L engagement émotionnel durant l enquête sociologique : retour sur une observation anonyme auprès d'ex-usagers de drogues

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1 L engagement émotionnel durant l enquête sociologique : retour sur une observation anonyme auprès d'ex-usagers de drogues 1 Par Fabrice FERNANDEZ Si l image de soi se construit dans un jeu de miroir qui est le regard des autres, le sociologue, habitué à analyser les effets d influence de son propre regard sur les autres, en oublie souvent le regard que les autres portent sur lui et son incidence sur le processus d interaction et de communication. Lors de mes travaux de thèses, j ai pris part à une réunion d une structure d aides aux personnes dépendantes aux narcotiques. A partir de cette expérience, j ai voulu ouvrir quelques pistes de réflexion sur les liens entre la recherche et les émotions, en analysant ma place, pris comme je l ai été, au travers de rites collectifs, dans des mécanismes de socialisation des pulsions et des émotions. Emile Durkheim avait déjà souligné la mise en œuvre de tel processus lorsqu il affirmait : En fait, quiconque a réellement pratiqué une religion sait bien que c est le culte qui suscite ces impressions de joie, de paix intérieure, de sérénité, d enthousiasme qui sont pour le fidèle comme la preuve expérimentale de ses croyances (Durkheim, 1960 : 596). Comment durant la thèse s articulent données de terrain, émotions ressenties, analyses et compréhension de la scène qui se joue sous mes yeux et à laquelle je participe? Quelle place accorder à l émotion, à mon engagement émotionnel lorsque je suis placé en situation d observation participante sur une scène ritualisée? Cet article est composé d un extrait de mon journal de terrain tenu durant la thèse et rend compte sous la forme narrative de l expérience d une soirée passée avec les Narcotiques Anonymes (N.A.). L objectif général de ma thèse est de saisir les modes d engagement total dans la consommation de drogues, les formes d expérience totale dans les mondes de la drogue et de la prison de saisir une forme de déprise collective à l usage de drogue Comme tout journal de terrain, il s agit ici d une reconstruction de la réalité agrémentée de réflexions élaborées pendant le cours de l action et dans l après-coup. La mise en avant de cet outil a ici une double fonction : saisir la place du recueil des données entre le terrain et l analyse et montrer comment données de terrain, comparaison avec les données précédemment recueillies, connaissances du milieu, rapport à soi et ressentis se combinent pour donner naissance à l écriture et à l analyse sociologique durant le travail de thèse. Les émotions y ont une place particulière, d une part parce que l analyse du jeu des émotions participe à la compréhension des interactions et, d autre part, parce que ce qui est de l ordre de l affectif du chercheur est un élément occulté dans la plupart des recherches sociologiques, alors que les émotions tiennent une place majeure dans la formation de son raisonnement. Le nouveau venu : un sociologue anonyme en terrain narco-dépendant La seule façon de te faire une idée du travail que nous faisons c est de venir à une de nos réunions, tu n as qu une chose à dire : bonjour je m appelle Fabrice et écouter. Tiens, voilà la liste des réunions, moi je serais à celle de jeudi à P. Voilà comment, au sortir d un entretien, je fus convié à une réunion des Narcotiques Anonymes par G., lui-même N.A. Si je me présente en tant que sociologue, la réunion va-t-elle s en trouver modifiée? Sans aucun doute, surtout s il y a des nouveaux. Les nouveaux sont un peu paranos au début, ils

2 se méfient de nous, ils n ont pas confiance m avait expliqué G., qui déjà me pré-socialisait à l univers des NA. Avec un sociologue qui fait de l observation, les nouveaux n ont pas fini de s interroger et de se méfier. Je serai donc un Anonyme moi aussi. Si la dissimulation de mon identité de sociologue et de ma position d observateur pose de nombreuses questions déontologiques (notamment comment établir un cadre de confiance réciproque avec les acteurs de terrain) cette posture anonyme est ici la condition de mon accès au terrain. Si l anonymat peut avoir l avantage de réduire la distance sociale entre les acteurs de terrain et le chercheur, c est aussi dans le cas présent respecter ceux que je viens étudier en jouant avec les règles qu ils se sont imposées. Je pense déjà qu il faudra rendre compte par écrit de cette expérience à G. C est ce retour des données et de mes premières analyses qui peuvent me permettre dans de telles conditions de maintenir une éthique sociologique en restant anonyme sur le moment T de l étude, tout en remplissant le contrat de confiance qui me lie à ces acteurs de terrain et notamment à G. Le soir, sur le lieu de rendez-vous, pas d indication, j hésite en fumant une cigarette, je n ose pas entrer dans cette salle louée à des religieux 1 au fond d une cour d immeuble obscure, je reste dans l entrée à deux doigts de renoncer. La réunion est pourtant ouverte à tous (et non seulement aux usagers de drogues) mais l atmosphère secrète et un sentiment d étrangeté me retiennent. Une femme d une quarantaine d années passe par la porte métallique de l entrée, laissée entrouverte. Je me décide à la suivre. Elle me demande si je suis nouveau, je réponds par l affirmative, Bienvenue à toi s empresse-t-elle de me dire. On rentre dans la salle, une vingtaine de personnes (une quinzaine d hommes et six femmes entre 25 et 50 ans) sont assises autour d une table, je fais d un coup d œil un rapide tour des participants, G. n est pas là, je serai donc en terrain et auprès d une population inconnus. Vis à vis des usagers d héroïne de cocaïne ou de crack que j ai interrogé en prison ou dans la rue ces ex-usagers de drogues semblent avoir fait entièrement disparaître les marques stigmatisantes liées à leur consommation passée. Les plus proches de moi m adressent la parole en me serrant la main : Bonjour, tu es nouveau?, Oui, c est la première fois répondis-je. Bienvenue. Pour tous, je suis un nouveau, peu importe ce que je vais raconter : le nouveau venu se raconte souvent des histoires, il faut faire un travail sur soi pour être honnête avec soi m avait dit G. Je commence à réaliser ce qui m attend et tout depuis le départ fonctionne à merveille : mes hésitations, mes peurs, mes doutes participaient à reproduire les sentiments de tout nouvel arrivant. J ai comme tout nouveau le sentiment de cacher quelque chose et d être différent mais puisque l accueil est chaleureux, je vais jouer le jeu du nouveau, ce qu en fin de compte je suis, à un titre ou à un autre, mais ici on ne demande pas à quel titre. Je sens beaucoup d émotions liées à ma présence, des regards qui brillent, pour beaucoup, je dois leur rappeler leur première fois. J essaie de ne pas montrer ma gêne. Je suis déjà en plein travail de dissimulation. Ce malaise de l observateur participant qui, pour une raison ou pour une autre, ne déclare pas son statut de chercheur aux autres acteurs est amplifié ici par la joie que les participants ont de se retrouver et par l accueil qui m est fait, les bras grands ouverts. La réunion commence, un individu en bout de table fait le silence et la légère euphorie qui régnait se dissipe. Chacun se présente à tour de rôle, bonsoir je m appelle A., et je suis dépendant, Bonsoir A, répondent les autres en chœur. Mon tour arrive, Euh... bonsoir je m appelle Fabrice et un petit silence s ensuit, je le laisse planer, tous s attendent à ce que je 1 Les N.A. subviennent entièrement à leurs besoins et ne sont affiliés à aucun mouvement religieux ou politique. 2

3 précise et je suis dépendant mais je n en fais rien. Puis tous me saluent en chœur Bonsoir Fabrice et le tour passe à mon voisin. Comme un nouveau qui ne peut avouer sa dépendance, je ne suis qu un prénom, anonyme, sans histoire. Mon voisin m expliquera que ce soir P., en bout de table, va témoigner de son expérience pour sa 6 ème année clean, à côté de lui se trouve son parrain E. Chacun a un parrain insiste-t-il, le parrain c est quelqu un qui a arrêté depuis plus longtemps encore, quelqu un qui a plus d expérience. Les principes fondamentaux des N.A. ou la dépendance comme maladie incurable 2 Le tour de table terminé, c est l ouverture de la réunion, six ou sept personnes vont se mettre à lire à haute voix les principes des N.A. Je crois me rappeler que nous avons commencé la réunion par une prière de la sérénité que tous ont répété en chœur : Mon Dieu, donne-moi la sérénité. D accepter les choses que je ne peux changer. Le courage de changer les choses que je peux. Et la sagesse d en connaître la différence. Puis le parrain a demandé : Qu est-ce que le programme des Narcotiques Anonymes?, Qui est dépendant ou dépendante?, Pourquoi sommes-nous ici?, Comment ça marche?, Les douze traditions des Narcotiques Anonymes. A chaque fois un N.A. y a répondu en lisant un texte dont voici quelques extraits : - [...] Nous consommions pour vivre et vivions pour consommer. Un dépendant est tout simplement un homme ou une femme dont la vie est dominée par la drogue. Nous sommes des personnes sous l emprise d une maladie continuelle et progressive qui finissent toujours de la même manière : en prison, à l hôpital ou à la morgue [...]. Je retrouve là sensiblement ce que j ai nommé, à la suite de Robert Castel (Castel, 1998), une expérience totale. Pour les personnes dépendantes à des produits toxiques, cette expérience correspond à des moments où l essentiel de leur vie est dominé par une seule ligne biographique telle que la définit Albert Ogien. C est à dire cette suite d événements que l on peut rattacher à l une des formes d engagement qu un individu contracte dans les détours de son existence sociale (Ogien, 1999 : 121). Il s agit alors comme le précise d autre auteurs d un mode de vie exclusivement organisé autour d une pratique (Duprez, Kokoreff, 2000 : 33), ici l usage de drogue, dont la mort est l aboutissement ultime. Les lectures se font plus précises en ce sens : - [...] La plupart d entre nous avons réalisé que, sous l emprise de notre dépendance, nous étions en train de nous suicider graduellement ; la dépendance est cependant une ennemie si insidieuse que nous étions devenus totalement incapables de réagir [...]. Je me suis rendu compte suite à mes précédentes recherches sur les jeunes injecteurs que la consommation de drogues est rarement graduelle, les deux premières années sont saccadées en des périodes plus ou moins longues de consommation, des périodes d arrêt, des reprises, la découverte d autres produits ou la reprise d anciens produits (comme le cannabis), parfois des prises multiples et variées (mélange de produits). La dépendance ne semble pas plus être une caractéristique consciemment acceptée de l usage de drogue, mais plutôt un événement survenant brusquement au cours d un processus d expérimentation de produits toxiques. Si la dépendance peut être appréhendée à partir de la notion d aliénation caractérisée par le non-sens, l absence de conduite claire à suivre, l isolement social et le 2 Après avoir connu N.A, nous avons compris que nous étions atteints d une maladie actuellement incurable (Livret des Narcotiques Anonymes p. 3). 3

4 sentiment d être étranger à soi-même, n est-elle pas le produit de la transformation d une expérience, même autodestructrice, mais vivante, en entreprise mortifère de dépendance généralisée, unilinéaire? (Castel, Coppel, 1991 : 250). Mon expérience de terrain auprès des usagers de drogues dépendants m a permis de comprendre que lorsqu ils sont dans la produit, ils n ont plus une conscience claire d être responsable de leurs actes et d avoir un contrôle sur leur volonté. A travers la dépendance, ne peut-on pas considérer l exclusion du toxicomane comme le résultat d un processus de marginalisation qui lui fait perdre le sentiment d assumer pleinement la responsabilité d une appartenance au monde social tel qu il se présente à lui? Durant cette soirée avec des N.A., il m est apparu que selon eux, la dépendance est une maladie incurable et une menace permanente de mort. C est pour se prémunir contre cette menace que le dépendant doit placer sa volonté entre les mains d un être transcendant et l y maintenir par un processus d interdépendance qui le liera profondément et durablement aux autres N.A (ceci qui peut être interprété comme un transfert d aliénation). Son rétablissement personnel en dépend. Ainsi La première des douze traditions des N.A postule : Notre bien être commun devrait passer en premier ; le rétablissement personnel dépend de l unité de N.A. Le système de croyances des N.A est générateur d explications et de mises en relations permettant d interpréter la dépendance comme maladie. Les N.A. opposent les excès de consommation (entraînant la détérioration du corps et des liens sociaux) à l équilibre d une vie sans consommation lié aux nouveaux amis (les N.A.). L usager de drogue qui veut sortir de l expérience totale se trouve-t-il pas dans la nécessité de se désaffilier et de se réaffilier, de reconnaître sa maladie et de se refaire une santé dans un même mouvement? Cette volonté de faire sortir le nouveau de son réseau relationnel témoigne bien de la dimension sociale de la maladie telle que la mise en avant Augé. (Augé, 2000 : 35-91). Je me rappelle que G. m avait expliqué qu ils proposaient au nouveau de venir pendant 90 jours quotidiennement à des réunions pour le couper de son réseau de relation. Les N.A. recréent un espace où un soi sans drogue a sa place, un lieu où ils peuvent arrimer leur mémoire (le groupe offre les moyens de reconstruire les souvenirs de la mémoire individuelle) et puiser des ressources conceptuelles et sociales pour abandonner leur rapport exclusif à l univers de la drogue. Je repense à ce qu écrivait à ce propos Maurice Halbwachs : le rappel des souvenirs n'a rien de mystérieux. Il n'y a pas à chercher où ils sont, où ils se conservent, dans mon cerveau, ou dans quelque réduit de mon esprit où j'aurais seul accès, puisqu'ils me sont rappelés du dehors, et que les groupes dont je fais partie m'offrent à chaque instant les moyens de les reconstruire, à condition que je me tourne vers eux et que j'adopte au moins temporairement leurs façons de penser. [...] C'est en ce sens qu'il existerait une mémoire collective et des cadres sociaux de la mémoire, et c'est dans la mesure où notre pensée individuelle se replace dans ces cadres et participe à cette mémoire qu'elle serait capable de se souvenir. (Halbwachs, 1994 : 6). Cet espace-temps de l abstinence doit être sans cesse ravivé par le souvenir des parcours d usagers et des prises en charges institutionnelles qui se sont succédées sans succès. En mettant en doute les connaissances actuelles et la capacité de la médecine ainsi que de la psychiatrie à venir en aide aux usagers de drogues, les N.A. participent à la cohésion de leurs groupes, chacun pouvant sans peine parler de ses échecs personnels faute de quoi, il est probable qu ils ne seraient pas aux N.A., fraternité qui se présente comme le lieu de la dernière chance, la dernière thérapeutique. Les lectures se poursuivent avec les douze 4

5 étapes et les douze traditions des N.A. A l instar des douze mois de l année, le cheminement des Narcotiques Anonymes ressemble à un véritable cycle : - Du constat d échec à la croyance d un être ou d une puissance transcendante puis à un abandon de soi à ce Dieu, les trois premières étapes amènent le nouveau N.A à reconnaître son impuissance et son incapacité à gérer sa vie. La dépendance le dépasse, seule une puissance supérieure peut lui rendre la raison. - La seconde série d étapes ou saison, est accès sur l introspection, un inventaire moral de soi envers soi qui par un processus d aveux conduit à un changement d identité par l intermédiaire de Dieu. 3 Ce travail de restructuration de la mémoire constitue un véritable processus de socialisation basé sur l apprentissage d un réseau de significations propre au groupe. Il leur permet de recomposer leurs parcours d usagers de drogues. A travers les récits des N.A., chacun retrouve sa propre expérience voire découvre des éléments qui avaient échappé à sa conscience. - La troisième saison conduit le dépendant à demander à Dieu de supprimer ses déficiences. 4 Il commence alors un parcours de rachat en faisant amende honorable à ceux qu il a lésés. Véritable devoir pour soulager la mémoire, revenir sur son passé à travers les personnes que l on a connues et à qui l on a fait du tort permet de restructurer le passé par le présent, dans une nouvelle peau : celle de l abstinent. - La dernière saison conduit vers le réveil spirituel, l abstinent peut à son tour parrainer un nouveau venu. Il accède ainsi par certaines formes de transcendance non pas véritablement à la guérison (Csordas, Kleinmann, 1990 : 11-25) mais au rétablissement. La nouvelle identité d abstinent-dépendant passe par le maintien d une mémoire vive du passé d usager-dépendant et non par l oubli ou l effacement. Cet entretien collectif de la mémoire passe par des séances de partage et de témoignages. Voici, dans les grandes lignes, comment s est déroulée celle à laquelle j ai assisté : Le témoignage : l émotion d un récit-anniversaire entre pairs Après la lecture des textes, le parrain reprend la parole pour présenter l intervention de ce soir, il s agit de P. un homme d une quarantaine d années mais qui ne les fait pas (son apparence physique et vestimentaire peut être appréhendée comme un modèle de rétablissement esthétique). P. après s être présenté et avoir été salué par les autres, nous raconte son parcours dans un monologue de 20 minutes. 5 Il va temporiser son récit, hésitant, cherchant ses mots pour raconter son expérience, laissant le temps à chacun d y retrouver un peu de soi et de ses propres émotions. Il avoue avoir encore envie de consommer, notamment de l alcool, durant les périodes de stress. Mais il évite de se raconter des histoires : Des fois, je me dis que ce serait bien de boire un pastis sur une terrasse au soleil, mais c est pas la peine que je me raconte des histoires, je sais bien que ce ne serait pas un pastis et que ce serait sûrement dans une cave obscure ou dans une sanisette. Aujourd hui encore au Casino, il est resté ½ heure au rayon alcool, hésitant pour finalement acheter des bières sans alcool. 3 6 ème étape : Nous avons pleinement consenti à ce que Dieu élimine tous ces défauts de caractère. 4 7 ième étape : Nous Lui avons demandé de nous enlever nos déficiences. 5 Par respect pour l anonymat de P. nous ne reprendrons pas ici les éléments de son parcours. Notre propos est essentiellement centré sur l analyse des interactions autour de son récit. 5

6 Il termine en nous remerciant de l avoir écouté. Ceux qui avaient fermé les yeux ou s étaient cachés la tête entre les bras durant le témoignage se raniment : On te remercie P. lui répondent-ils en l applaudissant. Ce processus de redéfinition de sa biographie est bien un exercice de reconstruction de son parcours par rapport à sa situation présente. Ici il est très peu question de produits, ni des prises de risques englobés dans ce que les N.A nomment leur maladie ou leur folie. Si bien qu on ne sait plus très bien si la dépendance est une pathologie individuelle (même si les textes des N.A. parlent de maladie pour la désigner), un trait de caractère ou la possession d un mauvais esprit. Le partage : un processus d identification permanent La scène s ouvre ensuite à tous les dépendants qui lèvent la main pour intervenir, partager selon la formule consacrée. Ils commencent par se représenter ( je m appelle Y., et je suis dépendant ) et en me saluant, certains ajoutent tu es la personne la plus importante ce soir. Objet de toutes les attentions, je me sens très mal à l aise. Les N.A. parlent de l expérience de P. en soulignant l émotion qui émane de son témoignage, son parlé vrai, puis terminent par des comparaisons avec leurs propres parcours : certains se retrouvent dans les problèmes d intégration, d autres dans la manière de faire parler l émotion ( Avec toi c est le cœur qui parle, je fonctionne pareil, c est les seuls discours que je comprenne vraiment soulignera une personne à côté de moi), d autres sur l âge d arrêt de consommation ( Je me suis arrêté à 34 ans comme toi et j arrive à m identifier à ton parcours ), d autres encore comparent avec leurs propres besoins de compensations ( comme toi au casino dans le rayon alcool mais moi mon problème ce serait plus avec la sexualité ). Suite à ces propos, des rires s échappent, des remarques fusent ( Ah ouais t es accro aux films de cul!, la branlette! ) je me sens scruté et ne souris pas. Je sais que les Anonymes interviennent sur plusieurs domaines (sexualité, alcoolisme, émotivité, etc. ) mais je ne savais pas les différentes dépendances se mélangeaient dans les réunions. Tous ne semblent pas apprécier ce type d humour, certains restent de marbre, d autres essaient de s auto-contrôler. La configuration même de la scène ritualisée participe à créer une tension émotionnelle (composée de peur, de colère, d anxiété, de crainte de retomber dans la drogue) où chacun tente d ajuster individuellement son comportement au groupe. En observation participante, je suis ici partie prenante d une situation où les protagonistes cherchent la complicité avec moi. Du contrôle ou non de mes émotions dépendront les rapprochements avec certains dépendants (notamment pour le choix de mon parrain) mais aussi les prises de distance à venir. Je joue ici véritablement le jeu d un engagement sur le long terme ce qui ne va pas sans interroger le type de contrat de confiance engagé avec les acteurs de terrains. Quelques dépendants racontent leurs premières expériences avec les N.A. et je me sens le destinataire de ces messages. La plupart d'entre eux me regardent fixement, d autres évitent de me dévisager. Je les écoute avec sérieux et attention. Un homme d une cinquante d années s adresse à moi : la première fois que je suis venu en réunion, je me disais qu ils sont tous dingues là-dedans et que jamais je ne prendrai la parole. La difficulté à se dire dépendant au début est aussi abordée (référence implicite à ma présentation). La mise en scène de ces modèles identificatoires guident implicitement les prises de paroles et la tension entre l identité personnelle du nouveau et celle du groupe (les dépendants) n en est que plus vive. La première étape du nouvel arrivant consiste donc à se défaire de son ancienne identité d usager ou de toxicomane en participant à un réseau de solidarité qui 6

7 crée l unité autour d un ennemi commun : la consommation. Mais cette unité n est possible que par transposition d une image de soi dans le vécu des autres N.A. L une d entre eux exprime sa difficulté à se raconter en réunion : Je ne sais pas ce que j ai en ce moment j ai du mal à partager, mon cœur n arrête pas de battre, boum, boum, pourtant je vais en réunion tous les jours ces temps-ci. La prise de parole produit un sentiment de dépassement de soi. Ce cœur qui bat la chamade est aussi ce qui fait sens pour le groupe dans la mesure où ces émotions sont interprétées comme un signe de l authenticité réelle de l engagement de l individu dans la démarche des N. A.. Les émotions ressenties fonctionnent-elles pas alors comme une preuve expérimentale qui conforte l individu dans ses croyances? De la capacité à exprimer puis à surmonter ces émotions lors du récit de soi face au groupe semblent dépendre, dans un véritable jeu de miroir, l estime de soi, d un soi sans drogue et la confirmation expérimentale d une puissance supérieure à l individu qui le soutient dans cette mise à distance de son passé et du produit. Une autre femme partage ses envies de vengeance contre sa mère et ses désirs consécutifs de consommer. La violence de son propos, la colère qui l anime contrastent avec les autres interventions. Seule, une personne lui répond mais en spécifiant que ce n est pas d usage. Celle-ci a eu les mêmes sentiments contre sa mère mais elle a réussi à lui écrire une lettre sans rancœur ni reproche, à lui pardonner en quelques sortes. Elle l invite à faire de même. On peut rapprocher cette interaction de ce que Marcel Drulhe souligne au sujet du travail émotionnel : On ne peut aider les gens dans leur confrontation à des problèmes émotionnels sans que l on réagisse soi-même sur ce même registre de l émotion ; la clarification de ses propres réactions affectives paraît être un aspect important de cette sorte d activité pour soutenir et réconforter sans rendre dépendant, sans aliéner (Drulhe, 1998 : 6). Ici colère et haine renvoient au soulagement et à l apaisement. Une autre personne raconte sa difficulté à avoir une vie quotidienne. Des N.A. l ont aidée à se lever à des heures normales, à se faire à manger tous les jours, à se laver etc. L un d entre eux précise qu en arrivant aux N.A, il ne savait même pas se servir des lavomatics. Il s agit bien ici de s aménager une porte de sortie de l expérience totale en réapprenant à avoir une dignité dans les gestes du quotidien. Mais il faut aussi réapprendre la propriété de soi. Je me suis mis à poil devant eux (sous-entendu devant les N.A qu il a fréquentés), ça crée quelque chose d irremplaçable, des liens très forts. Personne ne me connaît mieux qu eux avait précisé P. lors de son témoignage. L écriture participe à cette mise à nu, par un bilan et un jugement moral de ses actions passées. Il s agit d un véritable processus institutionnalisé d aveux (Hahn, 1986 : 54-68) où le nouvel N.A. doit raconter par écrit son histoire et la faire lire à un autre N.A. Ce changement dans la définition de soi-même est réellement éprouvé comme une marque d autonomie d un individu qui peut réinterpréter et se réapproprier son parcours de vie, d une manière totalement subjective (du moins le croit-il car l influence du groupe et des autres récits des N.A doit influer sur la manière de se raconter). Cette procédure d autodécouverte crée du sens à sa démarche d arrêter de consommer, et produit un sentiment de bonheur en surmontant les traumatismes liés à la consommation. Mais au delà, ces procédés amènent le nouveau à reconnaître les symptômes de la dépendance comme maladie. Initiation et engagement émotionnel : un mouvement libératoire. 7

8 D après Anselm Strauss, le processus d initiation repose sur quelques stratégies décisives : l ordre, la planification, le défi (Strauss, 1992). L ordre et la planification sont donnés à la fois par le déroulement des réunions mais aussi par les douze étapes que doit franchir le dépendant. Avec le défi, on demande au nouveau venu de changer sa façon de faire, de penser et de dire. Le défi, c est tout d abord être capable de s arrêter. J ai été capable de tout essayer, je dois être capable d essayer N.A. maintenant, m avait dit G. Le défi est omniprésent, notamment lors du passage en revue par le parrain, en fin de séance, des différents anniversaires : - Entre six ans et trois ans? Ceux qui sont concernés clament la durée de leur abstinence (au jour près et les autres applaudissent). Entre 3 ans et un an? Entre un an et 6 mois? (je sens l étau qui se resserre). Entre six et trois mois? Entre 1 et 3 mois? (je sens des regards posés sur moi). Entre 1 mois et 15 jours? Entre 15 jours et une semaine? (la pression monte, tous espèrent?). Entre une semaine et 3 jours? Entre 3 jours et 24 heures?. Petit silence. Non rien?, lance quelqu un à mon encontre. L initiation marque un moment d exaltation dans un groupe car il s agit de faire ressentir au nouveau une expérience dont même l expert en abstinence est toujours en quête (le N.A est toujours en train de s arrêter de consommer si la dépendance est une maladie incurable). C est peut-être à cause de cette exaltation et de cette euphorie que je me sens cerné, prêt à avouer je ne sais quoi, tout pour leur faire honneur, pour répondre à l attention qu ils me portent. Mais la fin de la réunion approche, le parrain s adresse à moi et me signale que l on va me donner de la documentation sur les N.A.. P. se lève en prenant le sachet la contenant. Tout le monde s exclame : Ah oui! en applaudissant. Je ne comprends pas bien. Il faut que tu ailles le voir me chuchote une personne prés de moi. Après quelques hésitations, je fais le tour de la table, tous les yeux sont braqués sur nous. P. s approche de moi et me serre dans ses bras, tandis que les autres dépendants ne cessent d applaudir. L instant semble tout à fait exceptionnel, je me rassois avec ma pochette, je n ose pas parler, je suis ému. La réunion se clôture. Tout le monde se lève et forme un cercle autour de la table, en se tenant par les épaules, je me joins à eux. P. prend la parole pour demander une minute de silence pour tous les dépendants qui ne sont pas là ce soir. Les N.A. ferment les yeux ou baissent la tête pendant la minute qui suit. Puis tous récitent en chœur une prière, je crois me rappeler qu il s agit de Juste pour aujourd hui : JUSTE POUR AUJOURD HUI mes pensées se concentreront sur mon rétablissement ; je vivrai et profiterai de la vie sans consommer.[...] JUSTE POUR AUJOURD HUI, je serais sans crainte, mes pensées se concentreront sur mes nouveaux amis, des gens qui ne consomment plus et qui ont trouvé un nouveau mode de vie. Aussi longtemps que je suivrai cette voie, je n aurai rien à craindre. Ici, ce sont bien les corps qui marquent les limites du cadre pour reprendre la notion de Goffman (Goffman, 1991 : 30-48) 6, la cérémonie de clôture est en cela très significative. Il y a le groupe qui partage la connaissance et les autres seuls avec leur maladie incurable qu ils ignorent. L initiation des N.A. procède par l acquisition d un ensemble de compétences et de connaissances sur ce qui les domine et dont ils ne se sentent pas responsables : leur dépendance. Par la compréhension et l adhésion à la cosmogonie des N.A. (c est-à-dire leur 6 La notion de cadre ou frame correspond au dispositif cognitif et pratique d organisation de l expérience sociale qui nous permet de comprendre ce qui nous arrive et d y prendre part. Un cadre structure aussi bien la manière dont nous définissons et interprétons une situation que la façon dont nous nous engageons dans un cours d action. in I. Joseph, Erwing Goffman et la microsociologie, Paris, PUF, Philosophies, 1998, p.123 8

9 système de croyances), le nouveau venu trouve un réconfort moral et des arguments sur pourquoi il est comme ça, pourquoi il n y a aucune honte à l être et comment il peut se rétablir pour devenir un être acceptable pour la société. Après avoir participé à la communion et l unité, il devient difficile de s en aller comme on est venu, c est pourtant ce que je fis, en serrant quelques mains : A bientôt alors?, Oui, à bientôt! La réponse m est venue comme une libération. Qui ne tomberait pas sous le charme des amis qui se respectent, s entraident et ne se cachent rien, qui partagent une part d ombre (leurs parcours d usagers) et la transforment en une part de lumière (le cheminement vers un être acceptable, responsable et productif)? C est en tout cas ce que je lis, écrit noir sur blanc à la page cinq du livret des NA : *...+ plus vite nous ferons face à nos problèmes quotidiens au sein de la société, plus vite nous deviendrons des membres acceptables, responsables et productifs. L engagement émotionnel du nouveau constitue un véritable processus par lequel ses émotions contenues durant la scène ritualisée trouve un réceptacle, un moule approprié, un exutoire. Certes, les N.A. montrent le chemin au nouveau mais personne ne l y pousse, il s y engage tout seul dans un véritable mouvement libératoire. De cet élan, le sociologue engagé sur la scène ritualisée doit toujours essayer d en mesurer les implications et les sous-entendus. Ces émotions deviennent un élément d analyse. En observateur participant, il est aux prises avec des inductions véhiculées par le jeu même des émotions. C est au travers de sa capacité de mise à distance du terrain lui-même qu il peut mettre à jour les mécanismes qui le sous-tendent. Prise de distance et retour sur soi : un observateur observé En sortant de la réunion, je prends la direction du métro, je m allume une cigarette mais juste pour aujourd hui revient sans cesse dans mon esprit. Ma première réaction fût de tout écrire, peut-être comme tout nouveau N.A. commence son introspection. Si le journal de terrain tient ici la lourde fonction de répertorier l ensemble des faits, gestes ou émotions ressenties, pour que le sociologue comprenne la scène à laquelle il a participé, il doit pouvoir se projeter, déplacer son angle de vision, essayer de voir la scène non pas de sa place mais de celle des autres participants. Ainsi j ai eu le sentiment de cheminer dans un jeu de miroir. Est-ce moi qui les observe ou eux qui m analysent dans tous mes comportements? Nul doute que je fus observé : mes gestes étaient analysés, mes hésitations décortiquées, les expressions de mon visage lues comme un livre ouvert. L observation participante ouvre ainsi une faille dans la neutralité du sociologue de terrain car elle renvoie à un mode de communication des émotions si diffus qu il lui échappe en partie. Mon second sentiment fut plus introspectif. La dépendance est une maladie incurable! Suis-je moi-même un dépendant? Suis-je malade? Je me dis que tout nouveau venu à N.A. doit avoir le même type d interrogation. Puisque tous se disent malades, la maladie devient la normalité, il est alors plus facile de s identifier. L émotion partagée, l émotion que crée le nouveau venu par sa simple présence l engage dans sa subjectivité le portant immanquablement vers l auto-analyse et la remise en question. La maladie devient un signe de ralliement qui comble les espaces laissés vides par une société individualiste où le jeune toxicomane est surexposé par le manque d attaches et de support par rapport au travail, à la transmission familiale, à la possibilité de construire un avenir[...], son corps est son seul bien et son seul lien qu il travaille, fait jouir et détruit dans une explosion d individualisme absolu (Castel, 1995 : 760). 9

10 La fraternité des N.A. pose des repères à travers lesquels peuvent se reconstruire une dignité et un sens à la vie pour ceux qui avaient tout perdu. Certes, ils sont dépendants à vie mais ils le sont avant tout des autres N.A. et de Dieu. Je repense à ce qu écrivait Alexandre Vialatte le seul usage que l homme puisse faire de sa liberté c est de choisir son esclavage (Vialatte, 2000 : 802). Ici Les N.A. n usent-ils pas de cette liberté en prenant leur esclavage en main? Si le transfert de dépendance (de la drogue aux groupe et à Dieu) peut sembler tout aussi aliénant, il éloigne les dépendants de la mort physique et sociale. Même si les N.A. ne font pas référence à une religion particulière, il n en reste pas moins vrai qu ils fonctionnent comme un groupe religieux, à l instar des Alcooliques Anonymes (A.A.) sur lesquels à travailler mon directeur de thèse. A propos de ces derniers celui-ci écrivait que tous gèrent le rapport à l alcool comme rapport au sacré, i.e. à un monde fascinant et terrifiant relégué aux marges du sociétal (Drulhe, 1988 : 321). Mais la référence à cet être transcendant, qui participe à combler le vide laissé par l absence de produit, reste problématique dans certaines institutions publiques. Je lis dans le rapport que m a laissé G : Eviter d employer le mot Dieu dans les partages avec les dépendants ainsi qu avec le personnel des institutions. 7 Il semble que l on retrouve essentiellement ce problème auprès des hôpitaux publics et des institutions carcérales. La clef de l abstinence : une socialisation morale des pulsions et des émotions Sur le mode de l affectif et de l expressivité des émotions, une forme de communication s était engagée. D une part, sans dire un mot, j étais entré dans un groupe prêt à m accepter sans contrepartie apparente, en me remerciant et en m encourageant. D autre part, qui n aurait pas été ému par les aveux publics de cet homme reconnaissant ses fautes, par la façon dont il s en était sorti pour devenir un homme différent qui reste solidaire des autres, toujours prêt à aider les nouveaux? S il y a déplacement, de la dépendance au produit vers la dépendance au groupe et à Dieu, il est vrai que certains N.A. au fur et à mesure se font moins assidus ( je suis de moins en moins en réunion m avouera le parrain de P.). Peut être est-ce à cause de ce sans cesse va et vient vers la mémoire et les souvenirs les plus lugubres? Certains N.A. préciseront : moi quand j écoute des témoignages ça me fout en l air d entendre des trucs sordides. Ce qui est en jeu par l écriture, les partages ou les témoignages n est ce pas, pour chaque N.A, une restructuration de sa propre morale au travers de sa biographie? Albert Ogien écrivait que la morale de l usager de drogue est une morale de neutralisation, dans laquelle certaines règles sont celles de la morale commune qu il faut cependant soumettre à requalification ou à suspension quand d autres sont particulières à une activité spécifique (Ogien, 1994 : 67). Dés lors le N.A. peut réhabiliter certaines règles de la morale commune, neutralisées ou suspendues pendant l usage de produits toxiques. Le groupe ne procède-t-il pas à une lente socialisation des pulsions orientée par des valeurs morales (telles que l amour, l honnêteté, l ouverture d esprit, etc.)? Le nouveau en réajustant ses émotions aux valeurs proposées par la culture du groupe et au-delà de la société, semble s inscrire dans celles-ci comme un individu responsable. En observation participante, que suis-je en train de laisser transparaître de mes pensées et de mes valeurs (certaines des valeurs des NA ne sont elles pas aussi les miennes?). Le risque n est-il pas de communier, dans un allant de 7 Rapport de la 6 ième Conférence annuelle de N.A France, 2001, sous-section rapport comité et institutions, paragraphe ligne de conduite, p

11 soi, avec les sentiments et les émotions véhiculées par le groupe sans en saisir le poids et l enjeu pour les acteurs de terrain, sans essayer de démêler les liens profond et complexes qui lient émotions et valeurs. Chez les N.A., entre ce que l on ressent (la dépendance) et l action que ce sentiment suscite, s introduit une distinction et une distanciation. Il s agit de réintroduire du temps, celui de la réflexion et de la parole avant d agir dans l impulsion. On pourrait dire en quelque sorte que les N.A reproduisent, à l échelle du groupe, les mécanismes d apaisement et de pacification des mœurs à l œuvre dans notre civilisation. J ai en tête les analyses socio-historiques de Norbert Elias qui a montré comment le processus de civilisation est indissociable du passage de la contrainte sociale à l autocontrainte, c est-à-dire de l élévation du seuil de sensibilité (l intériorisation des pulsions et des émotions) et l intensification progressive des sentiments de pudeur, de dégoût, de gêne et de honte. (Elias, 1973 ; Elias, 1975). L analyse sociologique à l épreuve des émotions. Les émotions participent à la création du social, elles sont productrices de mondes et de consciences. L acteur produit de l émotion et l émotion produit l acteur. Dans un collectif l émotion est canalisée par un univers de significations qui tend à l homogénéisation du groupe et à sa permanence. Les émotions deviennent alors ce que nous fabriquons afin qu elles nous fabriquent (Despret, 1999 : 244) et passent d un registre de l authenticité, mis en avant par les acteurs, à des constructions sociales qui les dépassent et les surdéterminent (n est-ce pas cela l autorité ultime : un Dieu d amour tel qu il peut se manifester dans la conscience de notre groupe et qui apparaît dés la seconde tradition des NA). Ainsi les réunions de N.A en tant que scène ritualisée à partir des expériences et des parcours individuels, structurent l identité de leurs participants. Par la médiation du groupe, les émotions deviennent alors force de résistance aux produits et produisent des formes de dépendance entre les êtres. Pour être à même de saisir le jeu des émotions le sociologue doit se situer dans le champs des interactions où les acteurs décrivent leurs expériences émotionnelles tout en produisant de l émotion. Ainsi les N. A. sont partie prenante d un système où la charge émotionnelle de leur passé est inéluctablement liée aux émotions présentes, elle en est la source et le principe de cohérence: une maladie incurable. Ce va et vient entre passé et présent entretient chacun dans sa démarche et le groupe dans son unicité pour les libérer. Libération incessante et continuelle, elle participe à l entretien de la mémoire collective du groupe et pour chacun à un travail continu de (re)construction de soi. En analysant le jeu des émotions, je participe à restituer la réalité sociale dans toute sa complexité. Je ne peux pas en faire l économie au risque de devenir partial ou caricatural. Je peut, avec toute la rigueur de l analyse compréhensive (c est-à-dire basée sur l interprétation du sens des conduites) construire des catégories, montrer dans toute leur complexité comment les acteurs intériorisent les contraintes d une vie collective, s approprient, traduisent, prennent de la distance vis à vis de ces contraintes et se laissent quelques marges d autonomie. Je peux analyser comment les significations élaborées par le collectif sont acceptées par les individus, comment ils y renégocient leurs identités et mettre ainsi à jour le sens de l interaction sociale (Schnapper, 1999 : 101). Mais pour comprendre comment ce sens est produit, comment il est transmis aux acteurs et entretenu par eux, je n ai d autre chemin que de me placer moi-même au cœur du collectif, me mettre en 11

12 situation d interactions et analyser mes propres réactions et celles des autres acteurs. Ainsi il ne s agit pas tant de faire l éloge du Je méthodologique dans l analyse, dont les vertus analytiques sont contestés (Olivier de Sardan, 2000 : ) que d explorer les dimensions du rapport entre le je d une écriture intime et celui d une écriture réflexive tel qu il se trouve déjà inscrit dans le journal de terrain. Les émotions tiennent alors une place centrale dans le cheminement de thèse et la nécessité de les restituer dans l analyse compréhensive est partie prenante d un véritable processus de connaissance. Mais déjà dans l écriture du journal de terrain, c est la déprise envers les émotions ressenties qui permettent en dégageant les premières pistes analytiques et en questionnant les données recueillies d ouvrir la voie à l analyse compréhensive Si l analyse des récits des acteurs participe à une mise en forme discursive d un savoir des sujets sur eux-mêmes, elle ne peut le faire sans un rapport d implication (Roulleau- Berger, 1996 : 247). Cette implication sur le terrain, l observation participante s y trouve directement confrontée mais en dépassant le rapport d altérité habituellement entretenu durant les recherches elle autorise, par ailleurs, des processus d identification avec les acteurs. Ce sont ces processus qui engagent le sociologue dans son intimité et dans ses émotions. En ce cas, être à même de traduire ce langage émotionnel doit permettre d alimenter son approche en engageant un véritable partage des savoirs avec ceux qu il étudie. Épilogue A la suite de cette expérience, je reprend contact avec G. Et je lui envoie ces pages extraites de mon journal de terrain pour qu il les diffuse au sein des Narcotiques. Sa réponse ne tarde pas : Le jeudi 17 octobre, Merci de ne pas nous avoir oublié, au moment de la clôture de ton travail. Je me souviens de toi, et j'ai lu attentivement le document sur lequel tu as travaillé Je te remercie pour ce travail qui nous sera utile. Il est important pour nous de savoir comment nous pouvons être perçu, par des personnes extérieures à l'association, et à la problématique que nous couvrons. J'ai trouvé ton document intéressant, rigoureux dans son déroulé. Je voudrais te donner un point d'information sur une réalité que tu n'as pas forcément pu percevoir sur une étude limitée dans le temps et inscrite à un moment "T". Et ce n'est en rien une critique, car je trouve ton analyse pertinente et lucide. Il s'agit de la notion de puissance supérieure ou de dieu tel que chacun le conçoit, pour de nombreux membres NA, il s'agit en effet d'une entité supérieure et transcendante comme tu l'as retranscrite, mais cette identité est pour beaucoup le groupe et cette expérience commune qui est supérieure à l'expérience, la sagesse, d'un individu. Pour certaines personnes de NA le mot dieu n'est qu'un mot qui permet d'identifier une intention commune. Personnellement, j'ai su, dans ces groupes et nulle part auparavant, dépasser les mots pour ce qu'ils définissent communément pour sentir la force de rassemblement qu'il pouvait générer. Merci encore. G. Si ce message n éclaire pas toutes les zones d ombres concernant la réunion notamment l absence de G., il souligne un point crucial dans la thérapeutique alternative des NA : le rôle de l intersubjectivité dans la transcendance et les problèmes posés par l interprétation de 12

13 cette intersubjectivité par un individu extérieur au groupe. Si ma position d extériorité m a permis de développer une analyse pertinente et lucide pour reprendre les termes de G., elle ne m a permis pas selon lui d accéder à une réalité plus diffuse, une puissance supérieure qui s expérimente sur le long terme par la force du groupe. Mais n est-ce pas pourtant tout l enjeu de l engagement émotionnel, tel que j ai tenté de le retranscrire dans les pages de ce journal, qui permet d accéder à cette entité transcendante? La question reste alors de savoir quel est le mode d écriture approprié pour exposer mes données avec leur contenu émotionnel c est-à-dire pour reprendre l expression de G : dépasser les mots. Jean François Laé défend l utilisation de la nouvelle, qui réalise selon lui une résonance pour l entendement et la sensibilité du lecteur (Laé, Murard, 1995 : 256). J ai opté dans ce journal de terrain pour une combinaison mêlant le récit d une situation monographique rapportant mes ressentis en observation participante et une écriture réflexive qui ouvre des pistes d analyses en essayant d éclairer ce jeu des émotions à la lumière de mes travaux de recherches. Il reste sans nul doute de nouvelles écritures sociologiques à inventer entre le vécu et l analysé, une écriture qui résisterait à la tentation des armatures théoriques épurées de tout contenu émotionnel et le genre narratif laissant le lecteur seul, face à sa propre sensibilité. Le travail de thèse peut être envisagé comme une expérimentation de ces formes d écritures, où l on peut exposer non seulement les émotions perçues chez ceux dont nous étudions les pratiques mais aussi celles que nous éprouvons, ouvrant ainsi à l analyse une part de cette intimité que nous cherchons à débusquer mais derrière laquelle nous restons, pour notre part, encore trop souvent retranchés. Références bibliographiques Augé M. (2000), Ordre biologique, ordre social, la maladie comme forme élémentaire de l événement in Augé M. et Herzlich C., (sous la direction de.), Le sens du mal. Anthropologie, histoire, sociologie de la maladie, Paris, éditions des archives contemporaines, Castel R. et al. (1998), Les sorties de toxicomanies, Fribourg, Res Socialis, Editions universitaires de Fribourg,. Castel R. (1995), Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard. Castel R., Coppel A. (1991), Les contrôles de la toxicomanie, in Ehrenberg, A. (sous la direction de.), Individus sous influence, drogues, alcools, médicaments psychotropes, Paris, Esprit. Despret V. (1999), Ces émotions qui nous fabriquent. Ethnopsychologie de l authenticité, Paris, Institut Synthélabo, coll. Les empêcheurs de penser en rond. Drulhe M. (1998), Travail émotionnel et relation soignante professionnelle. Le cas du travail infirmier, Journées d études du 10 et 11 Décembre 1998, CR Sociologie de la santé de l AISLF, Rennes. Drulhe M. (1988), Mémoire et socialisation. Femmes alcooliques et associations d anciens buveurs, Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXXV. Duprez D., Kokoreff M. (2000), Les mondes de la drogue, Paris, Odile Jacob. Durkheim E. (1960), Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, Paris, PUF. Elias N. (1975), La dynamique de l Occident, Paris, Calmann-Lévy. 13

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