la crise de la dette souveraine et nous

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1 exclusif : entrevue avec Stephen Poloz, président d exportation et développement canada convention de la publication n printemps NUMÉRO 169 dossier la crise de la dette souveraine et nous Les agences de notation n ont plus la cote Chroniques Aux taxes, citoyens! par bernard landry L austérité est une erreur par john ralston saul à table avec diane lemieux

2 Constituée à Montréal en 1925, Power Corporation du Canada est une société de gestion et de portefeuille internationale diversifiée. Outre ses participations dans plusieurs grandes entreprises de services financiers et dans le secteur des communications en Amérique du Nord, Power Corporation participe aussi au groupe européen Pargesa, qui détient des positions dans plusieurs grandes sociétés européennes opérant dans les domaines de l énergie, de l eau, de la propreté, des minéraux spécialisés, du ciment et matériaux de construction, et des vins et spiritueux. En outre, Power Corporation possède des intérêts diversifiés en Asie.

3 sommaire 4 éditorial Une couronne plus modeste 14 6 REPÈRES Les événements marquants des dernières semaines par Pierre-Étienne Paradis 10 chroniques Aux taxes, citoyens!, par Bernard Landry L austérité est une erreur, par John Ralston Saul 14 Dossier La crise de la dette souveraine et nous par Gérard Bérubé profil Entrevue avec Stephen Poloz, président d Exportation et Développement Canada, par Éric Desrosiers 26 international Chine : la croissance pour éviter d autres Tian anmen par Monique Grégoire 32 économie Les agences de notation n ont plus la cote, par Monique Grégoire 36 Énergie Gaz de schiste : mauvais timing, manque d écoute par Alain Contant Santé Salubrité dans les avions : guide de survie, par Paul Therrien illustration couverture : istock SOCIÉTÉ La relève : un des grands défis du siècle par Iris Gagnon-Paradis 50 AVENUES Hybride Technologies fait toujours de l effet, par Yann Fortier 54 À table avec... Diane Lemieux, par Guy Fournier 58 témoignage Le jour où j ai pris ma retraite, par Dave Dineen FORCES numéro

4 éditorial une couronne plus modeste Au moment où sont présentés les budgets du Québec et d Ottawa, l économie internationale demeure incertaine. Cependant, après l effondrement, depuis 2008, d un système financier fondé sur l endettement tant des gouvernements que des individus, un mouvement encore hésitant semble s engager pour nous permettre d accéder à une reprise mondiale plus équitable et durable. En effet, le premier moteur économique du monde, les États-Unis d Amérique, prévoit pour 2012 une croissance entre 2,2 et 2,7 %. Le Canada devrait être dans une perspective de développement un peu moindre. Quant à la Chine, elle se maintiendra au-dessus de 7 %, seuil critique pour lui permettre de continuer à jouer son rôle de deuxième moteur économique mondial dans la mesure où elle saura éviter les bulles spéculatives, entre autres une bulle immobilière, que nous savons particulièrement dangereuse par expérience. Il ne faudrait pas non plus que l empire du Milieu se querelle avec les Américains sur les taux de change et déclenche ainsi une guerre commerciale. Du côté européen, l Allemagne maintient, par ses exportations, une économie dynamique, alors que 25 pays de l Union (sans le Royaume-Uni et la République tchèque) viennent de signer un nouveau pacte de discipline budgétaire pour empêcher les dérapages. La Banque centrale européenne vient, pour sa part, de prêter plus de 700 milliards de dollars pour trois ans, à un taux de 1 %, à quelque 800 institutions pour leur permettre de surmonter la récession qui sévit dans certains pays européens. Il est rassurant de voir la Banque européenne suivre l exemple de la FED américaine et émettre elle aussi des bons au besoin pour introduire dans le système financier les liquidités nécessaires pour faire tourner la roue économique. On a compris l erreur des années 30 qui a précipité le monde dans la grande dépression. Aujourd hui, ce ne sont plus les imprimeries qui sont en cause, mais les banques centrales, qui, avec l informatique, peuvent mieux contrôler les liquidités en circulation au moyen de l émission de bons. La même technique est utilisée par la banque de Chine et celle du Japon, ce qui nous garantit qu il n y aura pas de manque de liquidités dans l ensemble du système financier international. Mais cela permet aussi aux États de manipuler la valeur de leur monnaie, ce qui est moins intéressant dans le contexte d une possible «guerre des monnaies». Ce nouvel élan économique global est certes bien réel, mais pas encore solidement enclenché. Il nous faut le consolider en évitant d une part le piège de l inflation et, d autre part, celui d une austérité excessive, afin d éviter la crise de la dette souveraine qui accentuerait les risques de récession. Là encore, nous pouvons nous référer aux erreurs faites dans les années 30 pour ne pas les répéter en sabrant les régimes sociaux d une façon bête et aveugle, comme nous le rappelle John Ralston Saul dans sa chronique. D importants ajustements sont à apporter en matière de dépenses, mais ce sont les façons de faire des États qu il faut surtout revoir. Comme l écrit Bernard Landry, le moment est propice pour «proposer des réformes audacieuses». Depuis les dix dernières années, le processus de renouvellement du rôle de l État est bien engagé au Québec en vue de mieux nous ajuster à la mondialisation des économies et d améliorer notre productivité et notre compétitivité. Ainsi, il y a quelque trois ans, sous la direction remarquable de la présidente d alors du Conseil du Trésor, Monique Gagnon-Tremblay, le gouvernement Charest a changé les règles du jeu dans ses négociations avec ses employés des secteurs public et parapublic, et ce fut l une des plus belles réussites de gestion gouvernementale des dernières années, fondée sur le principe de la responsabilisation des partenaires de l État. Dans la même perspective de gouvernance, nous voyons se développer des partenariats public-privé (PPP) qui permettent à l État de s associer au secteur privé sans investir lui-même pour construire et développer, entre autres, d importantes infrastructures de transport. Ces partenariats se développent même dans le secteur de la santé sous l impulsion d un ministre, le D r Yves Bolduc, convaincu et déterminé, qui s apprête à réaliser en PPP pour Montréal l un des plus importants projets en santé au monde. En ce qui concerne l eau potable, la nouvelle politique du gouvernement du Québec, qui prévoit des compteurs pour contrôler la consommation, ainsi que la possibilité, pour des villes comme Montréal, de recourir aux PPP pour réparer et perfectionner leurs réseaux d aqueduc, est un autre exemple de cette nouvelle façon de faire fondée sur le partenariat et le principe du consommateurpayeur. FORCES numéro

5 REVUE FONDÉE EN e année Marcel Couture président Président-éditeur : Gil Rémillard Rédactrice en chef : Marie-Christine DuPont Rédacteur en chef adjoint : Yann Fortier Direction artistique : Catherine Gravel «Ce ne sont pas les joyaux qui font la couronne, mais la tête qui la porte.» Même philosophie aussi du côté des organismes parapublics, comme la Commission de la construction du Québec, où une femme à «la poigne d acier», Diane Lemieux, pourra mettre fin au placement syndical sur les chantiers, un des objectifs du projet de loi 33 mis de l avant par la ministre du Travail Lise Thériault. L État québécois a amorcé ce processus de redéfinition de sa gouvernance en vue de jouer davantage un rôle d initiateur et de contrôleur de qualité que d entrepreneur. C est en ce sens qu il faut reconstruire et développer nos services publics, avec la participation du secteur privé, mais en respectant essentiellement les trois grands principes que tous les gouvernements québécois ont suivis depuis les années 70, soit : la qualité, l universalité et l accessibilité. Voilà la pensée qui anime ce numéro du printemps de FORCES avec, en toile de fond, une couronne sans pierres précieuses, symbole d un État plus modeste, mais aussi plus efficace. Comprenons bien que ce ne sont pas les joyaux qui font la couronne, mais bien la tête qui la porte. ont participé À la réalisation de ce numéro Les chroniqueurs : Bernard Landry, John Ralston Saul Les collaborateurs : Gérard Bérubé, Alain Contant, Éric Desrosiers, Dave Dineen, Yann Fortier, Guy Fournier, Iris Gagnon-Paradis, Monique Grégoire, Pierre-Étienne Paradis, Paul Therrien Les photographes et illustrateurs : Jon Berkeley, Maxyme G. Delisle, Christian Fleury, Josée Lecompte Édition de textes et révision : Françoise Miquet Correction d épreuves : Luce Des Marais, Charles Gravel Publicité, développement et marketing : Nicholas-Philippe Rémillard Directeur du tirage et des abonnements : Simon Chénier Conseillère en produits imprimés : Josey Croze Impression : Solisco Distribution : LMPI, Probec Issn : Le magazine FORCES est publié quatre fois l an par le Groupe Décision Média inc. 2075, rue University, bureau 1701 Montréal (Québec) H3A 2L1 Canada Téléphone : Télécopieur : Abonnement et renseignements : Copyright : Tous droits de reproduction (textes et photos) pour tous les pays réservés à FORCES. FORCES n est pas responsable des textes, illustrations, dessins et photos publiés, qui engagent la seule responsabilité des auteurs. Les opinions exprimées dans les chroniques sont strictement celles des auteurs et n engagent pas FORCES. Bonne lecture. Rédigé le 12 mars 2012 LOGO FSC

6 repères ILS ONT dit en chiffres «Certains groupes environnementaux et radicaux cherchent à nous empêcher de diversifier nos échanges commerciaux. Ils utilisent du financement fourni par des groupes d intérêt spéciaux étrangers pour saper les intérêts économiques nationaux du Canada.» Le ministre des Ressources naturelles du Canada Joe Oliver, dans une lettre ouverte publiée le 9 janvier. Il dénonçait ainsi les opposants au projet de pipeline Enbridge Northern Gateway. «La situation actuelle est périlleuse. Je pense qu il faut un méchant coup de barre, et ça presse. [...] Le PQ pourrait disparaître!» Le député Bernard Drainville, dans une entrevue au Devoir publiée le 14 janvier. 485 M$ Valeur comptable du navire de croisière Costa Concordia, au moment où il s est échoué sur l île de Giglio, en Italie. L accident a provoqué une chute de 17 % du titre de Carnival Corporation le 16 janvier. 8,7 % Le taux de chômage au Québec a augmenté de 0,7 point en décembre 2011, pour atteindre un pic de 8,7 %. De nombreux lock-out et fermetures d usines ont assombri la période des Fêtes $ Revenu annuel d un juré assigné à un procès de longue durée, au Québec. Le ministre de la Justice a haussé les indemnités à 103 $ par jour ouvrable, mais 160 $ seront versés à partir de la 57 e journée de procès. À titre de comparaison, l incarcération quotidienne d un détenu dans un pénitencier fédéral coûte 322 $ (soit $ par an) m histoire «Le déficit ne m inquiète pas. Il est assez grand pour prendre soin de lui-même!» Ronald Reagan, lors de la réception annuelle du club Gridiron, à Washington, le 24 mars Profondeur du forage parachevé le 5 février par les chercheurs de la base antarctique Vostok. Entrepris en 1989, ce forage avait pour but d atteindre les eaux du lac sous-glaciaire du même nom. Les opérations avaient été interrompues en 2003 par crainte de contamination du précieux liquide, isolé du monde extérieur depuis ans. FORCES numéro

7 par pierre-étienne paradis ILS ONT FAIT PHOTOs : Iran, REUTERS/Fars News, POPA, Niall CaRSOn Une frégate Jamaran, de conception iranienne, lance un missile Nour au cours d exercices militaires effectués dans le golfe Persique. Pétrodollar ou pétro-yuan? La possibilité que l Iran se dote de l arme nucléaire inquiète Israël et les États-Unis depuis fort longtemps. Puisque les pressions diplomatiques n ont pas réussi à faire fléchir Téhéran, les événements ont pris la tournure d une guerre larvée, ponctuée de cyberattaques et d attentats non revendiqués qui ont notamment tué quatre scientifiques de haut rang. L Arabie saoudite alliée de circonstance cherchant à endiguer l islam chiite a signé en 2011 des contrats de fourniture d aéronefs d une valeur de 60 milliards de dollars avec les États-Unis, poursuivant de plus belle son «recyclage de pétrodollars» entamé il y a bientôt quarante ans et contribuant ainsi à la course aux armements dans le golfe Persique. Au tournant de 2012, les flottes iranienne et américaine se sont toisées dans le détroit d Ormuz, par lequel transitent 30 % des exportations mondiales de pétrole. Or, il est évident qu un conflit armé à l échelle régionale ne ferait que des perdants et plongerait l économie mondiale dans une grave dépression. C est pourquoi Washington a entrepris une nouvelle offensive diplomatique, visant à pénaliser quiconque fera affaire avec la banque centrale iranienne. La Chine et la Russie ont refusé d emblée de souscrire à cet embargo, tandis que le Japon et la Corée cherchent à en être exemptés. Les 27 membres de l Union européenne se sont rangés du côté de Washington, tout en souhaitant honorer les contrats en vigueur. Mal leur en prit, puisque Téhéran a menacé de suspendre ses livraisons de brut avant leur échéance, ce qui pourrait faire grimper les prix à la pompe dans les pays méditerranéens déjà précarisés, comme la Grèce et l Italie. Pendant ce temps, un nouveau paradigme financier se met en place. Des rumeurs veulent que l Inde paie bientôt en or ses importations de pétrole, tandis que les échanges bilatéraux en yuans ou en roubles se multiplient sur le continent asiatique. Cela porte certains à croire que la fin du dollar à titre de monnaie de réserve mondiale n en sera que précipitée. Quant à l euro, s il grignotait une part croissante des échanges internationaux grâce à l Iran et à l Irak de Saddam Hussein, les événements survenus depuis 2003 ont contribué à sa marginalisation. Grève d Internet La manifestation virtuelle durant laquelle des milliers de sites Web se sont drapés de noir, les 18 et 19 janvier dernier, avait pour cible les projets de loi américains SOPA (Stop Online Piracy Act) et PIPA (Protect IP Act), visant à contrer le téléchargement illégal. Selon leurs détracteurs, ils représenteraient une grave menace à la liberté d expression. En réalité, c est l argent qui est le nerf de la guerre. SOPA et PIPA mettent en péril l avenir des entreprises de la Silicon Valley, et opposent deux légitimités concurrentes en ce qui a trait au droit d auteur. Les technologies numériques ont réduit substantiellement les coûts de production et de distribution des œuvres intellectuelles. Pourtant, au cours des dernières décennies, les lobbyistes à la solde des industries cinématographique et musicale ont obtenu des monopoles d exploitation toujours plus étendus. Il s agit là d un mode de financement convenant parfaitement aux superproductions onéreuses et farcies d effets spéciaux, mais pas aux œuvres «maison» diffusées dans Internet. Face à cette convergence d intérêts entre les créateurs indépendants, les consommateurs et les diffuseurs tels que YouTube, les rentiers d Hollywood mènent un combat d arrière-garde. Fin janvier, la Chambre des représentants était prise entre deux groupes de donateurs luttant à armes égales sur le plan financier. Seule la pression populaire aura fait reporter sine die l adoption de ces projets de loi. FORCES numéro

8 repères ILS nous ONT quittés Václav havel 18 décembre Né dans une famille bourgeoise, ce dramaturge avait tout pour devenir le symbole de la «Révolution de velours» de C est après l écrasement du Printemps de Prague de 1968 que Václav Havel fit les choix les plus déterminants de sa vie. Plutôt que l exil, il préféra une forme de dissidence dorée, agrémentée par les droits d auteur en provenance de l Ouest. Il finit tout de même par être emprisonné pour ses coups de butoir contre le régime communiste. Affaibli physiquement par sa réclusion, il trouva les conditions propices à la création d une œuvre intellectuelle majeure. Partisan d une démocratie guidée par des valeurs éthiques et spirituelles, héraut d un humanisme universel, Václav Havel demeure néanmoins critiqué pour son alignement géostratégique sur l OTAN et Washington. De ses 14 années à la présidence, son meilleur coup fut certainement de permettre une scission pacifique de la Tchécoslovaquie. Son autorité morale a par la suite contribué à rassembler de nouveau les républiques tchèque et slovaque au sein de l Union européenne. Cesária Évora, etta James et WhITNey houston 17 décembre, 20 janvier et 11 février Plusieurs grandes dames de la chanson se sont éteintes coup sur coup. La «Diva aux pieds nus» Cesária Évora, modestement vêtue, chantait la nostalgie du Cap-Vert. Elle connut un succès planétaire, quoique tardif, à partir de 1992 alors que les musiques du monde prenaient d assaut les disquaires. Sa carrière est à l inverse de celle vécue par l exubérante Etta James, qui explorait les rythmes du nouveau continent : soul, rythm & blues et jazz. Celle-ci connut un succès rapide et enchaîna les tubes à une époque où les musiques noires demeuraient confinées à leurs propres stations de radio. Au rayon de la pop, Etta James pava ainsi la voie à Whitney Houston, dont la voix puissante lui valut des ventes records de 170 millions d albums et en fit l artiste féminine la plus primée de l histoire. Andréanne Lafond, Pierre Juneau et ChANTAL JOLIS 29 janvier, 21 février, 27 février Trois personnalités des médias nous ont quittés. Tout d abord, la brillante journaliste et animatrice Andréanne Lafond nous ramène aux beaux jours d une télévision publique qui prenait une part active aux grands débats de société. Née à Lyon en 1920, madame Lafond s était établie au Québec en Elle connut une seconde carrière à la radio, alors que le «bien parler» était progressivement évacué du petit écran. Né à Verdun en 1922, Pierre Juneau fut président de la Société Radio-Canada de 1982 à Il s était auparavant illustré à l Office national du film et au CRTC, puis à titre de ministre des Communications au sein du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau. Plusieurs artistes le remercient, consciemment ou non, d avoir instauré les normes de contenu canadien, chaque fois qu ils acceptent un prix Juno. Aussi née en France, en 1947, Chantal Jolis adopte le Québec en 1980, où elle sera rapidement reconnue pour son dynamisme, ses qualités d animatrice, de chroniqueuse et de journaliste. Énergique et souriante, elle a marqué la radio et la télé francophone du pays par sa voix et son naturel engageant. Gary carter 16 février Ce receveur charismatique a hérité du sobriquet The Kid dès son arrivée chez les Expos en Ses exploits sportifs ont rendu nos «z Amours» plus populaires que jamais, de 1979 à 1983 principalement. C est pourtant dans l uniforme des Mets que Gary Carter a remporté la Série mondiale de baseball, en Un cancer du cerveau l a mis hors jeu prématurément à l âge de 57 ans. PHOTOs : havel, REUTERS/Petar Kujundzic, carter, Bill Grimshaw FORCES numéro

9 QUéBEC : MONTréAl : NUMérO SANS frais : BONNESQUESTIONS.CA

10 CHRONIQUE Aux taxes, citoyens! Par Bernard Landry BERNARD Landry, ancien premier ministre du Québec. «La France, qui fut dans l histoire une i nspir at r ic e exemplaire de dé moc r atie, a une belle occ asion de redevenir un modèle.» Dans un pays comme la France, où la fierté nationale est toujours et c est à l honneur des Français une valeur importante, et pas rien que pour le sport, perdre un de ses trois A ne peut être sans impact sur une échéance électorale rapprochée. Cependant, cet impact n est pas facile à décoder. Tout d abord, deux grandes agences sur trois ont maintenu la cote AAA de l Hexagone, et un paradoxe plus étrange encore se dessine déjà : le taux d intérêt de la République, contrairement à la logique habituelle, a eu tendance à baisser. On peut donc croire que les prêteurs n ont pas été alarmés à l excès par la décision de Standard & Poor s. Il est vrai qu il s agit d une agence privée, qui n est pas à l abri de mauvais jugements. D autant plus que la notation souveraine ne peut être une science exacte étant donné le nombre infini des variables en présence et leur évolution rapide, voire vertigineuse. Quoi qu il en soit, le président de la République avait fait de ces trois A, à juste titre, un élément de son argumentaire électoral et de l évaluation de son quinquennat. En comparaison avec d autres partenaires européens abstraction faite de la spectaculaire tragédie grecque, Nicolas Sarkozy pouvait décrire sa gestion budgétaire comme étant acceptable. Quand la décote est tombée, il lui a fallu trouver rapidement une argumentation pour faire contrepoids à celle qui, depuis des mois, invoquait le maintien de la cote AAA comme preuve de bonne gestion. À cet égard, la surprenante baisse subséquente du taux directeur a été d un prodigieux secours à la dialectique présidentielle. Aujourd hui, les deux phénomènes réunis pourraient former la base d un autre puissant argumentaire électoral et d une vision équilibrée des mesures que pourrait prendre un gouvernement responsable pour les finances de la France. Un peu comme l ont fait pour Barack Obama les difficultés budgétaires évidentes des États-Unis, pays également décoté, la décote française pourrait fournir à Nicolas Sarkozy l occasion de présenter à la population un cocktail financier efficace et socialement défendable. Il est évident que pour la France, comme pour la majorité des États occidentaux, une sérieuse cure d austérité s impose. Ce pays, comme les autres, n a pas fait preuve d une grande clairvoyance, c est le moins qu on puisse dire, quant aux retombées que peut avoir sur le destin des États un dépassement chronique des dépenses par rapports aux revenus. Depuis un an, les mots «rigueur» et «austérité» commencent à reprendre leur sens et ont perdu leur caractère blasphématoire à droite comme à gauche. L alarme déclenchée par la décote va offrir à la classe politique une plus grande marge de manœuvre pour accomplir son devoir. La population déteste toujours les coupes budgétaires, mais la dramatisation d une décote rend le breuvage amer un peu plus facile à ingérer. Un peu comme dans le cas du Québec, la lucidité dont avaient fait preuve les patrons, les syndicats et les citoyens en général lors de la présentation du déficit zéro du gouvernement Bouchard avait facilité l acceptation des sacrifices requis. Mais n oublions pas la proximité culturelle entre Québécois et Français! Les réductions, acceptées globalement, font quand même des ravages politiques chez ceux qu elles touchent lorsqu elles se réalisent. Ainsi, en avril, date des prochaines élections françaises, l austérité ne sera encore qu un spectre dont les véritables méfaits ne se matérialiseront qu après le verdict du vote. En effet, presque toutes les mesures déjà annoncées par le président de la République sont pratiquement et habilement toutes à effet post-électoral. Une chose est certaine, en France comme ailleurs : toutes ces perturbations du capitalisme ultralibéral sont une excellente occa-

11 Le président Nicolas Sarkozy arrivant à un sommet de l Union européenne à Bruxelles en janvier dernier. PHOTO : REUTERS/Stringer sion pour les politiciens de proposer des réformes audacieuses. C est à cela que doivent servir les crises. L exemple historique de Franklin Roosevelt fait déjà des émules en Grande-Bretagne. Sarkozy, pour sa part, favorise la discipline dans la zone euro et veut même imposer la taxe Tobin. Il veut rehausser de façon significative la taxe sur la valeur ajoutée. Annoncer des hausses fiscales à quelques mois des élections demande un certain courage, que la fameuse décote a rendu plus facile. La France est donc en bonne posture pour faire le ménage financier qui s impose. Son président d aujourd hui, qui pourrait le rester, ou son successeur éventuel, que ce contexte favorise également, aurait les coudées plus franches pour faire ce qui doit être fait. Il faut souhaiter que la gauche cultive également la lucidité face aux sacrifices, ce qui est généralement plus difficile pour elle. Pour compliquer le tout, la France n échappera pas au risque pressenti par tous les économistes, celui des retombées d une baisse de la dépense publique accompagnée d une hausse des prélèvements. Les économies européennes et américaine sont dans une phase ingrate. John Maynard Keynes a désormais convaincu à peu près tout le monde que, dans de telles conditions, l État n a d autre choix que de stimuler la reprise par une action positive et doit donc se garder de nuire à cette remontée par des ponctions néfastes. Certes, cela est vite dit, mais quand on est surendetté et au bord de la ruine, comment faire pour assumer ses obligations keynésiennes? Dommage que le grand économiste britannique ne soit plus là pour nous éclairer. La meilleure façon de venir en aide à l économie sans massacrer davantage les finances publiques, c est de se concentrer sur la création de davantage de richesse collective et sur la répartition de cette richesse, à commencer par l application d une rigueur inflexible à l univers financier qui nous a conduits où nous sommes. La rapacité doit être sous surveillance constante. En passant, la taxe Tobin sert un tel objectif. Et l exemple français devrait contribuer à en faire une règle européenne, voire mondiale. La majorité des États occidentaux ont un sérieux virage financier à exécuter. La France, qui fut dans l histoire une inspiratrice exemplaire de démocratie, a une belle occasion de redevenir un modèle pour la résolution de ce marasme des finances publiques, qui menace les démocraties. La prochaine présidentielle est donc cruciale, et c est au peuple d abord que l on doit demander courage et lucidité. Les politiques sont évidemment plus sages quand le peuple souverain l est lui-même. + Votre opinion est importante. Pour réagir, consultez notre site Internet : FORCES numéro

12 CHRONIQUE L AUstérité est une erreur Par John Ralston Saul john ralston saul est président du PEN International et coprésident de l Institut pour la citoyenneté canadienne. La longévité et la stabilité de la démocratie sont liées à la dignité et à la stabilité des citoyens qui l a composent. En matière de catastrophes économiques, tout va très vite ces jours-ci. Ma dernière chronique portait sur la dette publique, ou plutôt, sur notre attitude à son endroit. Je m étais inquiété à l idée qu au moment de sa parution, les arguments que j y soutenais n auraient déjà plus cours. Je viens tout juste de la relire et je me rends compte que, oui, les désastres arrivent rapidement. Mais ils vont tous dans le même sens, et alors, ils se conjuguent. Pourquoi? Parce que l économie n est pas une science, mais un point de vue. Il faut une vision des choses souple et imaginative pour bien penser l économie. Un esprit inflexible ne conçoit pas qu il puisse exister des choix réels; il cherche la sécurité dans l idée de la vérité. La vérité, quand on l applique aux domaines de la pensée spéculative, est déterminée par des intérêts personnels ou par la peur. Ou les deux. En quoi cela concerne-t-il les catastrophes actuelles? D abord, nous sommes tous encore largement habités par un mode de pensée qui a commencé à dominer les mentalités dans les années Le concept de «vérité» l imprègne tout entier, et par conséquent, il pose le caractère inévitable des choses et l absence de choix véritables. Une fois que ce système de croyances qui pourrait rappeler celui des Dominicains, au moyen âge est bien ancré, on ne dévie pas d un iota et on va d échec en échec. Dans la mesure où le débat public est arrimé à la «vérité» et à la peur, on peut continuer de crier haro pour distraire le citoyen et lui faire perdre de vue la réalité. Ma dernière chronique portait sur la moralité fallacieuse et intéressée qu on utilise pour aborder la question de la dette du secteur public. Cette attitude a eu pour résultat direct de détourner notre attention de tout examen possible de la dette et de nous imposer un nouveau modèle moralisateur, axé cette fois sur le caractère inévitable de l austérité. Si quelqu un étudiait l histoire des religions, plus particulièrement le recours à la morale comme outil de pouvoir aux mains des organisations religieuses, le parallèle ne lui échapperait pas. Faisons un saut dans le temps. Pas très loin derrière, à peine trois ou quatre ans. Vous vous souviendrez de la remarquable résurrection de Keynes dans le sillage de la crise financière. Tout à coup, les entreprises, les idéologues néoconservateurs, les bureaucraties conservatrices, notamment les banques nationales, se sont réveillés pour proclamer : nous avons changé d avis. Les gouvernements n ont pas besoin d être austères, minimalistes et pingres. Le gouvernement devrait dépenser pour nous sortir tous du pétrin. Cela s accompagnait d une discussion tous azimuts sur les erreurs commises après Les gouvernements avaient d abord opté pour l austérité avant de relâcher la pression un moment pour ensuite revenir à l austérité au milieu des années 1930, ce qui avait eu pour effet de nous transformer en otages d une dépression durable. Et nous revoici, quelques années à peine après la débandade. Keynes s est à nouveau évaporé, comme si nous ne l avions jamais sorti de l oubli. Comme s il n avait jamais existé. Partant, nous sommes à nouveau obsédés par les instruments qui fabriquent les dépressions l austérité en ce qui concerne les besoins de la majorité, et un faible taux de taxation pour ceux qui pourraient facilement payer plus d impôt. Ces deux éléments nous sont présentés comme des nécessités morales en raison de l omniprésence immorale de la dette publique. Le résultat réel de l austérité se situe ailleurs. La dette ne sera jamais remboursée. Tout cela n est qu une tactique pour faire diversion. Le véritable résultat se traduira par une baisse radicale des services publics pour ceux qui en ont besoin, et par encore beaucoup plus d argent pour ceux qui sont déjà très bien nantis. PHOTOs : saul, sophie boussols, manifestation, REUTERS/Yiorgos Karahalis

13 Si on examine un instant le bref retour au keynésianisme, on pourrait en déduire qu il ne s agissait pas réellement d une tentative honnête d éviter la dépression. Ce n était qu un stratagème étroit pour renflouer les entreprises, en particulier les banques, qui avaient agi de façon irresponsable. Pire encore, c était un moyen de les renflouer sans mettre en place les réformes qui les obligeraient à rendre des comptes. Une fois remis en selle grâce aux deniers publics, tout ce beau monde a pu blâmer dans une pirouette l effroyable dette publique. Et dans le lot, personne ne s est privé de le faire. Et si on enfonçait le clou du cynisme encore un peu plus loin? Les pompeux idéologues des dernières décennies se fichent bien de voir la crise s aggraver. Ils aiment les crises, de la même façon que les défenseurs de la foi aimaient les tremblements de terre et les autres désastres naturels, qui constituaient l indice que nous avions déplu à Dieu dans le cas qui nous occupe, le dieu des marchés. En un mot comme en cent : Dieu pique une colère divine. Il va nous punir. Par conséquent, nous devons porter le cilice. Autrement dit, la crise offre une occasion fantastique d assener la «vérité» : le gouvernement et les impôts représentent le mal. Si tout cela n était pas si perturbant, si les conséquences de ce qui précède sur la vie de personnes en chair et en os n étaient pas si terribles, il faudrait en rire. Un exemple simple : les emplois. Les gens les gens ordinaires, les gens normaux, les citoyens doivent gagner de l argent pour vivre. Il est essentiel d avoir un revenu raisonnable, sur une base à peu près stable pour élever une famille, pour soutenir une démocratie saine, juste et durable. Nous avons passé deux siècles à mettre au point des modèles de travail fondés sur un degré de stabilité, de respectabilité et de Manifestation devant le parlement d Athènes. revenu suffisant pour financer nos démocraties de classes moyennes. On pourrait l appeler le modèle des classes moyennes. Bien sûr, on a commis des erreurs. Il y a eu des hauts et des bas. Mais nous reconnaissions le principe de base selon lequel toute démocratie tire sa légitimité de ses citoyens. Ainsi, la longévité et la stabilité de la démocratie sont liées à la dignité et à la stabilité des citoyens qui la composent. Les autocrates affirment toujours être indispensables en arguant qu ils garantissent la stabilité. Pourtant, l histoire n en finit pas de démontrer à quel point cela est faux. L autocratie engendre l instabilité. En tant que modèle de leadership, le marché est autocratique. Et il a certes mené à des crises. Et le pire? Il a sapé le modèle démocratique de la citoyenneté. Si nous continuons notre descente en abîme vers l austérité, non seulement la crise économique va s aggraver, mais les fondements même de notre démocratie seront menacés. Où est-ce que je veux en venir? Les arguments de l inévitabilité découlent d un moralisme religieux ; c est-àdire qu ils s ancrent dans les superstitions et la peur. L économie comporte des choix réels. Pour la démocratie, l austérité en période de crise financière est suicidaire. Il est essentiel pour la survie de la démocratie qu on respecte le droit des citoyens de gagner leur vie dans la dignité, dans un environnement stable. La démocratie est tributaire d idées qui lui permettent de s épanouir. Et si nous respectons le rôle des idées, nous concevons qu il est possible de faire des choix. FORCES numéro

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15 dossier Dette souveraine européenne : son impact au Québec et au Canada la crise de la dette souveraine et nous La crise de la dette souveraine a produit son effet contagieux hors Europe. De ce côté-ci de l Atlantique, le Canada et le Québec sont pleinement frappés par cette onde de choc qui entrave un difficile retour à l équilibre budgétaire. Déjà aux prises avec des enjeux structurels liés essentiellement au vieillissement de leur population, le Canada et le Québec doivent de surcroît composer avec une chute de la croissance et avec des taux d intérêt condamnés à l anémie pour encore plusieurs années. Le défi est colossal. Que nous réserve l avenir? Dans ce dossier spécial, FORCES trace un portrait de la situation actuelle en scrutant la capacité et la volonté de nos gouvernements à continuer de soutenir trois secteurs qui touchent notre quotidien : la santé, l éducation et les régimes de retraite. Par Gérard Bérubé illustration : jon berkeley FORCES numéro

16 «Il est fini, le temps de l État providence, en Europe comme ici.» François Dupuis À l image de ce nouveau contrat social qui se dessine dans une zone euro confinée à l austérité budgétaire, le Canada et le Québec ont rendez-vous avec une inévitable réforme de la relation entre l État et le citoyen. François Dupuis, vice-président et économiste en chef du Mouvement Desjardins, nous rappelle qu il est «normal», trois ans après une crise économique et financière d une telle sévérité, de voir les États jongler avec des déficits budgétaires et un endettement public élevé. L Europe est cependant rattrapée par son laxisme : elle a négligé de faire le ménage lors des périodes fastes de 1995 à 1999 et de 2003 à C est également l opinion de Luc Godbout, professeur à la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques à l Université de Sherbrooke, qui reprend les données de l Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indiquant qu au cours des dix années ayant précédé la grande récession de , la Grèce, le Portugal, la France et plusieurs autres pays de la zone n ont comptabilisé aucun exercice excédentaire. «Les pays sanctionnés sont ceux qui dépensent beaucoup, qui n ont pas su arrimer leur niveau de dépenses à leur revenu», analyse-t-il. Après avoir maintenu leur rythme de dépenses publiques, les États ont remis à plus tard les solutions aux défis structurels auxquelles ils étaient confrontés. Ces économies ont poursuivi leur élan sur la voie des déficits budgétaires, et ont aujourd hui franchi la barre du ratio dette/produit intérieur brut (PIB) de 90 % et plus, avec des pointes à 159 % pour la Grèce et à 119 % pour l Italie. Voilà ce qui rend encore plus préoccupante la problématique de cette dette publique. Ce ratio, par surcroît, n intègre pas le coût de sauvetage des banques locales exposées à la dette des pays de la zone euro. Condamnées à la décote par les agences de notation, ces États sont confinés au paradoxe voulant que l austérité budgétaire devienne synonyme de croissance. «Le Canada est passé par là au cours des années Nous risquions la décote et son impact sur le coût du financement et le service de la dette. Nous avons, nous, payé le prix et apporté les correctifs qui s imposaient. Il est d autant plus dommage que cette crise européenne vienne nous rattraper», déplore François Dupuis. Cette crise touche le Canada et le Québec depuis plus d un an sous la forme d échanges commerciaux moindres qui provoquent un recul du PIB et, depuis peu, des pertes d emplois. Cette spirale baissière est amplifiée par la stagnation du commerce mondial et par l offensive américaine visant à rapatrier massivement les emplois perdus, surtout ceux du secteur manufacturier. Avec la persistance des déséquilibres budgétaires nés de la crise, cette conjoncture assombrit encore davantage le paysage et annonce un recul de la confiance. De plus, les problèmes structurels que pose la réalité démographique canadienne et québécoise obligent nos gouvernements à repenser les acquis sociaux. «Les États réalisent qu ils ne peuvent maintenir le rythme actuel des dépenses. Il est fini, le temps de l État providence, en Europe comme ici», observe François Dupuis. SANTÉ : UN SYSTÈME sous Haute Pression La hausse des coûts des soins de santé sera l un des grands chantiers de la prochaine décennie. L agence américaine d évaluation Standard and Poor s a prévenu, fin janvier 2012, qu en 2035, il pourrait ne plus rester de pays noté «AAA» parmi les 49 plus grandes économies mondiales, dans l éventualité où les gouvernements n agissent pas d ici là pour maîtriser la hausse des coûts de santé. Afin d illustrer tout le poids des pressions exercées sur la facture en matière de soins de santé, S&P projette des chiffres alarmants pour 2030 : une dette publique nette, qui exclut celle détenue par des organismes publics, de 164 % du PIB pour la France, 178 % pour le Royaume- Uni, 209 % pour les États-Unis et 314 % pour le Japon. Au Canada, le ministre fédéral des Finances, Jim Flaherty, a déjà prévenu les provinces qu il faudra, à terme, ajuster la hausse des dépenses de santé à celle du PIB nominal si le Canada veut éviter une crise à l européenne. Rappelons que l augmentation annuelle de 6 % des transferts fédéraux pour la Santé, en vigueur depuis 2004, prendra fin en Ensuite, l augmentation annuelle équivaudra à celle du PIB nominal, sans tomber sous les 3 % par an. «Cela veut dire que la part du fédéral dans les dépenses de santé, présentement entre 20 et 22 %, passera de 12 à 13 %», croit Jean- Pierre Aubry, économiste et Fellow associé au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), qui

17 dossier «On peut s attendre à une diminution de l accès aux services. Cela signifie que le rôle du secteur privé va s accroître, ainsi que le recours aux produits d assurance.» Jean-Pierre Aubry photo : istock reprend ainsi les chiffres de Kevin Page, directeur parlementaire du Budget. Jean-Pierre Aubry rappelle que d un strict point de vue structurel, donc sans tenir compte d un effet de croissance, le coût réel de la Santé devrait croître de 45 % entre 2010 et «Cela n inclut pas le fait que la population totale va augmenter», ajoute-til. Le choc du vieillissement fait peser tout son poids. Avec le désengagement du fédéral, «la demande sera forte, mais l offre ne pourra y répondre», prédit-il. La décision du gouvernement fédéral d ajuster ses prochaines contributions à la croissance du PIB nominal est une incitation à faire mieux avec moins, une invitation faite aux provinces à rechercher des gains d efficacité. Or, «puisque les gains d efficacité sont difficiles à obtenir, on peut s attendre à une diminution de l accès aux services. Cela signifie que le rôle du secteur privé va s accroître, ainsi que le recours aux produits d assurance», résume Jean-Pierre Aubry. François Dupuis, vice-président et économiste en chef du Mouvement Desjardins, retient que le Québec est plus touché que les autres provinces par le phénomène du vieillissement de la population. Le ministre des Finances, Raymond Bachand, a déjà retenu une série de mesures appropriées. «Lors de consultations menées il y a deux ans, la population a choisi le maintien d un même niveau de services au prix d une hausse des taxes et des tarifs. Le plan de Raymond Bachand va dans ce sens.» Mais Québec devra désormais composer avec le retrait du fédéral ou une présence moindre d Ottawa dans certains secteurs. «À l instar de l Europe, le gouvernement fédéral est engagé dans la voie de l austérité. Il profitera de son premier budget en début de mandat pour réduire la taille de l État. L on s attend à des réductions du budget de fonctionnement pouvant atteindre 10 %.» François Dupuis estime que le Québec devrait tout de même atteindre sa cible de retour à l équilibre budgétaire, en Mais le défi consistera ensuite à maintenir cet équilibre. «Avec cette population qui vieillit et les pressions qui s exercent sur notre secteur manufacturier, le défi, c est l après», souligne-t-il. Tarification, assurance privée, utilisateur-payeur... «De grands changements sont à venir, toutes les hypothèses sont permises. Nous sommes rendus au bord du précipice», prévient-il. FORCES numéro

18 dossier éducation : période de révision «Sur l horizon , l augmentation totale des frais universitaires au Québec atteindra 1625 dollars, soit une hausse cumulée de 75 %.» Si, en période de croissance, le thème principal est la redistribution de la richesse, la réalité est tout autre dans un contexte d austérité appelé à perdurer. «On s en va vers un partage des risques entre toutes les générations», soutient François Dupuis, vice-président et économiste en chef du Mouvement Desjardins. Le secteur de l éducation postsecondaire devient ici le théâtre de cette dynamique de révision des façons de faire de l État. Car Québec n en démord pas : malgré la grogne étudiante, pas question de revenir sur le déplafonnement des droits de scolarité décrété pour la période 2011 à Le gel en vigueur au cours des neuf années précédentes ne pouvait perdurer après qu Ottawa eut réduit ses paiements de transfert pour l éducation postsecondaire dans le cadre de sa lutte contre le déficit. Le gouvernement de Jean Charest estimait que Québec ne pouvait accroître sa participation dans le financement public des universités. Il jetait ainsi les bases du Plan de financement des universités québécoises , annonçant dans la foulée que les droits de scolarité exigés des étudiants seraient majorés de 325 dollars annuellement à compter du trimestre d automne 2012, et ce, pour cinq ans. Sur l horizon , l augmentation totale des frais universitaires au Québec atteindra 1625 dollars, soit une hausse cumulée de 75 %. «La crise européenne nous démontre l importance d avoir une vision à long terme en matière d éducation. Cette crise a engendré un nombre imposant de jeunes chômeurs, dont beaucoup sont instruits, ce qui soulève une question pertinente : aurait-on formé trop d étudiants universitaires?», s'interroge Jean-Pierre Aubry, économiste et Fellow associé au CIRANO. Il croit que la réflexion sur le rôle de l État en matière d éducation postsecondaire va déborder les préoccupations liées aux contraintes budgétaires pour englober l accompagnement des étudiants selon un meilleur appariement de la formation et du développement avec les besoins du milieu. En d autres termes, un contexte de rareté des ressources impose un FRAIS universitaires moyens par province canadienne ( ) Québec 2519 $ Terre-Neuve et Labrador 2649 $ Manitoba 3645 $ Colombie-Britannique 4852 $ Île-du-Prince-Édouard 5258 $ Saskatchewan 5601 $ Alberta 5662 $ Nouvelle-Écosse 5731 $ Nouveau-Brunswick 5853 $ Ontario 6640 $ Moyenne canadienne 5366 $ Source : Statistique Canada. Étudiants à temps plein, premier cycle universitaire. Les moyennes des frais de scolarité ont été pondérées selon le nombre d'étudiants inscrits par établissement et par domaine d'études, à l'aide des données les plus actuelles. Ces données sont provisoires. FORCES numéro

19 choix dans la liste des priorités. «Pensons seulement au décrochage scolaire, dont le coût social peut être faramineux», fait remarquer monsieur Aubry. Dans un sens plus large, 2012 sera une année charnière, d autant plus que les plans de relance déployés en réponse à la grande récession sont remplacés par des politiques restrictives durant une période où l on s éloigne du plein potentiel économique. On observe également un problème croissant de redistribution nationale du revenu entre l Ouest et le Centre du Canada. Ce qui n empêche pas la demande pour les services gouvernementaux de demeurer très élevée. «En même temps, les gouvernements hésitent à accroître davantage les taxes et les impôts. Il devrait en résulter un recours accru à la tarification, aux taxes indirectes et aux compressions», estime Jean-Pierre Aubry. «Avec moins de payeurs à l horizon, même la gauche est condamnée à adopter des mesures de droite», renchérit François Dupuis. régimes de retraite : le bas de laine percé «Claude Lamoureux donne l exemple de Teachers. En 1970, pour chaque bénéficiaire, on dénombrait 10 cotisants au régime. Ce ratio est passé à 4 pour 1 en 1990, pour se situer aujourd hui à 1,5 pour 1. Dans 15 ans, il sera de 1,1 pour 1.» photos : istock Le froid constat est tombé le 25 janvier : la Réserve fédérale américaine annonçait le report de deux ans de toute hausse des taux d intérêt directeurs, tellement la difficile reprise tarde à s installer aux États-Unis. Six années de faibles taux n ont pu produire leurs effets, tellement sont lourds le poids de l endettement public et l austérité budgétaire généralisée. «Il y aura désormais l avant et l après-25 janvier 2012», résume François Dupuis, vice-président et économiste en chef du Mouvement Desjardins. «Ce jugement sévère de la Réserve fédérale, qui nous dit qu il n y a pas d amélioration de la conjoncture économique en vue, signifie que les taux d intérêt vont demeurer bas encore longtemps. Avec tout ce que cela implique en matière de rendement des marchés, de passif

20 dossier actuariel des régimes de retraite et d impact sur la gestion des institutions financières.» Tout est ainsi à revoir. Lors de son passage au Forum économique de Davos, fin janvier, le premier ministre canadien, Stephen Harper, annonçait déjà les couleurs d un prochain budget placé sous le sceau de l austérité. Il a déclaré que le pays devait se préparer dès maintenant aux pressions démographiques. «Notre situation démographique représente une menace pour les programmes sociaux et les services que les Canadiens ont à cœur», a-t-il dit. Du même souffle, monsieur Harper a semé l émoi en annonçant vouloir limiter la croissance des dépenses liées au système de revenus de retraite, et ce, sans apporter de précisions. Du coup, c est l ensemble du système, y compris les régimes et les programmes publics, les régimes complémentaires ainsi que les incitatifs à l épargneretraite, qui risquent de se retrouver dans la mire du gouvernement. «Il ne fait pas de doute qu il va y avoir des modifications. La question n est pas de savoir si, mais quand, souligne Claude Lamoureux, ancien président du Régime de retraite des enseignants de l Ontario (Teachers). La faiblesse persistante des rendements et des taux d intérêt s ajoute à la problématique démographique. Claude Lamoureux donne l exemple de Teachers. En 1970, pour chaque bénéficiaire, on dénombrait 10 cotisants au régime. Ce ratio est passé à 4 pour 1 en 1990, pour se situer aujourd hui à 1,5 pour 1. Dans 15 ans, il sera de 1,1 pour 1. Autre exemple : au fédéral, les régimes des employés de la fonction publique font face à un déficit actuariel de 227 milliards de dollars, selon les estimations de l institut C.D. Howe. En comparaison, aux États-Unis, ce passif actuariel est évalué à 3000 milliards de dollars américains, et à 1100 milliards de livres sterling au Royaume-Uni. «Non seulement les jeunes ne pourront plus payer, mais ils ne voudront plus payer pour des régimes qui coûtent cher et qui offrent une large couverture alors qu eux-mêmes en seront exclus», estime le spécialiste. Car pour leur quasi-totalité, ces régimes, de plus en plus rares dans le secteur privé, sont non capitalisés ou partiellement capitalisés. Dans ce dernier cas, ils sont exposés à des déficits actuariels grandissants. «Aux États-Unis comme en Europe, l âge de la retraite est augmenté. Les règles de comptabilisation se libéralisent et les paramètres de prévision, trop optimistes, sont revus à la baisse, tandis que les taux de cotisation sont revus à la hausse.» Les Pays-Bas vont jusqu à emprunter la voie des changements rétroactifs touchant les bénéficiaires. «Là-bas, 90 % des travailleurs sont couverts, mais les retraités partagent les risques avec les cotisants, illustre l ancien président de Teachers. À long terme, on devrait s en sortir. Mais cela ne se fera pas sans sacrifices.» Dette publique en % du PIB ( au 30 septembre ) Zone euro 79,3 85,1 87,4 Allemagne 73,5 83,2 81,8 Autriche 69,6 72,3 71,6 Belgique 96,2 96,8 98,5 Chypre 58 60,8 67,5 Espagne 53,3 60,1 66 Estonie 7,2 6,6 6,1 Finlande 43,8 48,4 47,2 France 78,3 81,7 85,2 Grèce 127,1 142,8 159,1 Irlande 65,6 96,2 104,9 Italie 116, ,6 Luxembourg 14,6 18,4 18,5 Malte 67, ,3 Pays-Bas 60,8 62,7 64,5 Portugal ,1 Slovaquie 35, ,2 Slovénie 35, ,4 Union européenne ,2 États-Unis ,4 Canada FORCES numéro

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