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1 Retour au Plein Emploi? Fiche 45 JAMES E. MEADE Dans ce petit livre (Economica, 1995, 88 p.) préfacé par Robert M.Solow (prix Nobel), James E. Meade (prix Nobel) propose des solutions macro-économiques au sous-emploi. Il préconise de laisser agir les forces du marché, et donc d accepter une baisse importante des salaires, tout en conseillant une forte intervention de l État dans la relance de la croissance et dans la répartition du revenu national. SOMMAIRE 1.DANS LES CONDITIONS ACTUELLES, IL EST IMPOSSIBLE DE LUTTER EFFICACEMENT ET D UNE FAÇON SOCIALEMENT ACCEPTABLE CONTRE LE SOUS-EMPLOI A. Les politiques actuelles sont pour la plupart inadaptées B. Les conditions du plein emploi 2.LES RÉFORMES INSTITUTIONNELLES PROPOSÉES PAR MEADE A. Les politiques de gestion de la demande B. La diminution du coût de la main-d œuvre C. La répartition du revenu et de la richesse 3. LES IMPACTS ET LES DIFFICULTÉS PRÉVISIBLES DE TELLES RÉFORMES A. Les relations avec l extérieur B. La seule solution envisageable malgré les difficultés 1

2 1.Dans les conditions actuelles, il est impossible de lutter efficacement et d une façon socialement acceptable contre le sous-emploi MEADE JAMES E. Économiste anglais, J. E. Meade a reçu le prix Nobel d économie en Spécialiste des questions internationales, il est un des créateurs du GATT en Il croit aux forces régulatrices du marché, mais il propose une intervention de l État pour favoriser la croissance et diminuer les inégalités sociales. La théorie de la politique économique internationale, 1951 Retour au plein emploi?, 1995* Meade définit l économie actuelle des pays industrialisés comme «une économie affectée d un chômage massif, menacée par l inflation, dans laquelle la répartition du revenu et de la richesse est extrêmement inégalitaire, et qui manque de capital productif et de certaines compétences de pointe». A. Les politiques actuelles sont pour la plupart inadaptées Les remèdes microéconomiques sont peu efficaces; il faut mettre en œuvre des solutions macroéconomiques. Les hommes politiques s intéressent essentiellement aux moyens microéconomiques de lutte contre le chômage. Ils utilisent des remèdes comme l éducation, la formation, les gains de compétitivité et cherchent surtout à diminuer le coût de la main-d œuvre, ce qui a des répercussions défavorables sur le niveau de vie et sur la demande globale de l économie. Pourtant Meade est persuadé que des solutions macroéconomiques existent et qu elles sont applicables sous condition d un certain consensus. Les forces du marché sont insuffisantes pour assurer le plein emploi. Si la concurrence parfaite existait et si le niveau global de la production était suffisant pour embaucher toute la population active, il n y aurait pas de problème de chômage. Mais, la situation est bien différente, la concurrence pure et parfaite est un mythe, les politiques globales ne sont pas assez expansives car elles craignent l inflation, risque de plus en plus élevé à mesure que l on s approche de la situation de plein emploi. De plus, l emploi de tous nécessite des salaires si bas que les moins qualifiés risquent de subir une forte diminution de leur pouvoir d achat. B. Les conditions du plein emploi Le plein emploi n est possible que si le niveau de la production est assez élevé et le coût de la main-d œuvre assez faible. Selon Meade, le plein emploi n est réalisable que si deux conditions sont réunies: d une part, la mise en œuvre de politiques budgétaires et monétaires (que l auteur nomme «politiques de gestion de la demande») appropriées permettant d offrir à l économie un débouché stable pour un niveau de production suffisant à l emploi de toute la population active ; d autre part, que les travailleurs offrent leur travail à un salaire assez bas pour que des employeurs en régime de concurrence les emploient. Le problème est que ce salaire de plein emploi risque, notamment pour les moins qualifiés, d être très faible. Cette situation est non seulement susceptible de provoquer des poussées inflationnistes en cas de revendications salariales, mais en plus est socialement inacceptable car la société devient trop inégalitaire. Des réformes institutionnelles sont nécessaires. Les enjeux du futur porteront sur la répartition du revenu national. Si on souhaite le plein emploi et une répartition équitable, il est nécessaire d accepter de grands changements institutionnels et de grandes modifications dans l application des politiques que l auteur se propose de dévoiler. 2

3 2. Les réformes institutionnelles proposées par Meade A. Les politiques de gestion de la demande Meade préconise des politiques de gestion de la demande ayant des objectifs en termes de PIB nominal. Les politiques de gestion de la demande agissent sur le niveau de la demande de l économie et disposent de deux instruments principaux : la politique monétaire et la politique budgétaire. Ces politiques cherchent à assurer le plein emploi en évitant les dérapages inflationnistes. Les politiques conjoncturelles sont appliquées en fonction de critères qui restent à définir. Ainsi, la politique peut se fixer des objectifs en termes de PIB réel, de quantité de monnaie (c était l unique critère des politiques monétaristes) ou de niveau de prix. Meade pense que le meilleur critère est celui du PIB nominal puisqu il dépend à la fois du niveau réel du PIB et du niveau des prix. «En résumé, l objectif d une politique de gestion de la demande devrait être de programmer le maintien sur une pente modérément et régulièrement ascendante le total de la dépense monétaire consacré aux biens et services produits dans le pays (PIB nominal).» Meade préconise une cohérence entre une politique monétaire qui doit être expansive et une politique budgétaire qui doit rester assez restrictive. L auteur préconise la mise en œuvre de politiques monétaires expansives réduisant les taux d intérêt réels, ce qui est d autant plus aisé que l on accepte un certain taux d inflation (le taux réel est égal au taux nominal moins l inflation), et un taux d imposition assez élevé. Une telle politique de relance favorise davantage l investissement (dopé par la baisse des taux d intérêt) que la consommation (modérée par un taux d imposition assez élevé) et elle a un effet favorable sur les dépenses publiques. On le voit, les politiques budgétaires et monétaires doivent être menées avec cohérence ; elles doivent donc être mises en œuvre par la même autorité. «Faire d une Banque centrale un organisme indépendant dont la responsabilité première est d empêcher toute hausse excessive du niveau des prix (ou mieux du PIB nominal) tandis qu une autorité budgétaire gouvernementale a de son côté la responsabilité de fixer les taux d imposition et d ordonner les dépenses publiques, c est aller à la catastrophe.» B. La diminution du coût de la main-d œuvre La politique salariale doit être restrictive. Lorsque le niveau potentiel de la production est suffisant grâce à la politique de l État, le seul moyen pour encourager les entreprises à embaucher est de réduire fortement le coût de la main-d œuvre. Or, cela n est possible que si on diminue fortement les salaires de tous les travailleurs (même ceux qui sont déjà engagés) ou si l on abandonne la règle «à travail égal, salaire égal». Une façon de dépasser en partie ce problème est de créer un «partenariat travail-capital». La proposition originale de Meade est de créer un «partenariat travail-capital» et de rémunérer les travailleurs, non par des salaires fixes, mais, comme les actionnaires, par une part du profit. De la même façon que les apporteurs de capitaux disposent de certificats de parts de capital (actions) qui leur procurent des dividendes et un droit de décision, les travailleurs disposeraient de certificats de parts de travail attribués en fonction de leur contribution (l ancienneté et l expérience doivent être prises en compte). Ces certificats donnent le droit à une part du profit. Tout le monde y gagne, les travailleurs ont tout intérêt à ce que l entreprise fasse du profit; ils ont aussi intérêt à ce que les nouveaux embauchés soient moins 3

4 rémunérés qu eux (leur profit en est d autant augmenté), et les nouveaux embauchés gagnent davantage qu ils ne recevraient en restant au chômage. C. La répartition du revenu et de la richesse Il faut complètement réformer le système de prestations et de prélèvements obligatoires des pays industrialisés. Le système actuel est inefficace et dangereux car il ne réduit pas assez les inégalités et parce que les cotisations sociales, assises sur les salaires alourdissent le coût du travail alors qu il faudrait au contraire le diminuer pour atteindre le plein emploi. Il faut verser à chaque individu un «revenu du citoyen». Il faudrait reformer les prestations sociales dans l objectif d aider les moins favorisés. Le problème à dépasser est que la plupart des prestations actuelles sont dissuasives. «Lorsque la prestation n est versée que dans la mesure où elle est nécessaire pour amener le revenu au revenu minimum, elle supprime (c est une conséquence bien connue) toute incitation à travailler et gagner davantage, car tout revenu supplémentaire correspond à une réduction équivalente de la prestation sociale.» Par contre, une prestation versée à tous les citoyens supprime cet effet dissuasif, mais elle est très onéreuse. Meade propose une solution intermédiaire. Tous les individus, quels que soient leur revenus, recevraient le «revenu du citoyen»; la charge budgétaire très lourde de cette dépense sera allégée par l abolition de toutes les déductions d impôt, par une réduction compensatrice de toutes les prestations sociales que le citoyen recevrait si le «revenu de citoyen» n existait pas et surtout par un prélèvement supplémentaire sur les autres revenus perçus jusqu à un certain seuil. «Un des objectifs du revenu du citoyen est d assurer un revenu [ ] et de faire en sorte que la répartition du revenu national entre les individus soit plus égalitaire.» L impôt doit diminuer les inégalités de revenu et de richesse. Meade propose une forte redistributivité de l impôt et donc une augmentation des taux marginaux, jusqu à 60 % et même au-delà, afin de diminuer les inégalités de revenus entre les plus riches et les plus pauvres. Il propose aussi de mettre en place un système d impôt permettant de diminuer les inégalités de patrimoine. Pour cela, il ne faudrait plus imposer le revenu, mais la dépense (revenu moins épargne), ce qui inciterait les catégories les moins favorisées à épargner, alors qu un impôt assez lourd sur la grande fortune contribuerait à diminuer les fortunes les plus élevées. Il propose un large impôt sur la pollution qui pourrait par exemple prendre la forme de permis de pollution vendus aux enchères. Meade affirme qu il est plus rationnel de taxer les pollueurs que de réglementer ou que de subventionner l utilisation de procédés moins polluants. «Dans le cas d une économie dont le sur-développement est général, l abaissement de l échelle de la production totale dû à la fiscalité sur les activités nocives a le double effet d atténuer les conséquences indésirables de celles-ci, et de réduire l emploi abusif des ressources naturelles qu entraîne le sur-développement.» Il préconise des «nationalisations inversées». Meade pense que sa réforme permettra à l État de dégager des excédents budgétaires, avec lesquels il conseille l achat d actions dans des entreprises privées. «L épargne de l État serait ainsi mêlée à celle du secteur privé en vue d investissements dans des entreprises qui continueraient à être librement gérées comme toute entreprise concurrentielle.» Meade appelle cette épargne de l État «nationalisation inversée» et il pense qu elle pourrait dans l avenir donner une grande marge de manœuvre à la politique budgétaire de l État. 4

5 3. Les impacts et les difficultés prévisibles de telles réformes A. Les relations avec l extérieur La Grande-Bretagne gagnerait certainement en compétitivité. Les taux de salaire seraient fixés au niveau très bas permettant d assurer le plein emploi, donc la Grande-Bretagne gagnerait en compétitivité par rapport aux autres pays, ce qui améliorerait sa balance commerciale. La Grande-Bretagne serait alors certainement accusée de dumping social par ses partenaires qui insisteraient pour la mise en œuvre d une charte sociale. Meade pense qu une telle charte sociale est acceptable si elle porte sur le revenu minimal des individus, mais inacceptable si elle porte sur le salaire minimal. En effet, «s il n y a pas de subventions directes sur les taux de salaire, le faible salaire réel en Grande-Bretagne ne serait que ce qu il doit être sur un marché concurrentiel pour absorber toute la main-d œuvre disponible. [ ] Il appartient à ces autres pays de réformer leurs propres institutions comme il convient». B. La seule solution envisageable malgré les difficultés Meade reconnaît que sa proposition souffre d imperfections. D une part, il a mené son étude sur le plan des grands mécanismes macroéconomiques sans apprécier quantitativement les effets de ses propositions. Ensuite, il reconnaît que la mise en œuvre d une telle réforme est relativement utopique car elle nécessite un consensus important et parce qu elle ne peut être que longue et progressive. Pour finir, son modèle est simplifié, il faudrait tenir compte de multiples autres variables, dont les variables sociales. Meade pense que la mise en œuvre de ses propositions est le seul moyen d atteindre le plein emploi sans avoir à craindre une reprise de l inflation. Il faut donc mener une politique de gestion de la demande permettant d atteindre le niveau de PIB nominal assurant le plein emploi, diminuer le coût de la main-d œuvre grâce à un «partenariat travail-capital», verser un «revenu du citoyen» et mettre en place un impôt qui diminue les inégalités et qui taxe la pollution. CONCLUSION Meade, qui était plutôt classé parmi les libéraux, malgré son attachement à l analyse keynésienne, et parmi les microéconomistes, nous propose ici une analyse macroéconomique légitimant une forte intervention de l État dans la répartition des revenus. Comme le dit Solow, «il est de moins en moins à la mode, pour un économiste, d avoir sa conception de ce qui convient à la société, comme Meade le fait ici». 5

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