MEDIATION SOCIALE & RESIDENCE D HABITAT SOCIAL

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1 Université Evry Val d Essonne UFR «Sciences Humaines et Sociales» - Département Sociologie Master 2 Ingénierie de Projet en Développement Social Urbain MEDIATION SOCIALE & RESIDENCE D HABITAT SOCIAL Dans quelle mesure et comment la médiation peut-elle favoriser de façon pertinente une bonne gestion d une résidence d habitat social? Mémoire présenté par Simon Calis, sous la direction de Mme Dominique Naels Soutenance en Septembre 2013

2 Université Evry Val d Essonne UFR «Sciences Humaines et Sociales» - Département Sociologie Master 2 Ingénierie de Projet en Développement Social Urbain Années universitaires 2012/2013 1

3 Remerciements Dans l exercice de ce mémoire professionnel, ainsi que lors de mon année d apprentissage (octobre 2012/octobre 2013), j ai eu le plaisir de rencontrer une multitude de professionnels partageant un même point commun : celui d œuvrer pour améliorer la qualité du cadre de vie des résidences de bailleurs sociaux. Cet environnement de travail a été réellement bénéfique à la réalisation de ce travail. Je tiens à remercier tout particulièrement ma tutrice d apprentissage Julia Chalmel-Meynet, qui a œuvré pour que cette année d alternance se passe le mieux possible à mon égard et d avoir veillée à faire dialoguer les conditions de travail universitaires et professionnelles tout au long de cette année d apprentissage. Je tiens à remercier aussi l ensemble des locataires que j ai pu croiser lors de nos visites de terrain, et plus particulièrement Mme De Andrade, Mme Nuguet et Mme Pelletier, locataires du bailleur ICF Habitat La Sablière de Villeneuve-Saint-Georges, pour avoir répondu aux questions de recherche de ce mémoire. Je tiens également à remercier l ensemble du personnel de direction ainsi de l équipe local du bailleur ICF Habitat La Sablière de Villeneuve-Saint-Georges ayant permis de faire coïncider mes missions professionnelles aux leurs. Plus particulièrement, j ai beaucoup apprécié la dynamique d équipe du bailleur afin de participer à l étude de mon mémoire et d accepter de répondre à mes questions : Mr Salah Lounici, Mme Marie Henni, Mr François Escande, Mme Rita Belize et Mr Abri Koré. Pour finir, je remercie ma compagne Violaine Molinaro pour son soutien qui a toujours été d une très bonne aide et de très bons conseils. 2

4 Sommaire Remerciements... 2 Sommaire... 3 Avant-propos... 4 Introduction Présentation du terrain d étude et de la méthodologie employée Pourquoi se pose-t-on aujourd hui la question de la médiation sociale? De quelle manière les bailleurs gestionnaires œuvrent-ils pour améliorer la gestion de leurs résidences? Quelles sont les conditions préalables pour éveiller les habitants à la démarche de médiation? Dans quelle mesure la médiation sociale peut-elle favoriser une bonne gestion d'une résidence? Conclusion Bibliographie Annexes Table des sigles Résumé & Abstract

5 Avant-propos L exercice universitaire que représente la construction et la réalisation de ce mémoire professionnel clôture, en mobilisant méthodologie et de réflexion l ensemble des années d étude de mon cursus universitaire, qui m ont permis d approfondir les questions urbaines et les questions sociales et de leur trouver des points d appui commun. Le choix du sujet abordé dans ce document est considéré par moi-même comme une synthèse de mon processus de réflexion au sujet de la ville et de ses citadins. En effet, l approche micro locale que j ai choisie pour traiter le sujet de la médiation sociale, dans les quartiers d habitat appartenant aux bailleurs sociaux, est le fruit de mes questionnements personnels en termes d efficacité et de pertinence d action sur les territoires. En d autres termes, ce mémoire professionnel, comme son nom l indique, fait figure de réflexion sur le projet professionnel que je souhaite pouvoir développer à la suite du Master 2 Développement Social Urbain. J ai ainsi pu saisir la chance de confronter le terrain de mon année d apprentissage avec une échelle et un angle de vue particulier, reposant sur mes perspectives d action dans le champ du travail social urbain. Ce travail m a permis de réfléchir au positionnement professionnel qu il est bon d adopter quand on intervient sur le terrain, en lien direct avec les locataires et en relation de travail avec les collaborateurs du logement social. 4

6 Introduction «J ai vu le responsable de secteur du bailleur hier passer dans le quartier! Qu est-ce que vous voulez que je vous dise? Il ne s intéresse pas à ce que l on vit. Il rentre chez lui le soir et il oublie! Mais nous, nous vivons ici!». Voici ce que j ai pu relever du terrain et des paroles des locataires lors de mon année d apprentissage et de mes visites sur les résidences d habitat social à Villeneuve-Saint-Georges, Val-de-Marne. Premièrement, cette parole interroge ce qui est de l ordre du subjectif, du ressenti ou en tout cas de la perception de l habitant («Il ne s intéresse pas à ce que l on vit.»). Deuxièmement, par ces paroles, on se rend compte du décalage en terme d intérêt et donc d attentes entre les locataires et les professionnels («Il rentre chez lui le soir et il oublie! Mais nous, nous vivons ici!»). Par contre, ce que nous avons en commun, c est d être tous humains, socialement construits, et de fonctionner par ce qui structure notre vie à l image de la pyramide des besoins d Abraham Maslow (se nourrir, se loger, travailler ) [Annexe 8] et d avoir recours à des motivations personnelles différentes selon la place que l on occupe (être habitant ou être professionnel). Dans cette dialectique-là, mon étude vérifiera la pertinence de la médiation sociale, comme technique, démarche ou processus d action. Je pose en préalable l impact de deux crises notables qui participent de la formalisation de ma problématique. D un côté il y a la crise des banlieues, agitant tous les jours le monde politico-médiatique [Stébé, 2010] et de l autre il y a celle de la représentation et de la place des citoyens à laquelle notre société moderne doit faire face [Blondiaux, 2008]. Nous sommes actuellement en France devant des responsabilités et des réflexions pour lesquelles les professionnels attachés de près ou de loin à la vie de la cité doivent être les plus avertis et les plus précautionneux. De quelle manière, nous les professionnels, est-il possible de mettre en œuvre une intervention efficace et réellement intégrée aux difficultés des quartiers sensibles? Afin de réellement comprendre la spécificité des territoires d habitat social collectif et de ce qui fait sens à cette échelle en termes d intervention, il est primordial de mettre en lumière deux choses : l histoire urbaine qui a structuré nos banlieues depuis ces soixante 5

7 dernières années et la compréhension des postulats qui ont façonné les métiers de la ville, les dispositifs qui mettent en lien les professionnels avec les habitants. La ville et son cadre urbain sont en effet caractérisés par des zones urbanisées qui accumulent une part non négligeable de problèmes socioéconomiques qui deviennent structurels, et ont la particularité d être prédominants au sein de notre société. Les termes qui ont été rattachés à l avènement de la politique de la ville (relégation, rénovation, exclusion, termes faisant tous référence à un processus de rupture) depuis les années 1970 annoncent lisiblement le décrochage de ces quartiers, majoritairement d habitat social, avec l ensemble de l agglomération à laquelle ces résidences sont reliées 1. Il existe de nombreuses explications pour rendre compte de cette désaffiliation. Au-delà de l anecdote où «chacun pouvait «jeter un coup d œil» sur les enfants» dans les quartiers traditionnels ouvriers, Jean-Marc Stébé met en lumière le mécanisme qui a vu «les banlieues ouvrières» passer «du lieu d intégration au lieu d exclusion». Alors que les structures intermédiaires s affaiblissent à l instar des «syndicats de quartiers, associations, partis politiques, comités des fêtes qui assuraient spontanément la médiation entre les citoyens et les institutions étatiques», une dislocation de la composition sociale prend corps. Selon J-M Stébé, «un nouveau prolétariat se constitue, marqué plus par la pauvreté, la marginalité et le repli sur soi, que par le désir de transformation sociale». Il ne serait pas honnête d affirmer que l ensemble de la population de ces résidences ait connu un décrochage de cette sorte, mais les mécanismes du processus de «disqualification sociale» évoqué par Serge Paugam sont néanmoins en développement sur ces territoires. On parle ainsi du triptyque alliant la «fragilité» à la «dépendance» amenant ensuite à la «rupture» [Paugam, 1997]. De surcroît, la concentration des difficultés sociodémographiques entraîne un phénomène de relégation de ces résidences vues «comme des espaces de «mal-vivre», des ghettos de la misère» [Stébé, 2010]. Les liens sociaux dans les résidences d habitat social ne sont pourtant pas concomitants avec un cadre urbain particulier (des problèmes similaires existent aussi par ailleurs) mais «de nombreux paramètres, tels que les intentions initiales d implantation, la durée de résidence, ou encore l importance du réseau associatif et de structures socio- 1 «L enjeu : réduire les inégalités territoriales et agir pour les quartiers en difficulté». Présentation et ligne de conduite sur le site du Ministère délégué à la Ville (http://www.ville.gouv.fr/?l-essentiel-de-la-politique-de-la, consulté le 08/04/13). 6

8 culturelles, agissent sur les formes d appropriation de l espace et sur les configurations sociales» [Stébé, 2010]. Des études affirment même que les habitants des cités périurbaines d habitat collectif «ne s ignorent nullement, ils tissent au contraire un réseau de surveillance étroit basé sur les rumeurs, les ragots, sur une sociabilité de l honneur» [Calogirou, 1989]. Cet aspect est un vecteur de projets et de vie sociale sur les quartiers. Néanmoins, le sentiment relatif aux conditions de vie de la résidence n est pas homogène avec «au contraire une ambivalence des attitudes, faite à la fois du rejet de l endroit [ ] et en même temps de l impression forte de l incapacité de vivre ailleurs» [Stébé, 2010]. La réponse à ces constats, bien loin de ceux annoncées au milieu du 20 ème siècle par les signataires de la Charte d Athènes sur les bienfaits des nouveaux espaces de vie en bâtiment collectif, a été pilotée de façon centralisée par l Etat, comme lors des opérations de constructions massives d après-guerre. En 1973, le premier programme à titre expérimental «de revalorisation de 13 grands ensembles HLM dégradés» prend forme sous le nom d Habitat et Vie Sociale (HVS). A la suite des réalisations attendues, les Assises de l habitat social mentionnaient que «non seulement le traitement social n a pratiquement pas été réalisé dans ces opérations HVS, mais encore, on ne s est pas soucié d assurer la participation des habitants, qui était pourtant considérée comme une des conditions nécessaires pour la réussite de la réhabilitation». On voit ainsi être mise en avant la notion de participation dont le rapport Dubedout est la pierre angulaire. Derrière la crise du modèle de vie en habitat collectif qui aurait permis l apparition d «un homme moderne» selon la Charte d Athènes [Le Corbusier, 1954], se trouve la manière dont les habitants de ces résidences font référence à leur voix, dans le sens démocratique du terme, et à la connaissance et à l usage qu ils ont du territoire. Mais de quoi parle-t-on réellement quand on évoque la démocratie participative et plus généralement l implication des locataires dans les projets de vie sociale? D un point de vue philosophique et historique, la démocratie participative se distingue de la démocratie représentative. Dans ses fondements du 18 e siècle, l idée d une participation active des citoyens est tout juste tolérée [Manin, 1995] dont les théoriciens de la démocratie moderne (Séyiès en 1789) mentionnaient que la représentation est la condition sine qua non de la légitimité démocratique [Rosanvallon, 1998]. A cette époque, le pouvoir au peuple se 7

9 situait loin des fondamentaux de la démocratie athénienne d une part et de la place de l Ecclesia dans la vie de la cité d autre part. Il aura fallu attendre le «début du XXe siècle à travers la médiation des partis politiques» [Blondiaux, 2008] et le début des années 1960 pour qu elle soit vue par l autorité politique gouvernante comme une «action continuelle du citoyen» nécessitant à ce titre une «présence vigilante» [Mendès-France, 1987]. Les années suivantes ont vu des expériences diverses et variées (Groupes d action municipaux, Comité de quartier, Atelier Populaire d Urbanisme) ayant été «portée(s) par des mobilisations associatives» [Blondiaux, 2008], issues d un mouvement «ascendant» [Gontcharoff, 1999]. Mais lors des élections municipales de 1977, les communes de gauche ont eu la tentation d institutionnaliser ces pratiques, et le verdict s est soldé par un échec [Dion, 1986]. Il faudra attendre les lois fondamentales des politiques de la ville (Loi d orientation pour la ville de 1991) pour qu une volonté, cette fois-ci «descendant(e)» puisse spécifier «le principe d une concertation préalable avec les habitants pour toute action ou opération modifiant substantiellement les conditions de vie dans les quartiers» [Blondiaux, 2008]. Depuis ces années, les textes de loi votés imposent comme conditions d éligibilité aux projets politique de la ville, des processus de concertation et d information, sous forme par exemple de référence à des instances institutionnalisées (les conseils de quartier de la loi dite de «démocratie de proximité» de 2002 par exemple). Malheureusement, les expériences observées tel que «les conseils de jeunes ou de résidents étrangers» sont des échecs avec un faible niveau de participation. Cela nous amène donc à la question «de savoir si ce ne sont pas précisément les conditions dans lesquelles la participation est organisée et gérée qui expliquent cette absence d intérêt.» A cela s ajoutent les questionnements suivants : «Comment intéresser les citoyens ordinaires? Comment les prendre au jeu?» [Blondiaux, 2008]. Mais au regard de ces échecs partiels, qu est-ce qui fait la force de cette démocratie participative? C est dans cet esprit que Loïc Blondiaux recherche «un nouvel esprit, de nouveaux fondements» afin de qualifier de manière positive la démocratie participative. Bien qu elle ne permette pas de dégager une définition claire et précise de ce que l on attend d elle, la démocratie participative constitue une force liée précisément «à son indétermination, à sa capacité à s inscrire dans les stratégies et les registres de légitimation politique les plus 8

10 disparates». Il met un point d honneur à ce que la capacité des citoyens «à se mobiliser, à résister» dont «un droit à la reconnaissance et à la critique» soit revendiquée par des «citoyens des démocraties contemporaines [qui] n acceptent plus de se taire». Ainsi, suite à ces nuances importantes et à la difficulté de savoir sur quel pied danser quand on parle de démocratie participative, il est central pour nous de questionner les modalités de mise en œuvre de ce système politique dans les actuelles interventions sur les quartiers en relégation. En effet, «les pratiques de participation ne sont pas univoques» et «il faudra se demander sous quels formats, dans quelles conditions et à quels prix la démocratie participative [ ] peut jouer le rôle que certains attendent d elle» [Blondiaux, 2008]. Et dans la réalité, il faut interroger ce sur quoi cette démocratie souhaite s établir (à travers des outils d information et de communication allant jusqu à des positions plus avancées amenant aux sphères de la concertation et de l implication). Afin de mieux cerner les enjeux, il est primordial de comprendre précisément comment le domaine du logement social est organisé. On observe, au-delà des services classiques de gérance des bailleurs, des professionnels de gestion urbaine de proximité étant de plus en plus déployés sur les sites d habitat social. Mais pour y faire quoi au final? A l image des missions confiées à la structure Couleurs d Avenir dans laquelle j effectue mon contrat d apprentissage, de nouveaux types de postes se sont réellement intégrés dans le paysage institutionnel de la politique de la ville. Des agents de gestion locative facilitent «les relations entre le bailleur et le locataire», des agents de médiation dont le positionnement se situe «auprès des habitants» un peu de la même façon que les agents locaux de médiation sociale «interviennent dans le cadre de conflits liés à la vie de quartier» [Stébé, 2010]. Ces postes traduisent d une certaine manière l importance de la communication et de l accompagnement personnalisé dans les résidences. Cela rejoint les observations que j ai pu effectuer durant mon apprentissage alors que la communication entre l organisme gestionnaire (ICF Habitat La Sablière) et les locataires du patrimoine social ne passe pas convenablement, créant des sentiments de frustration et de mésentente. En effet, on remarque que la gestion locative au sens large nécessite des processus longs, souvent entravés par des procédures opaques attachant le bailleur à des prestataires techniques extérieurs corrélées à une participation faible des locataires aux conseils de leur résidence. La prégnance de ces 9

11 métiers de médiation est-elle révélatrice d un manque de communication repérée des bailleurs envers leurs locataires? A ce niveau, on observe lisiblement les enjeux des démarches de participation. La participation n est ni une technique préconçue, ni une orientation d action préfigurée. Elle requiert un terreau favorable de la part des habitants. Comme nous l avons évoqué, la communication institutionnelle fait généralement défaut dans le monde du logement social. Afin de rompre avec le traitement technique qu exercent les bailleurs, on trouve ainsi le médiateur qui emploie des compétences propres au champ de la pédagogie. Ce positionnement apparaît stratégique dans le traitement du quotidien. Pour comprendre cette stratégie, il est tentant de reprendre des préceptes qui ont été avancés lors de la modernisation de la politique par Jean-Jacques Rousseau dans son ouvrage Emile. Ces préceptes annonçaient l arrivée de «la pédagogie nouvelle» [Ott, 2011], éloignées de la pédagogie traditionnelle. Laurent Ott affirme dans ces termes que «la principale rupture provient du fait qu on a le temps» en se plaçant dans «une pédagogie du quotidien, du cheminement». Ce sont «les temps où on montre, où on révèle, où on explique» qui sont intéressants. C est ainsi que le parcours individualisé permet l échange où «le maître, l éducateur, le pédagogue ne sont plus en face, mais à côté de leur bénéficiaire» [Ott, 2011]. Il y a donc une brèche dans laquelle les professionnels ont la possibilité de s engouffrer afin de «faire avec». De cette manière, le professionnel se retrouve en capacité d être entendu, et de comprendre lui-même les difficultés qui freinent l engagement, ou en tout cas de saisir les obstacles des habitants à s investir dans le projet de vie de la résidence. Mais une fois que le locataire ne se retrouve plus en situation de plainte, quelle est la logique de participation à déployer par les professionnels pour passer de l individu au collectif? L objet de ce travail est donc d étudier les effets positifs et les limites de la relation bailleur/locataire car cette relation apparaît aujourd hui comme un préalable incontournable pour assurer la qualité de vie sur une résidence. La question centrale de mon mémoire est donc : Dans quelle mesure et comment la médiation sociale peut-elle favoriser de façon pertinente une bonne gestion d une résidence? 10

12 L étude nécessite de mettre en valeur les synergies potentielles de la relation de confiance qui existe entre les habitants et les professionnels. Cette relation fait couramment défaut et semble être vécue comme une négligence ou comme une difficulté de la part des professionnels à répondre aux questions quotidiennes de la résidence. L enjeu se situe dans le fait que chaque locataire arrive à faire entendre sa voix, et que le recueil de ce message subisse un traitement à la hauteur de la sollicitation. En terme de médiation, le dictionnaire Larousse parle d «entremise, intervention destinée à amener un accord» ou encore amène au «fait de servir d'intermédiaire, en particulier dans la communication». La racine latine «mediare» se rattache quant à elle au fait de s interposer. On voit bien ainsi le processus et l outil de «la communication» est régi par un but recherché : celui d «amener à un accord». Au sein de cette recherche consensuelle, les mécanismes vertueux qui nous amèneraient à apaiser des situations de conflits seraient liés, sous forme d hypothèse d étude, aux mécanismes de la reconnaissance, de l interaction sociale, de la psychologie sociale ou tout naturellement du lien social et de la communication. Afin d approfondir ces questionnements, nous allons mettre en perspective ce sujet en cinq temps. En premier, d une manière succincte, il s agira de décrire le paysage d étude dans lequel ce mémoire s est construit avec la présentation de Couleurs d avenir et de ses territoires d action, ainsi qu une explication de la méthode employée pour recueillir des informations qui donneront du corps à cette étude. En second lieu, il sera question de médiation sociale et de la place qu elle occupe à notre époque. On pourra ainsi revenir sur les notions de démocratie, d égalité et d interventionnisme politique. Ensuite, il sera nécessaire de se familiariser avec l environnement professionnel du logement social, notamment à travers les pratiques de gestion des sites d habitat social et des logiques internes propres aux bailleurs sociaux. Ce sera un temps d expression des professionnels quant à leur métier. Cela permettra de comprendre par une analyse macro les enjeux institutionnels et techniques et dans une quatrième partie de les comparer avec les mécanismes plus personnels des locataires, qui déterminent la participation des habitants à la 11

13 vie de leur résidence. Ce sera le moment de dialoguer autour des notions de reconnaissance sociale, de liens et de relations sociales en laissant des locataires s exprimer sur leur vécu. Avant de mettre un terme à cette étude, la dernière partie croisera les éléments de réponses des parties précédentes au profit de la question de départ, à savoir le rôle de la médiation sociale dans l amélioration de la qualité de vie sur les résidences et de l appropriation des habitants de leur «cité», au sens politique du terme. 12

14 1. Présentation du terrain d étude et de la méthodologie employée. 1.1 Structure d alternance : Couleurs d avenir Une structure prestataire de développement social urbain Depuis 2004, Couleurs d avenir intervient au sein des territoires d habitat social pour favoriser l amélioration de la qualité de la vie. Ses missions en termes de Développement Social Urbain (DSU) tendent à harmoniser les interventions des acteurs du territoire et de forger les bases d une co-construction de la vie locale avec les habitants. Les interventions que Couleurs d avenir proposent sont décidées directement avec les directions DSU des bailleurs sociaux, dont la majorité de ces opérateurs avec lesquels Couleurs d avenir travaille se situent en région Ile-de-France. L équipe salariée de cette structure est composée d une dizaine de personnes, travaillant par secteur géographique : le secteur Nord pour les départements de la Seine-Saint-Denis, du Val d Oise et autres, et le secteur Sud pour les départements du Val-de-Marne, de l Essonne et de la Seine-et-Marne. En six années d existence, Couleurs d Avenir a cumulé les expériences sur des quartiers et patrimoines très distincts. Du diagnostic à l enquête sociale, en passant par la concertation, la mobilisation d habitants, la médiation, la coordination d acteurs locaux à la mise en pratique d animations, l organisation d événements, les actions de sensibilisation collective et individuelle, Couleurs d Avenir propose des missions à court, moyen et long terme afin de mettre en adéquation les attentes des bailleurs sociaux avec les besoins des résidences. Elle bénéficie également des subventions de la Politique de la Ville dans le cadre du Contrat Urbain de Cohésion Sociale (CUCS) pour ses missions d accompagnement envers des associations locales et l animation du réseau de partenaires sur certains quartiers Territoire d étude : Villeneuve-Saint-Georges, Val-de-Marne Couleurs d avenir intervient depuis plusieurs années au sein des résidences du bailleur ICF Habitat La Sablière présentes sur le territoire de Villeneuve-Saint-Georges dans le Val-de- 13

15 Marne. Cette commune de habitants 2 en 2009 concentre l ensemble des problématiques que l on retrouve dans les quartiers bénéficiant de subventions spécifiques de la Politique de la ville. En effet, la population y est majoritairement jeune (46% des villeneuvois a moins de 30ans en 2009), le niveau de qualification est faible avec taux de chômage élevé (14,6% de chômage des 15 à 64 ans en 2009) ainsi qu une surreprésentation de logements sociaux soit 32,9% du parc immobilier de la commune. Le niveau de richesse de Villeneuve-Saint-Georges (revenu net déclaré moyen par foyer fiscal) se situe en deçà des moyennes départementales ce qui en fait une des communes les moins riches du Val-de- Marne [INSEE, 2012]. Les résidences concernées par cette étude font partie des périmètres des Zones Urbaines Sensibles (la ZUS du Bois-Matard/le Plateau) corrélées aux autres résidences hors-zus mais intégrées aux dispositifs du CUCS (Quartier Nord). Sur ces sites, ICF Habitat La Sablière est l opérateur gestionnaire de 858 logements, à partir desquels la cellule de développement social urbain conventionne des missions avec Couleurs d avenir sur des thématiques de propreté, de sensibilisation au respect des lieux et des équipements, à l animation de la vie de quartier et à l accompagnement d une association naissante impulsée par des jeunes des résidences. 1.2 Une approche méthodologique en lien avec le terrain d apprentissage De la pratique à l observation Lors des premiers mois de présence sur le terrain, avec les locataires, avec les équipes locales, ou lors des réunions de pilotage avec les directions de services des bailleurs sociaux, j ai pu appréhender d un point de vue pratique et également théorique la gestion des résidences sociales. Les entretiens exploratoires avec les collègues ou collaborateurs ont contribué à construire mon cadre d étude, ma problématique ainsi que l hypothèse centrale sur laquelle tient cette étude (qui se rattache aux mécanismes de la reconnaissance, de l interaction sociale, de la psychologie sociale, du lien social et de la communication). J ai pu 2 Sources INSEE, Etat civil et estimations de population au 1er janvier

16 ainsi observé les composants pratiques de cet univers professionnel qui n ont cessé d alimenter mon étude et son rapport avec le terrain. Ainsi, en complément des références théoriques sur la démocratie participative, sur les pratiques actuelles d amélioration de la qualité de service et sur les dynamiques de relégation urbaine et sociale, les observations que j ai pu effectuer sur le terrain m ont permis une prise de distance favorisant l analyse critique des processus de médiation à l œuvre dans les quartiers sensibles Saisir les paroles et perceptions de chacun Outre la position d observation et de détachement du sujet d étude, il s est logiquement dégagé l idée de recueillir les paroles des professionnels ainsi que des locataires afin de faire en sorte que l étude soit illustrée dans ses représentations diverses. Ainsi les entretiens menés à l appui d un cadre d étude explicité mais dont les questions restent les plus ouvertes possibles afin de laisser libre-court à l expression des personnes interviewés ont permis de croiser discours et réalité. J ai donc choisi de réaliser des entretiens semi-directifs et de solliciter l ensemble des profils de professionnels participant à la question de la médiation sociale dans leur résidence, en plus des locataires. Suite à mes demandes d entretien, j ai obtenu des rendez-vous avec cinq professionnels et trois locataires. Ma collègue et tutrice d apprentissage Julia Chalmel et quatre personnes du bailleur ICF Habitat La Sablière : - Salah Lounici, directeur territorial pour le Val-de-Marne et l Essonne - Marie Henni, responsable du pôle «Développement Social Urbain» - François Escande, responsable de site sur Epinay-sous-Sénart - Abri Koré, gardien qualifié de Villeneuve-Saint-Georges Mon étude croise ainsi l ensemble des réponses, avis et représentation que ces professionnels du logement social détiennent, comparé dans le même temps avec celles des locataires investis dans la vie de leur résidence (Mme De Andrade, Mme Nuguet et Mme Pelletier). Ce travail met en exergue, à partir d une analyse sociologique, des points de blocage, des potentialités, des recommandations qu il faut avoir en tête quand on pense à la médiation sociale dans les résidences d habitat social. 15

17 2. Pourquoi se pose-t-on aujourd hui la question de la médiation sociale? 2.1 La société moderne : un demi-siècle de bouleversements et de hiérarchisation démocratique Hiérarchie démocratique et distance sociale Pour étudier la médiation sociale, il est nécessaire de se référer aux vertus de la démocratie. En effet, notre régime politique et institutionnel explique de manière significative les modes de traitements de la vie des citoyens, et la reconnaissance civique que cela implique. Avant de rentrer dans le cœur du sujet, il paraît important de revenir sur le processus de gouvernance dominant (rattaché à notre fonctionnement administratif) : le modèle vertical et hiérarchique, dit aussi agonistique qui est un équivalent de la logique topdown américain [Bacqué, Rey, Sintomer, 2005]. La période de la reconstruction des trente glorieuses et de l histoire du logement social moderne en France, que l on développe ci-après, constitue un témoignage fort de la part de notre modèle interventionniste français, né des ambitions du modèle de l Etat-Providence français. Cette refonte de notre modèle public a garanti des modifications importantes dans la relation que l on exerce avec le territoire mais elle a aussi occasionné une distanciation des liens entre les représentants et les représentés (locataire et gestionnaire, relégation urbaine et augmentation de l abstention). Julia Chalmel, coordinatrice de projet développement social urbain pour Couleurs d Avenir, revient sur ce délitement des liens et du sentiment de confiance : «Historiquement, les locataires avec leurs bailleurs sont très remontés et n'y croient plus.» On comprend que c est dans un souci d équité que l on hiérarchise les décisions mais le positionnement vertical du pouvoir n est pas sans danger. Des auteurs tels qu Archong Fung et Erik Olin Wright ont alimenté la critique du modèle de gestion pyramidale selon lequel l éloignement des décisions entraîne potentiellement des discordances avec la pratique. Le suivi des actions est biaisé et la réalisation du service se retrouve le plus souvent inadaptée aux bénéficiaires [Fung & Wright, 2005]. Il est vrai que la période de la reconstruction 16

18 d après-guerre n aurait pas pu s effectuer autrement qu avec un volontarisme et un arbitrage dans le pilotage des opérations de grande ampleur (logement, industrie, tourisme). Néanmoins, cette volonté et ces directives descendantes du commissariat général au plan sont en cause dans les situations de crise urbaine actuelle en particulier en ce qui concerne le décrochage des grands ensembles d habitat social. Pour autant, on observe que l Etat a retenu la leçon de la planification urbaine unilatérale puisqu à partir des années 1970 de nouveaux outils de gestion intégrée sont déployés pour faire face à des enjeux de plus en plus complexes La politique interventionniste du logement lors des trente glorieuses En effet, notre pays s est retrouvé, à la suite de la seconde guerre mondiale, sous doté en équipements, en logements et en industries. La période de reconstruction dans les années 1950, qui a été déterminante dans la composition de notre société contemporaine, a conduit la France à entamer des politiques de planification majeures et à arbitrer de grands choix d aménagement. A la suite de politiques publiques laxistes en terme de construction de logements et d investissement des entrepreneurs privés pour loger leur propre main d œuvre ouvrière, l Etat s est retrouvé devant un impératif incommensurable : «un cinquième du parc existant en 1939 est à reconstruire» [Stébé, 2010]. Ajouté à la vétusté des logements de l époque et du manque de raccordement aux commodités modernes, on se rend vite compte du retard pris en la matière depuis les décennies précédant la guerre. L essor démographique et l explosion urbaine restructurent totalement la composition de la population avec en trente ans «un doublement de la concentration urbaine depuis 1945». Les banlieues sont directement impactées par ce dynamisme, de cet appel d air des aires urbaines vierges, ou en tout cas vacants d occupations au début des trente glorieuses. Cette urbanisation met de côté les laissés pour compte, qui se retrouvent sans possibilité d occuper un logement et donc alimentent massivement les bidonvilles qui se déploient aux portes des grandes métropoles. Malgré ces enjeux de peuplement, les pouvoirs tardent à réagir. Il faut attendre l appel lancé en 1954 par l abbé Pierre en faveur des sans-abris pour voir l Etat intervenir. En réaction, l Etat lance une politique de grands travaux avec pour colonne vertébrale la constitution d un «vaste réseau de sociétés de construction de logements locatifs aidés liées 17

19 aux collectivités locales, aux entreprises publiques ou de statut privé» [Stébé, 2010]. En parallèle, la planification est en œuvre, les Zones à Urbaniser en Priorité (ZUP) sont lancées avec la promotion unanime du modèle des grands ensembles par les décrets du 31 décembre 1958 (dont Charles-Édouard Jeanneret dit Le Corbusier a théorisé ses principes). D un point de vue de la maîtrise d œuvre, ces opérations d urbanisme préconisent un cahier des charges avec un minimum de 500 logements à réaliser dans un court délai «tracés à l équerre, constitués pour l essentiel de barres et de tours, nouveaux symboles de l urbanité et de la modernité» [Stébé, 2010] Vers une intégration partenariale de la gestion urbaine Loin des pensées libérales, l Etat a besoin de se positionner à la pointe de la hiérarchie pyramidale afin de dévoiler une politique interventionniste à la hauteur des enjeux auxquels il lui revient de répondre. Au total, 195 ZUP seront construites, représentant 2,2 millions de logements, pour l essentiel de type Habitat à Loyer Modéré (HLM) locatif. Malheureusement, il ne faut pas attendre longtemps pour voir apparaître un mécontentement de la part des habitants au sujet de cités dortoirs qui ne voient pas d équipements de proximité ouvrir en pied d immeuble et qui amplifient les nuisances de la cohabitation serrée avec le voisinage. Un tournant est de mise dix ans après la signature de la programmation des ZUP, dont la nouvelle loi d orientation foncière du 30 décembre 1967 proclame une nouvelle procédure d urbanisme : les Zones d Aménagement Concerté (ZAC). L objectif de cette nouvelle juridiction du code d urbanisme «vise à réaliser une concertation entre l Etat, les collectivités locales, les organismes aménageurs et les propriétaires privés, et à instaurer une grande souplesse dans la mise en œuvre d opération dont l objet ne serait plus exclusivement l habitat» [Merlin, Choay, 1996]. Néanmoins, même si on remarque que la volonté est finalement à l image des préconisations de notre époque «plus attentives à la mixité urbaine, au cadre de vie, à la sociabilité», à la différence du modèle fonctionnaliste, on remarquera que les problèmes se sont installés dans ces ensembles, mettant l isolement et la relégation en tête de gondole des banlieues métropolitaines françaises Le capital social comme levier 18

20 Le principal enjeu est de penser les projets avec les acteurs du quotidien que représentent les habitants. Cela amène ainsi à favoriser l augmentation de leur capital social, et notamment des plus défavorisés [Putman, 2000], afin de lutter contre la crise structurelle de notre démocratie, qui est menacée par un délitement de la confiance dans nos institutions représentatives. Cette revendication à la reconnaissance des dominés apparait comme un élément de réponse stratégique pour directement redonner de la confiance à ceux «qui subissent le plus frontalement les crises structurelles» et d opter pour cela vers des mesures d inclusion pour remettre au centre des enjeux les catégories d individus qui s en retrouvent écartées («avec l idée qu il est nécessaire de les réintégrer dans le mainstream») [Bacqué, Rey, Sintomer, 2005]. Mais, dans les faits, on s aperçoit que le modèle sur lequel notre société moderne s est développée a finalement usé d une stratégie arbitraire et directive selon une organisation pyramidale à l image de notre modèle administratif, loin de tout traitement spécifique pour les «oubliés de la démocratie» [Miquet-Marty, 2011]. 2.2 Pour une égalité citoyenne et une gestion intégrée démocratique L égalité au centre des revendications démocratiques Dans une société post-moderne, on observe que le spectre des engagements démocratiques et des avancées sociétales est en discussion et porte dorénavant sur les notions d égalité et d inégalité sociale et démocratique. Pierre Rosanvalon témoigne des basculements qui ont encore lieu dans notre société, en matière de traitement égalitaire des citoyens. Si la valeur «égalité» est en constante évolution, c est bien qu elle s inscrit en dépendance avec son époque et conjointement contre les inégalités. Alors que les philosophes des Lumières ont mis en avant le traitement libre de chaque individu et de leur libre conscience, désormais, l égalité se pense comme un accès paritaire et partagé entre tous, basée sur l égalité des chances. Pour autant, Pierre Rosanvalon ne manque pas de stipuler la complexification et l individualisation des droits et des devoirs. C est dans les années 1990 qu un basculement prend forme, avec l apparition d un individualisme de la singularité, où chaque individu désire être reconnu pour ses spécificités propres, en opposition avec les composants solidaristes provenant d un Etat-Nation fort dont la symbolique unifie les citoyens 19

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