White Spirit. dernière révision : 20/06/2011

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1 Introduction J'ai écrit «White Spirit» sur une période de 6 mois, entre juin et décembre Je l'ai débuté comme un essai, il s'est très rapidement transformé en journal. C'est un flux de conscience espacé. Je pense avoir réussi à évoquer les différents états d'âme que j'ai pu connaître durant cette période. J'ai essayé dans la mesure du possible de les relier à mon existence passée et à une certaine conscience du devenir. Seules quelques semaines me séparent du point final, et pourtant je ne suis déjà plus tout à fait la personne qui a écrit cela. En reprenant le fil du texte, je ne peux que constater qu'il a l'apparence d'une lutte. La mélancolie est très présente. Dans son expression la plus intense, elle se transforme en tristesse. Et puis il y a un élan vers la joie, une foi infinie. «Tout se termine ici. Quelque chose renaîtra». C'est bien ça «White Spirit» : l'histoire d'une nouvelle naissance, dans les douleurs de l'accouchement. Il y a une phrase de Dylan qui m'accompagne : «celui qui n'est pas occupé à naître est occupé à mourir». Nietzsche le disait autrement : tout homme doit être un pont jeté au-dessus de lui-même. J'ai entrevu une voie nouvelle vers la lumière, une nouvelle façon d'envisager la foi et le bonheur. C'est une voie individuelle. C'est pourquoi pour mieux approfondir la chose, il me fallait explorer ma propre expérience existentielle. Pour ça je n'ai rien éludé. A certains moments je me voyais trop beau dans mes écrits. Je suis allé rechercher certaines pensées vénéneuses. Plus il fait noir, plus la lumière qui surgit paraît éclatante. Je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit en ce monde dont on ne puisse échapper. Je n'aurais pas pu approfondir autant ma quête via un personnage fictif. Je manque d'imagination. Donc je me livre. L'entreprise paraîtra narcissique, d'autant plus que j'ai volontairement forcé le trait. J'y apparais vaniteux, mégalomane. C'est nécessaire. Paradoxalement, c'est dans la progression d'une pensée individuelle vers une plus grande liberté et une conscience accrue du monde que s'opère le développement de la joie dans l'amour. Je l'entends ici dans son sens le plus pur. Il ne s'agit pas d'un sentiment amoureux envers une personne, mais plutôt d'un sentiment de fusion avec le monde qui nous entoure. Et ainsi du singulier on va vers l'universel. C'est le vieil adage «pour aimer les autres, il faut s'aimer soimême» porté à son paroxysme. En ce point, j'engage votre responsabilité. En me dévoilant, en me libérant, j'abandonne toute notion de pudeur. On pourrait écrire des pages entières sur ce mot. Il recouvre de nombreux sens. Il y a la pudeur consistant à jeter un voile sur ses enchantements. Et puis il y a la pudeur dans sa connotation négative, associée à la honte, la culpabilité, la peur. C'est surtout à celle là que j'ai envie de faire la peau. Pour moi ce sentiment là vient de notre incapacité à avoir un regard transcendant sur les choses. Or il n'y a rien que l'esprit ne puisse éclairer. Chacun se retranche dans son monde privé avec ses propres secrets. C'est une défaite. Il va falloir aérer les moindres recoins. Dans la bible, la pudeur est associée à au péché originel et à la perte de l'innocence. Il va falloir retrouver cette innocence. Le paradis n'est pas un mythe mais un projet. Dans «White Spirit», je ne vais pas très loin dans l'impudeur, je pourrais aller bien plus loin à l'avenir. Ça concerne certains passages. J'y enlève surtout mon propre masque mais il y a des personnages collatéraux. On m'a déjà conseillé de changer des noms. Je refuse de souscrire à ce mensonge. Certes me livrer moi c'est une chose, livrer l'intimité des autres, c'est autre chose. Mais je n'ai écrit que ce qu'il me fallait écrire. Il n' y a rien dont un tiers puisse rougir. Je t'ai prévenu ami lecteur. Te voilà désormais complice. Tu ne pourras pas me reprocher mon impudeur si tu lis ce qui suit. Je fanfaronne ici, maintenant. Je sais bien que je risque de me sentir gêné sous le regard de ceux qui vont lire «White Spirit». Mon exigence d'absolu passe avant leur regard. Peu importe la gêne. Elle passera avec l'habitude. Certains trouveront l'œuvre intéressante, d'autres la jugeront sévèrement, n'y voyant que le comble du ridicule, d'autres encore n'y verront aucun intérêt. Seule la pulsion subjective qui l'a générée a de l'importance. J'ai foi en «White Spirit» car j'ai foi en la Vie. Bonne lecture. AL 19/02/2011

2 White Spirit dernière révision : 20/06/2011 Un homme se retrouva enfermé dans une grotte. Il n'avait aucune chance d'en sortir. Il criait, mais il savait que personne ne pouvait l'entendre. L'obscurité totale augmentait son angoisse. Il finit par se résigner. Il n'avait plus qu'à attendre la mort. Il parvint à s'endormir malgré sa détresse. Il fit un songe merveilleux, rempli de lumière. Il vit des anges. Au réveil, il était toujours dans la grotte, mais le songe l'accompagnait. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait la lumière. Parfois ça ne marchait pas. Il éprouvait alors cette déception que connaissent les amants trompés. Il ne pouvait plus se passer de cette lumière. Il pouvait en pleurer. Et puis un jour, il se rendit compte qu'il pouvait contrôler l'apparition de la lumière. Sa volonté était en jeu. Avec un peu d'habitude, il parvint à comprendre parfaitement le mécanisme présidant à sa vision. Dans ses moments de relâchement, lorsqu'il se retrouvait face à son immense solitude dans ce néant objectif, il savait que cet état n'était que passager, qu'il pouvait faire surgir la lumière à chaque instant. Cette pensée le soulageait. Il ne pouvait pas vivre constamment dans la lumière, parce que ça lui demandait trop d'énergie. Il vécut ainsi plusieurs années dans cette grotte. Son corps avait fondu, mais il tenait bon. La faim et l'angoisse ne l'avaient pas terrassé. A l'extérieur, tout le monde l'avait oublié. Et il progressait, il découvrait des choses qu'il croyait impossibles. Il finit par se rendre compte que toute la lumière qu'il produisait pouvait agir sur le monde. Cette lumière était une source infinie d'énergie. Il lui fallut un travail titanesque sur sa conscience pour parvenir à apprivoiser cette énergie. Elle se dérobait, elle lui grillait les neurones. La grotte se fissurait. Et la prison finit par éclater. L'homme se retrouva à l'air libre, après toutes ces années. Il y avait du monde tout autour de lui, mais ils ne le regardaient pas. Il essaya d'attirer leur attention pour leur faire part de sa découverte. Ils ne faisaient pas attention à lui. Il finit par trouver un enfant. Le môme le regardait ahuri. L'homme décharné ressemblait à un fou. L'enfant ne comprenait pas ce que l'homme racontait mais il voulait bien l'écouter. Juin 2010 : début de la quête. Je convoque le passé. Le présent l'éclaire. Le présent est une conséquence du passé. Le passé est une conséquence du présent. Tout est contingent et nécessaire. Je mets les pieds dans le plat. Je ne tranche plus, j'assemble. Tout se rejoint. Il n'y a pas à choisir. Je vise à l'écriture totale, éparpillée et unie. Les antagonismes se répondent dans des dialectiques existentielles sans fin. Tout prend sens. Être et Néant. C'est la même chose. Mais c'est incompréhensible. Pour me rendre intelligible, je vais trancher un peu, raconter une histoire. Elle finira par se contredire. Chacun choisira ce qui lui plaît. Ce n'est pas à moi de juger de la Vérité. Je donne des formes. Ce sont des figures de pâte à modeler. Leur élasticité permet toutes les fantaisies. A la rigueur je peux raconter comment j'en suis venu à la vision absolutiste des choses. Je choisis une version, un sens. Je ne sais pas si je pourrai garder le cap. Cette histoire peut partir en vrille. C'est l'été. La chaleur pourrait tout dérégler.

3 Le sens de la vie... Est-ce une quête du bonheur? Ça me semble trop peu de chose le bonheur. Je le conçois comme un état figé, plat, une certaine forme de renoncement. Il me faut plus que le bonheur commun. Je voudrais quelque chose de plus profond et de permanent. J'aspire au bonheur infini. Les chrétiens évoquent ce bonheur là. Ils l'appellent béatitude. C'est un état mystique. Pour Saint Thomas d'aquin, c'était le bonheur éprouvé dans la connaissance de Dieu. Je n'ai jamais été mis en présence d'un grand barbu avec une voix à la Barry White (l'image classique qu'on se fait du Père tout-puissant). Je n'aimerais pas trop que ça m'arrive. Mon égo surdimensionné ne souffrirait pas de devoir se plier à une hiérarchie quelconque. C'est comme dans le sketch de Desproges. Dieu lui parle, il lui adresse un commandement quelconque. "Tu aimeras ton prochain". L'intéressé se vexe, il lui rétorque : "Dieu ou pas Dieu, j'ai horreur qu'on me tutoie". L'existence de Dieu telle qu'elle a été conçue jusqu'à présent est incohérente avec sa définition. Comment envisager un Dieu parfait créant un monde imparfait et des êtres réduits à se soumettre à un système de bonus malus décidant de leur sort éternel? Aux vertueux on promet la félicité. On menace les vicieux de damnation. Non, décidément ça ne tient pas la route. Dieu est mort au XIX ème siècle, du moins en Occident. Le reste du monde suivra. Mais ça n'est pas parce que Dieu est mort qu'on doit renoncer à l'absolu. Si la fin de Dieu signifie le triomphe de la finitude, alors je dis "Non merci!". La pensée de ma mortalité et de ma propre impuissance organique étant insupportable, j'en déduis qu'elle correspond à quelque chose de faux. L'Absolu doit être redéfini. Il suffit de remplacer un ancien axiome par un nouveau principe de base, plus à même d'accompagner l'essor de l'individu. Je crois en l'absolu. Heureusement pour moi, je n'y suis pas arrivé par la simple déduction logique, sans quoi ma base serait mal assurée. En fait, j'ai ressenti la béatitude. C'était plus qu'un plaisir contemplatif. On peut aller plus loin que la béatitude contemplative et s'en attribuer le mérite. Mon corps est plutôt défaillant, il sait faire le minimum requis. Toutes mes fonctions organiques sont en bon état, mais je ne suis pas un grand sportif et je n'ai pas les charmes de Brad Pitt ou Georges Clooney. Par contre j'ai confiance en mon esprit et surtout en mon intuition. Mon intuition ne m'a jamais trompé. J'ai des flashs de pensée. Que me disent ces flashs? Puisque Dieu a disparu dans les consciences occidentales, il faut prendre sa place. Nous sommes limités, nous ne pouvons pas prétendre instantanément à la puissance absolue dont nous dotions Dieu. Mais ce qui n'est pas est en puissance. Nous sommes Dieu en puissance. La vie doit consister à actualiser cette puissance. Dès à présent, nous avons au moins le pouvoir de penser cette puissance. Nous avons le pouvoir de nous identifier avec Dieu, nous pouvons prendre sa place en esprit en attendant la réalisation progressive de ce que seul l'esprit conçoit. Ce sentiment de ne faire qu'un avec l'absolu est la clé de la béatitude. Dieu se réalisera dans l'essor dialectique du monde. En termes plus prosaïques, on peut affirmer qu'un jour, nous sauterons tous comme des cabris, conscients de posséder un potentiel à la Dragon Ball Z. Alors c'est chacun pour soi? Dieu éclaté en une infinité de petits Dieux? Non. Dieu est Un. Chaque élément du monde est une affectation d'un Dieu unique, chaque morceau est relié à Dieu. Il faut redéfinir une éthique pour orienter l'action de chaque morceau. Il n'y a pas de distinction entre singularités et principe unique. Il existe des états de conscience incroyables. Ils procurent un sentiment de bien-être qui vous fait chérir chaque jour et chaque chose de ce monde. Ils font entrevoir une réalité transcendée, audelà du bien et du mal, au-delà de la joie et de la souffrance. J'ai eu des visions. Non pas que je sois atteint par quelque maladie psychique. Mes visions sont des pensées. J'aime utiliser le mot "vision". Ça suscite l'intérêt. C'est mieux que si je disais : "il m'est venu une idée". Mais une vision est bien plus qu'une idée ordinaire. C'est une pensée qui génère un plaisir intense, inhabituel. Sa vérité s'impose. Elle l'emporte par chaos. J'ai eu des visions renversantes. Ça n'a pas remis en cause ce en

4 quoi je croyais. Ça a affiné ma perception des choses, ça la rendue plus profonde. J'étais perdu, j'ai été sauvé par des pensées magnifiques. Les idées se bousculent comme des petits poissons qui mordent à l'hameçon du pêcheur. Avant cette explosion spirituelle, j'avais déjà eu envie d'écrire, je n'avais rien à dire, ou plutôt j'avais trop de choses à raconter : des êtres, des histoires, des anecdotes, des connaissances. Je ne savais pas par où commencer. Dans un premier temps, ma trouvaille m'a ôté l'envie d'écrire. J'étais sauvé. Je pouvais être heureux dans une tranchée ou dans une morgue. Je pouvais faire de beaux rêves en dormant dans un cercueil, enlacé avec le cadavre d'un innocent. Je n'avais plus de besoins. J'avais dompté mes passions. Elles étaient l'attelage de mon char. J'avais repris les rênes, je les menais à ma guise. Je voulais me fondre dans le monde réel, voir l'esprit au bureau, au supermarché, dans le métro. Le quotidien revêtait la parure des mondes enchantés. Et puis l'envie d'écrire est revenue. J' accumule trop d'énergie. Il faut que ça sorte. Elle est là ma volonté de puissance Nietzschéenne. Cette volonté, c'est un don de soi et non pas quelque chose qu'on acquiert. Me voilà pris de spasmes. Il me faut éjaculer cette puissance. L'Esprit est tout. L'Esprit mène le monde, mais personne ne le voit. Des règles positivistes conditionnent notre vision du bonheur. Elles sont ternes, sans couleur. En souscrivant à un bonheur fait de mille renoncements, en acceptant nos limites et nos pertes, nous nous condamnons. De la vie! De l'absolu! Le monde moderne est une hémiplégie. Me voilà archange. Que des ailes me poussent dans le dos! Je vais leur mettre le nez sur la Beauté qu'ils ont négligée. Que coulent des flots d'adrénaline et d'extase éternelle! L'Absolu est partout. Avez vous déjà contemplé un morceau de brioche? On pourrait y voir un monde. L'Homme est Dieu, il ne l'a pas encore compris. Matière et Esprit ne font qu'un! J'ai entrevu le retour de la conscience de l'esprit. L'avenir s'annonce radieux. Il y a de l'infini derrière le regard bovin de Benjamin Castaldi. Je veux écrire la plus longue déclaration d'amour. J'ai trouvé la clé de voûte de mon édifice. Le papier est blanc. Il ne me reste plus qu'à y projeter le Sens. C'est l'histoire de ma vie, l'histoire de ma rédemption, l'histoire de la Matière et de l'idée. Nos existences sont liées. Je m'élève vers la conscience universelle, mon essence se fond dans le grand Tout. Eucharistie, Amen. L'Éveil de Bouddha était égoïste. Mon œuvre sera œuvre de bodhisattva. Mon discours ne vous paraît-il pas trop lénifiant? De toute façon qui va lire ça? Ceux qui me connaissent, à la rigueur. J'ai évidemment envie de donner de l'espoir à un monde désespéré. Mais est-ce qu'au passage je ne serais pas en train de tomber dans l'orgueil? Ça ne me déplairait pas d'être un prophète, j'aime qu'on m'admire. Mais rendons à César ce qui est à César. Je n'apprendrai rien à personne. Pour convaincre quelqu'un, il me faudra faire ressortir quelque chose qu'il connaissait déjà confusément. Je ne peux pas lui inculquer ce qu'il sait déjà. C'est ce qu'affirmait déjà Socrate. Je fais juste office de sage-femme. Mon truc, c'est la maïeutique. Ceci dit, les discours mystiques ne sont pas trop à la mode. Je risque de me faire traiter de connard de hippie ou de béni oui-oui. Rassurons tout de suite notre cher lecteur : je vais écrire des trucs dégueulasses! Il y aura du sexe, de la vulgarité. Et je tiens à souligner que la violence fait partie de mon système. Je vous montrerai sous un nouveau jour la face de Satan. Je promets quelques effrois. J'ai longtemps voulu être le meilleur. Je n'ai jamais pu prétendre à ce titre sur le plan physique. J'ai été et je reste assez mauvais dans les disciplines sportives. Je ne suis pas très habile. Par contre, j'ai une confiance infinie dans mon intelligence et il m'a longtemps fallu surpassé les autres sur ce plan, d'abord dans toutes les disciplines. Très vite, je me suis heurté à plus fort que moi. Je ne peux pas être le meilleur dans toutes les disciplines, ne serait-ce que parce que je suis incapable de toutes les aimer. L'amour est essentiel. C'est lui qui permet de développer l'intelligence concernant un domaine. Sans amour, sans intérêt, rien ne se passe. Les connexions neuronales ne se forment pas. La compréhension ne voit pas le jour.

5 Je comprends Jacno qui chantait "le sport c'est de la merde". Il nous a quitté il y a peu. Il a donc payé cash son manque de goût pour l'effort physique. Je n'ai jamais été brillant en sport. Je suis endurant, mais je suis lent, et je manque cruellement de puissance. Je n'aurais pas survécu longtemps si j'étais né durant la préhistoire. Je me serais fait bouffer par un lion des cavernes parce que j'aurais été incapable de courir assez vite pour me planquer avant les autres. Ou alors un autre homo sapiens m'aurait assommé avec un os pour avoir reluqué une femelle sur laquelle il avait des vues. Je n'aurais pas été bon à la guerre, je n'aurais donc pas pu être un aristocrate. Mon nom est Lozachmeur. C'est du breton. Selon les sources, ça doit vouloir dire "grand chef de clan" ou "grand domestique". A défaut de régner sur un fief, j'aurais régné sur une ferme en troussant au passage toutes les soubrettes de la maisonnée, ou alors j'aurais fait le bouffon dans une cour quelconque, aux côtés de quelque nain ou quelque bossu. J'ai de l'humour, je m'en serais sorti. Heureusement nous sommes sortis du règne de la force. Nous sommes à l'ère de la ruse. Je ne règne guère, mais je m'en sors. Pour Hemingway, la vie était une lutte. Il avait une conception virile de la vie. C'était un match de boxe, une corrida, un safari, une pêche à l'espadon. Ce genre d'activité ne m'intéresse guère. J'aime Hemingway pour la transcendance métaphorique qui se dégage de ses récits, mais j'espère ne jamais me retrouver sur un ring ou dans une arène. Je ne tiens pas à terminer avec la tronche de Fabrice Bénichou. Au collège, je détestais l'athlétisme. Tous les ans, les olympiades étaient un cauchemar. Il fallait participer à des épreuves en public. Je me souviens avoir déclenché des fous rires au triple saut. Quand je ne touchais pas 4 ou 5 fois le sol, je déroulais des performances qui n'auraient pas été pires si j'avais eu un sumo sur le dos. J'aurais voulu être un aigle, j'étais à peine un pigeon. Je me pliais à des exigences sportives imposées par des paradigmes corporels absurdes. En première, j'ai vu mon prof de sport rire en bloquant le chronomètre à la fin de ma prestation sur un 100m. A croire qu'un unijambiste m'aurait battu. En dehors de l'école, j'ai pratiqué la natation, le tennis et le football. Ayant grandi au bord de la mer, je suis à l'aise dans l'eau et j'ai de l'endurance. Patrice m'a appris les bons gestes pour le crawl. J'ai mon brevet de 50m, et pourtant je m'étais trompé d'examen. J'avais été avec les grands du 50m, avec plongeoir et sections sous-marines, alors que j'étais censé passer le brevet du 25m. Le maître-nageur n'avait rien vu. Je peux crawler sur 50m. Je suis plus endurant en brasse. Je peux nager 500m ou 1000m sans fatigue. Je sais gérer une crampe à 500m de la côte, ça m'est arrivé. Dans ces cas là, je me laisse flotter. Je peux flotter dans toutes les positions, même à la verticale. Je sais nager vers l'avant en position assise. Sur 25m personne ne m'a jamais battu sur une course dans cette position. Si la discipline était un peu moins ridicule et un peu plus olympique, j'aurais une médaille d'or. Je suis donc aquatiquement endurant et décontracté, mais je suis lent. Contre un grand requin blanc curieux, un crocodile de mer affamé ou un poulpe taquin, je n'ai aucune chance. A la piscine, j'ai parfois du mal à dépasser des mémés qui font du dos. Pour en finir avec mes confrontations avec le monde du silence, je dois ajouter que j'ai passé mon baptême de plongée à la porte dorée. Malgré l'angoisse de la respiration (j'avais une gêne au fond de la gorge), j'ai tenu bon là-dessous. Je reviens en arrière. J'ai pratiqué le tennis pendant 1 an ou 2. Je sais servir et assurer quelques échanges. Mes compétences s'arrêtent là. Au collège, je me suis fait sortir au premier tour d'un tournoi de la commune. Je me souviens avoir pris une raquette dans la gueule parce que je passais derrière le serveur. Mon nez pissait le sang. Seule Stephanie a réussi à me mettre chaos de cette façon. Ce n'était pas du tennis, c'était un coup involontaire. Pendant de nombreuses années, les traces de sang sont restées visibles sur le mur en plâtre de l'étage de la maison du Cap Coz. J'ai retenté le tennis en 2ème année d'école d'ingénieur. Je n'arrivais pas à prendre un seul point à Laul sur les matchs contractuels, ça m'énervait. Ma nullité en sport a pu provoquer des crises. A Annecy, en 87, j'ai joué avec mes cousins et mes parents. Je ne récupérais rien. Dans un geste désespéré à la Mac Enroe, j'ai jeté ma raquette et j'ai arrêté. Le sport que j'ai le plus longtemps pratiqué en club est le foot. D'abord, mes parents m'obligeaient à pratiquer un sport. Celui-là en valait bien un autre. Mais surtout, je voulais rejoindre mon meilleur copain Nicolas. Il était très bon Nicolas, il jouait chez les A. Je jouais en touriste. Je pensais souvent à autre chose. J'ai connu les équipes B et C. A la fin, on ne savait plus où me mettre. J'ai fini par compléter des équipes de cadets alors que j'étais minime. Les encadrants du club (les Gars du Rhun) étaient

6 souvent de gros blaireaux qui disposaient leurs pions pour gagner les matchs. Ils n'en n'avaient rien à foutre des gamins. J'ai vu à ce niveau un de mes entraîneurs se faire expulser. J'ai entendu des tas d'insultes sur l'arbitre. J'ai vu des professionnels du sport jeter l'éponge parce qu'ils étaient en désaccord avec les autres neuneus du club qui faisaient faire des pompes et des abdos aux enfants. J'ai pris ma part d'engueulade parce que j'étais souvent mauvais et que je rêvais sur le terrain. Mais j'étais costaud. J'ai effectué une bonne saison au poste d'arrière central en pupille. Je séchais tout ce qui passait. J'effrayais l'adversaire. Je pouvais être rugueux. Rugueux mais correct, je visais la balle pas le bonhomme. Mais la quantité de mouvement qu'il absorbait pouvait le mettre à terre. J'ai entendu un entraîneur d'une équipe adverse demander à mon entraîneur de calmer son poulain. Pourtant j'étais et je suis gentil, un vrai petit ange. Il est vrai qu'au foot, même aujourd'hui, j'aime les duels et les gestes à la limite de l'irrégularité : jeux de bras, petites poussettes. Je n'ai jamais poussé le vice jusqu'à devenir une salope comme Migueli (alias "Tarzan", un tueur du Barça des années 80), Gentile (stoppeur de la squadra azzura championne du monde en 82, connu pour son traitement de choc sur Maradona en quart) ou Von Bommel (un batave qui se comporte en bâtard). En pupille, j'ai joué en équipe C avec des mecs qui étaient quasi handicapés mentaux et ça n'est pas une métaphore. Ils suivaient des cours dans des classes spécialisées. Leurs lunettes à double foyers masquaient mal le manque dans leur regard. Il n'y avait pas trop d'enjeux dans ces matchs là, c'était plus marrant. J'arrivais à briller dans cette équipe de bras cassés. L'entraîneur (sympa celui-là) devait sentir une gêne à ce que je joue avec des déficients mentaux parce qu'il n'arrêtait pas de me répéter qu'il allait me faire monter en B, qu'il fallait attendre, mais moi j'étais bien. J'ai marqué un but une fois : une grosse patate de l'arrière. On en a parlé pendant une semaine. Je n'avais rien vu car après avoir frappé la balle j'étais parti me replacer en évitant les trous de taupe. C'était à Coataudon au stade Keradrien. Vu le nom, il fallait forcément qu'il se passe quelque chose. Dans mes dernières années (minime) j'ai eu des soucis avec 2 ou 3 délinquants en puissance qui me reprochaient à raison mes inactions sur le terrain. Il y eut notamment un match calamiteux où je jouais stoppeur. A chaque fois que mon attaquant récupérait la balle, il marquait. J'ai été vexé par les humiliations verbales (dieu merci ces jeunes gens ne m'ont pas violé) de ces jeunes qui sont les seuls ennemis que j'ai pu concevoir jusqu'à présent. J'aurais voulu les voir crever. Pourtant un des mecs avait fait sa communion en même temps que moi. Faux-cul! Raclure de bidet! J'aime imaginer qu'ils sont restés à Guipavas, cette morne cité dortoir que je ne regrette pas d'avoir quittée. Aujourd'hui je joue encore de temps en temps avec les potes à Créteil. J'ai gardé mes réflexes de défenseur. Depuis que les cadres ont dépassé les 30 ans, les niveaux s'égalisent. Les cadors d'autrefois ont des séquelles : hernies discales, ruptures de ligaments, chevilles en vrac : le corps flanche. Me voilà à niveau, moi qui ai toujours eu un corps amorphe. Ceci dit, je me débrouille mieux qu'un débutant en termes de technique. Je sais frapper une balle du coup de pied ou de l'intérieur du pied, je sais faire des passes. En école d'ingénieur, on nous obligeait à faire du sport. Avant d'embrayer sur le tennis, j'ai essayé l'aviron. Voilà un sport complet. Le directeur du club de Grenoble était le coach de l'équipe olympique. Il était orgueilleux et cassant. Il n'a pas apprécié qu'on lui coule une de ses yoles. La barreuse, quelque étudiante accomplissant là son quota sportif lui permettant de valider ses modules, nous amena sur un haut-fond. Nous étions bloqués et paniqués à l'idée que le père fouettard nous surprenne dans cette fâcheuse posture. On a dû crever la coque en forçant le passage. On pouvait entendre le moteur du zodiac s'approcher. Il vint sur nous avant qu'on soit sorti du grabuge. "Oh les binoclards, qu'est-ce que vous foutez?". Engueulade. Mais on a terminé le challenge en écopant de temps en temps. J'ai parcouru des kilomètres sur l'isère, les mains bouffées par les ampoules. En cours, avec les camarades, on se tâtait les avants-bras. On aurait pu les exposer dans un encart spécial de «Têtu». Les résultats musculaires sont immédiats sur ce type de discipline. Si vous vous y prenez bien, vous pouvez muscler correctement les jambes, le dos, les abdos. On peut aussi se détruire le dos. Mon corps amorphe soutient mal mon squelette, je me voûte. Je n'ai jamais rien fait pour me tenir droit. Je m'affale dans les canapés ou sur les chaises. Je me laisse tomber. Je fais le dos rond. J'ai le même souci en ski. Je suis une tortue de montagne. L'avantage c'est que je me retourne quand je tombe, je ne me fais pas mal. Je suis une coquille rotative. Je me débrouille bien en ski. Je peux tout descendre. J'ai dévalé les glaciers, sniffé les

7 poudreuses, vibré sur les bosses : Pyrénées, Tyrol, Alpes sur l'époque grenobloise. Val Thorens, Les 7 Laux, Chanrousse, L'Alpe d'huez, La Plagne, les 2 Alpes, Serre Chevalier, Tignes,... Des successions de stations qui se ressemblent toutes. C'est ce qui me bloque dans les vacances de neige. Je ne veux plus y aller. Je me suis bien amusé, mais la recherche de sensations ne représente pour moi qu'un plaisir limité. Ça ne me fait pas jouir. Mon sport préféré est la course à pied. Personne ne vous emmerde. L'individualisme de cette pratique vous évite les remontrances d'éventuels partenaires de jeu. Je suis endurant. Mon meilleur temps sur un semi-marathon c'est 1H54 minutes. Les potes ont en général été massés, ils se sont rhabillés et ils ont eu le temps d'aller se boire une bière. Mais tout le monde ne peut pas courir 2 heures. J'aime manger, j'aime boire. J'aime sentir mon corps. Mais son incapacité compétitive et sa maladresse m'ont longtemps agacé. Ma virilité en a souffert. J'en ai conçu des complexes. Je me suis tourné vers le monde des Idées. Platon, je suis avec toi! Détournons nous des sensations! Sortons de la caverne! Il me fallait développer mon intellect et briller sur ce plan. C'est là-dessus qu'il fallait compter pour séduire tout ce qui passe : adultes, copains, filles. J'ai toujours eu un côté orgueilleux. Je me disais intérieurement "je suis le plus intelligent". Mais je ne le montrais pas. Je voulais dominer en paraissant humble, ce que je n'étais pas. C'est idiot de vouloir être le plus intelligent. Il faut profondément manquer de foi pour penser que les cartes ont été distribuées une fois pour toutes, et qu'on ne sortira pas de la division gros cons / intellos. Certes nous ne partons pas tous avec les mêmes atouts. Mais l'intelligence est dynamique, ce n'est pas un acquis. On peut la développer à force de travail, mais là encore nous sommes limités. Par contre je suis persuadé qu'une certaine ascension de la conscience, accidentelle ou travaillée peut provoquer certaines singularités dans le développement de l'intelligence. C'est une pensée récente. A 10 ans, je n'aurais pas admis qu'il ne soit pas reconnu que je faisais partie d'une intelligentsia de droit divin. Rien ne pouvait remettre en cause mon sentiment de supériorité. Au fond j'ai toujours cet égo surdimensionné, mais je ne me considère plus comme meilleur que les autres. J'ai toujours voulu séduire, être aimé. Ça explique tout. On ne peut pas être aimé si on ne parle pas et si on n'essaie pas de gagner l'amitié de ceux qu'en fait on veut dominer. Je voulais être considéré avec jalousie. Je voulais voir l'envie au fond des yeux de mes semblables. Jusqu'à l'âge de 18 ans, ma seule ambition était d'être le premier dans toutes les matières scolaires. J'étais assez bon partout, donc ça allait. Il se trouve que je n'ai jamais réussi. J'ai toujours été deuxième. A l'école primaire et au collège, j'étais dépassé par Erwan Leon. Erwan était un garçon sérieux et renfermé, du moins à l'école. Je pense qu'il l'était moins dans ses activités annexes. Il n'avait pas vraiment d'amis à l'école. Il ressemblait à un premier de la classe avec ses lunettes et sa tenue de premier communiant. Comme j'avais plus de succès socialement, je m'accommodais de ma seconde place. Pour moi ça n'était qu'une question de circonstances. J'avais le potentiel pour le battre. J'ai jubilé intérieurement lors de l'obtention du brevet des collèges. J'étais devant! Erwan ne supportait pas d'être battu. Il pouvait pleurer pour des choses comme ça. J'étais comme lui. Rater une épreuve me rendait malade. Je pouvais y penser pendant 2 jours. Bizarrement, au bout de 2 jours, le souvenir s'estompait toujours. Je n'étais pas obsessionnel à l'époque, je ne me forçais pas à penser les choses déplaisantes, et donc le mal passait. Au lycée, je n'avais plus à me confronter à Erwan Leon. Je réussis enfin à devenir le premier de la classe, de la seconde à la terminale. J'avais des bonnes notes partout, mais je n'étais particulièrement brillant nulle part. Je visais le 15 de moyenne, j'ai eu mention bien au baccalauréat. J'étais paresseux, ça me suffisait. Il faut dire que les cours m'ennuyaient presque tous. Je suis devenu ingénieur sans jamais réussir à aimer les mathématiques ou la physique. J'aimais simplement l'excitation que procure la résolution d'un exercice. La connaissance en soi ne me bottait pas plus que ça. Je n'aimais que l'histoire, ma première grande passion. Mais je voulais m'orienter vers des études prestigieuses, je voulais devenir ingénieur parce que je croyais que c'était la voie royale. Je devais continuer à montrer que j'étais intelligent, et en France, quand on est intelligent, on fait les grandes écoles, on doit montrer qu'on est bon en mathématiques, les autres

8 matières sont inférieures. Au moins ça m'a permis d'avoir un métier pas trop désagréable qui rapporte suffisamment, même si aujourd'hui il n'y a rien de plus banal qu'un ingénieur. Le métier est noble mais il souffre d'un déficit d'image. La psychologie collective a érigé la caricature de l'ingénieur : il est sérieux, coincé, chiant. Il manque de passions. Pour obtenir une certaine considération, il faut plutôt être artiste, engagé politiquement ou humanitairement, ou alors gagner beaucoup d'argent. Aujourd'hui, si j'avais 18 ans et si j'étais toujours aussi dépendant de l'humeur du temps, je m'orienterais vers la Finance. Il n'y avait pas que l'école. Mes plaisirs bien que peu scolaires étaient tout de même intellectuels. Je lisais tous les historia, en particulier tous les récits sur la seconde guerre mondiale. J'aimais voir des films ou lire des BD. Je préférais ce genre d'activité à tout le reste. Adolescent, je détestais les boîtes de nuit, j'y voyais les stigmates de la bêtise. Les filles ne m'intéressaient pas, de toute façon je me sentais supérieur à celles que je connaissais. J'étais comme ça, ça ne sert à rien de regretter le passé. Paradoxalement, c'est le développement de ma recherche des plaisirs intellectuels qui m'a amené à la perception de l'absolu. En élevant toujours plus mes états de conscience, j'ai fini par ressentir le besoin de me fondre avec le Monde. Désormais ma conscience se réinvestit dans le Monde. Je vois l'infini dans chaque être et dans chaque chose. J'aime la vie, je me sens plus proche de mes semblables. Nous ne sommes qu'un. Parce que je voulais être supérieur à autrui, j'ai fini par vouloir l'absorber. Il n'y a pas à choisir entre la Matière et l'esprit. Ce sont les deux revers d'une Médaille. J'ai voulu conquérir l'esprit, je reviens désormais vers la Matière pour y investir le capital spirituel acquis. Enfant, j'avais vite compris quelque chose. Pour séduire les adultes, il était très simple de déployer un humour qu'on n'attend pas d'un môme. Je préférais la compagnie des adultes à celle de mes camarades. Je savais comment les attirer dans mon jeu. Je sortais des blagues spirituelles. Je ne ratais jamais une occasion de lancer une vacherie. Il s'agissait souvent des personnes de ma famille : mes oncles, mes tantes. Ça faisait parfois rire papa, maman était plus perplexe. Elle me disait parfois d'arrêter de dire des bêtises. Il me fallait conquérir le monde sérieux des adultes, seul monde digne de moi. Pour moi les adultes étaient plus intelligents. Les blagues des enfants de mon âge m'affligeaient. Je ne savais pas encore que les adultes ne le sont souvent qu'en apparence. La déraison ne connaît pas de limite d'âge. Les adultes se comportent souvent comme de grands enfants. Je connais des personnes âgées qui ressassent les mêmes pensées depuis des années. Si ces idées étaient belles, je pourrais y voir l'aboutissement d'un processus d'acquisition de la sagesse. Mais parfois, elles sont très bêtes ces idées. Elles sont dictées par des dogmes sociaux-religieux rancis. L'âge ne fait pas la valeur. Certains adultes n'ont jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, ils n'ont jamais rien appris. Ils se sont contentés toute leur vie d'appliquer des préceptes qu'on leur a inculqués. C'est peut-être ma soif d'amour qui m'a rendu orgueilleux. J'aimais tous ceux que je voulais dominer. J'étais accessible. Je ne supportais pas d'avoir des ennemis ou des gens qui ne m'aiment pas. Il me fallait les conquérir. Au collège, une fille au physique ingrat m'insultait à chaque fois que je la croisais. Elle n'avait pas l'air très futée. J'essayais de me gagner son estime en la saluant. Il n'y avait rien à faire. Elle me détestait sans raison, on ne se connaissait même pas. J'étais fils de prof voilà tout. Heureusement ça ne m'empêchait pas de dormir. Ce personnage ne me paraissait pas assez important pour que je dépense trop d'énergie pour m'en faire accepter. C'était un peu un paria. Elle se tapissait au fond du préau, dans l'obscurité. Elle regardait le monde avec ses yeux méchants. Elle avait le teint pâle des vampires et une chevelure blonde mortifère. C'était la blondeur d'un cadavre scandinave. C'était la même chose avec les gamins qui m'humiliaient au foot. J'essayais de les faire rire. Et je n'y arrivais pas. Je détestais avoir des mauvaises notes parce que ça remettait en

9 cause mon sentiment de supériorité intellectuelle mais aussi parce que ça pouvait amoindrir l'estime de mes professeurs. Ils étaient adultes et donc important à mes yeux! Faillir devant eux, c'était faillir devant Dieu. Une bonne note en effaçait une mauvaise, et mon sourire s'élargissait sur mes dents acérées. Je me demande parfois d'où venait cette soif anormale d'amour. J'ai une famille idéale. J'aime mes sœurs, mon père, ma mère, mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes cousins, mes amis. Je ne suis pas adulé mais je suis aimé. Pourquoi est-ce que ça ne suffisait pas? Pourquoi est-ce que je ne pouvais pas jouir comme tout le monde de quelque inimitié? Si j'avais été plus équilibré, j'aurais connu les délices de la haine, celle qu'on déverse en prenant à témoin quelque complice dans la détestation. A la naissance, j'ai été hospitalisé une semaine. J'ai été privé d'amour. Est-ce que ça vient de là docteur? Que dit Freud là-dessus? J'aimerais bien savoir ce qu'en pense un psychanalyste. Ou alors est-ce une question de signes? Mes parents sont issus de milieux paysans, des milieux où on ne montre jamais ses sentiments. Les relations avec mes parents ont toujours été marquées par des sentiments profonds et une absence totale de besoin de les objectiver dans des signes. Ma mère serrait la main de son grand-père. Chez nous, on n'a pas besoin de voir pour croire. On se moque des couples qui marchent dans le rue en se donnant la main. Ça fait gamin. Mon comportement était peut-être l'expression d'un doute. Saint Thomas voulait voir les stigmates de la passion. Les protestants ont développé le capitalisme parce qu'ils voulaient voir dans la réussite économique la preuve de leur élection. Dans ma quête effrénée d'estime sociale, je voulais sans doute voir la preuve que j'étais aimé. Mon orgueil m'a fait passer à côté de l'essentiel : la vie. Me hissant au-dessus de la mêlée, je ne vivais pas assez. Je me rendais triste à force d'exigences. Me voyant au-dessus des autres, je passais à côté de leur richesse. Je vois la nécessité dans mon parcours. Et me voilà aimant à rebours ces jeunes filles qui me déclaraient leur flamme. J'étais trop prétentieux. Je ne pouvais me lier à une créature inférieure, et tous m'étaient inférieurs. L'amour me paraissait quelque chose de bête. Je comptais tomber amoureux, mais sérieusement, et plus tard. Au collège, au lycée, ça ne pouvait pas être de l'amour. J'étais un beau garçon, très blond avec des traits très réguliers. Quand je vois les photos de moi à l'époque, j'ai l'impression de voir un ange fan des Beatles (à cause de la coupe au bol). Et en plus j'étais le premier de la classe. Et j'étais gentil, discret. J'avais donc tout pour plaire aux filles, mais l'amour ne m'intéressait pas du tout. Je voulais être aimé mais j'étais incapable d'aimer. J'ai reçu des lettres d'amour, je n'ai jamais répondu. Je connaissais à peine celles qui me les adressaient. Leur sentiment n'était qu'une illusion, que pouvais-je répondre? "Je ne t'aime pas" m'aurait paru trop abrupt. J'avais quand même du cœur, au fond j'aimais bien mes petits camarades, je ne voulais pas blesser qui que ce soit. Isabelle et Catherine m'ont écrit. Vanessa est venu me chercher pour son anniversaire. Ma sœur m'a appelé du rez de chaussée. Je n'entendais pas le contenu de son message, je l'entendais juste me crier quelque chose. Absorbé dans quelque lecture, je lui criais de me foutre la paix, et je suppose qu'elle a dû dire à Vanessa que je ne descendais pas. Elle a dû rentrer penaud et me détester. Stephanie m'a rappelé cette histoire bien plus tard, mais je ne m'en souvenais évidemment pas puisque je n'avais jamais compris la situation. Et en même temps ça m'a remis en mémoire ce dialogue de sourds hurlant. Je ne comprenais pas grand chose aux indices de l'amour ou aux traces de l'intérêt féminin. Quand la plus belle fille de la classe Fabienne Richard est venue me trouver dans le car nous ramenant des classes de neige pour m'annoncer que j'avais été élu garçon plus mignon de la classe, je me suis dit que les copines avaient dû se réunir et procéder à une élection. Cet épisode m'est revenu en tête il y a peu de temps. Ne s'agissait-il pas d'une tentative d'approche de Fabienne? Et quand elle est venue me trouver sur la cour en seconde pour me demander de l'aide sur un exercice de mathématiques, je lui ai déroulé la démonstration, emballez c'est pesé, et je l'ai renvoyé à ses affaires. Ne s'agissait-il pas d'une seconde approche? A 3 ans d'intervalle tout de même! Je ne comprenais rien aux subtilités de la séduction, c'était trop me demander. J'étais peut-être intellectuellement passablement doué mais

10 humainement j'étais loin de faire le poids. J'ai fini par être sélectionné dans les sections d'élevage des espèces intelligentes : les classes préparatoires aux grandes écoles. Et là, enfer! J'ai découvert que j'étais loin d'être le plus intelligent des êtres humains. J'étais à peine passablement intelligent! Ma déception fut grande. J'aurais préféré qu'on m'arrache les ongles avec une pince. Je n'étais pas fait pour la prépa. Je n'aimais pas ce système. Je parle en essayant d'être sincèrement objectif. En prépa, on vous gave de concepts comme on gave les cochons et les bœufs de farines animales. On vous promet une carrière grandiose, on vous dit que vous allez faire partie de l'élite de la France, alors qu'en fait on vous prépare à accepter sans rechigner votre rôle de rouage dans la grande machinerie capitaliste. Disons qu'à la différence de certaines classes sociales, vous vous voyez octroyer le privilège d'être un rouage bien traité. La lubrification est assurée, vous ne souffrirez pas. Il ne faut pas se plaindre. Certains se font nettoyer à sec, ça fait mal. Pour vous, ça coulera tranquillement. Je suis injuste. Les rouages sont essentiels et l'affirmation de la Vie. Je trouve pathétique les gens se vantant de leur liberté : ceux qui n'ont pas à poser de congés, ceux qui ne sont pas aux 35 heures. Les artistes, les rentiers. Eux seuls seraient donc vivants? Le monde a besoin d'ingénieurs, de fonctionnaires, d'ouvriers. Ils œuvrent au paradis sur terre. Il peut y avoir plus de poésie dans la quotidien d'un guichetier que dans celui d'un écrivain. Ce dernier ne fréquente que des gens libres (ou plutôt relativement libres : disons qu'il fait quelque chose qu'il aime, et dans ce sens, il est libre) comme lui, ses semblables. Sa liberté n'est qu'une autre forme d'enfermement. L'ingénieur peut être heureux. Mais avant il doit souvent passer par la prépa. J'ai connu l'orgueil des pontes de la classe préparatoire. Me voilà réveillant l'ecclésiaste en moi. Vanitas! J'imagine le portrait qu'aurait fait un Georges de la Tour. M. Siegfried, professeur de mathématiques, plongé dans sa réflexion. La pénombre le baigne. A côté sur la table : un crâne. Il aurait fallu détruire un peu M. Siegfried en justifiant cette punition par l'adage de Pascal. "S'il se vante, je l'abaisse, s'il s'abaisse, je le vante". Siegfried était brillant et sadique. C'était une pointure, un major de Normale Sup. Il de voyait sans doute en être d'exception, ce qui ne peut en rien excuser ses désirs d'humiliation. Il aimait rabaisser les élèves. Sa méchanceté devait lui paraître spirituelle. J'étais dans une classe scientifique. La science a perdu de sa superbe depuis Hiroshima, et pourtant l'arrogance scientifique existe encore. Le scientifique est souvent prétentieux. Il pense connaître la Vérité alors qu'il ne maîtrise que des modèles. Le scientifique moyen ne sait même pas ce qu'est l'épistémologie. En tout cas, en classe préparatoire, on vous fait avaler des tas de trucs sans qu'à aucun moment, on ne vous fasse entrevoir la chose sous un aspect pratique, esthétique ou philosophique. Le sens est univoque, l'approche sent le moisi. L'enseignement tient de l'aliénation mentale. Les professeurs ont des comportements névrotiques. Seuls des fous peuvent enseigner follement des choses folles. Mais on n'avais plus de mathématicien philosophe sous la main : Leibniz et Pascal nourrissent les vers. Ce qu'on nous enseigne est potentiellement passionnant, mais on nous l'enseigne comme si votre passion pour la chose était acquise. Combien de personnes peuvent se targuer d'aimer les théorèmes de Bolzano Weierstrass ou Cauchy Schwarz? Ne fallait-il pas à apprendre à aimer toutes les idées qu'on nous faisait ingurgiter? Au lieu de ça, il fallait les apprendre rapidement pour les ressasser en khôlles ou en devoir surveillé. Le but était de pouvoir dérouler la théorie implacable sans hésitation au concours. Il n'étais pas forcément nécessaire d'en comprendre tous les aspects. Il fallait juste être meilleur que le concurrent. C'est le principe du concours. La compétition prépare au monde capitaliste. J'aurais voulu qu'un professeur plus humain me montre la beauté de sa discipline. J'aurais alors pu me résoudre à m'y enfoncer. J'avais besoin d'un passeur comme Dante avait besoin de Virgile pour explorer les enfers. Au lieu de ça, je me suis senti enchaîné, j'ai été malheureux. Le lycée Kerichen était pour moi le goulag de la pensée. Tout y était laid : l'enseignement, les bâtiments. C'est un lycée public d'architecture stalinienne. Tout y est purement fonctionnel. Les névroses régnaient en maître. En khôlle, M. Kermarrec, professeur de physique, renvoyait parfois méchamment des élèves ayant fait des impasses. Julien est assis au premier rang. Il vient de se faire

11 humilier. La classe va commencer, les autres élèves rentrent dans la classe. M. Kermarrec le regarde avec un sourire : "vous voyez, je peux être méchant!". Il aurait fallu traduire "vous voyez j'existe". C'était le genre de prof mal dans sa peau, incapable de communiquer dans la vie réelle. L'autorité était une affirmation de sa légitimé à exister. M. Guérin, professeur de mathématiques, était moins préoccupé par l'affirmation de son existence. C'était un taiseux. Je l'aimais bien. Mais il était comme un gardien de ma prison. Ses cours ou des khôlles commençaient par de longs silences. Il réfléchissait en consultant ses notes. On aurait dit qu'il s'échauffait intérieurement. Il cherchait sans doute à ne faire qu'un avec son sujet. Il lui fallait devenir Cauchy ou Bolzano. Ils se réincarnaient en lui. Quand la voix apparaissait, il n'y avait plus de temps à perdre. Il nous fallait suivre, le rythme ne faiblirait plus. C'était une longue mélopée, comme une symphonie de Beethoven. Des chiffres, des équations s'alignaient sur le tableau, de gauche à droite, puis on repartait à gauche. La brosse effaçait les traces du langage, tant pis pour les retardataires. Parfois M. Guérin s'arrêtait et il posait une question à la classe. "Alors que vaut Ker{E}?". Nous n'avions pas suivi. Personnellement je notais tout en pensant à autre chose : une scène érotique ou un solo de guitare de Jimmy Page. De toute façon quelqu'un allait répondre, ou alors le prof continuerait en soufflant. Qu'est-ce que j'ai pu m'ennuyer durant 3 ans! Parce que non content d'avoir eu une école après la deuxième année, je replongeais pour essayer d'accrocher quelque chose de plus prestigieux! Je ne pouvais pas accepter l'échec. Je devais jeter la preuve de mon intelligence à la face du monde. Pourtant le doute m'assaillait. Les cours que j'aimais me manquaient. Je me demandais si je n'aurais pas dû suivre mon inclination pour l'histoire. Mais quoi? Je serais devenu prof? Qui m'aurait regardé si j'étais allé dans cette voie? Les mathématiques, la physique étaient plus nobles. Je voulais qu'on m'appelle Monsieur l'ingénieur. J'attribuais à l'ingénieur une position privilégiée qu'en fait il n'occupait plus depuis la généralisation de la technique. Les ingénieurs pullulent. Tout le monde s'attribue le titre. Une femme de ménage est un ingénieur de surface. Ce sont les fourmis du monde moderne. Chaque technique a éclaté en milliers de spécialités. La connaissance totale n'est plus possible. La figure de l'esprit universel des Aristote, Descartes a vécu. Ces années là sont des années de cauchemar. Je pourrais m'amuser aujourd'hui si j'y retournais. Je verrais la beauté des Bolzano Weierstrass. Un espace de Hilbert pourrait potentiellement me faire jouir. Mais aujourd'hui je suis libre, je vois les choses autrement, je conçois l'intérêt dans toute chose. A l'époque j'étais un post-adolescent entravé. Et je m'enchaînais moi même encore plus à des obsessions logiques qui auraient pu me détruire. Je ne cessais de me demander si j'avais fait le bon choix entre carrière d'ingénieur et carrière d'historien. Un questionnement sans fin m'immobilisait. J'étais trop préoccupé à chercher la logique qui me permettrait d'avoir la réponse pour me concentrer sur ce que je faisais. Je suis devenu obsessionnel. Alors historien, j'aurais moins gagné, j'aurais eu moins de considération, j'aurais dû donner des cours alors que je suis mal à l'aise en public,... J'égrainais les arguments, mais je ne voyais rien d'évident. Ce ressassement intérieur, je le laissais de côté le temps de faire mécaniquement des exos et d'apprendre mes cours. Et j'y revenais. J'étais ailleurs. Je m'épuisais. J'avais déjà eu des accès de comportements obsessionnels. Enfant, il y avait eu une époque où je me forçais à appuyer au-dessus de mon œil avant de m'endormir. Je devais le faire, sinon l'idée ne me quittait pas. Ça faisait assez mal. Des années plus tard, il y a eu une période où je me forçais à vérifier plusieurs fois le réglage du réveil avant de m'endormir. La tentation la plus dangereuse remontait à l'école primaire. La père de Nicolas nous ramenait. Nous étions au centre du bourg de Guipavas. Et là l'idée surgit : ouvrir la portière alors que la voiture est en mouvement. Je l'ai fait, j'ai été grondé, et puis je n'y ai plus pensé. Edgar Poe a écrit des histoires extraordinaires sur l'obsession, ce qu'il appelle le démon de la perversité. Il y a celle où le criminel ne peut s'empêcher de se dénoncer. Il y a l'histoire plus glauque du gars qui procède à une énucléation sur son chat qu'il aime tant. Il lui arrache le globe oculaire et le chat se venge à sa façon. Je comprends tous les névrosés de la terre. On entend souvent parler des TOC : les troubles obsessionnels compulsifs. Ça intéresse toujours les spectateurs ces histoires de tarés. On a pu voir à la télé des choses étonnantes. Pour illustrer les TOC, on avait présenté une jeune fille. Toute sa vie était réglé selon un cérémonial qu'elle s'imposait et qu'elle imposait à ses proches. Par exemple, le matin, dans la salle de bain, il fallait que sa mère jette le savon derrière le radiateur et reparte en marche arrière. Elle même devait

12 prendre le savon d'une certaine façon. Puis elle se lavait d'une autre façon. Elle devait sortir de la salle de bain en marchant sur la ligne de démarcation du carrelage. Si elle déviait de sa trajectoire, il fallait tout recommencer. Ce genre de personne faisait toujours un bon client pour les émissions de Jean-Luc Delarue. La folie fascine. Mais la personne avait pleinement conscience de son trouble. Je la comprends, j'ai été comme elle. De la même manière qu'on peut élever sa conscience de manière à ressentir la béatitude, on peut aussi abaisser sa conscience et la fixer sur des idées, des processus dont on n'arrive plus à sortir. Ça demande autant d'énergie et de volonté que pour l'élévation. C'est pourquoi la majorité des gens n'ont pas de TOC. C'est aussi pourquoi la majorité des gens ne connaissent pas la béatitude. La liberté absolue nous attire. Lorsqu'un homme a le vertige en haut d'une falaise, c'est que le vide menace sa liberté. Il voudrait être infiniment libre, mais son corps l'empêche de sauter. Il ressent un blocage, une gêne. Il en pleurerait. Le toqué va là où il ne devrait pas aller, à l'encontre des règles sociales, psychologiques, corporelles usuelles. Il se crée son monde. Mais il est malheureux parce qu'il se force à créer quelque chose qui va à l'encontre de son désir profond. Il teste sa liberté en choisissant un nouveau type d'asservissement. Il a un côté masochiste. J'ai été toqué, j'aurais fait un bon client pour Jean-Luc Delarue. A l'époque de la prépa, mes pensées m'épuisaient. Je tombais en dépression. Chaque journée était un supplice. Je n'arrivais pas à me lever. Mon monde était gris. Les couloirs de l'école avaient une odeur de mort. Il pleut à Brest. Le ciel accordait son teint à l'atmosphère ambiante. Le monde était mécanique, usé, plein de douleur. L'Esprit s'était retiré. En tout cas telle était ma perception des choses. Il restait une petite lumière intérieure qui me maintenait à flot, mais je m'enfonçais. En fait il s'avère que je devais m'enfoncer encore plus pour pouvoir remonter plus haut. Un trampoline m'attendait au fond. Pendant mes périodes de rémission, je pensais que tout était possible. Ça allait mieux. J'assurais mes études, je m'évitais la catastrophe totale. Et puis je retombais, toujours plus bas. Mes obsessions avaient commencé avec la logique du choix de vie parce que j'étais incapable de choisir. Elles dérivaient vers d'autres contrées plus existentielles : la foi, la réalité. Mes questionnements infinis n'ont jamais cessé. Ils ouvrent sous mes pieds des abîmes qui m'angoissent. Avec le temps, j'ai acquis une capacité à moins me fixer sur ces questions qui m'agressent. Je me prends moins la tête qu'avant. Et puis ils ont quand même le mérite de m'avoir permis de comprendre pas mal de choses. La chute m'a permis d'élever mon niveau de conscience. Par exemple, pendant longtemps, j'ai vécu avec l'idée que la réalité m'échappait. Comme durant ces longues années depuis mes 18 ans, j'avais vécu sans être vraiment à ce que je faisais, que valait ma vie? Quel sens avaient mes études, ma profession, mes occupations? Quand je parlais de moi, j'avais l'impression de raconter une histoire. Ma vie ressemblait à une illusion. Le vide s'ouvrait. Ça m'angoissait. Je reprenais contact avec la réalité en me déchirant la peau des doigts, occupation qui m'a toujours soulagé. On peut trouver des réponses à des questions en apparence insolubles. Ce sont des réponses qu'on crée. Elles ne sont pas prouvables. Le constat de cette inaccessibilité de la preuve me fait penser que nous la détenons. Nous sommes Dieu. Ou plutôt Dieu est une émanation du Monde. Des objets, des situations, des être vivants s'offrent à ma pensée. Je suis passif. Et puis je me raconte une histoire. Je construis un sens à ce qui m'est offert. Je deviens créateur. On peut imaginer la possibilité d'une adéquation totale entre sujet et objet, entre matière et idée. L'histoire est dialectique et va dans ce sens. On dirait qu'une force invisible m'a protégé. J'ai traversé des milliers de fois la route en étant perdu dans mes pensées. J'ai passé mon permis de conduire. Je n'étais pas à ce que je faisais mais je n'ai jamais eu d'accident. Les moniteurs s'inquiétaient, ils voyaient bien qu'un fantôme conduisait, le regard fixe, scrutant la ligne blanche. J'étais en conduite automatique, angoissé par l'idée destructrice qui avait surgi du néant avant le début de la leçon. Kierkegaard a écrit que le paradoxe est la passion de la Raison. J'étais là avec ma raison défaillante cherchant tout ce sur quoi elle pourrait buter. Il me fallait de nouvelles angoisses, de nouvelles dépressions. Je recherchais toutes les idées qui pouvaient me nuire : comment prouver que monde était réel, comment prouver que

13 j'étais bien celui que je croyais être, etc. Le questionnement était sans fin. C'était avant que je vois l'étincelle divine de chaque être vivant, avant que je me rende compte que nous sommes les créateurs de notre monde. Nous sommes incapables de nous tromper nous-mêmes. J'ai fini par avoir mon permis après plusieurs tentatives. Avant cela, il y avait eu des grillages de feu, de priorité, ou alors des conduites mornes en 4 ème sur des nationales bretonnes. J'ai aussi eu un peu de malchance et il y avait une part d'injustice mais l'injustice est liée au hasard. Si tout doit faire sens, autant voir dans mon incapacité à obtenir le papier rose le symptôme d'une coupure trop nette avec le monde réel et ses diktats. La concentration est incompatible avec la dérive idéelle. Je n'étais guère plus en état d'affronter l'objectivité qu'un junky. Bouddha en méditation n'aurait sans doute pas pu en même temps conduire une SLK. La différence avec moi, c'est qu'il n'était pas obsessionnel, il pouvait choisir de sortir de sa méditation. Il prônait le non attachement, donc il pouvait se détacher de ses idées. Moi j'étais prisonnier des processus complexes que ma psyché tordue avait élaborés. J'étais la névrose incarnée. Je prenais le volant, il me semblait que j'allais mourir. La grande faucheuse me suivait au-dessus des rues, des rocades, des périphériques, des autoroutes, des nationales, des départementales. Elle allait me prendre. Ou alors elle allait m'enfoncer encore plus en s'emparant d'innocents que mon absence allait condamner. Une femme allait traverser avec son landau. Je percuterais cette femme. Le landau dévalerait les marches d'un escalier. Cette dégringolade serait la fin de tout. Et pourtant rien ne me faisait vraiment peur, même pas la culpabilité. Je commençais à entrevoir quelque chose au-delà de la morale. Je plongeais et je me rapprochais du rêve de William Blake. La lumière intérieure vacillait, c'était une flammèche, une luciole. A sa lueur, je devinais le mariage du ciel et de l'enfer. Le passé se rapproche du présent, vers un point d'arrêt objectif où s'ancre mon ascension spirituelle. Ma vie objective s'arrête là : après la prépa, l'école d'ingénieurs à Grenoble, mes débuts professionnels. J'ai fait des tas de choses : j'ai rencontré des gens, je suis sorti, j'ai vu des concerts, j'ai fait des expos, j'ai vu des tas de films, lu des tas de bouquins, respiré des tas de parfums, pratiqué quelques sports, j'ai voyagé. L'objectivité se résume à ça. C'est désormais une boucle sans fin. C'est une vie réglée comme pouvait l'être celle d'emmanuel Kant. Mais même la vie du plus réglé des philosophes est une toile qui a été déchirée, ne serait-ce que par quelques publications. Ma vie est une toile sans déchirure. Ma lame glisse sur l'étoffe. Que restera-t-il? Peut-être rien. Pas de mariage, pas d'histoire d'amour, aucun succès notoire. Est-ce que ça signifie que je suis en train de rater ma vie? Et bien non justement. La vie, ce n'est pas ça. Que m'importe qu'il n'y ait pas de trace de ma vie? De ce que j'ai ressenti? Objectivement, je suis enfermé dans une boucle. Mais d'un point de vue subjectif, mon esprit s'envole toujours plus haut. Je plane sur le monde, je me fonds dans la Réalité. Je pourrais être une pierre rieuse ou un crapaud dionysiaque. Suis-je hypocrite? Je dis que le bonheur peut être anonyme, et pourtant j'écris. Serait-ce que je veux laisser une trace? J'éprouve vraiment du plaisir à écrire, c'est une autre façon de vivre. Que l'écriture soit le témoin de mon excitation vitale! 15 août : il fait un temps de chien. Le mauvais temps déprime les gens. Personne n'ose sortir. Tout le monde voudrait du soleil. On rêve des îles de la mer Égée. J'irai m'y reposer après ma visite d'istanbul. Je suis tout de même sorti courir dans la parc Montsouris tout à l'heure. La pluie me trempait. C'était désagréable et agréable en même temps. Je baignais dans un élément extérieur. Je me sentais vivant. Je regardais les millions de point de chute dans le lac. On aurait dit des millions de mondes indépendants crevant une surface neutre. Chaque goutte était un germe, une monade. La pluie reproduit le geste de Fontana. J'aurais pu rester là, repérer les inégalités. Est-ce

14 que la pluie est homogène? En prenant de la hauteur, j'aurais peut-être pu voir des figures se faire et se défaire, selon la fréquence des gouttes. Un message secret apparaîtrait. L'effet serait le même que l'apparition des dessins des Nazcas à l'aviateur survolant l'amérique du Sud. Et puis il y avait le son : celui du contact avec le lac, avec les branches, avec le bitume, celui plus dense de l'eau qui se déverse des gouttières. C'est une symphonie cristalline dans un espace sans limites. La raison me perdait et en même temps mes pulsions se développaient. L'animal s'épanouissait en moi. Le plaisir intellectuel laissait plus de place aux plaisirs du corps. Ou plutôt je trouvais enfin des centres d'intérêt qui associaient étroitement les 2 types de jouissance. Il ne s'agissait pas encore d'un désir du corps d'autrui. J'étais encore trop décalé en termes de sexualité. Je ne désirais que les corps sublimés que je voyais dans les films ou à la télévision. Les corps des femmes réelles que je pouvais fréquenter ne m'intéressaient pas. Ils étaient trop imparfaits. Je n'avais de toute façon guère d'occasions d'être tenté dans un monde d'aspirant ingénieurs quasi exclusivement masculin. Mais j'écoutais du rock, et cette musique m'a libéré. La conclusion de tout cela c'était "je suis libre, je peux faire ce qui me plaît, je veux vivre à fond". Le vouloir c'est une chose, le faire c'est autre chose, il y a toujours un blocage. Je dois encore aujourd'hui pousser plus à fond cette exploitation de ma liberté. Je ne finirai que le jour de mon trépas. J'écoutais deux types de rock bien différents. Le premier était sombre, désespéré et sublime. Il transcendait les aspects glauques de l'existence. C'était pour moi un facteur d'espérance. J'ai toujours aimé la musique triste parce que la beauté liée à l'expression de cette tristesse rachète tout. Les Dadas diraient qu'il est inacceptable de racheter toutes les horreurs du monde et pour cela ils condamnaient l'art. Mais pour moi, c'est une expression de la pulsion vitale. La vie n'est pas blanche ou noire, elle est. Il faut l'aimer, il faut vivre. Je veux pouvoir être heureux dans une tranchée! Tout naturellement, comme j'aimais la musique sombre, j'écoutais d'abord beaucoup de New Wave. Je m'identifiais à Robert Smith, j'écoutais la trilogie glacée des Cure. J'étais moi-même cet individu perdu dans la forêt, je ressentais ce que Robert exprimait dans "Three Imaginary Boys" : l'angoisse existentielle sans nom, le sentiment de dépersonnalisation. On pouvait aller plus loin avec Joy Division. Ian Curtis chantait "Here Are The Young Men, Where Have They Been". Ils décrivaient les visions de l'enfer. Le cadre mancunien générait l'équivalent rock du romantisme noir de la fin du XIX ème siècle. L'esprit de Baudelaire n'était pas loin. Il fallait encore prendre garde à ne pas se brûler les ailes au soleil noir. Ian Curtis a été jusqu'au bout de son désespoir. Robert Smith a préféré sortir la tête de l'eau et donner des couleurs à sa pop. C'est moins intéressant pour nous mais c'est sûrement plus sain pour lui. Ça me rend triste de penser à tous ces magnifiques perdants qui m'ont fait vibrer. Leur angoisse allait de pair avec leur génie. Mais l'homme le plus angoissé est aussi potentiellement celui qui a le plus de chance de voir le ciel, j'en suis persuadé. C'est notre manque de foi qui nous détruit. Une pensée pour Townes Van Zandt. Sa musique était si triste, mais aussi si pure! Il est difficile de ne pas pleurer en l'écoutant. Voilà un gars qui descendait d'une des familles fondatrices du Texas, une famille de politiciens et d'hommes d'affaires. Il a préféré la musique et la pauvreté. Ecoutez "To Live Is To Fly" : c'est une des plus belles chansons que je connaisse. Dans le rayon artistes sublimes morts pour la cause, rendons hommage à Mark Linkous (Sparklehorse) et Vic Chesnutt. Quel dommage qu'ils se soient suicidés au mois de décembre. Ce qu'ils faisaient était si beau! J'aurais aimé leur dire tout ce que leur musique représentait pour moi. Le désespoir est un péché. Ils ont capitulé. Il faudra aller les rechercher le temps venu. Mes arrière arrière petits-enfants s'en chargeront après avoir lu ceci. J'ai parlé de deux types de rock. La musique triste me consolait mais le rock primitif, animal, m'exaltait et me rendait libre. Je dois beaucoup aux trois albums des Stooges et au premier album du Gun Club. Cette musique provoque encore chez moi des décharges d'adrénaline qui me procurent la force suffisante pour me défaire de toutes mes chaînes. Je voulais être aussi libre d'un Iggy Pop, à moitié nu sur scène, Nijinski du rock jetant à la face du monde diverses affectations de sa puissance vitale. Je me souviens d'une khôlle de Chimie. Le prof me

15 parlait comme à un demeuré. En fait il se moquait de mes limites affichées. Je m'en foutais, je le méprisais. Mais j'aurais dû rugir, j'aurais dû lui faire peur. "S'il se vante, je l'abaisse". Sa présomption était vaniteuse. Si je l'avais détruit, il aurait pu se reconstruire mieux, plus fort, moins mielleux. Devais-je exhiber mon sexe, puis lui courir après et le violer? Devais-je lui balancer ma craie dans la gueule? Je me tenais plutôt à carreau, sa bave de crapaud n'atteignait pas la blanche colombe. J'ai perdu une occasion de sauver ce têtard. Il doit encore aujourd'hui se complaire dans son rôle d'intellectuel de CFA, à Kerichen, ce mouroir des idées et des pulsions. Il n'est pas question de passer ici en revue tout ce que j'aime dans le rock. J'en ai exploré les coins et les recoins. Je lui dois beaucoup. Je nous revois avec JM au retour d'un concert de John Cale à Evreux. Nous sommes arrêtés à un feu. Je ne me rappelle plus trop ce qu'on écoute, peut-être "Gloria", version Them ou Patti Smith. Nous bougeons comme des fous. La voiture tremble. Et on gueule. On est vivant. Autre flash : une soirée Lipstick au pop-in. On danse toute la nuit sur le Gun Club, les Buzzcocks, les Undertones, les Clash. On bosse le lendemain mais on s'en fout. On a bien bu. On est dans la cave. Nous voilà bras-dessus bras-dessous, nous formons un cercle, et nous chantons, nous sautons. Rock'n roll. Mes dérives ont des allures de quête initiatique. J'ai gagné la richesse absolue mais je peux la perdre à chaque instant. J'ai la foi et je doute. Mon esprit doit se réinvestir dans la Matière. Toute cette puissance accumulée, je veux la faire jaillir. Je veux rattraper le temps perdu. Qu'une minute vécue intensément soit l'équivalent d'une année! Il me fallait connaître toutes les perditions, et il n'y avait pas de raison que je connaisse pas la tristesse la plus ordinaire, celle de l'amour blessé. J'ai été longtemps incapable de tomber amoureux. Les filles me couraient après jusqu'à l'âge de 15 ans. A cet âge là, je n'en n'avais rien à foutre. Il faut croire que l'horloge biologique féminine est liée à une précocité sentimentale. J'étais inhumain, j'étais un monstre. On parle souvent de la perte de l'innocence lorsqu'on sort de l'enfance. Pour ma part, je sens l'émerveillement et les sentiments grandir à mesure que je vieillis. Je peux aimer des filles ordinaires alors qu'avant, je n'aimais que des icônes parfois déjà refroidies (Grace Kelly). De 15 ans à 25 ans, j'étais plutôt laid. La puberté était passée par là : j'ai un prognathisme de carnassier, un crâne très large qui fait souffrir les opticiens lorsqu'il s'agit de me trouver une monture adaptée. Je ne prenais pas du tout soin de moi puisque seul le domaine des idées m'importait. J'avais une chevelure chaotique, j'enflais sous l'effet d'une alimentation riche en graisses. J'ai toujours été gourmand, et la bouffe était une consolation dans mes périodes d'angoisses. En sortant de l'école d'ingénieur je pesais 90kg pour 1m80, j'étais bouboule. La photo de mon badge date de cette époque. Les gens la regardent parfois étonnés, ils ne me reconnaissent pas. Durant ces 10 années jusqu'à 25 ans, je n'étais plus emmerdé par les filles, ce qui prouve que les premières impressions en amour ne sont qu'illusion. On tombe amoureux d'un physique. Un couple se forme. Si les deux êtres sont assez humains, s'ils sont assez développés spirituellement, ils arrivent à voir au-delà de la forme. Ils perçoivent la richesse derrière l'apparence de richesse. Et alors, l'illusion devient vérité. Le vide se cristallise. La physique parle de l'énergie du vide aux premiers instants de l'univers. Tout vient de l'illusion. Il peut hélas parfois arriver que la cristallisation ne se fasse pas. Très souvent, c'est l'homme qui se comporte en animal. Il voit la femme vieillir, alors il n'a qu'une envie, c'est de se barrer avec une fille plus jeune. Si ça se trouve, on va le voir fanfaronner avec une bombe à ses côtés. Il devrait plutôt se mortifier. Sa victoire est une défaite. Il a échoué. Son esprit n'était pas assez développé, sa perception n'était pas assez ouverte pour voir au-delà des apparences. Il reste au niveau de l'éphémère, du temporaire. Il se condamne aux plaisirs fugaces, il se perd. J'ai perdu 15 kilos, je fais un peu plus attention. J'aime mon corps. Mon esprit a pris possession de mon corps, il a décidé d'en faire quelque chose. Je cours, je cours. J'adore ça. Mon corps travaille et pendant ce temps mon esprit s'éclate. C'est comme si je respirais de grandes bouffées d'oxygène. Me voilà shooté, planant au-dessus de mon parcours.

16 Suis-je beau? Je me pose souvent la question parce que j'aime toujours plaire. Sur ce point là je n'ai pas changé. J'ai un côté narcissique, j'aime me regarder dans une glace, ce que je fais à mon goût un peu trop souvent. J'ai collé dans ma chambre des carreaux polis de façon à pouvoir me regarder de plain-pied. Je me trouve pas mal dans les miroirs, malgré ma pommette droite qui tombe. Je ne me trouve en revanche pas beau sur les photos, sauf quand elles montrent mon trois-quart droit, celui avec la pommette affaissée. De ce côté là, mes cheveux couvrent bien mon crâne, et mon œil étroit me donne un côté mystérieux et profond. J'aime moins mon autre profil. Je suis trop dégarni audessus de la tempe, et mon sourcil relevé ouvre un boulevard entre l'œil et la mâchoire. Le côté carnassier ressort alors trop. J'ai perdu ma blondeur d'antan. Je ne suis plus un ange. J'ai encore les cheveux clairs et les coiffeurs me vantent leur qualité, ce qui est sans doute une technique commerçante. Un jour ils me diront que j'ai un beau poil! Espérons que je ne finirai pas comme Maupassant et que je ne me prendrai jamais pour un chien. Tout cela fait que je ne sais pas vraiment répondre avec certitude sur ma beauté. JM trouve que je ressemble à Francis Holmes, sans doute à cause la mâchoire. Francis n'est pas très beau. Il a un regard lubrique et idiot. La comparaison n'est pas flatteuse. Je veux bien ressembler à un tueur en série, mais je préférerais qu'il présente bien et qu'il ait de la jugeote. Ted Bundy OK, mais Francis non, ça ne va pas. Certaines femmes m'ont dit qu'elles me trouvaient beau. Il y en a au moins 4. C'est rassurant, mais le goût est subjectif. Mon corps n'est qu'un outil au service de mon esprit. Je dois continuer à développer ce dernier. Avec du travail, il pourra remodeler mon apparence à sa guise. Là encore c'est une question de foi. Idéalement, j'aimerais bien apparaître sous une forme de lumière surnaturelle, à 37,5 C, pour que je ne brûle personne. J'ai une copie de Dali dans mon salon : c'est la métamorphose de Narcisse. Etrange non? A gauche, Narcisse pourrit. Sa tête ressemble à une noix. Le corps jaunâtre est mal en point. Ma maladie m'a donné quelques jaunisses mortelles. Je connais le dégoût de la nausée. Narcisse avait-il des problèmes de foie? Sur la droite, un chien mange des restes. Restes de Narcisse? Une main élance ses doigts fins vers le ciel. Ils tiennent un œuf d'où émerge un Narcisse. Une fleur, symbole de renaissance. La première fille pour qui j'ai eu le béguin était une allemande en vacances dans le voisinage. Elle était blonde, sa beauté était parfaite. Je n'aurais jamais osé l'aborder. Même encore aujourd'hui, je ne sais pas aborder une inconnue. Mes audaces ont toujours eu pour cible des filles que je connaissais un peu. Elle s'appelait Margit. Un voisin me faisait des clins d'œil. En tant que mec, je me devais d'aller aborder cette beauté. Sauf que je me ne sentais pas vraiment mec. Un mec, c'est viril, c'est bon en sport, c'est une grande gueule. J'étais un intello, j'avais une conception de la vie pas si éloignée que ça de celles des saints. J'avais pourtant 17ans, et un sérieux retard à l'allumage. J'étais un handicapé du corps. Je regrette de ne pas avoir touché la peau de cette fille. Un soir, mes sœurs ramènent tout un groupe de voisins. Elle est là. Je ne parle pas aux inconnues mais je ne suis pas timide. Je suis un fanfaron, j'aime plaire. L'occasion était trop belle. Nous voilà devisant gaiement. Je me débrouillais en Allemand, ce travail pratique me plaisait plus que les discussions stériles des cours du lycée sur les médias, la peine de mort ou l'avortement. Qui est pour? Qui est contre? Chacun son opinion, c'est super un monde où tout le monde a son avis, et blah blah blah. Je regardais cette beauté. Le courant passait bien, malgré la pauvreté de mon vocabulaire. Elle aimait le rugby, en voilà une surprise! Je ne sais plus comment on s'est retrouvé à jouer au rugby. Je revois la scène. Dans mon imagination, je la plaque, et je lui glisse ma langue dans la bouche. Nous avions convenu de nous rendre à la plage tous ensemble le lendemain. Mon tort a été de permettre que nous y allions en silence. Je ne parlais pas. Je remettais ça à plus tard. Nous nous sommes baignés. Il est possible que mes bourrelets aient rebuté la demoiselle. J'étais pur esprit. Je négligeais mon corps. Nous sommes revenus nous sécher sur la plage. J'ai entamé une partie de beach volley avec Cédric. La belle s'est carapatée sans façons. C'était assez humiliant. J'ai mendié son retour les jours suivants. Elle n'était jamais disponible. J'ai fini par laisser tomber. Je peux donc dire que je me suis pris un râteau avant même de sortir avec la fille. Il n'en fallait pas plus pour me

17 faire replonger dans le monde de l'intellect. Malgré toutes mes bonnes dispositions envers la matière, je n'en suis jamais vraiment sorti. J'aimerais être amoureux et être aimé en retour. Je n'y arrive pas. Je suis tombé rarement amoureux et à chaque fois je suis allé au feu. Ces six derniers mois j'ai été pris à deux reprises dans les rets de Venus. En vain. Elles sont trop jeunes. Je dois me résigner à attendre le coup de foudre pour une mère divorcée. Je pense à Claire. 8 ans nous séparent, ça n'est pas raisonnable. Mais son visage a une beauté irrésistible. Ça me remplit de joie et de tristesse. Je ne la vois que trop rarement. Les jolies filles ne provoquent chez moi que de tièdes satisfactions esthétiques. Je la connais mieux. Elle est pleine de vie. Elle ira loin. Je lui ai fait un peu peur, je lui ai écrit des lettres. Une d'entre elles masquait sa déclaration sous une apparence de renoncement. C'était évident. J'ai voulu briller. C'est un peu puéril. Je lui ai écrit que chez Thomas Mann, l'apparition d'une grande beauté était le signe d'une mort prochaine. Je lui ai aussi dit que je ne comptais pas mourir pour l'instant. Je suis un peu vaniteux, mais comment ne pas l'être? Il faut s'aimer, et il faut partager ce genre d'ineptie. La vie l'exige. Mes éclats sont trop intenses, ils peuvent être pris pour de la folie. Je me voudrais rayonnant, mais mes rayons peuvent brûler. Depuis je joue à l'innocent. Je ne tenterai plus rien, mes constructions mentales m'épuisent. Il n'y a pas d'amour s'il n'y a pas l'histoire qu'on se raconte. On anticipe un bonheur et son non avènement déçoit. Je m'étais juré d'être plus raisonnable, mais mon jeu n'est pas anodin. Il renforce ma mélancolie quand je déchois. Je suis l'ange éternellement déchu et éternellement sauvé. C'est un cycle sans fin. Au faîte de ma puissance, je domine le monde, je peux me contenter de donner ce que j'ai. Au fonds du puits, j'appelle à l'aide. Mais je sais que j'ai juste besoin d'un peu de repos. Au fond, l'envol n'est qu'un jeu d'enfant. Il n'existe pas de puits assez profond pour moi. Ma souffrance cyclique est le signe de mon humanité. C'est un peu une résignation. En même temps je me délecte toujours après coup de mes souffrances digérées. Je ne sais pas ce qui peut-être le plus déprimant : n'être pas ou n'avoir jamais été aimé par une femme que j'aime. Mais je suis injuste, j'ai été aimé par des femmes que je n'aimais pas. Nous sommes quittes. Faut-il choisir la voix spirituelle, totalement détachée de ce genre de chose? Ou faut-il choisir l'amour? C'est une fausse question. Matière et Esprit ne font qu'un. Que mon esprit guide mon corps. Je vous prends à témoin Saint Paul ou Saint Augustin. Vous avez vu l'esprit, mais vous avez abdiqué devant la vie. Sans doute n'étiez vous pas assez forts pour prendre les rênes de vos passions. Je suis le loup des steppes. Plongé dans la vie de l'esprit, j'entrouvre à peine la porte de la sensualité. Je ne l'ai quasiment explorée que de façon détournée, auto-suffisante. Il me reste des univers entiers à découvrir. L'esprit se développe. Je ne vois pas de limites à ma soif de connaissance et d'émotions esthétiques, philosophiques, intellectuelles. En m'enfonçant toujours plus dans le monde des idées, je suis paradoxalement devenu plus humain. J'ai ressenti la vibration vitale. Les artistes ont été mes guides. Chardin a peint des objets quotidiens. On a l'impression qu'ils sont vivants. L'esprit humain est-il si puissant qu'il puisse donner vie à l'inanimé? Je ne suis pas loin de le penser. Je retrouve la naïveté enfantine. J'avais un ours en peluche. Je ne pouvais pas dormir sans lui. Je lui attribuais une âme, ça allait de soi. S'il devait être avec moi, ça n'était pas pour moi. Je sentais simplement qu'il allait être triste si je le laissais dormir seul. Je me sentais responsable de lui. Levinas n'a pas parlé de la responsabilité envers son doudou. Plus je vieillis, plus je m'émerveille devant chaque chose. Désormais, la réalité quotidienne me procure du plaisir. Mais tout a commencé avec l'art. A 18 ans, j'aimais le rock et l'histoire. J'ai progressivement développé d'autres passions. Celle pour le cinéma n'est pas surprenante. Enfant j'adorais regarder des films. Je n'avais pas école le mercredi, alors le mardi je pouvais voir «la dernière séance». J'adorais les westerns. J'ai vu les chefs d'œuvre de John

18 Ford avec plaisir, ce qui fait qu'aujourd'hui certains de ses films pourtant jugés mineurs comme "les cavaliers" m'émerveillent. Certains films m'ont marqué à jamais. Maman ne voulait pas que je vois "les dents de la mer". Elle n'avait elle-même pas digéré la scène finale où Quint se fait grignoter par le squale. J'étais à l'école primaire. J'avais un copain qui avait le droit de regarder les films un peu violents. Il me les racontait. Ça me faisait rêver. Cette histoire de requin me faisait frissonner. Je voyais les bandes annonce à la télé, avec la musique terrifiante de John Williams. Il y avait des extraits avec la scène de panique, le bain de minuit, et la poursuite en pleine mer. Ça me faisait saliver. Mais non, je n'avais pas le droit de regarder. Un soir, le film passait sur la une. Nous avons regardé "Thérèse" d'alain Cavalier. Décors nus, silence selon la règle de l'ordre. Thérèse prépare de la langouste. Dans mon souvenir c'est de la langouste mais à la réflexion, ça me paraît riche pour un ordre aussi sévère. Et puis Thérèse crache du sang, c'est la tuberculose. Thérèse décède, Amen. Je zappe sur la une. Mon histoire ressemble au sketch de Devos, mais je ne voulais pas voir Emmanuelle, j'étais trop jeune pour m'émoustiller devant des poses lascives sur un fauteuil en osier. Sur l'écran, Quint le vieux loup de mer, Brody le shérif et Hooper l'océanologue, poussent le moteur à fond. Au loin, à la traîne, des barils signalent la position du bestiau. L'imaginaire fonctionne à plein. On ne voit que ces foutues bouées jaunes, censées empêcher le bestiau de remonter à la surface. Mais là maman veut que j'aille au lit. Je crois qu'ils ont regardé la fin du film. De ma chambre à l'étage, je tendais l'oreille pour essayer de capter des rugissements, je n'avais pas trop idée de ce qu'est le cri d'un grand requin blanc. A 12 ans j'avais enfin le droit de voir des films signalisés. Je me souviens des premiers : il y a eu Gremlins. Le carré blanc en bas à droite me procurait une certaine excitation. Dans la foulée j'ai vu Rambo 1. Je découvrais le monde de la violence. J'avais peur d'être dégoûté. En fait on s'habitue. J'ai depuis vu des films très gores. Je crois que je ne le supporterais plus. Des films comme "Saw" sont un supplice, il faut avoir un fond sadique pour aimer ça. Un jour, j'ai enfin pu voir «les dents de la mer». En fait j'ai d'abord vu le 2. C'était l'été, je n'ai pas pu me baigner le lendemain. Mais rien ne vaut l'excitation du premier visionnage de l'original de Spielberg. J'avais peur, je connaissais le film par cœur sans l'avoir vu. Je voyais les images correspondant au récit dont j'étais imprégné. La jeune fille va se baigner la nuit. Les plans sont terrifiants. C'est filmé par en-dessous. Il y a quelques notes de harpe. La nuit est menaçante. On voit la réflexion de la lune sur la surface. Elle se fait aspirer sans comprendre ce qui se passe, ça n'est pas immédiat. J'attends la seconde scène, la découverte du corps. Est-ce que ça va être dégueulasse? J'aimerais me cacher les yeux. Ça va, c'est acceptable : des crabes et une main. Et ça continue : le petit gamin sur son matelas. C'est assez osé de faire mourir un gamin de cette façon. Le sang gicle. Hollywood ne se risque plus à ce genre de choses. Brody est assis sur la plage. Il y a un travelling arrière / zoom avant, l'effet est saisissant. Tout s'enchaîne : je sais que la découverte de la tête du pêcheur va me faire peur. C'est horrible, il a un crabe dans l'orbite. Je sais que la panique est dû à une fausse alerte. Je comprends que ce genre de scène ait ruiné la saison touristique en La deuxième partie du film ne ressemble pas à la première. Les 3 héros vont à la pêche au gros. Jusqu'à présent on n'a pas vu le requin. Les pannes du requin mécanique sont la chance du film. L'angoisse est invisible. Ça donne un côté quasi métaphysique à l'histoire. C'est surtout dans la deuxième partie que le sens s'intensifie. C'est une quête, c'est Moby Dick. Kierkegaard a conceptualisé l'angoisse comme étant liée à l'infini des possibles. Il a aussi écrit un traité du désespoir, vu comme une situation ou plus rien n'est possible. La mer est ambivalence par rapport au possible. J'ai toujours aimé regarder l'océan. J'aime que mon regard se perde au-delà de l'horizon. Et en même temps, la mer est dangereuse. Je ne sors que de vieux clichés. Stabat Mater dolorosa, prie pour les linceuls marins de nos pêcheurs. «Les Dents de la Mer» est un film sur l'angoisse existentielle. Je doute que Spielberg l'ait fait exprès, mais aucune œuvre n'appartient à son créateur. L'œuvre s'émancipe, se libère. Elle révèle des choses qui échappent à toute emprise. Mon autre gros choc de jeunesse est «Star Wars». Je suis né l'année de la sortie du premier épisode (en fait l'épisode IV dans l'ordre chronologique du récit). Ça a alimenté mes jeux de plein air. Nous avions monté une cabane. Je jouais avec mes 3 sœurs Stéphanie, Maud et Julie avec nos copains du voisinage, Cédric et Steven. Tyrannique, je m'attribuais les grands rôles. J'étais donc à la fois Dark Vador et Luke Skywalker. Je ne percevais pas encore à l'époque le côté mielleux du héros,

19 alors qu'han Solo était le vrai dur de l'histoire. Quant Luke se réveille, c'est trop tard. On est dans "Le Retour du Jedi" et le film manque de vraisemblance. D'une part Lucas nous a déjà fait le coup de l'étoile Noire. Ensuite, j'ai toujours du mal à accepter la victoire des Ewoks. Je sais bien qu'ils avaient l'avantage du terrain, comme le Vietcong dans les rizières, mais tout de même, ils avaient le gratin des légions impériales en face. C'est Cédric qui jouait Han Solo. Stéphanie grâce à son droit d'aînesse jouait la princesse Leia. Maud et julie jouaient C6P0 et R2D2. Maud parlait beaucoup mais il était convenu que quand on appuyait sur son interrupteur, elle devait se désactiver. Steven était Chewbacca, et aussi le cuisinier. Ce qui est drôle, c'est qu'il est vraiment devenu cuisinier. Il travaille même dans certains restaurants prestigieux. Je pense qu'il a oublié son rôle de Chewie. Je l'imagine poussant des cris de wookie à la Tour d'argent. Il n'y a pas de cuisinier dans "la guerre des étoiles" mais nous mêlions les univers. Nous pouvions nous transformer en biomen : force jaune, rose, bleu et noire. C'était l'époque des mangas au club Dorothée. J'ai tout fait pour voir l'intégrale de X-Or le shérif de l'espace. Il lui suffit d'une fraction de secondes pour revêtir son armure. Il affronte un gros monstre qui a le pouvoir de changer d'espace temps. Mais X-Or a l'habitude, et en général, une épée magique lui permet de défaire la bestiole. Notre cabane se voulait une réplique du vaisseau d'albator. Nous ramenions tous les déchets que nous jugions utiles : des emballages de polystyrène, des vieilles casseroles, des bouteilles en plastique (pour le bar), des plaques de bois. Le talus était une décharge, ça énervait papa mais il nous laissait faire. Il devait se dire que ça nous passerait et effectivement nous avons fini par sortir de l'enfance. Le cinéma est une source inépuisable de plaisir. J'ai dévoré les Hitchcock, Kubrick, Peckinpah, Antonioni, Fellini, Pasolini, Visconti, Tarkovski. Je redécouvre John Ford. Je me familiarise avec Ozu ou Cassavettes. Le cinéma asiatique est passionnant. Cette année Apichatpong weerasethakul a eu la palme d'or. Ce gars là peut encore nous éblouir. David Lynch est le réalisateur contemporain qui m'excite le plus. Il a du succès parce que ses films sont beaux, mais au fond personne n'en comprend le sens. Lynch aussi croit à l'esprit. Il ne parle finalement que de son pouvoir. Il est adepte de la méditation transcendantale, il sait ce qu'est l'élévation de l' état de conscience. Il est difficile de prendre au sérieux ce genre de chose quand on ne l'a pas vécue. Je ne crois pas qu'on ait besoin d'un gourou et de toute la panoplie new age un peu toc. C'est juste un mouvement intérieur. Pour s'élever vers l'un, il faut fixer son esprit sur un point unique de l'univers. Les bouddhistes le font en se concentrant sur des mantras. Mais on peut aussi bien se concentrer sur n'importe quel point. Il y a une histoire zen (un koan) qui me plaît bien. C'est un dialogue entre un maître et son disciple. Le maître demande à l'élève où se trouve le Tout, et l'élève répond "dans la haie". Le maître félicite son élève. Le lendemain, il lui repose la question, et l'élève donne la même réponse. Il se fait réprimander. Le Tout ne peut pas être systématiquement dans la haie. En dogmatisant sa réponse, l'élève se coupe de l'ouverture infinie au Monde et au Tout. Revenons à Lynch. Dès Eraserhead en 1977, il imposait cette idée d'un esprit créateur. Le personnage s'échappe dans un rêve. Son esprit invente un nouveau monde. C'est un film autobiographique. Lynch y parle de l'angoisse face à la réalité, en l'occurrence il y expose sa propre peur face à la paternité ainsi que son propre sentiment d'insécurité dans la ville industrielle où il vivait à l'époque. Dans l'œuvre de commande qui suit, "Elephant Man", Lynch parvient à imposer sa patte personnelle en revisitant cette obsession de la fugue psychique. A la fin du film, on visite le monde intérieur de l'homme éléphant. On voit des plans d'étoiles, un visage féminin. L'adagio de Barber confère une solennité à l'ensemble. Le personnage s'échappe de la réalité. L'esprit crée un nouveau monde. «Dune» est également une œuvre de commande. Grâce à l'épice de prescience, Paul Atreides parvient à élever ses niveaux de conscience et acquiert ainsi un pouvoir surnaturel qui lui permet de battre les Arkonnen. On comprend que le thème ait intéressé Lynch. «Blue Velvet», «Sailor et Lula» et «Twin Peaks» marquent les débuts de l'indépendance lynchienne. Bien que fantasmagoriques, les 2 premiers ne sont pas vraiment spirituels, mais leurs personnages sont obsédés par l'idée de s'échapper de leur vie étouffante. Ils se retrouvent alors confrontés à la violence du monde. Avec «Twin Peaks», Lynch crée un monde des esprits dominant la réalité. Le mal s'incarne dans des personnages particuliers, mais ils peuvent prendre le contrôle de n'importe quel individu. Même le héros peut faillir. La série a fait un tabac. Tout le monde voulait savoir qui a

20 tué Laura Palmer. Et pourtant il n'était pas commun de voir un inspecteur du FBI utiliser des techniques de méditation tibétaine pour faire progresser son enquête. Il était dit dès le début qu'il ne s'agissait pas d'un film policier comme les autres. Il y a donc cette scène où des bouteilles ont été disposées dans une clairière. Chaque bouteille est associée à un habitant. L'agent Cooper jette des cailloux sur les bouteilles. Il arrive à en toucher une. Il tient alors son premier suspect. L'agent Cooper trouve des indices dans ses rêves. Il voit en songe la loge noire d'où vient le mal. La série se termine sur la découverte de l'entrée de la loge, l'endroit où se perd l'innocence. Lynch avec «Twin Peaks» transcendait un genre. Il montrait à sa manière qu'il voulait respiritualiser le monde. Il lui restait un pas à franchir pour fondre le monde de l'imaginaire, de la réalité spirituelle et le monde réel. "Lost Highway" est la première tentative en ce sens. Nous voilà plongés dans le monde intérieur d'un personnage, un monde imaginaire nourri par la réalité. C'est à partir de ce film que l'univers lynchien s'est opacifié pour la majorité des spectateurs. Le problème c'est qu'on aime comprendre les films selon une logique réaliste. On veut bien accepter qu'on est dans la tête du personnage, mais on éprouve le besoin de s'accrocher à la réalité. On veut pouvoir faire la part des choses entre ce qui est rêvé et ce qui est vrai. «Lost Highway» dérange parce que l'entreprise est difficile. Pourtant, sur ce film, après de nombreux visionnages, on peut faire la part des choses. Finalement on est dans l'esprit d'un homme jaloux qui ne peut pas supporter d'avoir tué sa femme. De temps en temps, il revient à la réalité. Chez Lynch, on ne peut jamais définitivement s'éloigner du réel, il se rappelle sans cesse aux personnages, il crée une tension psychique qui les déstabilise. Dans "Lost Highway", c'est l'homme mystérieux qui assure cette fonction. Tout se passe comme si l'esprit n'était pas assez fort face au réel. Et voilà notre tueur interrogé de façon musclée. Il atterrit. Toutes les scènes de prison sont réelles. Il se retrouve seul dans la cellule. Il a été condamné à mort. L'angoisse monte, l'esprit ne peut pas supporter la situation, il s'évade. Le personnage se métamorphose en un autre personnage, un jeune garçon dont on sent bien qu'il n'est pas réel. Sa vie ressemble trop au mythe hollywoodien de la fureur de vivre. Ce garçon, c'est James Dean embarqué dans un film noir avec femme fatale et souteneur sadique. James Dean plonge chez Chandler. On est dans le cliché. Mysterious Man est là, il rappelle le réel. "En Extrême-Orient, les condamnés à mort sont envoyés dans un lieu d'où ils ne peuvent fuir et ne savent jamais quand le bourreau viendra parderrière... leur tirer une balle dans la nuque». Progressivement, le personnage redevient le lui réel. Il reprend sa forme initiale. La violence dans le rêve ramène à la violence effective. Il est dans la voiture, poursuivi par les flics. Tout d'un coup, on voit le visage se tordre en convulsions atroces. De la fumée s'échappe. On se croirait chez Francis Bacon. Le tueur vient d'être exécuté sur la chaise électrique alors qu'il était toujours dans son monde imaginaire. Il me paraît évident que "Mulholland Drive" a eu plus de succès parce que la distinction réel/rêve est claire. Le premier plan est un plan d'oreiller. On est dans le rêve. Le personnage interprété par Naomi Watts vit dans un monde merveilleux où tout lui réussit. Sa carrière démarre sur des chapeaux de roue, elle est tout pour la brune perdue qui recherche son identité. Il y a des scènes qu'on ne comprend pas trop. Tout s'éclaircit si on voit le film à l'envers. La première partie s'achève dans un théâtre. La scène est la frontière entre réel et imaginaire. Une petite boîte bleue symbolise la réalité. Le personnage en a retrouvé la clé. Le songe s'évanouit. Le personnage se réveille. Sa vie est misérable. C'est une actrice ratée. Le producteur à qui il n'arrive que des merdes dans la première partie, c'est celui qui n'a pas voulu d'elle. La brune dont elle est amoureuse a eu le rôle. C'est elle la star. La blonde n'est qu'une fan sans talent. Dans la vraie vie, le tueur raté qu'elle a engagé par esprit de vengeance n'est pas le tocard de la première partie. Il a rempli son contrat. Le témoin gênant de leur accord n'est pas mort foudroyé mystérieusement. Le film est limpide. Contrairement à "Lost Highway" il n'y a pas de zone d'ombres. Lynch a été encore plus loin sur son dernier film : "Inland Empire". Là à aucun moment, on ne connaît la réalité. La fille perdue ne se souvient plus de rien. Elle s'imagine en actrice hollywoodienne, on retrouve cette idée d'hollywood fabrique de rêves. C'est une fille de l'est, une prostituée. Le film est une quête, mais pas forcément une quête de la réalité. On dirait plutôt qu'il s'agit de la recherche d'une libération. Cette libération est obtenue lorsque la fille perdue (via son avatar Nikki Grace, un nom trop connoté pour être réel) tue le démon intérieur qui la martyrisait (le souteneur de la fille?) pour enfin retrouver des êtres aimés : un fils, un mari (un

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