SUPÉRIEUR et SCOLAIRE, même combat?

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1 SUPÉRIEUR et SCOLAIRE, même combat? Universités numériques et ENT scolaires. Deux sujets distincts? Pas tant que cela Le rapport Isaac, remis à Valérie Pécresse le 30 novembre 2007, dresse un état de l avancement des initiatives «Universités numériques», et notamment tout ce qui concerne l accès en ligne par les usagers de l université à des contenus et services pour les activités d enseignement, en un mot les «environnements numériques de travail», version supérieur. Fin 2007, le Café pédagogique publiait un article de Françoise Solliec sur l état d avancement des ENT dans le scolaire. Puis, les Dossiers de l ingénierie éducative venaient faire un point sur l installation des ENT scolaires, en liaison avec les situations de communication qu ils permettent ou facilitent. Universités numériques et ENT scolaires. Deux sujets distincts? Pas tant que cela Lors de leur mise en place, en 2003, les travaux du schéma directeur des environnements numériques de travail (SDET) s établissaient dans les deux volets secondaire et supérieur, avec une structure de pilotage conjointe, dans un souci de rationalisation et de mise en synergie des travaux. La situation actuelle s est assez largement éloignée de cette conception initiale, avec d un côté une dynamique «université numérique» certes non généralisée, mais qui peut se targuer de quelques réalisations d envergure, et de l autre des opérations encore limitées, ne montrant pas l extension attendue. ENT : scolaire et supérieur Du côté du scolaire, en , la cellule de pilotage nationale, associant la Caisse des dépôts (CDC) et le ministère (SDTICE), revendiquait comptes créés, avec un accroissement de moins de 30% en un an. Comparées aux quelques 200 établissements dotés d ENT que citait le dossier du Café pédagogique fin 2007, chiffre en accord avec la liste d établissements publiée sur Educnet à la même époque, ces valeurs apparaissent à peu près cohérentes. Au-delà de la faible précision des données, c est surtout leur modestie qui interpelle. Comment ne pas rapprocher ces quelques comptes des 4,5 millions d élèves du second degré, ces quelques 200 établissements des plus de EPLE? Près d un an après, fin 2008, diverses initiatives des collectivités se sont mises en place. Parmi les plus visibles, le déploiement engagé en

2 Midi-Pyrennées et le dialogue compétitif engagé en Ile-de-France. Pour autant, si ces opérations ouvrent la voie vers une généralisation future, elles ne changent pas radicalement le tableau dressé en ce qui concerne les usagers actuellement et effectivement concernés. Car la logique des ENT ne leur confère de valeur significative qu en cas de généralisation : généralisation à une population scolaire d un territoire d abord, mais généralisation aussi de leur usage comme l environnement de travail numérique quotidien, voire permanent, pour l ensemble de ses usagers. L espace numérique de travail n existe, en tant que tel, que dans la mesure où il devient l espace de travail par défaut d une communauté d usagers et de chacun d entre eux. À ce jour, la cellule de pilotage recense quelques initiatives de généralisation territoriales, engagées mais non achevées ; dans de nombreux cas, il s agit davantage de pilotes à portée plus restreinte ; et les usages apparaissent le plus souvent comme celui d un outil auquel on a recours au moment et pour le temps nécessaire (notes, publication de documents, etc.). Un outil et pas l établi, encore moins l atelier. Autant dire pas l environnement par défaut. Faut-il le rappeler, la généralisation des ENT était programmée pour 2007, l hypothèse étant alors fondée sur l atteinte d une masse critique qui conduirait à une dynamique vertueuse de généralisation. Les universités connaissent une situation assez différente, quoique contrastée, avec des ENT largement utilisés pour un grand nombre d étudiants dans certains secteurs, alors que d autres en sont quasi exclus. Le site du ministère fournit des statistiques plus favorables que pour le scolaire, avec plus de utilisateurs fin On remarquera que cet écart constaté entre scolaire et supérieur sur le sujet des ENT n est pas le reflet de ce qui se déroule à propos des TICE d une manière générale : dans la même période de lancement des ENT ( ), les taux d équipement du secondaire, par exemple, conservent une situation et une évolution plus favorables que celle homologue de l enseignement supérieur. La vitesse mesurée de déploiement des ENT ne trouve donc pas sa cause dans une résistance globale ni dans une panne d initiative des collectivités à propos des TICE. Dans les premiers déploiements des bureaux virtuels, des obstacles ont été rencontrés du côté de la technique, avec notamment des difficultés de montée en charge au-delà d un certain effectif d annuaire. Les ENT du supérieur démontrent que cet obstacle est désormais dépassé. La technique n est donc pas non plus à l origine de la lenteur du déploiement. Les difficultés du pilotage État / collectivité, pointées notamment par le rapport Lambert (rapport du CESR de Bretagne) n expliquent que partiellement cette situation, puisque d autres domaines, les

3 équipements, les réseaux hauts débits, ou encore davantage les ENT du supérieur semblent les ignorer. Alors il faut sans doute analyser un peu plus la situation actuelle et en rechercher les causes au-delà des évidences trop souvent répétées. Une des pistes pour analyser la question des ENT est sans doute de s intéresser à leurs (relatives) réussites ou leurs (tout aussi relatifs) échecs. Première piste d investigation : les domaines de prédilection constatés Au chapitre des réussites, on notera que le succès de l ENT dans le supérieur se situe moins là où il était souvent le plus souvent recherché, à savoir dans le développement de l enseignement à distance, mais au contraire davantage dans des situations d usages personnels qui tirent parti du réseau, dans une logique de «complémentation» des activités présentielles 1. Les ENT scolaires semblent, au vu des rares études disponibles 2, se développer davantage dans le domaine de la vie scolaire, les accès aux ressources et usages collaboratifs restant encore largement peu représentés. On soulignera cependant que cette observation, qui relève des analyses globales des projets d envergure, ne se retrouve pas dans les expérimentations à l échelle d établissements fortement porteurs d une dynamique locale. On notera aussi que de tels usages peuvent aussi se développer hors ENT, comme le démontrent quelques excellents produits commerciaux. Le rapport Isaac met en évidence une logique gagnante, celle de la complémentation des modes traditionnels d enseignement, de l association entre la sphère personnelle et le campus. Mais cette association ne fonctionne pas de la même manière dans le scolaire, où le modèle leader est celui de la liaison avec les familles, souvent marquée d une logique de contrôle (notes, absences). Pour autant, ce leadership est-il pérenne, ou conjoncturel, lié par exemple à un faible développement des usages scolaires proprement dits, à des disponibilités de ressources et services peu adaptées et/ou à une inquiétude sociale des familles à propos de l éducation? Deuxième piste d investigation : les postes de travail qui accèdent à l ENT De façon complémentaire, on notera que les usages personnels du supérieur se développent avant tout sur deux types de matériels : d une part des postes en libre service qui se développent dans les universités ; et d autre part les équipements personnels. Car le projet «ordinateur à 1

4 », permettant aux étudiants de s équiper d ordinateurs portables à des coûts mesurés, a été un véritable succès qui a permis une explosion de l équipement étudiant ; et ce succès à été soutenu par le déploiement de connexions wi-fi sur les campus, permettant de lui donner toute sa dimension de développement des usages. Les ENT déployés dans le cadre des universités numériques doivent ainsi largement leur succès à une large extension de l usage sur des postes de travail situés au-delà des lieux traditionnels de l activité pédagogique. Libre service et postes personnels créent une nouvelle sphère d usage, validant ainsi une hypothèse déjà ancienne du secteur collégial québécois, qui a conçu son développement numérique sur la prise en charge de communautés d usagers dans leur globalité, quels que soient leurs temps et lieux d usage, leurs équipements et infrastructures. Dans le même temps au contraire, les usages des ENT scolaires n ont que rarement donné lieu à une évolution de la conception de l équipement des établissements ; les postes en libre service sont rares, et sans doute même en diminution depuis le départ des emplois-jeunes ; le wi-fi généralisé pour permettre l utilisation de portables reste exceptionnel, souvent cantonné dans les départements qui se sont engagés dans la voie de l équipement individuel en ordinateurs portables ; et ces initiatives d équipement individuel ne s appuient généralement pas sur un ENT, et même n en tirent que rarement parti dans une démarche construite et objectivée 3. Incohérence ou maladresse? Sans doute ni l un ni l autre, mais décalage trop important entre les objectifs politiques de la collectivité, avant tout sociaux, et ceux des ENT, avant tout organisationnels. L usage de l ENT se développe donc naturellement en priorité sur la liaison établissement/domicile, et donc d abord sur la relation avec les parents, les usages spécifiquement pédagogiques restant relégués au second plan. On a ainsi pris l habitude de présenter la «vie scolaire» comme le domaine de prédilection de l ENT, mais la vie scolaire saurait-elle se réduire à ces échanges d informations et ignorer par la même l essentiel de la vie de l élève et de l établissement? 4 Troisième piste d investigation : la cohérence des initiatives À ajouter au crédit du supérieur, un schéma de déploiement relativement homogène, les projets étant conduits au niveau de chaque UNR dans un partenariat étroit avec les collectivités régionales, souvent dans un cadre de collaboration déjà balisé à l occasion des déploiements des réseaux régionaux. Effet croisé de l unicité du pilotage régional et des appels à projets

5 du ministère, les initiatives se sont unifiées à l échelle de chaque région, et ce dans le contexte d un large partage d expérience au niveau national. Les initiatives des universités ont de ce fait été relativement homogènes, conduisant à des déploiements significatifs, des résultats exploitables et des pistes effectives de généralisation. Dans le scolaire en revanche, les cartes publiées mettent clairement en évidence la multiplication des initiatives, souvent de faible envergure 5. Le nombre de projets pilotes et d expérimentations dépasse encore largement celui des déploiements. La rareté des études scientifiques réalisées et publiées sur ce sujet ne permet cependant pas de tirer pleinement parti de l expérience acquise ; de nombreuses initiatives, plus ou moins conformes au SDET et aux conceptions fondatrices des ENT, se donnent comme objectifs d analyser modalités, faisabilité, coûts et effets, alors que ces aspects devraient déjà être largement informés par les expériences antérieures. Les raisons de cette situation, éparpillement à ma gauche et cohérence à ma droite, sont diverses et complexes. La taille des universités, rapportée à celle des ÉPLE, en est une ; les équilibres correspondants de la gouvernance tripartite entre État, établissement et collectivité en est une autre 6. Car la cohérence d une initiative, en matière de mise en réseau, se construit selon trois dimensions 7 : les infrastructures, les usages et l organisation, trois dimensions largement dissociées mais dont les interrelations sont essentielles. Schématiquement, les infrastructures relèvent de la collectivité, les usages de l établissement et l organisation des trois protagonistes, mais avec une forte prédominance de l État en matière scolaire. Découlent de cette situation des jeux d acteurs complexes 8, avec comme enjeu des questions de leadership et de cohérence institutionnelle ; des enjeux dans lesquels les établissements doivent «digérer» bon nombre de logiques organisationnelles intégrées aux ENT 9 ; des logiques et schémas liés davantage à la cohérence de l institution scolaire dans son ensemble qu au fonctionnement propre de l établissement ; mais aussi des logiques et schémas davantage présents sous une forme incorporée qu explicitée 10. Entre industrialisation et adaptabilité Sans doute une question posée de la façon la plus pragmatique réside-telle dans la mise en œuvre ou pas d une solution industrielle, capable de supporter la montée en charge et de s assurer une qualité suffisante de service 11. C est en tout cas en ces termes que la question se pose pour le maître d ouvrage potentiel, qui doit prendre la décision d initier une

6 réalisation ; car personne n est pressé de devenir le maître d ouvrage d un projet qui ne serait pas entouré de toutes garanties de bonne réalisation, dans le respect des règles de l art, en l espèce, notamment, celles des exploitations informatiques. Les solutions industrialisées, ou au moins fortement professionnalisées 12, sont de règle aujourd hui pour les ENT du supérieur qui offrent des services à des publics qui se comptent par milliers, voire davantage. C est le cas aussi de solutions scolaires déployées notamment en Alsace ou en Auvergne, qui font appel, comme le recommande le SDET, à une large exploitation sous-traitée, gérée via des marchés publics à une échelle territoriale large. Mais, qui dit solution industrielle dit aussi standardisation du modèle, et donc souvent plus faible adaptabilité à la demande locale. Dans la logique du pilotage local, nombre d initiatives pilotes ou expérimentales font ainsi le choix de solutions «assemblées» presque sur mesure, souvent à partir de «briques» libres, mais souvent dans des conditions d exploitation qui n offrent pas toutes les garanties de sérieux et de qualité de service nécessaires. La souplesse et l adaptabilité sont alors la contrepartie de la faible fiabilité, mais ces deux éléments ne sont pas directement corrélés : la difficulté réside moins dans la solidité et la qualité des briques que dans leur mode d assemblage ou d exploitation, comme un mur d excellentes pierres qui serait bâti à chaux et à sable. Solution industrialisée disponible sur catalogue et au fonctionnement validé par des déploiements significatifs, on retrouve ici Scolastance, le service ENT commercialisé par Infostance (groupe Hachette) et sur lequel se fonde par exemple l initiative alsacienne. Scolastance se targue de près d un demi-million d utilisateurs 13, et d une fiabilité à la hauteur d une exploitation professionnelle. Quels autres industriels peuvent aujourd hui s appuyer sur de tels résultats? Comment comparer un produit «sur étagère», avec des solutions élaborées sur mesure, à la demande, par des SSII spécialisées? Les concurrents de Scolastance lui sont-ils comparables? I-top (Jeriko), également sur base Microsoft, connaît un succès d estime, mais sans diffusion comparable ; K-d école (Kosmos) peut revendiquer des déploiements significatifs (Midi-Pyrénées, diffusions académiques spécifiques, etc.) mais il se présente surtout comme une offre de services «à la carte», le menu étant élaboré en fonction d appels d offres et cahiers des charges inévitablement complexes ; les ENT libres ou sur mesure progressent également, généralement sur une base modulaire, mais sans toutefois pouvoir encore appuyer leur crédibilité sur des déploiements aussi significatifs. L offre sur étagère reste encore souvent la seule crédible, dès lors que l on ne dispose pas des forces et compétences pour développer un cahier

7 des charges spécifique et en suivre la réalisation. Cette visibilité de Scolastance est pourtant une situation bien injuste pour nombre de ses concurrents : d autres initiatives, dès lors qu elles sont mises en œuvre dans des conditions d exploitation professionnelles comparables, révèlent des performances et une fiabilité de bon niveau, souvent avec de grandes qualités conceptuelles et une adaptabilité sans commune mesure. Et elles échappent ainsi à la conception verticale et monolithique du produit préexistant, pour lequel les choix sur la nature des services et leur organisation ont été définis au préalable 14. Mais ces solutions, que l on peut qualifier d alternatives, nécessitent presque toujours l intervention de SSII pour adapter, assembler, développer, etc., et donc la rédaction de cahiers des charges dans une maîtrise d ouvrage largement plus complexe que l achat d un service «sur étagère». Et les compétences en assistance à maîtrise d ouvrage (AMO) sur ce sujet restent rares, ou plus grave liées a priori à des solutions existantes, souvent choisies de fait par avance. Et demain? Certaines propositions du rapport Isaac n ont rien d inattendu : préparer les étudiants à entrer dans la société de la connaissance et des réseaux, développer des actions pédagogiques innovantes, se placer au service de la réussite étudiante À la formulation près, on retrouve les attendus du SDET et des projets ENT initiaux, voire des politiques publiques en matière d enseignement, que ce soit dans le scolaire ou dans le supérieur. On notera cependant l affirmation d un domaine de proposition spécifique autour des ressources numériques, auxquelles le rapport recommande de donner priorité et visibilité. «100 % des documents pédagogiques pour 100 % des étudiants», le slogan est optimiste. Il trace cependant clairement une voie rarement mise en évidence avec autant de force dans le domaine des TICE et du multimédia, celle des ressources numériques. De ce point de vue, le rapport Isaac est à rapprocher d un autre rapport, celui d Eric Gross, Pour rapprocher l école et la culture, qui propose de développer l offre de ressources culturelles, en particulier numériques, dans un renforcement des partenariats entre État et collectivités. Deux rapports remis aux ministres qui convergent sur l importance des ressources numériques, voilà qui constitue déjà presque une orientation. En tout cas, une forme d orientation des initiatives qui peut contribuer à irriguer les ENT d une politique éducative affirmée. Dans l enseignement scolaire, les projets ENT ont donné une priorité majeure aux environnements de vie scolaire (notes, absences, cahier de

8 textes, etc.). Les services personnels et collaboratifs (espaces personnels et partagés, échanges et communication, etc.) restent le plus souvent basiques. La place laissée à la documentation relève davantage du symbolique que de l opérationnel 15. Quant aux ressources, leur approche se limite le plus souvent à un CMS 16 plus un moins évolué et à l accès aux bouquets CNS 17 et KNE 18. Vue lapidaire et réductrice? Sans doute. La schématisation ainsi réalisée laisse volontairement de côté les développements originaux liés à quelques projets, certains en cours, d autres mis en sommeil, qui se sont livrés à des travaux effectifs de conception et de création sur ces aspects : Argos 19 sur les échanges de documents et le collaboratif, Ariane 20 sur l accessibilité, Numa 21 sur la réflexion documentaire, Portées 22 sur les besoins informationnels, d autres encore Pour autant, la démarche pragmatique de l achat public laisse peu de place à la réflexion conceptuelle, si elle n est pas aboutie en amont, et peu de chances à la richesse des prototypes ; privilégier ce qui «marche», ce qui existe sur étagère, ce pour quoi personne ne viendra contester la pertinence de la décision, c est faire le choix de la sécurité et de l efficacité de la dépense publique. Qui le reprochera? Scolastance? Vous avez dit Scolastance? Fort heureusement, les cartes publiées par le MEN laissent voir la multiplicité et la diversité des initiatives, signe que la volonté de réfléchir et de créer n est pas totalement effacée. Du moins tant que la charge de la généralisation n est pas véritablement sonnée Alternative? Au-delà du choix entre offre sur étagère et projet local, conçu de A à Z, une autre voie est possible, celle de la modularité assumée. Diverses composantes des ENT, tels que définis par le SDET, existent aujourd hui, que ce soit sous forme libre ou propriétaire. C est le cas des environnements personnels et collaboratifs, même s ils relèvent davantage de la bureautique générale que de la spécificité scolaire ; c est le cas aussi de la vie scolaire avec une offre de services rendus en ligne qui se développe progressivement (Télénotes, Educ-horus, Netcahier, Gepi, etc.) ; c est le cas enfin sur le sujet des ressources. Comment bénéficier de la modularité et de la richesse liée à la diversité des services disponibles? Certainement pas par des accords bilatéraux entre acteurs des ENT et éditeurs, qui concourent à alimenter l approche verticale conduisant à l offre monolithique «sur étagère» avec ses schémas d organisation embarqués. Au-delà du discours lénifiant sur les web services et leur interopérabilité supposée, mais rarement réalisée, il est

9 grand temps que l on se penche sur l ouverture vers une large diversité d offre, seule à même d apporter modularité, choix et adaptabilité, et de concilier l initiative politique avec le pilotage local. À ce jour, l interfaçage d une ressource avec chaque socle ENT relève d un développement spécifique, pas forcément très complexe, mais qui se révèle un obstacle significatif, notamment pour des acteurs associatifs ou de taille modeste mais aussi pour des éditeurs installés pour lesquels l éducation n est qu un domaine marginal de diffusion. D autant que les éditeurs d ENT ne se précipitent pas pour encourager cette ouverture. Et, au-delà des contraintes techniques, la mise en relation qui découle de cet interfaçage nécessite de définir un ensemble de dispositions réglementaires et économiques, un cadre contractuel qui n est rien moins que complexe 23. Et pourtant, le SDET, dès ses premiers travaux, traçait la voie de socles et de modules enfichables aux interfaces standardisées Sans doute, si le pilotage national avait donné la priorité à cet objectif d ouverture, de modalité et d adaptabilité, l offre serait aujourd hui toute autre ; mais le choix a été davantage de donner la priorité au maintien de la cohérence de l organisation scolaire, au travers par exemple du recours à l «annuaire fédérateur». En quelque sorte, une priorité donnée à l organisation sur l usage, qui vise à maintenir la maîtrise et la cohésion scolaire dans des projets qui échappent à la maîtrise d ouvrage de l éducation, mais qui prive l établissement d une large partie de son autonomie et de son initiative. Ressources numériques La piste «ressources numériques» est sans doute celle qui tire le plus de cette interopérabilité, la diversité de l offre étant, plus que dans d autres domaines sans doute, le gage de la richesse. L ouverture conceptuelle du web 2.0 permet aujourd hui de dépasser la dichotomie entre éditions de contenus et services alimentés par les usagers ; elle permet d associer à un socle, avec des règles homogènes, aussi bien des services de contenus que de vie scolaire ou de gestion individuelle ou collective. Pour autant, et malgré les incitations des rapports Gross et Isaac (pour ne citer qu eux), la voie d une large disponibilité des ressources numériques ne bénéficie pas d une priorité affirmée dans les projets ENT. Cette recherche de diversité et d ouverture est pourtant suivie par d autres projets, qui ne se revendiquent pas des ENT, mais qui suivent une organisation et une conception proche des principes du SDET. C est celle suivie notamment par le projet Correlyce, fondé sur un partenariat entre la région Provence-Alpes-Côte d Azur et les deux CRDP d Aix-Marseille et de Nice : en quelques mois de fonctionnement, plus de comptes

10 ouverts, à l initiative de plus de 150 lycées (les trois quart des lycées de la région). Correlyce n est pas un ENT. C est un catalogue qui donne accès à des ressources et services numériques, commerciales et non commerciales. Comme un ENT, il s appuie sur un annuaire (un des rares compatibles avec la structure définie par l annexe du SDET) et une gestion unifiée des identifiants (SSO). Mais au contraire d un ENT, il ne présente pas d ensemble globalisé et intégré de services pour gérer la plupart des tâches de ses usagers. Comme certains ENT du supérieur en revanche, Corrélyce s appuie sur un assemblage de briques libres réalisé par des professionnels compétents, dans le cadre de marchés publics 24 ; il est exploité dans un datacenter opéré par un prestataire spécialisé ; il fait l objet d une prestation de maintenance applicative et d un dispositif contractualisé d exploitation Et comme tous les ENT du supérieur, il s inscrit dans une initiative territoriale, visant un déploiement homogène et de grande ampleur, en s affranchissant des obstacles liés à la double responsabilité territoriale et institutionnelle, pointés par le rapport Lambert. Une démarche qui se limite aux ressources? Oui, c est sa définition. Mais une démarche qui apporte des ressources à la totalité des lycéens de la région ; une démarche fondée sur un principe d ouverture et un appui sur les valeurs documentaires et éditoriales, comme gage de la diversité de l offre (ouverture), de la mise à plat sur un pied d égalité (documentaire) et de la qualité assumée (éditorial) ; une démarche qui permet à chaque établissement de se composer son propre environnement informationnel et documentaire, en fonction des orientations de son projet d établissement et de sa politique documentaire. Comment articuler Correlyce avec les ENT? Première possibilité, l interfaçage avec un ENT existant. Les développements de Correlyce sont conçus en plein accord avec le SDET, pour une intégration aux ENT existants. Un «simple» interfaçage permet alors d appuyer son fonctionnement sur un socle ENT externe. Deuxième possibilité, l évolution de Correlyce vers la conception d un ENT. En utilisant le socle actuel de l application, il est évidemment possible d envisager le développement des fonctionnalités manquantes pour assurer les fonctions décrites par le SDET. Troisième possibilité, la poursuite de la logique de modularité, par intégration au catalogue Correlyce des services manquants. La première solution serait dans le droit fil de l esprit du SDET, mais le mode de conduite des projets ENT ne la favorise pas toujours. Le pilotage partenarial qui les sous-tend conduit à une approche globale, notamment renforcée par les règles de l achat public. Et le global devient assez

11 naturellement monolithique, voire vertical L interfaçage ne pose aucun problème technique, mais il se heurte en revanche à l authenticité de la volonté d ouverture affichée par certains éditeurs d ENT ; ainsi que par l inquiétude des maîtres d œuvre de voir leur belle construction technique devenir modulaire, voire tentaculaire, presque anarchique... La deuxième solution ne conduirait qu à rejoindre la logique de la première, Correlyce se substituant aux ENT comme base globalisante, avec les mêmes inévitables inclinations au monolithisme et à la verticalité. La tendance, on l aura compris, n est pas (seulement) liée à la noirceur des intentions des porteurs des projets, mais aussi au mode de pilotage des initiatives, qui impose de donner la priorité à l efficacité immédiate, et donc aux constructions maîtrisées de bout en bout. La troisième solution pourrait se définir comme celle de la modularité assumée. Si elle se révélait réalisable, elle ouvrirait bien d autres perspectives. Dans la logique de la conception du Web 2.0, l intégration de web-services assurant les différentes fonctions décrites par le SDET, sur la base du choix de l établissement, est à même de constituer un environnement numérique global, en adéquation avec le projet d établissement, et dans une logique fondamentalement évolutive et modulaire. Cette démarche a présidé à la réalisation de Corréé 25, version libre du moteur de Correlyce. Dépouillé de tout ce qui est spécifique à l initiative régionale, Corréé permet d implémenter, dans le cadre d un ENT comme d une initiative spécifique, une solution complète d accès aux ressources. Dès lors que ce service d accès à des ressources diverses est assuré, un développement fondamentalement modulaire et adaptatif suppose de disposer d une offre de service sufisante, présentant à la fois qualité et diversité. Comme un challenge qui serait proposé aux acteurs éditoriaux, une invitation à quitter la logique verticale pour jouer véritablement le jeu de la diversité pédagogique. L ENT se composerait alors exclusivement autour de fonctions de back office, pour lesquelles l unification présente un avantage déterminant ; le reste relève de spécification des interfaces entre le socle et les applications, une technique bien connue en matière de réseaux. Bien connue, mais pas forcément très appliquée. Vous avez dit schéma directeur? Gérard Puimatto CRDP de l académie d Aix-Marseille, Observatoire des ressources multimédia en éducation (ORME)

12 (1) Cf. le rapport Isaac. (2) Notamment : Cerisier, 2005 ; Chaptal, 2004 ; Jaillet, 2004 ; Marquet, Dinet, 2003 ; Poyet, Genevois, 2006 ; Puimatto, 2005 et (3) Le point d actu du Dossier de l Ingénierie éducative, n 60 dresse un tableau édifiant à ce sujet. (4) Selon le titre du rapport de René Blanchet en On se réfèrera aussi à la circulaire du 2 juin 1982, «Objectifs pour la vie scolaire dans les collèges», BO n 23 du 10 juin (5) Les cartes publiées par le MEN fin 2007 montrent un grand nombre d ENT disposant de moins de comptes. (6) On se réfèrera à ce propos aux travaux de J.-L. Dérouet et Y. Dutercq : Derouet, Dutercq, 2007, et Derouet, (7) Puimatto, (8) Michel Callon (1999) décrit le fonctionnement de réseaux technicoéconomiques, dont les controverses et alignements orientent les évolutions. La dynamique actuelle des projets ENT est largement comparable, sous réserve d associer aux composantes technique et économique la composante institutionnelle. (9) Les recommandations en matière d annuaire, qui viennent compléter le SDET, sont de ce point de vue exemplaires. La nature de l annuaire fédérateur académique et les contraintes d intégrité liées à son exploitation ne sont guère accessibles qu aux spécialistes. Mais elles induisent un modèle d organisation et d exploitation donnant une priorité massive à l échelle académique, sans que soient réellement explicitées les modalités de prise en compte d un fondement de l organisation scolaire : l autonomie des établissements. Les secondes, en revanche, sont génératrices de maîtrises conceptuels et d appropriation (Callon, 1992 et Callon, 1999). (10) Les travaux de la sociologie des techniques (notamment Callon) distinguent, à propos des outils technologiques, les «savoirs incorporés» et les «savoirs explicités», les premiers favorisant la rivalité et l «exclusibilité» des outils, alors que les seconds, à l inverse, sont facteurs de non rivalité et de faible exclusibilité. La première approche favorise des utilisations à caractère procédural d instruments dont on ne maîtrise pas, ou même dont on n appréhende pas, les conceptions sous-jacentes. (11) Notamment (Chung, 2004). Une des conditions de la conduite du changement réside dans la capacité de la technique à se faire oublier, pour ne pas être érigée en obstacle. (12) (Gadrey, 1994). La notion d industrialisation ne rend que partiellement compte de l évolution du secteur des services, marqué davantage par le souci de l adaptation et de l adéquation aux besoins que par la standardisation.

13 (13) On notera l écart entre le demi-million d usagers revendiqué par Infostance et les quelques comptes identifiés par le MEN et la CDC. Optimisme de circonstance lié à la communication commerciale? Sans doute, mais pas uniquement, car Scolastance est aussi commercialisé directement auprès des établissements (publics et surtout privés) comme une solution d externalisation des services réseau. Mais de telles initiatives relèvent-elles encore de la logique des ENT telle que définie par le SDET? (14) Scolastance propose ainsi une gamme de services intégrés pour la vie scolaire, la communication, le travail collaboratif, etc. Les possibilités d interfaçage avec des produits externes, théoriquement proposés, se révèlent de fait limités aux produits et service de KNE, un bouquet appartenant au même groupe. La logique de standardisation industrielle apparaît alors comme un obstacle à la diversité. (15) Marquet, Dinet, 2003 ; Moeglin, 2005 ; Puimatto, (16) CMS : contents management system. Service web permettant de gérer les contenus proposés ou réalisés par une communauté d acteurs. Parmi les plus connus, SPIP, Joomla, Lodel, Typo3. (17) CNS : canal numérique des savoirs. Groupement d intérêt économique proposant des ressources numériques en ligne sur abonnement. (18) KNE : Kiosque numérique de l éducation. Service d abonnement et accès aux contenus numériques en ligne pour l éducation développé par le groupe Hachette. (19) Argos ; en dehors de la revue bien connue, c est aussi le nom d un projet d ENT développé dans l académie de Bordeaux. (20) Ariane : projet d ENT développé dans l académie de Dijon. (21) Numa : projet d ENT développé par l académie et le CRDP de Montpellier, de 2003 à (22) Portées : projet d ENT développé dans l académie de Poitiers. (23) On se réfèrera à ce propos à l ensemble des Chartes d usages mises en place pour Correlyce, et en particulier la Charte de mise à disposition des ressources (http://correlyce.regionpaca.fr/correlyce/usageconditions.html;jsessionid=a05b8 6275B5B9EDE75A902CA51D2006E). (24) Il utilise notamment les développements CAS, initiés par l université de Yale et intégrés au projet e-sup Portal. (25) Corrée :

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