UNIVERSITE PARIS I PANTHEON SORBONNE U.F.R. DE SCIENCES ECONOMIQUES THESE

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1 UNIVERSITE PARIS I PANTHEON SORBONNE U.F.R. DE SCIENCES ECONOMIQUES Année 2001 N attribué par la bibliothèque THESE Pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L UNIVERSITE DE PARIS I Discipline : Sciences Economiques Présentée et soutenue publiquement par Stéphanie MONJON le 12 Décembre 2001 LES DIMENSIONS TEMPORELLES, INFORMATIONNELLES ET STRATEGIQUES DES COMPORTEMENTS D INNOVATION : APPROCHES EMPIRIQUES ET THEORIQUES Directeur de thèse : nsieur David Encaoua, Professeur à l Université Paris I Panthéon-Sorbonne Rapporteurs Monsieur Pierre Mohnen, Professeur à l Université de Maastricht Monsieur David Perez-Castrillo, Professeur à l Université Autonome de Barcelone Jury Monsieur Bruno Crépon, Administrateur de l I.N.S.E.E. Monsieur Claude Crampes, Professeur à l Université de Toulouse I Monsieur Michel Sollogoub, Professeur à l Université Paris I Panthéon- Sorbonne

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3 L université de Paris I Panthéon-Sorbonne n entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans les thèses. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leurs auteurs.

4 Remerciements En tout premier lieu, je teins à remercier mon directeur de thèse, David Encaoua. Je lui suis reconnaissante de son soutien et de son aide tout au long de cette thèse. En particulier au cours des derniers mois de rédaction, il a fait preuve d une patience et d une disponibilité remarquables et n a pas ménagé ses encouragements. J aimerais également ici lui témoigner mon admiration pour l ouverture d esprit, l écoute, la curiosité et l enthousiasme dont il a toujours fait preuve. J espère qu il a retiré autant de plaisir que moi des nombreuses discussions que nous avons partagées. Je suis également très reconnaissante à Emmanuel Duguet. Au début de mon doctorat, Emmanuel m a initié à la pratique de l économétrie et n a par la suite jamais hésité à partager ses connaissances et sa déjà grande expérience. Aujourd hui, nous travaillons ensemble et j espère qu il en retire autant de satisfaction que moi. Je le remercie enfin d avoir accepté de relire la première partie de cette thèse avec le sérieux et la rigueur qui le caractérisent. Mes remerciements s adressent également à Messieurs Claude Crampes, Bruno Crépon, Pierre Mohnen, David Perez-Castrillo et Michel Sollogoub qui ont accepté de faire partie de mon jury. J espère qu ils auront plaisir à lire cette thèse. Au cours de ces années de thèse, j ai également eu la chance de rencontrer plusieurs personnes qui ont non seulement eu la gentillesse de s intéresser à mon travail, me permettant de l améliorer, mais m ont également beaucoup appris sur les qualités que se doit d avoir tout chercheur. Je tiens ici à leur témoigner ma gratitude. Je pense à Jacques Mairesse qui, tout en ayant conscience des limites de son «art», offre toujours des avis d une grande pertinence.

5 Reinhilde Veugelers a témoigné beaucoup de curiosité et d enthousiasme pour mon travail et s est montrée d une grande bienveillance à mon égard. Pierre Mohnen a eu la gentillesse de m accueillir pendant un mois au sein du laboratoire CIRANO. Durant cette période, il a fait preuve d une rare disponibilité et d un grand intérêt pour mes travaux. Ses conseils m ont été précieux. Enfin, plus récemment, j ai rencontré Philippe Aghion dont la gentillesse, l enthousiasme et la vivacité intellectuelle n ont de cesse de m étonner. Mes remerciements s adressent également à Anne Perrot pour ses conseils, ainsi qu à Michèle Cohen et Philippe Jolivaldt pour leur bonne humeur et leur sourire réconfortants. Je voudrais aussi remercier Tania Bouglet, Thomas Brodaty, Philippe Février, Séverine Haller, Corinne Langiner et Tek Ang Lim pour leur relecture attentive de versions préliminaires de ce travail, ainsi que l ensemble des membres d EUREQua et du CREST-LEI, en particulier Patrick Waelbroeck, un de mes co-auteurs, pour leurs conversations et les échanges stimulants dont j ai bénéficiés lors de séminaires ou de groupes de travail. Je ne saurais oublier Tonia, qui est arrivée en même temps que moi à EUREQua et dont la bonne humeur et la complicité durant ces années m ont souvent été d un grand réconfort. Enfin, je remercie Gunther qui n a eu de cesse de rendre mon travail meilleur par ses conseils et ses relectures sans concession. Je lui dois beaucoup.

6 Sommaire Introduction Générale 1 PARTIE 1 Les structures temporelles et informationnelles de l'innovation : Perspectives empiriques 15 CHAPITRE 1 LA PERSISTANCE DU COMPORTEMENT D INNOVATION DES ENTREPRISES 17 Introduction 17 1 Les données 32 2 Méthodologie 44 3 Résultats 58 Conclusion 89 Annexes du chapitre 1 93 CHAPITRE 2 DEVELOPPEMENT INTERNE OU ADOPTION EXTERNE? DETERMINANTS INFORMATIONNELS ET CANAUX DE DIFFUSION. 96 Introduction 96 1 Les données Le modèle La méthodologie Les résultats 136 Conclusion 154 Annexes du chapitre 2 157

7 PARTIE 2 Les stratégies informationnelles des entreprises innovantes: Perspectives théoriques 161 CHAPITRE 3 LA CIRCULATION DE L INFORMATION ENTRE ENTREPRISES CONCURRENTES : UN ETAT DES LIEUX 163 Introduction Les échanges d information entre concurrents lors de la phase de recherche L information transmise par le brevet Les échanges d information entre concurrents lors de la phase de diffusion des innovations 177 Conclusion 182 CHAPITRE 4 LA MANIPULATION D INFORMATION LORS DE LA DIFFUSION DES INNOVATIONS : UN MODELE D ANALYSE 183 Introduction Le modèle Les stratégies d équilibre lorsqu une seule entreprise a adopté la nouvelle technologie Les stratégies initiales d adoption des entreprises Les apports du modèle sur le plan de la politique économique en matière de diffusion technologique 245 Conclusion 248 Annexes du chapitre Conclusion Générale 274 Références bibliographiques 280 Table des matières 297 Table des tableaux 302 Table des graphiques 304

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9 Introduction Générale L innovation a longtemps échappé à l analyse économique. Malgré l importance reconnue du phénomène dans le développement capitaliste dès le XIX ème siècle par Marx (1867) et, un peu moins d un siècle plus tard, par Schumpeter (1942), le sujet a été relativement négligé jusqu à la fin des années 1970, époque à partir de laquelle le changement technologique a occupé une place de plus en plus importante dans la littérature économique. Le peu de place accordé pendant longtemps au sujet est venu principalement de la difficulté d en donner une représentation théorique simple et donc d en faire un objet d analyse économique. Cette difficulté tient principalement au fait que ses inputs et son output sont avant tout de l information. Cet actif immatériel est très coûteux à produire, en même temps que le coût pour le reproduire est peu élevé. Arrow (1962) a été le premier à montrer que cette caractéristique de l innovation conduisait à une allocation sous-optimale des ressources par le marché pour la production d innovations.

10 Introduction générale Ce n est qu à partir de la fin des années 1970 que l innovation est devenue un objet courant de l analyse économique. Les travaux de Dasgupta et Stiglitz (1980), d une part, et de Loury (1979) et de Lee et Wilde (1980), d autre part, ont marqué le commencement d une véritable explosion des travaux économiques sur le sujet, témoignant de l intérêt de la discipline pour le phénomène. Ces auteurs ont été parmi les premiers à offrir une modélisation simple et pertinente du processus innovant : Dasgupta et Stiglitz (1980) ont repris le cadre d une technologie de production déterministe des innovations développé par Arrow (1962) ; Loury (1979) et Lee et Wilde (1980) ont mis l accent sur la nature stochastique du phénomène en appréhendant l innovation par l intermédiaire d une technologie de production qui associe à tout niveau de dépenses de recherche une probabilité d apparition d une innovation au sein d une entreprise. Les premières représentations théoriques du changement technologique ne rendaient néanmoins compte que partiellement du phénomène. Le processus innovant était appréhendé comme une succession de phases, allant de la recherche pure à la recherche appliquée puis au développement, avant d aboutir éventuellement sur le marché sous la forme d un nouveau produit, d un procédé de production inédit ou d une amélioration de la qualité. La vision héritée des travaux de Schumpeter (1942) et de Galbraith (1952) tendait par ailleurs à faire de la phase de recherche l élément fondamental du processus innovant, en accordant une place centrale aux grands laboratoires de recherche et aux entreprises auxquelles ils appartiennent. Cette vision des faits s est très vite trouvée remise en question, tant au niveau de l observation des entreprises innovantes elles-mêmes qu au niveau plus agrégé des entités nationales et de leur système d innovation. L exemple du Japon a révélé que la compétitivité technologique d un pays ne dépend pas uniquement de son excellence scientifique ou de sa capacité à inventer des technologies nouvelles. De même, la France a été caractérisée par un

11 Introduction générale décalage important entre ses performances en matière de production de connaissances scientifiques fondamentales et celles en matière d innovation (Guillaume, 1998). L assimilation de l innovation technologique à une phase de recherche ne permet de capter qu un aspect du phénomène. De nombreux travaux économiques ont révélé l importance de certains comportements d innovation qui renvoient à des manifestations moins radicales du phénomène et qui font appel à des déterminants autres que la recherche et développement (R&D) (Rosenberg et Steinmueller, 1988). Il est aussi apparu que l appréhension du processus innovant par l intermédiaire d une succession de phases est une représentation trop simpliste, pour ne pas dire erronée, du phénomène. Elle occulte la complexité et la diversité des interactions entre les acteurs du changement technologique qui produisent, distribuent et appliquent des connaissances de différentes natures. La compréhension du phénomène ne passe donc plus seulement par celle des mécanismes qui déplacent la frontière des connaissances scientifiques, mais se doit d intégrer un ensemble très large de comportements soutenant la production, la transformation, ainsi que la diffusion des connaissances. Cette réflexion conduit à intégrer à l analyse de nouvelles modalités du phénomène qui ont été initialement sous-évaluées, ainsi que de nouveaux déterminants dont il s agit d évaluer l importance. Un des objectifs de cette thèse est de contribuer à cette réflexion. L innovation est par ailleurs un processus par nature dynamique, au sens où les innovations actuelles ne sont possibles que parce que des progrès antérieurs ont été réalisés (Scotchmer, 1991). C est d ailleurs ce progrès continu dans les connaissances et les innovations qui est à l origine d une croissance économique persistante. Cet aspect du phénomène a intéressé dans un premier temps les travaux de croissance endogène, avant d être repris plus largement dans l ensemble des travaux économiques.

12 Introduction générale A ces évolutions récentes de la façon d appréhender le processus innovant s ajoutent d autres tendances dues à une nouvelle donne technologique. Les secteurs des technologies de l information et de la communication ou les secteurs des biotechnologies ont remis en cause certaines formes d intervention traditionnelles reposant sur une centralisation poussée de la recherche et de la mise en œuvre du progrès technologique. Les grands programmes technologiques qui ont été menés en France ont rencontré un grand succès dans certains secteurs comme l aérospatial ou le nucléaire civil 1, mais sont moins adaptés aux technologies plus récentes qui renvoient à des marchés civils grand publics de dimension mondiale. Or, ce sont ces derniers marchés qui tirent aujourd hui la recherche alors que les marchés publics, et particulièrement militaires, sont en déclin (Guillaume, 1998). Les pouvoirs publics ont donc largement modifié la façon dont ils interviennent, laissant l initiative aux entreprises privées dans beaucoup de domaines. Cette brève présentation préliminaire nous permet de dégager trois principes qui ont guidé l orientation de notre travail. Le premier principe considère l entreprise comme étant un agent essentiel de l innovation technologique. Certes, les entreprises font partie d un système économique plus large dont les différentes parties (laboratoires publics de recherche, consommateurs, ) sont également des acteurs de l innovation. Mais c est à l entreprise que revient in fine le soin d introduire sur le marché les innovations industrielles. Les entreprises apparaissent ainsi plus que jamais au cœur du processus innovant, que ce soit en tant que créateur de nouvelles connaissances ou en tant que vecteur de diffusion du progrès technologique. Par exemple, les secteurs des technologies de l information et de la communication ou des biotechnologies renvoient à de nouveaux modes de développement, moins centralisés qu auparavant et conduisent à donner plus d initiative aux entreprises privées. Par ailleurs, pour tirer les bénéfices de ces nouvelles 1 Pour un historique des programmes nucléaires français, voir Capelle-Blancard et Monjon (2000).

13 Introduction générale technologies, une large diffusion est nécessaire, ce qui renvoie à des comportements d innovation spécifiques et fait de l entreprise un passage obligé. Or, l entreprise est un agent qui évolue dans un univers de concurrence imparfaite où les stratégies de court et de long termes s enchevêtrent. La concurrence s exerce sur le marché des produits aussi bien que sur le marché de l innovation (Crampes et Encaoua, 2001). Les décisions des entreprises en matière de recherche ou d innovation résultent donc de considérations d ordre stratégique, aussi bien lors d une course au brevet que lors de la diffusion d une innovation. C est l importance accordée à ce phénomène de diffusion qui est à la base du second principe. La diffusion nous paraît une question au moins aussi importante que celle de la création technologique. L intensité de la croissance économique dépend en effet de l ampleur avec laquelle les innovations se diffusent puisque ce n est que lorsque l utilisation des nouvelles technologies ou des nouveaux savoir-faire se généralise que la société bénéficie du changement technologique (Sakurai et al., 1996). Or, le processus de diffusion des innovations demeure un phénomène mal connu (Karshenas et Stoneman, 1995). C est la raison pour laquelle nous avons également mis l accent sur cette phase du changement technologique dans cette thèse. Ce second principe nous a conduit à tenir compte dans notre réflexion de la diversité des comportements d innovation possibles des entreprises et notamment à distinguer les modalités interne et externe du changement technologique. Le premier cas correspond à la situation où l entreprise a mis au point elle-même l innovation qu elle utilise. Dans le second cas, l entreprise a adopté une technologie développée par ailleurs. Déterminer les facteurs à l œuvre dans chacune de ces modalités de l innovation devient alors une exigence importante.

14 Introduction générale Enfin, le dernier principe adopté dans ce travail a été de considérer l innovation non pas comme un acte isolé, mais comme un processus qui s inscrit dans la durée, aussi bien au niveau des entreprises qu au niveau des nations. L étude de la persistance du comportement d innovation dérive alors de ce principe. Structurés autour de ces principes, les travaux présentés dans cette thèse ont pour objectif de contribuer à une meilleure compréhension du processus innovant, en offrant une lecture plus claire des spécificités des comportements d innovation. Toute la difficulté à laquelle nous avons été confrontés dans ce travail tient à la nature même du comportement des entreprises dans le processus d innovation. Ces comportements sont très variés. Il nous a donc fallu trouver le bon équilibre entre deux objectifs. D une part, ne pas simplifier à outrance la diversité de ces comportements de manière à retenir une représentation «réaliste» des processus d innovation en œuvre. D autre part, simplifier la diversité de ces comportements de manière à dégager les faits les plus saillants. Notre travail est divisé en deux parties. La première partie de cette thèse vise à examiner les structures temporelles et informationnelles de l innovation. Cette partie s appuie sur deux travaux empiriques originaux. La dimension temporelle est appréhendée par le phénomène de persistance. L innovation d une entreprise est-elle un phénomène isolé au cours du temps ou, au contraire, s agit-il d un phénomène persistant? Pour tester l hypothèse de persistance du comportement d innovation, nous mettons l accent sur les sources internes de l innovation des entreprises. La dimension informationnelle de l innovation est appréhendée par l examen des sources d information auxquelles les entreprises recourent, selon qu elles innovent en interne ou qu elles adoptent des technologies externes. On distingue à cet effet les sources internes et externes. Les représentations actuelles du processus innovant accordent une place importante

15 Introduction générale aux sources externes de l innovation. Il s agit alors de tester la pertinence de ces représentations en distinguant le rôle et les effets de ces facteurs sur les différentes modalités du changement technologique au sein des entreprises. Dans la seconde partie de cette thèse, nous complétons le «portrait» de l entreprise innovante en examinant les stratégies «informationnelles» que cette dernière est susceptible de mettre en œuvre pour protéger son avantage innovant. Cette partie repose sur un modèle théorique original, qui vise à analyser la décision d adoption technologique des entreprises. A la différence des multiples travaux qui mettent l accent sur les aspects stratégiques des échanges d information entre concurrents lors des courses à l innovation, nous cherchons ici à mettre en évidence les enjeux stratégiques attachés aux informations dont disposent les entreprises lors de la phase de diffusion d une innovation. Ainsi, notre problématique peut se développer en deux ensembles de questions : - Quels sont les déterminants internes et externes de l innovation des entreprises? Ces déterminants diffèrent-ils selon les caractéristiques des entreprises ou selon la modalité d innovation envisagée? Sont-ils à l origine de rendements croissants? - Au-delà de la question des déterminants de son innovation et de leur impact, de quelles actions dispose une entreprise vis-à-vis des informations sur lesquelles repose son innovation? Ceci renvoie à la question de la gestion stratégique de l information. Diffère-t-elle selon le comportement d innovation considéré? Quels impacts ont ces stratégies individuelles sur le rythme du progrès technique? Le premier chapitre de cette thèse présente une étude économétrique originale qui vise à apprécier la persistance du comportement d innovation et à identifier l origine du phénomène. Sur ce

16 Introduction générale point, la théorie offre des représentations très contrastées des dynamiques innovantes individuelles et en particulier de la façon dont les innovations successives sont distribuées dans les entreprises : elles peuvent apparaître majoritairement dans les mêmes entreprises ou, au contraire, provenir d entreprises différentes. Or, comme l ont montré de récents travaux théoriques en croissance endogène (Aghion, Harris et Vickers, 1997 ; Encaoua et Ulph, 2000 ; Hörner, 2001), la façon dont les innovations successives émergent dans les entreprises influence le rythme du progrès technique et le taux de croissance d une économie. Par ailleurs, l évaluation du degré de persistance du comportement d innovation constitue un élément important pour comprendre la dynamique industrielle et en particulier l évolution des structures de marché et la façon dont se renouvelle le tissu industriel. Trois arguments théoriques conduisent à conclure à l existence d avantages durables de certaines entreprises pour innover. Les caractéristiques individuelles peuvent tout d abord expliquer le maintien d un comportement d innovation dans une entreprise. Ensuite, les caractéristiques du processus innovant, en particulier la nature de ses inputs ou de sa technologie de production, sont également des facteurs de persistance de l innovation. Les impératifs du marché peuvent enfin imposer une fréquence d apparition élevée des innovations au sein d une entreprise. Or, les quelques travaux empiriques qui ont jusqu ici abordé la question de la persistance du comportement d innovation conduisent généralement à relativiser les effets de ces trois facteurs explicatifs. L objet de ce premier chapitre est de réexaminer cette question de la persistance du comportement d innovation à partir de données françaises issues de différentes enquêtes sur l innovation, en utilisant des nouvelles méthodes économétriques.

17 Introduction générale Une originalité de l approche adoptée dans ce chapitre est en effet d ordre méthodologique. Nous tenons compte du problème que posent les méthodes standards utilisées en économétrie de l innovation, qui peuvent conduire à des estimations biaisées. Le degré de persistance du comportement d innovation est évalué en comparant les performances d innovation d entreprises, selon qu elles ont innové ou non dans le passé. Or ces deux types d entreprises ne sont pas directement comparables, contrairement à ce qui est supposé dans les méthodes standards. Nous traitons ce problème en nous plaçant dans le modèle de Rubin (1974) et en utilisant des méthodes d appariement développées par Rosenbaum et Rubin (1983) et plus récemment par Heckman et al. (1997). Le deuxième chapitre de cette thèse correspond également à un travail économétrique original qui aborde la question des sources internes et externes de l innovation des entreprises. Le changement technologique repose sur un ensemble complexe d interactions entre les agents d une économie. Les liens entre les acteurs du système reposent tous sur un transfert, formel ou non, de connaissances. L appréhension des interactions entre agents passe donc principalement par celle de l information qui circule entre eux. Le deuxième chapitre offre un examen empirique de cette représentation du processus innovant. Selon la forme qu il revêt au sein d une entreprise, le changement technologique renvoie à des besoins informationnels différents. Dans le même temps, les différentes sources informationnelles ne répondent pas aux mêmes besoins, notamment parce que les connaissances dont elles disposent sont de nature et d'utilité différentes. Notre réflexion s appuie sur une typologie qui distingue les comportements d innovation interne (i.e. les entreprises ont développé elles-mêmes l innovation de produit ou de procédé qu elles exploitent) et externe (i.e. les entreprise utilisent une innovation mise au point par ailleurs). La question est alors de savoir si ces deux modalités du changement technologique renvoient à des besoins informationnels différents.

18 Introduction générale L objectif de ce chapitre est donc d identifier l ensemble des flux informationnels, formels ou non, qui soutiennent le changement technologique en France, en tenant compte de la diversité des comportements d innovation des entreprises. Sur le plan de ses implications, ce chapitre éclaire un problème important. La compréhension et la mesure des flux de connaissances au sein d un système d innovation constituent aujourd hui des enjeux politiques évidents. La performance d une économie en terme d innovation dépend en effet de l efficacité de ces liens, de la fluidité de ces canaux de transmission et de la capacité des agents à utiliser les informations transmises. Sur le plan méthodologique, nous tenons compte dans ce chapitre d un problème inhérent aux données issues des Enquêtes Communautaires sur l Innovation. Dans ces enquêtes, seules les entreprises qui ont innové au cours de la période considérée répondent à l ensemble des questions. Pour exploiter certaines données, l échantillon doit alors être restreint aux seules entreprises innovantes, de sorte que les estimations peuvent souffrir d un biais de sélection. Nous résolvons ce problème en modélisant aussi bien la décision d innover, que la façon dont l entreprise innove. Les analyses présentées dans les chapitres 1 et 2 peuvent être schématisées dans un tableau à double entrée. Les lignes renvoient aux modalités interne et externe de l innovation (i.e. développement interne et adoption externe), alors que les colonnes correspondent aux sources internes et externes du phénomène.

19 Introduction générale Tableau 1 Présentation schématique des deux premiers chapitres Sources internes Sources externes Modalité interne Développement interne (chapitre 2) Persistance (chapitre 1) Modalité externe Adoption externe (chapitre 2) La seconde partie de la thèse poursuit l exploration du processus innovant en s intéressant non plus aux structures temporelles et informationnelles du phénomène, mais aux stratégies informationnelles que les entreprises développent pour préserver ou renforcer l avantage que leur procurent leurs activités innovantes. La valeur de l innovation d une entreprise peut en effet diminuer si l information sur laquelle elle repose est diffusée aux concurrents. Ainsi, une entreprise perd son avance lors d une course au brevet si les résultats de sa recherche sont divulgués à ses concurrents. De la même façon, avant de commercialiser son innovation, une entreprise doit choisir un mode de protection efficace, sinon elle risque de perdre rapidement son avantage concurrentiel. Les entreprises se doivent donc d être particulièrement vigilantes vis-à-vis des informations ayant trait à leurs activités innovantes, qu il s agisse d une phase de recherche ou de la phase d exploitation commerciale de leur innovation. Les enjeux stratégiques qui y sont attachés peuvent ainsi inciter les entreprises

20 Introduction générale innovantes à mettre en œuvre une gestion sophistiquée de cette information. Ces stratégies «informationnelles» ont une influence considérable sur la valeur finale de leur innovation et par conséquent sur leurs incitations à innover. Ces stratégies conditionnent par ailleurs la façon dont les informations circulent entre les entreprises, qu elles appartiennent ou non au même secteur. Le troisième chapitre de cette thèse est consacré à une mise en perspective de différents travaux théoriques qui traitent des aspects stratégiques liés aux échanges d information entre entreprises concurrentes. Ces travaux mettent en évidence la complexité des stratégies «informationnelles» que ces dernières mettent en œuvre pour protéger ou tirer avantage de leur information privée, tout au moins lorsqu il s agit d une phase de recherche ou du mode de protection qu une entreprise choisit pour son innovation. En revanche, la question de la circulation de l information entre concurrents lors de la phase de diffusion d une innovation fait l objet de peu de travaux. De plus, ceux-ci n ont jamais considéré que les entreprises gèrent, ici encore, stratégiquement les informations dont elles disposent. La majorité des modèles d adoption en information imparfaite supposent en effet que l information dont dispose une entreprise sur une nouvelle technologie est diffusée à l ensemble de ses concurrents. Pourtant, le processus de diffusion est caractérisé par des asymétries d information, rendant la manipulation des informations possible. Le quatrième chapitre de notre thèse présente un travail théorique original permettant d étudier l existence de stratégies «informationnelles» lors de l adoption technologique d une entreprise et d analyser l impact de tels comportements sur la diffusion de l innovation au sein d une industrie. Les premières entreprises qui adoptent une nouvelle technologie obtiennent de l information sur ses performances techniques et économiques dont ne disposent pas celles qui n utilisent pas encore l innovation de procédé. Pour ces dernières, ces informations sont très précieuses car elles leur permettent de mieux évaluer la profitabilité de la nouvelle

21 Introduction générale technologie. Le risque lié à l adoption est alors diminué et les suiveurs peuvent avancer, ou retarder leur adoption en fonction de l information qu ils ont collectée auprès des premières entreprises utilisant l innovation. Mais dans le même temps, ces dernières peuvent avoir intérêt à ne pas révéler à leurs concurrents la profitabilité réelle de la nouvelle technologie qu elles utilisent. Ces entreprises bénéficient par conséquent d un avantage informationnel et peuvent essayer d en tirer parti. Dans ce chapitre, nous développons un modèle d adoption dynamique en information imparfaite et examinons si la première entreprise qui adopte une nouvelle technologie peut exploiter l avantage informationnel que lui confère son adoption à une date avancée. Son concurrent ne bénéficie alors d aucune externalité informationnelle et n adopte pas la nouvelle technologie alors même qu il y avait intérêt. Ces stratégies conditionnent la façon dont l information circule entre concurrents. Elles influencent in fine la diffusion de la nouvelle technologie : le processus de diffusion peut être bloqué ou, au contraire, conduire à une adoption simultanée des concurrents. Dans ce dernier cas, les entreprises se retrouvent dans une situation moins favorable que celle où aucune entreprise n aurait adopté la nouvelle technologie.

22 PARTIE 1 Les structures temporelles et informationnelles de l innovation : Perspectives empiriques

23 Introduction de la partie Introduction de la partie La fonction d innovation est une représentation courante du processus d innovation. Elle a été proposée et testée pour la première fois par Griliches (1979) et a été depuis largement reprise. Son objectif est de rendre compte de la technologie qui soutient la production des innovations en explicitant les inputs, et plus généralement les déterminants de l innovation. L élargissement récent des déterminants et des comportements innovants remet en cause, si ce n est la validité, tout au moins le degré de généralité des représentations précédentes du phénomène. Ainsi, ce sont non seulement les déterminants de l innovation qui doivent être réexaminés, mais également la forme de l output innovant à considérer. C est ce que propose cette première partie en adaptant la fonction d innovation. Le premier chapitre de cette partie examine la question de la persistance du comportement d innovation. Sur ce point, les modèles théoriques ont adopté des représentations très variées de la dynamique innovante des entreprises. Ainsi, les innovations successives peuvent apparaître toujours dans les mêmes entreprises, ou bien provenir la plupart du temps d'entreprises différentes. Ces deux représentations de la dynamique innovante des entreprises renvoient à des hypothèses diamétralement opposées sur le degré de persistance du comportement d innovation et par conséquent sur les propriétés des activités à l origine de l innovation dans les entreprises. L objet de ce chapitre est de tester la validité des différentes représentations, en appréciant le degré de persistance du comportement d innovation sur données françaises et en identifiant partiellement l origine du phénomène. Cette approche permet d examiner les 15

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