«D abord, ceci: je. Jean-Pierre Grosjean. Témoignages Les incorporés de force face à leur destin. Une traversée de l Elbe à la nage

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1 Une traversée de l Elbe à la nage Jean-Pierre Grosjean Le Musée de l Abri de Hatten. 1 Hatten est un village martyr au nord de Strasbourg: il a été détruit à 95% lors des combats de décembre 1944 et janvier Aujourd hui, le remarquable Musée de l Abri en perpétue le souvenir. Une présentation de ce musée a été publiée dans L Ami hebdo du «D abord, ceci: je m exprime souvent dans la langue un peu rude du soldat. Pour un instant j invite le lecteur à partager avec moi quelques angoisses et quelques drames que j ai vécus. Hélas! Que de souffrances, que de morts (Photo N. Mengus) n avons-nous pas eu à déplorer! jeunes Alsaciens et Lorrains sont partis sont morts au champ d honneur qui n était pas le leur revinrent mutilés ou malades. Devant leurs familles, j éprouve un sentiment de gène d avoir pu en réchapper tandis qu elles attendaient désespérément le retour de leurs hommes. Dans le tramway, que je prenais régulièrement pour me rendre à mon travail, je retrouvais sans cesse le père d un de mes meilleurs amis, André Eitel, qui, hélas, n est pas revenu. Monsieur Eitel père a, à chaque fois, cherché ma proximité, car il voyait en moi l image de son fils perdu; nous nous ressemblions beaucoup. Une nouvelle fois on entend dire «Plus jamais ça!». A chaque 14 Juillet, j ai le cœur serré et mes pensées vont à mes camarades disparus, à leurs mères, à leurs veuves, à leurs orphelins. Dans mon village, Illkirch- Graffenstaden (Bas-Rhin), un camarade sur deux n est pas revenu! Dans la Salle des Malgré-nous, au Musée de l Abri, à Hatten, je me recueille. Les Malgré- Nous, ainsi nommés, sont justement ces Alsaciens et Lorrains incorporés de force 1. Premiers bombardements Je suis né en A l automne 1943, j ai été enrôlé dans la Wehrmacht, comme mes camarades, sous la contrainte. Et, comme tous mes camarades, avant de partir au régi- 238

2 ment, je fus embrigadé au RAD (Reichsarbeitsdienst) au printemps 1943 pour une durée de six mois. Le RAD était en fait une préparation militaire non avouée, le maniement des armes en moins, les travaux d utilité stratégique militaire en plus. Moi, je faisais du terrassement sur un terrain d aviation à Schleissheim, près de Munich. Le terrain n avait d ailleurs jamais servi à rien d autre qu à y faire paître les moutons qui, avec leurs crottes, nourrissaient des nuées d étourneaux. J ai également déblayé les premières maisons bombardées et y ai porté, à dos, de nouvelles tuiles au grenier... Des tonnes de tuiles... C est là que les Allemands ont pris conscience qu ils n étaient plus les seuls à pouvoir jeter des bombes sur les villes de l ennemi. Nos premières frayeurs étaient dues aux bombardements que nous ne connaissions pas encore. A Nordhausen dans la Harz Comme toutes les recrues, nous avons été dressés à la prussienne pendant les trois mois traditionnels dès notre arrivée, en octobre 1943, à la caserne de Nordhausen dans la Harz, entre Kassel et Köthen. Je passe sur les exercices inutiles, ventre au sol principalement. L esplanade (Exercirplatz), réservée à cet effet, était garnie de cailloux de concassage à arêtes tranchantes. On voit ce que cela peut produire. «On nous forge le caractère, on nous apprend à obéir», a-t-il été dit. La région de Nordhausen est montagneuse. Les sites nous rappellaient quelques fois les Vosges. Géologiquement ces deux massifs montagneux, surgis à la même époque, ont été formés par le plissement hercynien. Nous y avons fait de grandes marches, sac au dos, fusil au cou, ampoules aux pieds, mais en très bonne camaraderie. J en garde de très bons souvenirs. Plusieurs fois, nous contournions une double rangée de barbelés clôturant un complexe industriel sous-terrain. On y fabriquait, paraît-il, des choses secrètes. Non loin se situait un camp de concentration que nous contournions également discrètement. Je pense maintenant que nos officiers étaient poussés par la curiosité. Section «Radar» Ayant reçu une formation technique dans l industrie de l aviation où j étais apprenti, je Au RAD en juin Jean-Paul Grosjean (1 er à partir de la gauche) et son frère jumeau Jean- Pierre (5 ème à partir de la gauche). (Coll. particulière) 239

3 Dans la Luftwaffe, décembre (Coll. particulière) Noël 1943 à Gutersloh. De gauche à droite: Eyer, commerçant en électro-ménager, Vidoni, professeur, Flatter, tombé à Koenigsberg, Grosjean, professeur, Host, décédé des suites de la guerre, Humbert, garagiste. (Coll. particulière) fus affecté, avec mes camarades d apprentissage, dans l Armée de l air, et plus particulièrement dans une unité de transmission, section «Radar». Personne ne comprenait comment nous, Alsaciens douteux (unzuverlässig) et suspects de trahison, avions pu être rapprochés d une arme aussi sensible que le radar en temps de guerre. Pour pouvoir se servir de ces appareils «Radar», instruments de détection aérienne, il fallait évidemment recevoir une formation théorique et pratique. Ces appareils de détection n ont jamais été vraiment au point et avaient des défauts. Me voilà dans une école militaire. La planque, par rapport aux autres destinations qui me guettaient. Cela se passait dans une belle caserne dans une ville moyenne en Westphalie, Gutersloh. Un premier, puis un deuxième cours de trois mois retardaient notre départ au front. Nos instructeurs s accrochaient à leur tâche sans trop se soucier de nos origines nationales. Eux-mêmes retardaient ainsi leur retour au front. Ils étaient tous des blessés de guerre, donc avertis. Nos cours étaient peu rentables et de valeur pratiquement nulle. Ce qui ne doit pas surprendre. Personne n a éprouvé la moindre mauvaise conscience en face de ceux qui se faisaient descendre au combat pendant ce temps. L Italie était un leurre Ben voyons! Au bout de six mois de formation, nous étions tous déclarés aptes à je ne sais toujours pas quoi. Nous tous, même les plus cloches (ou ceux qui faisaient semblant), ont été déclarés aptes. Bonjour l inefficacité des instructeurs ou bien leur indifférence pour les plus clairvoyants. Les officiers supérieurs pouvaient-ils ignorer cela? Nous devions alors opter, très démocratiquement (est-ce possible? oui: invraisemblable, mais vrai!): ou bien quitter l instruction militaire pour aller combattre en Italie ou bien s inscrire dans un cours de perfectionnement pour l entretien et la réparation des appareils «Radar». L Italie était bel et bien un leurre. Ceux qui en avaient marre de notre activité un peu scolaire ont vu de l Italie le beau pays, le beau temps, le voyage de vacances médi- 240

4 terranéennes qu ils auraient bien aimé faire. Rêve de courte durée. Leur maigre courrier, qui nous est parvenu, venait de Pologne, de Russie et d ailleurs, du moins pas d endroits pacifiques. L Ecole militaire de Koethen Me voici donc dans une autre école militaire, improvisée celle-ci, à Koethen, moyenne ville industrielle, située entre Magdeburg et Leipzig. Les choses, ici, n étaient plus tout à fait les mêmes, quoique relevant encore de la planque. Le souci d éluder le front était manifeste chez tous, du simple troufion jusqu au gradé supérieur. De cette deuxième école militaire, nous aurions dû sortir en sachant réparer des appareils «Radar» compliqués relevant de la radio. En réalité, nous savions à peine ce qu était un circuit électronique! Les «Radar» à réparer étaient plutôt des instruments fantômes qui n ont jamais véritablement bien fonctionné. Et il y en avait si peu, de ces appareils «Radar»! La plupart étaient perdus lors des bombardements. Et c est pourtant là qu ils devaient servir pour repérer, détecter les bombardiers avant le lâcher des bombes; ça marchait de temps en temps paraît-il! C est à Koethen, dans notre école installée dans des baraquements, que j ai commencé à connaître la guerre. Les camps de prisonniers russes, installés non loin de l école, constituaient des pôles de risques, surtout lorsque vinrent les avions anglais et américains pour détruire l industrie de l armement. Un Alsacien francophone En même temps, les Allemands devaient garder à l œil les Alsaciens et les Lorrains. Ces derniers n avaient encore rien fait pour être consignés, mais la méfiance se fit bien visible lorsqu un lieutenant découvrit - au bout de combien de temps? - un de nos camarades, originaire de Schirmeck, qui ne parlait ni ne comprenait l allemand que par gestes. Il ne parlait que le français, sauf quelques mots courants allemands. Dans nos rangs, nous l avions toujours protégé pour le rendre le moins visible possible. Jusque là il avait réussi à passer inaperçu. Mais, ce jour-là, cet officier zélé Exemple de radar sur véhicule (Musée de l Abri, Hatten). (Photo J.-P. Grosjean) 241

5 Appareils de la Luftwaffe. (Coll. L Ami hebdo) avait trouvé le mouton à cinq pattes. «Espion! Saboteur! Salopard!» et encore, et encore, que n avons-nous pas dû entendre! Il a été conduit au poste, désarmé. Commençait alors notre plaidoyer, difficile, très difficile, interminable, passionné. Il fallait sortir de là notre camarade encore plus français que nous... enfin, s il était possible de l être. Il a trouvé sa chance grâce à un violent combat aérien qui se déroulait au bon moment pour nous, juste au-dessus de nos têtes, entre Messerschmitt et Stuka, d une part, et Spitfire, Thunderbold et Forteresses volantes, d autre part. En une heure, j ai vu tomber 14 avions, autant d un côté que de l autre, allemands contre anglais et américains. Les armes crachaient leurs munitions de toutes parts au sol et dans l air. Ce fut mon premier baptême du feu, sans grand risque, il faut en convenir, car j étais dans une bonne tranchée. Et aucune bombe n était tombée sur nous. Par contre, le tiers arrière d une forteresse volante américaine, coupée en deux par l explosion d un obus, a tournoyé librement dans l air et s est posé, sans heurt, au sol à 100 mètres de moi. Deux aviateurs en sortirent tout ébahis, sans blessure! Les courageux soldats de la Wehrmacht ont fait, fièrement et avec un orgueil mal dissimulé, deux prisonniers, désarmés, déboussolés et apeurés. Quel triomphe! En fait, ces deux Américains se sont livrés sans aucune résistance. D ailleurs que restait-il d autre à faire? Dans le désarroi causé par l attaque, notre copain fut tout bonnement oublié. Il est donc revenu parmi nous. Personne n a rien compris. Avec son Isch fersté nich («Je ne comprends pas»), il a bluffé tout le monde et a dû s amuser en douce bien des fois. Sacré malin! 242

6 Les batailles faisaient rage sur tous les fronts. Les bombardiers américains nous survolaient jours et nuits et nous jetaient leurs cargaisons meurtrières. Hitler a proclamé qu il gommerait de la carte géographique les villes anglaises et américaines. Mais, ce sont les villes allemandes qui vont être gommées de la carte. Nous avons assisté à un chef d œuvre de destruction. Malheur à ceux qui habitaient dans les grandes villes! Des tas de ferraille tordue Notre instruction militaire fut arrêtée en automne Nous allions enfin servir à quelque chose, nous disaient les sous-officiers. Il fallait de toute urgence réparer les voies ferrées à Leipzig. Nous voici devant des tas de ferraille tordue dans tous les sens. Inimaginable: rails, traverses, aiguillages, signalisation, tout fut arraché et rendu inutilisable. Il faisait déjà très froid. Avec un outillage manuel souvent désuet, il fallait remettre les rails en place. J aurais parié que la première locomotive se coucherait sur les rails que nous avions ripés. Et bien non, ça tenait, ce que nous n avions pas voulu. Les trains immobilisés obstruaient toutes les lignes. L Armée allemande déplaçait ses troupes sans cesse, les unes du Nord au Sud, les autres en sens inverse. Le foutoir! A vingt gars, nous poussions un wagon coincé. Un officier, fidèle au grand chef, gueulait comme un sourd, avec un vocabulaire ordurier pour faire avancer le wagon. On avançait par bout de 10cm. Evidemment, de l autre côté du wagon, une autre équipe faisait exactement le contraire. L officier n avait rien vu! Pour ces choses-là, on pouvait compter sur nous. C est ainsi que j ai trouvé une planque après l autre pendant plus d une année durant et ce, de façon tout à fait innocente, pendant que d autres se sont fait massacrer. A cette seule idée, j ai mauvaise conscience. J ai bien compris que, dans toute notre hiérarchie, on préférait les cours ennuyeux et inutiles à l école militaire, ainsi que les interminables et épuisants travaux de déblaiement, au renvoi au front. Chacun a fait durer la situation selon ses moyens. Malgré leurs menaces permanentes, même les SS n y pouvaient déjà plus rien. La résistance passive a fait son œuvre. 243

7 Le parcours de J.-P. Grosjean entre Strasbourg et Koethen. (Carte de M. Hilbert) J intercale ici mon idée de questionner d autres «Malgré- Nous» qui ont connu des situations guerrières certainement plus animées, plus documentées et sûrement beaucoup plus difficiles que les miennes. Les fronts se rapprochent La pression devint de plus en plus forte. Tous les fronts se rapprochaient dangereusement des frontières allemandes. Tous les hommes devaient impérativement quitter leur caserne pour rejoindre le front. On peut d ailleurs se demander comment il y eut encore des arrière-gardes et pour quoi faire. Les pépés ont pris la relève. Opération hasardeuse... Les Drückenberger (qui sont allergiques à l effort et à la fatigue), tous au front! Naturellement aussi les Alsaciens et les Lorrains; eux n avaient évidemment pas été envoyés au front de l ouest. Ils risquaient de tous foutre le camp. L erreur n a pas été commise par les Allemands. Cependant, mon frère avait franchi ce pas, dès le printemps 1944, en se cachant derrière une douzaine de queues de vaches chez un paysan du côté de Wasselonne. A la libération de l Alsace, il avait revêtu l uniforme américain et, en janvier 1945, au moment même où je fus expédié en Pologne, il s est battu sur la rive gauche du Rhin. Imaginez si j avais été envoyé au front de l ouest! On n aurait pas pu exclure que je me trouve en face de lui sur la rive droite du Rhin. Frère contre frère. Cela s est pourtant bien produit au début de la guerre dans le petit village de Scheibenhard sur la Lauter. La Lauter, petite rivière affluent du Rhin, coupe le village en deux. En temps de paix, il n y avait pas de difficulté pour les familles installées de part et d autre de la rivière. Mais à la déclaration de la guerre, la rivière faisait 244

8 office de frontière. Une partie du village de Scheibenhard, contre l autre partie. C était le drame inévitable. Sort peux-tu être si cruel? Voyez le monument aux Morts sur la Place de la République, à Strasbourg. Il représente, comme beaucoup de monuments aux Morts de France, une mère qui pleure ses enfants. A Strasbourg, les fils sont nus. Ailleurs, ils sont tous en uniforme. Quel uniforme fallait-il mettre aux enfants de Strasbourg? L uniforme français, ou l autre, l allemand, ou les deux? Assurément aucun non-alsacien ne comprendrait cela sans avoir étudié notre histoire particulière et souvent bien douloureuse. Ceci est également l Histoire de France. Expédié au front Le 9 janvier 1945, date de mon expédition au front, les choses sérieuses commençaient. Au départ de Koethen, ma destination était Kutno, à 130km de Varsovie. Dans cette région de l Europe, les villes ont changé de nom plusieurs fois et on ne les trouve pas toujours sur les cartes routières récentes. Détaché à l état-major d une unité de transmission, troufion deuxième classe, j étais installé en pleine campagne dans une ferme «tout sous le même toit»: poules, cochons, moutons, vaches, bien en vue et en odeur, car il n y avait pas de vraie séparation entre les animaux et les hommes. Le tout était bien fermé de l extérieur à cause du renard et du loup. Le paysage s étendait à perte de vue sous un manteau de neige de 50 cm à plus de 1 m. La température était de moins 30 C. Les narines collaient à chaque inspiration. Dépaysement total garanti! Dernier venu, j étais de corvée en tout, y compris les tours de garde. En montant la garde, on était tellement emmitouflé qu on n aurait pas entendu un char arriver! Mais il faisait froid pour tout le monde. Seulement les Russes supportent mieux le froid, comme le disait déjà Napoléon. Le vif vent du Nord Le monument aux Morts, place de la République à Strasbourg. (Photo Nicolas Mengus) 245

9 soufflant sur la plaine couvrait le grondement lointain des armes lourdes à l Est. Ce que je n avais pas encore compris dans l absence d expérience de mes débuts. Notre effectif était d une quinzaine d hommes. Le matériel de transmission dont l unité était équipée était resté en Russie, détruit par les attaques ennemies. Les officiers logeaient dans des demeures de maître, loin de nous. A peine avais-je pris quelques habitudes, qu il fallait plier bagage. Les Russes avaient contourné Varsovie. Courage, fuyons! Alors débutait une retraite/fuite en règle. Organisée au jour le jour, en direction Nord-Ouest, notre retraite était bel et bien une fuite devant l ennemi. Je n avais pas compris tout de suite par qui et comment nous étions commandés. Aurait-on vu une pareille situation à Verdun? Je ne voyais plus aucun officier. C est que ceux-ci, Oberst (colonel) compris, avaient savamment pris les devants. Nous les avions évidemment suivis avec un temps de retard, si bien que nous les avions vite perdus. Ou bien eux, nous! Nous zigzaguions en direction du Nord- Ouest en passant par Leslau-Bromberg- Graudenz-Stolp jusqu à la mer Baltique, à au moins 450km. La retraite Sur le chemin de notre déroute, les réfugiés polonais fusaient de partout avec leurs énormes chariots, bâchés et surchargés, tirés par de très beaux chevaux, mais pour lesquels la charge était trop lourde. Les routes secondaires, en mauvais état, étaient encombrées de toutes sortes d engins mêlés aux véhicules militaires. Nous traversions alors les champs enneigés et gelés. Les femmes avec leurs enfants étaient au désespoir. Est-il seulement besoin de le dire? Leurs hommes manquaient. Les chevaux étaient très fatigués et donnaient des ruades en cassant le matériel. Une femme m interpella: «Faites un trou dans le sol, s il vous plaît. - Pourquoi? - Pour que je puisse enterrer mon père. - Où est-il? - Il est mort depuis trois semaines. Je l ai gardé dans mon chariot». On était encore en plein hiver par -15. La terre était gelée sur une profondeur d au 246

10 moins 50cm. Que pouvais-je faire tout seul et sans matériel? Il aurait fallu de la dynamite et je ne pouvais pas en trouver. J ai gardé une dette morale envers cette personne. Un purgatoire pour quelle faute commise par elle? Pourquoi ces Polonais sont-ils partis de leurs maisons? De peur des Russes. Et pourquoi avaient-ils tous cette peur croissante? Les soldats russes venaient se venger des atrocités commises par les soldats allemands lors de leur victorieuse campagne de Russie au début de la guerre. Dans l ivresse de leur réussite du moment, les soldats de la Wehrmacht et les SS ont violé, tué et tout incendié sur leur passage. A leur retour, en fuite devant l Armée russe, ils redoublaient de fureur, détruisant tout ce qui leur avait échappé à l aller. En plus, ils détruisaient les routes, arrachaient les rails des voies ferrées, brisaient les digues... Pas de bateau Notre adjudant, qui faisait fonction de capitaine, avait en tête l idée qu en traversant la mer Baltique, on pourrait se mettre au vert en attendant que ça se passe. Ce qui ne m aurait pas déplu. Mais il n y avait pas de bateau à Stolp. On était le 23 janvier Nous poursuivions la route vers Kolberg qui se situe juste en face de l île de Born Horn où nous pourrions nous faire oublier et qui fait partie du Danemark. Pas de bateau. Je me souviens avoir fait un tour sur la plage de Kolberg. Il faisait un froid glacial et perçant. Le vent venu de la mer nous jetait en pleine figure l écume portée par les vagues furieuses avec le sable qu elles soulevaient. Intenable! Il fallait se protéger. Sur la carte routière, Kolberg était pourtant le bon endroit pour embarquer à destination de Born Horn. Pas moyen. Nous poursuivions notre route vers Swenemunde à environ 100 km. Espérant que... Depuis notre départ de Kutno, chaque soir pour dormir, chaque matin, chaque midi et soir, pour manger ne serait-ce qu un croûton de pain, notre chef a dû faire de véritables acrobaties. Merci à lui. Avec son titre de chef d état-major en délégation spéciale «arme 247

11 secrète» (pur bidon et bluff de cirque), il était presque toujours passé devant les autres militaires. C est ainsi que nous avions toujours trouvé de l essence malgré que tous les réservoirs étaient prétendument vides. Il y avait partout des tricheurs. C était l anarchie! A Schwenemunde, c était la folie. A perte de vue, les bateaux et les bâtiments militaires de la Marine se pressaient pour gagner le port. Tous voulaient accoster et rester à quai. Personne ne pouvait plus superviser le trafic maritime. C était l anarchie! Les officiers se cachaient ici comme ailleurs. Tous les bateaux rapatriaient les soldats venus des pays du Nord. On savait que l Armée allemande était presque partout, jusque dans le grand Nord. Mais nous, nous voulions faire l inverse, à l étonnement de tout le monde. De peur des mines, aucun bateau n acceptait plus de traverser la Baltique avec nous à bord. Tous nos palabres échouèrent. Tous nos efforts restèrent vains. Arguant, pour leur forcer la main, que nous n avions plus d essence - ce qui était faux -, on nous en a donné à condition de dégager de suite cet entassement de matériel naval et terrestre qui jonchait sol et eau avec tout ce monde qui ne savait plus où aller. La peur des Russes se faisait sentir partout. Arrogance militaire allemande où es-tu restée? Un Bratkartoffelverhältnis Après nos ultimes tentatives et en désespoir de cause, la mort dans l âme, la loyauté envers la nation au fond de la mer (pour ceux qui en avaient encore), nous traversions cette région composée de beaucoup d eau et de peu de terre: lacs, baies... C est la frontière entre la Pologne et l Allemagne. Nous arrivions maintenant en Poméranie (Prusse) et prenions quartier dans un petit village, non loin de Anklam, première ville à l extrême Nord-Est de l Allemagne. Nous étions le 7 février 1945 et voilà que nos officiers nous retrouvaient. Curieux! Comme d habitude nos gradés habitaient de nouveau en ville, avec tout le confort. Je logeais chez Madame et Monsieur Erdmann. Monsieur Erdmann était un Prussien fanatique et autoritaire, d une 248

12 bonne soixantaine d années, qui tenait l unique commerce du village. Il avait dû fermer boutique, car les habitants du village l avaient boudé. A cause de son fanatisme, les villageois ne lui parlaient presque plus. Mais il ne l avait pas compris. Il habitait sa maison avec sa femme et sa belle-fille. Le fils Erdmann combattait au front. Il n avait pas donné de nouvelles depuis trois mois. Tous les jours, dans leurs incessantes questions sur la situation militaire, je sentais monter la peur. La peur de perdre un fils. Peut-être était-il déjà perdu? La mère pleurait en cachette. La jeune femme avec son petit garçon espérait, d un espoir qui s évanouissait. Cela me crevait le cœur. J avais avec Madame Erdmann un Bratkartoffelverhältnis (une «relation de pommes de terre sautées»), c est-à-dire un repas simple auquel elle m invitait une fois par semaine. Je lui avais confié que j étais Français, ce qui relevait ma respectabilité par rapport aux autres soldats. La jeune femme d environ 28 ans, originaire d Allemagne du Sud, nostalgique de Klagenfurt, sa ville natale, voulait tout savoir sur la vie en France (pour rêver un peu)... sous l œil vigilant du beau-père. Monsieur Erdmann Le parcours de Jean-Pierre Grosjean entre Kutno et Swenemunde. (Carte de Matthieu Hilbert) 249

13 voulait vendre du vin français après la guerre. Il avait entendu parler du vin de Bordeaux; j ai promis de lui envoyer de bonnes adresses. J avais le beau rôle. Mais la réalité était que les Russes avançaient inexorablement. On croyait encore au miracle. Qu allait-il nous arriver? «Nous ne partirons pas d ici. Pour aller où?» disaient les habitants. Illusions et hypocrisie Notre modeste centrale téléphonique constituait une sorte de légitimation auprès des gens du village. J y ai travaillé. Le fait est que notre action était à peu près inutile, sauf pour transmettre quelques rares messages codés et de nombreuses et lointaines communications privées des officiers jusqu au grade de général. C était le grand confort pour nous: pouvoir se laver, se changer, dormir dans un vrai lit, manger à une table à côté de notre cuisine roulante, entendre autre chose que le langage de troupe. La vie militaire animait la vie du village. Ainsi, sans le vouloir, nous avons donné aux habitants une sorte d assurance de protection au cas où... Illusions! Nous avions même donné l impression de rester calmes devant l orage imminent. Hypocrisie! Tout alla relativement bien durant deux mois. Direction Neustrelitz Le 7 avril: coup de tonnerre pour moi! L effectif de tous les états-majors devait être réduit à presque rien avec effet immédiat. Arrivé le dernier, je partirai le premier. C était clair. Pour moi la vraie guerre commençait bien maintenant. Berlin est à 150km au Sud d Anklam. Neustrelitz, qui est située à mi-chemin, est un très grand centre de regroupement militaire. J ai reçu la feuille de route détaillée pour m y rendre au plus vite. De là et après maints détours improvisés, faisant l âne à tous moments et à toutes occasions devant les SS qui contrôlaient les papiers avec minutie, je suis finalement arrivé le 23 avril 1945 sur le front de l Oder, fleuve illustre pour les très violentes batailles qui y ont été livrées. Oderberg, à 50km de Berlin, était mon lieu de destination. J entendais gronder les angoissants bruits du feu de la guerre. Les armes lourdes parlaient. Je découvris le climat psycholo- 250

14 gique qui régnait au front. Mais la fuite devant les Russes continuait. Déjà nous devions nous replier vers Eberswalde. Puis on se rapprochait de Berlin. Toujours dans l armée de l Air, j étais affecté maintenant dans la Herrmann Goering Division, régiment d infanterie, une nouvelle unité composée de soldats aguerris. J étais pourtant un tout jeune débutant devant aller en première ligne. Dans la Hermann Goering Division Le Hohenzollernkanal, canal à grand gabarit, passe tout près d Oderberg. Les écluses étaient détruites. Le fond de la vallée qu il occupait était inondé. Devant nous s étendait un vaste plan d eau. De l autre côté, nous apercevions à la jumelle des soldats russes qui se lavaient dans l eau du canal. Nous voyions leurs camions et leurs chars, tous se déplaçant sans arrêt. Quelque chose se préparait. Dans la nuit on pouvait voir des lumières partout. J entendais hurler des chants et des airs de musique militaires. Nous occupions maintenant une tranchée creusée avec soin au milieu de la digue du canal, rive Ouest. Un plan des tours de garde était établi; on dormait peu. J avais grand besoin de sommeil, si bien que je dormais debout. On me mit devant une mitrailleuse. C était la première fois que j en vis une de près! «Tu lèves la sécurité. Tu serres la crosse de l arme fermement contre ton épaule. Tu vises et tu tires sans tarder dès que tu vois un Russe. Voilà, c est tout!». Oh, la, la! Je regardais comment faisaient les autres, que je ne connaissais pas. Mais ils étaient loin de moi. J étais relayé au bout de deux heures, pleines d angoisse et de solitude. Ensuite, j étais désigné pour aller chercher la soupe. La roulante était à 800 mètres. Il fallait se déplacer dans la tranchée en zigzag, les mains et les bras chargés des gamelles des copains. Ne rien renverser de leur contenu, bitte! A ma droite, à environ 200 mètres, la moitié d un pont métallique émergeait de l eau. Quelques balles tirées dans le treillis métallique firent tinter le fer comme des cloches. Des Russes s y étaient infiltrés. Ils avaient traversé l eau en canoës. J ai vu sombrer leurs canoës. Dans la nuit, à ma droite dans notre tranchée, j entendis une bagarre et quelques coups de feu. 251

15 Des tranchées à peine esquissées. (Dessin N. Mengus) D autres Russes étaient venus patrouiller de près, de très près. Il y a eu des morts dans notre tranchée. On ne voulait pas nous l avouer pour nous garder au calme. En fin de nuit, à quelques mètres, j entendis patauger dans l eau; ça ne s arrêtait pas. Y aurait-til un débarquement léger? Ce serait pour moi, c est sûr. Je serrais la mitrailleuse contre moi pour tirer. Mais, comme je voyais très mal dans l obscurité, j attendais le passage du sous-officier qui assurait la liaison. Le sousofficier qui voyait bien, même la nuit, sortit de la tranchée. Une nuée de canards sauvages s envola. Ouf! Le lendemain matin, il fallait déguerpir au plus vite. Moi, je n étais pas mécontent. Mais voyons la suite... Déguerpir au plus vite Avec beaucoup de munitions, des mitrailleuses, des mortiers et évidemment nos fusils, chargés comme des ânes, nous prenions position dans des tranchées à peine esquissées à la lisière de la forêt. Devant nous, dans une immense étendue de prés, nous devions attendre le lendemain matin la bataille entre chars, les colosses faits d acier. Je n ai pas compris comment on savait d avance qu il y aurait une bataille. Il faudra donc tirer sur des hommes! Inexorablement. On était le 25 avril Nous étions dans la région d Eberswalde. Dans le catéchisme on nous a enseigné: «Tu ne tueras point», à quoi quelqu un a ajouté: «Sauf en temps de guerre!». Alors le crime, n est plus un crime? Le meurtre n est plus un meurtre? Pendant que je cherchais une impossible certitude, je demandais au Bon Dieu de ne pas 252

16 me mettre en situation de devoir tirer sur des hommes pour pouvoir garder «ma vie». Vous ne pouvez pas savoir ce que cela peut remuer la conscience d un jeune homme. Je n avais pas vingt ans et je n étais pas mûr pour affronter ces violences. Allez raconter à vos petits enfants ce que veut dire le mot homicide «selon la circonstance». Il y a de quoi perdre tous les repères! Les chars fauchaient tout Le soir du 25 avril, je fus posté à la limite d un immense pré tout plat à l orée de la forêt. L attaque menée par des chars russes était imminente. Nuitemment, j ai creusé mon trou. Donc, à nouveau, pas de sommeil! Le matin du 26 avril venu, je m étais bien camouflé à la lisière de ma forêt, Panzerfaust (bazooka) en position de tir à l affût de ma cible, un char d où qu il vienne. Je n avais jamais tiré avec une telle arme et en comprenais à peine le fonctionnement. Jusque là, la peur ne m étranglait pas encore. Mais ici, c était autre chose. Les coups de canons commencèrent à tonner de tous les côtés. C était pour moi le vrai baptême du feu. Les chars, qui me paraissaient encore plus grands qu ils ne l étaient réellement, fauchaient tout avec leur canon. Ne survivaient que ceux qui avaient un trou assez profond et bien dissimulé et à l écart des monstres. Ce fut mon cas, Dieu merci! Un Panzer III (à gauche) et un T 34 (à l arrière-plan). Celui qui s était fait repérer par son tir de bazooka a été enseveli vivant par le char russe (30T) le plus proche. Il venait sur son trou et tournait un peu à gauche, puis à droite. Et le trou était fermé. Imaginez! Puis soudain, au bout de deux heures d un terrible feu croisé, c était le calme plat. Chacun des chars encore en état de rouler était rentré dans son camp, sauf les chars abattus et en flammes. Je voyais sans peine des hommes qui avaient réussi à s en extraire à temps. Ils disparaissaient derrière les carcasses de chars éventrés, au moins une douzaine, et la fumée épaisse qui s en dégageait. Je n ai pas tiré avec mon bazooka parce que j en étais trop éloigné. Je sortis de mon trou, abandonnant mon arme maudite, pour me réfu- Soldat allemand armé d un Panzerfaust. (DR) (DR) 253

17 Un exemplaire de Panzerfaust. Musée de l ouvrage de la Ligne Maginot du Hochwald - Drachenbronn. (Photo N. Mengus) gier dans le sous-bois. Les bazookas étaient encombrants et lourds. Le front était mobile. On ne savait jamais de quel côté on vous tirerait dessus, ni avec quelle arme. Notre compagnie comptait environ une cinquantaine d hommes. Il n y eut pas de victimes. Nous étions cinq tireurs armés de Panzerfaust. Peut-être les quatre autres avaient fait comme moi, avec la même chance? Il n y a pas eu de compte-rendu. Tous se taisaient, mais le silence était pesant. On s en est sorti, mais la peur ne nous lâchait pas. Au cours de la nuit suivante, dans la forêt, sous une pluie neigeuse, le ventre creux, nous allions en ligne du côté de Joachimsthal. Joachimsthal, est une petite ville à une vingtaine de kilomètres du Hohenzollernkanal, au Nord-Nord-Est de Berlin, et à une cinquantaine de kilomètres du centre de la ville. Un soldat, tout de noir vêtu, nous interpella. Il ressemblait à un SS, mais il n en était pas un. Dans un français parfait il demanda: «Y a-t-il quelqu un parmi vous qui parle le français?» Après hésitation, je répondis: «Oui, moi». - «Nous avons besoin d un interprète, nous ne parlons pas l allemand», me précise-t-il. Je remarquais avec étonnement que l homme portait, sur la manche, à la hauteur de l épaule, un galon arrondi, portant le nom de «Charlemagne» ( Karl der Grosse ). - «D où viens-tu? - Et vous?» nous demandions-nous mutuellement. La Division Charlemagne Là-dessus arriva un sous-lieutenant qui m expliqua ce qu était la division Charlemagne: des volontaires, venus de toutes les régions de France, qui combattaient aux côtés des SS 254

18 pour arracher la victoire finale des Allemands. «Ta place est chez nous, me dit-il, et non dans l Armée allemande. Tu viens chez nous. Tu seras notre interprète avec le grade de sergent, pour devenir rapidement souslieutenant. Tu viens avec moi chez notre commandant qui arrangera ta situation militaire auprès de ton chef de bataillon». Quelle est donc cette unité dont je n avais jamais entendu parler? Cette question me tourmentait. Des Français qui s engagent aux côtés des SS, connus pour leur fanatisme et les horreurs qu ils commettent auprès de tous ceux qui ne pensent pas comme eux! Mais, c est horrible! Lorsqu ils étaient encore en France, ils ont donc combattu sciemment et volontairement des Français de la Résistance. Ont-ils tué leurs frères? Je voudrais me tromper. Hélas, c était vrai. «Oh, les traîtres, les misérables, les cochons... Vous me donnez la nausée...». Je les ai donc éconduits avec des mensonges gros comme le Ballon d Alsace et j ai disparu malicieusement de leurs yeux. Eux-mêmes, encore trop bien vêtus pour avoir déjà combattu véritablement au front, se sont dirigés vers le secteur d où nous venions, le front de l Oder où ça bardait à une petite heure de marche d ici. Bonne chance! Rendront-ils un jour des comptes? L Histoire veuille bien ne pas passer sous silence un fait de cette gravité. Au Nord de Berlin «Pour dormir, on verra plus tard». Nous devions marcher toute la nuit. Il pleuvait et il faisait froid. Il n y avait rien à manger. Jusqu au petit matin, il nous restait tout juste le temps de faire un petit somme. J ai trouvé un parterre de mousse épaisse qui me tendait les bras. Il était entendu que l on dormirait chaussé, casqué, ceinturé, le fusil avec six cartouches dans le magasin, placé sous le ventre pour le cas où. En me levant, j étais mouillé jusqu aux os. La mousse était comme une éponge remplie d eau! Nous prenions position dans un petit fossé qui longeait la route. Les ordres donnés furent: «Constituer un front de résistance pour arrêter quelques Russes». L Armée russe du Nord, qui con- 255

19 tournait Berlin, devait se déplacer vers le Sud pour former une poche devant enfermer l Armée allemande massée autour de la capitale. On nous cachait soigneusement, hypocritement, que les «quelques Russes» étaient en réalité un détachement non négligeable de nettoyeurs de l armée qui allait nous engloutir. Nous étions une formation de trois petites compagnies hétéroclites, de faible effectif, équipées chacune, en tout et pour tout, de trois mitrailleuses et de quelques grenades à main. D importants renforts en hommes et en armement devaient arriver incessamment. Un peu plus tard, une autre petite compagnie est en effet arrivée, pas mieux armée que les nôtres. Nous ne savions pas encore que notre action semblait être plutôt suicidaire. L unique officier resté en ligne près de nous, qui sommes maintenant des fantassins en plein apprentissage, nous rassurait déloyalement pour nous calmer. Nous avions des craintes en observant notre lieutenant tourner son regard vers un éventuel périmètre de repli. J ai été désigné troisième mitrailleur, celui qui doit approvisionner en munitions la mitrailleuse. C est la tâche où l on est le plus exposé aux tirs ennemis, car il faut se déplacer souvent, à découvert, en portant des charges lourdes et encombrantes. Le fossé, trop peu profond et trop étroit, ne nous protégeait guère. Nous étions tous presque à découvert et ne pensions vraiment pas à ce qui allait venir. Mon mitrailleur, qui était mon supérieur du moment, avait été le mitrailleur d un bombardier allemand abattu par les Anglais audessus du sol allemand. Il a pu être sauvé de justesse. Le lieutenant que nous avions vu pour la deuxième fois, un jeune homme sans autorité et sûrement sans expérience des choses de la guerre, a décidé que nous couvririons le flanc droit de notre ligne de front. «C est la place la plus mauvaise quand ça va péter, m a dit mon sous-officier mitrailleur. Alors, nous serons dans de sales draps. Je connais la musique. On ne m y reprendra pas. Attends!». Après son tir d essai, depuis le fossé de notre petite route forestière, sa mitrailleuse s enraya. En cachette, il avait jeté une poi- 256

20 Bataille de Berlin. Situation militaire du 16 au 18 avril Seule carte connue avant l assaut russe. R: En amont d Oderberg, la grande écluse sur le Hohenzollernkanal est détruite. La vallée en aval est inondée sur une largeur d environ 1,5km. Sur la rive droite du Hohenzollernkanal, au nord, les Russes se concentrent massivement. Le ronflement des moteurs de leurs chars couvre mal leurs chants et leurs braillements qui parviennent à nos oreilles. Sur la rive gauche, au sud, se trouve une maigre ligne de défense avec des armes légères. Je suis justement là! C était le 25 avril. S: Dans le fossé d une petite route forestière, nous nous déployons en ligne avec, pour toutes armes, nos carabines et nos huit mitrailleuses légères. C est alors que s est déroulé le véritable combat. C est là que j ai échappé, presque miraculeusement, à un corps à corps d un autre temps d où je ne serais pas revenu vivant. C était le 27 avril. (Carte établie par J.-P. Grosjean et M. Hilbert) 257

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