La mémoire du mitterrandisme au sein du Parti socialiste

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1 PRIX DE LA FONDATION JEAN-JAURES 2002 Remi Darfeuil La mémoire du mitterrandisme au sein du Parti socialiste Mémoire pour le DEA de sociologie politique de l Institut d études politiques de Paris, sous la direction de Gérard Grunberg septembre

2 RÉSUMÉ DU MÉMOIRE Comme l indique l intitulé, le mémoire a pour objet le souvenir du mitterrandisme, défini de manière neutre comme la période allant de 1971 à 1995, durant laquelle François Mitterrand, successivement Premier secrétaire puis Président de la République, est demeuré le principal leader du Parti socialiste. Ayant fait le choix d interroger le rapport à ce passé proche au sein du seul Parti socialiste, nous avions pour ambition d étudier la mémoire sous son triple visage de contenu, d objet en construction, et d enjeu de pouvoir : quelle trace François Mitterrand a-t-il laissé au sein du parti? Comment s élabore une représentation partagée de ce passé? En quoi constitue-t-il un enjeu de pouvoir au moment de la mise en place d une nouvelle équipe dirigeante? L objectif empirique était double : saisir d un côté l image que gardait les socialistes d une période particulièrement marquante dans leur histoire, avec l accession puis la permanence au pouvoir, mais aussi d importants renoncements idéologiques et un lourd discrédit concrétisé dans la déroute électorale de 1993 ; comprendre d un autre côté, les mécanismes de gestion de la mémoire qui avaient permis la réussite de la transition après S y articulait en outre une problématique plus théorique, centrée autour de la notion de mémoire collective et de son application en sociologie politique. À travers ce sujet, nous voulions ainsi tester la validité d un modèle d étude de la mémoire partisane, construit à partir du cas du PCF, en l appliquant à l organisation plus souple que constitue le PS. Au principe de ce modèle, se trouve le refus de la position anthropomorphiste qui assimile la mémoire partisane au seul discours sur le passé produit par les instances dirigeantes, lui-même analysé du seul point de vue de leurs intérêts stratégiques. Sans nier cette dimension, mais avec la volonté de redonner une place au vécu individuel des militants, le cadre théorique choisi définit la mémoire au sein d un parti comme point de rencontre entre deux pôles, celui de la mémoire officielle d un côté, celui des souvenirs individuels de l autre. Plus précisément, les discours historiques produits par les dirigeants fournissent des cadres interprétatifs, que les militants vont mobiliser plus ou moins complètement pour reconstruire le récit de leur passé, selon l adéquation avec leur vécu personnel. La structure de ce modèle théorique détermine la progression du plan, les discours officiels sur le mitterrandisme étant analysés dans la deuxième partie, avant d être confrontés dans la troisième à des souvenirs militants recueillis en situation d entretien. La première partie est consacrée à la définition du cadre d analyse et à l examen des problèmes posés par l application au PS d un modèle construit pour le PCF. En effet, la lecture officielle du passé, facile à identifier et univoque dans le cas du PCF, s incarnant même parfaitement dans les écrits historiques de l Institut Maurice Thorez, apparaît à la fois plus diffuse et plus diverse au PS. Prenant la forme de grands principes d interprétation plutôt que d un récit circonstancié, elle s exprime à 5

3 travers divers médias, discours, bulletins internes, production historique à visée commémorative, ou encore témoignages de dirigeants. A côté des instances dirigeantes du parti, les fondations intellectuelles qui gravitent autour de lui jouent ici un rôle important. Corollaire de cette pluralité des moyens d expression, se fait ainsi jour une pluralité des lectures du passé, pouvant se réclamer d une certaine légitimité officielle. Si une mémoire officielle au sens strict peut ainsi être identifiée à travers les propos du Premier secrétaire et du porte-parole du parti, il est également possible de distinguer des «mémoires autorisées», versions divergentes que font entendre certains dirigeants bénéficiant d une légitimité partisane suffisante et d un espace pour s exprimer, et qui peuvent constituer des cadres alternatifs pour la reconstruction des souvenirs individuels. Ce sont ces différents courants de mémoire que nous avons analysés dans la deuxième partie de notre mémoire, à partir du dépouillement des discours dirigeants prenant pour objet ou faisant référence à la période mitterrandienne, des articles parus dans L Hebdo des Socialistes, des productions historiques des fondations, et encore des témoignages collectifs ou individuels publiés en librairie. La difficulté provient du fait que notre étude prenant pour objet une période de transition, ce que nous avons appelé la mémoire officielle au sens strict est elle-même mouvante. À une mémoire anticipée du temps de François Mitterrand célébrant le bilan et notamment l accession au pouvoir, succède après 1995, une mémoire plus distanciée, qui sépare des premières années de pouvoir idéalisées dans la continuité d une décennie de conquête et un second septennat occulté. Par rapport à cet axe central, nous identifions deux courants antagonistes qui ressortissent des mémoires autorisées : un courant anti-mitterrandiste, essentiellement porté par les rocardiens, qui s oppose presque point par point à la mémoire officielle première manière ; et un courant pro-mitterrandiste, véhiculé entre autres par l Institut François Mitterrand, qui prend lui le contre-pied de la mémoire officielle deuxième manière en mettant l accent sur la continuité, la gratitude et la responsabilité collective pour le passé. Schématique, cette représentation réduit la complexité d une configuration mémorielle où s entrechoquent positionnements stratégiques et attachements affectifs au passé. Elle a cependant le mérite d identifier les différents cadres susceptibles d être mobilisés par les militants pour reconstruire leurs souvenirs. Deuxième matériau empirique analysé, ceux-ci ont été recueillis au travers d une vingtaine d entretiens réalisés auprès de militants de deux sections, aux caractéristiques sociales et politiques diverses. L analyse de ces entretiens et leur confrontation aux résultats obtenus dans le pôle de la mémoire officielle, font émerger une double structuration. En fonction d une part de la proximité par rapport au parti, qui varie en fonction de la date d adhésion, du degré de responsabilité et du sexe, et qui commande la mobilisation de cadres mémoriels internes au parti, de préférence à des cadres externes, familiaux ou générationnels ; d autre part de l appartenance de courant, qui détermine le point de 6

4 vue au travers duquel est relue l histoire du parti et donc laquelle des mémoires autorisées est actualisée. Révélant le poids d évènements fondateurs, producteurs de clivages structurants qui marquent durablement les mémoires individuelles et leur organisation, comme le congrès de Metz ou la prise de distance de Lionel Jospin en 1995 autour du thème du droit d inventaire, l analyse pousse à conclure à une cohérence supérieure entre discours officiels et souvenirs individuels au niveau des courants qu à celui du parti. Toutefois, les dernières évolutions du discours officiel, vers une célébration plus appuyée de l héritage mitterrandien associée à une occultation constante du second septennat, peuvent laisser supposer l émergence d une mémoire collective a minima du mitterrandisme. La problématique construite permet à cet égard de réinterpréter les évolutions du discours officiel à partir de la thématique initiale du droit d inventaire, non plus seulement au regard des seuls impératifs tactiques, mais dans la perspective de la construction d une mémoire collective apaisée, permettant la réconciliation au sein d un même itinéraire collectif et individuel des souvenirs positifs de 1981 et de ceux, traumatiques de Au-delà toutefois de la complexification d un modèle d analyse de la mémoire partisane et de cette interprétation renouvelée des enjeux mémoriels de la transition à la tête du Parti socialiste, le travail permet également de mieux apprécier la trace laissée par le mitterrandisme au sein du parti. Sont très largement reconnus comme apports l Union de la Gauche, la vocation gouvernementale et l accession au pouvoir, mais c est surtout la dimension affective de la mémoire qui se révèle, dimension qui affleure à l évocation du souvenir du 10 mai, porteur d un fort potentiel de mobilisation et qui se manifeste dans l identification entre l homme et la période. La dimension d incarnation par un homme d une expérience collective et donc aussi de chaque trajectoire militante peut ainsi expliquer le caractère passionné des débats suscités par l homme François Mitterrand. SOURCES Vendredi et L Hebdo des Socialistes (Office universitaire de recherche socialiste) Bulletin de l Institut François Mitterrand (Institut François Mitterrand) Dossiers de presse sur François Mitterrand (Institut d études politiques de Paris) Pascal LEBRUN Pour mémoire Paris, Bruno Leprince Éditeur, 1995, 128 p. 7

5 François Mitterrand d Épinay à l Élysée L hommage du PS Paris, Bruno Leprince Éditeur, 1996, 130 p. Daniel BENOIST Mémoires de LUI et de MOI Sury-en-Vaux, Éditions du terroir, 2000, 206 p. Michel CHARASSE 55, faubourg Saint-Honoré. Entretien avec Robert Schneider Paris, Grasset, 1996, 332 p. Claude ESTIER De Mitterrand à Jospin : trente ans de campagnes présidentielles Paris, Stock, 1995, 350 p. Laurent FABIUS Les Blessures de la vérité Paris, Flammarion, 1995, 276 p. Jean GLAVANY Mitterrand, Jospin et nous Paris, Grasset, 1998, 308 p. Lionel JOSPIN L invention du possible Paris, Flammarion, 1991, 322 p. Jean LACOUTURE, Patrick ROTMAN Mitterrand, Le Roman du pouvoir Paris, Le Seuil, 2000, 285 p. François MITTERRAND, Élie WIESEL Mémoires à deux voix Paris, Odile Jacob, 1995, 225 p. François MITTERRAND Mémoires interrompus Paris, Odile Jacob, 1996, 257 p. Hubert VÉDRINE Les Mondes de François Mitterrand Paris, Fayard, 1996, 784 p. 8

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