Le Cash Transfer à Tébaram (Tahoua)

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1 Etudes et Travaux n 106 Hamani Oumarou Assisté de Gambo Oumarou Le Cash Transfer à Tébaram (Tahoua) Les perceptions ambivalentes autour d une innovation importée Mai 2013

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3 Sommaire INTRODUCTION... 5 L ENVIRONNEMENT DU CT DANS LA COMMUNE DE TEBARAM L EVOLUTION DE LA METHODE DE CIBLAGE LE DISPOSITIF D INTERVENTION DE CONCERN LES MODALITES DU CIBLAGE CIBLER LES VILLAGES, ENTRE LE «MACRO ET LE MICRO»...14 CIBLER LES MENAGES VULNERABLES, «TOUT LE MONDE SE DIT VULNERABLE»...15 L ASSEMBLEE DU VILLAGE, INSTANCE DE DECISION PARTICIPATIVE...16 LES ASSEMBLEES DES QUARTIERS...18 LE CIBLAGE ET L IDENTIFICATION DES BENEFICIAIRES LE PROCESSUS DU CIBLAGE DES MENAGES BENEFICIAIRES L ASSEMBLEE DE VALIDATION DES MENAGES CIBLES LA PRISE DES PHOTOS, IDENTIFICATION DES BENEFICIAIRES LES OPERATIONS DE DISTRIBUTION DU CASH L UTILISATION DU CT : «CE N EST PAS PARCE QUE TON NOM EST INSCRIT C EST L ARGENT DU MENAGE» L UTILISATION DES FONDS DANS LES MENAGES BENEFICIAIRES TEMOIGNAGE DES NON BENEFICIAIRES LES CT ET LES REALITES SOCIALES LOCALES AU NIVEAU DU MENAGE LA SANTE DU MENAGE...30 REDUCTION DES DEPARTS PRECOCES EN MIGRATION...30 AU NIVEAU DU VILLAGE LE RENFORCEMENT DE LA SOLIDARITE AUTOUR DU CASH TRANSFERT...31 L ACCES AU CREDIT...31 UNE AUBAINE POUR LES COMMERÇANTS DU VILLAGE...32 LE RENFORCEMENT DE L ACCESSIBILITE AUX BANQUES CEREALIERES DU VILLAGE...32 AU NIVEAU DE LA COMMUNE LE CT ET LES STRATEGIES D ADAPTATION DES MENAGES L ARGENT DES MIGRANTS ET L RAGENT DU CASH...34 LE RECOURS AU RESEAU FAMILIAL...35 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106 1

4 LES PERCEPTIONS AMBIVALENTES AUTOUR DES TRANSFERTS MONETAIRES» LE CASH AFFECTE LA COHESION SOCIALE LE CASH TRANSFER, LE CASH FOR WORK LA STIGMATISATION ET LA PHOTO LE DEVELOPPEMENT DES ESPACES DE SOUPÇONS QUELQUES SEMIOLOGIES POPULAIRES AUTOUR DU CASH CONCLUSION ANNEXE 1: LISTE DES PERSONNES RENCONTREES ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

5 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106 3

6 Les sigles utilisés ASB : Arbeiter-Samariter Bund CCA : Cellule Crises alimentaires CECI : Centre canadien d étude et de coopération internationale COGES: Comité de gestion CSI : Centre de santé intégré CT : Cash Transfer DDP/AT/DC: Direction départementale du plan, de l aménagement du territoire et du développement local HEA: Household Economy Appraisal LUCOP: Lucop contre la pauvreté PDM : Post Distribution Monitoring SAP: Système d alerte précoce 4 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

7 Le Cash Transfer à Tébaram Hamani Oumarou Introduction Le contexte des cash Transfer à Tébaram En réponse au plan de soutien élaboré par l Etat du Niger, l ONG Concern a mis en œuvre des actions d atténuation afin de venir en aide aux populations très vulnérables du département de Tahoua. Au cours du 1 er trimestre 2012, Concern a mis en place un programme similaire visant à transférer du cash (par la téléphonie et par le manuel), pour une durée de trois mois. Ensuite, de juillet à octobre 2012, Concern a mis en œuvre un programme de transfert manuel pour une durée de 4 mois. Au total, les actions de Concern ont touché ménages issus des aires de santé des CSI du département de Tahoua et de la liste des villages déficitaires du SAP de 2010 à 2012, ainsi que des villages évalués par Concern ayant les mêmes niveaux d insécurité alimentaire. On dénombre deux types de transfert de fonds : le transfert manuel (par lequel les bénéficiaires reçoivent directement les fonds) et le transfert par téléphone (par lequel l argent est reçu via un téléphone portable). Le programme de transfert a fait l objet d évaluations qui ont porté pour l essentiel sur la pertinence du ciblage géographique et celui des ménages, les mécanismes de suiviévaluation des activités sur le terrain, les impacts du programme et l efficacité du programme 1. Les évaluations ont utilisé les techniques classiques de collecte des données, basées sur un «questionnaire ménage et un guide focus group adressé aux communautés bénéficiaires» (CESAF, 2012: 7), même si théoriquement les consultants brandissent le label de l enquête qualitative. 1 Post Distribution Monitoring (PDM), Cash Transfer, rapport final, déc.2012 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106 5

8 Notre démarche méthodologique Alors que ces études mettent l accent sur les aspects techniques de l intervention de Concern (ce qui est légitime), on remarque qu elles se sont peu intéressées aux dynamiques qui émergent de ces interventions. De plus, on peut déplorer le fait que ces études occultent le pan entier des non bénéficiaires qui, en raison de leur mise à l écart, peuvent donner des témoignages intéressants pour la compréhension du processus de mise en œuvre des activités. Il reste entendu que le CT, en tant que processus porteur d innovation, n intervient pas en terrain vierge. Il introduit des nouveautés en termes de comportements, en termes de règles (ou encore normes sociales) qui tentent de se substituer ou se combiner à des «manières de faire» locales. De plus, dans un contexte général de pauvreté et d insécurité alimentaire chronique, le CT apparaît aux yeux des populations comme une «fenêtre d opportunité à saisir. Elles vont donc mobiliser des stratégies pour se faire enregistrer d abord, et ensuite pour faire partie des populations bénéficiaires. A l interface des interventions de l ONG qui délivre un bien (de type monétaire) et une population pauvre, s opère un «jeu». Alors que les populations tentent de contourner les règles de l ONG», celle-ci essaie de mieux contrôler leur application. Ce jeu donne du sens aux pratiques. Il fait émerger notre fil conducteur: comment se mettent en œuvre les processus de transferts monétaires dans une commune rurale considérée comme chroniquement en insécurité alimentaire? Notre analyse débordera le cadre des dispositifs de transferts monétaires pour aborder la question des acteurs qui gravitent autour de ces dispositifs (ciblage, mécanismes de distribution, etc.), de leurs interrelations, de la catégorie des populations bénéficiaires, des perceptions construites autour des transferts monétaires, des usages faits des fonds reçus. Au-delà du dispositif, c est aussi le monde social dans lequel il s insère qui nous intéresse. Il s agira de comprendre «la gouvernance du cash transfer» en tant que mode émergent de gestion de la vulnérabilité. Ces différents indicateurs constituent, pour nous, des entrées pour rebondir sur la question générale du changement social induit par les transferts monétaires qui participent du «processus de reconfiguration de l aide» (Atlani- Duault, 2011). En tant que nouvelle forme d intervention les CT ont partout été précédés par d autres types d interventions qui ont importé des normes dans les contextes locaux d intervention. Les règles rattachées aux CT se combinent parfois à celles qui les ont précédées ou s y substituent. Dans la commune de Tébaram, les opérations de transferts monétaires de Concern ont été conduites en 2010, en 2011 et en Le tableau ci-dessous montre que 20,79% des bénéficiaires du département de Tahoua se trouvent dans la commune de Tébaram en Ces taux passent à 20,51% en 2011 et à 22,84% en ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

9 C est d ailleurs à ces dernières distributions (de 2012) que nos interlocuteurs se réfèrent dans nos différents entretiens, parce qu elles sont relativement plus récentes. TEBARAM Maifarin kai haoussa 76 Ajaga TEBARAM Tarjamatt 65 Ijali TEBARAM Maifarin kai zarma 74 Adoua TEBARAM Chiguinawane 140 Intakana TEBARAM Inélou 122 Bilingué TEBARAM Ijali 126 Inélou TEBARAM Laham 19 Seyell TEBARAM Maïssoungoumi 79 Toudouni Farfarou TEBARAM Saraé 210 Ahandress TEBARAM Kouka kamé 111 Intadeina Mogé TEBARAM Tébaram 279 Toudoun Foulakaoua 25 Bilingue Intakana Ajaga Innelou Ijali Adoua Inkachewane Hidima Guidan Meli Intadena moge Toudou Foulakaoua Tebaram 195 TEBARAM Zarboulé 52 Koukatalla 53 TEBARAM Dan gari 25 Kouka Kame 180 TEBARAM Toudounni farfarou 196 Saraye 101 TEBARAM Ahandress 57 Mai Farin Kaye Zarma 142 TEBARAM Ahandress 9 TEBARAM Seyelle 26 TEBARAM Toudouni Farfarou 78 TEBARAM TOTAL TEBARAM TOTAL TEBARAM TOTAL TEBARAM Villages bénéficiaires des opérations de transferts monétaires à Tébaram (source: Concern) Les enquêtes se sont déroulées du 17 janvier au 19 février Elles ont consisté en des séries d entretiens ouverts et des observations dans le village de Tébaram, chef lieu de la commune du même nom. Contrairement à notre habitude, nous avons délibérément évité l enregistrement des entretiens, compte tenu de la sensibilité du sujet. Les entretiens ont été, dans leur majorité, conduits au domicile des enquêtés ou sur un lieu désigné par ceux-ci. Le site d enquête Les enquêtes intensives se sont déroulées dans le village de Tébaram, chef-lieu de la commune qui compte 32 villages, 27 hameaux de culture et 11 tribus touareg récemment intégrées. La commune de Tébaram s étend sur une superficie de km², avec une population estimée de habitants. Un recensement administratif réalisé en 2009 fait ressortir une population de habitants. Cette position géographique donne à la population de Tébaram un caractère composite. On a les Gubawa, les Gobirawa, les Adarawa, les Touaregs, les Peuls, les Arawa et les Zarma. Les populations les plus importantes sont les Adarawa, les Gobirawa et les Gubawa. Située dans le département de Tahoua, la commune de Tébaram est frontalière avec cinq communes : Tillia au Nord, Takanamat à l Est, Bambey au sud-est ; Bagaroua au Sud et Sanam à l Ouest. La commune est relativement pauvre, en termes d interventions extérieures. Les difficultés d accès à la commune sont le plus souvent avancées pour expliquer cette faible présence. En effet, pour se ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106 7

10 rendre à Tébaram, il faut arpenter 80 km de piste cabossée ou 190 km par un détour vers Badaguichiri et Illéla. Les difficultés d accès sont accentuées en saison des pluies, notamment dans la partie nord de la commune. Ironiquement, les agents de terrain Concern à Tébaram se considèrent plus proches du Mali que du Niger : «Comment vont les gens au Niger!», ont-ils l habitude d ironiser pour montrer le caractère enclavé de la localité. Les timides interventions extérieures visibles sont le fait de CECI (ONG canadienne) qui a réalisé deux puits maraîchers notamment dans le village de Innelou. Il y a également le Lucop (Allemagne) qui investit dans l encadrement des maraîchers. Parmi les intervenants, c est assurément Concern qui est le plus connue et le plus visible. Ses interventions concernent l accompagnement technique et l encadrement des maraîchers, l appui en intrants (semences, engrais, matériel aratoire) et les transferts monétaires. Les opérations de transferts monétaires ont été mises en œuvre également par CECI et Care International dans le cadre des programmes de résilience en Dans le cadre de l intervention de Concern, Tébaram a bénéficié du CT et du cash for work. Cette situation a parfois rendu complexe les entretiens dans la mesure où certain enquêtés, ayant bénéficié des 2 formes de cash ne faisaient pas de différence dans les réponses qu ils nous donnaient. Il nous a fallu creuser les questions pour comprendre le type de cash auquel ils faisaient allusion et, ensuite, recentrer les interviews autour du cash transfer. Une autre complexité vient du fait que «les populations sont habituées aux questions», comme nous avait prévenu la responsable de Concern, préfigurant ainsi les écueils liés au ciblage des ménages. Les potentialités de la commune sont, elles aussi, faibles. Elles sont constituées de la rente migratoire (matérielle et financière) en provenance d Abidjan, du Nigeria, du Cameroun et accessoirement du Tchad, du Mali et du Burkina Faso. Les échanges commerciaux se font dans 5 marchés dont 3 importants (Tébaram, Maïssoungoumi et Inkashewan). Les ressources en eau sont constituées de 8 mares dont 3 permanentes (Innelou, Tudunni Farfaru et Tarjamat). L agriculture est la principale activité des habitants de Tébaram. Elle a contribué à fixer les populations, y compris les Touareg qui s y sont reconvertis. Dans le cadre de l appui à la sécurité alimentaire, le village a un dispositif de quatre banques céréalières mises en place par les ONG (Care International, Caritas, Care et CECI) et l Etat (CCA). Ces banques céréalières contribuent à renforcer l accès des habitants de Tébaram aux vivres. Le village de Tébaram, site intensif de notre enquête, compte 786 familles réparties dans 7 quartiers. L accès à l eau est assuré grâce à 3 puits cimentés et un forage en gestion déléguée incapable de satisfaire les besoins des habitants. La qualité de l eau du forage ne répond pas aux normes requises. L eau du forage se vend à 30 FCFA les 2 bidons de 25 litres et à 25 FCFA les 2 bidons de 20 litres. En saison sèche, les activités de résilience sont dominées par confection et la vente de briques (35 FCFA l unité). Pratiquée par les jeunes, cette activité génère des ressources utilisées pour le financement de la migration. Il y a également le 8 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

11 ramassage et la vente de paille. La botte de la paille se «vendait autrefois à 300 FCFA ; maintenant elle coûte 500 FCFA», nous fait remarquer le chef de village qui se plaint du coût jugé élevé de la paille. L offre de paille est de plus en plus dépassée par une demande qui ne cesse de s accroître. Stockée, cette ressource est revendue parfois à FCFA, en saison des pluies. Tébaram étant situé dans un couloir de passage, les éleveurs transhumants constituent l essentiel de la clientèle pour les habitants de ce village. ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106 9

12 L environnement du CT dans la commune de Tébaram La première expérience de Concern en matière de CT intervient en 2010, dans le cadre d un programme d urgence qui couvre (4) communes rurales du département de Tahoua (Afalla, Kalfou, Takanamat et Tebaram). Le «temps court» a considérablement affecté le mode de ciblage. Pour le ciblage des ménages vulnérables, Concern utilise la méthode HEA qui se base sur l économie des ménages. Le processus de ciblage a connu trois principales phases avant de se stabiliser. L évolution de la méthode de ciblage En 2010, le ciblage réalisé par l équipe de Concern selon l avis de S. K., un agent de Concerne, a donné lieu à une large liste de bénéficiaires et des doublons : Deux femmes bénéficiaires au sein même ménage. des bénéficiaires en migration (Entretien du ). Le coût de ce travail était énorme, mais le résultat laisse à désirer. L inexpérience de Concern conjuguée au contexte d urgence dans lequel le programme était mis en œuvre ne pouvait pas permettre d obtenir les résultats attendus. En 2011, Concern passe de l urgence au développement. Elle procède à la révision de la liste élaborée en 2010 et à l intégration de nouveaux villages. A l intérieur même de l équipe de Concern, une nouvelle équipe de ciblage a été mobilisée dans le but d éviter les erreurs commises lors de l opération de La liste des bénéficiaires a été partiellement validée, c est-à-dire que a validation ne s est pas faite dans tous les villages d intervention de Concern, mais de nombreuses erreurs ont pu être évitées. La non validation des listes est totalement contraire aux principes du CT qui exigent que toute liste de bénéficiaires doit faire l objet d une validation en assemblée villageoise. En 2011, le processus de ciblage s est caractérisé par l introduction du système de prise de photo d identité «ID FLo». Ce système permet à Concern d avoir un meilleur contrôle sur la liste des bénéficiaires : confirmer la liste des bénéficiaires (en évitant les doublons) et vérifier réellement les bénéficiaires (s assurer de la présence physique des bénéficiaires).. 10 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

13 Les «ID FLo» est un mécanisme implicite d identification des bénéficiaires. De plus, avoir une carte donne également un statut officiel aux bénéficiaires. La phase de prise de photos a permis aux agents de Concern de déceler et de procéder séance tenante au remplacement des doublons. Elle a aussi permis d éliminer des personnes fictives : «La prise de photo permet d identifier les bénéficiaires. Cette phase a permis de voir que parfois, les chefs de village remplaçaient les gens au moment de prendre les photos», (L.B., coordinatrice de Concern, janvier 2013) La prise de photo des bénéficiaires a contribué ainsi à mettre fin à ce que les responsables de Concern ont qualifié de «deal des chefs de village». On remarquera ainsi que les chefs de village étaient fortement impliqués dans le ciblage des bénéficiaires aux premières heures du CT. Dans certains villages de Tébaram, font remarquer les agents de Concern, les chefs ciblaient uniquement leurs administrés. La liste des administrés ne correspond pas toujours à celle des vulnérables du village. En 2012, Concern va sous-traiter le contrôle du ciblage des bénéficiaires en confiant l opération à des structures privés. Dans un premier temps, Concern passe un contrat avec le CESAF, un cabinet privé basé à Niamey. Pour cibler les vulnérables, le cabinet s est contenté de la liste des imposables en lieu et place de la procédure du porte à porte qui permettait de mieux apprécier les critères de vulnérabilité des ménages. Jouissant d une autonomie totale dans l opération de ciblage, le CESAF n a pas jugé utile d impliquer les agents de Concern qui, malgré tout, avaient acquis une solide expérience en la matière. La liste issue de l opération de ciblage faite par le CESAF révèle des biais. En effet, à l issue du ciblage, Concern procède à une vérification de l exactitude des informations, à partir d un échantillon de 15-30% de l ensemble des ménages ciblés. Non satisfait des résultats produits par le cabinet CESAF, Concern va reprendre en main le processus de ciblage. Tout en confiant l opération à Reme Africa, un autre cabinet d études, Concern gardera un droit de regard en impliquant ses agents de terrain. L équipe de Concern a assuré l information et la formation des agents enquêteurs, la sensibilisation et la supervision du ciblage. Le dispositif d intervention de Concern A l échelle communautaire, le dispositif d intervention de Concern s appuie sur deux types d acteurs que sont «les agents de terrain de Concern» et les assistants communautaires. ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N

14 Les «assistants communautaires», les équivalents de «relais communautaires» dans d autres types d intervention, sont recrutés dans la communauté. Ils ont un certain niveau d instruction. A Tébaram, un assistant communautaire explique comment il a été recruté : «Avant, j aidais les agents d état civil de la mairie. Concern cherchait des assistants communautaire et en a exprimé la demande à la mairie. Nous étions 2, mais le second a désisté comme c est un commerçant. Il n a pas toujours le temps», (M.S., entretien du 19 janvier 2013) L assistant communautaire joue le rôle d interface entre les agents de terrain de Concern et la communauté des bénéficiaires. Dans la commune de Tébaram, quatre assistants communautaires ont été recrutés. Ce rôle leur donne un statut social non négligeable puisqu ils perçoivent une rétribution mensuelle de FCFA qui les maintient au village : «Je suis un ancien exodant [migrant]. J ai été en Libye, au Togo, au Bénin et en Côte d Ivoire. Mais j ai cessé la migration depuis Mais il faut dire que sans ce travail [d assistant], je serais parti.», (Ibid) Les assistants communautaires sont répartis en zones. Ils constituent un maillon important du dispositif d intervention de Concern. Ils font le suivi des prix des céréales et des animaux sur les marchés hebdomadaires, qui est important parce qu il détermine le taux des fonds à transférer aux bénéficiaires : «Dès qu on a les prix, on informe les agents de Concern à Tahoua, à travers Frontline», (M.S., Ibid) Les montants octroyés aux bénéficiaires ne sont pas statiques ; ils évoluent avec les fluctuations des prix des denrées de base (mil, sorgho, niébé) : «Par exemple, à la première tranche, on a commencé avec FCFA et à la seconde, on donné FCFA. A la première tranche, le sac de mil de 50 Kg coûtait FCFA. A la deuxième tranche, il coûtait FCFA», (M.S.,Ibid). A côté du suivi des prix des céréales sur le marché, l assistant communautaire est impliqué dans le processus de distribution des fonds. Dans cette perspective, ils jouent un rôle de mobilisateurs. Ils se rendent dans les villages relevant de leur zone d intervention pour informer les bénéficiaires de la date de la distribution. A défaut de pouvoir s y rendre, l assistant communautaire «appelle les chefs de village pour qu ils passent l information aux bénéficiaires». Les assistants communautaires font des visites mensuelles de suivi post distribution. Dans chaque village de leur zone d intervention, ils animent des séances de sensibilisation sur l hygiène, l assainissement, la malnutrition, l utilisation des formations sanitaires, lavage des mains. Ces «activités d accompagnement» sont adressées prioritairement aux femmes bénéficiaires : 12 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

15 «Les bénéficiaires sont obligées d être à la sensibilisation», (M.S., Ibid) ; L obligation faite aux bénéficiaires d assister aux séances de sensibilisation est plutôt formelle ; les absences sont tolérées sinon comprises. C est le cas des femmes bénéficiaires qui résident sur des hameaux de culture : «Les femmes qui sont dans des hameaux de culture ne participent pas tellement aux sensibilisations. Nous n allons pas dans les hameaux de culture parce qu on ne nous a pas autorisés à le faire C est peut-être parce qu il n y a pas beaucoup de bénéficiaires.», (M.S., Ibid) Il y a un accès inégal aux séances de sensibilisation, qui profitent davantage aux bénéficiaires vivant des les villages qu à celles habitant sur des hameaux de culture. Les assistants communautaires reconnaissent volontiers qu il est difficile de prendre des sanctions à l encontre les bénéficiaires absentes : «On nous a demandé de prendre les noms de celles qui seront absentes aux séances de sensibilisation. Mais on ne l a jamais fait. On leur dit seulement qu on va rayer leurs noms de la liste..», (M.S., Ibid) Les séances de sensibilisation sont un moyen de mobiliser les femmes bénéficiaires, qui se fait parfois sur le mode de la menace. Mais cette menace n est pas suffisante pour contraindre les femmes à assister aux séances de sensibilisation. Il y a des coûts indirects associés aux déplacements (pour les femmes vivant dans des hameaux) ; il y a aussi le fait que le système de sanction (rayer les absentes de la liste des bénéficiaires) prévu n a jamais été effectif. Les assistants communautaires ne participent pas au processus de ciblage des ménages vulnérables ; cela ne les met pas à l abri des critiques proférées par ceux qui ne sont pas ciblés dans le village : «Ils disent que c est nous qui ciblons nos gens!», (MS, Ibid) Les assistants communautaires, du fait qu ils sont quotidiennement en contact avec les populations, sont les plus exposés aux critiques. Enfin, les assistants communautaires sont tenus de dresser des rapports mensuels qu ils envoient à leurs superviseurs basés à Tahoua. Ils assument les responsabilités des comités de plainte. Quand ils sont saisis pour une plainte, les assistants communautaires «tranchent quand ils le peuvent sinon, ils saisissent par téléphone leurs superviseurs». Alors que les principes des transferts monétaires exigent la mise en place de comités de plaintes, instance de conciliation attachée au programme de transfert monétaire, à Tébaram, ce rôle est dévolu aux assistants communautaires. Le dispositif du CT mobilise une diversité d acteurs communautaires et départementaux. Ce sont le comité sous-régional de prévention et de gestion des catastrophes et des crises alimentaire, le représentant de la mairie de Tébaram qui assiste aux séances de distribution des fonds et de validation du ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N

16 ciblage, les chefs traditionnels (de village et de quartier) et la communauté villageoise. Dans le cadre du CT, le comité sous-régional est censé être impliqué dans le processus d intervention de Concern, notamment dans le ciblage des ménages vulnérables. Dans cette perspective, parfois le comité sous-régional «met à la disposition de Concern un certain nombre d agents qui participent au ciblage des ménages», (C.Y., agent de la direction départementale de l aménagement du territoire et du développement communautaire, entretien du 17 février 2013). Dans la même perspective, les membres du comité sous-régional sont parfois impliqués dans la formation des agents de ciblage recrutés par Concern. Mais la pratique est toute autre car les membres du comité sous-régional sont rarement associés aux interventions de Concern. Ce fut le cas en 2012 où aucun membre du comité sous-régional n a été associé au processus du CT. On remarque que tout le tissu communautaire n est pas concerné par les transferts monétaires, comme l illustre l absence des leaders religieux (imans et boka) qui jouent un rôle déterminant dans la construction de l opinion villageoise. Les modalités du ciblage Cibler les villages, entre le «macro et le micro» Le ciblage des villages vulnérables se situe entre une approche macro mise en œuvre dans le cadre du système d alerte précoce (SAP) et une démarche micro située au raz des réalités socio-économiques des populations. L approche macro a un caractère général et vise à produire des données standardisées à parti d indicateurs généraux. Le ciblage des villages vulnérables est officiellement du ressort de l Etat à travers le SAP. Pour cibler les villages bénéficiaires du CT, Concern passe par le comité de sous régional de la gestion de crise alimentaire. Chaque année, le SAP dresse la liste des villages déficitaires. Cette liste est censée servir de base au ciblage des villages pour toute intervention. L actualisation de la liste permet d extraire certains villages et d en inclure d autres, selon leur niveau de déficit. A Tébaram, ce principe ne fonctionne pas toujours. Des villages entiers demeurent chroniquement déficitaires, d une année sur l autre. C est pourquoi, «pour rester plus proche de la réalité», Concern ne se fie pas toujours à la liste du SAP : «Certains villages sortent de la liste du SAP d une année à l autre. L année passée [2012] nous avons décidé de ne pas suivre cette liste puisque nous savons pertinemment que certains villages restaient toujours vulnérables», (L.B, entretien de février 2013) 14 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

17 Le fait de produire «sa propre» liste, témoigne d un manque de confiance à la liste du SAP qui, parfois ne tient pas compte des dynamiques socioéconomiques des villages. On voit également transparaître dans le discours de ce responsable de Concerne un souci de «corriger par le bas» les imperfections éventuelles que comporte la liste établie par le SAP. Parmi les imperfections, ce responsable de Concern souligne : «Avec le comité sous-régional, le choix des villages est aléatoires et vise parfois à satisfaire tout le monde», (entretien avec un responsables de Concern, février 2013). La commune est impliquée dans le processus de ciblage des villages : «Ils font le ciblage avec nous et le service technique de l agriculture de Tahoua. Au niveau de la mairie, c est l agent de l Etat civil qui les accompagne», (maire de Tébaram, le 17 février 2013) La commune participe à l élaboration de la liste des villages vulnérables, opération qui se fait chaque année à l issue de la campagne agricole et pastorale. Le ciblage des villages vulnérables auquel est associée la commune est moins complexe, puisqu il se base essentiellement sur les données officielles du SAP. Il s opère à partir d indicateurs macro et standardisés qui ne prennent pas en compte les spécificités de chaque village. Ce ciblage de type géographique précède le ciblage des ménages à l intérieur des villages retenus. Cibler les ménages vulnérables, «tout le monde se dit vulnérable» Ce constat que fait le maire nous introduit en un sens dans la complexité qui caractérise le ciblage des ménages vulnérables. Le comportement des populations qui y est mis en exergue trouve quelque part son origine dans les modalités de distribution auxquelles sont habituées les populations. En effet, on se souviendra qu à la suite de la crise alimentaire de 2005, l Etat et ses partenaires, privilégiant la distribution gratuite généralisée, avaient permis à tout le monde de bénéficier des vivres. Les habitudes ayant la vie dure, les populations ont du mal à admettre une nouvelle modalité de prise en charge qui soit sélective. Dans un tel contexte, il n est pas surprenant qu elles aient développé des stratégies pour faire partie des bénéficiaires. Pour identifier les ménages vulnérables, Concern procède par un recensement exhaustif des ménages du village. Le recensement est précédé d une phase d explication de la procédure en assemblée villageoise ayant pour but d avoir une compréhension commune de la technique du ciblage. En fait, il s agit pour l ONG de faire «adopter» la technique de ciblage conformément aux principes de la HEA. ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N

18 L assemblée du village, instance de décision participative L assemblée villageoise a plusieurs fonctions. Elle est située en amont et en aval du processus de distribution. Définir les critères de ciblage En amont, avant d entreprendre le recensement et le ciblage dans les villages, Concern procède par une assemblée villageoise qui consiste à expliquer l objectif de la mission et le choix des «informants clés». Au cours de cette rencontre sont définis par les populations «leurs propres critères de vulnérabilité» des ménages. Dans les faits, les populations étant habituées au ciblage, ont fini par maîtriser les objectifs de l assemblée villageoise. Il arrive que cette phase ne soit pas véritablement observée : «Cette phase n est pas toujours respectée, parce que «les populations savent pourquoi nous sommes là», (I.Y., enquêteur de Concern). Les critères de ciblage sont dynamiques d un village à un autre. Ce qui peut apparaître comme un critère de vulnérabilité pour un village A ne l est pas forcément pour un village B. Ainsi, par exemple, à Tébaram, la propriété foncière n est pas considérée comme un critère de vulnérabilité pertinent. Les ménages disposent, dans leur majorité, de vastes champs de cultures ; la différence pouvant apparaître au niveau du rendement. Néanmoins, un certain nombre de critères servent de référence : «Au niveau du ménage deux critères sont mis en avant : la taille du ménage, c est-àdire le nombre de personnes à charge ; et le critère économique, i.e. nombre de têtes de gros ruminants, la superficie cultivable, les petits ruminants», (I.Y., enquêteur de Concern). La définition collective des critères de ciblage se fait en référence aux critères de pauvreté ou de richesse dans le village comme l entendent les habitants du village : «Dans chaque village, il est demandé à l assemblée villageoise d indiquer «le plus riche du village, ce qu il possède (superficie et production, têtes d animaux, etc.). Le moyennement riche, qu est ce qu il possède ainsi de suite jusqu au talaka talak», (I.Y., enquêteur de Concern) Un des principes de la HEA, d ailleurs le plus mis en avant par les responsables de l ONG, consiste à répartir les ménages en 4 catégories selon leur degré croissant de vulnérabilité : A, B, C, D ; les catégories D et C étant considérées comme les plus vulnérables. En aval, c est encore en assemblée villageoise que sont cités les noms des chefs des ménages ciblés conformément aux critères définis par la communauté. Il s agit par cette opération de rendre public la liste de ceux qui seront les futurs 16 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

19 bénéficiaires du cash. C est donc un processus de légitimation du travail effectué par les agents de ciblages. Pour le cas précis de Tebaram, les critères de vulnérabilité définis par les populations sont les suivants: Proposer des catégories émiques de vulnérables A : les nantis du village ou «masu hali» ou «attajirai» Cette catégorie regroupe les habitants du village qui possèdent 6 à 7 vaches, 10 brebis ou plus. Parfois une partie de leur bétail est confié à des éleveurs. Leurs greniers sont suffisamment pleins de mil. La fumée de la cuisine se dégage chaque jour, signe de la préparation des repas. Ils consomment régulièrement de la viande dans la sauce. B : la classe des moyennement nantis ou «masu dama-dama» Leur cheptel comprend trois à 5 vaches ou 5 brebis. Leur production agricole est suffisante jusqu aux prochaines récoltes. Ils ne travaillent pas dans le champ d autrui en contrepartie d un salaire. Ils utilisent la main-d œuvre agricole dans leurs propres champs. Comme chez les nantis, la fumée de la cuisine témoigne de la préparation quotidienne d un repas. C : les pauvres ou tallakawa Le produit de leur récolte dure trois mois (elle se termine en décembre). Ils survivent grâce à des activités extra-agricoles telle que la vente du bois de chauffe, le ramassage et la vente de paille ; la fabrication et la vente de briques en banco, la cueillette et la vente de feuilles sauvages (feuilles de jiga ). Leur cheptel se limite, au meilleur des cas, à deux chèvres à eux confiées, «kiyyo» ou obtenues par le jeu du «habbanayé». Dans ces ménages, les repas sont irréguliers, deux à trois fois par semaine. D : les très pauvres ou «tallaka-tallak» Cette catégorie constitue une main-d œuvre agricole exploitée par les autres catégories. Ils ne disposent pas de champs, ni de poule dans leur ménage. Les femmes issues de ces ménages sont utilisées dans le pilage du mil contre une petite mesure ou le son. La notion de «talaka-talak» n est pas une émanation de la communauté de Tébaram ; elle a été importée par Concern et s est imposée dans le processus de ciblage des ménages. A Tébaram, «talaka-talak» la population utilise la notion emique de «gajiyayu» pour désigner les vulnérables. Bien qu elle soit l instance de décision villageoise, l assemblée villageoise reste toujours partielle puisqu une partie de la population du village n y assiste ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N

20 pas. Aussi, les critères de ciblage et la validation des ménages ciblés sont-ils authentifiés, non pas par l ensemble du village mais une partie de celui-ci. Les assemblées des quartiers De façon normative, les informantsclés du village sont élus ou désignés lors des assemblées des quartiers. En ce sens A. B l un des informant clé de Tebaram souligne qu : «On nous a élus informants clés lors des assemblées du quartier Madina pour le recensement des ménages vulnérables. Par la suite, avant d entrer en fonction, nous avons bénéficié d une formation rapide de la part de Concern sur le système de codage des différents ménages recensés» Le choix des informants clés Il se fait par quartier. Chaque quartier étant autonome pour désigner ses «informants clés». Mais c est en assemblée villageoise que sont déterminés les critères de choix de ces informants. Ils sont évidemment membres du quartier, ont un degré d objectivité reconnu «adalci», connaissent les réalités du quartier et ont un certain niveau d instructions. Les informants clés sont choisis par quartier à la demande du chef du village. Dans les sept (7) quartiers de Tebaram 28 informants clés ont été choisis soit 4 par quartier (2 femmes et deux hommes). Il y a bien un souci de représentativité des femmes parmi les informants. Ces informants clés sont en général des déscolarisés qui ont souvent le niveau secondaire. Ils doivent être honnêtes et censés donner toutes informations recherchées sur les ménages. Les informants clés sont choisis parce «qu ils connaissent mieux les vulnérables». L accès au statut d informants clés donne accès à d autres types de responsabilité dans le village. Selon le directeur de l école primaire de Tebaram : «Les informants clés sont choisis à l issue d un vote ou par désignation des différents quartiers. Ils sont aussi utilisés par les autres partenaires au développement qui interviennent dans le village ou même la commune» Par ailleurs, certains témoignent que les informants clés sont des personnes ayant un lien de parenté avec le chef du village ou des quartiers. Ainsi, I. S, enseignant à l école primaire de Tébaram affirme que «Les chefs des quartiers proposent leurs gens en fonction du profil recherché. Dans la plupart des cas, les personnes proposées sont absentes dans l assemblée villageoise. Les chefs des quartiers les utilisent pour jouer leur jeu». Dans cette même perspective, I. M. S avance ces propos : 18 ETUDES ET TRAVAUX DU LASDEL N 106

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