J'essayerai difficilement d'être objectif et m'appliquerai à n'être qu'un témoin, un œil attentif. Si la

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1 16 avril 1943 DRANCY J'écris ceci pour moi, pour me libérer d'une obsession, J'essayerai difficilement d'être objectif et m'appliquerai à n'être qu'un témoin, un œil attentif. Si la subjectivité ne veut point se soumettre, tant pis. Je tire de ma mémoire et de quelques notes fort brèves, des images aussi peu littéraires que possible, J'écris pour moi-même. Peut être en donnerai-je une lecture, afin que personne ne m'interroge plus sur Drancy. Je suis intoxiqué de Drancy, saturé. Toutes ses images- j'en ai fait des centaines, peut être un millier- me sont familières, elles sont impressionnées dans ma pensée, et mes yeux les reconstituent. Je dors encore sous leur maléfique influence. Je n'ai que ce moyen de leur échapper, les fixer sur le papier. Elles s'useront. Mais auparavant je dois leur donner un corps, une forme. Je ne suis malheureusement ni Callot ni Goya ni Picasso. Mais j'ai promis aux compagnons de retracer leur misère. C'est un devoir. De ces centaines de croquis, de silhouettes, je dois tirer une documentation vengeresse. J'ai quelque peu souffert. Je le dis sincèrement, ce n'est rien au regard de ceux qui sont passés à Compiègne, de ceux qui ont été déportés en Allemagne, en Silésie, en Ukraine, en Bessarabie, dans ce Grand Inconnu dont nous n'avons aucune nouvelle. Car personne n'a jamais reçu lettre, carte, manuscrite d'un déporté. Rien; pire que le Silence Blanc. Rien depuis des mois. Mes misères ont été petites comparées à celles des déportés, des malades, des blessés, des mutilés, des nouveaux-nés, des nonagénaires. Je dois dire pour ceux qui ne le peuvent. Certaines affirmations déplairont parce que vraies. Je ne dresse pas un réquisitoire: il se dégagera lui- 1 / 176

2 même. Je ne plaide pas une cause: d'autres le feront. J'ai vu fort peu de noblesse, mais énormément de laideur, de bassesses et d'horreur. Quoique je fasse je ne saurai jamais dépeindre l'épouvante des nuits précédant les déportations: les hurlements désespérés des femmes, les lamentations, les pleurs, les gémissements des enfants et des bébés. Je suis tellement inférieur à la tâche à accomplir. Dussé- je revivre péniblement en ma chair, en mon esprit, en mon cœur les tourments qui ont cessé provisoirement pour moi, que je dois l'entreprendre. Et que mes compagnons et les autres me pardonnent si je ne réalise que partiellement ce travail épouvantable. Georges KOIRANSKY 2 / 176

3 1942- Juillet- Vendredi 10 Sortant du métro à 18 heures, je lis une affiche fraichement collée par les autorités d'occupation, en lettres noires sur papier jaune au texte approximatif. «..quiconque aura facilité l'évasion, donné l'hospitalité, aidé de quelque manière les personnes recherchées par les autorités occupantes sera puni: Les hommes, membres de la famille jusqu'au beau-frère, seront fusillés. Les femmes seront condamnées aux travaux forcés à perpétuité. Les enfants jusqu'à 17 ans seront enfermés dans les maisons de correction...» etc... Je rencontre le docteur Fr...un ami. Je lui donne communication de l'affiche. «Ne rentrez pas chez vous cette nuit. Allez coucher chez un ami quelconque. Je sais de source très sérieuse, par la P.P ( Préfecture de Police) qu'une rafle monstre doit avoir lieu cette nuit. On doit arrêter des milliers de juifs». Coucher chez un ami? Et l'affiche jaune? Exposer un ami à la mort? Hélène, ma femme aux travaux forcés? Alain, mon fils à la maison de correction? Je ne me donne pas la peine de réfléchir. C'est non! Je ne partirai point. Je reste et verrai bien. Je téléphone la nouvelle à ma sœur Elizabeth, parce que c'est grave. Rentré à la maison je dis à L. ( Hélène) «Il faudrait envisager l'éventualité d'un départ, préparer certaines affaires, car les poursuites contre les juifs vont certainement s'intensifier.» Mais je ne parle aucunement des préparatifs annoncés pour ne point l'effrayer. La soirée se passe comme d'habitude. Samedi 11 Nous avons dormi tranquillement. Depuis 6 heures nous n'avons plus sommeil. Six heures et demi. On sonne: j'ai compris, c'est mon tour. L. parle à travers la porte «Police». Ils sont deux. Un inspecteur français ( M.Martin, je crois l'avoir entendu ainsi nommer) et un autre grand, taciturne, probablement 3 / 176

4 un Allemand. Gestapo peut être. Papiers. Le grand taciturne, silencieux, reste dans le couloir, regarde les dessins et les tableaux aux murs. L'inspecteur M... m'interroge un peu «carte d'identité? Juif! L'Etoile!» «-»Que me reproche-t-on? Ai-je commis une infraction? Je n'ai commis aucun délit! Je rentrais à 20 heures; je n'avais aucune occupation interdite; on ne m'a jamais pris en flagrant délit. Je suis non-juif au regard de l'ordonnance allemande; ma femme, mon fils sont aryens, chrétiens, baptisés etc...mon neveu Jean a été libéré de Drancy comme non-juif il y a peu de temps. J'ai une requête déposée au C.G.Q.J. ( Commissariat Général des questions juives) aux fins de radiation comme juif et reconnaissance de non-juif. «Nous venons pour une vérification d'identité. Vous vous expliquerez avec les bureaux. Prenez votre temps pour votre toilette et pour déjeuner. Nous avons le temps!» L. s'affaire et s'affole; Alain abasourdi ne sait que faire. Une demi-heure après toilette et déjeuner sont terminés. L'inspecteur M...dit fort gentiment à L. «Madame venez cet après-midi à 15 heures à la P.P, bureau 505. Apportez quelques vêtements et vivres à votre mari. Ne vous chargez pas trop! Cela sera peut être moins long que vous ne croyez». Le taciturne est plus silencieux que jamais. Adieux brefs. Nous descendons. Je suis aussi calme et lucide que jamais. Une auto nous attend à cinquante mètres. Le taciturne monte à côté du chauffeur. L'inspecteur M. et moi sommes dans le fond. Départ. L'aventure commence. La vérification d'identité devait durer huit mois. Par Auteuil, les quais, la Concorde- que je ne dois revoir de longtemps- nous gagnons l'opéra et je fais connaissance du poste de police inséré dans ce bâtiment. Il est 8 heures. L'inspecteur M.et son double ( son surveillant peut-être) nous passent en consigne au brigadier du poste qui me considère avec quelque commisération. Il savait ce qui m'attendait; je ne devais l'apprendre que bien longtemps après. «Les bureaux n'ouvrent qu'à 9 heures. Ils viendront vous rechercher.» me dit le brigadier de police. Dans le fond un bas-flanc; coin fort peu éclairé. Une table, un banc. Ils sont sept ou huit affalés qui ont passé la nuit, recroquevillés à même le bois. Il fait froid malgré juillet. Pas de café pour eux. Une femme B.y. Ils ont un air hirsute que j'aurai comme eux dans 3 ou 4 jours. Tous juifs avec l'étoile. Parmi eux Bo...qui allait m'être compagnon presque jusqu'à la fin. Sch...comédien du théâtre 4 / 176

5 juif...quatre autres qui ont été déportés successivement. Ces compagnons ne me plaisent point. Ils fument, se plaignent, bougonnent, récriminent. A neuf heures, l'inspecteur M. vient me reprendre. Nous arrivons 8 rue Grefulhes- près de la Madeleine-à la P.Q.J ( Police des Questions Juives). Moi j'ignore tout. Escaliers, portes entr'ouvertes, refermées, bureaux hermétiques, va-et-vient. L'inspecteur M. disparaît. Je l'entrevois entre deux portes et veut lui parler. Impossible. Je ne devais plus le revoir. Dans la pièce d'attente je retrouve mes voisins du poste. Ils sont aussi hirsutes, mais humanisés. Un jeune homme joufflu, rose, presque sympathique nous garde. Nous le questionnons. Il est optimistepar hypocrisie sans doute- et calme nos impatiences. Nous voulons être interrogés, connaître nos crimes, nous défendre contre les accusations portées contre nous. Innocence!Nous sommes dans la souricière. Le chat joue avec nous. Nous ne serons pas interrogés. Nous n'aurons pas besoin de choisir d'avocats. Nous saurons plus tard seulement que nous sommes tous condamnés sans jugement, sans qu'on nous fasse l'honneur ou la grâce de nous dire un seul mot. Nous nous questionnons entre nous. B..y fait les boîtes de nuit de Montmartre. Elle a été livrée par un ami qui tire une vengeance. Bo..occupe une situation très importante, millionnaire, trahi par des lettres anonymes. Sch... n'est peut-être pas rigoureusement en règle, mais... Un autre est Turc. A son commissariat on lui a affirmé que les Turcs n'étaient pas astreints à porter l'étoile, étant d'un pays neutre en relations amicales avec le Grand Reich.. Un autre ne portait pas l'étoile à cause de son travail...sa femme vient lui rendre visite. Un autre homme âgé et son fils ont été raflés.. etc.. Et moi?.. Rien! Que vraisemblablement une dénonciation anonyme à la Gestapo, de mes charmants voisins de palier les Fé.. ou la locataire du dessus Gu..ou la locataire venimeuse au-dessus, la mère Gr...( je dis la mère et non Madame). Nous examinons la situation sans appréhension. Notre dose d'optimisme n'est pas entamée. B.y qui connaît la police et ses séïdes ne partage pas notre optimisme. Elle n'ignore pas le sort qui nous attend mais ne dit rien. Le temps passe. Les Péqujistes ( inspecteurs de la P.Q.J.-qu'il ne faut pas confondre avec la P.J. Police judiciaire du quai des Orfèvres) entrent, passent, sortent, affairés, se donnent de l'importance, s'interpellent, se content de joyeuses aventures, des exploits raffinés, nous dédaignent. Ce sont des Doriotistes ( partisans de Doriot), des Piloristes 5 / 176

6 ( recrutés par le Journal «Le Pilori» antisémite, antimaçonnique) et toute la racaille de parasites, souteneurs mondains, maquereaux en rupture de ban et d'écaille, généralement aventuriers tarés, compromis, indicateurs, cyniques, qui tiennent le haut du pavé, vendraient leurs parents et leurs amis, leurs maitresses et les péripatéticiennes dont ils vivent. Nous commençons à comprendre. L'un de ces ignobles individus cuisine devant nous un minable juif, père de six enfants, ayant dépassé la cinquantaine, comprenant mal le français et s'exprimant plus mal encore. Le délit est imaginaire. Ledit péqujiste connait ce pauvre juif qui est son voisin de quartier et habite vers Rosny. Il l'a rencontré sur la route, alors que ce dernier se rendait à un jardinet qu'il cultive en Seine et Oise. La Seine et Oise n'est pas interdite aux juifs qui habitent la Seine;mais tout juif doit être dans son appartement à vingt heures. Or la rencontre avait eu lieu la veille vers dix sept heures. Il restait donc au juif trois heures pour aller à son jardin, le cultiver, et regagner son domicile. Le péqujiste prétendait que le juif n'aurait pas eu le temps de le faire, que les trains seraient arrivés après vingt heures, qu'il n'y aurait plus d'autobus, et que le malheureux juif aurait été dans l'obligation de coucher en Seine et Oise. Sur quoi le juif était rentré à son domicile vers 18 heures, ce qui ne faisait pas l'affaire du péqujiste qui voulait toucher sa prime d'arrestation. Le juif se défendait mal et nous ne pouvions pas lui porter secours car le passage à tabac n'est pas une invention chimérique. Nous assistions au match. Le temps passait. Finalement le péqujiste rédigea un texte à peu près comme ceci : «Je reconnais avoir eu l'intention d'aller coucher dans mon pavillon de...etc!» et il asticotait sa victime sans répit «Signe!» Nous aurions donné gros pour que le péqujiste s'absentât un instant pour empêcher cette abomination. Hélas. Harcelé, abasourdi, ne comprenant rien, le pauvre diable signa sa condamnation disparut entre deux portes. Et voilà! Midi. Le temps a passé. Les péqujistes montent déjeuner au haut de l'immeuble à leur popote. Nous les suivons. La fuite ne serait pas tout à fait impossible. Mais ce n'est pas le moment; il semble que nous signerions ainsi notre culpabilité et abandonnerions toute chance de plaidoirie. Déjeuner rapide. Nous avons la possibilité de nous servir du téléphone de la popote. J'en profite pour téléphoner à ma sœur Elisabeth qui a été alertée par L. Je la rassure... du moins je le crois. La procédure extérieure va 6 / 176

7 commencer. Nous redescendons dans la salle d'attente. Les simili-inspecteurs Péqujistes continuent leurs manigances et la puanteur de leurs propos égale celle de leur âme, s'ils en ont une? Le temps passe. Nous ne sommes pas interrogés. Nous ne sommes pas oubliés. Notre sort que nous ignorons est réglé. A dix sept heures, je suis appelé avec deux autres; non pour être interrogés mais pour être dirigés sur la P.P. Départ, arrivée. J'espère voir L. qui m'y attend depuis quinze heures et qui se morfond d'inquiétude. Elle est dans la cour et ne me voit point. Je l'appelle. Le péqujiste ne dit rien. Nous montons de compagnie au bureau 505. Ouf! Quelle journée pour elle! Ce n'est rien. Ce n'est qu'un tout petit commencement. BUREAU 505 Tous très gentils. Sincères? Qu'est-ce que cela leur coûte? En tous cas polis, corrects, presque affables. Ils écoutent L. qui donne des explications, en demande, se débat et ne se résigne pas, comme toute femme qui lutte pour son bien. Dossiers. Circulation de bureaux à bureaux. Ils ne disent rien; ils savent; c'est p ar dizaine de milliers que des cas analogues se sont produits. Ils sont humains, ils écoutent. Mais ils ont reçu des ordres: ils exécutent. Des centaines de milliers de cas plus graves que le mien leur ont été soumis. Après une demi-heure de présence, L.me quitte, m'encourage et me rassure, alors que c'est elle, la pauvre, qui a besoin de réconfort, d'assistance. C'est elle qui passera des nuits d'insomnie, courra les bureaux, se désespérera dans sa solitude, espérera, désespérera, passant par toutes les épreuves, les transes. C'est elle qui malgré la prudence obligatoire de notre correspondance connaîtra quelque peu de nos vicissitudes, son imagination aidant. Je vous rends grâce O Mamyne! Dés cet instant vous avez lutté sans merci, ni repos, ni mesure. J'ai vécu grâce à vos privations, vos efforts, votre dévouement. Je vous connaissais bien depuis plus de dix huit ans que nous étions ensemble. Vous êtes vaillante, robuste, active, virulente, honnête, dévouée. 7 / 176

8 Vous l'êtes plus encore que je ne l'exprime et mon admiration intime s'ajoute à mon affection, à ma reconnaissance. Par la fenêtre ouverte, on voit les quais, le Théâtre Sarah Bernhard avec ses hublots et sa carapace crème et cacao, La Tour St Jacques lumineuse et dorée dans le soleil qui décline déjà. Il y a longtemps que je me propose de la dessiner ou de la peindre cette Tour St Jacques, avec Pascal qui veille dans l'ombre de son porche. Paris est une plaque éclatante aux milliers de facettes rutilantes, coupoles, clochers, toitures étincelantes. Avec un ciel non-pareil qui sera toujours le désespoir de ma palette. Il est dix-neuf heures. Mon dossier cesse de naviguer; il est complet. Je crois comprendre que c'est Drancy, dont la réputation est sombre. Un agent de service s'excuse. Il doit me conduire au Dépôt et le règlement veut que je sois conduit maintenu par un cabriolet. «Je ferai semblant et cacherai la chaîne dans ma manche». Je le remercie de sa bonne intention. Je n'éprouve aucune honte et le prie de n'en rien faire. Nous traversons le Boulevard du Palis, longeons le quai de la Conciergerie; je vois cette tour massive et noire sous la voûte basse, tournons, virons, traversons des cours et des couloirs. Je n'en suis pas le trajet compliqué. Le Dépôt. Signature. Décharge. Nous nous saluons. Il part, je reste. L'appareil judiciaire est en mouvement. Formalités habituelles dont je ne me souviens plus. Mes amis, si quelque jour, un enfant très chéri, manifeste quelques velléités contraire à l'honnêteté et aux lois, faites-lui faire un séjour de vingt-quatre heures au Dépôt. Ou bien il sera guéri à tout jamais de toute fantaisie illégale- ce que je crois- ou il se trouvera dans cet élément favorable, dans ce bouillon de culture du vice humain et social, et il se fera peut-être une situation dans le milieu qui est la honte et la frayeur des honnêtes gens. Un guichetier m'introduit dans une salle commune déjà occupée. Il fait bien sombre. C'est une immense cage verticale de plusieurs étages, en fer, comme une cage d'ascenseur. Son sommet se perd dans les ténèbres. Une seule lampe électrique, inaccessible, lutte faiblement contre l'obscurité. Deux bas-flancs latéralement; dans le fond à droite le réduit des W.C dont aucune émanation ne nous est épargnée. Des gens hirsutes sont groupés sur le bas-flanc de droite; sales gueules, débraillés, assez peu 8 / 176

9 rassurants, noirs; tout un mélange de pègre, de racaille, venus de partout, semblant suspects comme ces traces brunes qu'ont certains murs lépreux. Je trouve une place à gauche; ma mallette me servira d'appui-tête. Je suis résolu au mutisme. Je reconnais deux juifs aperçus le matin rue Grefuhes. Nos compagnons de droite semblent s'émouvoir. L'un deux s'approche: «Vous Juifs! Nous Républicains Espagnols!» Quelle métamorphose. Nous sympathisons immédiatement. Voilà les bandits qu'ils sont, que nous sommes, que je suis ou que je serai dans quelques jours lorsque le séjour dans les prisons ou les camps aura laissé poussé mon poil. Ils ont été ramassés, bien que travaillant tout à fait régulièrement, à Bourges, à La Rochelle, à Rochefort, à Bordeaux, après avoir connu tous les affres de l'internement au camp de Gurs. Ils ont en général de bonnes têtes très sculpturales, modelées, saillantes, énergiques, telles que nous les représentent bien leurs peintres. En général âgés, poivre et sel, blanchis, mais au caractère rude, puissant. Ils ont la foi. Ils ont subi toutes les misères, toutes les avanies policières, toutes les tracasseries administratives. L'Espagne leur est fermée; la France est hostile, le Grand Reich...Ils ont la foi, la certitude; ils sont toujours prêts à reprendre la lutte, à continuer jusqu'à la délivrance. Toutes les prisons en sont pleines. La Santé, le Cherche-Midi, le dépôt. Les camps de concentration sont bondés. La France n'est plus qu'un immense camp de concentration, une prison. Combien de centaines de milliers d'êtres humains sont derrière les barbelés ou enfouis dans l'ombre des geôles. Les Espagnols ont pitié de nous Juifs! Ils insistent par amitié pour nous acceptions de partager leurs vivres. Mon mutisme est loin. Quelle leçon de courage, de persévérance, d'amour et de justice sans haine me donnent ces hommes laborieux, citadins ou ruraux. Parfois la porte s'ouvre amenant de nouveaux admis. Le guichet s'ouvre et se referme bruyamment. On nous sert une louche d'eau chaude avec un bouillon cube, et un morceau de pain. Le cagibi du W.C exhale ses odeurs dans l'odeur rance du réduit tout à fait obscur. Nous Bavardons. Le découragement est en déroute. Il se fait minuit. Les uns après les autres, les hommes s'allongent et s'endorment sur le bois dur des bas-flancs, emmêles, courbés, assoupis, ronflants, vision âpre à la Ribera, que je contemple intensément. Ma première journée n'aura pas manqué de toutes les émotions. Je m'allonge, somnole, et finalement je m'endors. 9 / 176

10 Dimanche 12 Je n'ai pas dormi longtemps. Vers deux heures je suis réveillé, parce qu'on m'appelle, ainsi que les deux juifs mes voisins. Nous passons à la fouille. Opération familière aux préposés. Opération méthodique. Je sais par des reportages et des descriptions qu'on nous enlève nos cravates, les lacets de souliers, l'argent. On garde aussi ma mallette Sur de gros livres noirs, un inventaire est dressé. Je signe. Tout est numéroté, rangé en casiers, minutieusement comme en un grand magasin de nouveautés. Sur quoi vais-je dormir si l'on m'enlève ma mallette. Nous sortons. Je crois réintégrer la salle commune. On nous emmène aux cellules. Ici viennent en surimpression les images judiciaires du cinéma. Grilles, cages, escaliers en fer, chemins de ronde, guichets, gardes; ombres noires démesurées projetées sur les murs par de rares ampoules électriques. Mes compagnons sont séparés de moi. Une porte, un guichet, une forte clé. Beau travail de serrurerie. La cellule! Longueur? Deux corps humains? Largeur? Un corps humain. Une lucarne invisible dans la nuit. Une faible lampe électrique! Dans le coin droit en entrant une cuvette émaillée de W.C. Odeurs. Un broc d'eau. Sur le sol, enfouis et tassés, des détenus serrés, recroquevillés. Ils sont huit pour une cellule de deux. Je m assois sur la cuvette. Je me lève lorsqu'un enfermé éprouve un besoin naturel. Il n'y a pas de place pour moi me permettant de m'allonger. Je somnole fatigué et regrette le bas-flanc dur. La nuit passe lentement, péniblement. Le guichet s'ouvre, se referme avec le cliquettement des clés; le gardien inspecte. Nous sommes sages. La ronde continue régulière, réglementaire. Sept heures. Il fait clair ou à peu près. Une louche d'eau chaude légèrement grasse, un peu de pain tiennent lieu de café. Mes colocataires procèdent à leur toilette dans la cuvette du W.C sur laquelle j'étais assis, en prenant un peu d'eau dans le broc. Hirsutes, non rasés; c'est l'accoutumance. Deux républicains espagnols encore, Bo.. et Seh.. qui étaient avec moi rue Greffulhes. Des communistes etc... L'un des Espagnols est mécanicien d'aviation, travaillait en Allemagne, arrêté au cours d'une permission au terme du contrat. Arrêté par erreur! Par erreur?? Son cas est grave. Il parle d'abondance, avec vigueur, décrit les atrocités commises dans son pays après 10 / 176

11 leur défaite. Pas de haine, mais la justice! Point de vengeance, mais le droit, la liberté. L'autre Espagnol parle peu, approuve. L'un des communistes est en instance du cherche-midi : détention d'armes de guerre, propagande communiste, tracts etc... Il est depuis un mois et demi dans cette cellule. Son compte semble clair : fusillé. L'autre communiste est dans une situation à peu près analogue. Fusillé ou travaux forcés. Toute la matinée c'est la confession mutuelle, l'interrogation. J' en ai mal aux reins. Guichet, visite, remise d'un broc d'eau fraîche. A midi gamelle d'eau tiède avec un bouillon cube et tranche de pain. Soi-disant la cantine pourra nous fournir moyennant dix francs un plat de légumes. Nous l'attendons vainement. Je me familiarise avec l'a.b.c du prisonnier. Alphabet télégraphique sonore par les murs, transmission de messages frappés. Appels mathématiques : «198 appelle le 137!...- Le 137 répond au » Par les lucarnes difficilement atteintes par escalade, des bras s'agitent. «Lulu fait dire à Ernestine...- Ernestine répond à Lulu...» et ainsi de suite. Tout ceci en plein vent, sans mystère, sans souci des surveillants. Les enfermés semblent être habitués à ce sport. Je suis presque immobilisé dans mon coin. Il y a loin de la cellule du Dépôt à celle d'un religieux cloitré qui médite dans le silence et la solitude. Je m'imaginais que l'on pouvait...quoi?...se faire à la vie cellulaire, maintenir sa pensée active, supporter l'isolement et se faire une vie quasi monacale emportant son univers dans son cerveau, espérer, attendre la délivrance le jour où la libération vous remettrait dans la lumière du jour, au soleil. Combien d'autres ont passé des années de prison. Je suis détestablement atteint. Le voisinage de mes huit co-détenus, le grouillement dans lequel nous sommes tassés, l'impossibilité où je suis de m'allonger, de m'étendre, de me coucher, de dormir, la pesanteur des murs,l'étroitesse de la lucarne, l'étroitesse de l'espace où nous sommes confinés, la paralysie mentale qui me gagne déjà. J'avais bien médité. Je savais qu'il me faudrait faire des économies de nerfs et de dépenses d'énergie vitale; il me faudrait vivre parcimonieusement sur mon capital santé, sur mes réserves dynamiques. Il me faudrait tenir longtemps en économisant avaricieusement sur mon cerveau; ne penser que légèrement et ne pas marteler le mur avec mon 11 / 176

12 frontal. Mais je recevais un coup de boutoir qui bouleversait mes prévisions. La lenteur du temps était encore plus longue, l'inutilité de l'attente plus sensible. Il faudrait me recroqueviller davantage, résister à la compression totale, aux émanations psychiques et physiques, à l'ambiance. Combien cette surcharge allait-elle durer? Y avait-il une raison pour que cessât cette infection croissante? Toutes les prisons étaient sur bondées. Qu'importait à nos maîtres cet étiolement qui les ravissait? Il n'était plus question de temps, d'heure. Il me fallait un mouvement, une extension de mes muscles, de mes poumons, de mes membres. Et ce n'était à peine que le deuxième jour au milieu de son cours. Je me sentais décliner vers l'assommoir. Enfin à quatorze heures trente, la porte s'ouvre : promenade. Nous descendons les escaliers en fer, surveillés, gardés. Pourrions-nous nous évader? Dans la courette enfin nous pouvons nous mouvoir. C'est étroit, c'est court, c'est petit. Les murs sont abrupts comme les parois d'un précipice dans le fond duquel nous sommes jetés. Mais je me mens. C'est trente minutes de mobilité, de respiration. Cela est bien triste; le mur n'est éclairé un peu que vers le dernier étage. Les lucarnes grillagées sont bien étroites. Je ne suis pas très en train, mais je sais que la promenade est une réserve accordée toutes les vingt-quatre heures. Je me force à agir, à marcher. La téléphonie et la télégraphie intérieures continuent de plus belle. Les minutes coulent rapidement maintenant. Il faudra remonter, se tasser pendant vingt-quatre heures, résister en souplesse à l'abrutissement. Tenir, tenir, tenir à tout prix en économisant ses nerfs, sa sueur, son sang, sa rage. Tenir... et attendre les secours extérieurs. Tenir comme un assiégé. Je ne remonte pas. Presque au terme de notre récréation, on nous appelle. Je suis de ceux qui ne remonteront plus. Nous revenons au poste de fouille; nous reprenons nos vêtements, cravates, lacets, argent, malette. Cela dure un quart d'heure. Un inspecteur de la P.P. Arrive, nous prend en charge. Signature. Voiture cellulaire. Le cycle est complet. J e saurai enfin expérimentalement ce qu'est le panier à salade. Nous apprenons que nous allons à Drancy. Quel soulagement de ne plus remonter en cellule. Adieu Républicains espagnols, Communistes, Rebelles de toutes catégories, Irréductibles, Irrédentistes, qui payez le crime de non-observance, de refus. Je suis content de vous avoir connus, 12 / 176

13 frôlés un instant dans la trajectoire de mon existence. Souffrez que je sois content de ne pas m'attarder davantage en votre compagnie. Le panier à salade. Propre et clair comme une logette d'infirmerie. Je suis à l'étroit, assez mal assis sur les évidements circulaires de la carrosserie où sont logées les roues. Les cahots je les sens et pourrais les compter. Par les ventouses latérales, je vois courir les ombres grises des arbres. Nous virons à droite, nous obliquons. Par les arrêts transversaux je débite le trajet : Châtelet, Réaumur-Sébastopol, Gare de l'est. Nous avons viré. Les ombres sont légères et recommencent, Faubourg St Martin, rue La Fayette; le viaduc du métro Jaurès trace une ombre pleine large caniveau. Pantin. Nous inclinons à droite. Là je ne connais plus les détails. Je devine approximativement. J'ai vu autrefois les buildings de Drancy, laids, sales, noirs, gris, assez affreux. Nous tournons, virons. Caniveau. Virage. Arrêt. Les portes s'ouvrent. Nous descendons. Nous sommes à l'intérieur du camp de Drancy. Parents, Amis, ennemis, neutres, indifférents, si vos enfants témoignent quelque penchant vicieux contraire aux lois, aux bonnes mœurs, à la vie brave et saine, faites leur faire un séjour de vingt-quatre heures au Dépôt de la Conciergerie. Ils seront sauvés et guéris. DRANCY Nom lugubre. Drame. Crime. Réputation horrible et sordide. Mais qui semble après le Dépôt un sourire de mai. Edgar Pœ, Silvio Pellico, Le Tasse et tous les autres prisonniers, Dostoïevski et sa Maison des Morts, Beecher-Stöwe et sa Case de l'oncle Tom, Picciola, je vous accorde une brève ferveur et une réminiscence littéraire devant ce seuil maudit. 13 / 176

14 Mais non. Drancy est avenant, ensoleillé. Je le connaissais mal; je l'avais mal vu; j'avais été mal impressionné par les racontars, la publicité à rebours. L'Inspecteur de la P.P qui nous a pris en charge nous invite à nous débarrasser des objets interdits dans le Camp et recueille nombre de cigarettes, tabac. C'est son petit bénéfice, appréciable. Il nous fait entrer dans les bureaux de la P.J.( Police Judiciaire). Signature. Décharge. Adieu Monsieur l'inspecteur de la P.P. Somme toute vous avez été gentil et humain pendant le court moment où nous étions sous votre autorité. Avec le sourire aimable vous avez su extorquer nos cigarettes et notre tabac qui représentent cinq cents à mille francs au prix du marché noir; mais vous l'avez fait gentiment. Et vous avez bien agi, car les Inspecteurs de la P.J nous les auraient confisqués quand même. Vous connaissiez bien la maison. Bureaux. Fiches. Renseignements. Mariés? Avec des Françaises? Catholiques? Aryennes? Enfants? Baptisés? Etc...Ils le savent bien puisque notre pedigree nous suit ou nous protège. Mais c'est administratif. Fouille à nouveau. C'est mon tour. Fouille discrète. Tabac, cigarettes, alcool, bijoux, argent, rasoir à lame française, papier pour correspondance, enveloppes, timbres, etc...s'accumulent sur les tables. J'ai de la chance le fouilleur a bien voulu me laisser stylo, porte-mine, bloc de papier demicommercial. Cinq mille francs que j'avais sur moi sont enlevés, mais ils seront renvoyés à la fouille. Dans quelques jours je recevrai un reçu régulier. Cela n'a pas l'air méchant du tout. J'avise un Inspecteur qui a l'air d'être un chef que j'ai su plus tard être M.Th.- et lui dis «J'avais un neveu, Jean Ky...- qui est venu de Compiègne, et a été libéré récemment pour maladie. Je connais Il est le fils aîné de mon frère aîné. Nous sommes non-juifs par l'ordonnance allemande de». Il hausse les épaules évasivement. On nous laisse cinquante francs à chacun, car nous avons droit de recevoir mensuellement cette somme. Les fiches sont remplies; nous abandonnons nos cartes d'alimentation et nos tickets de rationnement, nos cartes d'identité, nos papiers d'état-civil, livrets militaires ( ces derniers nous seront rendus). Nous 14 / 176

15 traversons une manière de rue intérieure, passons devant le poste de garde; gendarmes, contrôle, couloir et nous trouvons dans la grande cour intérieure que nous traversons. Bureau des Effectifs. Fiches, renseignements à nouveau. Répartition dans les chambres. Je suis affecté à l'escalier 19- chambre 8-4 ème étage- Bloc Y- Je suis ragaillardi comme une plante altérée par la chaleur torride de l'été et qui dans le crépuscule du soir ressucite sous l'arrosage pulvérisé d'un moulinet circulaire. Je suis délivré du Dépôt. L'air, la lumière circulent à flot dans cette immense cour de 200x100 mètres. Je n'ai plus d'appréhension. Mon sang circule normalement; je ne sens plus la fatigue. Il est dix-neuf heures; Je n'ai point diné. Qu'importe! Le soleil plaque des tons de chrome et de garance sur les bâtiments en ciment armé. Je suis conduit à la chambre 19-8 et suis présenté à C. le chef de chambre. Accueil sympathique collectif. C..et moi nous nous sommes jugés sur le champ. Notre sympathie, notre estime n'ont fait que croître pendant mon long séjour. C'est un de ces hommes réalistes que j'aurai plaisir à revoir, et c'est réciproque. C'est même assez rare. Je suis rapidement entouré. Chacun me questionne. C'est une bousculade cordiale, affectueuse. «Que fait-on à Paris? Que dit-on à Paris? Que fait-on des juifs? Que disent les Français? Que font les Allemands? Et les Russes et les Anglais, et les Américains? Et l'egypte? Et le deuxième front?» Cette verve drue me plait. Je suis en pleine forme. Je n'éprouve plus aucune lassitude. C..intervient «Cet homme est fatigué; il n'a point dîné; laissez-le en paix». Mais je me récuse. Au contraire. J'oublie que j'ai presque quarante-huit ans. J'ai ma fougue de vingt ans. Je devrais me méfier des indicateurs, modérer mes dires. Je n'y pense pas. En terme choisis, nobles, mais puissants et sincères, je laisse libre cours à mon optimisme, à ma foi, aux certitudes profondes qui sont les nerfs de mes affirmations. Je nourris ces compagnons inconnus qui me donnent leur estime : «On dit que dans deux ou trois ans...- Moi je pense qu'en Septembre, Octobre, Novembre- L'année prochaine...-cette année.». Et je crois ce que j'affirme. Pendant près de deux heures je bataille contre le pessimisme, le 15 / 176

16 scepticisme, l'incrédulité, je ne rabattrai plus jamais le caquet. Je souffrirai, certes...vaincu...non! Et j'ai gagné. C..me désigne un lit,le moins bien placé. Il est juste que le dernier arrivant attende son tour. Auprès du lavabo- qui la nuit sert d'urinoir. Lit surélevé à l'étage; dur, en bois, mais avec un matelas largement maculé. Ni traversin, ni draps, ni couvertures. On avisera demain. Ce soir je me couche tel que. Les deux frères Abr...qui ont déjà onze mois d'internement me prêtent une couverture et un pardessus. Je couche tout habillé. Il y a des puces et des punaises. On verra demain. Je m'endors satisfait. La seconde journée est terminée. 13 Juillet Lundi Cette nuit me rappelle la première, très inconfortable, que jeune soldat j'ai passée lors de mon engagement volontaire à la Guerre de 14. J'ai eu un peu froid; j'ai refait connaissance avec les puces et les punaises- le bois de lit était dur; les ronflements inévitables, les odeurs de la promiscuité, le bruit de l'eau. Et j'avais vingt-sept ans de plus. Je n'étais plus volontaire. J'éprouvais une satisfaction mitigée en constatant que la carcasse était bonne, que je pouvais risquer l'aventure dans des conditions possibles. Avec le chef de chambre C. j'ai couru toute la journée à travers les bureaux. J'ai touché au magasin une couverture bien usagée et d'une propreté douteuse, une assiette bosselée en aluminium, un quart noirci comme le culot d'une vieille pipe, une cuiller et une fourchette tordue. J'ai signé les bons; le règlement était respecté. J'ai obtenu une carte de correspondance réglementaire pour écrire à L. qui était sans nouvelles de moi; une carte pour recevoir un colis vestimentaire. J'étais incorporé dans la machine et je m'adaptais sans effort ni rancœur à cette existence nouvelle. Je fus commandé de corvée pour transporter dans un terrain vague, pour y être brûlés, des matelas de plume provenant de l'infirmerie des contagieux et qui étaient irraccommodables. C'était la vie de caserne tempérée par notre caractère civil et justifiée de l'utilité de ce travail. Chez le vaguemestre je rencontrai un camarade de vingt ans Jacques Sch..Je me mis à la recherche du Dr Sch..dont je connaissais les enfants et de S.Ab... que j'eus la triste joie de trouver rapidement. 16 / 176

17 Ce sentiment était réciproque. Nous nous étions connu S.Ab..et sa famille avec la mienne en 1938 en villégiature. Je fus présenté par les uns aux autres et rapidement je fus adopté par les plus sympathiques C. le chef de chambre a une fonction délicate et ingrate. Il n'a aucun pouvoir, aucune autorité, que ceux que son caractère lui confèrent. Ce n'est qu'un interné comme les autres, qui ne tire de sa fonction que l'avantage d'éviter les corvées, mais qui subit de la part de ses coreligionnaires, ingouvernables, bien des observations dépourvues d'aménité. Son travail principal est de distribuer le café du matin, la soupe du midi et celle du soir, et partager le rabiot quand il y en a. Ah! Cette question du «rab» que de flots d'éloquence, que de dissertations juridiques et philosophiques, théoriques, dogmatiques, elle soulève. Il est tristement vrai que bien des gens ont faim et qu'un léger supplément d'une soupe même fade leur est agréable. J'aime mieux renoncer à cette part que de provoquer des discussions aussi provocatrices. C.. n'a cure de ces démonstrations. Après la distribution régulière, le «rab» est partagé entre hommes de corvée, les nouveaux arrivants qui n'ont point encore reçu de colis alimentaire. Je suis de ceux-là, et bien que consentant à ne point user de cette faveur, j'en reconnais la justice. Il n'en est point ainsi de Li... qui ne manque aucune occasion de rendre des sentences comme Salomon. Avant de dépeindre quelques types d'internés, je veux donner une brève description du camp. C'est un bâtiment en ciment armé de quatre étages, en forme d'u de 200 mètres de long par 100 mètres de large, dont l'axe longitudinal est orienté Nord-Sud légèrement N.N.E/S.S.O Du rez-de-chaussée s'élèvent des poteaux qui supportent une terrasse en ciment armé à hauteur du premier étage et constitue une galerie couverte conçue dans le sens du Palais-Royal. Tout le rez-de-chaussée conçu pour être occupé par les services qui sont ainsi de plain-pied : coiffeurs, magasins à provisions, cuisines, service du matériel, travaux, médical, infirmerie, effectifs, social, linge, colis, vaguemestre, administratif, etc... Les quatre étages servent de logement. Cet ensemble en U est constitué par cinq bâtiments ou blocs qui se touchent mais ont espace de quelques centimètres pour les dilatations. Les 10 escaliers côté Est 17 / 176

18 débouchent dans la cour intérieur, ainsi que les 2 escaliers Nord. Les 10 escaliers Ouest ouvrent sur un terrain libre extérieur et communiquent avec la cour intérieure par un couloir où naît l'escalier 18. Les escaliers 1 à 10 sont pour les internés temporaires- dé portables- les escaliers 11 et 12 pour les dépôts de matériel et literie. Les escaliers 13 à 22 pour les internés permanents- moins dé portables. Dominant de leurs quatorze étages nos bâtiments horizontaux, cinq tours carrées les «Buildings»- largement espacées s'alignent perpendiculairement à l'axe longitudinal en direction de l'est. Ces buildings extérieurs à notre camp servent de logement aux gendarmes et à leurs familles. Un groupe de bâtiments cubiques intermédiaires servent de bureaux pour le commandement aryen, civil, policier, administratif et militaire. Ces Buildings se voient de partout; ils montent la garde dans le ciel; ils semblent nous surveiller, et symbolisent bien cette pesante et rigide oppression qu'exercent sur nous les autorités tutélaires. C'est pourtant ces gratte-ciels que je vois de mon lit, c'est derrière eux que le soleil se lève avec tout le flamboiement chaque jour différent selon la saison, qui est aussi merveilleux et splendide dans ce lieu exécrable que dans le plus beau jardin de la terre; les minarets de l'orient ne sont pas plus chatoyants avec leurs céramiques que ces cinq donjons illuminés par les jours clairs et qui se parent des tons roses, mauves, céruléen, opale, onyx, selon les heures où le soleil les surplombe au zénith ou les frôle au couchant, suivant que la lune les fait paraître sombres sur son fond opalescent, ou moirés sur un ciel obscur. Et moi qui ne vis que pour les couleurs, les lumières, les peintures, les formes, les traits, les oppositions des ombres et des lumières, gratte-ciels de Drancy, je vous ai vus en peintre et non en interné. 14 Juillet- Fête nationale Le matin temps brumeux, pluvieux, couvert. Courte alerte aérienne mais sans D.C.A. Journée quelconque. Je m'installe tant bien que mal et patiente. Je n'ai que cela à faire. Je m'initie lentement aux subtilités du camp. J'ai retrouvé mes compagnons de la rue Grefulhes et ceux de la cellule du Dépôt. En songeant à ce dernier je me félicite que mon séjour y ait été si bref. Mes ex-compagnons sont répartis dans d'autres chambres. Dans la mienne je me suis fait des relations. W.. un avocat ( que je devais plus tard apprendre comme étant un bon confrère d'elizabeth); W.. m'estime parce que je suis 18 / 176

19 optimiste et peut-être aussi ( aurai-je honte de le reconnaître) parce que j'ai des notions culturelles assez étendues, que je suis capable de conversation, que j'ai horreur du trafic et des trafiquants qui hélas pullulent. Ka.. un jeune coiffeur pour dames, mondain, parfumé, raffiné, élégant, enthousiaste. Roq.. de Rouen, un Russe marié à une Française catholique et qui a une fille, marchand de nouveautés. Mil.. un autre Rouennais.. La fête nationale est bien triste et maussade. Malgré tout nous voudrions la distinguer des autres jours. Rien au menu. L'après-midi le médecin inspecteur de la P.P vient faire l'examen médical hebdomadaire. C'est son jour. Il nous regarde de très haut, de plus loin encore, appose sa griffe sur nos fiches médicales déjà toutes prêtes, estime certainement que nous sommes d'excellents internés, accorde à chacun de nous de dix à trente secondes. Pour des juifs c'est suffisant. En quelques minutes nous sommes expédiés. Je me promène dans l'enclos central de la cour entouré de barbelés. Je porte mon pantalon de toile rouge de pêcheur de Concarneau ou Douarnenez. Je ne passe pas inaperçu. Je rencontre Bam.. qui arbore un magnifique pantalon de flanelle blanche impeccable; nous rencontrons un autre brave type qui porte une salopette bleue de mécanicien. Nous nous alignons selon l'ordre des couleurs bleu-blancrouge et parcourons, en devisant sans avoir l'air d'y attacher aucune intention, l'enclos dans toute sa longueur. Nous nous séparons, sans renouveler l'expérience, car les gendarmes ont louché et un gendarme, qui est un observateur professionnel, sursaute généralement devant la couleur rouge. Nos compagnons de promenade ont vu notre manœuvre; ils l'approuvent mais ne manifestent point, à cause des gendarmes. D'aucuns m'ont demandé si ce fameux pantalon rouge n'était pas un survivant de la bataille de la Marne. Comme le chien d'alcibiade mon pantalon rouge servit à ma publicité pendant des mois, malgré moi. Telle fut l'unique manifestation de ce quatorze Juillet dans le camp. 15 Juillet Temps moyen, brume, ciel couvert, un peu triste. Puis le soleil paraît. 19 / 176

20 Je suis commandé de service aux «peluches» ( épluchage des légumes). Nous sommes presque une cinquantaine de corvéables. Un peu de pommes de terre, un peu de carottes, beaucoup de céleri. Les malins s'appliquent aux carottes, car de temps en temps, ils peuvent en chiper une et la grignoter ce qui calme un peu la faim, un mate-faim comme ils disent. Pour une moyenne de trois à quatre mille pensionnaires atteignant parfois cinq à six mille et quelquefois le dépassant cela représente un beau tonnage. Le chef de peluches, qui surveille et connait les combines, gourmande de temps en temps les éplucheurs. Il sait bien qu'il ne parviendra pas à empêcher la resquille, mais il veut limiter les dégâts. Je fais le ramassage sur les plateaux au fur et à mesure de l'avancement du travail. La chanson qui ne perd jamais ses droits accommode à une même sauce Maurice Chevalier, Charles Trenet, Lys Gauty et l'opéra Comique. Cela tourne rapidement en style de noces et banquets, guinguettes. La séance dure deux heures et demie le matin, autant l'après-midi. Un problème de répartition se pose : comment peutil se faire qu'avec les quantités importantes de légumes que nous nettoyons, il en reste si peu dans nos gamelles à la distribution de la soupe? Ce n'est plus un problème mathématique. C'est de la combine. Il y en a bien d'autres. Notre nourriture est simple. Le matin un quart de café ni meilleur ni pire que quelconque, fort peu sucré. A midi deux louches de soupe; le soir deux louches de soupe. Ration nationale de pain: 250 ou 275 grammes de pain ni meilleur ni pire que le pain civil. Le dimanche ration de viande légère. Une fois par semaine fromage, ou un peu de confiture. Ce n'est pas trop pour mourir; ce n'est pas assez pour vivre. Il faut mesurer ses rations pour tenir le coup. Il y a heureusement le colis alimentaire hebdomadaire. Malgré le rab que m'accorde C.. je pourrais faire mieux et j'attends mon colis. C'est une obligation à Drancy d'être économe, d'être égoïste jusqu'à l'extrême. On n'a pas le droit de rien donner. Tout ce que nous recevons est si précieux, représente tant de privations de la part de nos épouses, de nos familles, de nos amis qui au début font quelques sacrifices pour nous, que nous n'avons pas le droit d'en distraire rien. Chaque bouchée, chaque biscotte est une action de grâce des nôtres, et lorsqu'un colis de 3 kilos doit durer 7 jours et faire 14 repas et 7 petits déjeuners, il y faut regarder de près. Ka..que j'ai mentionné reçoit de somptueux colis: c'est un ancien, il est à la coule, il a les moyens et 20 / 176

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