CULTURE, DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET TIERS MONDE

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1 A United Nations Educational, Scient& and Cultural Organization Organisation des Nations Unies pour l éducation, la science et la culture UIESEO Organizacion de las Naciones Unidas para la Education, la Ciencia y la Cultura CULTURE, DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET TIERS MONDE Iulia Nechifor Studies and Reports of the Unit of Cultural Research and Management - No 6 Etudes et rapports de l Unité de recherche et de gestion culturelle - No 6 UNESCO, CLT/CIC/CRM, 1, rue Miollis, F Paris Cedex 15, Tel :+33 (0)l , Fax :+33 (0)l

2 Ce document a été préparé par Mme Iulia Nechifor. Les opinions exprimées dans ce travail ne reflètent pas nécessairement les vues de l UNESCO. CLT/CIC/CRM/98/033

3 TABLE DES MATIÈRES IXTRODUCTION Première Partie : CCLTLXE ET DÉVELOPPE~IEXT : LA DYXA~IIQUE ET LES INTÉRXTIONS; LEVRS ENJEUX 1. LES RELATIOSS ENTRE CL LTCRE ET DÉVELOPPE~IEST La dimension culturelle du développement, une réalité controversée J 1. Lappr-oche anthpologif~rre et Itzmarrisfe ,J 2. La I*ision éconovziste L importance de l intégration des facteurs culturels dans les stratégies de développement......a 71 i\ I. Ln ctllitire. fbttdeuteut de lotilès les acrir,ift;s Ittu~tLzittes A c 7. Les spgci,t?cit& locnlrs f;tce ctt~s infe~~eltiintts esogbies l LE DÉ\ ELOPPE>IENT ÉCOSO\llQL E ET SO3 ISIP:\CT SL R LA CCLTLRE Enjeux du développement économique s j. 1. Le choc des crilttires et ses cons+tieitce.s......_...- 3s J 2. Lrr prohltkrtiqtte du tramfert des coujtclissnuces, j 3. Liririe et le pouvois : stratigies et ambigtrïtk des relutiorw entre Etctts dott(ztetlis e[ Etals receveurs Limites des modèles actuels de développement J 1. LU dichotomie dheloppetneut konorniqrre endogdne - dt;veloppentent ecortomique exog&e._......_..._,..,..,_.,...,.._...,_...,..._ Iç 2.Le Tiers r~tomiisnte: quelle réaiitt;, quelles sigrtificatiom aujota-d%tli? CLT-98/WS/7

4 Introduction Deuxième Partie : ÉVOLUTION ET PERSPECTIVES DE DE L APPROCHE CULTURELLE DANS LES STRATÉGIES DE DÉVELOPPEMENT 1. É~~L~TIO~DELAPRISEENC~MPTEDESFACTE~RSC~LTURELSDANSLES STRATÉGIES DE DÉVELOPPEMENT DES INSTITUTUIONS SUPRAETATIQUES L approche culturelle dans les programmes des institutions internationales Les institutions des Nations Unies J 2. L e,upérience des autres agences de coopération et l action des Organisations non gouvernementales..._,....,...,...,...,..., Les organismes de financement $ 1. Les organimes mondiam $ 2. L lhion Européenne J 3. Organis~~~es rkgionam et locam PERSPECTIVES ET PROPOSITIONS..<..., L approche culturelle : une réponse possible à la mondialisation $ 1. Participation, col~in2laiicafioii. co~lfia~ce : couditioiis essentielles de la ri~ussite du dél*eioppenleni J 2. Identité culturelle et dialogue des cultures : les dolrnkes cultrrrelles du 110~1 eau système mondial La portée de la décennie mondiale du développement culturel & 1. Rkfome et remodelage des institutions de dtheloppenleut & 2. Nkcessité de repenser les bases d élaboratio,l des projets et progranmes CONCLUSIONS BIBLIOGRAPHIE

5 INTRODUCTION -En incluant l ensemble de l humanité dans le paradigme du développement - considéré comme la condition partagée par tous - Harry Truman ouvrait en 1949 au Tiers-Monde la voie vers la recherche de la croissance économique et du progrès technologique, dont le modèle parfait était offert par la société occidentale. Depuis, malgré les efforts des pays en développement pour aboutir à ces objectifs, les écarts entre leur niveau de vie et celui des pays développés restent très importants : 43% de la population mondiale appartient encore aux Etats très pauvres tandis qu un tiers de l humanité souffre de carences alimentaires. Si les exigences du Nouvel Ordre Economique International (NOEI) ont dû s effacer au début des années 80 devant la rigueur imposée par les programmes d ajustement structurel, les nouvelles idéologies (stratégie des besoins essentiels, développement à visage humain, développement durable, développement humain, etc.) des organisations internationales et des Organisations non-gouvernementales, ellesmêmes en quête de légitimité, n ont nullement réussi à offrir une solution viable pour améliorer de manière significative et définitive le niveau de vie de l ensemble de la population. Otage de la guerre froide, la croyance dans le developpement se trouve aujourd hui confrontée avec les défis de la mondialisation; la fin des modèles remet en cause les théories globales existantes. le développement devenant un concept ambigu donnant lieu à des interprétations contradictoires. Ainsi, pour les uns, il serait synonyme de vaste mouvement qui, depuis deux siècles, entraîne l extension du système marchand; pour les autres, il recouvre l ensemble des mesures qui devraient permettre de rendre le monde plus juste en dépit de la rationalité capitaliste; ou encore - pure utopie, car la croissance infinie qu il présuppose serait impossible. En tout état de cause, une constatation s impose : de nos jours, aucun pays en voie de transition, quels que soient son histoire, ses antécédents et ses traditions, ne peut ignorer le concept de développement, basé sur la notion de progrès humain et dont le vaste objectif est celui d améliorer le niveau de vie de l ensemble de la population, à l instar du modèle occidental. Si le but est bien connu, la question fondamentale que se posent tous les pays.est de trouver le meilleur moyen de le réaliser, car les stratégies nationales ou les divers programmes et projets extérieurs se sont souvent soldés par des échecs. En fait, probléme général et multidimensionnel après l expérience vécue par un grand nombre de pays devenus indépendants vers les années 1960, le développement, selon le modèle fabriqué en Occident, s est heurté à plusieurs obstacles hérités de la période coloniale : dépendance économique et technologique, rupture des systèmes 3

6 socioculturels et socio-économiques, bouleversement des traditions, etc. Bien que ces distorsions soient de nature diverse et complexe, ce sont les spécialistes en économie qui ont été appelés pendant plus de trois décennies à résoudre les problèmes, à trouver la solution-miracle qui garantisse croissance économique et progrès technologique. Ainsi, même si les grands axes du développement tracés par les Nations Unies ont évolué à travers des étapes successives: l industrialisation, l être humain, l environnement, par exemple, le moyen d y accéder reste invariablement le même : l investissement à but lucratif, considéré comme garant de la croissance économique et condition préalable obligatoire du progrès dans tout domaine de l activité humaine. Ce sont donc les bailleurs de fonds, agences bilatérales ou multilatérales, qui ont été amené à jouer un rôle primordial dans le processus de développement, leur méthodes de travail étant nécessairement basées sur les calculs optimisés de rentabilité et de rationalité économique et financière. L aide extérieure, le principal moyen de financement de ces investissements, ayant comme but déclaré de contribuer au développement des pays pauvres, a opéré à travers le temps, de manière diverse, des mutations majeures au niveau de la vie politique, économique sociale, culturelle de ces États, par le biais d un procédé souvent contesté, mais qui reste toujours valable : celui d imposer ou de transférer des modèles qui correspondent à la conception occidentale du développement : démocratie, économie de marché, croissance économique, etc. La conditionnalité de l octroi des aides constitue une manière d imposition de ces modèles. Mais il arrive souvent que des facteurs divers, imprévus, mènent à i échec ces processus. Deux exemples pourraient être significatifs en ce sens : - au Sommet de la Baule, le Président Mittérand mettait la conditionnalité de l aide pour les pays de l Afrique subsaharienne sous le signe de l instauration de la démocratie dans ces Etats. Les bases techniques pour que ce climat puisse se développer furent aussitôt établies : multipartisme, droit de vote, liberté de la presse, etc. Les résultats concrets de ces changements sont, par contre, encore aujourd hui, loin de ceux escomptés en 1990; menant souvent à de graves tensions internes, l échec du processus démocratique dans de nombreux pays d Afrique subsaharienne ouvre le débat et la réflexion sur l efficacité du modèle politique occidental dans ces Etats, les comportements des acteurs politiques y étant régis par d autres lois, différentes de celles des pays développés; - selon les statistiques officielles, 33% des projets de la Banque Mondiale se sont soldés avec des échecs, les fonds investis au nom du développement, correspondant à des milliards de dollars, n ayant pas atteint les buts pour lesquels ils avaient été alloués. Face à de telles réalités, certaines questions s imposent : Quelles sont les causes de ces échecs? Peut-on établir des liens entre échecs politiques et économiques? Il s agit des grandes tendances de l aide au développement et des théories de dé,veloppement : : approche quantitative, ère du volume, financement des infrastructures et de l industrie industrialisante; : approche qualitative, ère des besoins fondamentaux, priorité à l autosuffisance alimentaire, à l éducation et à la santé; 1988 : développement durable (Commission Brundtland); 1990 : développement humain (Programme des Nations Unies pour le Développement). 4

7 En réalité, difficultés et échecs enregistrés au terme de nombreux programmes de développement pourraient être expliqués par le fait que, lors de leur élaboration et leur mise en pratique, on a ignoré généralement un aspect qui tient pourtant à une évidence : celle de l impact perpétuel qui s instaure dans ce processus entre les populations de ces pays, avec leurs propres modèles économiques, politiques, sociaux, culturels, religieux, qui relèvent chacun d un mode propre, particulier de vivre et de concevoir le monde, et les pratiques et conceptions des pays industrialisés, qui leurs sont étrangères, souvent incompréhensibles, mais séduisantes par la promesse d un horizon de bien-être et de suffisance matérielle. Les influences et les conséquences de cette interaction permanente sur la réussite des objectifs du développement sont significatives et devraient constituer le fondement de toute action en faveur de l amélioration du niveau de vie des pays du Tiers Monde, quelle soit de nature économique, juridique, sociale, culturelle, environnementale, etc. Tous nos développements dans le corps du seront tournés et dirigés vers les multiples aspects de ces rencontres contradictoires ou non-contradictoires. Mais peutêtre pouvons nous simplement rappeler ici, avant de pénétrer plus avant dans le débat, l existence d une réalité banale : La cr&zwe, les cultures relèvent assez largement de la spiritualité, de l immatérialité. La culture est un ensemble de signes qui permettent de reconnaître une société, avec difficultés certes, compte tenu de sa diversité. Les cultures sont des strates successives qui ont forgé, fortifié, dessiné les contours d une société, voire d un Etat, et nous ne parlons pas la de stéréotypes habituels. La culture est ambiante, omnivalente, tout en étant par exemple, sociale, religieuse, artistique, économique, etc. Le ~f~veloppert~e~~t est en fait, au moins dans plusieurs de ses aspects, beaucoup plus matériel, quantitatif, tout en favorisant des sauts qualitatifs. Kous ne v.oudrions pas laisser croire au lecteur que nous opposons l inutile, l ensemble de liens sociaux, humains, comportementaus, façonnés par l e\.olution historique de la société d une part, et d autre part l utile, le développement économique, opérationnel, qui, s appuyant sur des moyens techniques, financiers et humains, fait évoluer la société, en principe vers le mieux-être. Nous voudrions simplement dire que l une (la culture) et l autre (le développement) sont en état de complémentarité ou de non complémentarité. C est un questionnement qui nous paraît passionnant et qu il faut tenter de mettre en oeuvre. malgré sa difficulté. II convient par ailleurs de rappeler que les aspects visant une interdépendance déterminante entre la culture et le développement avaient été maintes fois affirmés et défendus par les populations des Etats en développement, et généralement reconnus comme valables par les facteurs de décision extérieurs, en l occurrence les Etats donateurs, et pris en considération lors de l élaboration d un quelconque projet, ou programme, ou stratégie de développement. Mais l éloignement des positions et des analyses est frappante pour plusieurs raisons. En voici quelques unes : - il existe une position contradictoire entre les acteurs du développement, les Etats en développement et les organismes ou les pays donateurs, qui tient à la manière dont chacun conçoit la façon de résoudre ces problèmes : ainsi, les premiers considèrent- 5

8 ils que l adaptation de nouvelles méthodes aux spécificités locales se trouve dans la compétence des Etats receveurs d aide, tandis que, au sein de ces derniers, les élites en place, grandes consommatrices de produits de luxe et donc adeptes de la modernité, soutiennent et acceptent facilement tout changement qui va dans le sens des modèles occidentaux de développement. Vue sous cette angle, la culture acquiert une dimension politique, en renvoyant aux rapports de pouvoir qui structurent en fait les différenciations sociales ou régionales particulières à chaque pays, ainsi que les relations internationales; - un autre obstacle important consiste dans la complexité de ces problèmes et dans le fait que, à la différence des théories économiques, il n y a pas de recettes toutes faites qui permettraient de prendre en considération, dans l élaboration et l application d un processus de développement, les spécificités d une société ou d un groupe social quelconque, les traits culturels qui leur sont particuliers; par conséquent, la culture, notion particulièrement riche en significations, comportant plusieurs dizaines de définitions, a été invariablement écartée des préoccupations visant les aspects du développement, étant considérée comme quelque chose de différent, d intangible, par rapport à l!économie, qui elle, représentait la réalité, le tangible, nous l évoquions quelques lignes plus haut. Mais face à la crise que traversent à la fois les pays industrialisés et les Etats du Tiers monde et au regard des problèmes de développement, on met de plus en plus en discussion la nécessité d une révision du concept global de développement et une prise en considération progressive de la complexité des facteurs en interaction, considérés jusqu à récemment d un point de vue uniquement économique. C est à la suite de cette mise en question des stratégies actuelles que l importance de la dimension culturelle commence à être reconnue, du moins à l échelon international, en particulier par certaines agences bilatérales et multilatérales, concrètement engagées dans des projets, des politiques et des stratégies de développement. Ainsi, durant ces dernières années, de nouvelles expressions, comme développement autocentré ou développement endogène, développement intégré ont été lancées par les Organisations internationales et surtout par l UNESCO; elles ont le mérite de faire référence, par leur signifié même, justement à la finalité du processus en mettant en relief l importance de l initiative autonome des populations, à partir de leurs valeurs, traditions, manières de vivre et de leur dynamisme propres. Dans cette perspective, il nous a paru stimulant et important de réfléchir, dans une première phase de notre recherche, sur le rôle de la culture dans le développement, sur l importance de la prise en considération des facteurs culturels dans les stratégies de développement, ainsi que sur l impact du développement sur les spécificités locales. Nous avons essayé, dans une deuxième phase de notre étude, de rendre compte de l évolution de cette prise en compte de la culture dans le cadre des programmes et projets de développement élaborés par les organisations internationales et régionales, ainsi que des perspectives de cette évolution, Notre démarche, nc vise donc pas à aborder les problèmes du développement culturel qui constitue en fair une des composantes principales du développement d une 6

9 société, mais de nous interroger sur la nécessité et l utilité de la prise en considération de la dimension culturelle, notion controversée d ailleurs, dans le développement. La tâche est d autant plus difficile que la réflexion que nous proposons rapproche deux thèmes considérés de manière générale par les économistes comme distincts et sans aucune liaison et influence réciproque : culture et développement. Ayant comme point de départ les travaux de l UNESCO traitant ce sujet, nous essayerons de réfléchir sur la véridicité du fait que la culture représente non seulement une dimension comme les autres, mais le facteur fondamental du développement, qui sert de référence pour mesurer l ensemble des autres facteurs et sans lequel il ne peut pas être véritablement réussi et durable. Pour une meilleure compréhension des différentes formes d impact entre les multiples facteurs endogènes et exogènes, nous avons procédé à des exemplifications concrètes, significatives à notre avis, qui pourraient démontrer I interdkpendance et les liens profonds qui s établissent entre les interventions extérieures à un certain milieu socioculturel et le type de transformations que celles-ci engendrent sur le mode de vie des populations visées, ainsi que l influence exercée par ces actions sur la réussite des objectifs prévus.

10 Première Partie LA CULTURE ET LE DÉVELOPPERIEXT : LA DYN.KtIIQUE ET LES INTÉRACTIONS; LEURS ENJEUX

11 In traduction La nature hétérogène, incompatible des concepts de culture et de développement constitue un lieu commun de la théorie économique. La culture - dans son acception courante -, est définie comme étant en même temps l expression parfaite d une société - avec ses traits distinctifs, spirituels, matériels, intellectuels et affectifs - et le résultat de son histoire, l héritage de la créativité d une société, dans ses formes littéraires et artistiques; du fait même des éléments qui la composent et la structurent, la culture n est pas une réalité qui puisse être quantifiée et pour laquelle on pourrait prescrire des recettes de croissance ou de progrès; elle est immatérielle, intangible, qualitative, formée à travers le temps par des strates successives; elle est dynanlique, en perpétuelle évolutio~l et entre en contacts permanents, d intérêt inégal, avec d autres cultures. Les cultures sont, en fonction de l importance des différences ethniques, plus au moins fractionnées, donc elles ne contribuent pas forcément à l unité nationale, à la cohésion de la société. Le développement, d autre part, a été le résultat de la transformation des sociétés occidentales au début du XIX siècle, sous l impact concomitant du libéralisme économique et du progrès scientifique et technologique, ce dernier étant considéré comme l application systématique et le produit le plus remarquable du premier. Le dk.eloppement est donc quantitatif er quaritifiable, il peut faire l objet des analyses concrètes donnant suite à des procédés et techniques bien définis visant i3 atteindre un certain seuil de croissance économique qui engendrerait le progrès social et l épanouissement humain. Le développement est lui aussi é\ olzrrif nwis SO/I rnlollvemetlt est pfm rapide, ~111s d>ïlatniqrte que celui de la culture; ses effets inmédiats sottt matèriels, tarlgibles, leur évaluation est possible facilement, par des calculs mathématiques de rentabilité économique et financière, et les solutions éventuelles obéissent aux règles déterminées a priori et applicables 2 tout contexte socioculturel. A la différence de la culture, le développement est unificateur et uéatew cle cohésiolz sociale, malgré les disparités et inégalités (rurakrbain, riche!pau\,re, etc.) qu il contribue à faire naître. Voilj. autant de différences qui ont fait qu à travers le temps les théories sur le développement ont été effectuées sans prendre en considération une possible détermination réciproque entre les traits culturels et les progrès ou les échecs économiques enregistrés par une certaine société. L existence d une interdépendance profonde entre ces deux aspects a pourtant été dkmontrée, ou au moins présentée en tant que déterminante, par les spécialistes en anthropologie, les sociologues, mais aussi par les économistes qui se sont penchés sur les facteurs religieux et les traits culturels essentiels d une certaine société pour expliquer les fondements profonds de sa croissance économique; nous avons groupé ces travaux sous l appellation humaniste, Sur les multiples types de définition du mot culture, v. ci-dessous, $1. 11

12 étant donné le fait que cette approche met au centre de ses préoccupations l être humain et son milieu socioculturel. De l autre côté, on retrouve les théoriciens de l économie capitaliste qui considèrent, arguments à l appui, que le développement est indépendant de la culture. Il convient par ailleurs de spécifier que cette division n a pas un caractère radical, car les conclusions des spécialistes des deux champs de recherche sont souvent entrecroisées, voire identifiées. Le débat sur ces questions, ainsi que l impact de la culture sur le niveau du développement constitueront les sujets du premier chapitre de cette partie, tandis que le deuxième chapitre sera consacrée plus particulièrement aux changements et aux conséquences que le développement, dans sa forme et acception actuelles, peut opérer sur les cultures des pays du Sud. 1. LES RAPPORTS ENTRE LA CULTURE ET LE DEVELOPPEMENT 1. La dimension culturelle du développement : une réalité controversée Sous l appellation dimension culturelle du développement ou aspects culturels du développement on désigne généralement la prise en considération des facteurs culturels qui caractérisent une certaine société lors de l élaboration d une stratégie de développement concernant cette société. Pour la première fois, la reconnaissance du rôle fondamental de la culture dans les stratégies mondiales de développement lient d être explicitement exprimée dans un rapport d évaluation du Corps Commun d Inspcction des Nations Unies, concernant la mise en oeuvre du Nou\.el Agenda pour le développement en Afrique pour les années Ce rapport affirme notamment que c est seulement quand le processus du développement sera véritablement enraciné dans le système de rationalité des populations africaines qu elle s engageront pleinement dans la maîtrise des mécanismes de modernisation : l un des problèmes les plus fondamentaux pour les efforts de modernisation de l Afrique concerne les facteurs culturels internes, plus précisément l interaction entre les valeurs et pratiques socioculturelles traditionnelles et les impératifs du développement modeme. Un rôle important dans cette évolution récente revient à l UNESCO, la dimension culturelle, un des thèmes majeurs de sa doctrine, prenant forme depuis la Conférence de Venise (1970) et étant devenue aujourd hui le facteur fondamental du développement, qui sert de référence pour mesurer l ensemble des autres facteurs. L évolution de cette prise de conscience fut longue et sinueuse, car les stratégies de développement adoptées par les pays nouvellement indépendants étaient supposées reproduire le modèle des sociétés occidentales hautement urbanisées et industrialisées. Après plusieurs décennies pendant lesquelles le développement a été réduit à sa dimension strictement économique et face à de nombreux échecs de cette stratégie, on cit6 irl UNESCO, L nppl-de culturelle du fl~veloppemetlt. Mr~t~~iel de plfzt2ijc~ztiotl : principes et imttxtt2enfs, Paris, Unesco, 1997, p

13 commence à s interroger sur les causes de cet état de fait. C est ainsi que les travaux des anthropologues et sociologues (Taylor, Lévi-Strauss, Max Weber, Durkheim, etc.), tout comme ceux de certains économistes, tel François Perroux, par exemple, sont devenus le point de départ pour l explication des effets des transformations subies par les sociétés traditionnelles sous l action du développement économique. $ I. L approche ardu-opologique et humaniste. L héritage anthropologique La dimension culturelle est une approche relativement nouvelle des stratkjes mondiales du développement; ses adeptes la considèrent comme étant la seule capable à offrir une solution viable face aux événements et aux crises qui ont marqué la politique du développement et ont réévalué périodiquement l importance du facteur culturel. L idée de départ est que le développement durable ne peut exister que par la prise en considération du contexte socioculturel dans lequel se situe le développement, et des conditions spécifiques liées à la culture concernée. Dans cette optique, la culture est entendue dans le sens anthropologique du terme, comme l ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances, Cette difinition figure au Prénmbzrle du Rapport fiun de la Corlféreme cordiale sw les politiques cdtw-elles, illexico, 1982, et constitue le point de départ des stratégies intégrées du développement. Deux traits essentiels de cette définition acquièrent une valeur sienifîcative pour le développement : le caractère collectif(étant caractéristique pour une société ou pour un groupe, la culture est sociale, elle définit une façon d être ensemble avec les autres) et sa dimemio/r globalisallte (elle consiste dans l ensemble des activités par lesquelles une société se définit et s identifie). Cette définition est applicable j toutes les sociétés, occidentales et nonoccidentales, en développement et développées, mais elle s applique avec une force particulière i de nombreuses communautés dans le monde en développement, où l identité du groupe a encore priorité sur le sens de l identité individuelle, pour Dans cette présentation, nous nous proposons de rendre compte de la contribution des anthropologues et ethnologues pour la dkfïnition du concept de culture, d0finition qui constitue d ailleurs le point de départ des approches culturelles du développement. Nous rappelons pourtant au lecteur que l anthropologie, dans sa forme initiale, (en étudiant les peuples non industrialisés comme des sauvages a été souvent critiquée et traitée de science de servitude qui vient au secours des interventions néo-coloniales, pour accélérer au plan mondial la dominante du capitalisme. Cette attitude persiste encore aujourd hui chez des auteurs tels Pierre Jallée (Le pillage ht Tiers Mortde, Maspéro) ou Samir Amin (Le dtivelopperllent du capitalisme en Côte #Ivoire, L accunmlation k l échelle mondiale, etc.) Pour plus de détails sur ces aspects, cf. aussi Auzias (J.-M.), L anthropologie contemporaine, PUF, 1976, p. 3 l-95. Claxton (kl.), Culture et D&eloppement, Etude, Paris, Unesco, 1994, p

14 structurer la réalité psychologique de ses membres et déterminer leur capacité à agir en leur propre nom et avec confïance. 6 En fait, la définition de la culture constitue un problème épineux de l analyse anthropologique et sociologique, car il existe quasiment autant de définitions de la culture que d auteurs, d où son ambiguïté. Tout d abord, il semble que l on persiste à confondre au moins trois ou quatre sens pourtant bien différents du mot culture : a) UM sens étroit, directement issu d une conception occidentale et élitiste de la société : il désigne les oeuvres de l esprit, c est-à-dire les beaux-arts et les belles lettres ; b) plus largement un sens sectoriel : est une culture tout ce qui relève du système culturel opposé aux autres systèmes (politiques, économique et bio-social), et qui comprend à la fois la langue, les mentalités, l opinion, l information, l éducation, la recherche scientifique, la philosophie, les religions ; c) WI setls global ou atztlwopologiqzle : une culture se définit alors comme l ensemble des institutions, des techniques, des comportements, des croyances et des valeurs qui caractérisent une société donnée, considérée dans sa spécificité et sa différence; c est en ce sens que l on parle de dialogue des cultures ; d) enfin ut1 setu c[\~tznmiqzt et clincltrortique, le plus important peut-être, parce qu il reprend et traverse tous les autres : la culture, qu elle soit individuelle et collective, retrouvant son sens originel et métaphorique (crflti~vt- lc sol), serait à la fois retour aux sources, c est-à-dire reconnaissance d une identité et d un patrimoine commun, et projet, création continue tournée vers l avenir. En ce sens, la culture serait l agent transformateur de ce patrimoine et la clef d un véritable développement. Les différents glissements de sens, ainsi que la complexité de ses composantes expliquent la difficulté de définir ce concept. Les ethnologues américains A. L. Kroeber et C. Kluckhohn ont réalisé une typologie des définitions de la culture. Selon eux, le terme culture aurait connu sept définitions différentes entre et 1919, et 157, entre 1920 et Ils ont ainsi identifié des définitions de type énzmérntif (à l instar de Taylor, la culture est envisagée comme un ensemble constitué par les connaissances, les croyances, l art, le droit, la morale, les coutumes et toutes les autres aptitudes et habitudes qu acquiert l homme en tant que membre d une société ), historique (la culture représente un héritage social, une somme de comportements appris), tzonnntif(la culture est une manière de vivre commune aux individus formant une société donnée et 6 UNESCO, op. Cif., 1997, p cf: Michaud (G.), Marc (E.), ICrs we sciér~c des civilisntiw~. ), Bruxelles-Paris, Complexe-Hachette, 1951, pp hllchaud (G.), Poirier (J.), C c~ltwe et d~veloppernet~t. Ouver-turcs pour- wzc phgogie irz~teracti13e, Paris, UNESCO, 1984, p. 6. Sur la polysémie du mot culture et la confusion à laquelle donnent IIW le sens et l usage de ce concept, v. aussi, par exemple, Beneton (P.), Culture. Corltributiotl ri l histoiw d un r?lof, Paris, Univ. de Paris 1, 1973, ou Hell (V.), f. id& de cdtwe; Paris, P.U.F.,1981. Taylor (E.B.), PrirtlitiLv Cllltrwe, Boston, 1871, p. l. 14

15 un ensemble de règles et des idéaux conçus pour ptkenniser les interactions sociales), psychologique (la culture apparaît comme manière apprise de résoudre des problèmes ), strztctztrale (selon Lévi-Strauss, la cu!ture est un réseau cohérent le significations dans lequel s insèrent tous les secteurs de la vie sociale : parenté, religion, politique, etc.), génétique (toute interaction sociale durable implique la mise en place d un mode de communication, la culture, unissant tous les acteurs et se situant à un niveau beaucoup plus abstrait et beaucoup plus englobant que les comportements explicits qui, au gré des situations, peuvent être autant complémentaires que divergents) et sémiotique (la culture suppose un code, c est-à-dire un système de significations que les membres d un groupe connaissent et utilisent dans leurs interactions). L étude de la portée opératoire de ces définitions montre leur caractère complémentaire. Ainsi, tout en concevant la culture comme l ensemble des productions récurrentes de l action sociale, les définitions de type énumératif, historique, normatif postulent en fait la cohérence de ces productions, leur caractère unitaire, tandis que les analyses structurales et sémiotiques offrent l explication de cette cohérence, en l occurrence l appartenance de ces productions au même code, au même système de significations; quant à la définition génétique, celle-ci met en évidence le caractère dynamique de la culture, son évolution et transformation sur l impact des interactions avec d autres cultures, donc systèmes de significations. Culture et explication sociologique Les théories de la sociologique politique et économique ont le mérite d al.oir démontré justement la complémentarité des différents éléments qui figurent dans les difinitions des anthropologues; elles ont eu une contribution majeure quant à l explication des liens qui unissent le système de significations d une société, sa culture donc, et les facteurs qui concourent à la transformation économique ou à la modification de la structure sociale de celle-ci. Ainsi. se proposant d analyser les rapports entre I acfiotz et Ier sigtl~$caiiot~, Xlas \Veber, un des péres fondateurs de la sociologie économique, fixe-t-il pour objet de cette science, la connaissance de la signification culturelle et des rapports de causalité de la réalité concrète. Dès les premières pages d Ecotzotnie et Société, l auteur définit l activité comme un comportement humain (...), quand et pour autant que l agent ou les agents lui communiquent un sens objectif. L activité devient sociale dès lors que d aprés son sens visé par l agent ou les agents, (elle) se rapporte au comportement d autrui, par rapport auquel s oriente son déroulement. 3 En associant l analyse de l activité humaine et celle de la signification, Weber revendique donc à la sociologie une dimension culturelle. Dans cette perspective, l auteur considère que les comportements strictement traditionnels et strictement affectuels se situent à la limite de l activité orientée significativement. La tradition, la réaction affective, comme la rationalité en Lévi-Strauss (C.), Anthropologie strztcturde, Paris, Plon, 1958, p. 34. Sur ces définitions, cf. Kroeber (A.L.), Kluckhohn (C.), Culture. A Critical Rrvirw ofcotl~epls flttd cl$îinitions, New York, Vintage Books, 1952, p. 105 et sqq. Weber (M.), Essai SI lr la tlrl;orie de In Scietux, Paris, Plon, 1965, p Weber (ici.), Economie et sociht;, p

16 valeurs nous placent en face d activités puissamment révélatrices de la pluralité et de la discordance dont l histoire a affecté les cultures. On se rapproche, ainsi, de la construction anthropologique de la culture, mais en l enrichissant de plusieurs acquis. Tout d abord, les conditions de genèse des cultures sont déterminées non pas par les systèmes sociaux, mais par les acteurs, par leur compétition et leur créativité face à des défis donnés. Elles sont indissolublement liées à l action, à la relation sociale, et surtout à la répétition de celle-ci. C est par le biais du pouvoir, de la domination (les rapports de force organisent la concurrence entre groupes de statuts porteurs d intérêts idéaux et matériels particuliers et cette compétition consacrera la domination de l un d entre eux dont les modèles de comportement et les valeurs vont devenir sources d engagement personnel pour chaque individu composant la société) ou de la coutume (l action humaine n est pas à chaque instant création, mais la plupart du temps imitation, reprise de signification acquises) que la signification de l action glisse de l individuel vers le collectif, pour fabriquer cette toile de significations qui emprisonne et contraint tous les individus insérés dans les mêmes interactions sociales. Cette attitude culturaliste est très répandue chez le sociologue allemand; il note, par exemple : Ce qui nous intéresse, nous économistes, est l analyse de la signification culturelle de la situation historique qui fait que l échange soit de nos jours un phénomène de masse. C est donc à tra\.ers l interaction entre les différents acteurs en contact que se forge un certain système de significations auquel ces acteurs vont s identifier. Dans le cas où les rapports de force finissent par imposer les modèles des dominants, cette interaction risque d induire la perte, la destruction de ceux des dominés. Si l on se rapporte maintenant à la tendance contemporaine de l économie capitaliste vers l universalisation, on peut déduire qu il serait inévitable que la réussite de ce processus dépende du pouvoir de ce modèle dominant de s imposer face aux coutumes locales; leur disparition, totale ou partielle, serait donc imminente à long tene. La culture et sa portée opératoire Mais au-delà des difficultés rencontrées pour définir la culture, le recours à ce concept pose aussi des problèmes de méthode, qui, incontestablement, limitent sa portée opératoire. En s interrogeant sur la relation entre la culture et la politique, Bertrand Badie signalait la complexité et les limites de l analyse opérationnelle de la culture dans les termes suivants : Le concept est d abord victime de sa pertinence : s il permet d appréhender le système de significations propre à chaque collectivité, il relève déjà les contraintes qui pèsent sur l observateur, appartenant lui même à une culture qui le conduit à percevoir les traits culturels qu il étudie en fonction de son propre système de sens. Plusieurs préalables méthodologiques pourraient être dès lors posés : peut-on appréhender la culture de l autre avec sa propre culture? Peut-on préserver l identité d un système de significations en le présentant et en l exprimant par recours à un autre

17 système qui lui est étranger? Le simple acte de traduction, n est-il pas déjà source considérable de réduction, voir de détournement de sens? 6 Une des explications du retard avec lequel la sociologie politique et économique occidentale s est penchée sur les problèmes culturels du développement réside peut-être justement dans le fait qu elle a longtemps refusé de se poser ce type de questions, l une des difficultés méthodologiques majeures concernant la dimension des cultures. Le langage courant est déjà responsable de malentendus, lorsqu il parle indistinctement de culture française, de culture bretonne, de culture occidentale, de culture ouvrièr.e, mais aussi de culture dominante, de subcultures ou de microcultures. Le langage scientifique alterne habituellement cette variété d usages, entretenant un débat sans fin sur le point de savoir s il convient de concevoir une culture islamique ou des cultures islamiques, une culture chrétienne ou des cultures chrétiennes. De ce point de vue, une premiére évidence s impose : on n établit pas une carte des cultures comme on établirait un tableau de l évolution de la croissance économique. Ces derniers renvoient à une réalité et à des critères concrets; la culture renvoie, au contraire, à un construit complexe, dont les limites varient en fonction de l objet étudié, et qui implique donc une décision, un choix du sociologue. Un exemple très connu en ce sens est l analyse effectuée aussi par Iclax Weber qui considère que les traits essentiels de l éthique puritaine se trouvent à base de la formation du capitalisme moderne. En effet, en observant la culture comme fait de société, LVeber envisage la formation du capitalisme moderne non pas comme une catégorie universelle d action sociale, mais comme un individu historique qu il ramène à une signification culturelle précise. En opposant protestantisme et catholicisme, le sociologue identifie l existence d une interdépendance évidente entre les valeurs de la religion puritaine et celles du capitalisme moderne qui rompt avec les pratiques capitalistes médiévales, se distinguant ainsi des capitalismes extra-occidentaux et fondant un modile d action singulier. En mettant en évidence l importance de la prédestination. Weber considkre le puritain un être perpétuellement an_aoissé, orienté vers une action qui lui donnera la certitude qu il fait partie des élus; recherchant la performance plus que le luxe, cultivant l ascèse plutôt que le goût de l argent, son action sur terre s organise de la façonla plus rationnelle possible pour que, par la réussite de son travail, il puisse acquérir l assurance de son salut. Trois traits culturels essentiels de l éthique puritaine pourraient expliquer cette attitude : Tout d abord, le protestantisme renvoie à une tension maximale entre l ordre du cosmique et l ordre du terrestre. L action humaine acquiert une signification volontariste qui l écarte de la résignation et de l extase religieux : la recherche du salut signifie donc que l homme donne la pleine mesure de sa créativité, ce qui condamne dkjà le monachisme catholique. Badie, (B.), Culture rtpolhque, Paris, Ed. Economica, 1993, p. 77. Weber (M.), L Ethiq[<eprotestante et l esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, p

18 De même, le puritanisme mène plus loin que tout autre culture, le désenchantement du monde, la régression de la magie, l abolition des fonctions sacramentelles et donc la déliquescence des institutions religieuses telles que le catholicisme romain les avait forgées. Enfin, l action sociale prend ainsi une signification purement individualiste, car en agissant dans la société, l homme agit pour la recherche de son propre salut, mais sans l intermédiaire d une quelconque institution, et donc seul face à Dieu.18 Weber affirme et démontre ainsi qu il existe une détermination directe entre la culture, dans le sens anthropologique et sémiotique du terme, et le comportement des acteurs sociaux, ce dernier entraînant et expliquant le choix et la définition d un modèle économique. C est ainsi que l on explique aussi la naissance et la diffusion du développement occidental à partir des valeurs culturelles de la société européenne. Propagé rapidement aux XIX~ et XX~ siècles sur presque l ensemble de la planète, par le biais de la colonisation et des échanges commerciaux, le modèle de développement occidental n est pns un cortcept czilturellemeï~t ïieutre, il est enraciné dans la notion occidentale de progrès qui, ajoutée à celle d indépendance individuelle, dont les premiers signes sont apparus lors de la désintégration de la société féodale européenne, a évolué à partir du XVIIIe siècle en un individualisme et un sens de la compétitivité appliquée à l accumulation de richesses. Il existe donc d une relation profonde entre la culture occidentale et le modèle du développement de l Occident, ce dernier étant un modèle endogène, issu de l évolution des rapports sociaux en Europe, ce qui démontre encore une fois le caractère complémentaire de ces deux concepts. La prise en compte de la contribution des études anthropologiques et sociologiques pour la dcfïnition de la culture et du rôle qu elle détient dans la structuration d une sociét?, permet de mieux comprendre les étapes successives du mouvement d intérêt qu on a pu observer depuis plusieurs décennies à l égard de la culture; cette évolution s inscrit parallèlement dans l histoire des idées et dans les politiques suivies en ce qui concerne le développement du Tiers Monde. j 2. La vision écotiomiste Scientifiquement construit par les anthropologues, le concept de culture dispose chez eux, on l a vu ci-dessus, d un statut privilégié, pour apparaître comme l objet central d analyse et marque d identité de cette science. Daw le domaine de l économie, par corltre, le concept de culture a été réduit 6 lule réalité banale, ci une variable parmi tant d autres, par rapport atrxquelles il cottviendra de la situer. Il s agit du fait que la culture est prise le plus souvent dans son sens restreint, réduit à la conception Pour plus de détails sur cette thèse et l opposition entre l étique puritaine et celle catholique, ct irlw, p. 122etsqq.,, 18

19 occidentale de la société et désignant les oeuvres de l esprit, les production littéraires et artistiques d une société ou d un groupe social quelconque. L économiste cherchera également àe l utiliser comme instrunre~lt de comparaison, pour percevoir et interpréter les écarts qui séparent entre em les différents systèmes économiques; il sera ainsi sans cesse tenté de ramener les cultures a des catégories miverselles permettant d éclairer des diffërences ou d appréhender des similitudes. C est ainsi que l on reconnaît, par exemple, le miracle asiatique par les valeurs de l éthique confucéenne.. Partant de ces principes, certains théoriciens considèrent que le développement respectueux des valeurs culturelles des diverses sociétés n a pas de sens et qu il ne saurait constituer une solution possible et souhaitable des problèmes actuelles du Tiers Monde. Leurs arguments portent sur le fait que le modèle de développement capitaliste est unidimensionnel, le seul viable et capable d offrir l horizon de mieux-être espéré par les populations les pays sous-développés et l unique moyen pour réduire les fléaux (démographie, famine, guerres, maladie, etc.) avec lesquelles celles-ci se confrontent : Le respect des cultures n est pas une valeur en soi. Si le respect des cultures signifie le maintien de la misère, de la pauvreté et le mépris des droits élémentaires de la personne humaine, il n y a pas lieu de regretter la déculturation et l occidentalisation. 9 La dimension culturelle dans les préoccupations concernant le développement serait une pure illusion, une conception utilitariste de la culture impliquée sans raisons dans le développement. L exemple-type, souvent cité en ce sens, est celui de l économie informelle, qui s est développée et fonctionne dans ces pays à l instar du modèle de l économie de marché et dont la création est indépendante de l identité culturelle de ces sociétés :...la reconnaissance culturelle véritable se trouverait dans ce cas annulée par le modèle économique de développement unidimensionnel. De même, dans un texte sur l économie et l éthique, Benjamin Higgins soutenait que la pensée économique classique est de plus en plus pertinente en matière de développement, tout en soulignant les limites des analyses économiques lorsqu il s agit de comprendre les problèmes actueis du développement et de s y attaquer : La macro-économie analyse le fonctionnement des économies nationales dans son ensemble. Elle étudie le comportement des ménages, des entreprises, des travailleurs et des investisseurs en vue d expliquer la structure des prix, l allocation des ressources et la répartition des revenus. Sur le plan de la politique, la tâche principale de la macroéconomie est d assurer une croissance soutenue [du revenu par tête d habitant] en même temps que le plein emploi et de prévenir l inflation. Elle est essentiellement neutre quant à la répartition des revenus entre les catégories sociales, entre les régions d un même pays et entre les pays eux-mêmes. Elle repose sur un seul jugement de valeur : la croissance soutenue, le plein emploi et des prix stables sont de bonnes choses. Latouche (S.), La culture n est pas une dimension, in C li;s, n lj, fév. 1990, p. 63. Irlrm, p. 55. V. aussi zi ce sujet Perret (D.), La dimension culturelle du dbeloppement : un nouve 3l.l gadget, ibidm, pp. 4 l-54. Economies and etnics in the new approch to development, in Philosop/~~v itz cotrfaf, vol. 7 (Plriiosophy utd Econotnics), 1978, pp

20 Ce genre d analyses s inscrit dans la lignée théorique des spécialistes en économie qui ont marqué les grandes tendances de l aide au développement dans l histoire d après-guerre. Les étapes d une prise de conscience Dans une première étape, qui correspond sensiblement aux années 50, on reste fidèle à la fois au schéma d origine marxiste, qui donne priorité aux infrastructures, à l industrie industrialisante, et à la conception étroite et élitiste de la culture, celle-ci étant identifiée avec les oeuvres de l esprit, c est-à-dire les beaux-arts et les belles lettres, ainsi qu en témoignent notamment le domaine spécifique réservé aux Ministères de la Culture qui voient le jour à cette époque, ou la dénomination même de l UNESCO, dans laquelle la culture figure en appendice à la science et à l éducation. Les projets de développement ignorent complètement les aspects culturels, qu il s agisse de la coopération internationale multilatérale ou bilatérale. Dans cette perspective, on peut apprécier que, dès le début des théories développementalistes, le facteur culturel n a été introduit que de façon négative : l environnement traditionnel (tradition, oeuvres, coutumes) était incompatible avec tout progrès économique. A partir des années 60, on a tendance à remettre en cause le primat de l économique au profit du politique et de l importance de la notion de pouvoir dans l interprétation de tout système sociétal, avec l opposition dominantidominé. Dans le même temps, les puissances coloniales reconnaissent l indépendance de nombreux pays qui accèdent ainsi à la souveranéité politique sur le plan international en revendiquant un plein accès à la science et à l éducation de type occidental, c est-à-dire le droit d avoir une politique de la culture au sens systémique. Avec les années 70 s ouvre une nouvelle phase, durant laquelle on reconnaît de plus en plus que ce qui est premier, ce n est pas le conditionnement économique ou le mode d autorité et d organisation de la vie politique, mais les manières de penser, la situation de l être au monde, les conceptions ontologiques et philosophiques; les idéologies d une société sous-tendent elles-mêmes pour une large part non seulement les mentalités, les comportements, les opinions, mais aussi les institutions politiques, la vie économique et les rapports sociaux. L idée de départ de ces constatations était que les sociétés s organisent autour de réseaux d interrelations qui se nouent entre les individus et les groupes, entre les groupes et l ensemble sociétal, entre la nature et la culture donc, celle-ci étant prise dans son sens global et anthropologique. A cette époque, le même mouvement s observe dans les pays du Tiers Monde, qui exigent maintenant la décolonisation et l indépendance culturelle. Peuples et ethnies s engagent dans la quête de leur identité par un retour aux sources de leur propre culture, cependant que 1 Unesco commence à mettre l accent sur la dimension culturelle du développement, ce qui implique qu il ne saurait y avoir de véritable développement qui ne s enracine dans les modes de vie, les croyances et la conception du monde de la communauté concernée. On saisit ainsi que le développement passe par la 20

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