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1 L histoire d une banque extraordinaire: L alternative. Mario König Aglaia Wespe

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3 1 L histoire d une banque extraordinaire: L alternative. Mario König Aglaia Wespe

4 2 L histoire en images 4 Introduction 8 01 «Une autre banque pour une autre Suisse»: La longue «préhistoire». 10 Projets, projets La place financière suisse en plein bouleversement 13 Le projet trouve son rythme 15 Tout se concrétise 18 Les derniers obstacles «Bien plus de turbulences que prévu dans le scénario»: Les premières années d activité. 22 Un départ couronné de succès 23 Une période troublée 25 Pas de régionalisation. Mais une base en Suisse romande 28 Conclusion mouvementée de la phase de fondation «Nous voulons et nous devons croître»: La BAS en chiffres. 32 Total du bilan, capital-actions, employé(e)s 33 Encouragement versus sécurité: la politique de crédit de la BAS 36 La géographie de la banque et le profil de sa clientèle «L éthique n est pas gratuite»: La BAS au travers de son programme. 44 A la recherche d une orientation 45 «Cela, nous ne le faisons pas», dit la publicité 49 «La banque de verre» 51 L éthique entre utopie et pragmatisme «Se développer sans perdre son âme»: Le présent alternatif et pragmatique. 56 Le dernier Mohican de la génération des fondateurs s en va 57 L égalité des droits dans la pratique 60 Instruments financiers «vert clair» et «vert foncé» 62 La banque qui discute 64 Annexe Les activistes de la BAS 66 Abréviations, interviews, littérature 68 Impressum 68

5 PRÉFACE 3 Il fallait que la banque pour une autre Suisse naisse. Une alternative au sein du marché financier helvétique. Rien de moins. Un objectif ambitieux. D innombrables réunions ont eu lieu à la fin des années 1980; des débats presque sans fin pour mettre les idéaux sur papier. Un groupe de quasi-conspirateurs qui ne s est pas découragé et a fini par passer à l acte, s inspirant librement d une phrase de Bertolt Brecht: «Que vaut le cambriolage d une banque face à la fondation d une banque?». Avec l Association de soutien fondée en 1987, ils ont rassemblé davantage que ce qui était nécessaire pour le capital propre et ont osé, en 1990, ce qui semblait impossible: la fondation d une banque alternative. Avec succès, comme le révèlent les derniers chiffres. Il y a de quoi admirer l équilibre qu ils ont dû trouver entre les exigences visionnaires pour lesquelles la barre ne pouvait jamais être placée assez haut et un pragmatisme moins utopiste, dicté par les contraintes législatives et de gestion. Une bonne quinzaine d années plus tard, nous regardons derrière nous avec émerveillement. Depuis la fondation, de nombreuses personnes ont fait avancer le projet «Banque alternative BAS» avec ténacité, une touche de prudence et des moyens financiers, sans perdre de vue le but de la fondation. Ils n ont jamais cessé de choisir entre les attentes et la réalité, pour la meilleure solution «éthique». La Suisse est-elle devenue autre, ne serait-ce qu un peu? Cela reste à voir. Entre-temps, la BAS est devenue une banque aux bases solides et qui ne cesse de s engager, pas à pas, pour rendre la Suisse plus sociale, plus démocratique et plus respectueuse de l environnement. Nos remerciements vont aux fondatrices et aux fondateurs, aux actionnaires de la première heure ainsi qu à toutes celles et tous ceux qui les ont rejoints ensuite: clientes et clients, membres des organes, collaboratrices et collaborateurs. J adresse ici un «merci» tout particulier à l historien indépendant Mario König et à sa collègue Aglaia Wespe. Avec une rigueur scientifique et un regard objectif, ils ont retracé l histoire mouvementée de la BAS en faisant ressortir son fil rouge. Sincère et sérieux, leur récit fait aussi la part belle aux clins d œil et à l ironie. Claudia Nielsen

6 4 1988: Max Schmid plaide corps et âme pour une banque alternative en Suisse. Février 1989: l'association de soutien réfléchit au futur.

7 5 Où doit se trouver le siège social de la banque? Dans un joli décor rural? Dans l'antre du lion en pleine place financière de Zurich? (Illustration de Christoph Gloor dans moneta 2/89) 21 août 1990: signature des actes de fondation et verres de champagne pour trinquer. En haut à droite: Alois Bretscher et Walter Thierstein; au milieu: Mathys Wild; en bas, depuis la g.: Daniel Stoll (notaire), Dieter Spies, Marie-Therese Fasser, Andreas P. Ragaz, Hans Humbel; devant: Hans Ulrich Schudel.

8 6 «Davantage de chefs de tribu que d Indiens» (Hans Ulrich Schudel). Les membres des organes et de la direction après la fondation: à l'arrière, de g. à d.: Daniel Stoll (notaire), Günther Ketterer, Dieter Spies, Bruno Rütsch, Thomas Heilmann, Romana Camani, Ruth Mokrani; devant de g. à d.: Monika Egger, Mathys Wild, Hans Peter Vieli, Line Boser, Franz Thomet, Anita Fetz, Dorothee Jaun, Hans Ulrich Schudel, Andreas P. Ragaz, Hans Humbel, Gabi Hildesheimer, Urs Hänsenberger, Verena Bürcher, Alois Bretscher, Marco Medici, Walter Thierstein, Marie-Therese Fasser Werlen, Pierre Fornallaz, Veronika Malzacher, Carola Ertle, Anita Conrad, Heini Conrad, Verena Messerli. L'équipe de la banque de la première heure: derrière de g. à d.: Hans Humbel, Ursi Stöcklin, Thomas Bieri, Andreas P. Ragaz, Dieter Spies, Marianne Leonhard; devant de g. à d.: Isabella Müller-Walser, Anita Hubert, Sarah Meili. Manquent: Graziana Camastral, Marco Grau, Sybille Schib.

9 7 27 septembre 1997: fête pour l inauguration de la représentation à Lausanne: enseigne et fête sur la place St-François. 4 février 2006: inauguration festive du bureau d information de Bellinzone: de g. à d.: Dominique Roten, Edy Walker, Claudia Nielsen, Fabiano Cavadini.

10 8 INTRODUCTION «Il a fallu tout inventer. Il n existait aucun manuel indiquant comment créer une telle banque.» Thomas Heilmann, membre et président du conseil d administration de la BAS de 1990 à 2001, décembre 2005 La création de la Banque alternative BAS n a rien d une banale fondation d entreprise. Elle est également une expérience sociopolitique. Ce double caractère marque aujourd hui encore sa personnalité: la BAS est une banque et elle veut aussi être davantage que cela. Elle incarne une critique du boum de la place financière suisse, et cela sous les traits mêmes d un établissement financier. Quand elle commence son activité le 29 octobre 1990, à Olten, son credo est le suivant: pas de participation à des opérations boursières, pas de transactions financières internationales, pas d activité avec des fonds d origine douteuse, limitation aux opérations classiques d une banque d épargne et de crédit, observation de directives éthiques et écologiques claires en matière de politique de placement, tout cela dans le cadre de la suppression partielle du secret bancaire et de la stricte égalité des sexes. Pour atteindre ces objectifs, il a fallu une bonne dose de créativité organisationnelle et sociale, mais aussi quelques compromis. Pour encourager la réflexion et la transparence, la BAS s est offert depuis le début une publication indépendante («moneta, le journal pour un usage différent de l argent») et se soumet à un contrôle éthique, ce qui est pour le moins inhabituel dans le monde de la finance helvétique. Le projet d une banque alternative en Suisse est né il y a plus de vingt ans. Et la BAS existe avec succès depuis plus de quinze ans. La manière dont elle peut répondre à son autre aspiration est un défi permanent. Les débats et les conflits sur ce point n intéresseront pas que les initiés ou les clientes et clients: ils donnent un aperçu passionnant d une importante phase de révolutions sociales et politiques de l histoire récente en Suisse. La naissance et la croissance de la BAS sont bien documentées: toutes les étapes du projet et celles de la banque qui en est issue ont

11 L HISTOIRE D UNE BANQUE EXTRAORDINAIRE: L ALTERNATIVE. 9 laissé de volumineuses traces écrites. Les profondes réflexions qui accompagnent les activités de la BAS depuis ses débuts ont poussé les responsables à réaliser d ores et déjà une rétrospective de la courte mais mouvementée histoire de la banque. Nous procéderons d abord par ordre chronologique, avec les faits antérieurs, la fondation et les premières années d activité de la BAS (chapitres 1 et 2). Suivront des chapitres consacrés surtout à un thème en particulier: la banque d un point de vue économique (chapitre 3), les ambitions éthiques et démocratiques (chapitre 4), le passage de la phase pionnière à la phase de différenciation de ces dernières années (chapitre 5). Nous remercions la Banque alternative BAS, qui nous a permis d accéder sans restriction à ses archives à Olten comme à Lausanne, chose plutôt inhabituelle dans le monde bancaire suisse. Nous remercions en particulier les personnes qui ont participé aux entrevues et parlé avec enthousiasme de leurs expériences dans le projet. Malgré le temps qui passe, la profonde implication dans la création d une autre banque en Suisse est toujours clairement perceptible. Les souvenirs personnels ont largement contribué au présent ouvrage, plus que ne le laissent supposer les seules citations.* Ceux-ci complètent, précisent et enrichissent l histoire écrite de la BAS: une banque en mouvement qui a formé sa personnalité et l a affirmée, mais qui reste toujours en mouvement. * Dans les chapitres suivants, les citations sans renvoi à une note correspondent à des interviews mentionnées dans la bibliographie. «Que vaut le cambriolage d une banque face à la fondation d une banque?» «L Opéra de quat sous» de Bertolt Brecht

12 10 01 «Une autre banque pour une autre Suisse»: La longue «préhistoire».

13 L HISTOIRE D UNE BANQUE EXTRAORDINAIRE: L ALTERNATIVE. 11 «Nous n avons été pris au sérieux par personne», témoigne Hans Peter Vieli, cofondateur de l imprimerie autogérée Ropress de Zurich et l un des initiateurs de la BAS, alors qu il évoque en automne 2005 les débuts de la banque. «Je me souviens encore des premiers temps, quand je devais toujours m adresser à des banquiers conventionnels qui se moquaient de nous. Les banquiers sont des gens polis; ils ne disaient pas les choses de manière abrupte, mais on pouvait les ressentir par tous les pores.» L Association romande de la BAS suscite le scepticisme et l amusement des médias en 1993, alors que la banque était active depuis trois ans déjà: «Un article de L Hebdo présentait notre établissement comme une banque de gardiens de chèvres et autres éleveurs de poulets dans le Val Blenio.» 1 L ambitieux projet de fonder une autre banque en Suisse a connu des débuts mouvementés et interminables. La réussite est longtemps demeurée incertaine. Projets, projets... Il est néanmoins clair que sans l étincelle de 1968, la banque alternative n aurait pas vu le jour. Mais à cette époque, personne n avait encore émis une telle idée. Le soulèvement contre l autorité de cette fin des années soixante avait d autres visées et s est rapidement étendu en une large gamme de nouveaux mouvements sociaux 2. Une partie s est surtout muée en critique du capitalisme et a cherché à raviver le mouvement ouvrier. D autres groupes ont stigmatisé l exploitation du tiers monde. La protestation contre la destruction de l environnement et contre les centrales nucléaires a gagné en importance. C est toutefois la volonté des femmes de ne plus subir d injustices qui fut à l origine du plus grand nombre de changements. De nombreuses affinités existaient entre les différents courants. Le désir était fort d expérimenter immédiatement de nouveaux modes de vie, de la communauté d habitation jusqu à la création de bistrots et entreprises autogérés. Des espoirs audacieux se sont parfois tournés vers l autogestion: «Elle doit devenir un élément central d une future société socialiste dans notre pays» 3, a déclaré en 1979 l économiste Thomas Heilmann, alors membre de la direction des nouvelles organisations progressives POCH et, quel- CITATION EN TITRE Information succincte. La Banque alternative BAS, Rapport de l Association romande, Ces mouvements ont été présentés par: Bürgi/Imfeld; Holenstein; König. 3 Holenweger/Mäder, p. 143.

14 12 CHAPITRE 01 LA LONGUE «PRÉHISTOIRE» ques années plus tard, cofondateur d une banque alternative. Dans les années 80, alors que les idées visant la création d un «marché des capitaux autogéré et alternatif» commençaient à fleurir, la Suisse comptait au moins deux cents entreprises autogérées. 4 Une partie s est réunie en 1981 dans le Réseau d autogestion. Un «Groupe de travail finances» a cherché à réunir des capitaux pour les entreprises et a bientôt enregistré «un afflux de demandes». Ce qui constitua d abord une désillusion: «C est clair: nous disposons de bien trop peu de fric pour soutenir sérieusement ces collectivités!» 5 Cependant, une année après, plus de cent membres de soutien s étaient associés au réseau, ce qui permit d octroyer des prêts sans intérêts pour quelque francs jusqu en La procédure mise en œuvre n était pas particulièrement efficace, mais les participants s opposaient fermement à davantage de division du travail et de professionnalisation. Le premier rapport annuel demandait d ailleurs: «La menace de franchir le pas vers un travail rémunéré plane-t-elle?» 7 Il en allait de même dans une manifestation tenue à Francfort, où le projet d une «Ökobank», une banque écologique, était en pourparlers en Des objections se sont élevées quant à savoir si «la banque serait également autogérée, si elle nécessiterait une hiérarchie». 8 Le libraire et activiste socialiste suisse Theo Pinkus ( ) sillonnait les milieux de l autogestion en Suisse et en Allemagne et faisait campagne pour l idée d une propre banque. Avant la création de la banque, les autogestionnaires ont créé en 1982 leurs caisses de pensions autogérées, parmi lesquelles la Fondation Abendrot à Bâle (dont a fait partie Hans Ulrich Schudel, premier président du conseil d administration de la BAS) ou la caisse de pension Nest (à travers laquelle Thomas Heilmann s est trouvé impliqué dans le projet de la BAS). En mars 1983, Günther Ketterer (également futur membre du conseil d administration de la BAS pendant de nombreuses années) a exhorté les membres du réseau à fonder un «Groupe de travail banque alternative». L intention était claire: «Nous ne voulons pas dépendre d une banque en place et anonyme: nous souhaitons décider nousmêmes de l utilisation de notre argent.» 9 Il était absolument écœuré par l inefficacité constatée jusqu alors: «Dans le Groupe de travail finances, «La menace de franchir le pas vers un travail rémunéré plane-t-elle?» Groupe de travail finances, 1982

15 L HISTOIRE D UNE BANQUE EXTRAORDINAIRE: L ALTERNATIVE. 13 nous avons des idées, mais elles ne sont presque jamais réalisées parce que personne n en a le temps. Moi non plus. Je voudrais que le GT finances obtienne la compétence d engager quelqu un qui comprenne quelque chose aux finances et aux relations publiques.» 10 Entre-temps, les idées et les groupes de travail se sont multipliés. Un groupe de projet «Sterntaler», partiellement d inspiration anthroposophique, a tenté de promouvoir son concept. Hans Humbel, ultérieurement membre de la première direction de la BAS, en a fait partie. Dans le réseau, l idée s est heurtée à la critique: «Ce fut une erreur d appréciation», dit Hans Peter Vieli. «Il est impossible de débarquer dans un groupe basé sur l autogestion avec un projet aussi abouti et de s imaginer que ce sera accepté tel quel.» La Déclaration de Berne (DB), engagée en faveur d une politique de développement, s est consacrée en parallèle à un projet financier. 11 Devant les disparités Nord-Sud, il a semblé particulièrement urgent de créer des alternatives à une activité bancaire, laquelle soustrait de manière cruelle et systématique des moyens aux pays pauvres. Une enquête menée auprès des membres de la DB a révélé en 1982 un grand intérêt pour une «société alternative de placements de capitaux». Dans les projets qui en ont résulté, la recherche de critères pour des investissements responsables était au cœur des préoccupations; par ailleurs, ces projets devaient inclure le «travail de prise de conscience et de formation», sur une base «de rentabilité et de professionnalisme» autant d aspects qui ont ensuite influencé le projet BAS. 12 La place financière suisse en plein bouleversement L évolution dans le secteur financier, à cette époque, a dopé les efforts en vue de la création d un établissement financier alternatif. Au cours des années 1960, les banques suisses ont misé sur une croissance qui en a fait ce qu elles sont devenues: des joueurs de premier plan dans la bataille des gros capitaux sur les marchés financiers internationaux. 13 Avec la libéralisation croissante des flux de capitaux, les banques lesquelles s étaient jusqu alors orientées avant tout vers les besoins économiques de l industrie indigène ont érigé une position dominante dans la gestion de fortune pour une clientèle exclusivement internationale et, de 4 Ibid., p Info 3, septembre 1981, p Info 17, mars 1985, p Info 6, juin 1982, p Info 15, septembre 1984, p Info 9, mars 1983, p Info 13, mars 1984, p. 14 s. 11 Sur la DB: Bürgi/ Imfeld; Holenstein. 12 Cf. document Société financière alternative, mai 1984; résumé d anciens projets, adapté par Urs Haymoz. 13 Une esquisse frappante, Maissen, p. 119 ss.

16 14 CHAPITRE 01 LA LONGUE «PRÉHISTOIRE» longue date, pas toujours au-dessus de tout soupçon. Elles ont fortement gagné du terrain vis-à-vis des banques régionales et cantonales. Au début des années 1990, plus du tiers de la fortune mondiale était géré par la place financière suisse. L ascension de la place financière a été pavée de scandales. 14 L affaire de Chiasso fit les gros titres en 1977, quand la filiale tessinoise du Crédit Suisse perdit plus d un milliard de francs à la suite d opérations illicites découlant de la fuite de capitaux italiens. Qu il s agisse du pillage du tiers monde, des affaires avec l Afrique du Sud raciste, de gestion de la fortune de dictateurs, de financement du commerce d armement ou de blanchiment d argent lié au trafic de drogues, des noms suisses revenaient toujours à la une. Vu sous l angle du projet de création de la banque, c était une «chance» indéniable, se souvient Aldo Clerici. La régulation par la loi de cette croissance incontrôlée est venue plus tard, surtout sous la pression des Etats-Unis: en 1988 avec une loi contre les délits d initié, en 1998 avec une autre loi contre le blanchiment d argent. Le problème de l évasion fiscale, à laquelle les banques suisses prêtent main-forte couvertes par le secret bancaire n est pas résolu à ce jour. Lors des votations de mai 1984, une majorité de 73 pour cent des votantes et des votants a refusé l initiative sociale-démocrate contre les abus du secret bancaire et contre la toute-puissance des banques, initiative inspirée par le scandale de Chiasso en Pour beaucoup des personnes impliquées, la bataille autour de l initiative fut un tournant. L employé de banque Andreas P. Ragaz s est engagé en sa faveur; il devait plus tard compter parmi les créateurs de la BAS et faire partie de la première direction. L échec de l initiative pouvait aussi être interprété tout à fait positivement: personnes avaient exprimé leur malaise vis-à-vis du développement de la place financière, 34 pour cent des votant(e)s dans la ville de Zurich et 37 pour cent à Bâle. Pas moins de personnes ont acheté le «livret bancaire alternatif» de l Action place financière Suisse-Tiers-Monde de 1986, lequel indiquait les possibilités de placements responsables. Certaines et certains ont perçu cela comme une incitation à agir. Mais comment passer de concepts dans l air du temps à un projet réaliste? «Nous fondons la banque immédiatement.» Procès-verbal Ökobank, 1986

17 L HISTOIRE D UNE BANQUE EXTRAORDINAIRE: L ALTERNATIVE. 15 Le projet trouve son rythme Au printemps 1986, inspiré par une réunion berlinoise consacrée à l autogestion, l étudiant en sociologie Armin Baumann prit un nouveau départ en vue de fonder une banque, qui devrait mener plus loin que les précédentes tentatives. Ces dernières avaient échoué en raison du manque de liens avec de grandes organisations, de questions financières non résolues ou de conflits internes. Le bilan de Peter Isler, avocat et futur rédacteur avec Hans Ulrich Schudel des statuts de la BAS: «Un projet bancaire intéresse les personnes attirées par le pouvoir. L exercice du pouvoir devient d autant plus subtil qu il se dissimule derrière un intérêt commun... Ce à quoi Felix Bührer ajoute: Le citoyen responsable en termes d argent n existe pas. Le pouvoir s exerce avec chaque franc qui change de main. Peu de personnes en sont conscientes.» 15 Felix Bührer avait réalisé l année précédente, à l Université de Zurich, un travail sur le thème «modèles d entreprises banques alternatives» et rassemblé les informations disponibles. Andreas P. Ragaz et Hans Peter Vieli ont également fait partie du Groupe de travail. Christian Heyner, de Fribourg, avait suivi de près les discussions allemandes sur le projet «Ökobank» et rapporté des expériences importantes. Bruno Rütsch a participé en tant que secrétaire du Réseau d autogestion. L objectif était une banque, mais la procédure était sujette à caution: création sous la forme d une association, selon le modèle allemand, ou dans un petit groupe spécialisé qui s ouvrirait au public seulement lors de l appel pour réunir le capital de fondation? Ou alors sous la bannière: «fondation immédiate de la banque»? 16 Un coup d œil au cadre légal a renvoyé la fondation à la hussarde dans le domaine des illusions. L élaboration au sein d un petit groupe, à laquelle aspirait surtout Walter Krummenacher, issu des milieux économiques, trouva par contre un écho favorable. Son credo était «L efficacité plutôt que des bavardages»; il rêvait du soutien d un «banquier de premier plan». 17 La «polarisation des spécialistes de la banque et de l économie ainsi que des intéressés du monde politique» fut bientôt très forte. 18 Un large soutien politique s imposa, bien que Krummenacher ait temporairement rallié à sa cause les banquiers Bührer et Ragaz et poursuivait son propre 14 Sur les scandales financiers en général: Trepp; le commerce avec l Afrique du Sud, Kreis. 15 Procès-verbal Ökobank, , p Invitation à la 2 e réunion pour le projet Ökobank, Citation de H. P. Vieli, Mots clés concernant la «préhistoire» et le contexte de la Banque alternative BAS, 1995; groupe de travail Ökobank, procès-verbal, Invitation à la 3 e réunion,

18 16 CHAPITRE 01 LA LONGUE «PRÉHISTOIRE» projet d «Ökobank», lequel n aboutit finalement pas. Au début de 1987, déjà, les deux banquiers devenus sceptiques retournèrent dans le cercle d Armin Baumann. En avril, on se réorganisa en tant que Groupe de travail Banque alternative (GTBA), pour se démarquer du projet de l «Ökobank». Peu avant, l équipe avait bénéficié d un soutien personnel considérable. L écrivain et activiste politique Max Schmid ( ) était en quête d une nouvelle mission. «C était exactement au moment où nous réfléchissions à ce que nous allions faire avec cette banque alternative», se souvient Hans Peter Vieli. «Un hasard absolu, mais un hasard vraiment heureux.» Schmid avait justement mis sur pied avec succès l association de recherche de fonds Pro WOZ, laquelle avait permis la survie économique de l hebdomadaire de gauche. «Max Schmid est un phénomène», poursuit Hans Peter Vieli. «Il avait déjà réussi à lancer plusieurs projets. (...) Je crois que sans sa première phase intensive de travail (en tant qu unique employé), la banque ne serait pas née. L espace-temps favorable à ce que de telles choses se réalisent serait passé et nous n aurions pas pu réussir.» Max Schmid était un travailleur acharné et qualifié; il mit une énorme pression dans le projet et entraîna tout le monde lui compris avec la même énergie. Dans le souvenir de son compagnon, il apparaît également comme un homme difficile. «Il était très direct, à vrai dire toujours en ébullition. Il savait comment blesser profondément les personnes sensibles. S il détectait une faiblesse, il l attaquait sans pitié. Mais il n était pas pour autant comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. On pouvait lui résister, s opposer», se souvient Hans Peter Vieli. Schmid voyait tout le projet d un point de vue plus politique qu économique. En Suisse, économiquement parlant, la banque restera «totalement insignifiante». 19 De toute façon, on devait s attendre à ce que la Commission fédérale des banques refuse son autorisation et se préoccuper déjà de la campagne politique à venir. Max Schmid fulminait contre le «manque de fantaisie des banquiers et de leurs laquais dans le monde des juristes et des économistes nationaux»; il mettait en garde contre l idée de créer seulement «une inoffensive banque de niche dans le genre de la BCL». Il visait la Banque communautaire libre BCL, d inspi- «Le manque de fantaisie des banquiers et de leurs laquais dans le monde des juristes et des économistes devait être combattu.» Max Schmid, 1987

19 L HISTOIRE D UNE BANQUE EXTRAORDINAIRE: L ALTERNATIVE. 17 ration anthroposophique, qui avait commencé ses activités à Dornach en 1984 en tant que première banque alternative en Suisse; une pique injustifiée, car le projet de la BAS a énormément profité du travail de pionnier de la BCL. Felix Bührer, qui y travaillera ensuite, objecta à Schmid que l on voulait proposer aux investisseuses et investisseurs une alternative réelle et pas seulement rhétorique. L activité de Schmid n a duré qu une année. Le Réseau d autogestion a avancé francs pour financer son travail. Au printemps 1988, son engagement ne fut pas prolongé. Mais on était alors arrivé à une phase décisive et tout le projet était devenu très professionnel. Schmid avait pris contact avec de nombreuses organisations du milieu de gauche et alternatif, et même au-delà. Il avait élaboré la documentation, voyagé, avait téléphoné et travaillé les gens au corps avec une grande force de persuasion. En novembre 1987, le GTBA invitait toutes les personnes intéressées à se réunir à Berne afin de fonder une Association de soutien pour une banque alternative. Felix Bührer avait ébauché un projet dont la plupart des idées constituent aujourd hui encore les lignes directrices de la BAS. De grandes organisations comme le WWF soutinrent le projet. Objectif déclaré: mettre sur pied une banque alternative dans les quatre ans. L initiative porta ses fruits. Au cours des quatre premiers mois, plus de 700 personnes, 70 entreprises et organisations ont rejoint l association; une année plus tard, c était le double. Remarquable, au vu de la cotisation annuelle élevée: 200 francs pour les particuliers, 600 francs pour les petites entreprises et les groupes, 1200 francs pour les plus grandes organisations. Connaissant les difficultés financières de l «Ökobank» allemande, dont l Association de soutien ne percevait qu une fois 60 marks, cette politique a été expressément voulue. En juin 1988 a débuté la constitution du capital-actions: conformément au droit suisse, il fallait au moins cinq millions pour fonder une banque. Il était entretemps devenu clair qu il allait s agir d une société anonyme. Ainsi que l explique Bruno Rütsch, «sur la scène alternative, la coopérative bénéficie d une très nette préférence et d une grande sympathie. Mais la loi sur les banques à laquelle notre banque alternative doit également se conformer ne permet la forme juridique de la coopérative que pour 19 Procès-verbal GTBA, , p. 5.

20 18 CHAPITRE 01 LA LONGUE «PRÉHISTOIRE» une activité commerciale très restreinte, malheureusement. (...) Nous ne voulions pas chambouler les structures démocratiques de la Banque alternative, pour autant qu elles soient encore tolérées par la loi sur les banques.» 20 Mais certains participants ont préféré la société anonyme aussi parce qu il s agit d une forme d organisation moins lourde, laissant davantage de marge de manœuvre à l action de l entreprise. Deux semaines après, le premier million était déjà réuni. Et deux millions un mois plus tard. L argent était versé sur un compte bloqué; en cas d échec de la fondation, il aurait été restitué aux déposantes et déposants. La chance a une nouvelle fois souri, comme le souligne Hans Peter Vieli: «A peine avions-nous réuni le premier demi-million de capital-actions que les taux intérêts ont commencé à augmenter à toute vitesse. En quelques mois, ils sont passés de 2 à 7 pour cent, de sorte que nous avons pu placer au mieux notre argent.» 21 L association disposait d un solide budget, afin de pouvoir accomplir de manière professionnelle toutes les tâches nécessaires. La création de la banque a coûté au total quelque deux millions de francs, dont 37 pour cent issus des intérêts de l argent provisoirement déposé. 22 Tout se concrétise Pour la fondation de la banque, l Association de soutien a dû approuver démocratiquement une longue série de prestations préalables: hormis le capital-actions, il fallait de nombreux statuts et règlements déterminant le cadre de l activité commerciale; pour le conseil d administration et la direction, on s est mis à la recherche de personnes qualifiées et agréées par la Commission fédérale des banques (CFB). Le nom de la banque n avait pas encore été arrêté. Il fallait encore choisir un lieu et trouver des locaux convenables. Un emploi du temps serré s est étendu sur deux ans et demi, jusqu à ce que la demande définitive soit adressée à la Commission fédérale des banques au printemps Trouver les spécialistes bancaires qualifiés, sans lesquels on ne pouvait pas avancer, ne fut pas une mince affaire. Il fallait un certain courage pour se déclarer favorable au projet de la BAS et peut-être mettre ainsi sa carrière en jeu. Le groupe spécialisé dans les affaires «Mme A. R. se sent mal intégrée en tant que dactylo et manque d une certaine reconnaissance» GTBA, 1989

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