INTRODUCTION. Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 1. 1 Bibliographie 23

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1 INTRODUCTION Lorsque j ai décidé de procéder à une analyse de communications orales et écrites particulières à savoir des messages transmis en réponse à des messages pré-enregistrés sur répondeur téléphonique et les premiers mails de nouveaux utilisateurs d Internet recueillis dans des forums de discussion, j avais une approche plutôt psychologisante, centrée sur l individu, ses sentiments, je souhaitais élaborer une «démarche analytique de déconstruction des messages» afin de mettre en évidence certaines marques spécifiques de la personnalité humaine mais il fallut me rendre à l évidence qu un tel projet recelait en lui-même des limites qui ne pouvaient que restreindre cette démarche ambitieuse et la ramener à des proportions plus modestes et surtout plus réalistes. De manière plus concrète, la trame de base de notre analyse sera essentiellement linguistique ; la plupart des catégorisations des éléments relevés seront de cet ordre également. D autre part, notre étude prendra en compte le langage dans son aspect pragmatique mais dans les limites de la présentation des situations particulières et du collationnement des données du corpus. «L aspect pragmatique du langage concerne les caractéristiques de son utilisation (motivations psychologiques des locuteurs, réactions des interlocuteurs, types socialisés de discours, objet du discours, etc.) par opposition à l aspect syntaxique (propriétés formelles des constructions linguistiques) et sémantique (relation entre les entités linguistiques et le monde).» 1 Pour ce faire, nous étayerons notre analyse sur base de théories et autres opinions d auteurs susceptibles de nous éclairer dans le cadre de ce travail en procédant au relevé et à la présentation des termes probants. 1 Bibliographie 23 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 1

2 1. PREMIÈRE PARTIE : LES ÉLÉMENTS D ANALYSE 1.1. Généralités Nous reviendrons plus avant sur la description du corpus, néanmoins, il serait opportun, d ores et déjà, d apporter quelques précisions quant à son contenu. Deux types de messages ont été choisis pour la constitution du corpus : des messages oraux laissés par des appelants sur répondeur téléphonique et des messages recueillis sur Internet dans des forums de discussion provenant de nouveaux utilisateurs. Notre analyse permettra de préciser les souhaits et intentions communicationnels des émetteurs mais de prime abord nous pouvons estimer que l un des soucis des appelants était entre autres de se conformer aux instructions du message pré-enregistré par l appelé et que l un de ceux des Internautes novices était de créer un premier contact. Le relevé des éléments constitutifs du corpus auquel nous avons procédé dans la seconde partie nous permettra d entrer plus avant dans sa description. En effet, l énonciation est à l énoncé ce que le processus de fabrication est à l objet produit. L'énoncé est le résultat alors que l'énonciation est l'acte de création du locuteur et c est cet acte, la procédure de construction du message, les intentions du locuteur, les marques de son intervention en tant que sujet parlant ses pensées, ses intentions, ses émotions au moment de la «prise de parole» (orale ou écrite) qui feront l objet de notre propos. Ci-dessous, nous poserons les éléments de base du schéma de la communication et expliciterons les particularités de notre corpus. Avant cela, il nous faut poser quelques prémisses. Pour pouvoir procéder à l analyse d un corpus tel que le nôtre, nous devons opérer un double choix : celui des outils d analyse réellement utiles Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 2

3 à la démarche et celui des éléments essentiels et nécessaires constitutifs des énoncés retenus et à retenir L énonciation et l énoncé «Le langage permet la communication, mais aussi l'action, l'expression des émotions, le maintien du contact entre des interlocuteurs, l'intériorisation de ces scénarios singuliers que sont les fantasmes. Réciproquement la communication n'est pas que verbale, elle peut se faire par des gestes, des postures, des mimiques, des rapprochements, des vocalisations, des signaux éventuellement organisés en une langue artificielle, par la présentation d'objets produits selon un code artistique. Langages et communications sont deux ensembles en intersection ; ils ne se recoupent pas.» 2 L'objet de la description correspond à un ensemble d'énoncés constitutifs d un corpus où : «Ce qui est à décrire, ce n'est pas une norme (même variable), c'est une multitude de comportements normatifs en communication. (... La) problématique du texte n'est que l'antichambre de celle de l'activité de communication.» 3 «Au départ, l'énonciation, ou allocution, c'est l'ensemble des phénomènes observables au cours de l'échange verbal.» 4 Deux individus conversant se communiquent des informations. Ils le font par le biais de la transmission d énoncés construits selon un processus d énonciation individuel. La communication est observable au moment de la formulation explicite d un message, de messages. Voir Tableau 1 2 Bibliographie 11, p VI 3 idem p idem p 112 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 3

4 L' «énonciation est alors définie comme le mécanisme d'engendrement d'un texte, le surgissement dans l'énoncé du sujet d'énonciation, l'insertion du locuteur au sein de sa parole.» 5 L' «énonciation 6 est cette mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation.» L énonciation, «processus dynamique», est l acte de création, de production d un énoncé. L énoncé est le résultat, le «produit fini», d une suite d opérations, d un travail du locuteur sur le langage avec un (ou des) objectif(s) plus ou moins volontaire(s) ou plus ou moins explicite(s). Notre travail porte sur l analyse d un certain type de discours à l intérieur d actes de communication sur base d énoncés, produits d un acte d'énonciation, qui comportent des marques énonciatives faisant référence à la fois au locuteur et à l'allocutaire. «(...) l'étude de la communication humaine peut (...) se subdiviser selon les trois domaines (...) : syntaxe, sémantique et pragmatique (...) c'est-à-dire ses effets quant au comportement». 7 Nous en tiendrons compte lors de la description du corpus car les éléments d analyse portent non seulement sur la structuration phrastique de l énoncé mais également sur le sens qui lui est donné ainsi que ses utilisations caractéristiques en fonction des intentions, choix et motivations des destinateurs. 5 Bibliographie 11, p Bibliographie 10, p Bibliographie 63, p Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 4

5 Le sens et le son D autre part, la considération du langage sous sa double articulation le signifiant et le signifié de F. de Saussure dont nous reparlerons cidessous favorise une analyse appariant les points de vue sémantique et phonologique : le sens et le son. «Si l'on envisage l'acte de communication, la phrase, unité de communication, est composée de monèmes (première articulation), lesquels sont formés de sons (deuxième articulation).» 8 Lors de la réalisation de la langue dans la parole d'un émetteur, le code employé nous informe sur son origine, son niveau d'éducation, son milieu social ; la forme sonore qu il donne à son énoncé nous informe sur son identité, son sexe, son âge, son type psychophysiologique, son humeur. «La voix du locuteur a au moins deux fonctions dans la communication ; l'une est linguistique : la voix est le véhicule du système d'expression de la langue ; l'autre est non linguistique : la voix donne des informations d'une toute autre nature concernant le locuteur.» 9 Bien que les données sémantiques et pragmatiques nous semblent d un intérêt marqué, force est de constater que, si nous avons à la fois des données scripturales et sonores, celles-ci ne correspondent qu à une partie du corpus. Nous verrons s il sera opportun d en tenir compte alors que l autre partie du corpus ne comporte a priori aucune indication quant au son. En effet, nous avons vu que des marques scripturales se substituent aux marques orales et nous informent sur le «sens phonique» qu il s agit de donner au message : par la ponctuation, des symboles. 8 Bibliographie 27, p 2 9 Bibliographie 29, p 12 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 5

6 La pluralité des énoncés «Pourquoi une valeur du système serait-elle si souvent réalisée dans une pluralité de formes différentes, alors que rien, aucune nécessité de communication ne le requiert?» 10 Cette remarque nous paraît essentielle au regard de ce qui nous préoccupe car c est à cette question que nous souhaiterions précisément répondre in fine. Pourquoi en «rajoute-t-on»? Quels sont les éléments qui sont spécifiques à la communication humaine et qui vont au-delà de la transmission de données, d informations plus ou moins utiles? «Le phénomène de variation libre requiert ainsi que l'on renonce au strict point de vue immanentiste d'une langue-structure indépendante de la parole, bref, encore une fois que l'on passe d'un modèle de la langue à un modèle de communication.» 11 Car nous ne pouvons étudier la langue que dans ses réalisations les performances produites sur base de la compétence des sujets parlants identifiables et enregistrables La spécificité de la communication humaine Les êtres humains communiquent soit mais en quoi est-ce différent de ce que font certains animaux qui eux aussi "communiquent" puisque vivant en société il leur est nécessaire de transmettre et recevoir quantité d informations. Serait-il possible que l écart que nous pourrions identifier entre une communication animale et sociale et la communication humaine nous permette de comprendre mieux ce qui nous est spécifique? Lorsque nous communiquons, que faisons-nous de plus que ce que font certains animaux? 10 Bibliographie 11, p idem p 89 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 6

7 Certaines catégories d'insectes telle celle des abeilles ont formé des sociétés complexes. Dans la catégorie des messages non verbaux, Karl von Frisch a observé leurs danses qui sont autant de messages pour leurs congénères : si le pollen ou le nectar qu'elles transportent renseignent sur la nature de la découverte, ce sont les cercles ou huit qui renseignent sur l'orientation et la distance de la trouvaille. Ses nombreuses observations et recherches lui ont permis d'élaborer une théorie de la communication les concernant en la différenciant des échanges humains. "L'abeille ne construit pas de message à partir d'un autre message. ( ) Le message des abeilles ne se laisse pas analyser. ( ) il est impossible de décomposer ce contenu en ses éléments formateurs, en ses "morphèmes" de manière à faire correspondre chacun de ces morphèmes à un élément de l'énoncé. Le langage humain se caractérise justement par-là." 12 Le morphème est la plus petite unité significative d'un mot ; il n'est pas possible de la diviser en unités plus petites porteuses de sens. Un mot peut en comporter plus d'un. Le morphème peut être lexical ou grammatical ; dans "travaillons", "travaill-" est un morphème lexical (lié au vocabulaire) et "ons" est un morphème grammatical, suffixe de la première personne du pluriel. "La différence essentielle entre les procédés de communication découverts chez les abeilles et notre langage ( ) se résume dans le terme qui nous semble le mieux approprié à définir le mode de communication employé par les abeilles ; ce n'est pas un langage, c'est un code de signaux. Tous les caractères en résultent : la fixité du contenu, l'invariabilité du message, le rapport à une seule situation, la nature indécomposable de l'énoncé, sa transmission unilatérale. Il reste néanmoins significatif que ce code, la seule forme de "langage" qu'on ait pu jusqu'ici découvrir chez les animaux, soit propre à des insectes vivant en société. C'est aussi la société qui est la condition du langage." Bibliographie 10, p idem 8, p 62, «Cependant, que penser du brame du cerf? des rassemblements bruyants des hirondelles et des passereaux?...» Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 7

8 En fait, si nous résumons ce qui précède, la différence entre cette communication socio-animale et la communication humaine est la possibilité offerte ou non à l énonciateur de s impliquer personnellement dans la formulation de son message. Là où toutes les abeilles transmettront une information de manière totalement identique sous formes de signaux rigides et univoques -, les humains pour leur part se verront offrir une quantité infinie de formulations selon leur humeur, leur niveau de langue, leurs intentions, l influence de l interlocuteur bien que l information de base soit la même La personnalisation du message Consciemment ou non, l'émetteur introduit donc dans son message toute une série de données personnelles en rapport avec son milieu social, ses intentions personnelles, sa vision du monde, sa culture, l objet du message 14. Et c est précisément ce qui constitue l objet de notre analyse. "( ) les anthropologues n'ont cessé d'affirmer, et de prouver, que le langage et la culture s'impliquent mutuellement, que le langage doit être conçu comme une partie intégrante de la vie sociale, que la linguistique est étroitement liée à l'anthropologie culturelle." 15 Cependant, nous émettons quelques réserves quant aux données sociales qui pourraient nous être fournies par notre corpus Le code commun Lorsqu'il réalise un acte de communication, il est évident que tout locuteur tient à être compris et pour ce faire se réfère à une langue, un 14 Ce n est pas l objet de notre travail mais précisons également que les humains pourraient encore transmettre l information par d autres moyens que le langage : dessins, photos 15 Bibliographie 34, p 27 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 8

9 parler, un code commun susceptible d'être interprété dans le sens qu'il désire par son interlocuteur ; il choisit un langage précis. "Le langage est la capacité spécifique à l'espèce humaine de communiquer au moyen d'un système de signes vocaux (ou langue) mettant en jeu une technique corporelle complexe et supposant l'existence d'une fonction symbolique et de centres nerveux génétiquement spécialisés. Ce système de signes vocaux utilisé par un groupe social (ou communauté linguistique) déterminé constitue une langue particulière." 16 En l occurrence, pour ce qui nous concerne, la langue en question est le français tel qu employé par des interlocuteurs francophones et plus précisément pour la partie orale de notre corpus des francophones vivant en Belgique durant les dernières années du vingtième siècle La communication L énonciation étant la production individuelle d un message, la formulation particulière d un énoncé, le duo énoncé-énonciation s intègre dans un cadre défini : celui de la communication. Qu est-ce que l action de «communiquer», la concrétisation d une «communication»? Il nous semble primordial de définir avec exactitude ce qu est l acte de communiquer ainsi que son corollaire, la communication. Si l'on se réfère aux dictionnaires tous publics, la communication est : «Le fait de communiquer, d'établir une relation avec quelqu'un, quelque chose. (...) Relation dynamique qui intervient dans un fonctionnement. Passage ou échange de messages entre un sujet émetteur et un sujet récepteur au moyen de signes, de signaux. (...) Action de communiquer (qqc à qqn). Résultat de cette action. (...) La chose que l'on communique. (...) Moyen technique par lequel des 16 Bibliographie 23 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 9

10 personnes communiquent ; message qu'elles transmettent. (...) Ce qui permet de communiquer ; passage d'un lieu à un autre." 17 "Action, fait de communiquer, d'établir une communication avec autrui. (...) Action de communiquer, de transmettre quelque chose à quelqu'un ; son résultat. (...) Action pour quelqu'un, une entreprise d'informer (au sens «d action d informer») et de promouvoir son activité auprès du public, d'entretenir son image, par tout procédé médiatique." 18 "Transmettre. (...) Faire partager. (...) Être en relation, en contact avec (qqn). (...) Être en communication avec (qqc)." 19 La communication est donc un fait, autrement dit la pose d un acte, «une action de faire 20». L action est «ce que fait quelqu un et ce par quoi il réalise une intention ou une impulsion» 21. Cette intention étant en fait celle de communiquer, d établir une relation avec autrui (quelqu un, quelque chose). Lorsque l action, la création est réalisée, une chose est communiquée à l aide d un moyen technique : le message. Retenons ces éléments car ils interviendront sous peu dans le cadre de la description du processus de communication. Ajoutons que : "La communication est l'échange verbal entre un sujet parlant, qui produit un énoncé destiné à un autre sujet parlant, et un interlocuteur dont il sollicite l'écoute et/ou une réponse explicite ou implicite (selon le type d'énoncé). ( ) Au sens que lui donnent les théoriciens des télécommunications et les linguistes, la communication est le fait qu'une information est transmise d'un point à un autre (lieu ou personne)." Bibliographie Bibliographie Bibliographie Bibliographie idem 22 Bibliographie 23 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 10

11 D'emblée, des considérations essentielles sont notifiées ; elles seront récurrentes tout au long des descriptions préconisées par les auteurs que nous découvrirons ci-dessous : - la présence de deux intervenants qui sont l'émetteur et le récepteur ; - le fait d'établir une relation avec autrui, une relation dynamique c'est-à-dire interactive ; - la nécessité de moyens (techniques, signes et signaux) ; - la définition d'un message. Il nous faudra compléter ces premières remarques car l'importance de l'analyse du langage oral sous la perspective de la communication est reconnue par nombre de spécialistes. D autre part, nous verrons ultérieurement le rôle et les modalités plus spécifiques au langage «écrit» (écran informatique, pictogrammes). Il est significatif de constater que dans des œuvres didactiques contemporaines récentes, il a semblé nécessaire et même utile d expliciter des termes tels que «communiquer» et «langage» : "Parmi les divers moyens dont l'homme se sert pour communiquer avec ses semblables ( ) le principal est le langage." :"L'homme peut communiquer avec ses semblables au moyen de gestes, de bruits, de dessins ou d'autres symboles ( ). Mais le moyen le plus précis et le plus riche est le langage." :"Si le langage assume toutes les fonctions référentielle, émotive, conative, métalinguistique, poétique et phatique que lui reconnaît Jakobson (après Karl Bühler), le but majeur des langues est bien de transmettre un contenu intellectuel ou sentimental." 25 Le procédé essentiel est le langage et le but des langues est de transmettre un contenu mais qu en est-il de «communiquer»? Communiquer vient du latin «communicare», «être en relation avec». Ceci nous semble essentiel, car on ne communique rien si l on est 23 Bibliographie 31, p 1 24 Bibliographie 30, p 8 25 Bibliographie 67, p 8 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 11

12 seul ; il n est possible de «communiquer» qu au sein d une relation sociale. Mais si l on communique, que communique-t-on exactement? Un contenu? Lequel et sous quelle forme? Une approche pluridisciplinaire Dans le cadre d une approche pluridisciplinaire, voyons quel pourrait être l apport d autres sciences La sociolinguistique Celui de la sociolinguistique contemporaine nous semble primordial car, si les réflexions, études et recherches sont très nombreuses au sujet d'une définition théorique du signe, de la nature du langage oral, de l'opposition langue et parole, morphème et phonème, signe et sens, signifiant et signifié, les approches diverses concernant la communication quoique déjà minutieuses demandent un approfondissement indispensable. Nous y reviendrons plus en détail tout à l heure. Dans un premier temps, le choix d une analyse sociolinguistique semblait s'imposer du fait du type particulier d un travail à élaborer sur base d'un corpus permettant le relevé d expressions, d énonciations dues à des modes de communication relativement innovants, d énoncés sous des formes particulières, dont les canaux spécifiques a priori devaient avoir un impact dans le processus d énonciation. L observation du langage dans son application relationnelle, donc sociale, semblait pouvoir permettre de préciser certains liens entre le langage et la société et les conditions sociales de la communication. Y avait-il un parallélisme entre les structures sociologiques et les structures linguistiques? Les indices de clivages sociaux, de données sociales récurrentes dans les différents modèles de performance dégagés Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 12

13 révéleraient-ils des groupes? des origines sociales? des professions? des niveaux de vie? Il s agissait de différencier le contenu succinct du message et de sa formulation, de séparer les marques individuelles, les caractéristiques personnelles et les marques communes : normes grammaticales, normes sociales. De par les récurrences et parallélismes répétés, le regard se porterait alors non plus sur un individu mais sur un ensemble, un groupe d individus. Le corpus que nous avons pu réunir ne peut répondre aux besoins d un tel type d analyse ; en effet, les messages téléphoniques fournis sont semi-confidentiels car privés ou publics ils ne comportent pas ou peu de précisions quant au lieu ou au milieu dans lesquels évolue l énonciateur. Il est possible de procéder à un relevé de marques sociales dans l emploi des termes, la construction des phrases, la formulation des messages mais les énonciateurs n étant pas identifiés et ne pouvant pas l être du fait de circonstances inhérentes au type de collationnement le corpus ne comporte pas de données sociales en nombre suffisant. Et même si nous pouvons par exemple supposer que les internautes sont issus d un milieu relativement aisé car tous ont, par définition, à la fois un ordinateur et l accès à Internet ainsi que les connaissances suffisantes pour pouvoir en faire l usage une étude comparative liant la linguistique et la sociologie reste encore à faire. En complément de ce qui précède, il nous semble opportun de faire état de quelques remarques d un linguiste, Dietmar OSTHUS (de Bonn) qui, sur son site fait part de son intérêt pour l analyse du discours normatif dans les forums de discussion francophone. Nous n aborderons pas ce thème en profondeur dans le travail actuel car, pour ce qui nous concerne, le sujet qui nous préoccupe est moins un discours sur la norme à respecter ou à enfreindre que l emploi de la langue française par des locuteurs placés dans une situation d emploi nouvelle et dans le cadre de «premiers messages». Néanmoins, si l analyse de Dietmar OSTHUS diffère de la nôtre il s est intéressé aux forums de discussion pour leurs débats entre internautes sur leur propre langage alors Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 13

14 que nous nous intéressons aux forums de discussion pour étudier l utilisation du langage par les Internautes - certaines de ses considérations nous semblent particulièrement intéressantes à noter car elles nous confortent dans nos premiers éléments d analyse : «Au contraire de certaines pages web, qui ne constituent que la documentation électronique de textes antérieurement publiés sous forme traditionnelle, les forums présentent des façons nouvelles d interaction linguistique et métalinguistique.» Son «corpus est tout à fait hétérogène. Il se compose de contributions très diverses, allant de simples et très brèves remarques sur tel ou tel terme jusqu aux exposés étendus sur les principes de normalisation terminologique. Nous ne disposons d aucune indication précise ni sur le spectre sociologique, ni sur la formation linguistique des participants. Nous ne pouvons tirer certaines conclusions qu à l aide de plusieurs informations fournies implicitement par quelques participants à ce forum. Apparemment, un taux assez important des discutants travaille dans le domaine de l informatique. Nous avons affaire à une légère majorité de discutants de sexe masculin. Le français est la langue maternelle de la plupart des participants majoritairement français ou québécois. Quelques-uns des francophones d origine vivent dans des pays anglophones comme les Étas-Unis ou l Australie. Pourtant toute valorisation sociologique reste à titre provisoire, personne n étant obligé de révéler son identité ou son nom. L usage de pseudonymes est un phénomène assez fréquent des forums de discussions.» Le constat étant donc fait de l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de compléter l'analyse linguistique par une analyse sociologique exhaustive, certaines considérations nous semblent néanmoins intéressantes et susceptibles d'éclairer notre démarche. Nous savons que la linguistique étude scientifique du langage s est, à des degrés divers, enrichie au contact d autres disciplines tout au long du vingtième siècle : psychologie, anthropologie, mathématiques, Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 14

15 informatique. Par ailleurs, nous avons vu que le rapport social et les caractéristiques personnelles du sujet parlant nécessitent une approche particulière de la communication : si la linguistique est l'étude scientifique du langage, la sociolinguistique est l'étude scientifique du langage en relation avec la culture et la société. "La Sociolinguistique (le pluriel serait peut-être plus adéquat) est bien une linguistique de la parole, c'est-à-dire une linguistique, qui, sans négliger les acquis de l'approche structuraliste des phénomènes langagiers, situe son objet dans l'ordre du social et du quotidien, du privé et du politique, de l'action et de l'interaction, pour étudier aussi bien les variations dans l'usage des mots que les rituels de conversation, les situations de communication que les institutions de la langue, les pratiques singulières du langage que les phénomènes collectifs liés au plurilinguisme..." 26 "(...) la structure de la langue, système de signes, est dans la dépendance de la structure sociale, système d'actualisation des signes. C'est donc appeler comme nécessaire un modèle plus vaste, qui soit celui de la communication dans la société." 27 L'"étude de la langue ou de la parole ou du langage (se réalise) dans un contexte social, culturel ou comportemental(...)" 28 Malgré les limites que nous avons évoquées précédemment, notre corpus comportant de nombreuses marques individuelles des énonciateurs nous permettra cependant d aborder l étude de rituels de conversation, d actions et interactions entre les interlocuteurs, de situations de communication particulières, de pratiques singulières du langage. Langage et norme, langage et psychologie, langage et clivages sociaux, autant d approches que de possibilités d analyse latentes ; quel pourrait dès lors être l apport d une discipline telle que la sociolinguistique? 26 Bibliographie 14, p 6 27 Bibliographie 11, P Bibliographie 7, p 25 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 15

16 «La sociolinguistique est une partie de la linguistique dont le domaine se recoupe avec ceux de l ethnolinguistique, de la sociologie, du langage, de la géographie linguistique et de la dialectologie. La sociolinguistique se fixe comme tâche de faire apparaître dans la mesure du possible, la co-variance des phénomènes linguistiques et sociaux et, éventuellement, d établir une relation de cause à effet. Contrairement à une pratique affirmée ou implicite, la sociolinguistique n a pas pour but de faire ressortir les répercussions linguistiques des clivages sociaux. Elle doit procéder à des descriptions parallèles indépendantes l une de l autre : d un côté, on a des structures sociologiques, de l autre des structures linguistiques, et ce n est qu une fois ces descriptions préalables achevées qu on peut confronter les faits de chacun des deux ordres. La sociolinguistique peut prendre en considération comme donnée sociale l état de l émetteur (origine ethnique, profession, niveau de vie, etc.) et rattacher à cet état le modèle de performance dégagé. Il est bien clair que, définie ainsi, la sociolinguistique englobe pratiquement toute la linguistique procédant à partir de corpus, puisque ceux-ci sont toujours produits en un temps, en un lieu, en un milieu déterminé. ( )» 29 De ce fait, la sociolinguistique englobe la présente analyse d un corpus recueilli en des temps et des lieux (même virtuels) déterminés La psycholinguistique «La psycholinguistique est l étude scientifique des comportements verbaux dans leurs aspects psychologiques. Si la langue, système abstrait qui constitue la compétence linguistique des sujets parlants, relève de la linguistique, les actes de parole qui résultent des comportements individuels et qui varient avec les caractéristiques psychologiques des sujets parlants sont du domaine de la psycholinguistique, les chercheurs mettant en relation certains des 29 Bibliographie 23 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 16

17 aspects de ces réalisations verbales avec la mémoire, l attention, etc. La psycholinguistique s intéresse en particulier aux processus par lesquels les sujets parlants attribuent une signification à leur énoncé, aux «association de mots» et à la création des habitudes verbales, aux processus généraux de la communication (motivations du sujet, sa personnalité, situation de la communication, etc.) à l apprentissage des langues, etc.» 30 De nouveau, le corpus considéré ne permet pas d approcher les processus généraux de la communication liés aux motivations du sujet, à sa personnalité. Par contre, la situation particulière de ces deux genres de communication nous est connue ; il est probable que nous verrons son incidence dans l élaboration des énoncés. Quoi qu il en soit, notre propos ne sera pas d approcher la psychologie d un individu mais plutôt de relever les intentions communes des interlocuteurs L ethnolinguistique L ethnolinguistique est l «étude de la langue en tant qu expression d une culture et en relation avec la situation de communication. ( ) Les problèmes abordés par l ethnolinguistique touchent aux rapports entre la linguistique et la vision du monde. C est ainsi que le système du séri (Mexique), qui a des verbes différents pour acheter selon qu on achète de la nourriture ou autre chose, ou pour mourir selon que c est un être humain ou un animal, est révélateur d une certaine manière d organiser le monde. ( ) D une manière générale, l ethnolinguistique est dominée par le problème de l isomorphisme des structures linguistiques et des structures sociales.» 31 Nous décrivons le monde en fonction de notre propre perception elle-même guidée par nos références et notre environnement sociaux. 30 Bibliographie idem Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 17

18 Bien que notre corpus ne nous informe pas quant aux origines de ses énonciateurs, il est évident que nous prendrons en compte leurs particularités langagières : tous s expriment en français mais des marques spécifiques sont plus ou moins facilement repérables Les mathématiques et l informatique D autre part, si les conduites et processus de la communication de même que les fonctions du langage ont été étudiés par les grammairiens et les linguistes, ils ont bénéficié également de l'apport d autres disciplines dont les mathématiques. "Pour ceux qui cherchaient une formulation mathématique des processus de base, il y avait la théorie mathématique de la communication, récemment développée, qui comme on le croyait largement au début des années cinquante, avait fourni un concept fondamental le concept d' «information» qui unifierait les sciences sociales et les sciences du comportement («behavior») et permettrait le développement d'une théorie mathématique solide et satisfaisante du comportement humain sur la base de la probabilité." 32 Hélas, rien de plus aléatoire et imprévisible que le comportement humain ; non seulement la potentialité de productions langagières est infinie mais les langues humaines sont en constante évolution ; elles varient sur un axe double : - en synchronie, selon leur répartition géographique, l étendue de leur diffusion, les influences de langues localisées dans un espace proche ou culturellement, économiquement, socialement valorisées ; - en diachronie, par la modification de la prononciation, le changement de sens des termes. 32 Bibliographie 19, p 14 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 18

19 Tout en ne niant pas son intérêt, il nous semble donc peu réaliste de considérer qu'une théorie mathématique puisse être une solution définitive pour l analyse d un comportement langagier. En effet, s il est possible d'évaluer la probabilité d un événement, d un phénomène, il n est pas possible d en avoir la certitude absolue. La mathématique en tant que : «ensemble des sciences qui ont pour objet la quantité et l ordre, l étude des êtres abstraits (nombre, figure, fonction, etc.), ainsi que les relations qui existent entre eux.» 33 «L emploi de méthodes formelles issues de la logique mathématique a cessé d aller de pair avec une attitude réformatrice vis-à-vis du langage ordinaire, et la linguistique contemporaine a largement profité de ses méthodes, tout comme elle a profité, très naturellement, des recherches des philosophes du langage ordinaire. C est en pragmatique que les travaux des philosophes du langage ordinaire ont eu le plus d influence sur la linguistique contemporaine. La raison en est que les philosophes du langage ordinaire mettaient l accent sur tout ce qui distingue les langues naturelles du «langage» des Principia Mathematica : or c est l importance de la dimension pragmatique dans le langage ordinaire qui constitue la principale différence entre les deux. 34» Si la théorie des ensembles et des classes nous semble intéressante dans le cadre de la description d un corpus, peut-on réduire une langue à des formules? Et si la compétence correspond à un ensemble de règles et de normes susceptibles d être codifiées, sa mise en œuvre dans les actes de parole des destinateurs peut être infinie car à une compétence peut correspondre de multiples performances : sur base d un nombre fini de critères, il est possible de créer un nombre infini de phrases. 33 Bibliographie Bibliographie 3, p 187 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 19

20 Une analyse pragmatique telle que nous la détaillerons par la suite nous permettra d approcher plus particulièrement l emploi du langage dans la communication. L informatique a elle aussi ses limites ; un simple constat : le relevé différencié des termes de ce corpus n a pu être fait par informatique car l ordinateur ne peut faire la différence entre «ce» pronom ou adjectif ou entre «convient» de convier et de convenir L analyse logique Notre propos sera de procéder à une analyse logique du corpus ; il s agit donc du «procédé d analyse de la phrase fondé sur le postulat que les énoncés réalisés comprennent chacun deux parties, l une qui est le corrélatif du procès, le dictum, l autre par laquelle le sujet parlant exerce une intervention (pensée, sentiment, volonté) sur le dictum ; c est la modalité. 35» Notre analyse comporte donc deux parties : celle relative à l énoncé et à son contenu ; celle relative à l énonciation et ses modalités. L analyse de ces communications se complexifie du fait de l absence en présentiel de l interlocuteur : le corpus concerne les messages de l énonciateur et les indications relatives au destinataire proviennent uniquement du locuteur. Les types de discours pris en compte avec un destinataire absent et/ou inconnu ont, sans doute du fait d une situation particulière, un mode d énonciation lui-même particulier : les marques des énonciateurs se retrouvent dans le choix du vocabulaire, du niveau de langue ; quid de l autocensure ou du laxisme, des formules toutes faites, de l interpellation de l interlocuteur, de la mise en forme du message, de l attitude du locuteur et du rapport mis en place, de son implication personnelle (adhésion ou non 35 Bibliographie 23 Une analyse de l entame conversationnelle de communications orales et écrites 20

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