Le Pli Pourpre Thomas Lorson Concours Encre Vagabonde organisé par la ville de Castres en partenariat avec la revue L Encrier Renversé

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1 Le Pli Pourpre Thomas Lorson Concours Encre Vagabonde organisé par la ville de Castres en partenariat avec la revue L Encrier Renversé Un bruit strident transperça les bureaux calmes de la compagnie. C'était la sonnerie de sept heures quarante-cinq, qui annonçait aux employés le commencement de leur labeur journalier. Barry Brugnon, comprimé dans son costume trop petit pour son corps gras, courait aussi vite qu'il le pouvait. D'un œil, il fixait sa montre ; de l'autre, il observait la fenêtre du bureau de M. le Directeur Adjoint, dont les stores s'écartaient subrepticement pour laisser apparaître un visage austère. Enfin, la sonnerie n'avait pas terminé de fendre les airs de son cri insupportable que Barry s élança dans son bureau et en ferma précipitamment la porte. En matière de bureau, celui de Barry Brugnon tenait plutôt du cagibi : il mesurait tout au plus deux mètres cinquante de largeur, et trois de longueur. De plus, il ne disposait d'aucune fenêtre et seule une bouche d'aération bruyante le ventilait. La pièce était meublée d'une chaise de bois, sur laquelle trônait Barry, et d'une multitude de petits casiers métalliques qui, empilés, s'élevaient jusqu'au plafond. Sur chacun de ces casiers figurait le nom d'un des employés de la compagnie, qui tous étaient plus ou moins directement les supérieurs hiérarchiques de Barry. Il avait pour tâche de trier le courrier qui parvenait à la compagnie par le service des postes. Chaque matin, il triait une à une les enveloppes que contenaient de grands sacs de toile, et les redistribuait dans les casiers, à la lumière d'une ampoule nue qui pendait du plafond. Ce mur de casiers formait une barrière entre le bureau de Barry et une autre salle, mitoyenne, occupée par des commis qui portaient ensuite le courrier à leur destinataire final. Barry se mit aussitôt au travail dans l'air déjà lourd de son minuscule bureau. Cette large enveloppe blanche était destinée à M. le Fondé de Pouvoir. Celle-ci, petite et brune, serait lue par la secrétaire de M. le Directeur. Ce soigneux pli, lui, allait à M. le Chef des Services d'ordre. Des enveloppes par milliers passaient sous les yeux de Barry dans un flot continu de papier, de timbres et d'encre. Au fil du temps, il avait acquis une méthode des plus efficaces. D'un geste mécanique, Barry s'emparait du pli, déchiffrait du premier coup d œil le nom du destinataire et l'expédiait aussitôt dans le casier approprié, dont il connaissait l'emplacement précis pour chaque salarié de la compagnie. Barry était un de ces employés ponctuels, méticuleux à remplir leur tâche. En triant inexorablement cette multitude de plis, Barry se sentait d'une utilité primordiale ; aussi en tirait-il une grande fierté. Et, malgré des conditions de travail difficiles, et bien que ses collègues le molestassent sans cesse, Barry menait une vie somme toute heureuse dans la compagnie. D'ailleurs, le phare de son existence ne résidait qu'en ce misérable emploi ; car non seulement il s'y sentait indispensable, mais c'était aussi l'unique lien qui le rattachait à la vie en communauté. De plus, les seuls plaisirs qui ponctuaient sa vie provenaient de ses journées de labeur : le café chaud et noir de la pause de neuf heures cinquante ; Mlle Bianca, la charmante secrétaire aux cheveux blonds du directeur adjoint ; ou la vue depuis la grande fenêtre du corridor, qui dominait les immeubles alentours. Cependant, ce jour-là un événement extraordinaire devait bouleverser la monotonie de l'existence de Barry. La sonnerie de dix heures trente avait déjà retenti quand, au milieu du défilé incessant des lettres, il trouva entre ses mains une large enveloppe de couleur pourpre.

2 Barry s'arrêta, stupéfait : aucune adresse, ni aucun nom ne figurait sur le pli. C'était la première fois, en vingt-quatre ans de tri du courrier, qu'il faisait face à un tel imprévu ; si bien que Barry ne savait que faire de cette mystérieuse enveloppe. Barry tenta de trouver quelque indice par transparence, à la lueur électrique de l'ampoule ; mais en vain : le papier pourpre était très épais. Abasourdi, il se leva, tourna en rond dans son bureau rectangulaire, puis se rassit pendant de longues minutes pour réfléchir. Au travers du mur métallique que formaient les casiers, il appela ses collègues de sa petite voix. Hélas, personne ne lui répondit ; mais Barry crut bien entendre quelques rires étouffés venant de l'autre côté. Après cet échec, Barry prit la décision de demander conseil à M. le Chef des Services de Liaisons. Il parcourut une courte distance dans les corridors, et, lorsqu'il frappa à la porte du bureau de son supérieur, un «entrez» autoritaire en provint. Barry Brugnon pénétra timidement dans la salle. Derrière son bureau, le jeune et charismatique chef de service regardait ironiquement le petit employé moustachu : «Ce cher Prognon. Brugnon, Monsieur, Brugnon. Que voulez- vous? Monsieur, voilà... Il devait être aux alentours de... Abrégez, Prognon. Monsieur, j'ai trouvé dans le sac une enveloppe anonyme... Aucune adresse n'est dessus et je ne sais pas quoi en faire, débita Barry.» M. le Chef des Services de Liaisons jugea l'anecdote d'un air pensif. Ses yeux bleus se fixaient tour à tour sur le visage de Barry et sur l'enveloppe pourpre qu'il tenait entre ses mains grasses. Son supérieur, après mûre réflexion, interrompit le silence. Dans un froncement de sourcils, il dit enfin qu'il n'en savait rien, Prognon, et qu'il fallait pour cela s'adresser à quelqu'un d'autre. En somme, la fonction de chef des services de liaisons ne consistait pas à régler ce genre de problème. «Mais Monsieur, justement... Prognon, coupa M. le Chef des Services de Liaisons, j'ai, je crois, amplement répondu à votre question. Maintenant, sortez : j'ai terriblement à faire.» Il n'y avait dans son ton rien qui pût permettre à Barry une quelconque objection. Avant de refermer la porte du bureau de son supérieur, il le vit se servir un verre d'eau-de-vie d'une main et caresser le visage de sa secrétaire de l'autre. Cependant, le chef de service n'avait pas répondu à la question qui occupait l'esprit de Barry tout entier : que faire de ce pli? Barry, un instant, resta bredouille dans le couloir. Il pensa alors à demander conseil auprès de M. le Recteur du Règlement, qui, lui, saurait certainement clarifier la situation. Barry escalada d'interminables escaliers avant de se trouver devant la porte du bureau, qui se situait au dernier étage de l'immeuble de la compagnie. Après qu'il eut frappé, une voix étouffée et lointaine lui répondit. Barry poussa la porte et entra dans la pièce, plongée dans une épaisse fumée et une chaleur insupportable. D'immenses bibliothèques, dont les rayons étaient encombrés de lourds volumes reliés de rouge, surgissaient comme des spectres du brouillard ambiant. Plus d'une fois, Barry se cogna au front, ou trébucha sur le coin d'une d'elles. Il entendait, quelque part dans la longue pièce, le grattement caractéristique d'une plume qui macule le papier. Barry avançait dans la chaleur, qui semblait s'être déjà accrue depuis son entrée. Nageant dans sa chemise humide, il enleva et son veston et son gilet. Enfin, une vague lueur conduisit Barry jusqu'à M. le Recteur du Règlement. Derrière d'épaisses lunettes, ses yeux étaient rivés sur un des nombreux volumes vermeils. Après s'être

3 raclé la gorge pour attirer l'attention du recteur, Barry dit : «Bonjour, Monsieur. Je suis, Monsieur, Barry Brugnon, du service des courriers, et je voudrais vous demander quelque chose. Bien, mais allez à l'essentiel, soupira le recteur. J'aime les choses claires et précises. Voilà Monsieur, répondit Barry. J'ai reçu ce matin cette enveloppe dont j'ignore le destinataire... Pourquoi donc? Questionna l'autre en grattant sa barbe taillée en pointe. Parce que, Monsieur, parce qu'aucune adresse n'est dessus! Voyons ce qu'en dit le règlement, dit l'homme aux lunettes.» Il se volatilisa en s'enfonçant dans la fumée opaque. Barry devait presque courir pour le suivre dans le dédale de bibliothèques. A deux reprises, il perdit son homme, mais il le retrouva heureusement. Enfin, M. le Recteur s'arrêta brusquement, saisit un des registres, qu'il feuilleta longuement avant de s'arrêter à une page titrée de la sorte : «Section de tri du courrier». «Voici, dit-il, le règlement qui vous concerne tout particulièrement. Tout d'abord, l'article premier, paragraphe A), deuxième alinéa... M'interdit d'ouvrir un seul pli, coupa Barry. J'ai, Monsieur, je vous le jure, toujours suivi cette règle..» Le recteur s'arrêta un instant et dévisagea Barry. Il n'avait certainement pas l'habitude que quelqu'un l'interrompît ; aussi serra-t-il ses lèvres minces avec amertume. Barry, lui, n'en pouvait plus de cette chaleur, et son front était labouré de grosses gouttes de sueur. «Toutefois, reprit le recteur, vous devez obligatoirement faire parvenir cette enveloppe à son destinataire. C'est ce que stipule le paragraphe B), septième alinéa du même article. Mais comment faire, Monsieur, implora Barry, comme le règlement m'interdit d'ouvrir l'enveloppe et qu'il n'y a dessus aucun nom? Certainement...» Les vapeurs et la chaleur embuaient les pensées de Barry. Il épongea son visage avec un mouchoir qu'il essora ensuite : une flaque visqueuse se forma à ses pieds. Le recteur, impassible, continuait de tourner inlassablement les pages à la recherche d'un nouvel article. «Je suis désolé : je ne trouve aucun autre paragraphe mentionnant le tri du courrier. Encore navré, mais je ne puis vous aider davantage, Monsieur... Brugnon, murmura Barry dans un souffle de déception. Bonne journée, Monsieur Brugnon.» Si M. le Recteur du Règlement avait eu plus de sympathies que M. le Chef des Services de Liaisons, il n'en demeurait pas moins que Barry était à nouveau congédié sans aucune avancée dans ses recherches. Il quitta sans plus tarder la pièce à l'atmosphère moite. L'air froid de l'hiver naissant, apporté en grandes bourrasques par de larges baies ouvertes, glaça brusquement son cerveau, et Barry sentit sa tête tourner dans un manège infernal d'articles et d'alinéas. Titubant, la cervelle pleine encore de vapeurs surchauffées et d'air frigorifié, Barry Brugnon dévala péniblement les escaliers pour rejoindre son bureau. Voilà déjà plusieurs heures qu'il ne s'occupait plus que de cette mystérieuse missive pourpre. Pendant son absence, le service des postes avait porté plusieurs sacs de toile, déjà éventrés, qui vomissaient dans la pièce une masse grouillante d'enveloppes qui semblait prendre vie et se mouvoir, et qui engloutissait déjà Barry jusqu'à la taille. Affolé, il sortit promptement du cagibi et ferma la porte pour échapper au monstre de papier qui y demeurait. Barry perdait tous ses repères. Personne ne pouvait-il donc lui répondre? Que faire de cette enveloppe, qui semblait désormais s'engluer à ses mains et se fondre avec ses chairs rougies et transpirantes? C'est alors que, dans sa folie, Barry prit la décision ultime :

4 demander à être reçu par M. le Directeur de la compagnie. Tous ses collègues, bien qu'ils aimassent à le malmener, tentèrent vivement de l'en dissuader. Oser déranger le directeur, dans l'imaginaire des employés, constituait la plus grande bravade à la sainte autorité hiérarchique ; et les rares qui s'y fussent essayé avaient, selon les rumeurs, très mal terminé. Mais Barry ne tint aucunement compte de toutes ces remarques : pour trouver une réponse à la question de l'enveloppe qui l'obsédait, il était prêt à remuer ciel et terre. Après avoir longuement insisté auprès d'une vieille secrétaire revêche, Barry parvint à obtenir une entrevue avec le directeur pour dix-huit heures. Dans la chambre d'attente, il tournait en formant des cercles vagues et infinis, et songeait à cette terrible missive qu'il ne pouvait plus lâcher, ni des mains, ni des yeux, et qui hantait son esprit tout entier. La pénombre violacée envahissait déjà l'antichambre lorsqu'un petit homme apparut dans l'embrasure d'une des portes : «Brugnon Barry», dit-il d'une voix aiguë, sèche et tout à fait désagréable. Barry suivit péniblement, chancelant, le minuscule secrétaire. Ils traversèrent un interminable labyrinthe de salles, certaines complètement vides, d'autres pleines du cliquetis angoissant des machines à écrire. Enfin, l'homme s'arrêta devant une immense porte de bois noir et en ouvrit l'un des battants : «M. le Directeur vous attend». A peine Barry s'était-il avancé d'un pas dans le bureau que les portes se refermèrent derrière lui dans un bruit de caveau. Barry ne put voir cette débauche de luxe, ce foisonnement de cigares, de services à bourbon en cristal, de dorures, de moquettes soyeuses et de plantes luxuriantes qui dégoulinait de la salle, tant il était obsédé par sa missive. Tout au fond de la pièce, le directeur était assis sur un haut fauteuil, derrière un bureau monolithique. Sa grosse tête rouge était penchée sur une pile de documents qu'il examinait avec attention. Les jambes tremblantes, Barry s'avança lentement vers le bureau du directeur, et se demandait à chaque pas s'il ne valait pas mieux faire machine arrière. Mais M. le Directeur leva ses yeux porcins vers le petit employé et fronça sévèrement ses épais sourcils blancs. «Brugnon Barry? C'est... c'est bien moi, M. le Directeur, répondit-il en bégayant. Pourrais-je connaître la raison qui vous pousse à me déranger? J'espère pour vous qu'elle est justifiée, car je croule sous les dossiers à remplir et les contrats à signer. Eh bien?» Barry inspira longuement en fermant les paupières. Après avoir rassemblé le peu de courage qu'il lui restait, il arracha ces mots de sa gorge : «M. le Directeur, je suis venu vous consulter car personne n'a pu résoudre mon problème... Ni mes collègues, ni mon chef de service, ni même M. le Recteur du Règlement. Je suis, M. le Directeur, sous-délégué... subalterne... en charge de la transmission du courrier. J'ai toujours tâché de remplir comme je pouvais mon travail... Mais ce matin, j'ai trouvé dans un sac cette enveloppe qui n'a ni nom, ni adresse... Cependant, le règlement me dit deux choses : la première, c'est que je ne peux pas ouvrir ce pli pour y trouver un ou deux indices, la deuxième est que je dois justement l'amener à son destinataire... Et pourquoi donc venir me consulter? rétorqua le directeur après un court silence. Eh bien... Pour... Mais pour remplir mon travail, M. le Directeur... Vous n'avez pas bien compris ma question : pourquoi me soucierais-je de cette enveloppe? Mais... Mais vous êtes le directeur, et la lettre... Je me fiche bien de la lettre, de l'enveloppe et tout autant de son destinataire. Rendez-vous compte que vous venez me déranger pour une stupide histoire de pli anonyme dont je n'ai que faire? Il s'agirait tout aussi bien d'une farce d'un de vos collègues car, au dire de M. le Chef du Service des Liaisons, ils ne vous portent pas dans leur cœur.» Ces paroles, dites sur le ton le plus impitoyable, blessèrent profondément Barry, et un voile de larmes se forma devant ses yeux. «Il faut comprendre, poursuivit le directeur, qu'à

5 notre époque, seuls les profits sont importants ; et non les détails insignifiants comme cette vulgaire enveloppe. D'ailleurs, il y a bien longtemps que les compagnies concurrentes utilisent des machines pour trier le courrier.» Il marqua une pause, en profita pour ouvrir un tiroir et en sortir une feuille blanche dactylographiée qu'il posa sur le bureau. «Voici un document qui officialiserait votre remplacement par un simple amas d'engrenages. De par ma magnanimité toute naturelle, plusieurs fois j'ai renoncé à l'utiliser. Mais vous devenez un mauvais élément, Brugnon ; vous perdez de votre compétence. Et perturbateur, aux dires de votre chef de service. Dans ces conditions, vous me voyez navré de ne plus trouver de raisons pour ne pas inscrire votre nom sur cette feuille...» De grosses gouttes salées coulèrent lentement sur les joues blafardes et ravagées de tics de Barry. Toutes ses pensées se mêlèrent, et l'épuisante journée qu'il venait de vivre défila dans sa tête comme un film brouillé de larmes. Tout à coup, un régiment d'huissiers, avec leurs jaquettes noires et leurs cols cassés, fit irruption dans le bureau dans un claquement de portes..ils signèrent tous, l'un après l'autre, le document maudit, dans une danse macabre de stylographes, de papier froissé, et de paroles brumeuses que Barry ne comprenait pas, comme s'il était plongé dans une cuve d'eau. Deux des hommes saisirent les bras de Barry, les yeux hagards, épuisé d'oppression, et l'emmenèrent loin du directeur, tandis que les huissiers qui l'entouraient buvaient de grands verres de bourbon dans de cruels éclats de rires. Le lendemain matin, on découvrit Barry dans son bureau, retenu au plafond par sa cravate, qu'il avait solidement nouée autour de son cou. Dans une poche de son veston, on trouva une large enveloppe de couleur pourpre. On la décacheta. Elle était vide

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