE DES DUCS

3 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 355 «venduntur pisces» d'où le nom au xv e siècle, de «rue de l'ancienne Poissonnerie» ou «du Poisson», nom qui se perpétue longtemps, ne serait-ce qu'en raison de l'existence de la «maison du poisson», à l'angle de la rue Jeannin, à l'emplacement du futur hôtel Fyot de la Marche. Vers 1570, la «maison du poisson» change d'enseigne pour s'appeler la «maison du Rabot» qui finit par donner son nom à la rue. Elle est «rue du Rabot» sur le plan manuscrit de 1681 et on utilise couramment cette dénomination dans les actes bien après 1759 où le plan Mikel la désigne sous le nom de «rue du Secret», ce qui n'est peut-être que le retour à une très ancienne dénomination, peut-être antérieure à celle de la Poissonnerie, faisant allusion à la sacristie de la Sainte-Chapelle. Le dernier quart du siècle ratifie cette appellation dans les actes et les rôles des tailles. HÔTEL BERBIS En juillet , Huguenet dit Berthier de Bretenière ou le Bertolet, de Dijon, et Alex, son épouse retiennent à cens du Chapitre de Saint-Étienne «une maison desdits religieux» dans le «vicus Taillerie» contre la «maison du poisson» pour 215 livres tournois et 40 sous tournois à, payer en deux échéances chaque année. Ils s'engagent à ne pas créer d'autres charges sur la maison, et, en cas de vente, à accorder aux chanoines un droit de préemption pendant six mois. Elle passe ensuite au gendre de Le Bertolet Etienne Marriot, puis à son petit-fils irard 3, fils d'etienne «de corpore filie dicti Le Bertolet». Il y a donc là «deux grandes et belles maisons de pierre» derrière le chœur de la Sainte-Chapelle, formant le coin de la place des Ducs et de la rue Longepierre. Elles vont abriter successivement toute une série d'officiers du Duc 4. irard Marriot qui y figure depuis 1410 au moins est «garde de la monnaie de Dijon», c'est-à-dire qu'il est responsable des ateliers monétaires de Philippe le Bon. Il semble en prendre à son aise avec ses activités : il a en effet été condamné une première fois à 200 livres d'amende car il a été «trouvé chargé d'avoir faictes et commises plusieurs fautes au fait de ladite monnaie et autrement, c'est avoir fait 2. Les cotes des documents consacrés aux Archives départementales de la Côte-d'Or sont précédées des initiales A. D., celles des documents conservés aux Archives municipales les initiales A. M. A. D., 127, f A. D., 470, f Pour la carrière des officiers du Duc dont les noms suivent. Cf. BARTIER (John), Légistes et gens de Finances au XV e siècle..., Bruxelles, , passim.

4 356 HENRI IROUX forger et monnayer un grand nombre de salus d'or de moindre aloi que être devaient, tant en ladite monnaie de Dijon que de Chalon.» D'autre part, alors qu'en tant que maître de la monnaie il n'a pas le droit de «tenir faict de change sans lettre dudit seigneur sous peine de 1000 livres d'amende», il a passé outre et en 1435 a été condamné à payer salus d'or. Il garde cependant sa charge jusqu'en 1442 où il est remplacé par le iils de son frère Jehan Henri. Son héritage est échu à ses frères Jehan et Hugues 5, mais entre 1443 et 1447 un secrétaire de Philippe le Bon est devenu maître de la maison, c'est Lancelot le Robert B. Ce dernier a commencé sa carrière au service de Thibaud de Neufchatel, maréchal de Bourgogne, ainsi qu'à celui du Duc. Châtelain de Pontailler, il trafique avec ses subordonnés et en 1451, le clerc de la Chatellenie de Fresnes Saint-Mammès est révoqué «pour plusieurs abus et concussions et délits au profit de Lancelot Le Robert et de lui. Il fait valoir son argent en amodiant par exemple pour vingt-quatre ans les étangs de Froideville et Perrigny, il serre soigneusement dans son coffre «lettres, titres... et contrats d'obligation... faisant mansion... de ventes, héritages, debtes et autres acquisitions par lui faites». Il pratique aussi l'usure avec son argent et celui du Duc, qu'il ne semble pas presser de verser à son souverain. A vrai dire, il ne semble pas en faire plus que les autres officiers ducaux. Sa fortune est éphémère et il disparaît assassiné par les soins de sa femme, Jacquotte Le Robert, qui hérite d'une partie de ses biens ; mais, en 1470, le Duc prononce la confiscation des biens de ladite Jacquotte, y compris la part de maison dont il fait cadeau à son valet de chambre, épicier et apothicaire, Pierre Michel 7. Le Robert avait en effet laissé un fils et une fille mariés qui avaient hérité de la moitié de la maison en indivis. A la suite d'arrangements, Pierre Michel acquiert l'ensemble du bâtiment en Ce nouveau venu est le fils de Jacot Michel qui avait renoncé «es mains de mondit seigneur Philippe le Bon», à la conciergerie du Palais dans l'espoir aussitôt réalisé d'y voir commettre à, sa place son fils Pierre. Charles le Téméraire le fit de plus capitaine de Vergy. Puis la maison passe à Jehan de Vurry 9 qui y vit ses dernières années, de 1477 à Jehan de Vurry a fait carrière dans les 5. A. D. 6. A. D. 7. A. D. 8. A. D. 9. A. D. 492, , 507, v f f

5 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 357 finances du Duc : d'abord trésorier de Dole, il est passé le 28 octobre 1473 à la recette générale de Bourgogne où il a eu quelques ennuis à cause de sa conception décontractée de son rôle qui lui a valu une fâcheuse réputation. A la mort du Téméraire, il est un des premiers à se rallier à Louis XI qui le charge d'exiger des villes de la Saône le serment de fidélité à la couronne. Il est donc mal vu des partisans de Marie de Bourgogne et lors de la Mutemaque, lorsque les insurgés, au nom de Marie, assassinent Vyon, le maire de Dijon, sa propre maison est pillée ainsi que celle de son voisin de la maison du Rabot, Arnolet Macheco 10. Son fils Etienne u reste propriétaire. Il est remplacé à partir de 1502 par l'avocat Jean Fyot 12 qui n'y réside pas car il habite Chatillon en tant qu'avocat du Roi au baillage de la Montagne. Ce n'est qu'en 1542 que nous voyons enfin apparaître, après deux cents ans d'histoire, celui qui va donner son nom à l'hôtel actuel, Philibert Berbis 13, conseiller au Parlement de Dijon. La Cuisine, dans son Histoire du Parlement de Dijon, rappelle que «Philibert Berbis fut, à cause du grand crédit dont il jouissait en Bourgogne, chargé d'aller demander à la noblesse de la province le dixième de ses revenus pour payer la rançon de François I er, prisonnier de Charles Quint à Madrid». Comme ses prédécesseurs, Philibert Berbis continue à payer le cens emphytéotique dû à Saint-Étienne, mais la maison est, semble-t-il, en piètre état, comme on nous l'expose en 1552, car les deux corps de maison joignant et contigus «fussent tombés en ruine que sans les retenues, estanssons et poinctes qu'ils avaient fait mettre lesdites maisons feussent pieça tombées et en totale ruine et tellement qu'ils étaient contraints par nécessité de les faire réédifier tout à neuf, ce qu'ils ont volonté de faire moienant qu'ils la puissent acquitter de la dite rente.» En fait, ils ne veulent pas construire à neuf si la nouvelle maison reste soumise aux mêmes servitudes que l'ancienne, mais il faut alors dédommager les chanoines. C'est le but de l'acte devant notaire, signé le 16 janvier 1552 par Philibert Berbis, son fils aîné Philippe et sa femme, Andrée Lelièvre qui lui avait apporté la maison en mariage. Les chanoines renoncent à leur cens moyennant la cession par Philibert Berbis d'une autre rente assise sur une maison» dans la rue tirant de la Porte Saint-Pierre aux Cordeliers u». C'est alors que dut être construit l'hôtel tel que nous le voyons, sans doute peu après la signature de ce contrat. Philibert est mort en 1558, le style de 10. A. D., 513, f A. D., 516, i 20 et suiv. 12. A. D., 523, f A. D., A. D., 563.

6 358 HENRI IROUX la décoration est en accord avec la date des documents. Seul pose un problème le blason qui décore la partie droite du corps de bâtiment intérieur, un hybride entre les armes des Falletans, grand-père d'andrée Lelièvre qui selon d'arbaumont 15 «porte de gueule à l'aigle d'argent la queue chargée de trois mouchetures d'ermine de sable» et les armes des Lelièvre qui «portent d'azur à l'aigle d'argent et une fasce de gueule en devise brochant sur le tout». Quoi qu'il en soit, la maison n'est pas surchargée d'ornements comme celles qui seront construites à, Dijon après 1560 et il semble naturel d'en attribuer la construction sinon à Philibert, du moins au plus tard à son fils Nicolas. Ce dernier, conseiller en 1568, épouse la fille d'un conseiller au rand Conseil, Lazare Morin. Leur fils Philippe, conseiller en 1598, fut le dernier parlementaire de la lignée. En effet, son fils Pierre, écuyer, baron d'esbarres devient gentilhomme ordinaire du duc d'orléans par lettre du 18 janvier Le fils de Pierre, Bénigne, marquis de Rancy, baron d'esbarres épouse une fille noble, et son petit-fils, Bénigne lui-aussi, reçu aux États en 1757, épouse la fille du marquis d'escorailles, maréchal de camp des armées du Roi. Le seul fils de Bénigne, Clément, capitaine de cavalerie, meurt d'une blessure reçue à Rossbach. De ce fait à sa mort, en 1775, au château de la Nivelle, en sa baronnie d'esbarres, Bénigne ne laisse que deux filles. Il est donc le dernier de cette branche des Berbis. Marie-Marguerite a épousé François Chifflet d'orchamps, premier président au Parlement de Franche- Comté, et Marie-Edmée est veuve de Philippe de Bereur de Malans. Héritières naturelles de leur père, elles font hommage ensemble du fief d'esbarres, mais c'est la seconde qui a dans son lot la maison de Dijon et qui y demeure. Elle meurt le 24 décembre 1789, laissant pour héritier son neveu, Marie-Bénigne-Férréol-Xavier Chifïïet. Il émigra ; la maison fut comprise dans les biens confisqués sur lui et entra dans le lot des biens nationaux de seconde catégorie. Elle fut mise en vente. Plan et description de la maison furent établis par l'architecte entrepreneur Pisset, le 8 fructidor an III (25 août 1795) et sa valeur estimée à livres. Elle fut achetée par Laurent Pariset, marchand. A ce moment, elle était occupée par des locataires, Tardivet et Couturier. Par la suite, Chifflet sera rayé de la liste des émigrés, le 16 nivôse an X (28 décembre 1801). Il entrera dans la magistrature impériale et, en 1825, sous la Restauration, il sera premier président de la Cour Royale de Besançon. Il obtient alors les indemnités prévues par la loi dite du milliard des émigrés, l'hôtel vendu lui échappe. 15. ARBAUMONT (CT), Armoriai de la Chambre des Comptes de Dijon, 1881, p. 135 et 137.

7 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 359 HÔTEL BAILLET (FYOT DE LA MARCHE) Au début du xv e siècle, la maison qui fait le coin de la rue Jeannin et de la rue Verrerie s'appelle encore la «Maison du Poisson», nom sous lequel elle est déjà mentionnée en En , elle appartient à Dreux Maréchal qui la laisse à sa veuve Isabeau en , puis elle passe aux héritiers de celle-ci en Dreux Maréchal est maître des comptes et fait le trafic du vin, comme beaucoup d'officiers du Duc qui restent des bourgeois marchands. C'est ainsi que, en 1425, l'hôtel du Duc lui achète pour 300 Fr. de vin. Comme le dit l'historien Isambart de la Tour, les marchands du xv e siècle «vendent tout ce qui s'achète et achètent tout ce qui se vend». En 1424, il est chargé, avec le bailli de Dijon et un dignitaire du Conseil, de faire une enquête sur les droits ducaux à Salins et les enquêteurs se font payer pour faire au duc un rapport aussi favorable que faux. A partir de 1467, nous trouvons dans la maison un autre marchand, un officier du Duc, Arnolet Macheco 19 : comme son père et son grand-père, il est marchand boucher de l'hôtel qu'il a la charge d'approvisionner en viande, fournissant aussi au prince de la volaille, du gibier, du vin pour des sommes considérables. En 1466, il a ainsi touché la somme énorme de livres. Il a été nommé par le Duc châtelain de Fresne-Saint-Mammès en 1469 et il est receveur au Baillage de Dijon sous le Téméraire. C'est peut-être avec lui que vers 1470 la maison change de nom et devient «Maison du Rabot». Après la mort du Téméraire, il s'est rallié au Roi, et c'est comme tel, et sans doute aussi à cause d'une réputation douteuse, que les révoltés de la Mutemaque ont pillé pendant l'été 1477 sa maison, en même temps que celle de son voisin Vurry. Après lui, en 1488, la maison passe à Hugues Falletans 20. Celuici a été également officier des ducs : il fut receveur général de Bourgogne. Il a commencé comme clerc en 1445, on le paie pour ses travaux d'écriture ; il devient ensuite clerc de receveur général, puis receveur général lui-même. Sa mauvaise gestion l'a fait destituer et emprisonner. En 1465, on a fait saisir ses biens qui sont vendus tant ses «bleds et vins» que ses «joyaux, vaisselle d'or et d'argent, ustenciles d'ostel, robes, chaintures et bagues». Le Duc récupère 16. A. M. 17. A. D. 18. A. D. 19. A. D. 20. A. D. L 152, 489, , 515, f«fo ï f 289 v 19 V

8 360 HENRI IROUX aussi de l'argent frais sous forme d'or et d'argent monnayés et se fait rembourser par les débiteurs de Falletans qui, comme tous ses confrères, prête à intérêts. Il reviendra, après une longue disgrâce, après la mort du Téméraire, à la Chambre des Comptes, en Après sa mort, en 1495, la maison reste aux mains de ses héritiers 21 qui en louent au moins une partie, car nous savons qu'au début du xvi e siècle, le second président de Mont de Lafl'erty y demeure. La fille de Hugues de Falletans, Huguette (ou Anne) a épousé un juriste, Philippe Le Lièvre 22, également d'une famille d'officiers : son grand-père était procureur de Jean sans Peur au bailliage d'auxois, son père Jean est conseiller de Philippe le Bon, et son frère, procureur au bailliage de la Montagne. Ce dernier figure en 1478 parmi les nobles du bailliage de la Montagne qui ont prêté serment à Louis XI après la réunion du Duché à la couronne. Philippe, licencié en droit, est, de 1501 à 1530, conseiller juridique de la ville de Dijon et touche à ce titre régulièrement chaque année 100 sols tournois. Il est, depuis avril 1497, maître extraordinaire de la Chambre des Comptes sur résignation de son beau-frère Philippe de Falletans. Huguette (ou Anne) disparaît en Leur fille Andrée a épousé Philibert Berbis qui meurt en 1558 alors qu'elle-même s'éteint en Le cinquième des huit enfants qu'ils ont eus, Jeanne, a épousé Pierre irardot conseiller au Parlement. Leur fille Madeleine épouse Robert Baillet, conseiller au Parlement. Il semble que ce soit par cette alliance que la maison soit passée aux Baillet dans le dernier quart du xvi e siècle. Robert Baillet a un fils, Jacques, conseiller au Parlement en 1595, qui épouse, Jeanne Burgat. C'est à leur fils cadet, Pierre, trésorier de Franca puis maître des comptes en 1633 qu'il arriva la triste aventure que tout le monde connaît : marié à Marie Fyot, celle-ci lui préféra son cousin Philippe iroux, qui pour faire place nette, après avoir empoisonné sa propre femme, l'assassina lui-même bel et bien en Leur aîné, Jean-Baptiste devint, lui, conseiller au Parlement en Son fils Pierre est conseiller d'état et président au Parlement en C'est lui qui très vraisemblablement a fait édifier l'hôtel actuel dont le bel escalier porte dans sa ferronnerie la date de 1662 avec les initiales du Président Baillet mêlées à, celles de sa première femme Marguerite Bouhier. Après lui vint Jean (III) Baillet : conseiller au Parlement puis premier président à la Chambre des 21. A. D., 518, f A. D., 532, f A. D., 538.

9 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 361 Comptes en 1693 et le fils de celui-ci, Lazare, le dernier de la lignée. Il ne laisse en effet qu'une fille, Jeanne, qui épouse Claude Hubert Fyot de la Marche, président à mortier au Parlement. Leur fils Jean-Philippe Fyot de la Marche, premier président au Parlement, disparaît le 10 octobre 1772 sans héritier direct. Après sa mort, l'hôtel est acquis par le conseiller au Parlement d'espiard d'allerey qui le possède jusqu'à la Révolution. 11 semble bien qu'il faille ici écarter l'histoire de d'allerey mari trompé 24. J. arnier, qui en est à l'origine, reconnaît n'avoir eu d'autres sources qu'orales. Il place l'affaire «vers le milieu du siècle dernier», c'est-à-dire du xvm e, alors que d'allerey n'est là que depuis Il termine en constatant que K Monsieur d'allerey ne survécut pas au coup qui l'avait frappé. Sa mort rendit à sa femme une liberté dont elle profita pour rejoindre son amant». Or, en fait Espiard, qui était célibataire, a été guillotiné à Paris en mai 1794, après sa condamnation par le Tribunal Révolutionnaire, selon le récit qu'en fait sa sœur le 19 fructidor an III (5 septembre 1795) 25. Il a été «une des victimes du système de terreur organisé par Robespierre ; il avait été mis en état d'arrestation dans le château de Dijon sans aucun motif raisonnable, comme un grand nombre de citoyens ; il fut tiré de cette prison et envoyé au Tribunal révolutionnaire avec d'autres détenus par le représentant Bernard de Saintes (c'est le fameux Pioche Fer) qui était alors à Dijon...» Elle a appris par le Moniteur du 17 Floréal an II (6 mai 1794) que «vingt-quatre de ces victimes furent immolées, au nombre desquelles était Auguste-Zacharie Espiard, convaincues de complot formé et de manœuvres pratiquées dans les prisons d'arrêt de Dijon tendant à, provoquer l'avilissement et la dissolution de la représentation nationale et le rétablissement de la royauté». Prétexte, dit-elle, «dont se servait la faction pour sacrifier tous ceux contre qui il n'y avait aucun reproche fondé à faire et qu'il est acquis qu'il n'y a jamais eu de complot de cette espèce formé dans les maisons d'arrêt de Dijon». Dans le même temps, les biens d'allerey ont été confisqués par la nation et l'inventaire en a été dressé par le notaire Berlier à ce commis par l'administration du district. La maison est vendue en assignats livres sur une mise à prix de , aux frères Charles et abriel Parisot. Entre deux prisons dijonnaises, Espiard avait caché du numéraire et des objets précieux dans une soupente de l'hôtel avec l'aide 24. Cf. FYOT (E.), Dijon, son passé évoqué par ses nies, Dijon, 1960, p. 429 et ARNIER (J.), Légendes dijonnaises du XVIII" siècle, Dijon, A. D., L 365. Cf. PERHENET (P.)> La Terreur à Dijon. La conspiration des prisons ( ), clans Mémoires de la Société bourguignonne de géographie et d'histoire, t. XXIII, p

10 362 HENRI IROUX d'une femme de charge de confiance, mais il avait été épié par son «gagé», le valet Médard, qui vendit la mèche lors de l'inventaire et fit découvrir ainsi « livres en argent monnay et livres en louis d'or, plus encore un poids de 398 marcs d'argent et un marc d'or», sans compter «plusieurs bijoux de grand prix». Ce bel acte de civisme est signalé à la Convention pour qu'elle le publie dans le Moniteur, mais Médard n'oublie pas que la loi du 23 brumaire an II promet aux dénonciateurs le vingtième de la valeur des biens qu'ils ont fait découvrir. Espiard n'a pour héritier que son frère, décédé entre temps, et sa sœur; celle-ci demande l'application de la loi du 21 prairial (9 juin) qui prévoit la restitution des biens confisqués dans ce cas aux héritiers des condamnés. De fait le district de Dijon ordonne la levée du séquestre sur les meubles et effets non vendus et conservés dans les dépôts publics ; le reste est évalué le premier jour complémentaire de l'an III (17 septembre 1795). Par la suite, la sœur réclamera sa part des indemnités prévues, car la vente de la maison demeure, bien entendu, irrévocable. Ainsi se termine l'histoire ancienne de l'hôtel Fyot de la Marche, ou plutôt de l'hôtel Baillet. LA CROIX DE FER Dans le Voyage pittoresque en Bourgogne de Maillard de Chambure 26, publié en 1833, Théophile Foisset écrit à propos de l'hôtel de Vogue que «M. Baudot, archiviste du département de la Côted'Or assure qu'il a été élevé à l'emplacement d'une célèbre hôtellerie, dite de la Croix de Fer». Il ne se trompe que de peu, car, pour trouver l'hôtellerie, il suffit de traverser la rue de la Chouette. Eugène Fyot 27 de son côté place cette hôtellerie à l'entrée de la rue Verrerie, à la suite probablement d'autres historiens du xix e siècle et en particulier de Clément Janin qui écrit dans ses «Hôtelleries dijonnaises» de 1878 que la «maison où soûlait pendre la croix de fer pour enseigne faisait le coin de la rue appelée Derrière Notre-Dame» sans toutefois préciser de quel coin il s'agit. En fait, l'hôtellerie faisait presque le coin de la rue Derrière Notre-Dame (aujourd'hui rue de la Chouette) et du cimetière dont elle n'était séparée que par la maison Pitard et la maison Durand actuelles. Elle comprenait l'ensemble de terrains occupés aujourd'hui par la maison Durupt et la maison Parot-Schadeck. La première mention que nous en ayons remonte à : à cette 26. MAILLARD DE CHAMBURE, Voyage pittoresque en Bourgogne, 1833, p FYOT (E.), op. cit., p A. M., L 152, f 111.

11 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 363 date le registre des Marcs signale Nicolas de Saint-Usage, hôte de la Croix de Fer, et uillaume de Chevigny qui est son beau-fils. Dans un texte de , la veuve de feu Nicolas de Saint-Usage et son fils uillaume précisent que l'hôtellerie est déjà composée de deux bâtiments, l'un au Nord, l'autre au Sud, avec des cours, et qu'ils y demeurent. Après 1414, la mère et le fils tiennent l'hôtel. A partir de 1421, uillaume de Chevigny est le seul hôte 30 et ceci jusqu'après 1424 : il retourne alors à Saint-Jean-de-Losne, après avoir été associé à celui qui prend la maison en 1425, Jean Délery 81. On peut se demander s'il y a là autre chose qu'une coïncidence avec le séjour bien connu d'odette de Champdivers dans l'hôtellerie et les ennuis que cela a pu attirer à son hôte. On se souvient que la maitresse du roi défunt, Charles VI, «la petite reine», s'était retirée à Saint-Jean-de-Losne 32. Au carême de 1424, elle était venue à Dijon où elle avait eu des entretiens avec un franciscain soupçonné d'espionnage par les autorités, et à ce propos elle-même et son entourage avaient été soumis en avril 1424 à une enquête sous forme d'interrogatoires. On sait qu'elle avait eu au moins une entrevue avec le moine qu'elle avait fait monter dans sa chambre de l'hôtellerie qui dut ainsi devenir suspecte. Quoi qu'il en soit Jean Délery tient la Croix de Fer jusqu'en Lui succède Jehan Charlieu 33. On ne sait à partir de quand la maison cesse d'être une hôtellerie. Elle continue jusqu'à lafindu xv e siècle à être appelée «la maison de la Croix de Fer», la maison «où pend la Croix de Fer», en 1556 «la maison dite de la Croix de Fer 34», en 1558 «la maison anciennement appelée la maison dicte de la Croix de Fer 35», ce qui implique bien qu'à partir du début du xvi e siècle, elle cesse d'être une auberge. Les propriétaires de cette époque sont des bourgeois. En 1552, c'est Marie Brocard 36, fille d'andré Brocard conseiller au Parlement en 1519, qui avait épousé Bonaventure Régnier, seigneur de Romprey, Bussières et Burcey, lieutenant général de la Chancellerie de Chatillon, et qui est attestée comme propriétaire jusqu'en Entre 1579 et 1591, elle appartient à un certain Oudot du Mont, puis, en 1591, nous y trouvons Jean Malpoy 37, un marchand, et, à partir de 1600 au 29. A. D. 30. A. M. 31. A. D. 32. A. D. 33. A. D. 34. A. D. 35. A. D. 36. A. D. 37. A. D. B 11331, f 29. L 152. B 11492, f s 156, 228, 276. B ; FYOT (E.), Revue de Bourgogne, 1913, p , f , f , f

12 364 HENRI IROUX moins, il nous faut distinguer les deux bâtiments qui jusqu'alors formaient l'ensemble de la Croix de Fer. C'est semble-t-il entre 1579 et 1591 qu'il y a eu division entre deux propriétaires qui restent cependant collectivement redevables des 7 livres 3 sols et 6 deniers du cens dû par les propriétaires à la Sainte Chapelle. Chacune des deux maisons va donc vivre sa vie propre et il nous faut désormais les envisager séparément. Au Nord, sur la rue de la Chouette, l'actuelle maison Durupt, et au Sud, sur la place des Ducs, l'actuelle maison Parot-Schadeck qui, entre temps, fut au xvm e siècle, le siège de la justice consulaire. 1. La maison Durupt : Jean Malpoy y remplace Oudot du Mont en nom depuis En 1620, le bâtiment revient à sa veuve et, en 1649, le propriétaire en titre est son fils Etienne Malpoy 39, un avocat. En 1688, celui-ci cède la place à sa fille, la demoiselle Catherine Malpoy jusqu'en A cette date, la maison échoit à André Malpoy, trésorier général en 1697, qui la cède au marchand cartier Pierre Madenié qui lui-môme la vend à l'apothicaire Fabry. En 1727, Fabry est remplacé par la demoiselle veuve Parigot et la maison reste aux mains des Parigot jusqu'à la Révolution : la veuve Parigot est remplacée en 1757 par le sieur Jean Simon Parigot, marchand à qui succède en 1775 Jean Parigot. Notons qu'à partir de 1769, la maison est louée à un cordonnier vendant vin, Rollet, devenu cabaretier en 1775, puis au cabaretier Questier en 1782 et enfin au cabaretier Moniot en Cette partie de la vieille auberge revient ainsi partiellement à sa vocation primitive sans qu'elle ait repris son vieux nom, à cette époque oublié 40. En , la maison appartient à une dame Françoiss Tainturier, veuve de Charles Auguste Janin qui la loue aux «mariés Beleurgey». Ceux-ci tiennent «une forte pension d'ofiiciers du 31 e régiment de ligne et une autre de jeunes gens, encore plus nombreux». En 1834, c'est un marchand de fer, Léchenet, qui demande à établir sur la rue de la Chouette (rue Notre-Dame depuis 1831) une marche traponne «sans laquelle il serait impossible de faire descendre une personne faute de hauteur». En 1835, on lui refuse de badigeonner sa façade, car la maison est en bois et en encorbellement, et que les enduits étant en mauvais état, il n'est pas possible de la badigeonner sans réparer d'abord les enduits ce qui est interdit. En 1839, sa veuve rédige une nouvelle requête 38. A. D., A. D., A. M., L 277, L 298, L 323, L 326, L A. M., série O, ordre alphabétique des propriétaires.

13 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 365 à. la ville : sa maison est encore très solide, mais sa façade sur la rue Notre-Dame est noircie par le temps. Comme elle a fait des réparations intérieures, elle voudrait que l'extérieur ne soit pas trop en désaccord avec les appartements et d'ailleurs, cette façade «est d'aspect peu agréable pour le public». De nouveau, le voyer Popinot lui refuse l'autorisation d'apposer un badigeon, rappelle encore que la façade en bois et en encorbellement interdit qu'on y fasse aucune réparation. Elle obtint plus de succès quand elle renouvela sa demande en 1840, demandant de poser «un crépis partiel et un badigeon». On lui accorda le badigeon tout en maintenant la défense de réparer les enduits. 2. La maison consulaire : En 1600, elle est devenue propriété de la femme de Jacques Bourée, correcteur des comptes 42. En 1620, le nouveau propriétaire est Humbert Sousselier 43, procureur à, la cour. Le mari de sa fille Jeanne, Denis Prinstet, également procureur à la cour, cède la maison en 1649 à un autre procureur à la cour, Louis illet 4 *. A celui-ci succède sa veuve avec son fils, l'avocat illet, également procureur à, la cour jusqu'en 1708 au moins 44. En 1744, le propriétaire est le notaire Borot qui vend finalement à la Ville de Dijon 45. Sur le devant, sur le jardin du roi, la façade est encore à colombages, mais Borot a construit une aile orientée Sud-Nord qui borde la cour ouvrant sur la rue de la Chouette. En 1722, il avait obtenu de la mairie une ordonnance pour remplacer par un mur de pierre le pan de bois qui le séparait de la maison voisine (la maison Parigot). Deux de ses pièces donnant sur cette cour, il avait fait percer des fenêtres dans ce mur, en vertu d'un texte en date de Lorsqu'en 1744, la Ville propose aux juges d'acheter cette maison pour y établir leur siège, ceux-ci ne sont pas enthousiasmés. Il y avait, place Saint-Michel, une maison qui leur plaisait davantage et «valait infiniment mieux pour les logements et commodités» mais elle coûtait livres et la Ville ne voulait pas dépasser livres. Les juges cherchent à motiver leur répugnance par des arguments qui ne sont pas entièrement fallacieux ; en particulier, ils craignent le bruit qui se fait dans ce quartier trop animé, ils arguent qu'il ne leur sera pas possible de s'entendre à cause du tumulte de la rue causé par un passage continuel de voitures de toute sorte «cette rue étant très resserrée en même temps que très passagère». En outre, ils font remarquer que la maison du notaire 42. A. D., A. D., A. D., A. M., K 50, B 378, B 380.

14 366 HENRI IROUX Borot se trouve précisément placée entre des gens de métier «menuisiers et autres dont il ne serait pas juste de faire cesser le travail et qui cependant augmenteraient considérablement le bruit de la rue». Ils concluent qu'il est certain que les audiences ne pourront s'y tenir et qu'il faudrait par la suite l'abandonner après avoir fait toutes les dépenses ; sans parler du danger d'incendie car «elle se trouve dans une espèce d'île dont toutes les maisons sont de bois et occupées la plupart par des artisans. On comprend aisément qu'une maison aussi sujette aux incendies ne pourra jamais être un lieu de sûreté pour les papiers et les archives de la justice consulaire». Ils offrent même de payer les livres qui manquent à la Ville mais celle-ci s'en tient à, sa décision et un texte du 14 août 1744 donne de la maison une description accompagnant le plan. La principale entrée est la porte cochère sur la rue Derrière l'église Notre-Dame, qui ouvre sur une cour de 36,5 pieds de long (9 m), sur 13 pieds 9 pouces de large (4,20 m). A droite se présente une aile en parpaing de pierre de taille, de «nouvelle construction» avec six croisées dont deux sur la rue en bout et en bas, deux portes, deux croisées et l'arcade de l'escalier. Dans les caves «les voûtes sont de nouvelle construction et très belles». La façade sur la rue au Change est en pan de bois avec trois croisées, en saillie de deux pieds sur la rue et en bon état. Cependant les juges, d'accord avec la Ville, vont la faire remplacer après démolition des pans de bois par une autre en parpaings. C'est donc à 1747 que remonte la façade actuelle. Le devis se monta à 700 livres et comme la maison n'a coûté que livres, la Ville n'a dépensé au total que livres. Les juges y logent leur greffier Bracq qui en prend à son aise ; il y a installé ses parents et «on a arboré sur la maison un bouchon, ils y vendent du vin à pot renversé», ce qui choque les juges. Ceuxci exposent à l'intendant que «ce n'est nullement convenable». Ils font de plus remarquer que les cabaretiers sont assujettis au logement des gens de guerre et que dans le temps des passages de troupes, ils «ont le désagrément de voir souvent la maison et la cour remplies de cavaliers et de chevaux et d'en être interrompus et troublés pendant les audiences». Le greffier les traite avec hauteur ; il «s'est rendu maître de la maison qu'il s'accoutume à considérer comme sienne et pousse la témérité jusqu'à indiquer l'heure qui lui convient pour les fonctions qu'ils doivent remplir hors du temps des audiences». Pour un peu, ils n'auraient plus la «liberté d'y aller et d'y rester toutes les fois qu'ils le jugent à propos». S'il faut un concierge, disent-ils, le père du greffier serait peu propre à remplir ces fonctions et il en faut un «dont l'état et la profession

15 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 367 soient moins indécents». Ce sont ces mêmes juges qui entrant dans leur auditoire, la grande salle au premier sur la rue des Forges, le 6 avril 1747 au matin, à 10 heures, auront la surprise d'y trouver «plusieurs cordeaux la traversant dans toute sa longueur sur lesquels sont étendus des linges sortant de la lessive et y ayant aussi deux lingères qui y repassaient ledit linge» par ordre du greffier. Malgré tout, Bracq mit les pouces et accepta de n'occuper que deux chambres moyennes et une petite au rez-de-chaussée, sous la salle d'audience, avec une cuisine et les greniers au-dessus de l'auditoire. Bracq léguera sa charge à son neveu Michel Minard fils. Entre temps, il a loué son logis à l'huissier audiencier qui se charge de l'entretien. Les huissiers qui se succèdent, François Lebel en 1747, Jean Bourgeois en 1753, puis Sébastien Berthaux en 1773, payent un loyer modéré de 80 livres les premiers et 72 livres le dernier, mais ils sont tenus à l'entretien de l'hôtel, c'est-à-dire à assurer l'éclairage et le chauffage, entretenir proprement et nettoyer tous les jours la Chambre du Conseil, «tenir la cour bien nettoyée et propre par tous les temps» et enfin porter les billets de convocation aux assemblées. En 1782, le greffier est Petitot ; il l'est encore en Il en est devenu propriétaire par la suite car c'est lui ou son fils qui demande l'autorisation en mai 1842 de boucher la porte pour le passage à pied. En 1850, c'est encore un Petitot-Brioton qui demande à faire baisser une croisée pour y faire poser un balcon sur la façade, celui que nous y voyons aujourd'hui 46. MAISON PITARD Lorsque nous trouvons mention à cet emplacement d'une maison de «fust» ou de bois en 1365, ce n'est pas celle que nous avons sous les yeux et qui date apparemment du dernier quart du xv e siècle. Elle forme dès cette époque le coin de la rue qui passe derrière le jardin du Duc, et du cimetière Notre-Dame, qui n'est pas enclos et ne le sera pas avant la fin du xvn e siècle. En 1422 la place actuelle des Ducs est dégagée des maisons qui l'encombrent. Le Duc les a rachetées à Etienne Berbisey, les a fait démolir et n'en continue pas moins à payer un cens à l'abbaye Saint-Étienne pour leur emplacement 47. La maison qui nous intéresse ici est en 1365 la propriété d'un certain Huot de Champdenais dont nous ne savons rien si ce n'est qu'il a succédé à la femme de maître Philibert Piallet dont nous 46. A. M., série O. 47. A. D., 481, f 3 v.

16 368 HENRI IROUX ignorons tout i8. De 1378 à 1401, le propriétaire est Adam de Nuits le Mareschaulx, puis c'est un gantier Jean de Troyes 49 ; auquel succède sa femme, Mariénot, puis les héritiers de celle-ci 50. En 1447, apparaît dans la liste des propriétaires un premier potier d'étain, Jossequin Fèvre 51, peut-être attiré par le voisinage des autres potiers d'étain qui depuis plus de cinquante ans occupent la maison qui jouxte la sienne au Nord. Pendant plus de 130 ans les potiers d'étain vont désormais se succéder ici. A Jossequin Fèvre, mort plus tard en 1459, succède Louis arnier 52, âgé de 25 ans, qui y reste jusqu'en 1510 et qui très vraisemblablement a fait construire l'édifice que nous voyons aujourd'hui 03. Après sa mort, ses héritiers l'ont cédé en 1531 à Josse de la Tour qui n'y fait pas de vieux os, car dès 1532 il est au nom de ses héritiers 54. En 1556 apparaît le dernier des potiers d'étain Antoine Marnac 55, qui y vit jusqu'en Sa femme et ses héritiers le gardent jusqu'au jour où sa fille Anne, mariée à Martin Barrot, le cède à sa propre fille et au mari de celleci Claude oudard, un cordonnier 66. Ceux-ci marient leur fille à Philibert Amieux, un serrurier qui fait mal ses affaires et doit accepter que sa maison soit vendue par décret, c'est-à-dire par autorité de justice. Elle est achetée par les Ursulines le 13 avril 1663 et celles-ci en restent propriétaires jusqu'à la Révolution 57. Elles la louent et nous y trouvons comme locataires en 1694 un tailleur d'habits, un vitrier, une maîtresse d'école, sœur ermaine, et un savetier 58. En janvier 1767, une expertise, que les Ursulines font exécuter du mur qui les sépare de leurs voisines Bourgoin dont la maison menace ruine, nous apprend que la leur est en bon état 59. Pendant la révolution, devenue bien national, elle a été vendue pour livres au sieur Picard 60, coutelier qui s'est libéré de sa dette en quatre annuités dont les dernières n'ont pas dû lui coûter cher, étant donné la chute de la valeur de la monnaie. Il se libère définitivement à la fin de A. D. 49. A. D. 50. A. D. 51. A. D., 52. A. D. 53. A. D. 54. A. D. 55. A. D. 56. A. D. 57. A. D. 58. A. M. 59. A. D. 60. A. M. 238, f , f 65 v. 478, f 7v , f« , f , i' H L 257. H série O, Picard.

17 PLAE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 369 Son fils Bénigne, né en 1786 lui succède et lors du recensement de occupe la maison avec sa belle-mère, sa femme et ses quatre enfants. En août 1830, il a fait crépir le pignon donnant sur la petite rue du Rabot actuelle sans en demander l'autorisation car, dit-il, «il avait vu plusieurs propriétaires de maisons dont les façades sont en bois» qui faisaient «exécuter des réparations extérieures» et «se voyant placé dans la même catégorie» il l'a cru permis, d'autant plus, ajoute-t-il, que la rue du Rabot est «fort étroite et peu passagère» mais «il fut trompé dans son attente». Il a en effet été condamné à 1 franc d'amende en correctionnelle et aux frais envers l'état avec ordre de remettre les choses dans leur état primitif. La municipalité sur sa demande lui accorda de les laisser dans l'état où elles étaient : elle pouvait difficilement faire autre chose. En 1835, il demande à poser une devanture de boutique et en même temps, comme «il est depuis longtemps incommodé de l'urine que l'on vient pencher» contre sa maison, il demande à poser des dalles le long de son mur et de badigeonner celui-ci pour que cela ne contraste pas avec sa devanture faite à neuf. D'après Eugène Fyot, la maison est passée en 1893 à un nouveau propriétaire, Vernier. Elle est aujourd'hui la propriété de Monsieur Pitard qui l'a fait restaurer récemment de façon remarquable. Ainsi les documents conservés nous permettent-ils de suivre son histoire depuis le xiv e siècle dans sa première version et dans son état actuel depuis trois cents ans. MAISON BOUROIN A côté de la maison Pitard, le long de la rue du Rabot actuelle, il est une maison de pierre datant de la seconde moitié du xvm e siècle et actuellement comprise dans le commerce de M. Durupt. Elle a succédé à un édifice plus ancien, en pierre également, qui existe à la fin du xiv e siècle et appartient à Demoinge le Courderet 61, puis, au moins en 1398, à un potier d'étain nommé Louis autier 62. On trouve mention de celui-ci dans les comptes de la Sainte Chapelle car c'est lui qui a fourni les «quatre livres de plomb» destiné au cadran édifié par Claus Sluter pour la façade de cette église 63. Pendant plus de trois siècles, des artisans de cette profession vont l'occuper. Après la mort de Louis autier en 1424, elle tombe 61. A. D., 238, f A. D., 465, f 55 V. 63. A. D., 1212, f 4.

18 370 HENRI IROUX dans l'héritage de sa femme Jacquette (ou Jacotte) et des héritiers de celle-ci 64. Dès lors le cens dû à Saint-Étienne est partagé en quatre : Jacquette en paie la moitié (2 gros), Monin Leclerc, potier d'étain demeurant à Beaune, un gros, et les héritiers de feu Jehan Lamblet également un gros 65. Les registres d'impôts y montrent la présence à partir de 1433 de Huguenin Durand, potier d'étain, qui en est peut-être à cette date encore locataire et qui en 1466 l'achète, en accord avec uillaume Millière, chaussetier, son gendre 66. On trouve Huguenin Durand dans la liste des quatorze potiers d'étain qui souscrivent les statuts de la corporation, aux côtés de son fils, Nicolas et de son voisin Louis arnier 67. Après la mort de Huguenin Durand, ses héritiers sont ses fils, Philippe, prêtre, Nicolas et son gendre, uillaume Millière, en indivis avec sa veuve, Regnaulde 68. Après la mort de cette dernière, il ne reste plus que les trois enfants et il est probable qu'il y a entre eux des arrangements car, dès 1491 seul Nicolas Durand paie le cens à Saint- Étienne 69. A partir de 1518, on a affaire à ses héritiers et en particulier à son fils Jean jusqu'en , puis en 1536 n à la veuve de Jean Durand et à ses héritiers dont le principal nommé Nicolas Durand fait une reconnaissance de cens en 1558 et en est seul responsable à partir de a. Nicolas a adhéré à la Réforme et se fait remarquer lors des manifestations à caractères d'émeutes qui ont lieu en 1560 lorsque, «garni d'une grande pertuisane et de sa cotte de mailles», il dit, «jurant Mère Dieu et Chaire Dieu et autres blasphèmes» à un habitant de la rue des Forges : «l'on dit que tu es un espie mais par la mort de Dieu si je le savais, je te tuerais tout maintenant». A la même époque, il est de ceux qui «chantaient scandaleusement en leur maison des psaumes à la mode de enève» et qui sont mandés à la mairie où on les exhorte à ne continuer ces chants «qu'en toute modestie sans scandale» suivant les édits du Roi 73. Nicolas meurt peu après cet éclat, cède la place à ses héritiers dont son fils Jean, en titre de 1593 à Jean Durand laisse une veuve Huguette irault et un fils Nicolas, 64. A. D., B 11492, f A. D., 489, 1 19 v. 66. A. D., 504, f Cf. CHAPUIS (S.-V.), Les anciennes corporations dijonnaises, dans Mémoires de la Société de géographie et d'histoire de Bourgogne, t. XXII, 1906, p. 77 ; A. D., E A. D., 513, f» A. D. 70. A. D. 71. A. D. 72. A. D. 73. A. M. 74. A. D. 516, f 129 V D

19 PLACE DES DUCS ET RUE DE LA CHOUETTE 371 puis en 1628, un petit-fils Jean jusqu'en Le dernier des Durand est Pierre, fils de ce Jean, de 1658 à Sa veuve garde la maison qui échoit après sa mort à sa famille, c'est-à-dire celle d'antoine Follet, également potier d'étain, après La fille d'antoine Follet, Bernarde, a épousé un maître pelletier, Nicolas Denizot. C'est leur fille Catherine qui est héritière et au nom de qui la reconnaissance de cens est faite par son père en Denizot est qualifié de «bourgeois demeurant ci-devant à Paris et présent en cette ville». Après sa mort, ses enfants «Etienne Denizot, prêtre curé de Favouges, la demoiselle Bernarde Denizot sa sœur fille majeure audit Favouges et leur sœur veuve du sieur Mahieu, marchand boutonnier demeurant à Paris, actuellement à. Paris, tant pour elle que pour sa fille eneviève Mahieu, femme du sieur Fleury demeurant rue du Fer, paroisse Saint-Eustache à Paris» la vendent aux demoiselles Bourgoin, toujours chargée de 7 livres de cens vis-à-vis de Saint-Étienne le 8 juillet Celles-ci se voient obligées, deux ans plus tard, de la faire reconstruire, car elle tombe en ruines, et en demandent l'autorisation à la ville, le 4 février 1767 ". C'est à cette époque qu'elles font expertiser ceux de leurs murs en contact avec l'actuelle maison Pitard, alors propriété des Ursulines. On peut noter qu'elles y ont des locataires parmi lesquels dès 1769 l'abbé Melchior, professeur de langue et «allemend de nation» au Collège des odrans comme le qualifie un texte de Il y est encore en mais ne s'y trouve plus lorsqu'au cours de la Révolution, devenu curé constitutionnel de Ruffey, il est l'introducteur et l'interprète des représentants de la communauté juive qui s'est installée à Dijon au début de la Révolution et a prêté serment devant la municipalité le 5 mars MAISON DASSINY En décembre 1414, Jean de Vandenesse, doyen de Notre-Dame de Beaune, chanoine de la Sainte-Chapelle, fait don à celle-ci d'une maison en la rue de l'ancienne Poissonnerie devant la maison de Maître Dreux Maréchal et Etienne Marriot «emprès le chemin commun étant devant la maison dudit maître Dreux tendant au marché au foin et fiant icelle aux maisons de maître Nicolas le 75. A. D., A. D., A. M., J A. M., L 322, L 326. Sur l'abbé Melchior, voir IROUX (H.), L'installation de la communauté juive de Dijon ( ), dans Mémoires de l'académie de Dijon, t. 119, 1972, p

20 372 HENRI IROUX Jolietet, physicien 79». Elle est louée à ce moment à uillaume Pourchot, potier d'étain et, par la suite, c'est un autre potier d'étain, Jean Bassement, qui prend à cens de la Sainte-Chapelle cet édifice à deux étages «devant la maison d'etienne Marriot, bourgeois de Dijon 80». En fait, il y eut sur cet emplacement deux maisons dont l'une forme le coin de la rue Verrerie et de la rue de la Chouette. C'est actuellement la maison Dassigny. En 1556, François de Pise, marchand, époux de Jeanne de Villebichot, l'a échangée avec Jean et Bernard Duparc, marchands à Is-sur-Tille dont la famille semble l'avoir possédée depuis le début du siècle 81. En 1620, elle est la propriété de Jean Canquoin 82, marchand qui avait épousé une fille de Pise, puis de leur fils François Canquoin 83. Après la mort de celui-ci en 1649, elle échoit à son gendre François Chevrot, praticien. En 1655, la propriétaire est Marguerite Carnet, veuve de Claude Chapuis maître pelletier 84. Elle se remarie avec un autre pelletier, Pierre Parisot qui fait de mauvaises affaires, ce qui permet à Antoine Fourneret secrétaire du Roi, de l'acheter en Sa fille Catherine, veuve de Barthélémy Moreau, président en la Chambre des Comtes, épouse en octobre Jean Baillet, premier Président à la Chambre des Comptes depuis 1693, lui même veuf avec sept enfants. Ils logent dans l'hôtel situé de l'autre côté de la rue et édifié par le père du Président. La maison est louée en 1694 à quatre locataires, la veuve Citheret, marchande, les demoiselles Branderoux ses sœurs, et le sieur Boullée, prêtre à, Notre-Dame 86. Elle fait partie des biens propres de Catherine Fourneret qui en 1696 fait un testament par lequel elle la lègue à sa cousine germaine Françoise d'esbarres, femme du maître des comptes Lebelin. C'est de celle-ci qu'en février 1730 Pierre Bernard Audriot, notaire royal, en fait l'acquisition 87. Il demande à la Ville de faire des modifications à sa façade sur la rue Derrière Notre-Dame sans en obtenir l'autorisation 88. Ses héritiers la revendent le 27 septembre 1741 à Charles Madenier, maître cartier qui, en 1775, la loue au fripier Estève et y habite lui-même jusqu'à la Révolution A. M. 80. A. D. 81. A. D. 82. A. D. 83. A. D., 84. A. D. 85. A. D. 86. A. M. 87. A. D. 88. A. M. 89. A. D. B L J , f ,

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