HORS SERIE N 1. OBERKAMPF et ses Manufactures Jouy-en-Josas et Corbeil-Essonnes

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1 Les Cahiers Historiques de Jouy -en- Josas HORS SERIE N OBERKAMPF et ses Manufactures Jouy-en-Josas et Corbeil-Essonnes Cahiers édités par le Groupe de Recherches Historiques de Jouy-en-Josas

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3 Jacques BASSOT (Jouy-en-Josas/Corbeil-Essonnes) JOUY-en-JOSAS 2006

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5 fondateur et animateur pendant plus de trente ans du Groupe de Recherches Historiques de Jouy In memoriam en particulier à Jeanine Jung, Karine et Radu Crainic et Claude Dupuy, président de «Mémoire et Patrimoine vivant» de Corbeil-Essonnes 3

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7 Préliminaire Un protectionnisme mal tempéré Les projets ambitieux du Roi Soleil, guerres de conquête, construction de Versailles, exigeaient des finances saines et une économie dynamique. Ce fut la tâche qu il confia à Colbert. Celui-ci rénova le système fiscal et entreprit de soutenir et de développer les industries nationales. Mais quand la concurrence de l étranger met en péril cette politique, il est tentant, en augmentant les droits de douanes, de ralentir toute importation de produits dont nos artisans ou entrepreneurs ont du mal à vendre l équivalent. Finalement, en désespoir de cause, on interdit. Ce fut le cas des «indiennes», toiles dites «peintes» importées surtout des Indes, dont les consommateurs français appréciaient la qualité et l originalité 1. Les artisans drapiers normands et les soyeux de Lyon réclamèrent un protectionnisme absolu. Le 26 octobre 1686 un arrêt du Conseil d Etat, initié par le successeur de Colbert, Lepelletier, bloqua l introduction des toiles de coton peintes, et interdit la fabrication de leur imitation, mais on permettait encore l importation des toiles blanches, en augmentant les droits de douanes. Enfin en février 1691, leur entrée en France fut à leur tour interdite 2. L application de ces arrêts fut rigoureuse et maladroite : certains ont noté que les agents des douanes, pour empêcher la contrebande, arrachaient du corps des femmes, en pleine rue, les vêtements fabriqués avec ces tissus 3. Pendant les 73 ans de prohibition, pas moins de 80 arrêts et 2 édits royaux tentèrent d enrayer cette invasion de l indienne 4. En fait ces réglementations ne firent que développer le goût pour la toile peinte. Des familiers de la Cour n hésitaient pas à créer quelques ateliers clandestins. Le Duc de Bourbon en installa un derrière les murs du château de Chantilly pour son usage personnel, et la Duchesse du Maine en patronnait un autre à l Arsenal, à Paris, dans des «enclos privilégiés» où les commis des impôts ne pouvaient exercer leur contrôle. D autre part rappelons qu un an plus tôt, le 18 octobre 1685, la révocation de l Edit de Nantes avait contraint à l exil, en Suisse, en Allemagne, et en Angleterre un grand nombre de protestants, ouvriers et techniciens du textile. La France se privait ainsi de multiples compétences. Par l effet conjugué de ces deux mesures, de 1685 et 1686, non seulement on interdisait de fabriquer, mais on allait en perdre le savoir faire. A la longue cette situation n était pas tenable. La rigueur de la loi se retourna contre la loi. On ferma les yeux, on toléra les manquements, puis on autorisa de nouveau l importation des toiles peintes en les soumettant à des droits de douane élevés, puis enfin par Lettres patentes, le 5 septembre 1759, l autorisation générale d imprimer sur tissus en France fut accordée. Nombre de manufactures virent le jour alors, mais beaucoup, faute de compétences ou de capitaux, ne vécurent que peu de temps. A l Arsenal, par exemple, la qualité de la production était faible. On fit donc appel aux «spécialistes», d Allemagne, de Suisse ou de Mulhouse. C est ainsi qu on recruta Christophe Philippe Oberkampf, coloriste et graveur, comme chef de fabrication. 1 Evoquons simplement le Bourgeois gentilhomme de Molière : «Je me suis fait faire cette indienne (il parle de sa nouvelle robe de chambre). Mon tailleur m a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin» (Acte 1, scène ) 2 J. Bredif, [10] p 17 3 Mémorial, [18] p. 7 4 Un arrêt de 1717 condamnait aux galères tout individu convaincu d avoir introduit en France des Indiennes, et même tout individu ayant donné asile à un fraudeur. En 1727, l inspecteur des manufactures de Champagne : «Toutes les femmes en portent, depuis les femmes des juges jusqu aux domestiques et même les enfants. J en ai fait l observation aux subdélégués de ces villes (Provins et Sens), on m a répondu qu il n avait pas la vue bonne, et qu il n en voyait rien et qu il fallait que je fisse de même.» (Verley, [7],p 29 ou S. Chassagne, [1] p 22. 5

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9 Chapitre premier : Naissance d une entreprise Un jeune immigré audacieux Christophe Philippe Oberkampf était né le 11 juin 1738, dans une famille de teinturiers, établie dans le Wurtemberg. Son frère Frédéric vit le jour deux ans après. Il se mit très vite au travail au sein de l entreprise familiale, apprit les différents métiers de la profession et avec son père, parfois même contre son avis, séjourna dans les entreprises similaires de la région : à Aarau, en Suisse, dans l entreprise familiale du canton d Argovie, puis à Mulhouse. Il avait le goût d apprendre et de comprendre, et s ingéniait en tout à atteindre l excellence. On appréciait ce jeune homme. Tavannes, Suisse du roi au Contrôle général des finances 5, avait fondé à Paris une petite entreprise sur les bords de la rivière des Gobelins (autre nom pour désigner la Bièvre). Il proposa donc à Oberkampf une association, pour en assurer la direction technique. Nous sommes le 2 janvier 1760, Christophe Philippe a 22 ans et demi. Mais les locaux parisiens ne sont pas satisfaisants. Il faut davantage d espace et beaucoup d eau. En remontant le cours de la Bièvre et en se rapprochant de Versailles, Oberkampf, son frère, et son actionnaire, choisissent finalement le site de Jouy-en-Josas, petit village qui compte à peine 450 habitants. Tout est à créer. Les deux frères s installent à la maison du Pont de pierre, d où sortit, au 1 er mai, la première toile imprimée de Jouy. Très vite les demandes des clients dépassent les possibilités de fabrication. Et pourtant en deux ans, 1760 et 1761, ils imprimèrent mètres de toiles 6. Au début et à la fin de chaque pièce, il y a le «chef de pièce», qui mentionne le nom du fabricant et le lieu de fabrication. Il est précisé aussi «bon teint», c est-à-dire «résiste au lavage et à la lumière» 7. Mais pour permettre son extension il fallait assurer la solidité financière de l entreprise, s entourer de personnel qualifié, et bâtir les locaux nécessaires à une production plus importante. Grâce à l aide de son père, Christophe Philippe obtint la venue de François Bossert, en septembre 1760, âgé de 21 ans qui était graveur sur bois. Il fut constamment un fidèle collaborateur de son patron. Trois ans plus tard, se joignit à eux Louis Rordorf, de Zurich, dessinateur. Avec les deux frères Oberkampf, ils constituèrent le premier état-major de la Manufacture (moyenne d âge en 1764 : 24 ans!) 8 On loua d abord quelques maisons à proximité de la grande rue de Jouy, puis on acheta des terrains pour y construire un hangar provisoire, là où plus tard Oberkampf implanta sa propre maison. Comme le terrain était marécageux, il fallait partout consolider les constructions à étage par un usage général de pilotis, ce qui entraîna des retards et des coûts supplémentaires. On réalisa d autres achats de terrains ou de maisons, parfois difficilement, car chaque vendeur, y compris M. de Beuvron et son épouse, devenait de plus en plus gourmand à la vue des résultats de l entreprise et des espérances que chacun y mettait. La maison d Oberkampf ne fut construite qu en 1766, quand l essentiel des bâtiments pour la fabrication fut achevé. Ainsi progressivement intégré, Oberkampf, d origine allemande et 5 C est l ancêtre de notre ministère de l économie et des finances, et qui comprenait aussi le commerce, l industrie, les ponts et chaussées 6 Soit en pièces et en pièces. A Aarau, on fabriquait 400 pièces par an. 7 Dans la grande famille des teinturiers, Colbert avait organisé deux corporations différentes : celle du grand et bon teint, et celle du petit teint. (Instruction du 18 mars 1671) 8 L âge de la majorité légale est alors de 25 ans. 7

10 de confession protestante, obtint sa naturalisation en Son entreprise reçut le titre de Manufacture royale 9, en Il fut même anobli comme écuyer en mars Ces achats successifs rendaient urgente la maîtrise de l eau dans la manufacture. Il fallut redresser le cours de la Bièvre qui serpentait dans la prairie, doubler le fond et les cotés du lit de la rivière en planches de chêne recouvertes d argile 11. Cette opération fut recommencée plus tard en Quand la manufacture trouva sa surface définitive, chaque jour plusieurs ouvriers spécialisés étaient chargés de nettoyer la rivière 12. A la recherche de capitaux Depuis son arrivée à Paris, Oberkampf s était constitué un maigre pécule. Comment satisfaire alors ses ambitions sans argent frais pour investir? L abolition de l interdiction des indiennes avait suscité des projets chez ceux qui voyaient là un moyen rapide de gagner de l argent. Tavannes est le premier à proposer à Oberkampf une association Mais les fonds disponibles sont bientôt insuffisants. Oberkampf entra alors en relation avec Alexandre Sarrazin de Maraise, avocat au parlement de Grenoble. Il avait des capitaux disponibles, et ainsi commença une collaboration de plus de 26 ans. Le 29 janvier 1764 de Maraise se chargea seul et à ses risques du commerce de l entreprise, qui fonctionna sur son crédit et sa signature, sous la raison «Sarrasin Demaraise Oberkampf et Cie». Il se maria en 1769 avec Mlle Darcel, qui se lia d amitié avec Oberkampf et dont les compétences comptables et commerciales apportèrent beaucoup à l entreprise. Ce contrat d association était signé pour une durée de six ans, et fut renouvelé à plusieurs reprises, jusqu en 1789, quand Oberkampf, avec beaucoup de regret, mit en avant son souci de léguer à ses héritiers la totalité de la manufacture. Beaucoup d entre eux travaillaient déjà à Jouy ou à Essonnes. Cette décision attrista de Maraise et son épouse, mais finalement ils comprirent la démarche de leur associé, qui devint donc le seul propriétaire de la Manufacture. Le dernier inventaire du 31 décembre 1789 donne à chacun des deux associés un capital de livres. Les constructions de la manufacture avaient représenté une dépense de livres 13. Les succès commerciaux permettaient d envisager l avenir avec optimisme. Grâce à l aisance financière ainsi confirmée, les investissements furent engagés avec prudence, mais sans peur 14. On se contenta au départ de locations de maisons avoisinantes, puis de l achat de bâtiments, de terrains. Enfin on construisit différents ateliers mieux adaptés, toujours avec le souci de maîtriser les modalités de fabrication. Ainsi on eut plusieurs configurations de la Manufacture, selon l agrandissement des surfaces disponibles, et l évolution des techniques. L édification d un bâtiment plus vaste regroupait plusieurs ateliers jusqu alors dispersés. Le Mémorial 15 garde le souvenir des efforts pour les déménager sans trop gêner l activité. Même dans les périodes difficiles, il était possible d acheter des toiles blanches, par exemple en 1791, à Lorient, en prévision de jours meilleurs 16. Un des investissements importants fut l acquisition en 1769 de la manufacture de Corbeil, dite de l Indienne, par Oberkampf pour y établir son frère Frédéric. Sans entrer dans le détail, citons aussi l achat d une maison à Versailles, en 1790, ainsi que des locaux à Paris, pour y installer les bureaux de Mme de Maraise. 9 Ce titre, distribué avec une certaine générosité, donne droit à des monopoles, des tarifs protecteurs, des avances et prêts avec ou sans intérêts et surtout d échapper aux contrôles et aux règlements des corps des métiers, avec exemption, pour les ouvriers, du tirage au sort des milices. Même le portier peut porter la livrée aux couleurs du roi (bleu, blanc, rouge). Voir l annexe Voir l annexe 7 11 Mémorial, [18] p Mémorial, [18] p Mémorial, [18] p On est au début de la Révolution 15 Voir le Mémorial, [18] p G. Widmer parle d un «grand remue-ménage». 16 Mémorial, [18] p.130 8

11 Il fallait aussi financer les déplacements en France 17 ou à l étranger 18, pour vendre mais surtout pour acheter, à Rouen, à Lyon, à Lorient ou à Londres, les meilleures toiles. Christophe Philippe voyageait habituellement accompagné de son domestique. Il s adjoignait aussi des collaborateurs à qui il confiait de grandes responsabilités, pour négocier au mieux, suivant les opportunités du marché, en particulier selon le trafic des bateaux venant des Indes. Les correspondances qu échangeait Oberkampf avec ses collaborateurs et avec Mme de Maraise sont des documents très significatifs de ces activités commerciales. Les décisions finales étaient souvent du ressort d Oberkampf lui-même, mais les délais postaux obligeaient ceux qui étaient sur place à faire preuve de beaucoup d initiatives, en particulier dans l appréciation des marchandises. Comme l écrit le Mémorial, Oberkampf n aimait pas spéculer, mais il aimait placer au soleil, en achetant des biens fonds 19. Le tableau de la page 59 (Annexe 8) donne, d après le Mémorial, la liste des terrains, bâtiments, et maisons achetés par Oberkampf, d après l inventaire de On donne la valeur à la date d inventaire et non à la date d achat, donc en Franc. 17 Voir l annexe 4 18 Par exemple, le voyage des frères Widmer en Angleterre en 1810 a coûté 9.991,45 francs. Mémorial [18] p Mémorial, [18] p

12 Fig. 1 - TECHNOLOGIE DE FABRICATION DES TOILES DE JOUY 1 BLANCHISSAGE (LESSIVAGE) Stockage des toiles blanches BLANCHISSAGE: retirer l'apprêt et blanchir la toile au chlore (acide muriatique) 2 BATTAGE BATTAGE au fléau, puis à la machine (batteries): pièces trempées, pliées en bottes, puis «battues» pour assouplir la toile Séchage 3 GRILLAGE GRILLAGE du duvet pour améliorer l état de la surface Lavage, puis séchage 4 ENGALLAGE Séchage à l étuve, puis lavage, rinçage ENGALLAGE : bain de «noix de Galle» pour favoriser ensuite la décomposition complète des «mordants» 5 CALANDRAGE A FROID CALANDRAGE : la toile est écrasée par compression avec des rouleaux pour impression plus nette 6 IMPRESSION DES «MORDANTS» Tâches de l imprimeur et du tireur IMPRESSION DES MORDANTS* pour fixer la couleur au garançage *composition à base de sels de fer ou d aluminium ou d alun et gomme du Sénégal (épaississant) + ajout de bois de Brésil (pour coloration du mordant afin de faciliter le repérage lors de l impression) IMPRESSION DES TRAITS DE CONTOUR 1 er BOUSAGE GARANÇAGE (TEINTURE A CHAUD) Séchage à l étuve puis rinçage pour retirer l âcreté des sels mordants Lavage puis battage et séchage 1 ère IMPRESSION : impression du trait de contour** en rouge ou en noir **impression au moule, à la planche de cuivre ou au rouleau de cuivre 1 er BOUSAGE : bain de bouse de vache + eau chaude pour dissoudre la gomme et l amidon qui ont donné à la couleur sa consistance (éliminer les épaississants) GARANÇAGE : bain de teinture de racines de Garance à ébullition ayant rôle de révélateur des parties mordancées, qui prennent la couleur désirée (rouge, rose, mauve, marron et noir); avive, nuance et fixe les couleurs 10 BAIN DE SON BOUILLANT BAIN DE SON à ébullition, permet de retirer les teintes rougeâtres hors des surface mordancées 11 BLANCHIMENT SUR PRE BLANCHIMENT SUR PRE pour finir de retirer les teintes rougeâtres hors des zones mordancées, grâce à l action du soleil et de la lune 12 2 ème BOUSAGE 2 ème BOUSAGE pour décrasser et aviver les couleurs Lavage, puis séchage 13 IMPRESSION DES COULEURS DE RENTRAGE ENTRAGE Séchage 2 ème IMPRESSION, à l intérieur du trait de contour, fait par rentreur (ou rentreuse), en utilisant un BLOC par couleur (bleu, jaune etc); s utilise uniquement pour impression au moule 14 PINCEAUTAGE PINCEAUTAGE : retouches et compléments (ajout de couleurs) au pinceau à la main; exécuté par les «pinceauteuses» 15 CALANDRAGE A CHAUD Tampon «BON TEINT» CALANDRAGE A CHAUD = lustrage ou glaçage effectué par deux rouleaux (en feuilles de papier) en enduisant le tissu avec de la cire et de l amidon; pour les tissu plus fins (ex. robes) le glaçage était fait avec de la bille d agate ou de cristal AULNAGE* > PRESSAGE > EMBALLAGE > EXPEDITION *(mesure) 10

13 LES TRAVAUX DE LA MANUFACTURE dessins de J. B. HUET, toile de Jouy, Musée de la Toile de Jouy Fig. 2 Le BATTAGE Fig. 3 LISSOIR ET CALANDRE LISSOIR ET CALANDRE Fig. 4 LES PINCEAUTEUSES 11

14 Ingénieur avant la lettre. Oberkampf s intéressait avant tout aux techniques de fabrication. Il ne pouvait se contenter de copier ce qui se faisait ailleurs et qu il avait observé avec soin. Il fallait être le meilleur, et donc sans cesse améliorer la qualité du produit et la quantité mise en vente. Une précision de vocabulaire permettra de mieux comprendre le pari d Oberkampf et de tous ses concurrents. Le mot «indienne» désigne soit les toiles peintes, souvent originaires des Indes et dont la qualité ravissait les riches amateurs d Europe, soit les toiles imprimées, surtout celles dites «bon teint», qui pouvaient rivaliser avec les premières mais étaient accessibles à une clientèle beaucoup plus nombreuse. Il s agissait donc d adapter et de développer les techniques d impression des Indes en France. Décrivons de façon simple le cycle de fabrication, qui, dans le meilleur des cas, prenait au moins quatre mois 20. On peut distinguer trois opérations : - La toile était un support qu il fallait préparer o Certes les meilleures toiles de coton blanc venaient des Indes. Mais au début on en achetait aussi en France ou en Suisse. Le père d Oberkampf servait souvent d intermédiaire. o Il fallait les lessiver et les battre pour éliminer les substance introduites lors des opérations de filature et de tissage (graisse, huile, etc). Ces opérations se faisaient grâce à l eau de la Bièvre. o On éliminait le duvet de surface par le grillage. Puis on les plongeait dans un bain de décoction selon les couleurs qu on voulait obtenir. o Enfin pour lisser la toile, on la passait entre deux rouleaux qui tournaient en sens inverse, la calandre. - Le dessin. o Pendant ce temps on choisissait les sujets que l on voulait imprimer. Oberkampf s impliqua, tout au long de sa vie, dans ces choix. Il y avait quelques dessinateurs à Jouy, qui s inspiraient des thèmes les plus variés : arbustes et feuillages stylisés, personnages de la mythologie, de l histoire ou des fables. Mais il fit aussi appel à des artistes réputés, dont le plus célèbre fut Jean-Baptiste Huet. Celui-ci dessina entre autres «les travaux de la manufacture», source précieuse d information sur la vie de l entreprise. o On gravait ces dessins en relief sur des planches de bois (une par couleur), et très vite on utilisa aussi des plaques de cuivre, en creux, qui apportaient plus de finesse et permettaient des effets d ombre. Plus tard enfin on utilisa des rouleaux de cuivre afin d atteindre une plus grande rapidité d exécution. Dessinateurs et graveurs étaient l aristocratie de la manufacture. - Les couleurs. o Pour les couleurs, on utilisait des produits végétaux : la garance, qu on essaya de cultiver dans une ferme de Jouy, la Chaudronnerie, mais qui venait en fait d Alsace ou d Avignon, et qui donnait le «vrai rouge» ; l indigo, qui donnait le bleu etc. Parfois la superposition de couleurs était nécessaire pour obtenir des nuances plus variées. o Pour rester toujours dans le «bon teint», qui résiste au lavage et à la lumière, il fallait, avant l application des couleurs, imprimer des mordants (sel de fer ou d alumine), qui comprenaient des épaississants, avec les plaques déjà gravées. Les 20 Voir page 10 (Fig. 1) 12

15 mordants ne teignaient pas mais préparaient la toile. Et de la bonne consistance du mordant dépendait la netteté du dessin imprimé. Puis on dissolvait les épaississants, en trempant la toile dans un mélange de bouse de vache et d eau tiède. Les toiles étaient ensuite, de nouveau, lavées et battues, et passées dans un bain de garance pour révéler les couleurs allant du brun au rose et du gris au violet et au noir. Pour les autres couleurs, on utilisait d autres bains, qui servaient de révélateur. o Enfin on procédait au blanchiment des toiles, par une alternance de bain et de séchage dans les prés. On travaillait donc en partie en plein air, dépendant ainsi des conditions météorologiques. Le site de Jouy avait été choisi aussi en fonction de nombreuses sources qui s écoulaient dans la prairie, qu Oberkampf avait canalisées pour distribuer l eau dans les différents bâtiments. - Tout cela, on le devine, supposait une manutention importante, entre les ateliers spécialisés et l étendage des toiles. La disposition des bâtiments visait à réduire le temps de ces transferts. Si Oberkampf laissait aux architectes le soin de construire les bâtiments, il leur fixait un plan de masse et un cahier des charges sévère. - Les toiles imprimées devaient finalement être mesurées (en aunes, puis plus tard en mètres), pliées ou roulées, rangées, stockées, pour être enfin expédiées aux clients. Oberkampf avait inculqué ce principe à ses collaborateurs :. C était là la clef du succès commercial. Quelles sont donc les nouveautés et les améliorations que les techniciens de Jouy apportèrent ensemble à ces procédés de fabrication? Signalons seulement les plus importantes, entre 1765 et Le battage : pour laver les toiles, on les battait sur la Bièvre au fléau. On fabriqua ensuite deux roues qui faisaient tourner deux plates-formes circulaires et mouvaient deux larges battoirs. Cette machine, fort bruyante, reçut le nom de batterie. - Le lavage : un nouveau système permit de faire dégorger et de rincer les toiles revenant de la prairie en les faisant passer dans des séries de laminoirs. - L impression à la planche de bois fut complétée bientôt par l impression à la planche de cuivre. Mais la grande novation fut, en 1797, l impression au rouleau de cuivre. Les essais avaient duré une dizaine d années. Outre sa grande précision, le rouleau de cuivre permettait d imprimer facilement mètres de toile par jour, ce qui représentait le travail moyen de 42 imprimeurs au bloc. Au début cette machine ne fonctionnait qu à l aide d une roue à volant, mue péniblement à bras 22. On établit très vite un manège couvert dans lequel un cheval communiquait un mouvement plus rapide et plus régulier. Cette machine était si bruyante qu on l appela le «bastringue» 23. On continua cependant à utiliser les trois modes d impression simultanément. - Le calandrage : au lieu d une calandre en bois, on construisit, également en 1797, une calandre en papier. On enfilait et comprimait, dans l axe du cylindre, 3600 feuilles circulaires, taillées dans du papier spécial fabriqué par Didot, à Essonnes. La 21 Voir aussi Mémorial, [18] p.294. Rapport du jury de l exposition des produits de l industrie française, en 1810, qui ajoute, à la gloire de Samuel Widmer, la mise au point d un «grand appareil qui sert à l application de la vapeur d eau à tous les procédés de teinture». 22 Mémorial, [18] p Ce nom, alors nouveau, était donné aux endroits où l on dansait. Il aurait été donné à la machine par les ouvriers, «parce qu on leur donnait du vin quand ils y allaient». S. Chassagne, [1] p

16 surface du papier devenait aussi lisse que la tranche d un livre et aussi dure que du bois sans être sujette à se fendre. - La gravure à la main était longue et très difficile. En 1800 Samuel Widmer mit au point une machine à graver, qui accomplissait en une semaine le travail auquel un habile artiste aurait consacré plus de six mois. Cette machine concerna d abord les rouleaux de cuivre, puis sera adaptée en 1803 pour la gravure des planches de cuivre. - Le chauffage des cuves : Widmer installa une marmite «autoclave», dont il utilisa la vapeur d eau au chauffage des huit grandes cuves pour la teinture. D où une économie importante de combustible et une plus grande facilité de régulation Le laboratoire de chimie : Oberkampf avait envoyé Samuel Widmer, son neveu, suivre des cours de physique et de chimie à Paris, en particulier les cours du grand savant Berthollet. Quand il agrandit ses locaux, il installa un laboratoire de chimie à Jouy, et en 1810, il invita Gay-Lussac à donner des cours de chimie à Jouy auxquels les dames de la famille assistaient volontiers. Il avait plaisir à discuter sur les colorants, à faciliter les expérimentations des chimistes. Ce qui aboutit, entre autres, à l invention par Samuel Widmer du vert solide, qui permettait d obtenir cette couleur en une seule application. - C est aussi grâce à Berthollet qu on utilisa de façon industrielle le blanchissage au chlore, ce qui économisa beaucoup de temps. De nombreux clients venaient souvent de Versailles à Jouy par simple curiosité ou pour choisir les toiles qu ils désiraient acheter : la reine Marie-Antoinette, le Nonce du pape Clément XIV, l Ambassadeur de Perse. Mais il y eut aussi Couthon, le révolutionnaire. Et plus tard Napoléon y vint deux fois, avec successivement les deux impératrices. Ils venaient tous pour admirer la beauté des toiles imprimées et l ingéniosité des techniques mises en œuvre. 24 H. Clouzot, [15] p

17 Chapitre deuxième : Une entreprise dans la cité On ne saurait exagérer l importance du rôle personnel d Oberkampf dans la création et le développement de la Manufacture. Mais il ne fut jamais seul. Ses premiers collaborateurs furent des compagnons venus d Allemagne ou de Suisse, et à son apogée, l entreprise, à Jouy et à Corbeil, compta plus de 1300 salariés, dont nous avons un relevé détaillé pour l année Les acteurs Le personnel 25 On procéda essentiellement à un recrutement local, d origine rurale, sans qualification particulière : plus de la moitié des salariés habitait Jouy-en-Josas, les autres dans les environs. Mais au départ les «spécialistes» venaient de Paris, de province ou de l étranger, en attendant qu ils forment sur place, à l ensemble des emplois, les personnes les plus aptes. On peut classer le personnel en différentes catégories: - Au sommet, ceux qu on pourrait appeler les artistes, dessinateurs et graveurs, dont dépendait l agrément des toiles. Ils étaient associés aux imprimeurs et aux coloristes. Ce sont eux qui rendirent célèbres les toiles de Jouy par le choix des sujets et la qualité de la reproduction, en fonction des modes et de l actualité. L ensemble pouvait représenter 18 à 20 % du personnel. - A la base, ceux qui manutentionnaient les toiles, depuis le stockage des achats jusqu aux expéditions chez les clients, en passant par l étendage sur les prés, auneurs ou brouetteurs, et sans oublier les gamins 26, souvent fils de salariés, qui «épinglaient» les toiles dans les près pour les empêcher de s envoler Ces gamins, y compris les aides aux teinturiers, représentaient plus de 5% du personnel. Certains, les «alloués», avaient une sorte de contrat d apprentissage 27 d une durée de huit années et pouvaient ainsi acquérir de fortes compétences. - Les femmes, couturières, picoteuses 28 et pinceauteuses, 29 n occupent que des emplois subalternes. Elles représentaient 47 % du personnel. Une seule accéda à l emploi de dessinatrice, Mlle Jouanon, remarquable peintre de fleurs 30. N oublions pas la collaboratrice très proche d Oberkampf, Mme de Maraise, mais c était une «associée» et non une salariée. - D autres services méritent une place à part : o Le service entretien (menuisiers, serruriers voituriers, etc) représentait à peine 2% de l effectif. o Les employés proprement dits, chargés des écritures, n étaient que Malgré son titre volontairement ambigu et provocateur, le livre de Dewerpe et Gaulupeau [17] «La fabrique des prolétaires» est une source inestimable d informations 26 Ce n est qu en 1841, à l initiative du patronat mulhousien, que fut interdit le travail des enfants de moins de 8 ans dans les manufactures 27 Voir l annexe 5, page Le picotage consistait à remplir les intervalles de la gravure de pointes de fil de laiton, plantées dans le bois à l aide d un poinçon, comme les brins d une brosse. Cela donnait l impression d un fond sablé. Certaines picoteuses travaillaient à domicile (Mémorial, [18] p.45) 29 Les pinceauteuses accomplissaient des travaux de finition sur les toiles avec des pinceaux qu elles fabriquaient avec leurs cheveux 30 Mémorial, [18] p.67 15

18 o Le service comptabilité était le domaine de Mme de Maraise et le service juridique celui de son mari. Mais ils demeuraient tous les deux à Paris. - Enfin l encadrement proprement dit, commis ou contremaîtres, comprenait environ quinze personnes. Oberkampf embaucha également une trentaine de Suisses, dont la qualification permit le démarrage de l entreprise. Certains avaient travaillé avec lui à l Arsenal. D autres lui furent envoyés par son père. On a déjà parlé de Bossert, graveur et bras droit du chef d entreprise, et de Rordorf, dessinateur, qui devint inspecteur de la Manufacture. Ces deux salariés, célibataires, demeurèrent jusqu à leur mort dans la manufacture et partageaient les repas de la famille Oberkampf aux places d honneur. Enfin on compta aussi quatre allemands et même deux anglais. Mention spéciale pour Robert Hendry, écossais, présent en France lors de la rupture du traité d Amiens en 1802 et considéré comme prisonnier de guerre. Autorisation fut donnée par le ministre de l Intérieur, Chaptal, chimiste ami d Oberkampf, pour qu il travaille à Jouy, au laboratoire de Samuel Widmer 31. Il y fit deux séjours de huit années au total. A ce personnel Oberkampf eut le souci de donner une formation de base ; la capacité de lire et d écrire, afin que les plus doués puissent accéder à des postes mieux rémunérés ou plus intéressants. 65 % de la population de Jouy a travaillé à la Manufacture. Quel était l effectif? Il a varié au cours de l histoire de la Manufacture. En comptant Corbeil, on atteint 912 personnes en 1774, puis 1325 en 1781 et 2026 en Après un nouveau sommet en 1805 on descend à 286 en Quand la manufacture ferme ses portes en 1843, il n y a plus qu une cinquantaine de salariés. Mais Jouy était la plus importante Manufacture de Toiles imprimées de son temps. A titre de comparaison, les manufactures concurrentes employaient 600 salariés à Orange, et à Mulhouse la moyenne des effectifs des 19 entreprises était de 250 salariés 33. L indiennerie de Bourges, en 1785, emploie 216 personnes à l intérieur de la manufacture, mais 148 autres dans la ville pour le tissage 34. Les salariés habitant Jouy n étaient pas tous des jovaciens de souche. La commune, en 40 ans, a triplé sa population. Et c était vrai aussi pour les communes d alentour. Il y avait donc coexistence de ruraux et d ouvriers. Au début elle fut plutôt difficile, car ni le Marquis de Beuvron, ni les petits propriétaires à qui Oberkampf achetait des parcelles de terrain, ni le curé qui voyait sa paroisse envahie de réformés, n acceptaient facilement cette implantation. Puis chacun y trouva son compte, y compris le seigneur des lieux. La commune se transforma 35 et vécut peu à peu au rythme de l entreprise. Les mariages se multiplièrent entre les deux communautés. Les horaires de travail variaient selon les saisons et étaient ponctués par la cloche, conservée dans la cour de la mairie actuelle, et qu Oberkampf au début agitait lui-même. La diffusion de la montre individuelle indique le souci du respect des horaires 36 : le temps marqué par le clocher n est plus suffisant. La cloche de la manufacture était la référence, car on fermait les portes un quart d heure après le premier tintement. 31 Mémorial, [18] p M. Riffel, [19] p Mais dans d autres industries on avait des effectifs plus importants : dans les mines, Littry dans le Calvados, occupe 3000 personnes, et Anzin près de personnes. Et le drapier Van Robais à Abbeville comptait à son apogée en 1724 plus de salariés. 34 S. Chassagne, [1] p Sous l Empire quinze débits de boisson paient patente, autant que la somme des bouchers, boulangers, charcutiers, épiciers et meuniers. Al. Dewerpe, [17] p D après les inventaires après décès 42% des ouvriers en possèdent au moins une. Al. Dewerpe [17] p

19 Fig. 5 - Règlement intérieur de manufacture inspiré par Louis FERAY, 1828 (d'après J. 17 Varin [27])

20 On préférait travailler à la lumière du jour 37. En principe, les dimanches étaient chômés 38. Le samedi, on sortait une heure plus tôt En été (du 15 février au 14 octobre), trois séquences de quatre heures 40 de 5 h à 9 h de 10 h à 14 h de 15 h à 19h soit des semaines de 71 heures 41 - En hiver (du 15 octobre au 14 février), deux séquences de 7 h à 11 h de 12 h à 16 h 30 soit des semaines de 50 heures Lors de la mise en application du calendrier révolutionnaire et la pratique des semaines de dix jours, les ouvriers perdaient un jour chômé par mois!!! Oberkampf exigeait de son personnel 42. Chacun avait son emploi bien défini et les commis ou contremaîtres devaient toujours s assurer que «tous les bras qu on emploie sont occupés utilement.» Dès 1773, il fit construire un mur d enceinte, le long de la rue des Bordeaux (actuellement rue Kurzenne). En 1798 ce mur entourait un terrain de 14 hectares, avec environ 36 bâtiments. Deux gardes suisses (avec chiens) empêchaient les importuns de venir y voir de trop près ou même d espionner, ce que cependant le chef d entreprise ne manquait pas de faire lors de ses nombreux voyages, en Angleterre, en Hollande, en Alsace. Ses collaborateurs avaient la même pratique 43. Un règlement intérieur de manufacture du 1 er juillet 1830 introduit son texte ainsi : «! " 44». 37 Les achats, parfois importants, de chandelles, montrent cependant que le travail après le coucher du soleil n était pas rare. Voir Dewerpe, [17] p. 68. La lampe à huile était considérée comme la lampe du pauvre. 38 Il faut ajouter que Vauban, dans son «Projet d une dîme royale», considère que les artisans et les paysans comptent 164 jours sans travail par an, si on additionne fêtes religieuses et dimanches, maladie, intempérie. Dans son agenda, Oberkampf parle de 300 jours de travail. (Mémorial, [18] p. 192). Le nombre de fêtes chômées (religieuses) variait selon les diocèses : en moyenne une quinzaine par an. A Paris, en 1666 il n y avait plus que 110 jours de chômage par an. Et en 1778 l archevêque en supprima encore 13!!! (Voir Franklin, Dictionnaire des arts et des professions, Ed. Jeanne Laffitte, art. Dimanche ). 39 Rappelons que la loi limitant la journée de travail à 10h pour Paris, et à 11h pour la province, ne date que du 2 mars Mémorial, [18] p. 103 : on déjeunait à 9h, on dînait à 14 h, on soupait à 20h. C était le système quotidien des trois/quatre (et non le système des trois/huit ). 41 Ces horaires semblent assez fréquents à l époque. En tout cas on travaille plus longtemps sous Louis XV que sous St Louis. 42 Sans doute est affiché un règlement intérieur, ou règlement de police intérieur. Chassagne parle même d un «véritable décalogue industriel». Voir un texte plus tardif en annexe 7. On sait que dès 1819 Louis Feray, s inspirant de son beau-père, divulguait celui de Chantemerle. 43 Mémorial, [18] p.312 et 319. Les frères Widmer utilisent les procédés d écriture, invisible au commun, lors de leur voyage en Angleterre pendant le blocus de Voir S. Chassagne, [1] p

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