L Affaire Kaléidoscope

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1 L Affaire du Kaléidoscope 2008 Bruno Francomme

2 J e n aurais jamais dû écrire cette histoire, exclusivement privée, jamais. De moi-même sans doute, je ne l aurais pas fait. C est Elle qui m a convaincue, par un affreux après-midi d automne en plein été, de tout raconter. Encore que convaincue soit un peu fort : selon elle, il fallait que je le fasse. Il m aura fallu trois ans pour surmonter mes doutes et mes pages blanches, mes rires soudain inondés, mes soubresauts, les souvenirs qui s éloignent. Il m aura fallu revivre cent fois certaines douleurs pour leur trouver des mots, certains vertiges à en tomber. Maintenant le manuscrit est là, dans mes mains. Je regarde encore une fois la pile de feuilles noircies de traces abstraites, de vie, qui se courbe sous mes doigts et souffle un air de frais passé. On croit pouvoir relire la même histoire à l infini, comme si l on revivait à l infini, comme dans jeu d enfant. L illusion est parfaite, mais on n a passé l âge. Comme à chaque fois, je reviens à grandpeine dans le présent. La vie apaisée d aujourd hui est si douce que le passé, quand il vient, y taille de vrais abîmes dont on ne se sort jamais tout à fait. Dehors, le soleil est partout, le zinc des toits est presque blanc. Au loin le ciel est plus gris, je vois la Tour, j imagine la Seine à ses pieds. Le chat s étire, rejoint la bande de lumière qui s était éloignée, se rendormira très vite. En descendant l escalier, le manuscrit à la main, je sens l histoire se remettre à tourner dans ma tête, c est l ivresse inéluctable. Pas plus qu une autre je n étais préparée à voir ma vie chamboulée, alors qu elle semblait suivre une voie toute tracée. Et pourtant, tout allait changer très vite, et pas seulement dans ma vie. L orage allait tout emporter. Paris. C est là que tout à commencé, c est là que tout finit souvent. Paris, à deux pas de Beaubourg, tout commence dans un magasin étroit, à l entrée d une ruelle étroite. C est là que tout a recommencé : alors que jusque-là, les réponses précédaient toujours les questions, la mécanique tranquille s est brutalement grippée. Car je suis née deux fois. La première, celle dont personne ne se souvient jamais, eut lieu en automne, un jour d automne gris et pluvieux, comme il en existe des dizaines chaque année, sans qu il n y ait à redire. Dès le lendemain, l ordinaire avait d ailleurs repris son laminage implacable, engloutissant jours et semaines, sans qu on n en prenne conscience. On n en a plus parlé qu une fois par an, pour le plus grand bénéfice du pâtissier de la rue Rambuteau. Ma seconde naissance s est produite un mardi de juin, dans ce fameux magasin parisien qui aurait dû s appeler «La dernière chance» En tout cas, c est ce que je pense aujourd'hui À L affaire du kaléidoscope B. Francomme

3 quelques dizaines de mètres près, la boucle était parfaite, laissant place à la suivante, nécessairement plus large. On n a pas toujours conscience d être au bord du gouffre. Tout a l air normal, on croit avancer mais c est le décor qui bouge, le décor, les autres. On flotte à peine et on croit voler, c est confortable et indolore. Quand aucun hasard ne fait trébucher, l insipidité peut durer très longtemps mais finit toujours par virer au doucereux, jusqu à la nausée. J ai eu de la chance, j ai trébuché, la douleur a fait le reste, a tout éclairé. Elle chuchotait. Dans la boutique, tout était feutré, du sol au plafond, des lumières au fond musical. C était comme un écrin pour les bruits des tissus et des accessoires, une invitation à baisser le ton, à parler lentement. Elle chuchotait. Ses deux bracelets tintaient l un contre l autre, à peine, ses gestes libéraient un parfum qui m était inconnu. «Il faudrait relever les cheveux.» Et elle les relevait déjà, ajustant de ses doigts les quelques mèches oubliées. «Et pincer un peu la taille...» Je sentais ses mains dans mon dos alors qu elle tendait le tissu de la robe. Elle souriait. Plusieurs fois, sa tête a frôlé la robe, alors qu elle s était baissée pour je ne sais quelle raison. Elle s est relevée. «Vous permettez?» Déjà elle détachait mon collier. Je me sentais comme nue. Je ne disais rien, je n avais pas dit plus de dix mots en tout. J étais ivre. Des minutes entières basculaient dans l oubli, dont elles s échapperaient plus tard sans prévenir, comme autant d émotions intactes. Elle était belle. J avais vingt-cinq ans, je lui en accordais vingt ou vingt-deux. Un dernier essayage, et la robe serait prête, sobre et blanche. «À vendredi» Je ne me souviens pas avoir répondu. Je titubais presque en sortant du magasin. C était comme si un escroc charmeur m avait dépouillée en un éclair et avait disparu aussitôt, dans un ultime sourire. Cette sensation d enlèvement déraisonnable allait me garder prisonnière tout le reste de la journée, et une partie de la nuit. Dès le lendemain, le quotidien se chargeait de me dégriser. Une voiture qui ne démarre pas, c est l assurance d un métro plus bondé que jamais, d une réunion qu il faudra reporter, d une machine à café en panne, d un garagiste sûr de lui et dominateur On a beau courir, rien n y fait, le retard est installé pour la journée, pour la semaine peut-être. On ne dira jamais assez le bonheur d arriver tôt, la première si possible, de prendre possession des lieux en silence, de se trouver pas mal dans la glace de l entrée sans avoir à imaginer l avis des autres, à craindre leur irruption. Malgré le temps pluvieux, je suis sortie pour le déjeuner. Le mois de juin commençait à peine et la Seine drainait ses premiers touristes, longeant les péniches qu on laissait immobiles. Le soleil se pavanait aux vitrines des magasins, il reviendrait bientôt sécher les bâches transparentes des kiosques. La pluie finit quand même par cesser, libérant un parfum d été dans la ville, comme si chaque sens L affaire du kaléidoscope B. Francomme

4 devait percevoir chaque saison à sa manière, à son tour, l odeur, puis un de ces jours, la vue. Je n avais qu à fermer les yeux pour me revoir, traçant sur les carreaux embués des motifs humides et couinant, goûter l ennui en regardant l averse tomber sans fin, dans les bruits familiers de la cuisine. L odorat, c est l enfance à portée de main, la preuve irréfutable qu on ne l a pas rêvée. L enfance mystérieuse. «Elle est belle, la dame, et elle sent bon. Moi aussi, je voudrais me marier avec elle.» On n est pas sérieux à sept ans. Les autres le sont plutôt trop. Qu avais-je donc dit de si terrible? Pourquoi les invités me regardaient-ils comme cela, tellement gênés? Pourquoi cette fureur dans les yeux de mon père? Non, je ne faisais pas mon intéressante. Je n ai rien compris, je doute encore. J ai pleuré, j ai accepté d avoir honte. J ai oublié tant bien que mal. Rêverie ou pas, la pause-déjeuner tirait à sa fin, il fallait bien rentrer. J ai repris le chemin du bureau, accélérant le pas à mesure que les rues défilaient, pour distancer mes tracas, sans doute. C était vain. Dans l après-midi, j ai ressenti un mal de tête violent. C est plutôt inhabituel pour moi. Je n étais pas dupe, c était un répit, douloureux, un répit quand même. D ailleurs, il n a pas duré. Le soir venu, alors que mes collègues n étaient plus là, je traînais encore pour éviter de rentrer, relisant mécaniquement des documents sans autre intérêt que dilatoire. J ai réussi à me coucher tôt. La douleur avait disparu mais je ne voulais pas parler, tous les prétextes étaient bons, je voulais être seule, penser, rêver. Ce n était pas très agréable pour Romain, l homme que j allais épouser. Il revenait d un déplacement de plusieurs jours en Allemagne et il était normal qu il veuille en discuter, mais si j avais pu, j aurais traversé les murs pour rejoindre directement la chambre. J ai juste dit bonsoir sans lui laisser le temps de répondre, j étais fatiguée et j avais mal à la tête, il fallait que je me couche. Il n a pas insisté, plutôt désolé pour moi. En fait, j ai bien cru ne jamais m endormir. Je voyais des images qui revenaient sans cesse, le début d une phrase qui peine à trouver son sens. Au réveil, j'étais persuadée de n avoir fait aucun rêve : je n avais donc fait aucun cauchemar et j étais finalement bien, quoique toujours étourdie, comme après une gifle. Le sommeil avait effacé les tensions les plus vives. Allongé à côté de moi, Romain dormait encore, il serrait son oreiller dans ses bras. Je me suis levée sans bruit. J éprouvais une sorte de lucidité sans objet, mêlée de mauvaise conscience : j étais si contente d être seule! Dans les bureaux, les vacances étaient déjà de toutes les conversations. Où irait-on, que ferait-on des enfants? Quels prix? «Et toi?» L affaire du kaléidoscope B. Francomme

5 «Et toi oui toi où est-ce que tu vas?» Brutalement revenue sur terre, j ai bredouillé quelques bribes de phrases sur les Antilles et mon voyage de noces, me rappelant du même coup que dans «voyage de noces» il y a «noces», et que qui dit «noces» dit «essayage vendredi». Alors que je me remémorais le visage de la jeune femme du magasin, il m est revenu en mémoire un autre épisode, une autre alerte que je croyais oubliée. C était au collège. À deux mètres de moi se trouvait une fille qui me fascinait, qui nous fascinait, plus exactement. Alors que nous étions là à cacher nos pieds, nos bras, à noyer nos courbes sous une multitude d étoffes informes, elle virevoltait dans ses vêtements ajustés, sans le fardeau des complexes. Ses sandales tenant à peine sur ses pieds nus, elle affolait les garçons et terrifiait les filles, qui croyaient devoir un jour ou l autre en passer par-là. Je rêvassais parfois de longues minutes, regardant discrètement ses chevilles, la chaussure qui se balançait au bout de son pied. Elle n était pas extraordinairement jolie, mais elle avait le charme tranquille de la maturité, fût-elle précoce. Un jour que nous étions les dernières à sortir de la classe, elle m a demandé de l aider à remettre sa barrette. Mon cœur battait, battait. J allais l embrasser dans le cou. Comme j hésitais, elle a dû entendre ma respiration qui se rapprochait, et elle s est brutalement écartée, furieuse. J ai eu beau lui faire promettre de garder cela pour elle, le comportement des autres n a plus jamais été le même à mon égard, même l année suivante, au lycée. Tout a pourtant fini par rentrer dans l ordre, comme toujours. En deux jours, cela faisait deux fois que le rideau se trouait. J étais comme une amnésique qui ressent les premiers soubresauts de la guérison, j étais soudain bien, simplement bien, juste un peu inquiète. Vendredi, c était demain. Ce soir-là, Romain était particulièrement enjoué, ses affaires tournaient bien. Avec l art inimitable qu ont les hommes de nous mettre sur le même plan que leur voiture et leur boulot, il m a déclaré être en tout point comblé. Il s est inquiété aussi de mon état de santé. C était un bel homme vraiment, gentil et attentionné, un peu puéril mais attendrissant. Depuis six mois que nous vivions ensemble, tout allait pour le mieux. Et mes parents l adoraient, alors... Je l avais rencontré lors d un vernissage dans le Marais : au bout de dix minutes, nous étions dehors, lassés des ma chérie, des luxueux artistes maudits, des compliments appris par cœur. C est pour ça qu on a parlé. Il était drôle, charmeur mais discret, élégant mais sobre. J avais accepté de le revoir, parce qu il était différent : alors qu en général les garçons habillent le rut d un alibi sentimental bricolé comme un scénario de film porno, lui semblait ne pas être tenaillé par la chose. Il était presque distant, comme si son cerveau L affaire du kaléidoscope B. Francomme

6 échappait à la malédiction hormonale qui depuis toujours, fait les hommes si pressés. Le fait de succomber si rationnellement aurait dû m alerter. Une attitude aussi réfléchie convient plus au choix du moindre mal qu à l abandon passionnel. Sans en avoir vraiment conscience, je venais d en faire l expérience. Alors que je n écoutais plus depuis plusieurs minutes, j ai repris mes esprits quand il m a parlé du dernier essayage, cherchant en vain à savoir quand il aurait lieu, regrettant de n y être pas le bienvenu, comme l exige la tradition. «Ta mère y sera?» J ai senti la panique me prendre, et mon sourire s est effondré «Mais non!» Il a paru étonné de la violence de ma réaction. Moi aussi à vrai dire. J ai peu dormi cette nuit-là encore. Des souvenirs me revenaient, des impressions plutôt, des regards échangés, vite cachés. Je voulais comprendre mais je ne voulais pas voir, j étais impatiente et désemparée, vivante en tout cas. Résultat : je me suis levée épuisée le lendemain, bien avant la sonnerie du réveil. Durant tout le petit-déjeuner, seule dans la cuisine comme chaque matin, la fenêtre ouverte malgré la fraîcheur, je m efforçais en vain de comprendre la sensation de fin qui me valait tant d états d âme. Vendredi décidément frileux. Ou manque de sommeil. Dans ma vie aussi, c était une sorte de vendredi. Au loin dans la ville, on voyait le soleil éclairer les façades, furtivement, entre deux vagues de nuages que le vent peinait à déplacer. Je me suis regardée dans le miroir de la salle de bains, comme chaque matin, mais ce jour-là, je voulais être plus belle, plus maquillée, plus élégante, je voulais me plaire, comme un préalable, une répétition. Au bureau, j aurais pu être désignée «pire employée du jour». J avais une sorte de trac, presque une prémonition. Plus l heure avançait, plus je regardais ma montre. «T as rendez-vous ou quoi?» J avais beau m efforcer d être naturelle, mes collègues me regardaient avec étonnement. Mes interlocuteurs s arrêtaient de parler au téléphone, tant ma distraction était perceptible. Encore deux heures, encore une heure L heure, enfin. Je ne me souviens pas être sortie aussi vite du bâtiment auparavant, je courais presque, j étais de plus en plus inquiète et je ne savais pas pourquoi. Je n entendais que mes talons qui frappaient le sol alors que l orage menaçait, les premières gouttes tâchant déjà le bitume. Boulevard de Sébastopol, encore quelques centaines de mètres enfin la boutique. «Bonsoir, vous êtes essoufflée, on dirait.» La propriétaire était une femme entre cinquante et soixante ans, encore belle et toujours soignée, aimable au-delà du commercial. Enfin, c est ce que je me dis aujourd hui, avec le recul, car sur le moment, je m en fichais totalement. Alors qu elle me parlait de la pluie ou du beau temps, je ne sais plus, mes yeux se posaient un peu partout dans la boutique, en vain. «Euh! La jeune fille de l autre jour n est pas là?» J avais rassemblé ce qui L affaire du kaléidoscope B. Francomme

7 me restait de contrôle de moi pour ne pas trahir la déception qui me tordait le ventre et finirait par noyer mes yeux. «Samira? Elle est partie hier : elle m a dit qu il fallait qu elle arrête, j ai bien essayé de savoir pourquoi, mais elle n a rien dit de plus. Je lui ai dit que je lui devais encore de l argent, elle m a dit qu on verrait plus tard, elle a fini par me dire qu elle m expliquerait. Elle s est excusée et puis elle a raccroché» En entendant cela, j ai d abord cru à un cauchemar. «Ce n est pas possible, elle m avait dit qu on se reverrait aujourd hui» Voyant mes larmes couler, la propriétaire semblait désemparée. «C est si grave que cela? Non je ne sais pas où elle est partie, elle ne semblait pas si inquiète, elle n était pas triste, juste un peu préoccupée, c est tout.» Elle aurait fait n importe quoi pour me consoler et moi, je lui en voulais confusément. Quand elle m a eu donné son nom et son adresse, j ai retrouvé un peu de courage, poussée par une urgence inexplicable. Pourtant, j aurais eu bien du mal alors à dire ce que je lui voulais, à Samira, mais il fallait que je la trouve, vite, et les mots viendraient, du moins c est ce que j espérais. Personne n a parlé d essayage, bien sûr, et je suis partie. Sans le savoir, je venais d ouvrir la porte au Diable. J étais loin de me douter de tout ce qui se tramait en coulisses, des conséquences funestes de ma panique. Comment aurais-je pu imaginer que quelqu un épiait les allées et venues dans la boutique, ni pourquoi? Quelles raisons aurais-je eues de me sentir suivie? Quand j y pense aujourd hui, il me vient comme des vertiges, l amertume des injustices et des impuissances : le pire n est pas moins irréparable quand sa cause tient à peu de choses, au hasard même L affaire du kaléidoscope B. Francomme

8 D ans son bureau à l étage, le commandant Caulert était perplexe. Depuis plusieurs semaines, un cadavre non identifié lui empoisonnait la tête. Un homme d origine africaine avait été repéré par des passants, flottant sur la Seine, le visage dans l eau. Dans un premier temps, l affaire avait paru limpide, mais c est justement la limpidité, celle de l eau retrouvée dans les poumons, qui avait tout gâché : l homme s était bien noyé, mais dans des eaux plus pures. Le légiste, avec un sens du détail dont on se passerait bien parfois, avait décrit l intérieur et l extérieur de son patient, de sorte que le meurtre ne faisait plus de doute, même si un recel de cadavre restait mathématiquement possible. L homme, qui dérivait depuis quelques heures seulement, avait l estomac vide, n avait pas eu de rapports sexuels récemment. Il ne portait pas de traces de coups, ni de contrainte, il n avait visiblement pas été séquestré ni drogué. Aucun papier bien sûr, mais aucun signe distinctif non plus, pas la moindre carie, le moindre tatouage, la plus petite cicatrice, il était fait pour passer inaperçu. Tout juste avaitil une chaîne plutôt banale dans la poche, collier dont le pendentif avait été arraché, à moins qu il ne se soit simplement décroché par accident. Ni son visage ni ses empreintes n étaient connus de la police, son identité restait obstinément inaccessible : personne n avait signalé une disparition qui pût lui correspondre. Il ne s agissait pas d un SDF. Ses vêtements ordinaires le faisaient ressembler à un employé, pas à un caïd de Banlieue, pas à un notable non plus. Ni à un immigré clandestin venu mettre la France en péril. C était un parfait anonyme. À un détail près toutefois, le résidu d une inscription au stylo bleu dans le creux de sa main droite : le commandant Caulert n en tirera guère que la certitude que l homme était gaucher ; pour le reste, ce qu on pouvait lire de l inscription, «R Ŕ Leg» suivi de quelques lettres indéchiffrables, n était guère encourageant. Toute l équipe était arrivée, pour faire le point pour la énième fois. Comme d habitude, le capitaine Celestini s était assis sur le radiateur, l air pensif. Un peu désabusé, il avait pris la parole : «J ai mis le portrait du mort en ligne, on ne sait jamais. Côté fringues, rien de spécial, de l ordinaire. Les pompes, pareil bon marché, mais pas récup.» Ça ne se bousculait pas pour parler. Le lieutenant Vaneka a exposé les conclusions du labo sur la chaîne de l inconnu : il s agissait d un or étranger, sans doute du Moyen-Orient, de moindre valeur marchande que l or habituel ; un morceau d améthyste avait tenu lieu de pendentif, bref, inutile d aller traîner place Vendôme. Le commandant a brièvement résumé la situation : «On sait qu il est gaucher, qu il est mort noyé probablement après s être caché plusieurs jours, sans manger, qu il a été jeté post II L affaire du kaléidoscope B. Francomme

9 mortem dans la Seine, avec un bijou de femme dans la poche.» L'hypothèse de l homme qui reste caché a bien provoqué quelques apartés dans l assistance, mais il fallait se rendre à l évidence : l absence de produits dans le sang laissait à penser qu il était resté conscient ; il n avait pas de traces de liens ou de blessures pour suggérer une tentative d évasion, donc une séquestration : libre et conscient, en bonne santé, pourquoi rester l estomac vide, à moins d être terré dans un recoin, recherché, poursuivi? «C est vrai, je ne me vois pas avec ça autour du cou!» : le viril capitaine Levesque venait de valider le dernier point du récapitulatif. Mais le commandant Caulert n en était pas satisfait pour autant. Elle a passé une fois de plus les doigts dans ses cheveux blonds, comme pour en boucler une mèche, allumé enfin la cigarette qu elle triturait depuis plusieurs minutes, sous l œil réprobateur de Celestini. Réprobateur mais sous le charme Malibu-Œuf-Au-Plat, tel était le surnom du commandant Julie Caulert, en tout cas le surnom secret que lui donnaient certains de ses collègues masculins, entre eux toujours, bien sûr. C était censé rendre hommage à sa beauté tout en déplorant une poitrine quasi inexistante. La grande classe, quoi. D autant que par beauté, il faut entendre baisabilité. Il n empêche que les mêmes ne perdaient jamais une occasion de regarder furtivement quand elle se penchait, même s il n y avait rien à voir. Paradoxe, paradoxe... À 47 ans, Julie Caulert en paraissait à peine 40. Grande et sportive, elle n avait pas une beauté fatale mais un charme très sûr qui tenait tout autant à son regard qu à ses attitudes élégantes, ses postures graphiques et déliées, sous des apparences de laisseraller. Son groupe était composé de deux femmes et quatre hommes : Muriel Vaneka, l ancienne des stups, Sandro Celestini, le vieux, Cédric Bernard, le nouveau, et Alain Levesque, ancien de la BRB ; Ghislaine Guignard et Luc Brosset étaient eux absents pour quelque temps, l une en congé de maternité, l autre en arrêt pour dépression, classique dans les deux cas... Elle qui aimait les hommes avait dû mettre les choses au point avec les siens : on ne mélange pas le boulot et les histoires de c œur. Et comme côté boulot, ça se passait bien, la règle était respectée sans difficulté. Après un tour d horizon des dernières informations, chacun est reparti vaquer à ses recherches, en attendant que la mystérieuse affaire rebondisse. Julie, elle, est restée seule plus longtemps que prévu, le nez dans le rapport d autopsie, à la recherche d une piste. Vingt heures. Alors qu elle s était changée pour faire son jogging en rentrant chez elle, le téléphone a sonné. Quelqu un venait de se présenter à l accueil Brutalement revigorée, Julie s est précipitée dans l escalier, pour découvrir un homme à la soixantaine distinguée, au regard droit et doux. L homme avait lu un des multiples articles consacré au noyé L affaire du kaléidoscope B. Francomme

10 mystérieux, et qui le présentaient tantôt comme un malfaiteur victime d un juste retour des choses, tantôt comme un opposant persécuté par un régime brutal : ce n est pas parce qu on n a rien à dire qu il ne faut rien écrire. Il s était souvenu que dans la nuit précédant la découverte du corps, alors qu il était à la fenêtre pour prendre l air, il avait remarqué un drôle de manège sur le bord du fleuve Il a déclaré avoir aperçu une camionnette, tous feux éteints : il avait pensé que certains profitaient de la nuit pour se débarrasser d un frigo ou scooter volé. Il était visiblement content d avoir retrouvé un instant une importance qui l avait fui quand la retraite était venue mais sa sincérité ne faisait aucun doute. Ce qui n excluait pas qu il pût s être trompé. Julie a remercié l homme de s être déplacé, il l aurait presque remerciée de lui avoir donné l occasion de se déplacer. L enquête semblait donc prendre un tour nouveau, on allait sûrement connaître l endroit où le corps avait été jeté dans l eau, ou on allait être déçu. Il était dit en tout cas que Julie ne laisserait pas passer cette occasion. Avant même d en terminer avec le témoin, elle avait envoyé deux bleus boucler le secteur. Et quelques minutes plus tard, le périmètre était entièrement sécurisé. La police scientifique est arrivée peu après, malgré le peu d espoir qu on pouvait nourrir de trouver quoi que ce soit, plus de trois semaines après les faits. Quoi que ce soit d intéressant au moins, car on ne dira jamais assez combien la gravitation fait des ravages, jour après jour : c est fou, tout ce qui peut tomber par terre Il y avait là des mégots bien sûr, des épingles à cheveux, des élastiques, une vis, trois perles fantaisie, un bouton de chemise de quoi mobiliser pendant des jours le labo de la police scientifique avec un résultat très incertain, ce qui se lisait très clairement sur les visages. Et puis, il y a la gravitation, et il y a les porcs : boîtes de bière, papiers gras C est un morceau de carte de visite déchirée qui allait sauver l opération du fiasco définitif, mais cela, personne ne s en doutait encore et l atmosphère n était pas à l optimisme. Aux dernières lueurs du jour, tout le monde s en est allé. Julie a regagné son domicile à pied, pensive, alors que le vent se levait. Elle aussi avait du mal à imaginer son inconnu et les circonstances qui avaient pu le mener à ce funeste plongeon : vraie victime ou faux martyr, il lui faudrait attendre pour trancher. L affaire du kaléidoscope B. Francomme

11 S amira Haddad. 42, rue d Alésia. J étais comme soulagée, j avais agrippé une corde dans ma chute, peu m importait quand elle se raidirait et ce qui adviendrait alors. J avais mis un nom sur ce visage, sur ce corps si fin qu il faisait des angles aigus auxquels il faudrait absolument que je me pique ; non, une femme n est pas faite que de courbes, pas seulement, pas que de ça. Les stations défilaient entre ombre et lumière. J étais revenue sur terre, en dessous même... Un accordéoniste manifestement amateur massacrait allègrement des airs qu on avait peine à reconnaître, comme si c était moins grave. Au moins, j avais souri. Encore une station. Enfin l escalier mécanique et le retour à la surface, où brillait le vrai soleil. Ma montre indiquait 18h30 à mon arrivée devant le numéro 42. À la vue de l interphone, j ai senti la réalité reprendre brutalement place en moi. C était simple, il n y avait plus qu à appuyer! Mais pour dire quoi, pour me mêler de quoi? Et si un homme m ouvrait? Les secondes s accumulaient «Vous cherchez quelqu un, mademoiselle?» Ces quelques mots venaient de mettre fin à une réflexion qui m embarrassait. C était une dame âgée, traînant une sorte de panier à roulettes, sans doute quelques provisions achetées au marché voisin. Une veille dame ni riche ni pauvre, juste fatiguée, ridée, oubliée. De sa voix fluette, elle a poursuivi : «Vous savez, je connais tout le monde dans l immeuble» Je ne savais quoi dire. Je souriais pour gagner du temps. «Je viens voir Samira» À l évocation de ce nom, le visage de la vieille dame s est éclairé davantage. «Une gentille petite, elle habite juste au-dessus de chez moi Elle n est pas là? Venez l attendre chez moi je reconnais le bruit de sa porte d entrée quand elle arrive.» Je n osais pas lui dire que je n avais pas sonné, je ne voulais pas rester, ni m en aller, je n osais plus rien. Il y a des moments d une grâce telle, qu on ne peut se résoudre à les interrompre, quand bien même on aurait des milliers de choses à faire. Il fallait que j'écoute cette dame, je suis entrée avec elle. Je ne savais pas jusqu à quel point cette invitation allait changer le cours de ma vie. D abord, il y a toujours une odeur. Avant de la sentir, on se fait toujours une idée d un lieu qu on ne connaît pas ; après, rien n est pareil, jamais. Puis les images se fixent définitivement, et on connaît le lieu. Année après année, les habitudes avaient patiné l atmosphère, l odeur du propre avait vieilli avec les meubles, Madame Berger vivait seule, avec un militaire intemporel au coin du buffet et quelques autres photos comme on les faisait autrefois, de beaucoup trop loin. On ne ressentait aucune tristesse, mais un temps arrêté, une attente. Elle avait dû surprendre mon regard III L affaire du kaléidoscope B. Francomme

12 arrêté. «C est Jean, mon mari. Il est parti en 1977, cancer.» C était dit sans aigreur, avec l impatience d hypothétiques retrouvailles sur lesquelles on ne se fait aucune illusion. Je guettais le plafond, pour tenter d y voir des bruits inaudibles, mais rien ne faisait vibrer le lustre de verroterie audessus de la toile cirée. Je ne savais plus quoi penser : je voulais lui parler de Samira, parler d elle, je devais rentrer aussi. Elle m a offert un apéritif qui ne devait plus être fabriqué que pour elle, mais c était doux et sucré, comme sa voix. «D habitude, elle est déjà rentrée vous vous inquiétez pour elle?» Bien sûr que je m inquiétais, je voulais la voir, c était une obsession, un caprice, une idée fixe! Madame Berger m a raconté qu elles échangeaient quelques mots de temps en temps, que Samira lui avait présenté sa sœur un mois auparavant. Il fallait que je parte, il était presque vingt heures. «Revenez demain matin.» Avait-elle lu le désespoir dans mes yeux? Je lui ai souri. Arrivée au seuil de l appartement, alors que je l embrassais comme si je la connaissais depuis toujours, elle m a glissé à l oreille : «Moi aussi, j ai été amoureuse, je sais ce que c est à demain.» Elle avait tout compris sans poser la moindre question. Je l ai encore serrée dans mes bras avant de m engouffrer dans le soir de la ville. J avais appuyé sur le bouton de l interphone en passant, et personne n avait répondu. J ai échafaudé je ne sais combien de théories en chemin, et le retour m a paru bien court, trop court même. J avais oublié que Romain était là, qu il faudrait manger, parler surtout, parler de tout sauf de ce qui emplissait toute ma tête. Pendant quelques minutes, je suis restée là, immobile sur le pas de la porte, avant de me décider à entrer dans l appartement. Il était à table et s est retourné en me souriant. «Je ne t ai pas attendue» Après un instant de doute, j ai compris d un coup à quoi il faisait allusion : il croyait que l essayage avait eu lieu et qu il s était prolongé. Dans un sens, ça m arrangeait ; d un autre j étais mal à l aise. La table était mise, on sentait le rôti encore chaud dans la cuisine. Le petit appartement était douillet comme une chambre d enfant, quand le temps est venu de partir. Jamais je ne l avais vu aussi exigu, jamais je n avais manqué d air à ce point, malgré la fenêtre ouverte. A force de me fixer, Romain ne croyait maintenant plus à l essayage prolongé, l inquiétude avait gagné son visage, en reflet du mien, la certitude en moins. J étais «moi», enfin. Je ne sais ce qui lui est passé par la tête à ce moment-là, mais il a semblé d un coup plus que lucide lui aussi. Quand on a vraiment compris ce qui se passe, on n a plus besoin de savoir pourquoi, à cause de qui, ni quand, ni où. Quelques secondes les yeux dans les yeux, et c est comme une première rencontre, comme avant les mensonges, les oublis. «Tu t en vas, n est-ce pas?» C était l évidence. Il a souri malgré sa déception, a envié une seconde ma certitude, il s est levé et m a prise dans ses L affaire du kaléidoscope B. Francomme

13 bras, autrement déjà, signe que c était la fin de l intimité entre nous, définitivement. À cet instant, j ai su qu il m aimait et j ai compris que je l aimais bien. L écart était flagrant, béant. Tout devenait flagrant pour moi, heure après heure. Sans dire un mot, je suis partie vers la chambre. Je feuilletais l annuaire sans parvenir à me concentrer vraiment sur ce que je faisais, pour trouver un point de chute. Rien ne m obligeait à partir aussi vite, mais je redoutais vaguement quelque chose, la visite de ma mère peut-être. Au téléphone, la troisième tentative a été la bonne : l hôtel ne serait pas cher, ni loin, ni beau, mais il m offrait le sanctuaire dont j avais tellement besoin. Pour l instant, je regardais les murs de la chambre en pliant machinalement quelques vêtements dans une valise. Quelques souvenirs me revenaient bien, mais sans insister. «Je te mets le reste de tes affaires de côté.» Encore une fois, il m avait évité un long échange d explications superflues. Et comme je n avais aucun goût pour la tragédie, je me suis contentée d un «au revoir.» À peine avais-je descendu quelques marches que tout était presque oublié. J ai garé ma voiture à quelques centaines de mètres de l hôtel, dans une rue en pente, et je me suis précipitée à l intérieur. On m a donné une clé après quelques formalités. Je ne me souviens pas avoir vu autant de fatigue dans les yeux d un homme, autant de rides comme autant de nuits perdues. J avançais dans le velours bordeaux du couloir qui mène à l ascenseur. On a toujours l impression d être déjà venu : chaque hôtel a son odeur, mais ils ont en commun des humeurs accumulées au fil des adultères, des voyages ou des fuites. Une fois assise sur le lit, j ai pris conscience de ma solitude, alors que Samira revenait dans mes pensées immédiates. Je revoyais ses yeux noirs, je m efforçais de retrouver la teinte exacte de sa peau, les ondulations de ses cheveux. Mais l assurance tranquille qui m accompagnait depuis ma rencontre avec Mme Berger alternait avec une inquiétude bien plus raisonnable. Je ne savais rien d autre de la belle vendeuse que ses yeux et ses cheveux noirs, l intonation de sa voix et ses gestes incroyables. Je ne savais rien de sa vie. Me reconnaîtrait-elle seulement? Après quelques heures d observation minutieuse des deux fissures du plafond, j ai laissé les affluents du plafonnier à leur cours immobile, dans les reflets de la ville que les volets ajourés laissaient pénétrer, et je me suis endormie, enfin. Dès mon réveil, j ai ressenti un énervement inhabituel. Je voulais faire tout très vite, retrouver Mme Berger, retrouver Samira. L eau chaude qui coulait sur ma peau me calmait un peu, je me suis attardée. J ai bien pris le temps de me maquiller, je voulais être belle. Dans la glace, mon reflet me souriait. Je me demandais si elle m avait remarquée, comment elle trouvait mes cheveux sans L affaire du kaléidoscope B. Francomme

14 longueur, d un blond trop clair, mes yeux désespérément gris, mes seins sans volume Je retrouvais mes angoisses d adolescente. Peu de temps après, j étais dans la rue, la valise dans le coffre de ma voiture, la voiture dans les embouteillages, des bouchons au moins aussi propices à la réflexion qu à l énervement. Où aller ce soir? Rester ici ou téléphoner à Nathalie? Peut-être. La rue d Alésia est enfin apparue. J ai posé mes yeux sur chaque façade, égrenant les numéros sur les plaques bleues. Mal garée, je me suis dirigée rapidement vers le n 42. Il était dix heures et demie. Dans l interphone, la voix fluette de Mme Berger m a invitée à monter. Presque aussi impatiente que moi, elle m attendait sur le palier. «Vous avez essayé de sonner? Je crois qu elle n est pas rentrée» Je redoutais ce type de phrase mais je n en espérais pas d autre, c était presque une évidence qu elle ne serait pas là. Inutile de sonner. L urgence est un instinct qui dérange rarement pour rien. Entre deux tasses de café, elle m a dit tout ce qu elle savait de Samira. Ce n était pas grand-chose, des bribes de voisinage. J aurais voulu qu elle sache tout, j aurais voulu apprendre à chaque seconde, comme quand je dévorais les fanzines à la recherche d une information sur mes idoles d adolescence, savoir pour être plus proche. En France, Samira avait juste une sœur, prénommée Houria, qui vivait à Lille avec un mari et des enfants, rien d extraordinaire. Le reste de la famille était en Algérie, ses parents notamment, qui avaient fait plusieurs allers-retours avec la France. Si elle était partie, c était sûrement pour rejoindre sa sœur. Ni Mme Berger ni moimême n imaginions une seconde qu elle pût simplement rentrer le dimanche suivant, comme le font ceux qui partent en week-end ou en vacances, sans qu ils aient besoin d ameuter tout le quartier. Certes, il y avait bien l épisode du magasin abandonné plutôt vite, mais dans le comportement de la jeune fille, rien ne trahissait une quelconque panique. Samira était tout sauf mystérieuse, elle vivait seule et recevait peu, elle avait toujours le temps de discuter, de plaisanter. Et pourtant, on a beau côtoyer quotidiennement quelqu un, on n échange que très rarement des informations importantes. «Les hommes? Aucun à ma connaissance. En tout cas, elle ne m en a jamais parlé.» J étais un peu soulagée, très égoïste. Mme Berger m a avoué que quelques mois auparavant, une femme d une quarantaine d années lui avait rendu au moins deux visites deux fois elle s était trompée d étage - mais qu elle ne savait pas si ces visites avaient continué. Je voulais croire que non. J avais beau ne pas vouloir me réjouir top tôt quand même, c était presque comme un rendez-vous avec elle. Puis j ai repensé au vrai rendezvous que j avais la veille avec elle, et qui ne m avait pas empêché de la manquer L affaire du kaléidoscope B. Francomme

15 J ai accepté de déjeuner, insistant pour offrir une bouteille de bon vin, que je suis allée chercher aussitôt. Au passage, mon coup de sonnette chez Samira est resté sans réponse, mais j avais le sourire. Au cours du repas, Mme Berger m a raconté un peu sa vie, l amour de sa vie, Jean. Elle m a parlé de la guerre, un peu, et des congés payés, beaucoup. Le ton devenait plus grave quand elle a évoqué son fils, un fils attentionné et charmeur, mort d une leucémie alors qu il n avait pas trente ans. Ça peut être long une leucémie, et cruel. Elle a posé sa main sur mon épaule et a promis qu elle m aiderait. Pour ma part, j avais beaucoup de mal à raconter ma vie. Ce n était presque plus ma vie, car la mienne venait de commencer quelques jours auparavant. J étais à la fois triste pour Romain et fière de lui. Elle aussi m a parlé des hommes, de ses faiblesses sans lendemain. Quand elle compris que j avais dormi à l hôtel, elle a fait mine de se fâcher et m a envoyée chercher ma valise. «Je suis seule depuis si longtemps» Je n avais pas le courage de refuser au-delà de la politesse. Je n avais plus envie de raconter mon histoire à qui que ce soit d autre. Un canapé ici valait tous les lits des palaces de Monaco. J étais plus près de Samira. Dans l après-midi, toutes les photos du passé ont défilé sous mes yeux. Il y avait comme un coma à reboucher, une amnésie à guérir. J aurais donné n importe quoi pour continuer d entendre la voix de Mme Berger. Le soir venu, il a bien fallu se résoudre à dormir. «Demain après-midi, si elle n est pas rentrée, nous irons chez elle j ai une clé qu elle m a confiée. Dormez bien.» J étais subitement redevenue une enfant la veille de son anniversaire, rêvant de son cadeau, l imaginant cent fois. Avec la nuit est aussi revenue l angoisse des lendemains difficiles : s il fallait tout laisser tomber pour retrouver Samira, je ne pouvais espérer vivre plus de deux mois sur mes maigres réserves. Et encore fallait-il éviter les folies La vie n est pas un film complaisant : il faut bien manger, s habiller jour après jour, payer ses factures, rendre des comptes à son employeur, il n y a jamais de parenthèse pour se consacrer entièrement à quelque chose, sous prétexte que ce «quelque chose» est important. La nuit a été bonne, aussi bonne que courte. Les doublesrideaux du salon ne cachaient qu imparfaitement la fenêtre, comme ceux de l hôtel, et le jour m a réveillée avant six heures. Déjà Samira dans ma tête. Déjà, j imaginais son appartement, les tableaux aux murs, les coussins sur le canapé, une lumière tamisée. Mes pensées revenaient au présent pour mieux repartir, mieux revenir. J imaginais mes parents, puis Romain, mes parents encore, mon amie Nathalie. J avais beau envisager tous les problèmes qui s accumulaient au- L affaire du kaléidoscope B. Francomme

16 dessus de ma tête, tout cela restait théorique. Comme un enfant qui refuse d écouter le bon sens qui l engloutira un jour, je souriais aux anges, on aurait pu me gifler. Il était à peine sept heures quand Mme Berger s est levée. Je l avais attendue pour en faire autant, nous avons déjeuné. Elle a très vite remarqué mon impatience. «Avez-vous réfléchi à ce que vous ferez si elle ne rentre pas?» J étais bien incapable de dire autre chose que «Je la chercherai.» C était mince, et pour tout dire, insensé. Car où chercher quelqu un dont on ne sait presque rien, dont on ne connaît ni la famille ni les amis, et qui ne va pas forcément aller là où ça nous arrangerait. Et pour autant qu une indication aussi vague que le nom d une grande ville puisse être considérée comme un indice sérieux L abattement faisait donc suite à l optimisme, l évident devenait soudain impossible, bien loin de toute objectivité. Mme Berger était désolée d avoir assombri mon réveil «Je vous fais couler un bain bien chaud, finissez de déjeuner» Cette dame était décidément un ange pour moi, comme toutes ces personnes âgées qu on ne voit plus, qu on ne veut plus voir pour continuer de s étourdir. La sagesse fait forcément peur dans un monde imbécile. Je l écoutais me chuchoter les nouvelles du passé, tellement plus fraîches que les horreurs d aujourd'hui, des nouvelles du temps où on espérait qu aujourd'hui Des métiers qui n existent plus, des étés qui n existent plus, des neiges qui tenaient, des après-midis interminables, délicieusement interminables, l ennui pour rêver, des vacances, pas de raisin avant septembre ni de fraises en mars. Attendre, savoir attendre... Après un dernier regard sur mon corps maigre, je me suis glissée sous la mousse, dans les parfums d avant et les rêves d Orient. Quand j y repense aujourd hui, j envie cette certitude inconsciente qui m habitait alors, cette certitude sans fondement qui seule peut déplacer les montagnes. J étais l actrice et l unique spectatrice d un film dont je n avais pas lu le scénario, mais cela n entamait en rien ma confiance. Je la trouverais, Samira. Souvent, j avais eu l envie furtive de suivre telle ou telle fille dont j avais aperçu le corps à la piscine, qui s était dévoilée sans songer qu elle pût plaire, sans artifice ni retenue. Mais j avais acquis au fil du temps une telle maîtrise de l oubli volontaire qu il agissait presque avant qu il y eût quelque chose à oublier. Là, c était différent, je reprenais le contrôle de ma vie, je me dépliais. De souvenirs en confidences, l heure du repas est arrivée. Mme Berger semblait aussi excitée que moi, elle rayonnait. Nous étions dans une sorte de monde parallèle. Elle m a parlé de son adolescence en Bretagne, de ses études, de son premier séjour à Paris. Elle jubilait en me détaillant les stratagèmes dont elle usait pour retrouver son amant, et cette peur mêlée d ignorance qui L affaire du kaléidoscope B. Francomme

17 présidait aux abandons charnels, comme elle disait en souriant. Moi, je me taisais, mon histoire ne me semblait pas mériter qu on en parle. Quoi qu il en soit, ni elle ni moi n étions dupes de ces causeries, nous retardions le moment d y aller, c est tout. Encore quelques souvenirs autour d un café et il a fallu se lever. Nous sommes montées dans un silence presque sacré. C est comme si le moindre mot avait pu briser le fil qui nous liait - semblaitil - à Samira. Le bois des marches a encore étouffé quelques craquements et la porte est apparue. J ai cru comprendre alors ce que ressent un cambrioleur, écrasé entre la peur qui le tient et l excitation qui le pousse. Au moins avions-nous une clé J ai tout de suite reconnu le parfum qui m avait envoûtée quelques jours plus tôt et qui restait dans l air pour me guider, m encourager. Pour le reste, tout ce que j avais imaginé de l appartement s est bien évidemment révélé faux. C était, certes, soigné, mais le décor était moins oriental que celui d un touriste fraîchement revenu de Djerba ou Marrakech : juste quelques dentelles et un narguilé. La tapisserie d un beige rosé était posée depuis peu de temps. Au mur, il y avait quelques photos assez anciennes, prises en Algérie sans doute, et une carte du monde, multicolore et ancienne elle aussi, avec un terrifiant «URSS» sur fond vert. Madame Berger m a montré qui était Houria, au centre d une photo, dans un des cadres sur une étagère. La ressemblance entre les deux sœurs n'était pas frappante, mais elles avaient la même douceur communicative. Tout semblait en ordre dans le salon, mis à part le jean jeté sur le canapé. J avançais pieds nus sur la moquette, pour rejoindre la chambre, alors que Mme Berger se dirigeait vers la cuisine. Le lit était à peine défait. On devinait une nuit tranquille, un réveil serein, un jour ordinaire. C est alors que j ai entendu quelques mots de réprobation que je ne pouvais comprendre. Dans la cuisine, les poissons rouges flottaient dans l aquarium, morts. L installation semblait fonctionner normalement, et c est de faim qu ils avaient dû mourir. Cette négligence ne ressemblait pas à ce que Mme Berger connaissait de Samira, particulièrement sensible au sort des animaux, et qui insistait volontiers sur la fragilité des spécimens qu elle détenait. Après tout la clé, c était aussi pour les poissons Tout cela n était guère engageant et contribuait à dramatiser la situation. De retour dans le salon, tout nous apparaissait maintenant bizarre, pas assez ceci ou trop cela, jusqu à la disposition du canapé. Sans un mot, nous nous étions comprises. Une fois remis à sa vraie place, le canapé découvrait une tâche d un rouge foncé, du sang assurément, mais en faible quantité heureusement, et L affaire du kaléidoscope B. Francomme

18 une chaussure de femme. Je me souviens très bien des mots échangés à ce moment : aussi incongrue qu ait pu être notre découverte, elle nous apparaissait logique, presque naturelle. L idée qu il puisse s agir d autre chose que de sang n a jamais affleuré, ni dans le cerveau de l une, ni dans celui de l autre. De fait, nous avions raison et nous le savions. Point. L autre évidence que nous partagions a priori était qu il ne fallait pas appeler la police, mais peu à peu heureusement, la raison s est imposée à nous. Si Samira avait été enlevée, et nous ne savions alors pas pourquoi, la police devait commencer les recherches au plus tôt. Commissariat du quartier. Ça sentait l été. On expédiait les affaires courantes, on remettait à plus tard. Il n y avait presque personne, il manque toujours du monde. Les policiers en plus, c est seulement des visibles, histoire de rassurer les braves gens qu on a soigneusement effrayés. L efficacité, c est la discrétion, la patience, le temps ; les électeurs préfèrent le bruit et les lumières bleues. En tout cas, on ne pourrait trouver meilleure définition de la naïveté que cette idée que la police va se précipiter à la moindre sollicitation, simplement parce que l inquiétude est sincère. Nous avons passé beaucoup de temps à réclamer désespérément un inspecteur pour écouter notre histoire. L officier qui a fini par nous recevoir nous a assuré qu il passerait chez nous très bientôt. Cela ne nous suffisait pas, il l a vite compris. Nous insistions tellement qu il a fini par accepter de venir tout de suite, non sans nous avoir fait comprendre à quel point ce déplacement lui coûtait, pour le peu qu il en attendait surtout. Enfin il venait, c était l essentiel. Dès notre retour rue d Alésia, nous lui avons proposé de monter à l étage pour qu il se rende compte par lui-même des indices inquiétants qui s y trouvaient. L inspecteur nous écoutait poliment raconter nos déboires du commissariat. Au début, il nous a prises pour deux originales, au point qu il nous a demandé, à mots couverts, si nous avions bu. Dans l appartement, il a pourtant dû se rendre à l évidence : la tâche était bien constituée de sang, il en avait l habitude et tenait à ce que ça se sache. Malgré cela, il restait assez ironique et enchaînait machinalement les questions rituelles. «Mais qu est-ce que vous lui vouliez exactement? Aviez-vous des raisons de vous inquiéter ainsi?» J insistais sur les éléments matériels bien sûr : il semblait peu convaincu. Avant de s en aller, il s est efforcé de nous rassurer et nous a débité l éternel refrain sur le droit (sacré) qu ont les personnes majeures de disparaître quand bon leur semble. «Après tout, il s agit peut-être de sang de mouton.» L allusion le réjouissait. «Ou de poulet!» : il avait vraiment agacé Mme Berger. Il a disparu sans un sourire : il avait fait sa b.a. Nous nous trouvions dans une zone dérangeante, où il est manifestement L affaire du kaléidoscope B. Francomme

19 trop tôt et où, d une seconde sur l autre, il peut être irrémédiablement trop tard. Revenues à l étage au-dessous, nous nous regardions, assises de chaque côté de la table, cherchant dans le regard de l autre une question qui conviendrait à la réponse que nous avions en tête. Partir la chercher. Les yeux de la vieille dame avaient rajeuni en trois jours. Elle s amusait presque, elle me poussait, alors qu on eût attendu d elle la modération, celle qui caractérise l âge mieux que ne le font les rides les plus profondes. Le monde s était inversé, et tout ce qui l avant-veille encore constituait mon univers familier, avait franchi une frontière, était passé au-delà du visage de mon hôte. «Appelez-moi Louise.» Bien sûr que j allais l appeler Louise. Jamais pourtant je n ai pu la tutoyer, et à bien y réfléchir, c est toute une élégance qui en eût souffert. J adorais quand elle m appelait jeune fille ou ma petite, je revoyais un passé lointain, les manières désuètes de mes arrière-grands-parents. Et la voisine, aussi, toujours nonchalante et court-vêtue, dont les jambes blanches me semblaient si longues et la beauté si définitivement inaccessible. Pour rester avec elle, je lui posais tant de questions futiles qu elle en souriait. Parfois, nous étions si proches malgré le grillage qui nous séparait, que je sentais son parfum. Souvent ma mère s excusait pour moi auprès d elle, comme il convient quand un enfant ne sait s arrêter de parler. Elle me grondait si gentiment que je me serrais contre elle. Tout cela est bien loin. C est moi qui ai grandi, mais c est ma mère qui a perdu son innocence, comme si sa tâche devait se terminer, comme si un mariage en était l étape ultime, avant un repos bien mérité. Il n y a pas de place pour les complications. Tout l après-midi et la soirée, nous avons vécu dans l atmosphère d une veillée d armes. Il fallait fouiller l annuaire et trouver un point d ancrage à Lille, sa sœur si possible. On a beau dire que les temps changent, l arrivée d une dame âgée dans un cybercafé ne passe pas inaperçue. Dans le coin non-fumeurs, là où il y avait objectivement moins de fumée, nous notions les adresses, les numéros, les orthographes voisines, en sirotant une bière que Louise semblait apprécier, à ma grande surprise. «Mon docteur me la déconseille alors je ne l écoute pas!» Autour de nous, les doigts s agitaient sur les claviers, et l'on imaginait sans peine aux sourires qui naissaient çà et là, que s échangeaient nombre de baisers invisibles, entre les milliers de réflexions plus ou moins profondes. Plus tard est venu le temps des premiers appels, des premières déceptions aussi, des interrogations. Le soir, il restait six «Haddad» dont nous ne savions rien, comme autant de dernières chances. Et pas une Houria bien sûr. Nous nous convainquions qu elle devait être mariée, nous l espérions surtout. Peut-être qu elle avait un frère, ses parents non loin. Il fallait attendre, et quand il faut attendre, gérer L affaire du kaléidoscope B. Francomme

20 le quotidien constitue un parfait auxiliaire. Dans un premier temps, j allais tout simplement avancer mes congés. Je savais que j allais avoir droit au discours convenu qui rappelle invariablement «que si tout le monde faisait ça etc.» : les médiocres ont horreur du désordre, car si on tolère son existence, la leur n offre plus guère d intérêt. Il me faudrait aussi récupérer le reste de mes affaires avant que la nouvelle de mon départ ne s ébruite, qu il ne faille s expliquer. Dormir aussi. «Mademoiselle vous êtes arrivée.» J ai ouvert les yeux sur l uniforme d une femme souriante. «Vous êtes arrivée à Lille, tout le monde est déjà descendu, vous savez?» Sur le quai, je voyais Louise qui me regardait sans rien dire, comme ailleurs. L employée s était assise à côté de moi et me regardait, elle aussi. Son image était floue, mais s améliorait petit à petit. Quand j ai reconnu Samira, mon sang s est figé et le train a disparu. Ce n était rien qu un rêve, dans l appartement immobile, ce n était qu un rêve, dans une nuit tiède, à Paris. Je n ai pas pu me rendormir cette nuit-là. Je me suis levée tôt et je suis sortie vite, pressée de me débarrasser d entraves incommodes. Je me souviens des trottoirs mouillés dans le matin frais, des odeurs de pain qui se perdaient dans l air, des couloirs du métro pourtant si familiers. Je me rappelle très bien cette impression fascinante d être réellement éveillée. Je regardais des inconnues sans baisser les yeux, sinon pour voir leurs jambes. Chacune si belle à sa façon, chacune et son histoire, chacune et ses élégances, sa lassitude aussi. Dans leur regard on croise des prisonnières des temps anciens, des oubliées du corps et de l âme, et on dirait qu elles vont pleurer. À neuf heures, j avais difficilement atteint mon bureau, après une dizaine de chroniques du lundi matin, sortes de mélanges de météo, de cuisine et de sociologie bon marché. «Mon week-end? Très bien, merci» Toute la frustration accumulée depuis deux ans que je travaillais là me sautait à la figure, comme un reflet grimaçant de ma propre médiocrité. Comme prévu, j ai eu droit à un éloquent discours de celui qui se faisait appeler boss parce que c est plus simple et «qu on aurait pu prévenir» mais «qui va se débrouiller, comme d habitude». Tellement il est efficace! Il ne m a pas fallu pas plus de quelques minutes pour régler le problème et quitter cet endroit. Ce n était pas mon métier qui me dégoûtait, mais cette application à se ressembler qui transpirait des couloirs, des milliers de scènes identiques, un vrai conservatoire des talents mineurs. Tout m explosait au nez! Plus tard, j ai rejoint Romain qui m avait apporté un sac avec quelques affaires. Nous avons pris un café en terrasse, puis un deuxième comme au début que nous nous connaissions, mais ni lui ni moi n éprouvions de regrets. Personne n était encore au courant L affaire du kaléidoscope B. Francomme

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