DEVELOPPEMENT DES TMS : DESORDRE DANS LES ORGANISATIONS ET FICTIONS MANAGERIALES

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1 DEVELOPPEMENT DES TMS : DESORDRE DANS LES ORGANISATIONS ET FICTIONS MANAGERIALES FRANÇOIS DANIELLOU Département d ergonomie IDC, Université Victor Segalen Bordeaux 2, 146 rue Léo-Saignat F33076 Bordeaux Cedex France Résumé Une recherche sur la prévention durable des TMS dans 30 entreprises françaises met en évidence le rôle comme facteurs de risque de la désorganisation de la production et de la prise en compte insuffisante de l expression des salariés. Des techniques managériales, comme le Kaizen flash, mises en œuvre de façon très éloignée des principes initiaux, contribuent à cette situation. Les réactions possibles des ergonomes face à cette situation sont discutées. Mots-clés : TMS, prévention durable, organisation de la production, expression des salariés, Kaizen, lean production. Au début des années 2000, un quasi-consensus s est dessiné en France sur les ingrédients nécessaires d une intervention de prévention des TMS (Bourgeois, 1998). Des succès ont été obtenus, mais ils se sont rapidement révélés fragiles : après quelques années, les TMS étaient en général de retour. Ce constat a donné lieu à un séminaire organisé par l Agence Nationale pour l Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) en 2004 (Douillet et Schweitzer, 2004), puis à une recherche sur «la prévention durable des TMS» 1. Des analyses ont été conduites dans une trentaine d entreprises d un grand nombre de secteurs 2, pour comprendre les politiques qu elles avaient développées face aux TMS, et les freins et leviers à une prévention durable.

2 Les résultats de cette recherche (Caroly et col., 2008) mettent notamment en évidence le «débordement organisationnel» comme un facteur majeur d apparition des TMS. Ils soulignent également les effets négatifs de certaines modes managériales (Kaizen, Hoshin, lean production), ou en tout cas de leur forme de mise en œuvre. Ces constats conduisent à préciser certaines des conditions nécessaires à une prévention durable. DES ORGANISATIONS DEBORDEES Dans une majorité des entreprises étudiées, l organisation est en difficulté pour faire face à toutes les variabilités de la production : de nombreux à-coups ne sont pas anticipés, des petits incidents se traduisent par des blocages importants. Les flux se désorganisent, les stocks sauvages se multiplient. Il en résulte une nécessité pour les acteurs de la production de faire face en temps réel : l accélération subite après l attente subie, l impossibilité d utiliser le mode opératoire habituel, les postures rigidifiées ou la multiplication des manutentions, et bien sûr le stress correspondant sont souvent au rendez-vous, et apparaissent comme des facteurs majeurs de risque. Il est à noter que malgré ces difficultés, la quantité de production peut être conforme aux exigences : la performance a été atteinte, mais à un coût très élevé pour les opérateurs de production et l encadrement de proximité. Or ce coût ne fait en général l objet d aucun indicateur de gestion, ceux qui existent ne portant le plus souvent que sur l atteinte de la performance. Les origines de cette désorganisation sont multiples. On note par exemple la faiblesse des interfaces entre les services commerciaux et la production : les premiers connaissent en général mal les contraintes de la seconde, et acceptent des clients des commandes difficiles à réaliser. (Bazet, 2002). La production connaît tardivement des commandes enregistrées depuis plusieurs jours, et effectue les changements de réglage dans la précipitation. De même, la faiblesse des interfaces entre services méthodes et production est notable, tant lors de la conception que pendant la durée d usage des installations. Les difficultés de gestion de l absentéisme ou des restrictions d aptitude générés par les TMS sont une autre cause de la désorganisation constatée. La fragilité et l instabilité des directions de site apparaissent comme un facteur aggravant : faible connaissance de la culture et des salariés de

3 l établissement, changements fréquents d orientations, faible capacité de résistance du directeur de site face aux injonctions du groupe, horizon de réflexion du dirigeant limité à quelques années. Les organisations étudiées se caractérisent aussi par les faibles possibilités pour les travailleurs de s exprimer réellement sur les difficultés rencontrées au quotidien pour assurer la production, et pour suggérer des modifications. Ces entreprises sont dans l ensemble peu à l écoute des informations qui pourraient être apportées par les salariés (sur les caractéristiques des matières premières, des outils, des modes opératoires prescrits, sur les attentes des clients, etc.), ce qui constitue une perte majeure. Dans certaines entreprises, il n existe aucun espace pour cette expression, et même les agents de maîtrise peuvent difficilement faire remonter à la hiérarchie les difficultés rencontrées. Dans d autres sites, il existe au contraire tout un formalisme supposé faciliter l expression des salariés et les suggestions : boîtes à idées, groupes Hoshin, Kaizen... Pour autant, l expression réelle des travailleurs est empêchée. C est ce paradoxe qu il nous faut maintenant examiner plus en détail. Nous prendrons l exemple des «chantiers Kaizen» rencontrés dans plusieurs des sites. DES METHODES CARICATURALES Kaizen flash! La forme d introduction de l approche Kaizen 3 rencontrée dans les entreprises analysées.est toujours la méthode rapide, décrite par Toulouse et coll. (2005) de la façon suivante : «Une forme accélérée (Kaizen-blitz 4 ) qui a pour objectif de solutionner en quelques jours un problème de production préalablement identifié. Une équipe Kaizen est constituée. Elle est composée de différentes catégories d employés concernés par le problème à résoudre. Sous la supervision d un animateur, l équipe effectue les études nécessaires et implante les solutions, le plus souvent directement sans approbation de la direction. Selon les besoins, l équipe Kaizen peut faire appel à d autres personnes de l entreprise ou même à des spécialistes externes.» Les caractéristiques de cette méthode, constatées dans les entreprises analysées, sont les suivantes :

4 - «la décentralisation des décisions, présentée comme une forme de démocratie, s exerce dans le cadre d objectifs généraux très strictement définis : diminution des espaces de travail, gains de temps, limitation des déplacements, réduction de la quantité de gestes à effectuer pour réaliser une opération. Ces objectifs ne sont pas discutables, et laissent peu de marges de manœuvre aux salariés pour élaborer des propositions qui s appuieraient sur une analyse partagée de leur activité de travail et des problèmes auxquels ils doivent faire face. Il n y a pas de réelle participation des salariés aux structures de conduite de projet, et au bout du compte les travailleurs associés aux choix sont mis en difficulté, notamment vis-à-vis de leurs collègues.» (Caroly et coll., 2008) - le rythme auquel sont conduits les «chantiers Kaizen» empêche toute élaboration collective, au sein de l équipe de travail, des avantages et inconvénients des solutions proposées. - il résulte aussi de ces pratiques «un manque de centralisation et de mise en perspective des réflexions, des décisions de transformation prises sans coordination avec ce qui se passe sur les autres îlots, une confrontation insuffisante entre les différentes logiques (dans le système Kaizen, la rapidité de mise en œuvre d une solution est un critère d efficacité de la démarche). La participation des salariés s opère [ ] avec une influence très limitée dans l espace et le temps. Il n existe pas à proprement parler de liens entre ces structures décentralisées et la conception (bureau d études), et les choix structurants ne sont pas discutés dans ces groupes.» (ibid.) - la diminution des espaces de travail (pour «supprimer des déplacements inutiles») est le plus souvent faite à partir d une «réflexion» sur le cycle normal, sans prendre en compte les variabilités (supposées ne pas exister). Il en résulte une multiplication des stocks sauvages dans des allées déjà restreintes, et une augmentation du travail statique et des gestes contraints. - Par ailleurs, et contrairement à la notion même d «amélioration continue», les chantiers Kaizen observés se passent par rafales : une tornade de changement s abat sur l atelier pendant quelques jours, puis pendant des mois les opérateurs doivent faire avec la configuration productive ainsi définie, jusqu à ce qu une nouvelle campagne déferle. A

5 chaque fois, les repères sont à reconstruire, le réapprentissage des gestes professionnels se fait dans l urgence et sous cadence. Des constats très voisins ont été faits dans d autres entreprises par des militants syndicaux engagés dans une formation-action sur l intensification du travail (Théry, 2006). Bien loin des principes originaux Les méthodes ainsi commercialisées par des consultants français n ont qu un très lointain rapport avec la «philosophie Kaizen» : «Cette démarche japonaise repose sur des petites améliorations faites au quotidien, constamment. C'est une démarche graduelle et douce, qui s'oppose au concept plus occidental de réforme brutale du type on jette le tout et on recommence à neuf [ ]. En revanche, le Kaizen tend à inciter chaque travailleur à réfléchir sur son lieu de travail et à proposer des améliorations.» (Wikipedia). Masaaki Imai, le «père» du Kaizen, le souligne : «You can't do kaizen just once or twice and expect immediate results. You have to be in it for the long haul.» (Imai, 1997) C est un constat plus général : le Toyota Production System (TPS), qui a fait le succès de l entreprise automobile, résulte d une alchimie et d une maturation de plus de 30 ans, fortement enracinées dans la culture japonaise. Il s est approprié et a digéré les méthodes managériales étatsuniennes (Training Within Industries, TWI, Management Training Program, MTP) développées pendant la seconde guerre mondiale pour faire face au manque de main-d œuvre, et appliquées par l occupant américain pour dynamiser la productivité dans les sites stratégiques japonais (Roberts, 1995). Il repose sur un grand nombre de composantes étroitement imbriquées. Pour des raisons académiques et commerciales, cet ensemble a été démembré, et ses composantes étudiées et commercialisées comme des techniques séparées : Just in Time, Lean production, Kanban, Kaizen, etc. Eklund (2008, Eklund et Berglund, 2007) note les fortes différences entre la mise en œuvre de la «lean production» suivant les cultures des entreprises concernées : alors que General Motors et Ford ont introduit cette notion sur un fond taylorien, Scania a construit sa démarche avec une histoire marquée par la sociotechnique, et une tradition de fort respect des individus. L auteur souligne que les résultats économiques sont

6 excellents dans l entreprise suédoise, et discutables chez les deux constructeurs états-uniens. QUELLE STRATEGIE POUR LES ERGONOMES? Face au déferlement des modes managériales se revendiquant plus ou moins comme des variantes du Toyota Production Systems, quelles attitudes peuvent adopter les ergonomes, notamment s ils se préoccupent de prévention des troubles musculosquelettiques et des risques psychosociaux? Les fondamentaux : la dialectique du général et du singulier Pour tenter de répondre à cette question, il faut sans doute revenir à une dimension fondamentale du regard ergonomique sur le travail : les savoirs des travailleurs sur l objet de leur travail. Par leur activité quotidienne, les travailleurs apprennent à connaître l objet du travail dans sa dimension de variabilité, de singularité. Pour que la production sorte correctement, malgré les variabilités des matières premières, des outils, du contexte, l opérateur ou l opératrice doit «prendre soin» de traiter chaque pièce légèrement différemment. Il/elle développe ainsi une connaissance très fine des particularités de la production, connaissance qui en partie lui est propre, en partie appartient au patrimoine du métier, et qu il ne lui est pas forcément simple de mettre en mots. Cette connaissance du singulier doit pouvoir se confronter à un autre type de connaissance : la connaissance par le concept (Schwartz, 2000), celle des ingénieurs, des techniciens de méthodes, des organisateurs. Ces travailleurs-là sont porteurs de la connaissance de l universel, des règles générales, qui permettent de concevoir les situations de travail, d anticiper dans une certaine mesure les modes opératoires, de calculer des temps de réalisation théoriques. La nécessaire confrontation de la connaissance du singulier et de la connaissance universelle (Schwartz, ibid.) est au cœur de plusieurs problématiques majeures, qui posent la question à peu près dans les mêmes termes, et qu il est intéressant de rapprocher. Le traitement et le soin A l hôpital, de nombreux travaux (par exemple, Kergoat et coll., 1990) ont mis en évidence la combinaison entre :

7 - le «traitement» (cure), application des connaissances scientifiques internationales pour définir la meilleure attitude thérapeutique à tenir face à une pathologie identifiée, - le «soin» (care), prise en compte globale du patient singulier, non limitée à sa pathologie, qui permet d identifier en quoi le «traitement» défini à partir de connaissances universelles doit être remis en cause ou redécliné dans le cas particulier. Dans les industries à risques majeurs, une distinction voisine a été faite (Amalberti, 2007) entre : - la sécurité réglée, basée sur des procédures définies à partir de connaissances scientifiques et supposées universelles ; - la sécurité gérée, basée sur la connaissance locale, par les opérateurs, des spécificités de l installation et des situations. L auteur démontre que si une entreprise met les ressources uniquement sur l anticipation réglée de toutes les situations prévisibles, elle se retrouve démunie lorsque survient une situation non anticipée, car il n existe plus les compétences locales pour la gérer : «L enjeu de demain est la réintroduction dans les systèmes sûrs d une capacité adaptative de sécurité, d une certaine flexibilité [ ], basée sur les acteurs, qui reste indispensable pour survivre aux incidents et aux crises.» Une distinction du même type peut être faite entre les procédures de qualité, qui définissent cette dernière de façon descendante, et la référence au «travail bien fait» dont sont porteurs les travailleurs à partir de leur expérience des spécificités (Théry, 2006). Il s agit en fait du même débat. Commentant la distinction entre le traitement et le soin, Davezies (1992) écrivait : «Cette question [du soin] portée par les femmes rejoint, me semble-t-il, celle de l'ergonomie dans la mesure où celle-ci met l'accent sur l'occultation, au nom des savoirs théoriques, au nom de la maîtrise technique, de cette part du travail qui n'accède que difficilement et toujours incomplètement à la formalisation dans le discours. Cette part du travail des hommes qui repose sur l'engagement du corps et la mobilisation de la personnalité. Or, cette part occultée de l'activité, dont l'ergonomie révèle l'importance dans le travail ouvrier masculin, a bien souvent la forme du soin.» Il semble que nombre d orientations organisationnelles dominantes actuellement ont les caractéristiques du «traitement» : l application de

8 protocoles, basés sur des connaissances générales et voulus universels, pour prévenir ou traiter des dysfonctionnements productifs. Les normes de qualité, les systèmes de management de la sécurité, l application décrite ci-dessus de tous les avatars de la «lean production» sont tous de cette nature. Ces procédures du général déferlent, et viennent écraser la compétence qu ont les opératrices et opérateurs de percevoir dans leur corps ce qui n est pas comme l anticipe la procédure, et de répondre par un engagement de leur corps et de leur personnalité, en «prenant soin» de la situation spécifique. Un aveuglement à risques Dans la plupart des cas, les porteurs de ces démarches normalisatrices ne sont pas en situation de percevoir ce que cette méconnaissance de l activité de «soin» entraîne : - comme formes de coûts pour les opérateurs et opératrices, et comme atteintes à leur santé. L ignorance par l organisation des efforts faits pour traiter le singulier sur chaque poste de travail est une cause majeure de souffrance et de troubles musculosquelettiques. - comme limites à la qualité de la production, la «qualité en général» ne valant que dans sa confrontation à la prise en compte du particulier, - comme risques pour la sécurité dans les installations dangereuses, l application de procédures générales qui ne prennent pas en compte les particularités d une situation pouvant être catastrophique. Dans le domaine des industries à risques, Simard (1996) souligne que la «culture de sécurité» est forgée par les «schèmes de pratiques réciproques» : c est notamment la capacité du management à faire travailler tous les acteurs à l articulation entre des règles descendantes (issues des connaissances générales) et des règles locales(issues de la pratique des installations) qui favorise une culture de sécurité. KAIZEN, CHICHE! 5 Face à la force de la vague des méthodes managériales plus ou moins issues du Toyota Production System, des ergonomes ont souligné qu il était difficile de s y affronter frontalement, et qu il était possible de s inscrire dans ces démarches pour les influencer (Toulouse et coll., 2005 ; Eklund, 2008).

9 Compte tenu des dégâts constatés, à la fois en termes de troubles musculosquelettiques ou de risques psychosociaux, et en termes d efficacité productive et de qualité, il semble que quelques conditions minimales soient nécessaires. Les ergonomes ont sans doute intérêt à montrer en quoi le «point de vue du travail» suppose de discuter plus profondément les attendus de ce système. La reconnaissance de la dimension de «soin» de l activité La première condition est sans doute que tous les acteurs concernés apprennent à reconnaître que le travail n est jamais simple exécution, et que chaque travailleur, en «prenant soin» des situations particulières, contribue à permettre que la production sorte. Tout n est pas anticipé par les connaissances générales. Ce thème cher à l ergonomie de l activité peut sans doute assez facilement s accrocher sur celui du «gemba» (la situation réelle, le terrain) dans les approches japonaises : «Gemba means the place where real actions take place. It usually refers to the place where manufacturing activities are conducted in a factory as well as the place where employees have direct contact with customers in the service sectors.» (Imai, 1997). Les ergonomes plaident pour une présence de l encadrement sur le terrain, et une attention de leur part au travail réel. Imai (ibid.) indique que : «Managers often avoid going to gemba because they don't want to be embarrassed by their ignorance. They are afraid that in gemba, they will expose the fact that they don't know what is going on there, and often don't even know the right questions to ask. Add to that the traditional view which says that being assigned to gemba is a dead-end for career development. Perceptions about status and class, fear of unions, the glamour of the front office and the excitement of R&D and marketing are also probable reasons.» Le plus militant des ergonomes ne le dirait pas mieux que le plus reconnu des experts en Kaizen. Une expression quotidienne et des pratiques congruentes Quel que soit le nom que l on donne à la réflexion organisationnelle dans l entreprise, il importe de créer des espaces ordinaires où les travailleurs puissent exprimer individuellement et collectivement les difficultés qu ils rencontrent pour mettre en œuvre les procédures prescrites, les formes de coût qu elles induisent pour eux, les évolutions de règles qu ils suggèrent, et puissent en débattre avec les porteurs d autres logiques (relatives aux clients, à la réglementation etc.).

10 Les consultants Kaizen parlent constamment de chasser le «muda» (gaspillage). Tout aussi orthodoxes seraient les ergonomes, s ils leur répondaient qu il faut chasser le «muri» : «situation irrationnelle entraînant des conditions de travail difficiles pour les opérateurs ou pour les équipements. Tout travail matériellement difficile pour l opérateur est créateur de muri et, en plus d être pénible pour la personne elle-même, un gaspillage d énergie» (Lean Ley, 2008). L enjeu, donc, n est pas de canaliser l expression des salariés par des procédures bien balisées, qui garantissent qu elle ne fera pas de vague. L enjeu est que l organisation permette la confrontation régulière des connaissances de ceux qui gèrent le spécifique au quotidien, et de ceux dont le métier est d anticiper ce qui peut l être par application de connaissances universelles. Le sacro-saint respect de la règle dans la production japonaise s accompagne d une extrême capacité à faire évoluer la règle si elle n est pas applicable. La prise au sérieux des procédures n est possible que parce que la procédure est un compromis négocié et constamment actualisé. DISCUSSION Il nous faut arrêter ici cette tentative de prendre au mot un certain nombre de principes, dont l application que nous constatons dans les entreprises étudiées paraît pour le moins dévoyée. L idée n est pas, bien sûr, que les ergonomes seraient de meilleurs exégètes du Toyota Production Systems que les consultants en organisation de la production. Il s agit plutôt de ne pas nous en laisser conter, ni en laisser conter aux entreprises qui nous sollicitent. Si l on veut améliorer la productivité des entreprises en mobilisant des idées qui ont réussi ailleurs, c est le mode de gouvernance des entreprises qui doit évoluer et non quelques techniques d organisation locale de la production. Le rapport sur la prévention durable des TMS (Caroly et coll., 2008) concluait sur cette nécessité de «favoriser un mode de gouvernance des entreprises prenant mieux en compte les facteurs humains», avec les conditions suivantes :

11 - réhabiliter la réflexion à moyen et long termes, en faisant se rencontrer les différentes logiques de l entreprise ; - favoriser la revalorisation de la fonction «Ressources Humaines» ; - améliorer les conditions d exercice des médecins du travail et préventeurs ; - développer le rôle des Comités d Hygiène Sécurité Conditions de travail, et d autres structures pour les petites entreprises ; - favoriser le développement d un «modèle productif» qui fasse plus de place à la prise en compte du travail, de la santé, et du dialogue social, tant en conception qu en vie quotidienne. Si c est cela que l on veut, on trouvera sans doute facilement, dans la profusion de littérature sur le modèle productif japonais, les arguments et les «mots magiques» pour valoriser la continuité entre ce mouvement et nos propositions. Le contraire n est pas vrai. Nous ne pouvons pas favoriser la prévention des troubles musculosquelettiques en laissant les acteurs de l entreprise penser que les succédanés déshumanisés du TPS qui leur sont vendus sont porteurs d une meilleure santé des humains et de l organisation. REFERENCES Amalberti A., 2007, Ultrasécurité, une épée de Damoclès pour les hautes technologies, Dossiers de la recherche, 26, Bazet I. (2002), Le travail de planification, Thèse de doctorat, Université Toulouse Le Mirail. Bourgeois F. (coord.) (1998). TMS et évolution des conditions de travail. Les actes du séminaire, Paris 98. Édition ANACT, Coll. Études et documents, 133 p, Caroly S., Coutarel F., Escriva E., Roquelaure Y., Schweitzer J.M., Daniellou, F., (2008), La prévention durable des TMS, quels freins, quels leviers d action? Rapport à la Direction Générale du Travail, Paris. onglets médiathèque/études gratuites. Douillet Ph. et Schweitzer J.M., (2004),.Les conditions d'une prévention durable des TMS. Actes du séminaire des 7 et 8 juillet Edition ANACT, Lyon,

12 Eklund, J., (2008 non publié), Designing production systems from a humans, technology and organization perspective, Conférence Institut de Cognitique, Bordeaux. Eklund J. et Berglund P. (2007), Reactions from employees on the implementation of lean production. Proceedings of Nordic Ergonomics Society Annual Conference NES 2007, Lysekil, Sweden Imai M. 1997, An interview with Masaaki Imai, Quality Digest, Juin 1997, Kergoat D., Imbert F., Le Doare H., Senotier D. (1990) Les infirmières et leur coordination, Paris, CNRS-PIRTTEM Lean Key, 2008, Glossaire, Roberts H.V., 1995, The little-known impact of US training programs on the Japanese quality movement, Human Resource Development Quaterly, 6, 2, Schwartz Y. (2000) Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe, éditions Octarès, Toulouse. Simard S., (1996), Safety culture and management, Encyclopaedia of Occupational Health and Safety, International Labour Office, Genève, pp Théry, L., 2006, Le travail intenable, résister collectivement à l intensification du travail, La Découverte, Paris Toulouse G., Nastasia I., Imbeau D., (2005), Étude de faisabilité en vue d intégrer la santé et la sécurité du travail et l ergonomie à l approche PVA-Kaizen, Rapport R-428, IRSST, Montréal, 1 Recherche financée par la Direction Générale du Travail (Ministère du Travail), impliquant trois laboratoires de recherche (LEEST au CHU d Angers, CRISTO à Grenoble et département d Ergonomie EA 487 IDC à Bordeaux) et le réseau ANACT (département santé-travail et 7 actions régionales).. 2 Les caractéristiques des entreprises étudiées sont présentées dans le rapport complet (Caroly et coll., 2008). 3 Pour une description détaillée de l approche Kaizen, voir Toulouse et coll., «En Europe le mot Blitz n'étant pas trop apprécié à cause de sa référence à la période nazie, on parle parfois de Kaizen Flash.» (Wikipedia) 5 Titre de section d après «La qualité, chiche!», intitulé d une publication syndicale de la CGT du CNPE Chinon, 1998.

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