Frédéric Richter. Jean-Félix Savary. La prévention des jeux d argent face à l inégalité des chances

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1 Frédéric Richter Jean-Félix Savary La prévention des jeux d argent face à l inégalité des chances 39

2 Les jeux d argent connaissent en Suisse une expansion très importante et persistante depuis plusieurs années. Ce succès bouleverse les pratiques de jeux et invite à revisiter les politiques publiques, en particulier les mesures de protection à l encontre des joueurs. Les jeux d argent attirent des personnes de tout âge, mais certains groupes de la population présentent plus de risque de développer des problèmes de jeu, c est le cas notamment des jeunes et des personnes à bas revenus et plus faible niveau d éducation. Les conséquences économiques, sanitaires et sociales du jeu excessif sont souvent dramatiques, tant pour les individus concernés et leur entourage, que pour l ensemble de la société ; on parle d addiction aux jeux d argent. L addiction est cependant un phénomène complexe qui s inscrit dans le temps et dont les causes sont multiples. Un dispositif de protection efficace se décline sur le long terme et nécessite la participation de tous les acteurs concernés. La prévention dans une société de consommation est un enjeu permanent qui, au delà de servir de bonne conscience au législateur, nécessite des moyens suffisants pour se développer. Si la majorité de l argent issu des jeux est redistribuée au service du bien commun, il ne faut pas perdre de vue que ce sont les personnes à bas revenus qui proportionnellement contribuent le plus à cette manne financière. Alors que le marché des jeux d argent, influencé par divers intérêts financiers, induit une certaine ambiguïté, la prévention est plus simplement une question de responsabilité et de citoyenneté. Le contexte helvétique des jeux d argent Le marché des jeux d argent a connu en Suisse des changements importants au cours du temps. La régulation de ce marché provoque souvent une tension entre la protection des joueurs et les revenus financiers que l Etat perçoit de l activité légale des jeux. Cette tension repose néanmoins sur un consensus, sorte de contrat social dont les termes pourraient se résumer ainsi : les jeux d argent sont possibles à condition que les bénéfices soient redistribués à la collectivité et que la protection de la population soit assurée. En d autres termes, il s agit de trouver dans l intérêt de la collectivité, un équilibre entre les avantages et les inconvénients issus des jeux d argent. A cet équilibre précaire, s ajoute le cadre organisationnel spécifique de la Suisse, à savoir la complexité du fédéralisme et la délicate répartition des intérêts entre la Confédération et les cantons. Pour y répondre, les deux grands marchés des jeux d argent sont répartis de la manière suivante : les casinos sont sous la surveillance de la Confédération, alors que les jeux de loteries et de paris sont de la responsabilité des cantons. Les enjeux financiers liés aux jeux d argent rendent les rapports parfois difficiles dans un Etat où le fédéralisme «coopératif» est normalement la règle. La protection des joueurs et le développement de mesures de prévention sont donc influencés par la nature de cette organisation, aussi n estil pas rare qu elles buttent sur une concurrence entre ces deux niveaux de gouvernance. «L affaire des Tactilos», où l on a vu la Confédération et les cantons régler leurs différends durant plusieurs années devant les tribunaux les uns 40

3 considérant les Tactilos comme des machines à sous, les autres comme des loteries électroniques illustre cette opposition et les difficultés du contexte. L offre de jeu est très importante en Suisse. On y trouve notamment l une des plus fortes densités de casinos par habitant au monde. Cinq millions six cent mille entrées en 2011 dans les casinos en Suisse est un chiffre qui impressionne! Les revenus directs des jeux d argent en attestent, ces derniers ont constamment augmenté jusqu en 2006 pour se stabiliser ces dernières années entre 1,7 et 1,9 milliards de francs par an (on parle ici du produit brut des jeux, soit l ensemble des mises jouées moins les gains distribués). Comme l a souhaité le législateur, ce sont près de 1,1 milliard de francs par an qui sont donc récoltés et redistribués à la collectivité. Cependant les jeux d argent coûtent aussi à la société. Une récente étude réalisée par l Université de Neuchâtel a évalué le coût social du jeu excessif, soit le coût pour la collectivité des dommages liés aux jeux d argent, entre 551 et 658 millions de francs par an, ce qui est considérable. Si une redistribution transparente des revenus des jeux d argent semble assurée et si la balance comptable est de prime abord favorable, la source de ces revenus reste préoccupante. Au delà du phénomène de mode, des questions demeurent : qu est-ce qui pousse autant les gens à jouer de l argent? Qui sont les personnes qui dépensent plus d argent qu elles n en ont à disposition? Et pourquoi continuent-elles à jouer malgré les conséquences négatives? Les jeux sont-ils dangereux? Les jeux d argent et de hasard correspondent à un loisir pour qui sait contrôler ses mises et le temps qu il y consacre. Le but des jeux d argent reste cependant de gagner de l argent et les chances de succès sont très minces. C est pourquoi cette activité comporte également des caractéristiques qui peuvent s avérer très dangereuses. Des chercheurs en psychologie sociale, qui ont travaillé sur la notion d» optimisme irréaliste», ont repéré trois critères qui poussent les gens à jouer malgré les chances quasi nulles de succès : a) la désirabilité : plus un événement est attendu plus nous surestimons nos chances qu il arrive (par exemple gagner au loto) ; b) l illusion de contrôle : lorsque nous pouvons faire un geste lié au jeu, nous avons l illusion d en contrôler l issue, et surestimons davantage nos chances de gagner (gratter, lancer les dés, etc.) ; c) la rareté : plus un événement est rare, plus nous surestimons la probabilité qu il se produise (gagner un super jackpot par exemple). L industrie du jeu utilise pleinement ces caractéristiques pour promouvoir les jeux, ce qui renforce l envie de jouer et explique en partie le succès de ce secteur. 41

4 De nombreux chercheurs se sont également intéressés à l impact des caractéristiques des jeux sur l addiction, il s agit notamment de déterminer quels jeux sont les plus dangereux ou quels types de modérateurs peuvent limiter ces risques. Les caractéristiques principales qui rendent les jeux dangereux sont : a) le taux de retour (soit le pourcentage de la mise qui est restituée au joueur) : plus on gagne en retour, plus on est tenté de rejouer ; b) la vitesse (rapidité de gain) : plus le résultat est rapide, plus l envie de tenter à nouveau la chance est forte (possibilité de se refaire immédiatement en cas de perte) ; c) le gain possible (espérance de gain) : la hauteur des gains a une influence directe sur l attractivité des jeux, plus la somme à gagner est importante, plus le joueur sera attiré par l offre. Sur le marché suisse, on retrouve par exemple ces caractéristiques sur les distributeurs de loteries électroniques de la Loterie Romande (ex-tactilos) et sur les machines à sous des casinos. Ce n est donc pas un hasard si les personnes qui consultent les centres spécialisés en Suisse romande mentionnent systématiquement ces deux types de jeux comme ceux leur posant le plus de problème. Jeux d argent et addiction : le jeu excessif La ruine et le désespoir qu entraîne parfois le jeu d argent sont connus depuis toujours. Dostoïevski en avait dressé un portrait saisissant dans «Le joueur», alors que Stefan Zweig décrivit quelques années plus tard avec justesse la passion dévorante du jeu. Les études épidémiologiques estiment qu il y aurait entre 1,6 et 4 % de la population adulte concernée par un problème de jeu dans les pays industrialisés. La Suisse se situe dans cette fourchette (3,3 %). L Enquête Suisse sur la Santé (ESS) dénombrait en 2007 environ joueurs excessifs, dont personnes dépendantes ; il n existe pas de chiffre plus récent à disposition. Les problèmes de jeu sont considérés sous l angle de l addiction relativement récemment avec l entrée, en 1980, du terme «jeu pathologique» dans les catégories médicales, ainsi que dans les catégorisations des maladies de l Organisation mondiale de la santé. Le jeu pathologique est devenu de ce fait le premier trouble addictif reconnu qui n est pas lié à un produit. Ce type de trouble fait partie de la catégorie des nouvelles formes d addiction que l on appelle aussi «addictions sans substance» ou «addictions comportementales» (achats compulsifs, troubles alimentaires, addiction au sexe, etc.). Sont considérés comme joueurs excessifs l ensemble des joueurs problématiques (à risque) et des joueurs pathologiques. Il n existe pas de profil type du joueur excessif, qui peut être de tout âge et appartenir à toutes les catégories sociales de la population. Les statistiques indiquent cependant que ce problème se manifesterait plus souvent chez les personnes de sexe masculin, jeunes, avec un statut 42

5 socio-économique modeste. Il n est pas rare que les instruments de mesures montrent chez certaines personnes une prédisposition à la dépendance, notamment en raison d un facteur d impulsivité plus marqué. Amnon Jacob Suissa, sociologue et thérapeute spécialiste des jeux d argent au Canada, nous rappelle à juste titre qu il faut se méfier de ces conclusions qui, si elles sont scientifiquement prouvées, nécessitent d être replacées dans un contexte plus général, pour ne pas laisser croire que le jeu pathologique et globalement les problèmes d addiction pourraient être prédéterminés. L addiction, phénomène complexe qui repose toujours sur l interaction entre un individu, un environnement et l objet de l addiction (fig. 1), doit être considérée comme un continuum, qui évolue dans le temps et dont les causes ne relèvent pas de l individu seulement. Produit Addiction Individu Société Figure 1 : Le triangle d Olivenstein L addiction au jeu d argent est donc un processus qui a été clairement décrit par les spécialistes, il est constitué de trois phases chronologiques distinctes. D abord, la phase de gain, qui se caractérise par l acquisition d un gain significatif (appelé big win). Pour le joueur excessif, ce gain est le fruit de son habileté ou de sa capacité à influencer le jeu, ce qui va l inciter à jouer de manière régulière. Cette conviction erronée est la base sur laquelle vont s ancrer les fausses croyances, comme par exemple gagner sur chaque mise. A la phase de gain succède inéluctablement une phase de perte. Le joueur continue à jouer en augmentant ses mises, il espère revivre la sensation vécue lors du premier big win ; lorsqu il gagne, ses croyances erronées sont renforcées. Cependant, au jeu d argent, la probabilité de gain à long terme est négative. Cela signifie que plus on joue dans la durée, plus on perd, alors que le joueur excessif, lui, reste persuadé qu il peut «se refaire». C est lors de cette deuxième phase que l obsession devient la plus forte, la perte de contrôle s installe et le joueur va emprunter de l argent dans l espoir d équilibrer ses pertes. Dans cette phase de jeu, des joueurs peuvent dépenser des sommes astronomiques dépassant dans certains cas les centaines de milliers de francs (fig. 2). 43

6 Catégories Dommages % Commentaires Conséquences financières Conséquences conjugales et extra-familiales Perte d'argent Dettes avec ou sans poursuites Factures non payées / crédit multiples Conflits conjugaux et familiaux Mensonges 27 % des joueurs pathologiques de casino n ont jamais emprunté de l argent la dette moyenne des joueurs en traitement (n= 375) est de CHF par personne, la médiane est de CHF 17 % se sont mis en faillite personnelle 25 % près d un quart des joueurs qui consultent sont divorcés ou séparés, contre 7 % dans l ensemble de la population (à partir de 18 ans) Violence verbales/ physiques Séparation / divorce 50 % pour près de la moitié d entre eux, le jeu est (en partie) à l origine de la séparation ou du divorce Conséquences sociales Isolement Emprunts Conflit avec l'entourage n.c. non chiffrées Précarisation Conséquences sanitaires Dépression / stress Honte / culpabilité / désespoir 30 % % près du tiers des demandes d aide liées au jeu excessif sont associées à des idées suicidaires lors de la première consultation des joueurs excessifs sont dépendants à la nicotine Idées suicidaires avec ou sans passage à l acte % % des joueurs excessifs sont dépendants à l alcool des joueurs excessifs manifestent des troubles dépressifs % des joueurs excessifs manifestent des troubles anxieux Conséquences professionnelles Retard / absentéisme Irritabilité / manque de concentration Licenciement 18 % 93 % des joueurs qui consultent sont au chômage, cette proportion est beaucoup plus élevée que dans l ensemble de la population (3 %) dans la plupart des cas, le jeu est à l origine de la perte d emploi (parfois en conjonction avec d autres facteurs) les problèmes qui se posent sur le lieu de travail sont dus, en particulier, au manque de sommeil, à l absentéisme et à une possible délinquance Conséquences judiciaires Activités illégales (vols, détournements d argent) 15 % des joueurs qui consultent font l objet d une procédure pénale pour abus de confiance, détournement de fonds, escroquerie ou vol d argent avec effraction Suite pénales ou civiles les chiffres des infractions qui ne sont pas découvertes et des «délits» dans le cercle des proches sont sans doute considérablement plus élevés Figure 2 : Les dommages associés au jeu excessif 44

7 Survient alors la phase de désespoir. Le joueur, conditionné par l illusion de contrôler les événements, ne prend plus la mesure de la situation : déni et ambivalence dominent, la dépression et la détresse s installent, les remords et la honte l immobilisent, les conséquences négatives augmentent, des pensées suicidaires peuvent surgir. C est souvent durant cette dernière phase que le joueur ou son entourage entreprennent des démarches pour stopper ce processus destructeur. C est également à ce stade que les joueurs excessifs sont parfois exclus volontairement ou non des casinos ; c est le cas pour plus de 3000 personnes par an en Suisse. La personne qui a perdu le contrôle de son activité de jeu et qui mise de manière déraisonnable plus d argent qu il n en possède, est considérée comme un «joueur excessif». Mais on parlera d addiction dès le moment où cette perte d autonomie entraîne une souffrance et un changement dans son rapport au monde, à savoir le délaissement des autres sphères d activités sociales ou professionnelles au détriment de l activité de jeu. Les conséquences du jeu excessif sont très importantes et prétéritent considérablement l avenir des personnes atteintes comme de leur entourage (fig. 2). Car les proches sont directement concernés par cette problématique. Par exemple, les problèmes de jeu sont à l origine de près de la moitié des divorces pour les couples où l on trouve un joueur excessif, les divorces ou séparations y sont par ailleurs trois fois plus nombreux que dans l ensemble de la population. Par conséquent, les jeux d argent sont dangereux. Une prévention efficace est bel et bien indispensable afin de limiter ces dommages indésirables et de protéger la population des dangers qui y sont liés. Qui s occupe du jeu excessif? En Suisse, les politiques publiques en matière d addiction sont mises en œuvre par les cantons. La Confédération a développé un cadre de référence (Psychoaktiv.ch) sur les addictions avec substances (drogues, tabac, alcool), mais le thème du jeu excessif ne fait pas partie de ce paquet de mesures. Hormis la surveillance des casinos, la Confédération n a pas de compétence dans ce domaine. Ce sont donc pour l heure uniquement les cantons qui supportent les problèmes du jeu excessif. Dès 2006, sur la base d une convention intercantonale, les cantons ont instauré une taxe de 0,5 % sur le produit brut des jeux de loterie et paris pour la prévention. Environ 4,5 millions de francs par an sont ainsi encaissés sur les activités de jeu et redistribués aux cantons pour lutter contre le jeu excessif. La Suisse romande a fait office de pionnier en instaurant dès 2007 un programme intercantonal de lutte contre la dépendance au jeu, ce qui a permis entre autres, la mise en place d une permanence téléphonique gratuite et anonyme fonctionnant 24h sur 24h ( ) et d un site Internet d information (www.sos-jeu.ch). Les mesures de prévention, de recherche, de traitement ou de formation sont ainsi coordonnées au niveau intercantonal, alors que le 45

8 dispositif de prise en charge (traitement médico-social) est développé à l interne des cantons. Ces offres de soutien permettent aux personnes concernées d être rapidement orientées vers les centres d aide près de chez eux ou de bénéficier d un premier contact avec des spécialistes, ce qui est une première étape souvent nécessaire avant d entreprendre un suivi plus important. Il existe en Suisse romande deux centres entièrement consacrés au jeu excessif, il s agit du Centre du jeu excessif à Lausanne (www.jeu-excessif.ch) et de l association Rien ne va plus à Genève (www.riennevaplus.org). Au niveau national, les cantons alémaniques se sont également récemment regroupés sur des modèles intercantonaux similaires au modèle romand, à l exception des cantons de Zürich et du Tessin qui ont préféré développer leur propre programme. Outre les spécialistes de l addiction, les opérateurs prennent également en considération le problème du jeu excessif. La Loterie Romande et Swisslos ont mis en place depuis plusieurs années une politique du «jeu responsable» visant à rendre le joueur attentif aux différentes facettes des jeux et à lui donner une information sur le réseau de soin mis à sa disposition. Les casinos sont, eux, contraints par la loi sur les maisons de jeu, de mettre en place des programmes de protection des joueurs afin de limiter les conséquences dommageables des jeux d argent. L approche des opérateurs est cependant entièrement orientée sur le joueur pathologique et intervient de fait lorsque les problèmes sont déjà installés. Le repérage du joueur à risque est insuffisamment développé et le suivi, par exemple après exclusion (casino), n est pas assuré. L approche considérant le jeu excessif uniquement du point de vue de la dépendance est certainement trop restrictive. Tant que l individu ne se considère pas lui-même comme «malade» ou du moins ne reconnaît pas ses problèmes, il ne trouvera ni la motivation, ni les raisons de consulter un centre spécialisé ; à l inverse, il aura tendance à minimiser les risques et à poursuivre son activité de jeu malgré les conséquences négatives (dettes, isolement, polyconsommation, etc.). Si les progrès dans le domaine de la psychiatrie permettent de mieux prendre en compte la souffrance individuelle, on ne peut imputer les sources du problème à la personne seule et désinvestir complètement la responsabilité du collectif. L individuel et le collectif sont interdépendants, cette notion systémique est particulièrement éprouvée dans le domaine des addictions (fig. 1). Les opérateurs et le personnel des établissements affiliés (casino, café-restaurant, kiosque, etc.) restent donc des acteurs importants du dispositif, mais leur tâche n est pas simple. Ces derniers ont en effet des impératifs économiques qui entrent parfois en concurrence avec l objectif de protéger le joueur des dangers des jeux d argent. Bien que sensibilisé à la question, le personnel des établissements concernés n a que rarement les compétences pour intervenir auprès d un joueur lors de la phase de perte. Son action se portera plutôt sur les joueurs qui ont manifestement perdu le contrôle (phase de désespoir). Malgré l ambiguïté de la situation, mais étant donné que les opérateurs sont quotidiennement en contact avec les joueurs, la collaboration entre opérateurs et spécialistes reste 46

9 nécessaire si l on veut instaurer un travail efficace de proximité. Il s agit en effet de privilégier le dialogue avec les joueurs pour amener ces derniers à prendre conscience de leur comportement et à renforcer leurs capacités d autocontrôle. En Suisse, les joueurs pathologiques entrent en traitement environ 5 ans après le début des problèmes de jeu, c est beaucoup trop tard! Prévenir plutôt que guérir Le peuple suisse a plébiscité, en mars 2012, un nouvel article constitutionnel sur les jeux d argent (Art. 106 Cst.). Une révision en profondeur de la législation sur les jeux d argent est donc en cours. Les changements annoncés par le Conseil fédéral portent notamment sur une diminution des recettes fiscales (exonération des gains de casinos) compensée par l ouverture d un marché des jeux en ligne (Internet), il est également prévu de développer une meilleure coordination entre les cantons et la Confédération et surtout de renforcer la protection de la population contre les risques de dépendance au jeu. Ce dernier élément est plus que jamais d actualité, la problématique du jeu excessif étant un sujet tabou, qui reste le plus souvent caché. Une étude réalisée en Suisse romande a montré qu une personne sur cinq connaît quelqu un dans son entourage qui rencontre des problèmes de jeu. Pourtant seuls 2 % des joueurs pathologiques ont recours à l aide existante malgré une offre de prise en charge efficace. En regard des conséquences économiques, sanitaires et sociales du jeu excessif, et même si certains joueurs fréquentent aussi des structures d aide non spécialisées (services sociaux, médecin traitant, etc.), ce constat est très inquiétant. Une amélioration du dispositif est nécessaire, cela passe au minimum par une communication et une prévention plus efficace. A long terme, les mesures de prévention ne sont utiles que si l on agit de façon répétée à la fois sur le collectif et l individu. Une approche uniquement centrée sur la personne n est pas suffisante. La littérature internationale sur la question démontre que les approches qui interviennent tôt (dès l enfance) et qui sont portées par des proches, par exemple la famille, sont très efficaces. L école et les groupes de pairs sont également des environnements propices pour véhiculer des messages de prévention. A ce titre, l ensemble de la société est concernée, tout le monde a un rôle à jouer. A travers l échange et le dialogue, on stimule le développement d un esprit critique, ce qui favorise les facteurs de protection. Associé aux campagnes «grand public» qui visent à renforcer la perception générale des dangers liés aux jeux d argent, un dispositif qui permettrait d intervenir plus tôt, afin de stimuler un soutien avant qu il ne soit trop tard, serait un grand pas. Il s agirait de développer les compétences individuelles et collectives. La démarche de l intervention précoce (IP) Initialement construit autour des questions en lien avec l adolescence, les acteurs romands du domaine de l addiction ont développé un modèle d interven- 47

10 tion qui vise à prendre en compte les différentes facettes d un problème complexe : il s agit du modèle de l intervention précoce. Celle-ci a pour objectifs de mettre en place, dans une communauté, les meilleures conditions possibles pour favoriser la santé et le bien-être, comme pour repérer dans les meilleurs délais des individus en situation de vulnérabilité qui nécessitent un soutien ou un accompagnement vers une prise en charge. Le modèle repose sur un concept clé : la «situation de vulnérabilité». Ce concept fait référence à la situation globale de la personne, qui se comprend comme dynamique et contextuelle. Ce n est pas seulement l individu qui est «à risque», mais plutôt un contexte qui peut influer sur son développement, en interaction avec des éléments plus personnels. Ces deux dimensions, individuelle et sociale, sont intimement liées et ne peuvent être comprises de manière séparée. La situation de vulnérabilité doit donc être interprétée comme un équilibre momentanément rompu entre les facteurs de risques et les facteurs de protection. Ces derniers doivent être explorés avec soin, qu il s agisse des compétences sociales pour tisser des liens (famille, amis, relations intimes, etc.), des habiletés pratiques (musique, sport, etc.), des compétences cognitives (formation, savoir-faire manuel) ou encore des ressources qui poussent chaque individu à s adapter à une situation de souffrance (concept de résilience). Le processus du jeu excessif s inscrit au cœur de cette situation de vulnérabilité et mobilise chez l individu, ses proches et l ensemble de son environnement, soit des fragilités, soit des ressources qui détermineront son évolution. L intervention précoce vise aussi à renforcer l interface entre les spécialistes et la communauté, en facilitant l accès aux ressources existantes. Même si le travail sur le contexte et sur le renforcement des compétences sociales doit être largement favorisé, il faudra pourtant, pour une petite minorité de gens, mettre à disposition des prestations professionnelles (évaluation, accompagnement, prise en charge). C est pour cette raison notamment que l interdisciplinarité s impose pour appréhender correctement cette démarche. Un contact non jugeant, orienté vers la stimulation des ressources des individus est primordial. Pour cela, il faut que les acteurs entrent en contact et puissent dialoguer. Dans le secteur des jeux d argent, les opportunités pour instaurer un tel dialogue en amont avec les joueurs existent essentiellement sur les lieux de jeu. C est pourquoi les opérateurs sont en première ligne (casino, kiosque, café-restaurant, etc.) et la collaboration avec le réseau socio-sanitaire indispensable. Un effort important doit être entrepris afin de garantir une culture et un langage commun entre professionnels de domaines différents, c est le propre de l interdisciplinarité. La démarche de l intervention précoce se veut dynamique et intégratrice, elle dépasse ainsi la concurrence pour favoriser la complémentarité (fig. 3). 48

11 Intervention Précoce (IP) Information Conseils Traitement Prévention Consommation à faible risque Consommation à risque Diminuer les facteurs de risques Dépendance Usages Renforcer les compétences individuelles et collectives Figure 3 : intervention précoce et addiction Protection des populations vulnérables : un enjeu de société Toute la littérature internationale qui s intéresse aux dangers des jeux d argent s accorde à mentionner que si les risques de développer une addiction aux jeux reposent sur une constellation de plusieurs facteurs, deux groupes de population sont plus vulnérables et nécessitent une protection supplémentaire. Il s agit des jeunes et des personnes en situation socio-économique précaire. La limite d âge pour les jeux d argent est en général fixée à 18 ans (certains jeux de loterie sont limités à 16 ans). Différentes études montrent pourtant que l âge moyen de la première expérience de jeux d argent se situe vers 13 ans. La problématique des jeunes face aux jeux d argent a été récemment explorée en Suisse romande dans le Canton de Neuchâtel, on y apprend que 37 % des jeunes de 15 à 18 ans ont déjà joué aux jeux d argent dans les 12 derniers mois, trois quarts d entre eux sont mineurs. Cette recherche mentionne aussi que près de 6 % de ces jeunes peuvent être considérés comme des joueurs problématiques ou à risque de développer une addiction au jeu. Ce taux est deux fois plus important que chez les adultes, ce qui est très préoccupant. Il est en outre avéré que 89 % des personnes qui ont commencé à jouer avant l âge de 21 ans ont une plus forte probabilité de développer un comportement de jeu problématique. Mis à part la limite d âge, contrôlée à l entrée des casinos ou indiquée sur les jeux de loteries et les paris, les mesures de protection des jeunes face aux risques des 49

12 jeux d argent sont quasi inexistantes. C est une lacune importante du dispositif de prévention en Suisse qui préoccupe les milieux concernés. Si l âge est un facteur de risque réel, il n est toutefois pas le seul. Il a été démontré en Suisse et ailleurs, que les personnes à bas revenus et faible niveau d éducation dépensent proportionnellement plus d argent dans les jeux que les personnes à plus haut revenu et meilleur niveau d éducation. Les premiers présentent également de plus grands risques de développer des problèmes de jeu. Si les jeux d argent mis en place en Suisse ne sont pas organisés dans le but de «plumer les pauvres», il convient cependant de prendre la mesure de ce déséquilibre. Alors que l ensemble de la collectivité bénéficie de la redistribution de l argent du jeu (AVS, répartition de l argent des loteries), une partie de la population y contribue plus. Le seul moyen de corriger la situation est de se donner les moyens de protéger de la manière la plus efficace possible ces populations vulnérables. Si la démarche de l intervention précoce peut participer à ce projet, elle n est toutefois pas suffisante. C est en mixant les interventions de proximité et les campagnes de communication de plus grande envergure, qu il est possible d espérer avoir un impact réel. Mais la création de ces supports, la répétition des messages ou la coordination des acteurs représentent un travail intensif nécessitant des ressources importantes qui, à l heure actuelle et malgré la qualité du dispositif en place, restent insuffisantes. Conclusion L addiction résulte d une interaction entre une personne, des produits et un contexte. L individu confronté à des problèmes d addiction est une personne dont la consommation de produits psychotropes et/ou la conduite compulsive (jeux, web, etc.) ont atteint un seuil qui ne lui permet plus d être autonome face à son projet de vie et à ses relations sociales. Les spécialistes des addictions différencient la consommation récréative, l usage abusif et la dépendance, notamment pour éviter de stigmatiser la consommation contrôlée qui ne pose pas de problème particulier. En d autres termes, boire un verre de vin, passer deux heures par jour devant des jeux vidéos ou jouer aux jeux d argent, ne sont pas forcément synonymes d addiction. On ne devient pas addict par hasard et d un coup. L addiction est au contraire la conséquence d une période de vie, souvent douloureuse, où l individu est conduit, malgré lui, à perdre progressivement le contrôle de son comportement. Il est pris dans une tension entre ce que lui procure l activité en question (il y a toujours un bénéfice momentané pour l usager!) et ses conséquences négatives. L addiction est donc un processus qui s inscrit dans la durée. On comprend ici l importance de développer des stratégies d interventions qui permettent d interagir avec ces personnes à toutes les étapes de ce processus (fig. 3). Concernant les jeux d argent, la période qui s ouvre au début du XXI e siècle se structure autour d une ambivalence fondamentale où l on assiste à une plus 50

13 grande inquiétude autour du jeu pathologique sur fond de libéralisation du marché des jeux. Les casinos et les opérateurs de loteries rivalisent d ingéniosité pour offrir de nouveaux jeux et conquérir de nouveaux publics. C est notamment le cas avec l ouverture probable en Suisse du marché des jeux d argent en ligne. Avec Internet, les opérateurs se retrouvent menacés cette fois-ci sur leur propre terrain. Une alliance objective se constitue entre l industrie et l Etat, inquiets de voir le marché des jeux quitter le territoire avec les revenus qui vont avec. Les milieux de la prévention reconnaissent que pour protéger la population, il est préférable de favoriser une offre régulée et maîtrisée. Les possibilités offertes par les médias électroniques, en particulier la variété des supports proposés (Smartphones, tablettes et autres écrans) ou l accessibilité permanente et en tout lieu, représentent également un nouveau défi pour le domaine de la prévention. Grâce aux politiques en matière de drogue mises en place en Suisse durant les années 80 et citées en exemple dans le monde entier, il a été possible de diminuer considérablement les dommages liés à la consommation. La Suisse a prouvé qu elle savait, parfois avant les autres, faire preuve de pragmatisme et trouver les compromis nécessaires. Avec les jeux d argent, cet équilibre est précaire, remettant en cause les notions d égalité et de solidarité et par là même notre qualité de vie à tous. L enjeu est de taille. Au delà des positions partisanes, il est possible de contenir le phénomène du jeu excessif. Ne laissons pas le hasard seul décider de notre avenir. 51

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