Le Royaume du Maroc et sa politique envers l Afrique sub-saharienne

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1 Le Royaume du Maroc et sa politique envers l Afrique sub-saharienne ETUDE Institut français des relations internationales (IFRI) Auteur : Alain ANTIL Novembre 2003 Le contenu de cette étude n'engage que son auteur

2 Sommaire INTRODUCTION I.- Quand le sultan devient roi. Le roi et le système de pouvoir au Maroc 2 Le pouvoir limité du sultan Le maghzen Le Protectorat Un souverain au faîte de sa puissance Le Roi comme incarnation d une nation à réunifier La religion et la politique étrangère comme mode de renforcement du trône II- La politique étrangère de Mohamed V et d Hassan II.. 16 La contestation de l existence de la Mauritanie L affaire du Sahara occidental Les conséquences ambivalentes du dossier saharien La politique africaine au sein de la politique étrangère Les modalités de la politique africaine du Maroc sous Hassan II III.- La nouvelle politique africaine du Maroc.. 32 Dans quelles mesures peut-on parler d une nouvelle politique africaine? Une situation économique délicate Une activité diplomatique accrue depuis 1996 Une nouvelle dimension de la politique africaine du Maroc : l économie Les ressorts d une politique, ou la vision de Mohamed VI L axe Rabat-Nouakchott-Dakar, le nouvel horizon marocain IV.- Comparaison avec la Libye et épilogue 56

3 2 La nouvelle politique africaine du Maroc INTRODUCTION Le 27 février 2002, le roi Mohamed VI réussissait le tour de force de réunir les chefs d Etat Lansana Conté, Charles Taylor et Ahmad Tejan Kabbah, présidents respectifs de la Guinée, du Liberia et de la Sierra Leone. Aucun négociateur n avait pu réunir les principales parties prenantes des troubles qui ravagent l une des zones les plus instables du continent africain. Ce succès diplomatique est très représentatif de l intérêt marocain, de plus en plus prononcé vis à vis de l Afrique de l Ouest. Les programmes de coopération se multiplient dans les domaines de l agriculture, l hydraulique, les aménagements urbains, les infrastructures ou encore l éducation... Exemple représentatif, durant le dernier sommet franco-africain de Paris, Mohamed VI et Abdoulaye Wade ont signé des accords relatifs à l établissement d une liaison maritime entre leurs deux pays. Les liens avec des pays comme le Sénégal, le Mali ou la Mauritanie sont déjà anciens. Mais la politique africaine du Maroc ne semble plus être confinée à ses relations d amitié ou de voisinage, mais s étendre à de nombreux pays de l Afrique noire, concrétisés par des accords de coopération et de baisse des taxes douanières. Le roi Mohamed VI s implique également beaucoup en faveur de la suppression de la dette des PMA (Pays les moins avancés). Compte tenu de ces nouvelles tendances, il parait utile de conduire une étude sur les aspects nouveaux de la politique africaine

4 3 du Maroc. Aussi tenterons-nous de présenter des éléments d appréciation de cette nouvelle politique et de les replacer dans un contexte plus large pour en saisir les ressorts profonds. Sans verser dans l œuvre d érudition, l étude d une politique ne peut se limiter à une synthèse de données ponctuelles. Une politique doit être jaugée à l aune des ruptures avec la politique précédente, de la place qu elle occupe dans la hiérarchie des préoccupations, de l architecture du pouvoir en place et de ses contingences. La comparaison avec la politique d un pays de la région peut également rendre saillants certains traits essentiels. Le risque qu encourt l étude de ce type de phénomène est, par un naturel processus de focalisation, de surdéterminer l objet des investigations. Aussi devrons-nous, tout au long de cette étude, ne jamais perdre de vue le fait que, malgré d évidentes connexions avec l essentiel dossier du Sahara occidental, la politique africaine du Maroc, et en particulier pour la zone subsaharienne, est un domaine dont on parle peu au Maroc, sur lequel existent peu d écrits, et qui n intéresse que très secondairement les Marocains, dont les regards se détournent du continent noir. Aussi, l analyse étendue de la nouvelle politique africaine du Maroc, dont les dates marquantes sont 1996 et l entrée en fonction du roi Mohamed VI en 1999, et qui constituera la partie centrale de l étude, sera accompagnée de trois parties plus brèves, qui, comme autant de contrepoints, éclaireront la partie principale. Nous tenterons d abord d apprécier la place du roi dans le système de pouvoir du royaume et les conditions qui l ont conduit à occuper cette place, ainsi que le rôle de la politique étrangère dans la pyramide de pouvoir. Nous analyserons ensuite la politique africaine du roi Hassan II au regard de sa politique étrangère. Cette partie sera également le lieu d évoquer une des dimensions cardinales de la politique hassanienne, c est-à-dire le problème du Sahara occidental, qui poussera le Maroc à quitter l OUA (Organisation de l Unité Africaine) et ses différentes commissions. La troisième et principale partie sera pour nous l occasion d analyser en profondeur les tendances majeures de la politique actuelle du Maroc à l égard de l Afrique subsaharienne dans ses aspects diplomatiques, économiques, de coopération, qui

5 4 illustreront en fait parfaitement le rôle que souhaite jouer le royaume chérifien dans le monde contemporain. Enfin, l ultime partie, sera consacrée à une brève comparaison de la politique africaine du Maroc avec celle d un autre pays de l Afrique du Nord, à savoir la Libye, pour éviter l effet de loupe et avoir un réel recul pour évaluer les orientations marocaines. Maroc I Quand le sultan devient roi. Le roi et le système de pouvoir au Le pouvoir limité du sultan En 788, Idris I er, descendant d'ali, gendre du Prophète, qui avait fui l'arabie, fonda la dynastie des Idrissides. C est généralement à partir de cette date que les historiens parlent d une véritable entité marocaine. Les Idrissides régnèrent jusqu'en 926 et fondèrent, sous Idriss II, la ville de Fès, qui devint un important centre religieux et intellectuel. Après la mort de celui-ci, le royaume idrisside entra en déclin. Alors que l'est subissait les raids des nomades Beni Hilal, les Fatimides chiites d'égypte et les Omeyyades de Cordoue rivalisaient pour étendre leur domination sur le Maroc. L histoire du Maroc est ainsi rythmée par une succession de dynasties : Almoravides, Almohades, Mérinides, Watassides, Sa adiens, Alaouites. Si certaines d entre elles fondèrent de véritables empires, les dissidences perpétuelles des tribus faisaient du Maroc une entité aux contours flous où les sultans ne gardaientt leur prééminence que par un équilibrage entre négociation, intimidation et combat à l encontre des différents pouvoirs locaux et des forces centrifuges. C est avec les Sa adiens 1 ( ) que l on a recours à un nouveau type de légitimité, sur une base généalogique, le sharifisme (c est à dire une généalogie qui descend en ligne directe de la famille du prophète Mohamed). Autre ciment politique, les Sa adiens représentaient, pour les Marocains, l opposition aux menaces d invasions. Le Maroc se sentait en effet menacé par l éveil de l Europe et l expansion des ottomans. Avant les Sa adiens, il serait abusif d évoquer la notion de

6 5 pouvoir central. Le contexte dans lequel les Sa adiens vont ériger leur pouvoir se caractérise par deux points : une société mobilisée contre un ennemi extérieur et une revendication nouvelle de la part des nouveaux maîtres, une légitimité qui transcende toutes les forces en présence puisqu il s agit d une généalogie sacrée. Avec le sharifisme 2, le rapport au pouvoir change de nature, c est par l appartenance à une lignée qu un chef est reconnu comme apte à exercer le pouvoir suprême. La légitimité devient naturelle car sacrée, et l allégeance se porte vers un descendant du prophète. Le sultan est au-dessus de la société. Auparavant, le pouvoir était fondé à la fois sur la religion (défense et/ou propagation de l Islam) et des solidarités de type lignagère. Néanmoins les Sa adiens ne pouvaient s imposer qu en composant avec les pouvoirs locaux, zawiya 3 ou fédérations tribales très puissantes, avec lesquelles les Sa adiens passaient des alliances ou les combattaient. De fait, ces pouvoirs locaux étaient des acteurs incontournables de la scène politique. Les Sa adiens n eurent de cesse de rendre l Etat moins dépendant des tribus, notamment en recrutant des mercenaires pour créer une armée de métier et en trouvant de nouvelles ressources financières, distinctes des impôts, comme par exemple l or du bled es soudan. C est en effet à cette époque que les Marocains vont combattre les pouvoirs politiques au sud du Sahara, comme l empire de Songhaï. Cet épisode historique est d ailleurs très important pour comprendre les revendications du Grand Maroc à l indépendance. Le Maroc a toujours mis en avant son enracinement saharien. Les principales dynasties marocaines Idrissides ( ) Idriss II fonde Fès, la capitale, en 808. Almoravides ( ) Youssef ben Tachfin, berbère saharien, fonde la ville de Marrakech en 1062 et étend son autorité sur l Andalousie. 1 Cf. Abdallah Ben Mlih : Structure politique du Maroc colonial, 1990, l Harmattan, p Ibid. p. 46.

7 6 Almohades ( ) Dynastie berbère du Haut Atlas. Mérénides ( ) Wattassides ( ) Sa adiens ( ) Alaouites (depuis 1666) Moulay Hafid signe le traité de Protectorat en Mohamed V devient sultan en 1927 Indépendance en 1956 Hassan II devient roi en 1961 Mohamed VI devient roi en 1999 Mulay al Rachîd met définitivement fin à la dynastie Sa adienne 4. En effet, les sultans sa adiens en prônant le sharifisme, pouvaient être concurrencés par n importe quel groupe ayant une généalogie le rattachant au prophète. Ainsi, les Alaouites s installent en Ils tentent d établir de nouveaux rapports entre l Etat et les pouvoirs périphériques en systématisant un principe de gouvernement 5. En combinant la force et la diplomatie, la négociation et le commandement, le pouvoir central tente de s imposer. Le sultan dispose déjà de la légitimité spirituelle, il tente de bâtir une légitimité temporelle acceptée par tous. Mais le pouvoir a toujours les mêmes facteurs de fragilité, en particulier sa faiblesse militaire et sa dépendance financière vis a vis des tribus sur lesquelles il lève l impôt. Les Alaouites feront appel à des esclaves soudanais dans les rangs de leur armée, mais ces derniers ne tarderont pas à s ériger en force politique. Sur le plan idéologique, les Alaouites tenteront d affaiblir les zawiya et renforceront même le puissant courant malékite. Ils réussiront à affermir un système de commandement plus centralisé que l on désigne souvent par un vocable : le maghzen. Le maghzen Le mot signifie littéralement magasin, c est-à-dire le trésor, symbole de la puissance temporelle du Sultan, dont seule la légitimité religieuse peut lui permettre 3 Confrérie religieuse. 4 Cf. Ben Mlih, op. cit. p. 47.

8 7 de prélever l impôt musulman. Pour Brahim Labari 6 : Les rapports des tribus avec l autorité centrale oscillaient entre la soumission (tribus maghzen) et la dissidence (tribu siba). Les tribus maghzen acceptent à la fois l autorité temporelle et spirituelle du sultan. Les tribus siba refusent, quant à elles, l autorité temporelle tout en reconnaissant l aura spirituelle du sultan. Le maghzen désigne l autorité centrale chargée de collecter les impôts dans les tribus et d y faire régner l ordre. C est au cours de la dynastie alaouite, et surtout à partir du sultanat de Moulay Ismail ( ), que le maghzen commence à désigner l appareil étatique. Mahdi bou Mhalli note 7 que la notion ne recouvre aucune signification religieuse et qu elle n a pas d origine religieuse. L agressivité des tribus et le caractère souvent temporaire de leur soumission à l autorité centrale contraignaient les sultans à une mobilité perpétuelle visant à maintenir leur pouvoir. Comme le souligne Mahdi bou Mhalli 8, le makhzen avait un principal objectif : s assurer le contrôle des principaux centres de production qui se trouvaient dans les villes et les corridors reliant les villes entre elles et le réseau urbain marocain à l étranger par où pouvaient circuler les marchandises. Objectif secondaire : servir d arbitre aux conflits entre les tribus ou les communautés villageoises ou entre les paysans et les citadins et cela, en concurrence avec les saints ou avec les chorfas ou descendants du prophète. Troisième objectif, éventuellement défendre le territoire face aux visées étrangères. Pour ce faire, le sultan devait faire payer l impôt et se déplacer lui-même avec une armée de guichs, c est à dire des hommes fournis par certaines tribus en contrepartie de l exemption d impôt. Il était donc en perpétuel déplacement. Ce système était peu efficace et le nombre de fonctionnaires était relativement réduit. Quelques gens de plumes et quelques gens d épée. Les premiers étaient des citadins liés entre eux de longue date par des mariages multiples. Ils étaient les secrétaires du Sultan, les vizirs. Ils communiquent avec les caïds investis dans les zones contrôlées. Les gens d épée sont des campagnards, le plus souvent issus des tribus guichs. 9 C est à la fin du XIX ème siècle que le sultanat se dote d un 5 Voir plus bas le paragraphe sur le maghzen. 6 Cf. Recettes islamiques et appétits politiques. Essai sur les fondements du pouvoir chérifien, 2002, Syllepse, p Cf. Le makhzen ou la gestion de la violence, Autrement, pp p Ibid. p Ibid. p. 178.

9 8 véritable gouvernement. Il faudra pourtant attendre la constitution de 1962 pour que l appareil étatique ait une existence légale. Le terme maghzen désigne également, outre la structure étatique, les relations clientélistes du sultan avec tout ce que le Maroc compte de notables, d oulémas, de marabouts ou encore de chefs de tribus. La structure du pouvoir est alors double, d une part un système étatique avec son administration, d autre part un système d allégeance de grands notables au sultan et à lui seul. C est ce système féodal, appelé néo-makhzen, que dénoncent aujourd hui les réformistes et les démocrates, car comme le souligne Thérèse Benjelloun 10, le peuple est mis en tutelle par ce système qui n a pas à répondre de ses décisions. De plus, comme le pouvoir décisionnel est détenu sans partage entre les mains du sultan et de ses proches conseillers, toute critique préalable visant à pointer des problèmes de société ou nécessaire à l amélioration d une institution peut être considérée comme une attaque personnelle du sultan. Le Protectorat Le régime du Protectorat fut imposé au sultan Moulay Hafid le 30 mars La convention de Fès attribuait également à l'espagne la zone septentrionale et le territoire d'ifni. Une longue période de pacification du pays s ouvrit et devait durer jusqu en 1934, date ou les dernières tribus du Haut Atlas furent soumises. Incertain quant aux capacités du sultan à contrôler ses sujets et craignant qu il ne proclame le djihad, Lyautey, le premier Gouverneur résident, remplaça ce dernier par son frère Moulay Youssef. Il transféra également la capitale à Rabat, une ville plus sûre. Le sultan demeurait en droit le souverain du Maroc, il continuait d exercer une souveraineté religieuse, qui légitimait d ailleurs le Protectorat, car le sultan avait imposé son sceau au traité. Il n avait en revanche plus de pouvoir temporel. Car, même si Lyautey avait reconstruit le maghzen, il avait doublé cette structure d une administration coloniale qui avait l essentiel des pouvoirs sur les zones civiles et militaires. Seuls les caïds du Haut Atlas gardaient une très large autonomie. 10 Cf. Visages de la diplomatie marocaine depuis 1844, 1991, Editions EDDIF, p. 32.

10 9 Le Protectorat Mars 1912 : signature du Protectorat. 12 Août 1912 : Abdication de Moulay Hafid, son frère Moulay Youssef lui succède : Création de l Office chérifien des phosphates (OCP) : Révolte d Abd el Krim, en zone espagnole : Mort de Moulay Youssef, son fils Sidi Mohamed devient sultan : Signature du dahir berbère, dénoncé par les milieux nationalistes : Fin de la pacification : Le parti de l Istiqlal publie un manifeste qui réclame l indépendance du Maroc : Discours de Tanger, dans lequel le sultan réclame l indépendance : Le Pacha de Marrakech lance un mouvement de protestation des chefs marocains contre les nationalistes et le sultan : Pétition des Pachas et Caïds réclamant la destitution du Sultan. Exil du Sultan, et remplacement par son cousin Mohamed Ben Arafa : Fin de l interrègne, retour de Mohamed Ben Youssef au Maroc : Fin du Protectorat et Indépendance du Maroc. En 1927, les Français nommèrent Mohamed Ben Youssef, le troisième fils de Moulay Youssef, sultan, car ils estimaient le jeune prince influençable. En 1930, la France souhaitait mettre en place une administration plus directe, semblable à celle qui existait en Algérie. L administration tenta de désarmer les Berbères en publiant le dahir berbère qui reconnaissait leur spécificité (langue, lois coutumières) par rapport à l'administration sultanienne. 11 D après Roger Gruner : Du Maroc traditionnel au Maroc moderne. Le contrôle civil au Maroc , 1984, Nouvelles éditions Latines.

11 10 Ce texte entraîna la première réaction nationaliste des milieux arabes, qui accusèrent la France de vouloir diviser le pays pour mieux asseoir son autorité et surtout de remplacer le droit islamique par des coutumes païennes. En cela, certains Marocains estimaient que les colonisateurs s attaquaient à l Islam alors qu ils étaient censés, selon les accords du Protectorat, protéger la coutume islamique du pays. Si le jeune sultan signa dans un premier temps le dahir berbère, il s opposera ensuite véhémentement à son application. Devant l opposition du sultan et d une grande partie de la population, l administration française dut se résoudre à retirer ce texte. Un mois après l abolition du dahir berbère, le sultan fut acclamé à son arrivée à Fès au cri de vive le Roi 12. Depuis la décennie précédente, se développait au Maroc un fort courant nationaliste qui puisait ses forces dans deux courants majeurs : d une part, de l idéologie salafiste, un courant fondamentaliste, prônant le retour aux sources de l Islam, qui dénonçait la présence de l occupant chrétien au Maroc ; d autre part, le courant dit des jeunes Marocains, c est-à-dire des fils de la grande bourgeoisie de Fès, Rabat et Salé, ayant reçu une éducation francophone au Maroc et même en France, et qui créèrent le nationalisme moderne au Maroc. Ces deux courants, pourtant fort opposés, se rejoindront dans le parti de l Istiqlal. Le sultan va représenter le symbole de la résistance pour le courant nationaliste naissant comme pour une grande partie de la population marocaine. Dès 1928, les jeunes Marocains avaient instauré la fête du trône qui traduisait à la fois leur légitimisme et leur désir de modernisme politique. Aux yeux des nationalistes, le sultan chérifien devait devenir le roi du Maroc. Les courants nationalistes se rangèrent donc derrière le roi, les uns parce qu il avait une indéniable légitimité religieuse, les autres parce qu ils pensaient que seul le roi pouvait servir de catalyseur au nationalisme marocain, car, de par son aura religieuse, il avait une relation particulière avec chaque Marocain. 12 Cf. Daniel Rivet : Le Maroc de Lyautey à Mohamed V. Le double visage du Protectorat,

12 11 La popularité du sultan augmentera avec la résistance et la relative liberté de ton dont il fera preuve au fil des années vis à vis des autorités coloniales. En 1947, au sortir de la deuxième guerre mondiale, il réclame l indépendance. Dans les années qui suivent, il pratique à de multiples reprises la grève du sceau et paralyse le fonctionnement du Protectorat. En effet, chaque décision, pour être légale, doit être paraphée de son sceau, car il est garant de la légitimité islamique de l autorité. Les autorités françaises pensent le destituer, comme le leur conseillent certains grands notables, notamment le pacha de Marrakech, El Glaouï. Le 14 août 1953, Mohamed Ben Youssef est destitué et il est contraint à partir en exil avec le prince héritier, le futur Hassan II, d abord en Corse puis ensuite à Madagascar. Il est remplacé par son cousin, l impopulaire Mohamed Ben Arafa pendant la courte période que les historiens appellent l interrègne. Cette décision aura des conséquences désastreuses pour le Protectorat. En s attaquant au Sultan, la politique française touche à la légitimité musulmane du Maroc et provoque des tensions importantes dans le pays, orchestrées en partie par les nationalistes et le très structuré parti de l Istiqlal. En effet, lors de son retour le 16 novembre 1955, Mohamed Ben Youssef jouit d un immense prestige. Son retour signe la fin du Protectorat et l Indépendance, que le Maroc acquière l année suivante, en Le 16 août 1957, le sultan est nommé roi. Le roi et le parti de l Istiqlal sont alors les deux acteurs majeurs du champ politique marocain mais aussi des rivaux de pouvoir pour l après-indépendance. Le roi parvient pourtant en quelques années à établir son autorité, aux dépens notamment du parti de l Istiqlal, qui ne tarda pas à se séparer en deux tendances : les progressistes et les conservateurs. La monarchie passe des accords avec les notables ruraux, confortés dans leurs pouvoirs et leurs privilèges. Un souverain au faîte de sa puissance 1999, Denoël, p. 9.

13 12 Bruno Etienne 13 estime, quant à lui, que l histoire marocaine présente une tendance lourde de renforcement de l autorité du sultan. Parlant du roi Mohamed V, il indique : Voilà donc un souverain qui cumule les fonctions de roi, de commandeur des croyants et de guide suprême. Les anciens souverains ne cumulaient pas, ils choisissaient. Idriss 1 er était Imam, les Almohades ont été califes, Ibn Toumert est apparu comme le Mahdi (messie) et il s est fait appeler Imam plutôt que Calife. Ibn Tachfin a pris le titre d Amir al-muslimin, prince des musulmans, tandis que Abd el Mounem s est fait appeler Amir al-muminin, prince des croyants. C est à partir du XVI ème siècle, à partir des Sa adiens qu on verra les souverains marocains cumuler ordinairement les titres. Puis on aboutira avec les Alaouites à la situation actuelle où sont cumulés tous les titres possibles. En effet, le retour d exil de Mohamed V, l Indépendance du Maroc et son couronnement ont placé le roi dans une situation de pouvoir qu aucun de ses prédécesseurs n avait connu dans l histoire du pays. Mohamed V met alors en place un néo-makhzen qui reprend à la fois les symboles de l ancien makhzen : bay a (cérémonie d allégeance annuelle, avec baise main du roi, cadeaux...) mais également l héritage d un Etat moderne, plus rationnel économiquement, légué par le Protectorat. Le roi cumule alors les rôles de souverain théocratique et de chef d Etat moderne avec des moyens de communication de masse qui permettent de relayer son image et ses discours dans toutes les régions du royaume. Il dispose aussi d une armée nationale et des ressources économiques bien plus élevées que ses prédécesseurs. Même avec la constitution, le roi est véritablement au-dessus des lois car il détient son autorité de dieu. Il peut toujours promulguer des dahirs qui ont valeur de lois, sans consulter le parlement. Le roi est au centre du pouvoir. Madhi bou Mhalli 14 décrit la structure de pouvoir comme un ensemble de cercles qui convergent tous vers le roi. Le premier cercle est constitué par la famille du roi, le clan alaouite et des nombreuses familles alliées par une politique de mariage particulièrement efficace. Le Roi est le chef de l armée, une armée beaucoup plus fiable que les guichs des sultans, malgré 13 Cf. Les arcanes du sultanat, p Op. cit. p. 180.

14 13 les coups d Etat qu aura à subir Hassan II. Il est l imam suprême, qui guide la communauté des croyants et protège les minorités religieuses 15, et l ombre de dieu sur la terre. Il est le Calife, son aura religieuse s étend au-delà du royaume chérifien. Il est le chef de l administration et il est enfin un homme d affaire au patrimoine sans aucune commune mesure avec celui de ses prédécesseurs. Cette dernière fonction se développera surtout sous le règne de Hassan II. Le roi comme incarnation d une nation à réunifier Nous tenons à le proclamer hautement : il n est pour nous de liberté valable et acceptable que dans le cadre de l unité et de l intégrité du territoire national 16. A l indépendance, le royaume repose plutôt sur la personnalité du roi que sur des institutions. Il est la figure du père et entretient, comme l a démontré Rémy Leveau 17, une relation particulière avec chaque marocain. Dans chaque famille marocaine, les enfants baisent la main du père et des hommes de la famille, tout comme les chefs féodaux lors de la cérémonie de la bay a, baisent la main du roi. Parce qu il a incarné la résistance aux Français pendant le Protectorat, le roi incarne la nation et l unité de la nation. Les Marocains recouvraient malheureusement leur indépendance avec le sentiment que le pays a été démembré 18 pendant la période coloniale. Ce thème de la nation divisée sera utilisé à l envi par le roi Mohamed V, puis par Hassan II, mais aussi par le puissant parti nationaliste de l Istiqlal et sa figure de proue, Allal el Fassi, leader du parti de l Istiqlal et promoteur de l idée du Sahara marocain. Ce fervent partisan de l expansionnisme marocain publia, durant l année 1956, année d accès de son pays à l indépendance, une carte du Grand Maroc. Par ses propos enflammés, ultra-nationalistes, il finit par imposer son discours au sommet de l Etat. Ainsi, dans un texte devenu fameux, il traçait les contours d un Grand Maroc : Nous ne serons vraiment indépendants, déclarait-il, que lorsque nous 15 Mohamed V refusera de laisser appliquer les lois du régime de Vichy à l égard de l importante minorité juive résidant au Maroc. 16 Mohamed V, discours du 15 février Cf. Le fellah marocain, défenseur du trône, 1976, Presses de Sciences Po.

15 14 aurons entièrement reconquis les terres de nos pères glorieux. Ces terres vont de Tanger, où je vous parle, jusqu au fleuve Sénégal, jusqu à la ville de Saint Louis qui est Marocaine, comme sont marocains aussi et appartiennent à notre maître le Roi, Tindouf, Colomb-Béchar, les terres du Rio de Oro et du Soudan jusqu à Tombouctou, jusqu au fleuve Niger! 19. Dans un premier temps, alors qu il était clair que la colonisation espagnole du Rio de Oro et de la Saguiet el Hamra allait encore durer, les inquiétudes et les revendications se tournèrent vers la Mauritanie, dont l Indépendance, toute proche, signifiait la légalisation internationale de l amputation d une partie du Grand Maroc 20. Le roi ne pouvait en aucun cas rester au second plan sur cette question vitale pour son pays et d une importance capitale dans la lutte qu il menait avec le parti de l Istiqlal pour le pouvoir. La question des territoires perdus allait devenir la préoccupation centrale de Mohamed V et de Hassan II. Ce dossier, qui allait déterminer durablement la politique étrangère du royaume, devenait l un des moyens pour le/les rois d unir le peuple marocain et de faire oublier l extraordinaire concentration des pouvoirs au sommet de l Etat. La religion et la politique étrangère comme mode de renforcement du trône Selon Thérèse Benjelloun 21 Si le chef de l Etat au Maroc a connu, au cours de l Histoire du Maroc, une grande diversité de nominations, tous ses titres (Calife, Sultan, Roi...) ont toujours tourné autour de sa position religieuse, source de sa légitimité et de son pouvoir temporel. Ainsi, malgré l évolution du pays vers la monarchie constitutionnelle, bien qu il ait été désigné et formé par son père Mohamed V comme son successeur, Hassan II demandait en 1961, lors de son accession au trône, l investiture traditionnelle des oulémas. Le roi revendique et assume avec attention son rôle de Commandeur des Croyants aujourd hui comme hier. Aujourd hui plus qu hier peut-être, celui-ci protège son noyau central, 18 Cf. Khadija Mohsen-Finan : Sahara occidental. Les enjeux d un conflit régional, 1997, CNRS Histoire, pp Cité in Christine Garnier : Désert fertile : un nouvel Etat, la Mauritanie, 1960, Hachette, p Cf. la partie suivante. 21 Cf. : Visages de la diplomatie marocaine depuis 1844, 1991, Editions EDDIF, p. 193.

16 15 intouchable, au cœur de l imanat, au cœur des champs social, religieux, économique où se situe la personne du Roi. Ainsi, lors de la bay a, les hiérarques ne font pas allégeance à un chef d Etat mais à un Calife, personne à la fois réelle et mythique. Ce n est pas un hasard non plus que la fête du trône soit célébrée, à partir de Hassan II, le jour de l anniversaire de la déclaration d indépendance du pays, le 3 mars. Dans sa lutte contre les velléités d hégémonie du parti de l Istiqlal, l argument religieux s avérera décisif pour assurer la suprématie du roi. Aussi, la dimension califienne du pouvoir royal appelle clairement une reconnaissance du leadership religieux au niveau du monde musulman, recherche d universalité qui fait du Roi, à ce titre, un arbitre sur la scène internationale 22 qui sera susceptible de diriger le comité Al Qods ou encore de servir d interlocuteur de premier plan dans la crise palestinienne. La politique étrangère n est que le reflet de la structure du pouvoir. Aussi, la diplomatie apparaît d abord comme le domaine réservé du roi, qui élabore la diplomatie avec quelques conseillers du sérail, plus rarement avec le makhzen, mais sans jamais en rendre compte à la société. Après l indépendance, les partis entrèrent résolument dans le champ de la politique extérieure mais, comme le note Thérèse Benjelloun 23 : lorsque les partis entrant se sont opposés à la politique étrangère marocaine, c était par refus global de la politique du pouvoir royal plus que par la volonté d intervenir dans un secteur particulier et essentiel de ce pouvoir 24. Car même dans le cadre d une constitution, la personne du roi est prééminente. Dans le domaine de la politique étrangère essentiellement, le Roi mène le jeu diplomatique, qu il conçoit et conduit lui-même, quitte à en écarter de ses décisions les responsables en titre. C est lui qui interprète les faits qui, dans l environnement 22 Ibid. p Ibid. p Rachid el Houdaïgui développe une thèse plus nuancée sur le sujet, il repère des phases où les partis politiques pèsent un peu plus sur-le-champ diplomatique, mais l essentiel des décisions dépend de ce qu il nomme l UDC (Unité décisionnelle centrale) constituée du Roi,

17 16 international, concernent le royaume. [...] Hautement personnalisée, la diplomatie marocaine dépend de la vision du monde du souverain, qui apprécie en fonction de l intérêt national dont il monopolise la conception, aidé en cela, d abord par ses conseillers, ensuite par les partis politiques et la chambre des représentants 25. Miguel Hernando de Larramendi 26 affirme quant à lui que le roi intervenait de trois manières différentes dans la politique étrangère. Il intervenait d abord directement dans les réunions des diverses institutions internationales, ce qui, au fil du temps, lui avait permis de nouer des relations d amitié avec un certain nombre de dirigeants de la planète. Ensuite, il nommait, par des décrets royaux, les membres les plus éminents du Ministère des Affaires étrangères. Enfin, ses conseillers royaux, répartis par zones géographiques, rencontraient régulièrement les chefs d Etat du monde entier pour un discret lobbying sur le dossier du sahara. Au même titre que le champ religieux, le champ de la politique étrangère contribue à solidifier le trône. Avant d analyser la nouvelle politique africaine du Maroc, nous reviendrons sur la politique étrangère de Hassan II et la place de la politique africaine dans sa politique étrangère. II La politique étrangère de Mohamed V et d Hassan II Après l indépendance, l essentiel de la politique marocaine consista, dans un premier temps, à reconstituer le grand Maroc, projet fédérateur dans lequel le roi ne voulait pas être débordé par le parti de l Istiqlal. La contestation de l existence de la Mauritanie La contestation du Maroc à propos de l existence d une entité mauritanienne distincte devait donc être replacée dans une contestation plus globale d un pays qui estimait avoir été victime, pendant la période coloniale, d un véritable démembrement. Il est à ce titre fort intéressant de se pencher sur l argumentation du cabinet royal et de l armée, qui monopolisent le renseignement stratégique et qui gèrent le processus décisionnel. 25 Ibid. p. 194.

18 17 développée alors, pour ensuite aborder, dans un deuxième temps, les modes d action qui furent ceux du Maroc. Le Royaume du Maroc, qui réclamait alors la restitution de ses frontières naturelles et historiques, usa de trois types de légitimation pour ses revendications 27. Tout d abord, on utilisa des arguments de type juridique. On se référait notamment au mystérieux Protocole de et à l Acte international d Algésiras de 1906 qui, garantissant l intégrité territoriale du pays, stipulaient que le pays s étendait jusqu au fleuve Sénégal. De plus, les Marocains insistaient sur le fait que certains chefs mauritaniens, notamment au nord du pays 29, affirmaient tenir leur pouvoir du roi. Les principaux arguments étaient évidemment de nature historique. Insistant sur la communauté de race et de religion, les Marocains ne pouvaient que mettre en avant les liens historiques évidents entre les deux espaces. Les revendications historiques s appuyaient en fait sur trois points. 1- Les populations berbères vivant au Sahara furent régulièrement envahies et islamisées par des tribus arabes venues du Maroc qui imposèrent peu à peu leur langue. C est vrai pour le VII ème siècle, pour le VIII ème siècle, pour le XIV ème siècle et XV ème siècle avec les invasions respectives d Oqba Bennafi, d Abderahmane Ibn Habib et des Mâqil (dont descendent les Beni Hilal et les Beni Hassan). 2- Le second argument de poids consistait en la description de l Epopée Almoravide en tentant de montrer que les deux espaces sont indissociables. Les Sanhadja Lemtouma étaient des tribus berbères nomadisant du sud du Maroc jusqu au Niger. Au XI ème siècle, un de leur chefs, Yahya Ibn Brahim El Gedali, introduisit auprès d eux un théologien nommé Abdallah Ibn Yacine, disciple d un professeur de droit Malékite de grande réputation. Il fonda vers Cf. le chapitre intitulé : El rey y la ejecucion de la politica exterior, pp in La politica exterior de Marruecos, 1997, Editorial MAPFRE, Madrid. 27 On se référera notamment à H. DUPIEZ : Les revendications marocaines sur la Mauritanie et sur le Sahara devant le droit international et devant l Histoire in Communautés et Continents n 9 Janv./Mars Cf. Ch. SERGHINI : Le Maroc et la Mauritanie dans les relations internationales, 1982, Thèse d Etat en Droit, Université de Nice, Institut du Droit de la paix et du Développement. 2 tomes, p Tel Ma el Aïnin Cf. CH. SERGHINI op. cit. p. 225.

19 18 un couvent 30 qui commença à diffuser le message du Prophète et à voir grandir sa réputation. Les adeptes étant de plus en plus nombreux, ils décidèrent de conquérir de vastes territoires pour que le royaume de Dieu se réalise sur la terre. Sous la direction de Yahya Ibn Omar, ils commencèrent par soumettre tout le Sahara Occidental puis, sous la direction d Abou Bekr, ils se dirigèrent vers le Maroc, fondèrent Marrakech, qui donna son nom au Royaume Chérifien. 3- Enfin, les expéditions des Sultans sahariens tels que Moulay Ahmed el Mansour, Ahmed El Mahdi et le célèbre Pacha Djouder, responsable de la chute de l Empire Songhaï dans l actuel Mali, avaient en commun le désir de contrôler les routes sahariennes pour s affranchir du coût trop élevé que pouvait représenter le contrôle des flux d or, de sel et d esclaves par des pouvoirs trop forts au sud. D ailleurs, si l on considère la carte des revendications marocaines, on ne peut qu être frappé par le fait que cette prolongation saharienne voulue par le royaume regroupe les principales routes caravanières et villes étapes, c est-à-dire à la fois les axes économiques essentiels d hier et les principaux réseaux de diffusion de l Islam. Cette remarque nous entraîne vers une argumentation d un autre type et porte le débat cette fois-ci sur le plan religieux. Le Maroc insistait sur la différence qui pouvait exister entre la notion occidentale de territoire étatique et la notion arabe 31. Le territoire serait, dans la conception arabe, fondé non plus sur des faits géographiques ou historiques mais sur la religion. On ne parle plus de territoire au sens strict, avec des frontières bien délimitées 32, mais d un ensemble de fidèles qui dépendraient du Commandeur des croyants, le roi Mohamed V, Chérif Alaouite, parce que descendant direct d Ali, le gendre du Prophète. Ainsi s articulait l argumentation marocaine, qui n avait de cesse de prouver les similitudes entre les deux populations (race, croyances et mœurs en général) et de 30 Un Ribat, ceux qui le fréquentaient se nommaient Mrabtins ou Al Mourabitoun, appellations qui dérivèrent vers le terme Almoravide, littéralement ceux qui viennent du Ribat. 31 Cf. CHEIKH M BAKE FALL : La construction de la nation mauritanienne dans le sousensemble géopolitique de l Afrique du Nord-Ouest, 1983, Thèse de troisième cycle en Relations Internationales, Université de Reims. U.E.R. de Droit et de Sciences Economiques, p. 61 et FLORY M. : L ensemble mauritanien en tant que notion juridique in Introduction à la Mauritanie, 1979, p Cf. FLORY M. : La notion de territoire arabe et son application au problème du Sahara in Annuaire français de Droit international (III), Paris, 1957.

20 19 confondre, dans un même territoire, des espaces qui n avaient jamais été liés, à un même moment, par une même autorité. Les Marocains utilisaient des arguments se contredisant en partie (peut-on invoquer à la fois un argument de type juridique [au sens du droit romain avec sa conception du territoire] et un argument de type religieux qui nie la conception occidentale du territoire, pourtant invoquée précédemment?). Les relations entre le Maroc et la Mauritanie, même avant la colonisation, n étaient certainement pas aussi importantes qu on l affirme généralement et s il est vrai que les tribus de l Adrar, de l extrême nord et secondairement de l Inchiri avaient des relations suivies avec le sud marocain, ce n était évidement pas extensible à tout l ensemble maure et a fortiori au Chemana. Voyant que la simple argumentation s avérerait très certainement insuffisante, les Marocains usèrent de différents stratagèmes pour arriver à leur fin. Ils commencèrent par des tentatives de persuasions d hommes politiques. Dès la fin de l année 1956, le gouvernement marocain allait nommer des représentants de ses deux provinces du sud (Rio de Oro et Mauritanie). Il s efforcera de nouer ou de renforcer des relations avec des chefs de tribu du nord mauritanien, une politique qui portera ses fruits car plusieurs personnalités de l Adrar reconnaîtront la souveraineté marocaine. Il facilitera l émergence d un parti pro-marocain (1958) en Mauritanie, la Nadha Al Watania qui sera interdit par Ould Daddah 33 en L épisode le plus éclatant de cette phase fut certainement le ralliement retentissant de Horma Ould Babana, (premier député de Mauritanie en 1946 donc personnage incontournable de la scène politique mauritanienne naissante) aux thèses marocaines et sa fuite 34 à Rabat, qui entraînera avec lui des personnalités de premier plan comme l Emir du Trarza Mohamed Fall Ould Oumer. Ce geste sera récompensé par l octroi de hauts postes dans l administration marocaine à des Mauritaniens. Mais le royaume chérifien utilisera également la force et tentera de déstabiliser la Mauritanie. On composera à la hâte une Armée de Libération Nationale connue également par le nom de son leader, Ben Hamou 35, qui recrutera, entre autre, chez les tribus Rgaybat et mènera des actions surtout dans le nord de la Mauritanie, s en 33 Cf. Ch. SERGHINI op. cit. p Il réclamera la qualité de réfugié politique à Rabat 35 Cf. CHEIKH M BAKE FALL op. cit. p. 71.

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