L impact des NTIC sur la compétitivité des entreprises industrielles. Étude présentée à la CPCI par GMV Conseil

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1 L impact des NTIC sur la compétitivité des entreprises industrielles Étude présentée à la CPCI par GMV Conseil

2 Liste des experts rencontrés Universitaires Jacques MAIRESSE, chercheur au CREST (Centre de recherche en économie et statistiques) Alain RALLET, chercheur à IRIS (Institut de recherche interdisciplinaire en socio-économie) Hugues MOLET, Professeur du Centre de CAO/Robotique de l École des Mines Utilisateurs Jacques CHAIZE, PDG d OREG SOCLA, Chalon sur Saône (71) Michel HERVE, PDG Herve Thermique et maire de la ville de Parthenay (79) M. DUBREIL, coordinateur du projet Twingo chez Renault. Didier HUCK, Directeur de l innovation chez Thomson Multimédia Alain PICARD, Directeur Marketing de Moulinex Offreurs de services M. RAGUENAUD, chargé de mission auprès de Jacques ESNAULT chez IBM Olivier EZRATTY, Directeur marketing et communication Microsoft France Sabine CONTOR, Directrice marketing de SAP France

3 Synthèse Les nouvelles technologies de l information et de la communication (NTIC) sont maintenant au cœur des investissements des entreprises. Et pourtant, bien que ces technologies aient apporté une puissance de calcul en progrès permanent, nous avons toujours du mal à mesurer leur impact réel sur la productivité et la compétitivité des entreprises. Cette question, appliquée à l univers industriel, est précisément le sujet de l'étude. Trois outils ont été mis à contribution : un bilan des études économiques, une série d entretiens avec des experts et un audit des projets NTIC dans 26 entreprises en France et aux USA. Le point de vue des études Depuis la fin des années 1980, les études portant sur l impact des TIC se sont multipliées, en adoptant des méthodologies et des champs variés. Quatre points paraissent néanmoins importants : - le temps qui passe est favorable aux NTIC : alors que les premières estimations concluaient plutôt à un faible impact des NTIC sur la productivité des entreprises, l allongement des périodes d observation joue favorablement pour le bilan économique de ces technologies. - comme dans tout secteur qui se conceptualise, il n existe pas encore d indicateur de synthèse des NTIC. Mais la plupart des chercheurs constatent que l investissement physique est insuffisant pour expliquer le phénomène. Il faut intégrer les télécommunications, les logiciels et la formation. Cet agrégat est le meilleur reflet de l investissement TIC dans les entreprises. - ce qui est vrai des indicateurs l est aussi au niveau des méthodologies d analyse : un référentiel commun reste à forger. Mais les analyses macroéconométriques s avèrent plutôt moins explicatives que les analyses longitudinales (panel) qui permettent de suivre la dynamique temporelle de l investissement des entreprises. - ce sont d abord les gains de productivité très importants de l industrie TIC et son développement dans l industrie qui explique le rebond de la productivité aux USA depuis le début des années Le bilan des NTIC dans les autres secteurs industriels reste encore difficile à chiffrer. Le point de vue des experts La plupart des experts mettent en avant le rôle clé des NTIC pour les entreprises industrielles : leur bonne maîtrise conditionne aujourd hui le maintien sur le marché et la croissance. Les NTIC sont déterminantes pour " l optimisation de la chaîne logistique au sens large, de la prospection client à la livraison ", l évolution vers le e-business et la mise en place de nouveaux modes de travail (équipes transversales, collaboration avec des fournisseurs stratégiques). En termes d impact sur la compétitivité, les experts estiment que les effets des NTIC sur la productivité et la compétitivité prix des entreprises restent limités. C est dans l amélioration de la compétitivité hors prix que les NTIC jouent un rôle majeur. La mesure des effets des investissements dans ces technologies est difficile du fait de la multiplicité des impacts : - meilleure connaissance du client, flexibilité accrue, meilleure gestion des approvisionnements et réduction des stocks, raccourcissement des temps de cycle ; - diminution des frais grâce à une optimisation des processus de R&D et amélioration de la qualité des produits. Les experts s accordent à dire que pour être vraiment efficace l intégration des NTIC doit être accompagnée de changements organisationnels : renforcement de l autonomie, diminution du nombre de niveaux hiérarchiques, mise en place d une organi- 157

4 sation transversale, passage d un pilotage séquentiel des activités à un pilotage interactif ou systémique. C est la qualité et l efficacité de l organisation autour des nouveaux outils NTIC qui permettent à l entreprise de gagner en efficacité et en compétitivité par rapport à ses concurrents, d où une notion de " productivité organisationnelle ". S'agissant du niveau d'équipement en NTIC des entreprises industrielles françaises, une analyse comparée France / USA met en évidence un retard français quant à la pénétration des nouvelles technologies dans les PMI et, plus grave encore, dans la perception des enjeux qui leur sont liés. Tout n est pas noir pour autant : - certains industriels français ont clairement compris l impact des NTIC dans leur métier ; restent à trouver les conditions de diffusion de ces expériences réussies pour qu elles fassent tâche d huile ; - le retard français n est estimé qu à deux ans sur les USA, délai qui ne constitue pas forcément un handicap définitif par rapport à la moyenne européenne. Comme le montre une enquête récente du Sessi sur l'équipement en TIC des entreprises industrielles françaises, celui-ci s'est très nettement accéléré depuis Par ailleurs, même si les nouvelles technologies permettent la différenciation par le service, l innovation produit reste un point crucial sur lequel l industrie française peut continuer à être en pointe ; - si les entreprises françaises sont en retard sur certaines technologies, elles peuvent être en avance sur d autres. D après les experts rencontrés, tout ce qui tourne autour de la téléphonie mobile se diffuse très rapidement en Europe et constitue des technologies dont l impact potentiel peut être aussi important que celui de l'internet. Si ces points de " réassurance " permettent de relativiser le retard français, ils ne constituent en aucune manière des facteurs qui permettent de s exonérer de mesures d'accompagnement pour stimuler la diffusion des NTIC dans les PMI françaises. Le point de vue des entreprises industrielles Les entreprises industrielles qui ont l expérience des projets NTIC, en France comme aux USA, ont un diagnostic assez clair des modalités d introduction de ces technologies dans les entreprises : - Les NTIC, une question de survie : Aux USA, les entreprises industrielles sont convaincues qu'elles n'ont pas de degré de liberté en matière de nouvelles technologies : l'investissement NTIC est une nécessité pour survivre à moyen terme. Trois idées fortes motivent l'équipement : il faut se soumettre aux exigences des clients sous peine d'être littéralement exclu du marché ; les NTIC peuvent être le moyen de se réinventer pour des entreprises de secteurs en déclin ; ces technologies sont un moyen de se différencier, notamment face à des concurrents plus puissants. - La volonté de différenciation par le service : Dans tous les secteurs d'activité industrielle, on rencontre une même conviction : il est de plus en plus difficile de se différencier par les produits. Aux USA, cette nécessité peut aller jusqu'à induire une migration de l'industrie vers le service par un appel croissant à la sous-traitance (voire l'externalisation totale de la production) et le développement d'une offre de services dont le produit industriel n est que le support physique. - Une démarche d implémentation permanente : Par rapport aux projets traditionnels d'équipement, l'engagement NTIC est souvent déroutant pour les industriels dans la mesure où l'implémentation est idéalement sans fin : on considère qu'un projet NTIC ne peut aboutir et doit être placé dans une logique de remise en cause permanente. - Un ordonnancement clair des technologies : Les progiciels de gestion intégrés (PGI ou ERP en anglais), l intranet ou encore les outils de gestion de la chaîne logistique (SCM) constituent la priorité des entreprises industrielles. Parce que ces technologies permettent le partage des connaissances et la rationalisation du fonctionnement de l entreprise, elles sont les premiers outils à introduire dans l entreprise afin de donner de la visibilité sur son fonctionnement en temps réel. 158

5 D après les industriels que nous avons rencontrés, le commerce électronique est la deuxième technologie la plus diffusée avec des fortes différences de maturité entre la France et les USA. Si les entreprises industrielles françaises se lancent sur l'internet en diffusant le plus souvent une gamme standard de produits, les entreprises américaines ont pris beaucoup de recul : c'est le commerce interentreprises (" Business to Business ") qui est sur le devant de la scène, les entreprises industrielles y commercialisant leurs produits par l intermédiaire de sites spécialisés, éventuellement regroupés au sein de portails professionnels. Les technologies de l'extranet enfin restent peu diffusées, freinées par l existence d outils partiels de mise en relation tels que l EDI. Mais les entreprises industrielles considèrent l avènement de l extranet comme inéluctable. - Des approches différentes en matière de conduite des projets en France et aux USA : Au-delà de la place accordée aux NTIC dans les entreprises, la conduite des projets et les choix effectués en terme d'internalisation des compétences et d'association des salariés distinguent les deux pays : Méthode de conduite des projets : aux USA, les projets d'équipement sont conduits selon des méthodologies éprouvées, avec une grande maîtrise, et par des responsables pluri-compétents, à la fois techniciens et managers. Définition et pilotage des projets : aux USA, le recours aux ressources externes pour la définition des projets reste limité à des compétences très pointues mais non stratégiques. En France, le recours à des prestataires externes est quasi-systématique. Rôle du dirigeant : dans les deux pays, l'implication du dirigeant est mise en avant comme facteur de succès du projet. Mais quand, aux USA, l'adhésion du dirigeant est presque mécanique tant le degré de conscience de l'importance stratégique des outils NTIC est élevé, en France, c'est souvent la passion personnelle du dirigeant qui doit jouer le rôle de catalyseur. Implication des salariés : aux USA, l'implication des salariés est forte dès la définition du projet, pour s'assurer de son adéquation aux besoins et ainsi de son utilisation et de son appropriation. En France, l'implication est souvent plus tardive et se fait par la formation aux outils mis en place par l'extérieur de l'entreprise. En termes de conduite de projet, deux problématiques dominantes se dégagent : Le choix des ressources : aux USA, le choix d'internaliser les compétences est souvent fait dans l'optique d'être capable de faire évoluer l'outil. En France, la définition des outils, voire leur développement sont souvent confiés à des équipes externes, quand ce n'est pas l'ensemble des activités informatiques qui sont externalisées. L'adaptation des compétences existantes : en France comme aux USA, la formation pose problème. D'autant que les interlocuteurs chargés du développement des projets NTIC doivent le plus souvent continuer à assumer une part importante de leurs missions traditionnelles. - Une absence de mesure d impact : Les entreprises industrielles sont convaincues en France comme aux USA de l'apport des NTIC en termes de compétitivité. Elles considèrent soit que les NTIC génèrent de nombreux progrès qualitatifs, difficilement mesurables, soit que les impacts sont évidents et s imposent d'eux-mêmes. Toutes les entreprises mettent en évidence l'aptitude des NTIC à réduire les " immobilisations ", non seulement les stocks physiques dans les entrepôts, mais surtout les stocks informationnels qui circulent plus vite et se transforment en pistes de produits. Les impacts les plus mis en avant sont liés à l'organisation et aux ressources humaines : d'autonomie des salariés, décentralisation des décisions, structuration de l entreprise et développement de l auto-formation. 159

6 Introduction Alors que les soubresauts de la nouvelle économie agitent quotidiennement l actualité de la distribution des produits et services, le développement des nouvelles technologies de l information et de la communication (NTIC) semble en France plus intense dans le secteur des services que dans l industrie. Cette situation est paradoxale à l heure où le développement des NTIC permet dans l industrie américaine d importants gains de productivité, même dans des secteurs traditionnels comme le textile ou la mécanique. Qu en conclure dans le cas français : une méfiance durable envers les nouvelles technologies? Des capacités insuffisantes de financement? Une rentabilité jugée insuffisante de ces nouveaux outils? Le " paradoxe de la productivité " s impose souvent et freine les politiques de déploiement : alors que les TIC étaient considérées comme des innovations radicales, perçues comme des outils clés par les entreprises pour accroître leur compétitivité, leur utilisation massive ne se traduisait pas par une amélioration de la productivité telle qu elle est mesurée dans les statistiques. Paradoxe exprimé par Solow en 1987 dans une formule désormais célèbre : " On voit partout l âge de l informatique sauf dans les statistiques de productivité ". Et même si ces premières conclusions polémiques ont relancé le débat, en attisant notamment l intérêt des chercheurs pour une étude en profondeur des liens entre investissements et performance des entreprises et de l économie, la frustration reste souvent de mise. Les effets des TIC sur la productivité sont difficilement quantifiables selon les méthodes traditionnelles de l évaluation économétrique, notamment parce que les données s avèrent incomplètes, que ce soit en terme d existence et surtout d homogénéité (chapitre 1 : le point de vue des études). Pourtant, l avis des experts est unanime pour conclure à l efficience de ces nouvelles technologies, à la fois comme facteur de productivité dans le secteur industriel, mais aussi comme levier de compétitivité dans des secteurs très concurrentiels, où la qualité des produits ne suffit plus à assurer la différenciation si le service rendu n est pas également de très haut niveau (chapitre 2 : le point de vue des experts). L audit stratégique et technologique de 26 entreprises industrielles, dont 16 aux États-Unis et 10 en France, confirme ce diagnostic. Mais la confrontation des pratiques d implémentation des NTIC en France et aux USA dans les entreprises industrielles a surtout vertu de " benchmark " et de signal d alerte, notamment quand ces nouvelles technologies sont vécues outre Atlantique comme les facteurs de survie et de réinvention des entreprises (chapitre 3 : le point de vue des entreprises industrielles). Cette analyse plus qualitative met clairement en évidence qu il est abusif de parler des nouvelles technologies, sans les segmenter au moins en trois familles l'intranet accompagné de progiciels de gestion intégrée (PGI ou ERP en anglais) ou d'outils de gestion de la chaîne logistique globale (" Supply Chain Management "), les outils liés au commerce électronique et les extranets chacune d entre elles donnant lieu à une stratégie spécifique en terme de calendrier de développement ou de pratique d implémentation dans les entreprises industrielles. Le point de vue des études Quelles conclusions pour les études croisant investissements en technologies de l information et productivité? Depuis la fin des années 1980, les études portant sur l impact des technologies de l information et de la communication (TIC) se sont multipliées, en adoptant des méthodologies et des champs variés : - des études sur données agrégées, - des études sur données individuelles d entreprise, - des études monographiques. Ces études portent tantôt sur l ensemble de l économie, tantôt sur les services ou l industrie ou sur des secteurs d activité spécifiques, et se basent sur des données temporelles ou en coupe. Quelle que soit l approche, les premières études se sont souvent heurtées au fameux " paradoxe de la productivité ". Plusieurs pistes d explication a priori du paradoxe ont alors été explorées pour dépasser ces premiers résultats : - le mode de valorisation du facteur de production informatique, celui-ci étant complexe à définir et à mesurer (il comprend de multiples composantes : matériels, logiciels et services) et étant mal capté par les statistiques existantes ; - la définition de la valeur de la production, les mesures traditionnelles ne prenant pas en compte les éléments qualitatifs et immatériels de la production, pourtant de plus en plus importants pour le consommateur ; - l existence d une période d apprentissage des technologies de l information et de la communication, c'est-à-dire d un délai entre le moment où l investissement est réalisé et celui où les outils sont intégrés et maîtrisés ; - la nécessité de prendre en compte dans les analyses la refonte des procédés accompagnant généralement les investissements en TIC. 161

7 Les études sur données agrégées... sur l ensemble de l économie Les études sur données agrégées, portant sur l ensemble de l économie d un pays (et notamment sur l économie américaine), furent le premier type d analyses à être menées. A partir des années , plusieurs économistes (parmi lesquels Oliner & Sichel et Jorgenson & Stiroh) parviennent à identifier une contribution positive des investissements en informatique à la croissance de l économie. Ils expliquent les résultats négatifs des études précédentes, notamment l existence du paradoxe de Solow, par le fait qu il faut de grands changements au niveau du stock de capital pour que les impacts de ces changements soient significatifs et puissent se mesurer sur la production. Or, jusque là, le poids des investissements en TIC était resté faible par rapport aux autres investissements (les ordinateurs représentent 1,6% du stock de capital en 1993, d après Jorgenson & Stiroh). Pour Oliner & Sichel (1994), la contribution du capital informatique à la croissance économique mesurée par le PIB est faible, notamment parce qu'il constitue une part très faible du capital physique. Selon les méthodologies retenues et les hypothèses faites, cette contribution est de 0,16 à 0,39%, sur la période Prendre en compte les seules dépenses en matériel informatique est trop restrictif. Il faut s intéresser aux " computing services ", c est à dire aux dépenses en matériel, en logiciels et en main d'œuvre informatique. On se rend compte alors que la contribution de l informatique à la croissance est doublée. Enfin, bien que le poids des dépenses et investissements en systèmes d information soit encore limité, ceux-ci sont essentiels pour la productivité des entreprises. En 1997, G. Karsenti reprend ces travaux et mène une étude de l impact des systèmes d information et de télécommunications (SIT) sur la productivité au sein de 25 pays de l OCDE, sur la période Il conclut, lui aussi, à un fort impact des TIC sur la croissance et la productivité. Il met en avant trois explications déterminantes de la possibilité désormais offerte de mesurer cet impact : - depuis le début des années 90, la stratégie informatique des entreprises est définie en cohérence avec la stratégie d ensemble de l entreprise. - l'informatique, en particulier les réseaux, permettent à la firme de développer de nouveaux marchés, sources de croissance. Les réseaux mondiaux et l'avènement de l'internet consacrent définitivement les SIT. - la diffusion désormais massive des TIC au sein des pays de l'ocde est une explication de leur forte contribution à la croissance et à la productivité. G. Karsenti avance les conclusions suivantes : Il faut encore compléter la définition des TIC proposée par Oliner & Sichel et s intéresser aux systèmes d information et de télécommunications (SIT) dans leur ensemble, c est à dire l ensemble des technologies (matériels informatiques, matériels de réseaux et télécommunications), l ensemble des logiciels (systèmes, outils et applications) et de la "matière grise" interne (personnel) ou externe (sociétés de services ou cabinets de conseil) Le paradoxe de Solow n'a plus de raison d'être sur la période étudiée ( ) puisque le facteur informatique contribue très fortement à la croissance du PIB et de la productivité avec une élasticité de la production par rapport au capital informatique de l'ordre de 0,2. La contribution du capital en " architectures grands systèmes " sur la productivité est comprise dans une fourchette allant de 0,19 à 0,37%. La contribution du capital en technologies de l'information et des télécommunications est comprise dans une fourchette allant de 0.6 à 0.8%. Le retour sur investissement de l informatique est nettement supérieur à celui des autres capitaux physiques. Néanmoins, avec l étude des mécanismes soutenant la " nouvelle économie ", plusieurs économistes rappellent qu il faut rester prudent et que, si les TIC sont fondamentales pour les entreprises, il ne faut pas y voir le facteur qui permettrait à lui seul de dynamiser la croissance de tous les secteurs d activité. Ainsi, pour R.J. Gordon, il faut étudier de près les mécanismes qui soutiennent la croissance retrouvée de la productivité du travail aux États-Unis. En effet, d après Gordon, l accélération de la productivité n est vérifiée que dans le secteur qui produit des TIC, alors qu aucune accélération n est observée dans les autres secteurs sur la période Et même plus : on observe un ralentissement de la croissance de la productivité dans les industries produisant des biens durables hors industrie des TIC, sur cette période. L augmentation de l efficacité de l économie grâce à une diffusion massive des TIC n est donc pas prouvée et la " nouvelle économie " n est pas synonyme d une reprise généralisée de la croissance de la productivité. De même, pour D. Jorgenson & K. Stiroh, la rapide baisse des prix des TIC (rendue possible par une forte augmentation de la productivité dans les industries des TIC) a permis une large diffusion de ces technologies dans les entreprises et a entraîné une substitution du facteur informatique aux autres facteurs de production (capital et travail). Mais, hors industrie des TIC, la productivité globale des facteurs n est pas renforcée par ces investissements massifs.... sur les secteurs industriels Ces études donnent des résultats similaires à celles menées sur l économie dans son ensemble : réfutation d un impact positif des investissements en TIC sur la productivité, dans un premier temps, puis résultats plus mitigés au cours des dernières années. Pour Morrison & Berndt (1991), un dollar investi en TIC ne permet d accroître la production que de 0,80$, ce qui les mène à penser qu il y a un surinvestissement en TIC. Berndt et al. (1992) concluent que les investissements en TIC ne sont pas corrélés à une amélioration de la productivité mais à un accroissement du travail. Les travaux de Siegel & Griliches (1992) mettent en évidence que les industries utilisant beaucoup de TIC ont tendance à être plus productives. Pour Berndt & Morrison (1995), on ne peut pas mettre en évidence de manière systématique un accroissement de la productivité grâce aux investissements en TIC. Enfin, Siegel (1994, 1997) conclut que les investissements en ordinateurs ont un impact significatif sur la productivité totale des facteurs. Plusieurs économistes, dont Siegel & Griliches, mettent néanmoins en avant les difficultés à trouver des données fiables et exploitables. 162

8 Les études sur données individuelles Ces études tendent à avoir des résultats plus positifs quant à l impact des NTIC sur la productivité. Plus on avance dans le temps et plus les études prennent en compte des définitions larges du facteur informatique et de la valeur de la production, en essayant de valoriser autant que possible les aspects immatériels. Les principales études menées dans des secteurs industriels aboutissent aux conclusions suivantes : Pour Dudley & Lasserre (1989), les investissements en TIC permettent de réduire les stocks (étude sur des fabricants de valves). Loveman (1994) conclut que les investissements en TIC n améliorent pas les volumes de ventes ; mais si l on prend en compte un temps d apprentissage, on obtient alors des impacts légèrement positifs de ces investissements. Brynjolfsson & Hitt (1993) soulignent que le produit marginal brut (l augmentation de production générée par un dollar d input) est plus important pour le capital informatique que pour les autres types de capitaux. Barua, Kriebel & Mukhopadhyay (1995) observent que les investissements en TIC améliorent quelques indicateurs de performance (par exemple, la part de marché) mais pas la productivité. Brynjolfsson & Hitt (1994, 1995, 1998) prolongent leurs travaux et concluent que les investissements en TIC génèrent un produit marginal conséquent (que l on prenne des données temporelles ou en coupe). Lichtenberg (1995) met en évidence que les investissements TIC ont un retour sur investissement (Return On Investment) supérieur aux autres types d investissement. Pour Kwon & Stoneman (1995), l adoption de nouvelles technologies (ordinateurs et machines à commande numérique) a un effet positif sur le volume des ventes et la productivité. Enfin, pour Greenan & Mairesse (1996), l impact de l informatisation sur la productivité est positif ; le "Return On investment" (ROI) de l informatique est au moins équivalent à celui des autres formes de capital. Ces dernières années, les études sur données individuelles tendent à se focaliser de plus en plus sur l exploration d un éventuel " excès de rendement " des investissements TIC, soit un retour plus grand pour les entreprises d un investissement dans les TIC que dans d autres types de capitaux. Mais les conclusions de ce type d études sont encore incertaines. Brynjolfsson & Yang (1997 & 1998) concluent finalement que les marchés financiers valorisent chaque dollar de capital IT installé de quatre à dix fois plus que chaque dollar investi dans des actifs " conventionnels ". En toute logique, les managers devraient donc investir encore plus en TIC jusqu à épuisement de "l'excès de rendement" que semble montrer cette survalorisation. S ils ne le font pas, c est que des " forces cachées " doivent les en empêcher. Ces forces cachées sont le coût des changements intellectuels, culturels et organisationnels qui sont nécessaires pour rendre opérationnels les nouveaux systèmes d information. Un manager doit donc être conscient que la mise en place d un système informatique peut coûter à l entreprise jusqu à 10 fois plus que son coût apparent, les investissements IT eux-mêmes. Mais ces coûts cachés sont valorisés par les marchés financiers et sont un véritable " capital organisationnel " détenu par l entreprise. Si l on prend en compte l ensemble des investissements, apparents et cachés, associés à la mise en place d un système d'information, il n y a pas de rentabilité supérieure, mais un retour sur investissement similaire à celui des autres formes de capital. Les limites des études économétriques Par ailleurs, les études menées insistent de plus en plus sur les limites des analyses économétriques en ce domaine, dans la mesure où les aspects immatériels et qualitatifs tant de la production que des facteurs de production sont de plus en plus importants et, par nature, difficiles à chiffrer. En particulier, Brynjolfsson et Hitt considèrent que les indicateurs traditionnels, même au plan microéconomique, ne sont pas adaptés à la mesure des facteurs qui font aujourd'hui la réussite d'une entreprise. La production devrait inclure les aspects immatériels de la valeur attachée à un bien par le consommateur qui comprendraient qualité, variété, rapidité, personnalisation, service client, etc. Les investissements en TIC visent en effet de plus en plus à développer l'aspect qualitatif et la dimension " service " des prestations de l'entreprise, plutôt qu'à une augmentation quantitative de la production. Enfin, les facteurs de production (input) devraient inclure un " capital organisationnel " (nouveaux modes de relation avec les fournisseurs, nouvelle organisation du travail) et les dépenses en logiciels, services informatiques, formation du personnel et autres aspects immatériels. Comme le disent Brynjolfsson et Hitt, il n est plus temps de s interroger sur les impacts des TIC sur la productivité, complexes à mesurer et probablement limités s ils ne sont pas accompagnés de changements organisationnels, mais sur la meilleure façon d'utiliser l'ordinateur. On retrouve là un sentiment partagé par nombre d économistes et de dirigeants d entreprises : il faut croire en l efficacité des investissements TIC sans plus chercher à la démontrer et chercher à en optimiser l utilisation. D où un intérêt croissant pour des études de cas concernant l utilisation des TIC et leurs impacts, cette méthodologie étant la seule à prendre en compte la réalité de l entreprise. Quel bilan tirer des études? Définir les " NTIC " est une tâche complexe. Du fait des difficultés conceptuelles à circonscrire le champ des nouvelles technologies, la définition des TIC est extrêmement variée d une étude à l autre et influence très certainement les résultats obtenus. Il y a néanmoins une quasi-unanimité, parmi les économistes, pour dire qu il faut considérer les TIC dans leur ensemble pour bien comprendre leurs impacts, en retenant une définition large et en y intégrant les équipements matériels, les logiciels et les services informatiques (internes ou externes), voire le capital organisationnel créé à l occasion d un changement de système d information. Cependant, l informatique n est déjà pas une catégorie homogène et, ce faisant, on accroît encore la complexité des analyses en agrégeant des éléments de nature très différente. Il n existe pas de données temporelles homogènes sur longue période. La plupart des économistes soulignent les difficultés à trouver des données de qualité, en particulier lorsque les analyses portent sur des données agrégées sectorielles. Si l élargissement de la définition des " dépenses TIC " permet de mieux mesurer leurs impacts, il engendre de réelles difficultés à collecter les données correspondantes et renforce le risque d agréger des données de qualité très variable. Un 163

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