La souveraineté numérique

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1 Notes de lecture La souveraineté numérique Pierre Bellanger Édition Stock, janvier 2014 Avant de commencer la lecture de La souveraineté numérique, il est important de rappeler que Pierre Bellanger, son auteur, est le fondateur et le directeur général de Skyrock, première radio libre de France fondée en Il a également été à l origine de «Skyblog», désormais renommé «Skyrock blog», qu il décrit lui-même comme la plus grande plateforme de blog francophone au monde. Le sujet central du livre traite des liens entre souveraineté et pouvoir dans l ère numérique et l auteur rappellera à l envi combien il reste important pour les pouvoirs actuels de veiller à ce que les données des citoyens de leur pays ne soient pas exploitées d une façon ou d une autre par des conglomérats d entreprises américaines. Dès les premières lignes de son ouvrage, le ton est donné : «Confrontée à la révolution de l Internet, la France a renoncé à maîtriser son destin sur les réseaux informatiques. Notre pays a livré sa souveraineté numérique sans débat et sans combat.» L ennemi est rapidement dévoilé : les États-Unis. Ainsi le contrat de lecture est clair : la France et l Europe de façon générale n ont pas assez défendu leur liberté et leur droit de propriété sur les données personnelles. En transférant massivement ces dernières sur le continent nordaméricain, nous aurions délaissé volontairement une partie de notre pouvoir d autant que selon l auteur, il n y a pas de souveraineté sans puissance. Sa réflexion est savamment construite autour de ce qu il appelle «les résologiciels». Il en décrit d ailleurs les impacts sur différents secteurs de l économie tels que l automobile ou de la vie quotidienne comme la santé ou l agro-alimentaire mais également l identité ou la monnaie. Il passe ensuite à une seconde partie qu il nomme «la tempête à venir» dans laquelle il traite du pillage des données par les États-Unis. Il décrit enfin 12 priorités pour se sortir de cette situation et termine sa réflexion par une rapide conclusion, titrée sans surprise «conclusion pour un état d urgence». Les mots choisis laissent peu de doute sur le ton alarmiste de l ouvrage. Interfaces numériques. Volume 3 n 1/2014

2 < 180 > Interfaces numériques n 1/2014 Au-delà des enjeux de l Internet et de dépendance entre les états, c est autour de ce fameux néologisme du «résogiciel» que l auteur a construit la première partie de son ouvrage. Ce néologisme qu il a lui-même inventé et qu il définit, dans une tribune publiée dans Libération le 16 juin 2013 intitulé «La guerre des réseaux est déclarée» comme étant «ces logiciels (qui) intègrent à leur dynamique : terminaux, système d exploitation, services et serveurs, jusqu aux infrastructures de télécommunications». Le résogiciel contrôle en un système unifié les services, les réseaux et les terminaux. Sa rentabilité est assurée par son service principal initial : la publicité pour Google, le commerce pour Amazon ou la vente de terminaux pour Apple. Selon lui, cela ne fait aucun doute : ces résogiciels sont le futur de nos industries et de nos systèmes économiques. La valeur est passée des performances des machines à la performance des logiciels qu elles possèdent ou peuvent faire tourner. Ensuite, s il apparaît difficile de contester qu Internet est une initiative américaine militaire, M. Bellanger souligne qu elle est, depuis, restée sous son influence et que, par extension, elle est désormais une «extension virtuelle des États-Unis sous leur domination absolue». Il compare celle-ci à l «empire maritime britannique de jadis». Néanmoins, il faut rester vigilant en ayant en mémoire qu il dirige un réseau social de premier ordre (Skyblog), qui ne peut néanmoins pas rivaliser avec les conglomérats mondiaux que sont Facebook ou Twitter par sa limite propre à son essence : c est un réseau social destiné à un public francophone. Ce sont donc aussi ses intérêts directs qui ont pu être remis en cause par cette mondialisation de l Internet et par cette domination américaine. Assez sombre et virulent dans son discours, il admet cependant que l on ne doit pas remettre en cause l «extraordinaire utilité sociale» du réseau. Sauvés. Le premier exemple concret qu il utilise pour démontrer la puissance de ces logiciels devenus réseaux est l exemple du secteur automobile. S il ne fait aucun doute que la voiture de demain est un véhicule connecté et doté d une intelligence artificielle supérieure, M. Bellanger limite cette dernière par un problème majeur : «si votre ordinateur automobile se plante, votre pronostic vital est engagé». Une vraie question sociétale se pose ici du statut que l on veut bien accorder à la machine et la confiance qu on met dans l électronique dénuée d intelligence humaine. Selon lui, ensuite, le conducteur ne voudra pas avoir à s adapter à un nouveau modèle d interface, et c est ici l avantage de géants du secteur comme Apple ou Samsung qui disposent d interfaces dont les utilisateurs et les conducteurs ont l habitude et utilisent déjà de façon quotidienne et sans effort. Au-delà de l automobile en tant que véhicule, le résogiciel aura également bientôt la capacité de réguler le trafic. Entre autres, il pourra influer sur la durée d un feu de circulation, qui, aujourd hui n est pas

3 Notes de lecture < 181 > dépendante de la circulation réelle. C est une nouvelle signalisation, cette fois, dynamique qui à moyen terme viendra remplacer les panneaux que l on connaît et réagira à l environnement et au trafic. Parmi les nombreux autres exemples mis en avant par l auteur, on trouve également l agro-alimentaire. Ici, selon lui, les résogiciels réduiront l humain à une «succession de décisions prévisibles». Tel un robot, l humain ne sera plus qu une bouche qu il s agira de nourrir et tout pourra être calculé en fonction de ses futurs désirs que l on s obstinera à prévoir le plus en amont possible. Cette absence de capacité de jugement et de décision de la part de l humain mise ici en avant est, bien sûr, effrayante et représente un risque de dérive réel. Ce qu il dit en précisant cela c est que nous tendons vers une société où l humain serait réglé comme un algorithme et relégué donc au statut de robot. Pierre Bellanger poursuit sa réflexion en mettant en avant une opposition entre l influence américaine et la soumission européenne. Selon ce dernier, et bien qu il soit conscient que «l affaire Snowden» a su réveiller les esprits, la route reste encore longue. Au cœur des craintes, se tient la manipulation des données. Pour cela, il gradue les éléments-clés de cette manipulation en partant de ce qu il estime être le plus simple : envoyer un à partir de votre boîte mail personnelle jusqu à une étape plus complexe d ajout d un fichier sur le disque dur d autrui sans qu il en ait conscience. Pour lui, il n y a ensuite qu un pas pour que «demain, une pièce de véhicule ou d avion ( ) pourra être imperceptiblement tordue pour provoquer ensuite une panne ou un accident.» Ce risque, aussi réel qu effrayant d une réalité facilement modifiable à l envi sans qu un contrôle ne puisse repérer la transformation est celle que semble nous prévoir M. Bellanger pendant tout son livre. Ce blâme presque permanent est à relativiser tant on peut y cerner de la part de l auteur une compréhension fine des enjeux providentiels permis par ces résogiciels, dont il veut prendre le contrôle. La sortie de ce livre intervient au moment où sort au cinéma le nouveau film de Spike Jones, «Her» dans lequel un être humain entretient une relation amoureuse avec une interface vocale «humanoïde» capable de sentiments. Le film laisse à voir une nouvelle forme d interaction hommes-machines. Ainsi, et bien que le personnage principal dispose toujours d un ordinateur de bureau comme on peut en trouver aujourd hui, son téléphone et sa tablette sont plus intégrées que jamais à l humain et semblent invisibles car incorporés au réel. Cette vision du futur, dominé par les nouvelles technologies et une industrialisation croissance de notre rapport aux autres fait émerger une dichotomie d opinion mêlée d appréhension et de hâte. À cela, il est important, en effet que ce genre de livres puisse alerter l opinion sur les possibles dérives.

4 < 182 > Interfaces numériques n 1/2014 Ce qu on peut retenir de cet ouvrage est le fort transfert de valeur vers le résogiciel potentiellement duplicable pour chaque pan de la société. Cela doit être vu comme une potentialité de hausse de la productivité et des économies d échelle incomparables. Par ailleurs, nous devons continuer de chercher à maîtriser «l information sur soi», car elle est au cœur de la souveraineté individuelle et nous l avons abandonnée. Nous avons, sans les lire, accepté d un clic des dizaines de contrats. Ce renoncement aux droits fondamentaux met chacun, et au final le pays, dans un état de vulnérabilité. La guerre des réseaux est, néanmoins, aussi une chance. Cette adversité absolue nous sublime. Elle appelle, non pas le repli mais le génie. Le moment est venu de combattre pour reprendre notre place et de construire ensemble le futur dont nous voulons. BENOÎT DROUILLAT Président des Designers Interactifs Contre le colonialisme numérique. Manifeste pour continuer à lire Roberto Casati Paris, Albin Michel, 2013 Le message de Roberto Casati se veut clair : il faut protéger la lecture approfondie, ne pas se laisser envahir par les écrans à tout moment de la journée. Il faut résister au «colonialisme numérique». Pourquoi un titre à contre-courant des tendances actuelles? Parce que pour l auteur, le livre et les pratiques qui l accompagnent, sont un écosystème à préserver en raison de leurs valeurs cognitives, sociales et culturelles. Le remettre en cause avec des technologies numériques, ce n est donc pas simplement remplacer un support, mais bien bouleverser un ordre établi. Et cette thèse nous est expliquée tout le long de l ouvrage. Il commence par comparer dans le premier chapitre le livre numérique, et plus précisément la lecture sur tablette ipad avec le livre papier, parce que celle-là est considérée comme le parangon du colonialisme numérique. En effet, cette tablette réunit de multiples fonctionnalités, dont la possibilité de lire des livres électroniques. Or, c est bien cela qui pose problème selon l auteur, parce que l attention du lecteur, sollicitée par autre chose en permanence, est perturbée là où le livre papier ne propose qu une seule chose : la lecture, ce qui permet de rentrer dans la lecture approfondie. L auteur prend les caractéristiques du livre papier, souvent décrites comme des limites, et les

5 Notes de lecture < 183 > tournent à son avantage en plaidant pour une défense institutionnelle du livre, notamment en ce qui concerne l école. Ce point, développé dans un deuxième chapitre, précise que la bataille de l attention en cours est un enjeu trop important pour être laissé aux seuls industriels. Deux visées se rencontrent : celle de la lecture approfondie et celle des supports numériques. Pour R. Casati, il est évident que l école doit rester low-tech et tout faire pour sauvegarder la lecture approfondie. Parce que son éthique demande au lecteur une assiduité et une concentration qui ne se retrouvent pas sur ipad. D où la nécessité de designer l espace et le temps éducatifs pour qu ils s adaptent au monde de la lecture. En revanche, le support tablette numérique entraîne trop de distractions, selon l auteur, ce qui devient problématique dans le cadre scolaire. Cela, d autant plus que les élèves ne maîtrisent pas les outils numériques, comme le troisième chapitre du livre le rappelle. Les digital natives ne sont qu un mythe, d après Roberto Casati, tout comme l idée d une intelligence numérique. Il faut apprendre aux élèves à maîtriser les supports numériques, et à en faire un usage raisonné. Mais pour cela, il faut d abord apprendre aux élèves à réfléchir, à structurer leur pensée. C est justement ce que l école veut offrir, en donnant un point de vue différent sur les informations, qui sont, désormais, trouvables n importe où. Parce que les supports numériques, pour l auteur, ne remplaceront jamais la relation avec un enseignant. Il prend donc le livre et l école comme deux éléments-clés de la résistance au numérique. Cette résistance est, selon lui, nécessaire si l on ne veut pas plonger dans une société de la trace, où toutes nos activités (politiques, économiques, sociales, culturelles) seraient enregistrées et traitées par algorithmes pour donner des profils types d utilisateurs, comme il l envisage dans le quatrième chapitre avec d autres dérives. Résister doit permettre aux usagers de s emparer des TIC pour les détourner, pour inventer de nouveaux usages qui diffèrent de ceux pensés par les concepteurs. Remettre du hasard dans les programmations informatiques, en faisant des recherches aléatoires, afin de ne pas s enfermer dans les systèmes de recommandations des moteurs de recherche, telle est une des pistes laissée par l auteur dans le dernier chapitre de l ouvrage. Cette réflexion a le mérite de redonner sa place à la lecture approfondie, et d expliquer en quoi cette pratique a son importance, encore aujourd hui. Elle permet aussi de démonter un certain nombre de mythes (les digital natives, les avantages révolutionnaires du numérique éducatif ). En revanche, il nous semble que l idéal de l école défendu ici part du postulat que tous les élèves sont passionnés par les études, et que c est le devoir de l institution de les encourager dans cette voie. Or, c est un mythe qui favorise une vision élitiste de

6 < 184 > Interfaces numériques n 1/2014 la société, où seuls les meilleurs élèves réussissent dans les études. Il faut admettre qu il n y a pas qu un seul type d école, ni un seul type d élèves, et encore moins un seul type de réussite scolaire. S il faut raison garder quant à l usage des supports numériques, il ne faut sans doute pas lutter contre des mythes avec d autres mythes. ANNE-SOPHIE BELLAIR CeReS Université de Limoges Looking for Information: A Survey of Research on Information Seeking, Needs and Behavior (3 e édition) Donald O. Case Emerald Group, 2012 Chercher la définition du mot colifichet, suivre les conseils d un jardinier pour soigner une plante malade, percevoir le parfum sucré d une crème brûlée, s informer en vue de l acquisition d une nouvelle maison, toutes ces activités, bien que radicalement distinctes, présentent pourtant des similitudes pour les chercheurs versés dans l étude des comportements informationnels (Information Behavior). Donald O. Case, dans son ouvrage Looking for Information : A Survey of Research on Information Seeking, Needs and Behavior, collige l ensemble des contenus disciplinaires relatifs à cette branche des sciences de l information. En 2002, Case publie la première édition de cet ouvrage, lequel se voit attribuer le Best Information Science Book Award (décerné par l Association for Information Science and Technology). Probablement dû à l état lacunaire des écrits scientifiques synthétisant les connaissances d alors relatives à l étude des comportements informationnels, l ouvrage s impose rapidement comme une référence indispensable pour les étudiants et les chercheurs intéressés par ces problématiques. En 2007, Case publie une deuxième édition de son ouvrage, édition qui lui permet de faire état de nouvelles recherches dans ce champ d études alors en plein essor. Cinq ans plus tard, ce professeur du College of Communication and Information de l Université du Kentucky revient avec une 3 e édition qui comporte quelques changements appréciables, mais surtout de nombreuses mises à jour. Tout comme les éditions précédentes, l ouvrage se présente en 5 parties regroupant au total 13 chapitres. Outre le changement d éditeur d Academic Press à Emerald group, l ouvrage inclut aussi plusieurs nouveaux concepts et exemples. Case précise qu il a particulièrement enrichi et réorganisé les chapitres traitant des théories et des modèles de recherche d information

7 Notes de lecture < 185 > (partie 3). Il mentionne aussi, avoir retiré une centaine de références et en avoir ajouté 350 nouvelles, un total d environ références. La première partie de l ouvrage introduit quelques notions élémentaires relatives à l étude des comportements informationnels. Outre la définition des éléments terminologiques de base et la présentation des concepts fondamentaux, le premier chapitre insiste particulièrement sur le rôle de premier plan joué par l humain, véritable point focal de ce champ d études. Case formule par ailleurs quelques observations liminaires, lesquelles offrent au lecteur une bonne entrée en matière. Il présente notamment 10 mythes initialement relevés et commentés par Dervin (1976) qui entourent les comportements informationnels (ex. : il est toujours avantageux d avoir plus d information, l information ne s acquiert qu à partir de sources formelles [livres, encyclopédies, etc.], l information peut être transmise hors de son contexte). Enfin, le second et dernier chapitre de cette partie présente six scénarios (acheter un produit, trouver une information à la bibliothèque, gager sur une course de chevaux, trouver une loi, etc.) illustrant une variété de comportements informationnels. Grâce à eux, l auteur met en relief la diversité des contextes d études de ce champ tout en présentant aux lecteurs un certain nombre de concepts-clés explicités ultérieurement dans l ouvrage. La 2 e partie identifie, présente puis explique à des degrés d exhaustivité variables les concepts fondamentaux au cœur de l étude des comportements informationnels. Dans un premier temps, l auteur s attarde sur la notion d information. Comme le terme est largement employé, autant dans le langage commun que dans le langage spécialisé et scientifique, et ce, depuis plusieurs siècles, il ne se laisse pas aisément définir. En effet, aucune définition ne semble à ce jour faire l unanimité. Par ailleurs, les définitions abondent. Tantôt très pointues ou plutôt sommaires, tantôt claires ou plutôt vagues voire absconses, les diverses définitions de l information se déclinent en une variété de traits et de critères définitoires divers et parfois contradictoires. Ainsi, après avoir énuméré, exposé, expliqué et comparé les multiples conceptions de l information, l auteur relève un ensemble de divergences qui opposent les définitions actuelles. À défaut d un réel consensus, l auteur pose, en guise de conclusion, six postulats qu il considère essentiels à l élaboration d une conception universelle de l information. Dans un deuxième temps, Case approfondit les notions de besoins informationnels et de recherche d information (information seeking). Pour terminer, l auteur introduit et présente, plus brièvement, d autres concepts centraux tels que la prise de décision, la sérendipité, la surcharge, l anxiété et la pauvreté informationnelles, etc. Case consacre le premier chapitre de la 3 e partie aux modèles de recherche d information. Il présente et explique principalement les modèles

8 < 186 > Interfaces numériques n 1/2014 prédominants dans ce champ d études, à savoir les modèles de Krikelas, d Ellis, de Kuhlthau, de Leckie, de Byström et Järvelin, de Savolainen, de Johnson ainsi que les deux modèles de Wilson. Le chapitre est clôt par une brève présentation d autres modèles présentant des caractéristiques particulières tels que ceux consacrés exclusivement au domaine de la santé. Les métathéories, les paradigmes et les principales théories formant les assises de ce champ d études font l objet du second chapitre. Case résume notamment, sous la forme d un tableau condensé, une vingtaine de théories et de concepts centraux employés dans l étude des comportements informationnels, tout en précisant les publications clés où ces théories sont présentées ou utilisées. En plus de cette recension théorique, ce chapitre vise aussi à établir des relations entre les diverses traditions de recherche dans ce champ d études. L auteur consacre les deux dernières parties de l ouvrage aux méthodologies employées pour l étude des comportements informationnels ainsi qu aux résultats de recherche des thèmes les plus étudiés. La partie 4 présente d abord diverses considérations fondamentales pour l établissement d une démarche de recherche de qualité. L auteur aborde ensuite les méthodes d enquêtes employées régulièrement par les chercheurs de ce champ d études et appuie chacune d elles par un exemple. La 5 e et dernière partie présente une revue des écrits relatifs à la recherche dans ce champ d études. Case trace d abord un historique des écrits puis propose une estimation de la taille de la recherche dans ce champ d études. Il présente ensuite les thèmes les plus abordés par la recherche à l heure actuelle. Pour ce faire, il divise ces thèmes selon trois catégories, à savoir la profession (journaliste, avocat, chercheur, etc.), le rôle social (citoyen, consommateur, patient, etc.) et le groupe démographique (âge, minorité ethnolinguistique, etc.). Par ailleurs, Case illustre chaque catégorie à l aide d au moins un exemple issu de la recherche dans ce champ d études. Pour terminer, l ouvrage comporte deux appendices. Le premier présente un glossaire où les quelque 75 termes-clés employés dans l ouvrage sont définis et brièvement expliqués. Le second dresse une liste d une cinquantaine de questions et de réflexions, suivant les chapitres, au regard du contenu de l ouvrage (ex. : Quelle quantité d information rencontrons-nous chaque jour? Une image vaut-elle réellement 1000 mots? L information peut-elle être considérée comme un besoin?). Le regard synthétique posé par l auteur tout au long de l ouvrage fournit une vision d ensemble nécessaire à une compréhension globale des concepts et de la recherche relatifs à ce champ d études. Malgré la charge informationnelle plus lourde de certaines parties (notamment les chapitres abordant les notions d information, de besoins informationnels et de recherche d information), potentiellement laborieuse pour des lecteurs néophytes, l ouvrage reste

9 Notes de lecture < 187 > globalement accessible notamment en raison de sa structure claire et de son organisation logique. Ainsi, si cet ouvrage s adresse aux chercheurs et aux étudiants en sciences de l information (et dans des disciplines connexes), les trois premières parties fourniront aussi à nombre de professionnels d horizons variés (santé, éducation, design, vente, etc.), un bagage théorique qui pourra se révéler déterminant à plusieurs égards. En effet, une compréhension plus fine des activités et des pratiques informationnelles de leurs destinataires, que ce soit à titre de client, d utilisateur, d acheteur, de patient, de bénéficiaire, etc., leur offrira sans contredit des savoirs non négligeables pour faire face aux problématiques informationnelles complexes de leurs domaines respectifs. Référence bibliographique Dervin B. (1976). Strategies for dealing with human information needs: Information or communication? Journal of Broadcasting, 20(3), p ISABELLE SPERANO École de design, Université Laval La fin du cinéma? Un média en crise à l ère du numérique André Gaudreault et Philippe Marion Paris, Armand Colin, 2013 La fin du cinéma? Voilà la question que posent André Gaudreault et Philippe Marion dans leur dernier ouvrage écrit en collaboration. Il s agit d un parcours de réflexion sur le cinéma pour sensibiliser le lecteur sur les traces visibles ou invisibles des transformations socioculturelles d un média à travers les «zones de turbulence» (p. 201) 1. Le cinéma est désormais partout et nulle part. Dans l ère du numérique, le cinéma peut devenir la préoccupation de plusieurs catégories d individus engagés dans des activités quotidiennes ou professionnelles. Ce média est aussi l association de ce qui pourrait être appelé cinéma-création, cinéma-réception et cinéma-médiation. Cette perspective est sous-jacente à la réflexion des auteurs pour «positionner» le 7 e art «au carrefour de la technologie, de l industrie, de 1. Notons au passage la possibilité d une lecture interactive du livre et la forme épistolaire signifiante. Dans le site «du livre», disponible à l adresse finducinema.com, le spectateur peut obtenir des informations supplémentaires sur les questions abordées dans le livre. Concernant la forme, il s agit de citer au début de chaque chapitre les avis divergents des cinéastes, critiques, journalistes, théoriciens, historiens du cinéma, etc. Ainsi, les auteurs déduisent le paradoxe entre deux idées, justifiées chacune dans une perspective différente de l autre.

10 < 188 > Interfaces numériques n 1/2014 l art, de l éducation et du spectacle populaire» (p. 22). Néanmoins, cette distinction n empêche pas les auteurs de pointer le chevauchement et l entrecroisement entre chacune de ces trois dimensions. Ce qui nous semble passionnant dans ce développement de réflexion est la description critique d une crise susceptible à la fois de fragiliser ce média et, paradoxalement de le renforcer. Autrement dit, les techniques numériques pourraient-elles tuer le cinéma tout en le ressuscitant grâce à de nouvelles performances technologiques et numériques? Là réside la question centrale du livre. Ne serait-ce pas par cette ambivalence critique que les auteurs réussissent à gagner ce défi de transmettre à leurs lecteurs les spécificités d une ère de transition et de mutation? Mort, résurrection ou transformation d une forme d expression audiovisuelle dominante au XX e siècle? Pour les auteurs, il s agit des mort(s) du cinéma. Ils rappellent que ce n est pas la première fois que cette question se pose pour ce média 2. Si la discussion autour des morts du cinéma ne constitue pas en soi l originalité de ce livre, les auteurs parviennent à convaincre que cette discussion a comme objectif de mettre en évidence que le cinéma ne cesserait jamais de se voir déclarer morts! (p. 43) et qu il faudrait accepter que comme il y a eu le cinéma du XX e siècle, il y aura le cinéma de XXI e (p. 17). Afin de mieux illustrer cette idée, les auteurs ont repéré huit «morts» pour le cinéma dans un «ordre chronologique croissant» : 1. «Média-mort-né» (p. 22), 2. «Le modèle dominant jusqu aux années » (p. 43), 3. «Cinématographe» (p. 53), 4. «L avènement du parlant» (p. 51), 5. «L arrivée massive de la télévision» (p. 45), 6. «Généralisation du magnétoscope» (p. 48), 7. «Zapette», (p. 42), 8. «Le numérique» (Ibid.). Après avoir explicité les périodes historiques durant lesquelles ce média a connu des transformations, traduites par sa mort, les auteurs se focalisent sur la dernière transformation survenue avec le numérique : le cinéma à l épreuve d une «diégétisation généralisée» (p. 63). 2. Les différentes appellations des auteurs quant au cinéma témoignent aussi de cette transformation invisible : «cinéma-média», «cinéma-forme», «cinéma-medium», «cinéma-industrie», «cinéma-divertissement», «cinéma interactif», «cinéma linéaire», «film-de-cinéma», «cinéma-hybride», «cinéma extensible», «cinéma-de-salle», etc.

11 Notes de lecture < 189 > Que font exactement les techniques numériques au cinéma? Une illustration à ce sujet est le trucage. «La capture numérique», «la synthèse d image» et «le compositing» (p. 83) étant trois phases du processus de genèse d un film, les techniques numériques permettent de transformer le film en un objet de bricolage, plus facilement manipulable. Ce qui participe naturellement à la «désacralisation» (p. 208) des films. Par conséquent, le film n est plus une «œuvre intouchable» (Ibid.), comme il l a été avant le numérique. Cependant, la référence à la «liberté très contrôlée» de Forestier 3, nous semble éclairante à ce sujet : il s agit «d une sorte de partage de contrôle dans la façon de consommer nos images animées». Le spectateur n est pas le roi-absolu du cinéma-création mais il peut y contribuer, ce qui débouche sur un autre processus, celui de la recréation pratique des films par les spectateurs. 4 Une autre question discutée dans le cadre de la réception filmique s inscrit dans le débat contemporain de la multivalence des salles de cinéma. Cette question invite le lecteur à réfléchir sur la définition du cinéma associé à son contexte de visionnement. Serait-il possible de concevoir le cinéma sans une salle de cinéma? Serait-il acceptable d utiliser les salles de cinéma pour montrer autre chose que les films, en l occurrence les théâtres ou opéras filmés? Pour «les tenants de la tradition cinéphile» (p. 122), d une part le cinéma n a pas de sens sans qu il y ait une projection dans une salle de cinéma, d autre part, un document audiovisuel comme opéra filmé qui est projeté dans les salles de cinéma n est pas du cinéma mais du «hors-film» (p. 197). C est ainsi que les auteurs posent la question de la distinction entre le «filmage» et le «tournage». L «effet Aufhebhung» (p. 122) explicite cette distinction : «le filmage (la captation, l enregistrement) se mue en tournage, et le travail du filmeur ajoute un je-ne-sais-quoi aux images enregistrées» (p. 142) 5. En suivant ce débat, on pourrait se demander en quoi les interactions entre deux 3. Laurent Forestier, (2010). «Le DVD nouveau jouet optique?», dans Francesco Casetti, Jane Gaines et Valentina Re (dir.) In the Very Beginning, at the Very End Theories in Perspective, Udine, Forum, p Cela nous amène à réfléchir sur les deux attitudes du spectateur d aujourd hui engendrées par le numérique : l attitude documentariste et l attitude manipulatrice. Le spectateur «produit» son propre film en bricolant les morceaux audiovisuels des films de l histoire du cinéma. Ce qui transforme le cinéma-création au cinéma-recréation. Pour ces deux attitudes, nous nous inspirons de la proposition de Pierluigi Basso quant à la restauration filmique. Le chercheur propose deux attitudes controversées dans la pratique de restauration des films anciens : le film comme «le document» ou comme «un projet esthétique». À ce sujet, voir P. Basso Fossali, (2012), «À nous la philologie. L implémentation numérique du cinéma et l identité filmique dans l horizon théorique de Gérard Genette», Cinéma & Cie, vol. XII, no. 18, Spring, p L exemple de Cendrillon de Rudolf Noureev enregistré pour le cinéma L Ex-Centris, permet d approfondir cette distinction (p. 126).

12 < 190 > Interfaces numériques n 1/2014 formes d expressions culturelles mettent en évidence les jeux de la valorisation ou la dévalorisation d une pratique artistique par l autre? 6 D autre part la discussion sur le contexte plus élargi du visionnement des films (de la salle du cinéma aux multiples écrans portables personnels et partagés), sensibilise le lecteur sur les limites et le pouvoir d un média qui, semble-t-il, s auto-revalorise par les multiples propositions d usages individuels et collectifs. Par conséquent, on rejoint l hypothèse de la double naissance de cinéma et ses trois régimes déterminants : 1. «Apparition d un procédé technologique», 2. «Émergence d un dispositif médiatique», 3. «Avènement d une institution médiatique». (p. 154). À partir de ce modèle, l idée de «troisième naissance du cinéma» est défendue. Comme le suggèrent les auteurs, «la vie d un média est faite de continuités, mais aussi de discontinuités» (p. 171). Pour finir, dans la dernière partie de l ouvrage, la question de la «nouvelle culture visuelle» (p. 211) se pose compte tenu des évolutions technologiques. Les auteurs expliquent la technique de motion capture (p. 225) et la version améliorée de celle-ci, performance capture qui consiste en la saisie des mouvements, voire des attitudes expressives d un corps réel (l acteur) pour l intégrer dans un décor numérique. En étudiant l exemple de l adaptation des bandes-dessinées des Aventures de Tintin d Hergé par S. Spielberg et P. Jackson (p. 229), on en conclut que l objectif est de montrer la contribution de la technologie de production d image pour l adaptation de cette bande-dessinée, «réputée impossible» (p. 230). L originalité des réalisateurs utilisant cette technologie pour cette adaptation consiste à «intégrer l esprit [du] système graphico-narratif [vraisemblable] dans son univers filmique homochrone [ ] et d obtenir une cohérence anima-réaliste supposée être l équivalent filmique de la cohérence graphico-narrative hergéenne» (p. 234). Plusieurs autres questions comme «la temporalité des captations (restitution photoréaliste classique ou digitale)», «l incarnation photoréaliste d un acteur», la «dissociation mimétique», les «mutations radicales du profilmique» concernant cette adaptation ainsi que d autres discussions sur l effet novelty (au sujet du film L écume des jours sorti en 2013) sont évoquées et invitent le lecteur à réfléchir sur la crise identitaire du cinéma (p ). Enfin, les auteurs soutiennent la proposition d un nouveau concept, celui d «animages» 7 (p. 211) issu de la technologie motion capture. Celui-ci 6. Se pose ainsi la question de l «intermédiarité» discutée au dernier chapitre. 7. Rappelons la note explicative des auteurs : «ce concept a été initialement proposé par André Gaudreault dans le cadre de sa présentation du débat «Technologie et idéologie : 40 ans plus tard» au colloque «Impact des innovations technologiques sur la théorie et l historiographie du cinéma, Cinémathèque québécoise, Montréal, novembre Inédit» (p. 225).

13 Notes de lecture < 191 > caractérise un type particulier d image qui représente notre nouvelle culture visuelle ainsi que l emprise de l animation dans le cinéma d aujourd hui, animatic spirit (p. 225). Ce concept ouvre des perspectives de recherche sur «les usages sociaux évolutifs» qui, comme le précisent les auteurs en conclusion, «sculptent l identité de tous nos médias, y compris le cinéma (sans guillemets de distanciation, ni point d interrogation)» (p. 256). SHIMA SHIRKHODAEI Projet ARC COMMON, Université de Liège HCI Theory. Classical, Modern, and Contemporary Yvonne Rogers Morgan & Claypool, 2012 Née au début des années 1980, la notion d interaction humain-machine (IHM) est passée d un petit mouvement porté par un petit groupe d irréductibles à une véritable discipline dont les acteurs d aujourd hui ont de l influence marquée dans tous les domaines, à peu près partout dans le monde. La montée fulgurante des technologies depuis trois décennies et la variété de leur développement ont contribué à complexifier l objet d étude initial la «simple» interface au point de toucher à toutes les facettes technologiques de nos sociétés. L IHM est devenue une discipline de recherche éclatée et presque indéfinissable. Aujourd hui, des chercheurs et des praticiens de tout horizon s en revendiquent (It seems anything goes and anyone can join in, p. xii) et y ajoutent de la complexité tant les problématiques étudiées de l exploration spatiale à la promotion de la paix sur la Terre couvrent l ensemble du spectre des activités humaines. Si, pour mieux comprendre l état des lieux, les synthèses et rétrospectives de nature technologique ne sont pas rares dans la littérature du domaine (pensons à Grudin 2012 comme exemple phare 8 ), les synthèses de nature théorique restent certes moins fréquentes tant la tâche semble difficile et le recul, peu aisé à prendre. Yvonne Rogers propose une synthèse de l état des lieux en matière théorique dans cet ouvrage de 2012 publié chez Morgan & Claypool dans la collection Synthesis Lectures on Human-Centered Informatics. Le texte de Rogers 8. Grudin J. (2012). Introduction. A moving target: The evolution of human-computer interaction, dans JACKO, J. A. (dir.), The human-computer interaction handbook. Fundamentals, evolving technologies, and emerging applications, 3 e édition, Boca Raton (FL), CRC Press, p. xxvii-lxi.

14 < 192 > Interfaces numériques n 1/2014 poursuit en quelque sorte sa réflexion initiée en 2004 dans l Annual Review of Information Science and Technology ( New theoretical approaches for humancomputer interaction ). Si l exercice se veut complexe, l objectif de l ouvrage est cependant très clair : examiner comment, d hier à aujourd hui, les développements théoriques en IHM ont contribué à modeler la discipline. En quelques années à peine, l IHM est passée d un paradigme simple et défini (connaître son utilisateur, dans le but d améliorer une interface) à un paradigme plus ambitieux et dont l objet n est pas toujours aisément saisissable (avoir de l impact, pour changer/améliorer le monde). Cet élargissement disciplinaire et cette croissance effrénés se sont produits en si peu de temps qu il semble difficile d imaginer qu une ou des théories fortes ont pu prendre racine et ainsi contribuer à stabiliser ou à structurer le domaine. Pour Rogers, cette situation aurait même entraîné une perte de consensus général à propos des objectifs de l IHM et des divers cadres de «contrôle» (théoriques et méthodologiques) auxquels recourir pour valider la production et la réflexion du domaine. Dès l introduction de ce court texte de quatre-vingt sept pages (sans le décompte des pages liminaires et de la bibliographie), Rogers expose la variété des modalités théoriques utilisées au fil des ans en IHM : paradigme, approche/perspective théorique, théorie en soi, modèle, cadre conceptuel, etc. Si, à l époque de ce qu on appelle généralement la première vague (wave) de l IHM, les cadres théoriques usuels provenaient surtout de la psychologie cognitive, on a par la suite très largement emprunté à la psychologie sociale ainsi qu aux théories de l organisation, notamment pour mieux comprendre les espaces de travail humain et le travail collaboratif (deuxième vague). L éclectisme théorique caractéristique de ces deux périodes a entraîné, selon Rogers, un affaiblissement général de l IHM, notamment parce que les concepts théoriques qu on y amenait étaient validés ou générés par une approche scientifique qui allait vite montrer ses limites. C est en grande partie le constat de cette limitation qui va enclencher l apparition du paradigme ethnographique en IHM, en pure réaction à l approche scientifique, moins souple lorsqu il est question de s attaquer à des problèmes mal définis (ill-defined au sens de N. Cross). Outre l intérêt pour la critique générale de l épistémologie de l IHM, l ouvrage de Rogers mérite une lecture attentive pour la part belle qu elle fait à l exposé des théories ayant jalonné le domaine au fil des trois dernières décennies. Sur le modèle de l histoire de l art, Rogers découpe la chronologie des théories de l IHM en trois périodes : périodes classique (chapitre 4), moderne (chapitre 5) et contemporaine (chapitre 6). Une discussion de quelques pages (chapitre 7) et un résumé général (chapitre 8) sur lesquels nous ne reviendrons pas complètent l ouvrage.

15 Notes de lecture < 193 > La période classique correspond à ce que nous avons évoqué plus haut soit, globalement, l omniprésence de la psychologie cognitive au début des années 1980, et il est intéressant d y découvrir le mouvement épistémologique qu y perçoit Rogers. Trois approches se succèdent selon elle. D abord, l approche qu elle nomme body of knowledge, caractérisée par l emprunt direct (et sans adaptation) de concepts en provenance de la psychologie cognitive. Le plus populaire d entre eux est très certainement le principe du «7 magique +/- 2», relatif aux limites de la mémoire de travail. Ensuite, les acteurs de l IHM de la première vague ont opté pour l emprunt de théories complètes en lien avec certains aspects de l interface. Ici, c est principalement le modèle cognitif du traitement de l information qui intéresse l IHM, notamment pour décrire certains mécanismes de la mémorisation et de l apprentissage. Enfin, l auteur explique que les modèles cognitifs se sont imposés à la fin de cette période (jusqu au début des années 1990), modèles parmi lesquels on retrouve le célèbre GOMS (Goals, Operators, Methods and Selection rules). Ce modèle et ses dérivés permettaient (avec un succès fort variable) de prédire et d analyser les tâches cognitives de l utilisateur. Le mécontentement à l égard du «cognitivisme» et du «scientisme» ambiants en IHM amène alors les chercheurs à s intéresser à une nouvelle gamme de théories mettant cette fois davantage en lumière les aspects sociaux et environnementaux de l interaction et, surtout, les besoins de l utilisateur. Les apports de la psychologie cognitive ne sont pas rejetés pour autant mais sont plutôt recadrés, relativisés. C est la période moderne de la théorie en IHM selon Rogers, et elle sera intensive jusqu au début des années Les chercheurs exploreront des approches plus «ouvertes» de la cognition, comme la cognition externe ou distribuée ou encore l approche écologique (importée par Norman depuis les travaux de Gibson). En rupture plus marquée avec les sciences cognitives, certains embrasseront complètement les approches sociales, parmi lesquelles on compte plus spécifiquement l ethnométhodologie, la théorie de l activité et tout le cadre du CSCW (Computer-Supported Cooperative Work). En plus de ces approches très typées, la période moderne se caractérise aussi par l élaboration de théories hybrides ou encore de théories issues de l observation directe de données empiriques. Quant à elle, la période contemporaine est caractérisée par un foisonnement théorique sans précédent. Cette fois-ci, la rupture est totale. Ce sont les valeurs qui prennent place au cœur des préoccupations des chercheurs et non plus les «simples» besoins ponctuels liés à l utilisation d une technologie donnée. Le foisonnement est tel que Rogers choisit plutôt d énumérer des cas emblématiques de théories qui inondent la recherche en IHM depuis le milieu des années 2000 et les regroupe en quatre «tournants» majeurs pour faciliter

16 < 194 > Interfaces numériques n 1/2014 leur présentation (design, culture, to the wild, embodiement). Le tournant design marque la volonté de la communauté de chercheurs en IHM à comprendre le design en lui-même, ses processus et sa valeur intrinsèque. On délaisse le régime normatif et le régime prescriptif de l intervention plus traditionnelle pour s intéresser plus finement à l interaction avec la technologie prise comme phénomène social. Le tournant culture reprend l idée des cultural studies où la condition humaine devient le point focal de l investigation alors que le tournant to the wild marque l intérêt pour les contextes pris dans le feu roulant de la vie quotidienne (everyday life) où il n est plus tant question de proposer des solutions à un problème mais plutôt de créer des possibilités d actions autour ou découlant d une situation. Enfin, le tournant embodiement, essentiellement dérivé de l œuvre de Paul Dourish (Where the action is, MIT Press, 2001), tente de comprendre l interaction des dimensions sociale et physique du corps dans un contexte plus global d interaction avec le monde (dans lequel se trouve, notamment, des interfaces). ÉRIC KAVANAGH École de design, Université Laval

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