Un mariage dans le ghetto

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1 Monsieur Loïc J. D. Wacquant Un mariage dans le ghetto In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 113, juin pp Citer ce document / Cite this document : Wacquant Loïc J. D. Un mariage dans le ghetto. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 113, juin pp doi : /arss

2 Résumé Un mariage dans le ghetto Au fil du récit ethnographique d'un mariage dans le ghetto de Chicago, on cherche à restituer quelquesuns des principes et des formes de sociabilité propres au milieu (sous-)prolétarien noir américain contemporain et à réfléchir sur les conditions sociales de construction d'un objet honni et dans la réalité et dans la science sociales. Rendus obsolètes par les transformations du marché du travail et du champ politique, les habitants des Bantoustans urbains de l'amérique doivent se satisfaire de copies démarquées et de succédanés inférieurs des biens, rites et valeurs sanctifiés par la société environnante. Le millénarisme profane qui empreint leur vie quotidienne est le moyen non pas de résister, comme le veut certaine sociologie populiste, mais simplement d'exister dans les interstices des institutions dominantes. C'est l'occasion d'insister sur les vertus de l'observation ethnographique de longue durée (plus de trois ans dans le cas présent). Celle-ci permet de s'imprégner de la temporalité spécifique du monde social considéré et d'élaborer ses hypothèses in situ, mais aussi de sortir de la logique du procès en explicitant l'intérêt de connaissance qui guide le chercheur, intérêt particulièrement incongru dans un univers fortement soumis à l'urgence matérielle comme l'est le ghetto afro-américain. Au sein de pareil univers, l'amitié s'avère être une condition indispensable à la production de données non artefactuelles car elle seule permet de clarifier le rapport social qui lie le sociologue à ses informateurs-amis, et ce dans les deux sens, de sorte à le faire fonctionner comme un préanalyseur permanent et à minimiser la charge de violence symbolique nécessairement impliquée dans un tel échange inégal. Abstract A marriage in the ghetto. The ethnographice narration of a marriage in Chicago's ghetto serves to uncover some of the principles and forms of sociability specific to the contemporary Afro-American (sub)proletariat and to reflect on the social conditions of construction of an object reviled in both social reality and social science. Rendered redundant by the twofold transformation of the labor market and of the political field, the residents of America's urban Bantustans have to make do with degraded imitations and inferior substitutes of the goods, rites, and values sanctified by the encompassing society. The profane millenarism that suffuses their everyday life is the vehicle, not of resistance, as certain populist sociology would have it, but of mere existence within the cracks of the dominant institutions. It affords an opportunity for stressing the virtues of ethnographic observation of the longue durée (over three years in this case). The latter allows one to imbibe the specific temporality of the social world under examination and to elaborate one's hypothesis in situ, but also to eschew the logic of the trial by explicating the «knowledge interest» guiding the researcher, an interest particularly incon- gruous in a universe as strongly subjected to the press of material urgency as is the Afro-American ghetto. Within such universe, friendship turns out to be an indispensible precondition for the production of nonartefactual data in that it alone permits the clarification of the social relation that ties the sociologist to his informant-friends, and this in both direction, so as to make this relation fonction as a permanent preanalyzer and to minimize the weight of symbolic violence necessarily entailed by such unequal exchange. Zusammenfassung Heirat im Ghetto. Im Verlauf des ethnographischen Berichts über eine Heirat im Chicagoer Ghetto wird versucht, einige Prinzipien und die dem gegenwärtigen amerikanischen schwarzen (Unter-)Proletariat eigentümlichen Geselligkeitsformen herauszustellen, und in dieser Form über die sozialen Bedingungen der Konstruktion eines in der sozialen Realität wie in ihrer wissenschaftlichen Behandlung mit Hohn betrachteten Objekts zu reflektieren. Durch die Wandlungen des Arbeitsmarktes und des politischen Feldes sozusagen überflüssig geworden, sind die Bewohner der städtischen Bantoustans Amerikas dazu gezwungen, sich mit billigen Imitationen und ohne Markenzeichen auf den Markt gebrachten Ersatzartikeln der geheiligten Güter, Riten und Werte der umgebenden Gesellschaft zufriedenzugeben. Der ihr alltägliches Leben kennzeichnende Millenarismus ist ein Mittel, nicht des Widerstands, wie manchen populistischen Soziologen es gerne scheinen möchte, sondern allein des in den Lücken der

3 herrschenden Institutionen gefristeten einfachen Überlebens. An dieser Stelle ist angebracht, ausdrücklich die Vorzüge langzeiträumiger ethnographischer Beobachtungen (im vorliegenden Fall : drei Jahre) zu betonen. Nur sie erlauben es, sich ganz von der spezifischen Zeitlichkeit der untersuchten sozialen Welt imprägnieren zu lassen, Hypothesen in situ aufzustellen, aber auch sich bei der Formulierung des den Forscher dominierend leitenden Erkenntnisinteresses aus der vor Oit herrschenden Prozesslogik auszukoppeln, ein in einem derart materieller Dringlichkeit unterworfenen Universum, wie die afro-amerikanischen Ghettos es darstellen, besonders unangebrachtes Anliegen. Freundschaft erweist sich in einer solchen Welt als unentbehrliche Bedingung für die Erstellung nicht bloß künstlich erzeugter Daten, denn nur sie allein gestattet, die den Soziologen an seine Informanden-Freunde bindenden sozialen Beziehungen in dem zweifachen Sinn. mit Genauigkeit zu bestimmen, daß zum einen dieselben von ihm permanent im vorhinein analysiert werden, und daß er auf der anderen Seite das in einem solch' ungleichen Austausch notwendigerweise implizierten Potential symbolischer Gewalt zu vermindern versucht.

4 Loïc J. D. Wacquant UN MARIAGE DANS LE G ETTO I y a quarante ans, E. Franklin Frazier arguait dans Black Bour geoisie que la classe moyenne afro-américaine s'est fabriqué «un monde de faux-semblants et d'illusions» dans lequel elle cherche «un refuge à son infériorité et à son inconséquence économique dans la société américaine1». Aujourd'hui cette proposition semble s'appliquer avec plus de pertinence, sinon de cruauté, au sous-prolétariat de couleur des métropoles étatsuniennes. Rendue doublement obsolète, au plan économique par la restructuration du marché du travail et au plan politique par le déplacement du centre de gravité électoral du pays ^ers les banlieues blanches conservatrices, la population parquée dans ces véritables réserves urbaines que sont les grands ghettos Sßonny -Lee ana -Anthony <Jvoiy invite you to be with us as we begin ouï new life together on ôatuïaay, Oeptembeï twenty-ninth Illustration non autorisée à la diffusion nineteen nundlea ana ninety at jou\ o 'clock in me afteïnoon dñichigan ~L laza Jnotel 2600 óouth ótate ótuet Chicago, Ullinois des États-Unis est condamnée à voir son existence se déroul er largement à l'écart (ou, au mieux, dans les interstices) des institutions dominantes, qu'il s'agisse du marché du travail sala rié, de l'école, de l'église ou de la forme dite modale de la famille. Suite à la détérioration continue de ses conditions matérielles depuis les années 60 et devant le rétrécissement extrême de ses chances de vie, on comprend qu'elle se replie dans un univers de façades et de jeux de miroirs où chacun s'évertue à faire croire, aux autres et à soi-même, qu'il est autre, et qu'il vaut mieux que le peu qu'il est et le peu qu'il a. Dans ces conditions, se satisfaire de copies démarquées et de succédanés inférieurs des biens, des rites et des valeurs sanct ifiés par cette société qui les rejette comme on le ferait d'une caste d'intouchables - selon le paradigme révélé plus bas par l'anecdote du quiproquo autour du champagne et du Chámp ale, son pâle produit de substitution, dont le marié ignore lequel est l'original et lequel l'imitation -, c'est, pour les habi tants du ghetto, chercher non à «résister» mais, tout simple ment, à exister dans les termes que cette dernière leur concède. Comment, sans cela, supporter, en sus de la misère, le poids du double stigmate, racial et territorial, qui pèse sur tout résident du ghetto du fait de sa couleur de peau et de sa relé gation dans un lieu maudit devenu le symbole de toutes les «pathologies sociales» dont souffre et s'indigne le pays? L'e spèce de millénarisme profane qui empreint nécessairement la vie quotidienne dans la «Ceinture noire» peut se lire indif féremment dans la prospérité de l'économie du jeu sous toutes ses formes, légales ou non, dans la popularité imbattable des émissions de télévision, soap operas ou concours d'argent, qui mettent en scène le fantasme de l'apesanteur sociale, dans l'adulation universelle dont sont l'objet les vedettes sportives, dans le dynamisme d'un capitalisme de brigandage centré sur cet ultime commerce des illusions qu'est la drogue, ou dans les Ahe deception will follow trie ceïemony 1 - E. F. Frazier, Black Bourgeoisie, New York, Macmillan, 1957, p Ce classique de la sociologie américaine était originellement paru en français aux Éditions Pion deux ans auparavant.

5 64 Loïc J. D. Wacquant professions de foi, inlassablement réitérées en dépit de tout, dans la promesse du «rêve américain»2. On en décèlera de nombreuses traces dans ce récit d'un mariage dans le ghetto de Chicago, composé d'extraits (retransc rits et partiellement réécrits pour en faciliter la compréhens ion) du journal ethnographique tenu au cours de ma recherche sur la genèse sociale de la vocation du boxeur professionnel. Ce fragment, reconstitué à partir de notes consignées sur-le-champ dans mon carnet de terrain et oralement grâce à un magnéto phone de poche, puis complétées et dactylographiées sur micro ordinateur le soir même, met en scène plusieurs personnages déjà rencontrés dans un article précédent3: DeeDee, l'entra îneur septuagénaire du Woodlawn Boys Club, la salle de boxe du South Side dans laquelle, trois années durant, j'ai fait l'apprentis sage du métier de combattant; Anthony, un de ses poulains, passé professionnel l'automne précédent après six ans de comp étition chez les amateurs; et quelques-unes des principales figures du Boys Club. Il se situe à un stade de mon investigation où, après plus de deux ans d'un côtoiement presque journalier, ma compagne Elizabeth (Liz dans le texte) et moi-même avons été admis au sein de l'/nner circle du gym et jouissons à ce titre de l'entière confiance de ses habitués. À ce moment, en effet, ma fidélité envers le Boys Club et mon amour du noble art ont été abondamment attestés, par mon assiduité aux entraîne ments et ma soumission aux mêmes contraintes que mes pairs, par ma prestation au tournoi amateur des Golden Gloves en tant que représentant du club l'hiver précédent4, par les ser vices rendus aux uns et aux autres au fil des mois, enfin, s'il en était besoin, par le fait que je sois revenu habiter Chicago après un bref exil à Boston pour raisons professionnelles. Ceci pour souligner que les observations que j'ai pu réaliser au sein du ghetto de Chicago ne l'ont été qu'au prix d'un long travail de re-connaissance mutuelle avec ces amis qui devien dront peu à peu aussi des informateurs. Et pour déprendre le lecteur de l'idée qu'il serait envisageable de rendre compte d'un pareil monde à partir d'un point de vue distant et extérieur. Il fallait au contraire, renversant l'image commune du sociologue comme observateur en survol, assumer pleinement les interf érences causées par notre immixtion dans le faisceau des rela tions interpersonnelles dont la salle était le noyau, et tirer profit épistémologique, en la faisant fonctionner comme un pré-analy seur permanent, de l'interrogation que ne manquait pas de sus citer notre simple présence en ces lieux, hautement improbable en raison de notre statut social comparativement élevé mais surtout de notre identité raciale et nationale. Est-il besoin de redire que l'ethnographe est, d'emblée, qu'il le veuille ou non, partie prenante au «jeu social indigène» et qu'il est toujours «impliqué, le plus souvent à son insu, dans un réseau d'alliances et d'oppositions» (G. Althabe, «Ethnologie du contemporain et enquête de terrain», Ter rains, 7, octobre 1986, p. 3-12) qui contribue à déterminer tant les réactions des enquêtes à son intrusion que son point de vue sur l'objet et, partant, sa construction? Melvin Pollner et Robert Emerson soulignent avec justesse que le sentiment que l'enquêteur de terrain peut avoir de n'être qu'un simple observateur, de s'être parfaitement fondu dans le milieu étudié et l'illusion corrélative que sa présence y est vierge d'effets (syndrome qui mériterait le joli nom de «paralogisme du caméléon»), est en fait un accomplisse ment contingent qui s'appuie sur la «coopération collu soire» des enquêtes. («The Dynamics of Inclusion and Dis tance in Fieldwork Relations», in R. M Emerson (éd.), Contemporary Field Research : a Collection of Readings, Boston, Little, Brown, 1983, p ). On ne saurait trop insister à cet endroit sur les vertus de l'observation ethnographique de longue durée. Non seulement elle permet de s'imprégner par acclimatation prolongée de la temporalité spécifique du monde social considéré et d'élaborer puis de tester ses hypothèses in situ dans le temps. Mais aussi et surtout, elle ouvre la possibilité de tisser des rapports de confiance personnelle et d'estime, voire d'affection, mutuelle sans lesquels il peut se révéler impossible de vaincre les rési stances et les préventions de tous ordres que tout membre d'un groupe dominé est fondé à nourrir envers un représentant de cette culture savante qui est avant tout, pour lui ou elle, un in strument d'exclusion, et donc de se donner les moyens de sor tir de la logique du procès qui régit trop souvent les études portant sur les pratiques populaires ou considérées comme «hors normes». La série indéfinie des interactions répétées avec l'enquêteur permet en effet à l'enquêté de mener sa propre enquête sur ce dernier, et donc de mieux comprendre (ou de moins mécomprendre) l'intérêt de connaissance qui l'anime, intérêt particulièrement incongru, sinon incompréhensi ble, dans un univers aussi fortement soumis à l'urgence matér ielle et à la nécessité la plus immédiate que l'est le ghetto noir américain Selon une enquête sur la perception des chances et des mécanismes de mobilité sociale menée en 1987 dans le cadre de l'urban Poverty and Family Structure Project de l'université de Chicago, une vaste majorité des résidents du ghetto soutiennent l'idée que «chacun a sa chance en Amérique» et que la réussite sociale est d'abord le fruit des compétences et des efforts de l'individu. Il n'y a pas de mot pour dire le choc que fut pour moi le fait de mesurer de première main l'emprise de l'idéologie de {'opportunity for all jusqu'au fond des taudis les plus déshérités du ghetto (pour une synthèse de recherches sur le sujet, J. Hochschild, Facing Up the American Dream : Race, Class and the Soul of the Nation, Princeton, Princeton UP, 1995, spécialement chap. iv). 3 - Auquel je renvoie pour une présentation des objectifs et des modal ités de cette recherche, ainsi qu'un aperçu biographique des protagon istes et une sociographie succincte du quartier de Woodlawn : cf. L. J. D. Wacquant, «Corps et âme: notes ethnographiques d'un apprenti-boxeur», Actes de la recherche en sciences sociales, 80, novembre 1989, p L. J. D. Wacquant, «Busy Louie aux Golden Gloves», Gulliver, 6, avril-juin 1991, p m'est arrivé à plusieurs reprises d'écrire dans mon journal qu'un tel travail a quelque chose d'indécent, voire même al obscène, et j'ai dû sou vent batailler un fort sentiment de voyeurisme, à décrire quotidienne ment avec application le fonctionnement d'un univers si dur et si défait.

6 Un mariage dans le ghetto 65 C'est aussi qu'on se trouve ci dans un cas où l'amitié est une condition sociale de possibilité de la production de données qui ne soient pas complètement artefactuelles puisqu'elle seule permet, non d'éliminer la relation sociale qui lie le sociologue à ses informateurs-amis, ainsi que le voudrait la fiction métho dologique du positivisme, mais de la clarifier, et ce dans les deux sens, de façon à minimiser la charge de violence symbol ique impliquée dans un tel échange inégal - ce qui ne va pas sans poser des problèmes moraux délicats alimentant chez l'ethnographe un examen de conscience continu, pendant et après l'enquête, qui peut se révéler générateur d'angoisses et de blocages analytiques difficiles à surmonter6. L'interaction fréquente et rapprochée qu'autorise la relation d'amitié per met, du côté du sociologue, de collationner et de confronter les diverses «présentations de soi» que déploient les ind igènes sur les différents marchés, plus ou moins tendus en fonction de leur degré d'officialité, qui composent la trame structurale des transactions de leur vie quotidienne, et notam ment les variations qui marquent le passage des situations pr ivées aux situations (semi-)publiques7. De l'autre côté, elle fournit à l'enquêté des opportunités variées de «tester» l'e nquêteur et d'éprouver aussi bien sa sincérité que sa (re)connaissance des valeurs cardinales de l'univers spécifique, en l'occurrence les valeurs viriles d'honneur (heart, «avoir du cœur», et toughness, être «dur») fondées principalement sur le capital corporel et sur la maîtrise pratique de l'éthique de la combine (hustling). Il va sans dire qu'un tel compte rendu ethnographique - au sens de l'ethnométhodologie - n'a nullement pour prétention de livrer la réalité du ghetto «telle qu'en elle-même», fût-ce en faisant rétrospectivement sien le dicton de la rue qui assigne à bon compte au chercheur la fonction présumée sans ambiguïté de telling it like it is dont se sont réclamés certains anthropologues populistes à l'époque de la montée du mouve ment séparatiste noir8. Bien au contraire: il est là pour réaf firmer que, quelque brute qu'elle soit, toute ethnographie, y compris celles qui, moyennant un pléonasme épistémique, se revendiquent et se pensent comme purement «descriptives», est une construction, organisée, consciemment ou non, par un cadre théorique et social agissant à la manière d'un prisme réfracteur des «données» du réel qui retiennent l'attention et font l'objet d'un enregistrement qui est toujours et avant toute chose une sélection 9. Enfin, eu égard à la démonisation dont il est périodique ment l'objet et qui tend à en faire l'incarnation honnie d'une sorte de degré zéro de l'humanité au cœur de la civilisation présumée la plus avancée de la planète10, un tel récit peut avoir la vertu, toute négative, de rappeler que, en dépit de son état de délabrement et de l'insécurité physique et sociale qui règne en son sein, le ghetto demeure le support de formes de sociabilité spécifiques et le creuset d'une riche culture express ive qui aident à rendre vivable une existence qui, sans elles, ne le serait sans doute pas. «Ça coûte cher un mariage, un vrai» Samedi 29 septembre 1990 : je passe chercher Dee- Dee chez lui pour l'amener à la salle comme prévu vers une heure de l'après-midi. [...] En fermant la porte de son appartement à triple tour puis la grille avec son cade nas (quel paradoxe! il n'a aucun bien de valeur et il lui faut se barricader comme si son petit deux-pièces regor geait de richesses)11, DeeDee grogne : «J'aurais dû me fiche de c'putain de gym. Y'aura personne de toute façon aujourd'hui avec le mariage d'anthony.» On roule tran quillement jusqu'à la salle malgré Titus [mon chien] qui couine comme un putois à l'arrière. DeeDee m'apprend que Curtis s'est fait casser une vitre de son truck [sa Jeep] et voler le contenu du coffre en allant à un match de football américain des Bears dimanche dernier. «Y pourra jamais la payer cette fichue caisse de toute façon (no-how).» C'est vrai que je ne vois pas comment il pourr ait honorer les traites de ce monstre automobile [une Jeep Cherokee 4x4 haut de gamme coûtant plus de dollars acquise à crédit et dont les traites se mon- 6 - On trouvera une très belle illustration de ces remarques dans l'e nquête sur la prostitution à Oslo faite par Cecilie Hoïgard et Liv Finstad, Backstreets : Prostitution, Money and Love, Cambridge, Polity Press et University lre publication Park, The Pennsylvania State University Press, 1992, 7 - Pour les observations perspicaces qui vont dans ce sens, G. Mauger, «Enquêter en milieu populaire», Genèses, 6, décembre 1991, p Charles et Betty Lou Valentine offrent un éloge de la fusion positi viste avec le point de vue (présumé) de l'indigène dans «Making the Scene, Digging the Action, and Telling it Like it is : anthropologists at Work in the Dark Ghetto», in N. E. Whitten et J. F. Szwed (éds.), Afro- American Anthropology : Contemporary Perspectives, New York, The Free Press, 1970, p Alcida Ramos démontre ce point en confrontant trois «tropes» et hnographiques appliqués à une même culture, décrite tour à tour comme féroce, erotique et intellectuelle («Reflecting on the Yanomami : Ethnographie Images and the Pursuit of the Exotic», in George E. Marcus éd., Rereading Cultural Anthropology, Durham et Londres, Duke University Press, 1992, p ). 10 Dont le dernier avatar est la «panique morale» autour de X underc lass, ce groupe fantasmatique qui serait apparu au cœur du ghetto dans les années 70-80, que d'aucuns rendent responsable de sa dété rioration accélérée et que les observateurs les mieux intentionnés (dont certains sociologues qui, vite oublieux de leur devoir, lequel en pareil cas est d'analyser la construction sociopolitique de cette catégorie fic tive et les usages sociaux qui en sont faits, ont participé activement à la diffusion de la croyance doxique dans son existence) n'hésitent pas à décrire comme foncièrement «antisocial», pour ne pas dire barbare À cause de l'insécurité, DeeDee prend soin de toujours cadenasser la grille de sa porte d'entrée quand il est dans son appartement ( < Du fait que j'suis seul dedans»), mais il laisse le cadenas de la grille de la porte arrière entrouvert de façon à pouvoir évacuer les lieux d'urgence en cas de besoin. S'il s'absente pour la nuit, il s'arrange pour qu'une nièce ou une amie vienne dormir chez lui. Quand il part pour plusieurs jours accompagner ses boxeurs sur la route, il nous confie son bien le plus précieux - sa télévision - en consigne.

7 66 Loïc J. D. Wacquant Portrait d'anthony montée comme note bien décède ménage, Onzième que DeeDee), la alors dut matériellement mère Kentucky enfant assumer qu'il et Anthony tous est d'une («toutes seule encore les difficile. dit famille garçons la avoir charge les enfant de filles Son foncés eu six de et une père, sont la garçons sa famille comme enfance mère, claires ouvrier et : Anthony «femme [de huit heureuse On d'usine, peau] man filles de», geait à notre faim, mais y a des fois où peut-être on passait une semaine sans électricité et des hivers on passait peutêtre une semaine ou deux sans chauffage, mais alors on avait l'électricité et puis à la place on se chauffait au kérosène.» Durant toutes ses années de lycée, il tra vaille comme aide-cuisinier au Roberts Hotel, un établissement du South Side, de 6 à 9 heures du matin et il n'a guère le loisir de prendre goût à la chose scolaire. «J'étais jamais l'élève qui est devant dans la classe, non, tu vois, j'étais toujours plutôt l'élève du fond.» Adolescent, il est réputé dans son quartier pour ses capaci tés athlétiques, qui lui valent d'être son «champion de slap-boxing» (sorte de boxe des rues où les opposants s'affron tent paumes ouvertes, à coups de gifles, traditionnellement prisée par les jeunes du ghetto, aujourd'hui en rémission du fait de la prolifération des armes de poing). Et quand ses copains d'enfance se joignent aux gangs locaux, lui se tourne à la place vers les arts martiaux. Aujourd'hui il crédite la discipline du karaté de l'avoir préservé des tentations et des destructions de la rue. À vingt-sept ans, le poste à mi-temps de moniteur sportif auprès du service des parcs de la ville qu'il occupe depuis 1986 est le seul emploi stable qu'il ait connu. Sa future épouse, Bonn ie, qui a comme lui arrêté ses études au sortir du lycée, a tra vaillé un temps comme hôtesse d'accueil à la banque Harris, mais elle est au chômage depuis plus d'un an. Les coupons ali- mentaires (d'une valeur de 200 dollars par mois) et la petite allocation qu'elle touche du service de l'aide sociale, ajoutés au maigre salaire d'anthony (180 dollars par semaine), suffisent à peine à assurer la subsistance de base de leur ménage qui compte déjà deux enfants (il est arrivé plus d'une fois à ma compagne Elizabeth d'emmener le petit Antonio manger au restaurant proche de la salle de boxe après avoir réalisé qu'il n'avait rien dans l'estomac depuis la veille). Au point que, chaque matin, Anthony achète un Chicago Sun Times à 80 centimes dans un distributeur auto matique de journaux afin de chaparder quatre exemplaires qu'il revend à la sauvette dans la rue pour gagner de quoi se payer son ticket de bus jus qu'au gym (et DeeDee lui donne régu lièrement le dollar nécessaire pour faire le trajet retour). Féru d'arts martiaux, ceinture noire de tae-kwondo, menant de front deux carrières sur le ring, l'une en boxe américaine et l'autre en kick-boxing, Anthony rêve d'ouvrir une école de karaté («Mon plan, Louie, c'est un jour d'avoir mon beau petit dojo à moi») qui lui permettrait d'assurer l'indépen dance financière de sa petite famille. Sa préparation physique irréprochable consume son existence quotidienne. Il s'entraîne avec une rage qui frise l'hys térie, puisque DeeDee doit souvent lui crier après pour le faire s'arrêter, et il n'est pas rare qu'il aille, en cachette de ce dern ier, mettre les gants dans une autre salle de la ville une fois bouclé son entraînement au Woodlawn Boys Club. En fait - je le note dans mon carnet de terrain après un entretien à l'emporte-pièce avec Anthony - l'entraînement est comme sa porte de secours hors du réel, son opium, le seul fil conducteur d'une existence dont le principe de cohérence est, on va le voir, l' incohérence la plus absolue, objective autant que subjective. tent à 480 dollars par mois, soit plus de la moitié de son revenu familial] : «Y paie sa facture mensuelle et il lui reste plus rien pour manger», souffle DeeDee d'un air incrédule 12. Je voudrais acheter un cadeau à Anthony et sa femme et je demande conseil à DeeDee : «J'sais pas. D'habitude c'est les femmes qui s'occupent de ça, pas les hommes. Tu peux lui glisser cinq ou dix dollars dans une enve loppe, ouais, tu peux faire ça»13. On trouve le vieil Edward, un nouveau qui s'est inscrit au club hier et qui rêve éveillé de faire une carrière pro en dépit de son âge avancé, battant la semelle devant la grille du gym où il attend depuis midi dans le froid - il faut en vouloir! Je dépose DeeDee à la salle avant de filer à la maison finir de taper mes notes de la veille sur les combats de l'ara Cet achat proprement suicidaire provoque l'ire irrépressible de DeeDee et de l'entourage de Curtis. L'affaire connaîtra son issue logique quand, deux ans plus tard, le concessionnaire reprendra pos session du véhicule après règlement d'une somme forfaitaire comme solde de dettes de Curtis, de sorte que ce dernier aura perdu et la voi ture et l'intégralité des versements effectués en vue de son paiement Lors de son 70e anniversaire, nous avons organisé une petite fête surprise au gym en l'honneur de DeeDee. Les boxeurs s'étaient cotisés pour lui offrir un énorme gâteau (décoré par une petite figurine de plastique représentant une aguichante jeune fille nue très claire de peau) et une carte de vœux à laquelle étaient agrafés des billets de un, cinq et dix dollars.

8 Un mariage dans le ghetto 67 gonne Theater. Puis je redescends sur la 63e Rue à 3 heur es et demie chercher Liz qui finit sa semaine de travail chez Daley's [restaurant familial proche de la salle sur la 63e Rue14]. Elle me confirme que le patron exploite son personnel jusqu'à la moelle : les serveuses sont payées 3,25 dollars de l'heure, soit en dessous du salaire min imum légal, et en plus elles doivent régulièrement faire des heures supplémentaires rémunérées au même taux. L'autre jour, un des cuisiniers s'est méchamment brûlé l'avant-bras en manœuvrant une bouilloire d'huile ; résultat, il a été viré car le proprio ne veut payer ni cou verture médicale ni congés. Nous passons prendre DeeDee au gym où seulement deux gars sont venus s'entraîner cet après-midi. Il musarde dans la cuisine attenante et semble bien décidé à perdre le plus de temps possible - je ne sais pas pour quoi. Quand je lui fais remarquer l'heure qui avance, il se contente de répéter : «Oh, c'est pas grave, un mariage. C'est pas grave si on est en retard... J'ai jamais été qu'à deux mariages dans toute ma vie, celui de ma nièce que j'ai mariée, ça doit bien faire trente ans, et Curtis. C'est les deux seuls où j'ai été. Quand j'ai marié ma nièce, j'avais les cheveux longs comme les tiens (regard de déploration amusée) et je les avais coiffés tout droits, dressés comme des épines. Quand la cérémonie s'est finie, j'ai couru à la maison me passer la tête sous l'eau». Il rit dou cement en se rappelant cet épisode. Et les mariages de ses frères et sœurs? «Non, j'suis jamais allé à leur mariage, c'est pas la grosse affaire (ain't no big thing). On pouvait pas se le payer... Shit/Ça coûte cher, un mariage, un vrai. Ça va pas être un mariage de haute volée (this ain't gonna be no big-time wedding).» DeeDee soupçonne que Chears [un jeune espoir du Club] s'apprête lui aussi à convoler mais qu'il n'ose pas lui faire part de ses plans de noces car DeeDee le lui a déconseillé. En général il préfère que ses boxeurs se marient ou qu'ils aient une petite amie officielle (steady) plutôt qu'ils courent les filles - ce qui est considéré comme tabou durant la préparation pour un combat. Mais pas dans ce cas : «J'iui ai dit de pas s'marier tout de suite s'il veut gagner les Golden Gloves [grand tournoi amateur de la ville]. Y m'a dit qu'il veut tenter sa chance encore une fois. J'suppose qu'il a changé d'avis.» Après le mariage, dit-il, «les femmes changent si vite, t'as ce changement d'attitude...». Ainsi, quand lui-même s'est marié, il y a de cela plus de cinquante ans (une affaire sommaire, une cérémonie de masse à la mairie avec cent cinquante autres couples, durée cinq minutes, coût total trois dollars), son épouse a immédiatement exigé qu'il cesse de traîner dans les salles de billard du South Side où il allait «se faire un peu d'argent à la fermeture du gym, en jouant aux cartes ou aux dés, tu vois, des petites combines comme ça (HV hustlin' jobs). J'faisais ça tous les jours» 15. Dès le lendemain de la cérémonie, sa douce moitié annonçait la couleur : «Lundi matin tu vas aller te chercher un boulot.» DeeDee n'en revenait pas : «Quand elle m'a dit qu'elle voulait plus qu'j'aille à la salle de billard, j'iui ai dit: "Tu blagues là ou quoi?" J'ai dit: "What?" Et j'ai bien rigolé. C'est quoi ça? J'ai jamais eu un job régulier et tu m'dis d'aller m'en trouver un? Et [ma sœur] Rose qu'arrêtait pas de lui dire : "Toi tu ramènes ta paie à la maison et lui tout ce qu'il fait c'est de rester le cul assis dans son gym à gaspiller tout ton argent." Un beau jour, comme ça, j'arrive à la maison et j'regarde dans l'tiroir où elle rangeait l'argent d'habitude et il est vide. J'ai compris l'message. Alors je m'suis trouvé un boulot et j'ai travaillé trois semaines dans les abattoirs avant de m'faire virer pour avoir foutu un gnon à un contremaître... Ouais, ce p'tit salaud (that damn bas tard) y mettait son doigt dans la figure à me dire que son p'tit frère travaillait plus dur que moi. J'iui ai dit (prenant une voix menaçante) : "C'est moi que tu montres du doigt là? T'arrêtes de me pointer du doigt ou tu vas te ramasser un poing dans la gueule." Il s'est pas arrêté alors j'ai cogné, wham! En plein dans l'pif, y saignait comme une bête alors j'ai décampé... Je m'faisais sans arrêt foutre à la porte, tout l'temps. Rose, elle était tou jours à sa fenêtre et quand elle m' voy ait venir (imitant la voix de sa sœur) : "Et le voilà à nouveau, maman! (rires) Y s'est encore fait virer." À International Harvester, ils m'ont même escorté jusqu'au portail d'sortie après que j'ai cogné un mec qui m'emmerdait. J'étais un dur (bad). Puis j'étais pas bon au turbin de toute façon (I wasn't workable no-how). Après j'ai boulonné p't'être six mois à Cicero dans une usine, j'étais sur une machine, j'crois bien qu'c'était une machine à estamper le cou vercle iale]. des grenades [pendant la Seconde Guerre mond J'avais averti le contremaître : "T'as pas intérêt à 14 - Le restaurant «Chez Daley» est le dernier commerce du quartier tenu par un Blanc. Fondé par un immigrant irlandais à l'occasion de l'exposition colombienne de 1892 et racheté en 1918 par le père de l'actuel propriétaire, George R., qui a lui-même pris sa succession en 1970, c'est le seul grand établissement de Woodlawn. Il draine de ce fait une clientèle importante (le restaurant encaisse en moyenne de six à sept cents «additions» entre 5 heures du matin et midi, plus de mille les bons jours) et constitue un lieu de sociabilité populaire très prisé. C'est aussi le plus gros employeur du quartier avec de 25 à 40 salariés selon la saison, surtout des gens du quartier, tous noirs et la plupart embauchés à temps partiel et sur horaires flexibles comme c'est l'usage dans ce secteur sous-régulé des services (ce fut le cas d'elizabeth, qui y travaille alors illégalement au jour le jour). 15 L'économie et la culture souterraines des pool halls de Chicago est très bien décrite dans l'ouvrage de Ned Polsby, Hustlers, Beats, and Others, Chicago, The University of Chicago Press, 1967.

9 68 Loïc J. D. Wacquant m'faire marner!" Dégage de ma vue, les contremaîtres je leur fous sur la gueule moi (leave me the hell alone! Get outa my face! I would crack a foreman).» Sans s'interrompre, DeeDee lance à Fred qui taquine du sac de frappe, en avançant brusquement son menton d'un geste exagéré : «Ne lève pas le menton en l'air comme ça ou tu vas rencontrer le marchand de sable. Garde tes jambes sous toi, et ne baisse pas ta main gauche quand t'envoies une droite.» II poursuit son récit en décrivant comment il fallait armer la machine à estam per les grenades en tapant du pied sur une manette, insé rer les grenades, abaisser manuellement la presse avant de la relever et de recommencer la même opération à l'infini : «J'étais là à rêvasser (out there daydreamin'), et puis j'ai séché 90 jours sur 120, ouais. Alors y m'ont foutu dehors tout d'suite, ça a pas raté. C'est comme, s'il pleut par exemple, j'vais pas aller bosser. Je jette un œil au ciel et je m'dis "bof, non", et j'reste à la maison (rires). Après ça j'ai essayé de travailler dans le bâtiment avec la famille de Moody [un voisin]. Mais c'était la même chose. Y m'disait : "Allez on va au boulot", moi je lui réponds : "Man, t'as vu comme le temps se couvre? et puis j'ai pas envie d'y aller de tout'façon." Un jour sa sœur Rose, qui tra vaillait comme employée de maison "chez des Blancs riches à Beverly" [à l'époque une banlieue huppée de Chicago], cherchait un garçon pour laver les vitres de leur demeure : "J'y suis allé et j'ai fait semblant de leur nettoyer leurs vitres tout' la matinée, puis à midi j'ai dit à Rose qu'y faut qu'j'aille au gym et voilà. Et j'suis parti, j'avais même pas lavé une seule vitre." Mais, ne manq uait-il pas d'argent avec des activités aussi irrégulières : "J'ai jamais eu l'amour de l'argent. T'avais pas besoin d'argent avant, tout était tellement pas cher. Je m'faisais assez pour vivre entre les combats et mes combines dans les pool halls. " Je demande à DeeDee si nous devons acheter une carte de vœux pour accompagner le cadeau de mariage ; il ronchonne qu'il suffit d'utiliser l'enveloppe et le cartonnet d'invitation envoyés par les futurs époux, ce qui m'étonne un peu. Comme je le questionne pour savoir si «ça se fait», il avoue qu'il n'en est pas trop sûr et il tél éphone de l'arrière-salle du gym à sa sœur Rose pour vérif ier. Elle lui dit que non mais DeeDee n'en démord pas : «Mais non, c'est juste un boxeur de la salle. C'est pas une grande affaire... Oh que oui, les mariages, c'est très coû teux.» Je m'éclipse donc pour aller acheter une carte au Walgreen's du coin de Cottage Grove Avenue. De retour au club, je griffonne trois mots de vœux et je la signe, de même que Liz qui la passe à DeeDee pour qu'il y applique son paraphe. Il demande quelle somme d'ar gent je compte mettre dans l'enveloppe. Je sais pas, ça vous regarde pas. Si ça me regarde, si je signe cette carte. (D'un ton inquisiteur :) Combien tu vas mettre? Je vous ai dit, DeeDee, c'est une décision qui ne regarde que moi. Bon (contrarié), ben moi j'mets ça, t'as qu'à faire pareil. Il sort un petit paquet de billets de un dollar de la poche de sa veste de survêtement bleu et il en sélec tionne cinq qu'il glisse dans l'enveloppe. (Je ne peux pas lui dire que je vais mettre 50 dollars, et encore moins que je comptais donner 100 dollars avant de me raviser sur le conseil de Liz en apprenant qu'anthony a touché dollars pour son combat d'hier soir - je lui ferai une cassette vidéo avec les extraits du film sur le gym où il figure, comme complément.) DeeDee disparaît dans les vestiaires un long moment, en principe pour se chan ger mais surtout pour... gaspiller encore un bon moment! Liz me glisse qu'on croirait qu'il fait exprès de se mettre en retard et elle n'a pas tort. Plus tard, alors qu'on attend assis dans la voiture tous les deux devant la maison que Liz s'habille, le vieux coach m'avouera : «J'veux pas aller aux cérémonies de mariage, parce qu'après y vont vouloir que j'me mette en costard et tout le tralala. I dont' wanna be bothered«(et aussi, il n'a pas les fringues qu'il faut en ce moment). Sur un coin du bureau de l'arrière-salle, un faire-part de décès : «In Loving Memory of: Mr. Bryant fohnson», avec la photo floue d'un jeune garçon en tricot de corps. Personne à la salle ne le connaît vraiment, c'était un ami de feu Charles [entraîneur et compère de DeeDee]. La biographie de ses accomplissements est on ne peut plus succincte16 : «Bryant est né le 20 avril I960. Il a été élevé et éduqué ici à Chicago, Illinois. Bryant rendait souvent visite au Lord's House of Prayer [une petite église du quartier]. Bryant Johnson a été rappelé auprès de son Créateur le 19 septembre 1990.» Selon DeeDee, il «s'est fait descendre à coups de revolver dans une dope house11 sur 63e et Indiana». Ce secteur de Woodlawn est complè tement sinistre, «c'est comme une ville fantôme». (Hier quand je lui ai dit que j'allais visiter le Rosenblum Boys Club, une maison pour jeunes située sur le South East Side, DeeDee a demandé au gros Stan, cousin balèze de 16 - La coutume en milieu populaire noir urbain veut que, lors des funérailles, la famille et les proches du défunt se cotisent pour faire imprimer un faire-part établissant une sorte de résumé de sa vie qui est distribué durant la veillée du corps. C'est le funeral home où se déroule la veillée qui le produit sur un modèle standard. 17 Sur le fonctionnement de ces plaques tournantes de revente et de consommation de stupéfiants, voir T. Williams, Crackhouse : Notes from the End of the Line, Reading, Addison- Wesley, 1992.

10 Un mariage dans le ghetto 69 Curtis et ancien homme fort d'un gang local, de m'accompagner car c'est un autre secteur très dangereux.) Avant de quitter le vestiaire, DeeDee s'enquiert auprès de Liz de ses impressions sur le meeting de Louis Farakkhan [le leader de la Nation of Islam, groupe poli tico-religieux extrémiste noir] auquel Shante l'a amenée hier - il y avait paraît-il plus de fidèles pour écout er son discours-sermon. Elle nous décrit comment Farakkhan a exhorté ses disciples à contribuer au fina ncement de leur cause : les volontaires, des patrons, doct eurs, politiciens, enseignants ou techniciens noirs, sou vent habillés avec luxuriance, s'avançaient chacun à son tour sur la scène pour déposer leur contribution dans la corbeille des dons. Et le speaker de déclamer à l'adresse de la foule l'identité du donataire et le montant précis de son chèque. Liz voulait faire un chèque de deux dollars pour voir si le speaker allait oser l'en remercier (tout ce qui touche à la religion a la vertu de l'irriter au plus haut point) mais Shante l'en a heureusement dissuadée : c'eût été l'esclandre. «Et Shante, combien il a mis dans la cor beille?» demande DeeDee. Pas le moindre sou. Le vieux coach part d'un petit rire faussement indigné : «Oh! non, non, non! Ne m'dis pas ça! Il a rien donné du tout? (en insistant avec délectation sur le "nuttirï'x Et il arrêtait pas d'en parler, il en était tout excité! Comme il en parlait, j'aurais cru qu'il allait donner au moins mille dollars.» Son ton est moqueur mais sans méchanceté 18. Une cérémonie intime au Michigan Motel On largue enfin les amarres du gym, cap sur le mariage après un bref détour par la maison. [...] En remontant ce couloir sinistre bordé de part et d'autre de bâtiments condamnés et de commerces défoncés qu'est Cottage Grove Avenue, DeeDee note avec une pointe de nostalgie qu'il a bien connu l'époque héroïque du vice district du South Side durant les années de la Prohibi tion 19 - il y a même travaillé un temps comme garde du corps, videur, barman et, à ses heures creuses, à «assom mer les Blancs qui sortaient des boîtes de nuit ronds comme des billes» pour les soulager de leurs bijoux et lisière du ghetto par les municipalités, au grand dam de la population de leurs derniers dollars. Les maisons de prostitution, noire qui en subissait les retombées nuisibles (I. Light, «The Vice Indust tavernes, hôtels de passe, dancings et autres clubs de ry in the American City», American Sociological Review, 43, 4, avril jazz, tout a été rasé au début de la décennie 50 lors d'une grande opération dite de «rénovation urbaine» qui avait pour but à peine déguisé de rogner sur le ghetto des par celles alléchantes pour les promoteurs immobiliers dési reux d'étendre le centre-ville, au point que DeeDee n'en reconnaît plus rien aujourd'hui. Il avait des amis, des big wheels du milieu, qui logeaient dans les prestigieuses tours de la Life Insurance Company sur la 35 e Rue ér igées à ce moment. La cité d'ida B. Wells, dont les buil dings décharnés s'étendent sur une dizaine de pâtés à partir de Cottage Grove et de la 43e Rue, était le premier ensemble HLM de la ville ouvert aux Noirs et les familles d'alors étaient ravies d'y emménager : c'était un luxe inouï à l'époque 20. De nos jours les gens feraient tout et n'importe quoi pour éviter de retomber dans un project : ainsi la petite Rochelle [une fille-mère de dix-neuf ans amie de Liz] qui préfère «tourner» dans les abris pour SDF du South Side avec ses trois gamins pour leur épar gner le purgatoire des logements publics. C'est dans ce secteur que crèche «Boxhead» John [un des habitués de la salle, ainsi surnommé à cause de son crâne en forme de boîte]. DeeDee remarque que ça fait une paye qu'on ne l'a pas vu, justement depuis le moment où il était censé emménager dans son nouveau quartier. «P't'être qu'y s'est fait foutre au trou» - éventual ité tout à fait banale : quand un membre du gym dispar aît quelque temps de la circulation, la première explica tion invoquée est qu'il est en prison. Sur le chemin, je relève cette publicité que je n'avais jamais vue, une grande affiche avec des petits bonshommes dessinés en traits-bâtons blancs sur fond noir qui occupe tout un pan d'un bâtiment à demi écroulé : «Faites que vos enfants ne soient pas les prochaines victimes de crimes violents.» Un peu plus loin, une autre affiche conseille : «N'aban donnez pas! Priez: ça marche. Gardez votre famille unie.» Alors que nous approchons du motel, DeeDee se plaint de ce que ce n'est vraiment pas un endroit pour une cérémonie de mariage. «C'est même pas prévu pour faire une bringue (to party) alors... P't'être qu'y vont 18 Quelques mois plus tard, Shante réussira à me faire admettre à une réunion similaire tenue par Farakkhan devant partisans à la salle des sports de l'université d'iuinois (où je suis le seul Blanc présent) et j'assisterai, médusé, à une grand-messe du millénarisme racial qui s'ouvre sur cette sorte d'enchère à la hollandaise qui permet à la notab ilité noire locale de se donner l'illusion d'entrer en communion avec les «masses» défavorisées Les grands «districts du vice» (quartiers chauds) des métropoles américaines de l' entre-deux-guerres étaient délibérément implantés en 1978, et St. Clair Drake et H. R. Cayton, Black Metropolis: A Study of Negro Life in a Northern City, New York, Harper and Row, 1945, 2 vol.) Sur la restructuration de l'habitat urbain dans l'après-guerre, et les effets de la politique à' urban renewal (rebaptisée Negro removal par ses critiques) sur le South Side de Chicago, voir A. R. Hirsch, Making the Second Ghetto : Race and Housing in Chicago, , Cambridge, Cambridge University Press, 1983, et D. Bowly, jr. The Poorhouse : Sub sidized Housing in Chicago, , Carbondale, Southern Illinois University Press, 1976.

11 70 Loïc J. D. Wacquant portant une coupe de fruits et sur laquelle quelqu'un dépose un plat de gambas nageant dans une sauce tomate infâme. S'y assoit, tout en sourires, la mère d'an thony, une magnifique matrone noire dans une robe de même couleur. Dans le coin-cuisine, collé au miroir, un patchwork de photos d'anthony «Ice» Ivory (c'est son nom de ring), dont bon nombre prises par moi au cours des deux années passées : bras dessus, bras dessous avec Mohammed Ali, au garde-à-vous avec DeeDee, posant avec Leon Spinks, en train de grimacer à faire des abdo minaux ou de rire assis au bureau dans l'arrière-salle du gym, en action sur le ring puis saluant le public avec ses adversaires d'un soir après leur combat. Il est 4 h 40 mais la cérémonie de mariage, qui devait se dérouler à 4 heures tapantes, n'a toujours pas débuté (les manœuvres de DeeDee pour arriver en retard auront Les nouveaux mariés prêtent serment. faire la fête dans la salle du restaurant, j'sais pas.» C'est donc été en pure perte!). Anthony, fagoté dans un cos tume blanc neige et une large ceinture bleue, fait penser à un prince charmant jouant dans une publicité pour vrai que le site n'est pas rutilant! Le Michigan Motel est Monsieur Propre. Liz me dit qu'il ressemble à un trouba une sorte de forteresse à un étage en briques jaunâtres dour d'opérette et c'est tristement vrai. Il est à la fois située au croisement de la 26 e Rue et de State Street, dans l'ombre des projects de la Chicago Housing Authority qui flanquent cette artère sur des kilomètres, à deux «blocs» à peine des huit voies de l'autoroute Dan Ryan et de leur circulation infernale. À l'entrée, mitoyenne du poste de police du district de Wentworth, l'un des plus délabrés et réputé le plus dangereux de la ville21, une enseigne kitsch aux lettres orangées identifie la bâtisse carrée sans ouvertures extérieures, dans l'enceinte de laquelle on superbe d'élégance et pathétique : superbe parce qu'il est droit et svelte et son visage aux traits épurés et au teint sombre contraste fortement avec ses habits, pathé tique parce que son costume de location a l'air d'être en plastique et il est si raide dedans qu'on croirait à chaque instant qu'il va se briser en morceaux comme le verre d'une ampoule. Il porte une redingote blanche sur une chemise crème avec veston et nœud papillon bleu, ainsi qu'un pantalon blanc et des chaussures assorties en plas pénètre par un portail comme dans un fortin. Une aile est tique. Il nous lance un de ses sourires si timides qu'on en occupée par le «Restaurant-Service» et les trois autres par des petites chambres avec garage au pied du mur ; les coursives aux rambardes grillagées courent le long de fenêtres étroites qui donnent côté «cour» sur le parking - on se croirait dans une prison plutôt que dans un hôtel. L'établissement a été choisi parce qu'une des sœurs d'anthony y est employée comme serveuse et a pu à ce titre bénéficier d'une ristourne. Nous entrons dans la petite salle du restaurant (un rectangle de 15 mètres sur 10 environ) où famille et amis est gêné pour lui et il a le plus grand mal à ne pas rougir. Son fils Antonio est revêtu d'un petit costume deux pièces tout blanc et porte fièrement à deux mains un coussin rouge sur lequel repose l'alliance de la promise. Hier j'ai demandé à Bonnie s'ils vont faire quelque chose de spécial pour leurs noces - un voyage, une sort ie, que sais-je. Non rien. C'est déprimant. Du coup je ne savais plus trop que lui dire. Quand Hightower [un ancien du gym] vient naïvement poser la même question à Anthony, ce dernier annonce à la cantonade que Bonn sont déjà rassemblés et piaffent d'impatience sur le lin ie et lui iront passer toute la semaine prochaine à Wauoléum rouge qui couvre le sol. Des guirlandes bleues et kegan, la petite bourgade grise et misérable de la ban blanches égaient la pièce. Les affichettes indiquant le lieue nord de Chicago dont Ed Ford, son manager, est prix des petits déjeuners («Spécial Jambon-œufs $4,50») sont encore scotchées au mur et à même les vitres. Deux conseiller municipal. (Je trouve que c'est pire que rien, ce simulacre de voyage de noces. Ça me rappelle Curtis longues tables placées près de l'entrée sur lesquelles sont posés des plats vides feront office de buffet tandis que six autres entourées de chaises et rangées en épi le long 21 - Pour une description de l'intérieur de la vie quotidienne dans ce quartier, lire L. J. D. Wacquant, «"The Zone" : Le métier de "hustler" du mur opposé accueilleront les convives. Dans l'angle dans le ghetto noir américain», Actes de la recherche en sciences proche des cuisines trône un faux bar avec une table sociales, 92, juin 1992, p

12 Un mariage dans le ghetto 71 Une variante d'aspiration petite-bourgeoise Le mariage de «Mighty» Mark Chears, autre membre du Woodlawn Boys Club, six mois plus tard dans une église du même quartier, offre une variante petite-bourgeoise de celui d'anthony qui éclaire, par contraste, les spécificités de ce dernier. Ce qui différencie les deux cérémonies, ce n*est pas tant l'écart brut de condition entre les protagonistes et leurs entourages respectifs, quoique celui-ci soit loin d'être négligeable, que la différence qu'il révèle entre leurs chances objectives et leur volonté corrélative d'ascension, différence qui trouve son expression dans le plus grand degré de «formalité» du mariage de Chears et dans la capacité matérielle et sociale supérieure de ses participants à mettre en scène une approximation satisfaisante du modèle socialement consacré du «vrai mariage». Mark Dante Chears et sa femme Laura Vaughn ont tous les deux un emploi stable, lui comme commis à la reprographie dans une officine de services de secrétariat du centre-ville, elle comme réceptionniste dans une compagnie d'assurances. Ils possèdent une voiture (un modèle compact récent en très bon état) et ils ont pu bénéficier d'un prêt pour se porter acquéreurs d'un petit pavillon dans une banlieue noire de la ville - indice irréfu table d'une trajectoire ascendante de sortie du ghetto. Manière de bien marquer son appartenance aux couches «respectables» de la classe ouvrière noire, celle dont la vie sociale s'oriente en priorité vers les institutions officielles de la communauté, le mariage de Chears se déroule non pas dans un lieu profane mais à l'église, en l'occurrence la Saint Paul Church of God, dont la devise est Jesus Never Fails («Jamais Jésus ne faillit»), en présence du père et de la mère des deux époux, de leurs fratries au grand complet ainsi que de leurs parentés respectives, dont un fort contin gent de jeunes hommes, peu présents au mariage d'an thony. L'union de Mark et Laura est en outre consacrée par un pasteur réputé et respecté, ayant «pignon sur rue» (le fondateur de la Saint Paul Church of God, établissement religieux qui fête cette année-là son cinquante-sixième anni versaire), et non par une connaissance personnelle du marié sans ancienneté dans le maniement des sacrements. Autres différences : la taille et l'aisance matérielle relative de l'assi stance, dont témoignent l'accumulation de cadeaux faits aux époux, la prolixité des appareils photos et des caméras vidéo parmi les invités et l'embauche d'un vidéaste officiel, le buffet enfin, nettement plus garni que celui du Michigan Motel, même s'il est aussi servi dans des assiettes en carton avec des couverts en plastique. En fait, c'est tout l'accompa gnement du rituel qui est empreint d'un plus grand souci des formes et du désir de projeter une image conforme à la représentation dominante du mariage, même si, là encore, c'est la famille qui, de la chorale à la cuisine, prend en charge le travail cérémoniel. La Saint Paul Church of God est un bâtiment carré austère et fonctionnel, entouré de majestueuses grilles noires, situé sur la 55e Avenue et South Wahash Street à un «bloc» de la cité de Stateway Gardens. Elle est flanquée, d'un côté par deux pro jects de trois étages assez dégradés, de l'autre par le Chaney Ford Child Care Center (une garderie privée, également entou rée de hautes grilles noires en métal). Le sol du vestibule d'en trée est recouvert de linoléum vert pétard (celui dont les pro priétaires de pavillons ouvriers aiment à recouvrir leur jardin pour faire croire qu'ils ont un beau gazon); les portes d'entrée sont décorées de vitraux à l'effigie des deux pasteurs qui dir igent la congrégation, Most Reverend J. 0. Patterson, et Right Reverend Louis H. Ford. Un panneau publicitaire composé de vieilles photos de l'église avant son agrandissement annonce que celle-ci vise, pour sa campagne de financement en cours, à susciter la générosité de « membres donnant chacun 75 dollars sur un total de 3 millions de membres, soit $ ». Une plaque commemorative datée de 1969 dresse la liste des membres ayant versé une contribution de plus de I 000, 500, 300 et 200 dollars (leurs noms sont ran gés de haut en bas par ordre d'importance de leur don). A l'entrée de l'église, les invités signent le «livre de mariage», un joli cahier blanc entouré de dentelles et de fleurs blanches en plastique, avant de pénétrer dans la nef. Le programme de la cérémonie, imprimé sur du papier rose de qualité, montre bien qu'on est là trois crans au-dessus du mariage d'anthony: la robe de la mariée a été achetée chez «Georgina's Bridals by Moonlight», une maison de a place, tandis que celles des demoiselles d'honneur étaient fournies par «Eva's Bridals and Fashions by Bari-Jay». Le manage est vidéoscopé par Charles Mabry et la photo assurée par Unlimited Photography.

13 72 Loïc J. D. Wacquant Tout le monde est habillé de façon très formelle, costards deux et trois pièces, costumes à queue-de-pie, robes de soirée, avec toutefois des dégradés - certains invités n'ont pas de cra vate et sont vêtus assez modestement, mais toujours avec un grand sens de l'élégance. Foule de jeunes hommes arborant des coupes flat-top (le bas du crâne rasé tout autour de la tête) et des airs drôles, maladroits dans leurs habits du dimanche, et de petites vieilles dans des robes vert et rose bonbon enlumi nées de faux diamants. C'est la panique pendant un bon moment car le marié a tout bonnement... disparu de la circulation. La cérémonie était supposée commencer à 1 4 h 30 et Chears finit par appeler à 1 5 h 30, alors que certains invités commençaient à partir, pour dire que le mariage débutera à 16 h 15. Humour grinçant et rires gênés: «Does he got cold feet?» (la pro verbiale peur de se faire passer la bague au doigt censée paralyser le célibataire au dernier moment). DeeDee grogne : «j'devrais lui mettre une bonne tarte.» Finalement, après plus de deux heures d'une attente teintée d'angoisse, Chears fait son apparition, encadré de son cousin et d'anthony. Soulage ment généralisé. On le rabroue, on le taquine («tu veux un baquet d'eau chaude pour tes pieds froids?»), on l'embrasse. Sa mère, paraît-il, lui passe un savon formidable, de même que sa future qui attendait son arrivée en pleurant de honte au sous-sol de l'église. Les invités, quelque deux cent cinquante personnes, dont quatre Blancs perdus dans l'assistance, se massent à l'intérieur de l'église, une grande salle en béton aménagée dans un style austère, avec pour seule décoration murale deux portraits des révérends, qu'ils remplissent environ au tiers. Face à l'allée prin cipale, les chaises réservées à la chorale, à gauche un orgue électrique et une batterie, au centre un grand portique fait de fleurs roses en plastique en forme de cœur et une caméra vidéo sur son trépied. Entrée solennelle des neuf groomsmen (en costume et jabot noirs) et des neuf bridesmaids fen robe d'un bleu criard), formant des couples scintillants, à pas lents et cadencés, au son d'une bande de musique soul gorgée de saxo et de basse. Un pas sur la gauche, un pas sur la droite, on intervertit les positions et on avance (les employés de ser vice de l'église s'esbaudissent du spectacle, glués à la vitre de la porte latérale). Viennent ensuite deux dames de compagnie en robe bleu pâle qui portent des bouquets blancs (en plas tique), toujours d'un pas cadencé, en tournant sur elles-mêmes tous les dix mètres sous les applaudissements, puis deux enfants en costume rayé crème qui déroulent un tapis blanc (lui aussi en plastique) le long de l'allée centrale jusqu'à l'autel au pied duquel attend Chears (ficelé dans un costume queuede-pie blanc qui le fait ressembler à un catcheur). Deux petites filles en dentelle blanche sèment des pétales de rose sur le chemin de procession. Orgue! Pampampampam! Et voici la mariée, dans une robe superbe, qui descend l'allée au bras de son père. Son futur lui prend galamment la main et ils gravissent deux marches pour s'arrêter sous l'arche en forme de cœur. Le pasteur entame son prêche en évoquant philosophiquement le retard Incongru de Chears sous le regard courroucé de sa belle. Tous deux clament «I will» d'une voix énergique et la foule rit, bon enfant, quand les mariés prononcent leurs vœux avec tant de sérieux (Chears en sanglote I) qu'ils en attrapent chacun à tour de rôle un fou rire. Elle lui promet obéissance, lui respect, et l'un et l'autre fidél ité. On tend les bagues au pasteur : «Je tiens dans ma main deux très beaux bijoux, vraiment superbes et selon toute appa rence fort coûteux... Ces alliances m'ont l'air plus belles même que la mienne.» Il mentionne qu'il s'est marié il y a cinq ans avant de tonner: «Et je n'ai aucune honte à porter mon alliance! Même à cette époque qui est la nôtre où bien des jeunes hommes désormais préfèrent porter cinq anneaux au lobe de leur oreille plutôt qu'une bague à leur doigt!» Et l'assi stance d'approuver bruyamment : «Yeah! Tell it!» Apothéose du rituel, la mariée s'empare du micro et, accom pagnée par ses frères à l'orgue et à la batterie, se lance dans une version éblouissante de «Inséparable», dédiée à son époux ému : «You're incredible to me! It's so good to know, inseparable, yesss we aaare!» La foule reprend le refrain, bat des mains en cadence et ruisselle de joie avant d'applaudir à tout rompre (Laura a vraiment une voix remarquable et on ne peut qu'être transporté par l'émotion qu'elle charrie : j'en ai la chair de poule). «Vous pouvez vous lever et embrasser la mariée.» A nouveau des applaudissements puis Amos, le frère de Laura, y va de sa chansonnette tandis que les mariés et leur suite quittent la salle en procession. Après la cérémonie proprement dite, les invités se réunissent dans le Fellowship Center attenant pour présenter leurs vœux au couple, saluer la famille et... offrir leurs cadeaux. L'immense salle surplombée d'un plafond voûté en bois abrite quatre longues tables de cinquante couverts chacune, flanquées de quatre petites tables rondes réservées aux époux et consorts. Dans un coin, au fond, trône une Immense pièce montée carrée encadrée de quatre «échangeurs» en sucre portant des petits couples (noirs) en plastique conduisant à une fontaine minia ture qui s'écoule au milieu du gâteau. Tout à côté, deux tables recouvertes d'un amoncellement de cadeaux de mariage. Les invités font sagement la queue pour saluer un(e) à un(e) les grooms, les maids et enfin les mariés et leurs parents. Beau coup d'animation, les flashes crépitent et les caméras vidéo ron ronnent. Il est temps de passer à table. Au menu : salade de haricots, salade de pommes de terre froides, chips, carrés de fromage (une imitation ratée de gruyère du Wisconsin), des ailes de poulet frit et des cuisses de poulet au barbecue. Le tout abondamment arrosé de punch aux fruits et de Pepsi-Cola.

14 Un mariage dans le ghetto 73 Les nouveaux mariés posent avec la mère et les grand-mères d'antony. qui était allé passer la journée au parc d'attractions de Wisconsin Dells, à une heure de route de Chicago, avec sa femme et ses deux gosses, et dont il avait ramené des photos le montrant faisant le signe «V» des doigts de la main, en Rayban et survêtement, agrippé au volant d'une réplique de voiture de Formule Un.) Je bavarde avec Maurice, le grassouillet praticien de kick-boxing qu'an thony entraîne à la salle et que Liz a repéré hier dans le service d'ordre du meeting de Farakkhan. Nous sommes entourés des invités dans leurs habits clinquants, les jeunes hommes l'air sérieux en costume et cravate, les femmes plus rieuses en robes à strass et paillettes aux généreux décolletés. On attend dans l'un des couloirs que la mariée fasse son entrée. Kitchen (un alcoolique chronique qui traîne au gym et survit en louant à l'occasion des combats ses services de photo graphe amateur et autres petits boulots) est là qui prend des photos à la chaîne, de même que T-Jay (un cinquant enaire, ancien boxeur amateur qui continue de s'entraî ner à Woodlawn). C'est même lui qui va marier Anthony et Bonnie : outre son emploi de serrurier auprès de la municipalité, il est pasteur depuis deux ans mais c'est seulement le deuxième mariage qu'il célèbre. Je reste collé à Anthony afin de pouvoir prendre des photos de près quand je m'aperçois... que la cérémonie a débuté sans que je m'en rende compte! Une éclaircie s'est formée au milieu de la pièce. Anthony se dirige solennellement vers son centre, suivi de son témoin dans un costume noir qui lui donne des méchants airs de mañoso ; ils s'avancent tous deux en cadence, en marquant chaque pas avec une lenteur empruntée. C'est pompeux et dérisoire à la fois. Arrive Bonnie, dans une très jolie robe toute blanche, entourée de voiles et avec une longue traîne. Elle s'avance de la même manière qui se veut solennelle (et qui n'en jure que plus avec le cadre), escortée de deux femmes âgées habillées de robes aux couleurs éclatantes. T-Jay pro nonce les paroles d'usage dans son vernaculaire aux intonations vigoureuses - on distingue à grand-peine ce qu'il dit mais l'essentiel est de se guider à son débit. Il manque de pratique mais n'empêche! c'est bigrement émouvant. Ah, la force des rituels! On a beau se vouloir distant et garder un regard analytique, on n'y échappe jamais complètement (sur le coup, ça me donne même envie de me marier). Ce n'est pas Anthony et Bonnie qui me démentiront, eux qui en ont le minois tout retourné. Sous le coup de l'émotion, lui se trompe de bague tandis qu'elle répond à sa place à la tirade du pasteur! Finale ment, l'acte est consommé : l'alliance au doigt, les nou veaux mariés s'embrassent. T-Jay demande quelques minutes pour un bref sermon sur le thème «it's a sick world, it's a troubled world» («notre monde est malade, notre monde est dérangé»). Il enjoint avec emphase les époux de tout faire pour assurer la pérennité de leur union, notamment en y accueillant le Seigneur. Et de déplorer avec non moins de vigueur la dissolution de tant de mariages dans notre «société malade». Applau dissements et embrassades. On félicite les heureux tour tereaux. La mère d'anthony les étouffe dans ses bras l'un après l'autre - elle est le seul parent présent car Bonnie, elle, a perdu père et mère. Kitchen mitraille sans relâche, le flash généreux - c'est Noël à la Toussaint pour lui! On sort dans la cour pour faire une série de photos de mariés, d'abord seuls

15 74 Loïc J. D. Wacquant puis avec les frères et sœurs, puis entourés de toute la famille et des invités. Kitchen s'évertue à ce que le signe «Miller Lite» [marque de bière] qui clignote à la fenêtre du bar ne figure pas sur l'image. Quand une dispute éclate à propos de qui au juste doit être inclus sur le port rait de famille, un grand Muslim rencontré pour la pre mière fois hier au combat d'anthony y met fin en lançant un tonitruant «we're all one big black family!» («nous sommes tous une seule et même grande famille noire»). Après la séance de photo, Ford reste un long moment dehors à discuter «affaires» avec Anthony en affectant un air sérieux. Ce qui me frappe le plus dans cette cérémonie, c'est le contraste flagrant entre l'habillement, flashy, plein de style, d'apparence riche, et l'exubérance des invités d'un côté, et leur parler et leur comportement corporel de l'autre, fortement marqués par la modestie de leur condit ion. Ça me fait quelque chose de voir Anthony se marier. Je l'aime beaucoup et il est si réservé dans le quotidien. Je voudrais pouvoir partager plus avec lui mais nous n'échangeons jamais que des bribes de conversation à la salle - il est vrai que sa conversation est parfois difficile à suivre (DeeDee suppute qu'il est déjà punchy à cause des coups de pied à la tête encais sés durant sa longue carrière de kick-boxing) et nous avons si peu en commun. Pourtant je me sens très proche de lui par certains côtés. De retour dans la salle, je bavarde avec Hightower (ancien boxeur du club, reconverti depuis comme tech nicien en radiologie), à qui je fais un compte rendu détaillé du combat d'anthony hier soir. Quand je lui explique la recherche que je mène, il m'interrompt pour demander si je suis détenteur d'un Master of Art (maît rise), qui semble être le diplôme le plus élevé qu'il connaisse. En apprenant que j'en ai même deux, il lâche sur un ton grave en me fixant droit dans les yeux : «C'est un grand honneur de connaître quelqu'un qui a deux MA, un très grand honneur (a real privilege).» Mais ce qui lui coupe le souffle c'est que je lui réponde - et il voit bien que je suis sincère - que c'est un honneur pour moi que de connaître des gens comme lui et DeeDee. On prend rendez-vous pour la semaine prochaine pour que je l'interviewe sur sa carrière entre les cordes («pour moi la boxe, c'est un art, un craft, comme être électricien»). Les nouveaux mariés font la bringue [...] Après la cérémonie, chacun félicite d'abondance les nouveaux mariés avant que ne commence le repas. Le dee-jay du bar mitoyen s'active et passe de la musique à fond - soul, blues, house music, à laquelle se mêle le commentaire du match de football américain que diffuse la télévision du bar. Ça tangue et ça chaloupe. Il y a un À l'extérieur du restaurant.

16 Un mariage dans le ghetto 75 petit buffet avec au menu deux gros ananas «fourrés» aux fruits (les morceaux de pastèques et les raisins sont abîmés et, pour certains, carrément avariés) et quatre grands plats au total, comprenant un assortiment de légumes à feuilles (qu'on regroupe sous l'appellation générique de greens), des œufs garnis, du jambon cuit, un poisson décoré à l'ananas, une salade de patates et des fried chicken legs (pas même de cuisses ou de blancs). Deux des plats sont posés sur des petits réchauds à gaz. Les couverts sont en plastique et il n'y a pas de boissons (à l'exception d'une bombonne de thé froid qui baigne dans une glacière) : il faut aller au bar d'à côté acheter à vil prix des root beers, des Miller Lite et des Cocas. Ce sont les femmes et les filles qui servent les invités attablés tout autour de la salle ; les hommes ne sont pas censés intervenir. [...] Comme d'habitude, Liz et moi sommes les seuls Blancs, y compris au bar qui, outre les invités, n'est fréquenté que par des Noirs du quartier. «Mighty» Mark Chears arrive en compagnie de son frère et de son meilleur ami, tout contrit d'être en retard. Sa bouille de Canaque des îles détonne avec son costard tiré à quatre épingles qui lui donne un air endimanché qu'on ne lui connaissait pas. Il s'entraîne dur en ce moment ; quand il ne vient pas à Woodlawn, il va mettre les gants trois fois par semaine avec Anthony à Fernwood Park. [...] Voilà aussi «Killer» Keith et sa petite amie du moment ; il porte un costume noir en velours impeccable avec, à la boutonnière, une broche «Boxing» en forme de gant (il n'y a que lui pour ça!). Kitchen vient me réclamer l'argent des photos qu'il a prises de Liz dans les bras de Mohammed Ali lors de la visite de ce dernier à la salle la semaine précédente ; il a déjà fait tirer des doubles mais il n'a plus de liquide pour les sortir du magasin. Après tractations, je lui donne 40 dollars. Il me montre d'autres photos prises lors de l'apparition d'ali au gym, éparpillées au fond du coffre de l'épave qui lui sert de voiture. Il n'aura pas le temps de les faire refaire tout de suite car il a trouvé un petit boulot, «juste un job de déménageur». Il n'est payé que lorsqu'il y a des meubles à décharger, soit huit heures les bons jours alors qu'il passe jusqu'à quatorze heures dans le hangar auquel il est assigné. Il me confie en souriant : «J'vais pas le garder longtemps, j'travaille jamais longtemps, Louie, tu sais bien.» II espère gagner encore un peu d'argent en faisant des photos de Mohammed Ali qui y faisait campagne hier avec Neal Hartigan, un des candidats à l'élection pour le poste de gouverneur de l'illinois. Pendant qu'on sert à manger, je compte 34 femmes et 7 gamins sur un total de 64 invités. Relativement peu d'hommes donc. Un clochard (bum) au visage hâve et habillé dans des nippes de récupération a réussi à se filer parmi les convives. Anthony demande qu'on lui donne à manger et qu'on ne l'expulse pas tant qu'il se comporte honorablement. Je papote avec un ami d'en fance d'anthony : ils ont grandi dans le même coin, sur la 76e Rue et Peoría. «C'est un bon quartier, il a ses bons côtés et ses mauvais côtés, comme tous les quartiers, hein? Le bon côté, c'est que chacun se garde par-devers soi (keep to their self) et s'occupe de ses affaires. J'aime ça. Puis t'as des voyous (your bad crowd) comme dans tous les coins, hein? Mais les gens s'occupent de leurs oignons. J'veux dire, qu'est-ce que tu peux demander de plus?» Je ne sais pas si c'est volontaire mais je suis servi en dernier et Liz constate que les femmes qui ser vent sont malaimables avec elle, alors qu'elle les aide avec diligence (il est évident que certaines n'aiment pas trop les Blancs ; peut-être se demandent-elles ce qu'on fiche là). Les sœurs d'anthony s'emmerdent ferme dans le coul oir qui mène au bar, assises en grappe sur une des ban quettes à finir de manger. La brune mignonne en robe bleue lamée lâche tout fort : «C'est chiant. Personne ne danse!» Je note une circulation intense à l'entrée des toi lettes dames où une sœur d'anthony à demi soûle fait un ramdam du diable ; un mec essaie de la calmer d'un regard menaçant mais elle est très défiante - les rapports entre les sexes sont passablement agressifs et suspicieux pour ce que j'ai pu en observer jusqu'ici. Comme on ne danse toujours pas dans la salle du mariage, l'une des sœurs va trouver refuge dans le bar avec trois autres invi tés et ils se mettent à danser en formation sur une chan son de soul que hurle le juke-box. Les clients du bar applaudissent, les encouragent de la voix et de leurs rires. Les quatre danseurs se tiennent par l'épaule et se balancent en cadence, pivotent d'un quart de tour, se baissent de concert en se trémoussant avant de répéter la manœuvre dans l'autre sens. (Le lendemain, DeeDee me dira que «c'est rien ça, de mon temps, on avait des groupes de danse, dans les années 30 et 40, t'aurais vu ça, c'était quelque chose!». Lui-même dansait régulièr ement avec deux de ses copains22.) Côté restaurant, la stéréo n'est pas des plus modernes : son gros baffle unique posé sur une chaise déverse un son tellement dis tordu qu'on ne peut pas s'asseoir devant sans risquer d'y sacrifier ses oreilles. O'Bannon (un postier proche de la retraite faisant partie du cercle des habitués du gym) arrive avec sa femme Tammy. C'est le seul, à part Kitchen, T-Jay et moi, à avoir un appareil photo (détail révélateur), un modèle 22 - Sur les différentes danses afro-américaines et leur histoire, voir K. Hazzard-Gordon, Jookirí. The Rise of Social Dance Formations in African-American Culture, Philadelphie, Temple University Press, 1990, notamment le chap, in sur la période récente.

17 Loïc J. D. Wacquant grand public tout «préréglé» avec le flash qui se déclenche automatiquement. Les mariés coupent le gâteau et posent pour la postérité, s'offrant mutuellement une coupe de champagne aux lèvres. Je sors devant l'en trée pour prendre tranquillement mes notes et je tombe sur... Shante dehors en train de scruter par la fenêtre pour voir qui est là. Il est habillé d'un pantalon de cuir brillant et d'un gros pull en laine gris et rouge. On se tombe dans les bras. Il a amené un cadeau (un étui à montre, semble-t-il) emballé dans un sac plastique. «Je pensais pas venir, j'ai l'estomac tout barbouillé. Mais je voulais pas rater ça, parce qu'anthony, c'est mon pote à moi (that's my man)«il dit cela de beaucoup de gens, comme Curtis qui n'est pas avare quand il s'agit de nom mer son meilleur ami («un meilleur ami, t'en as jamais de trop»). Ça y est, les mariés ont ouvert le bal, si on peut dire, et la nouba commence pour de bon. Pendant que les invités se trémoussent aux sons rauques de James Brown, je bavarde avec Shante qui ne veut pas danser. Son pull en laine est trop chaud et il va trop transpirer, dit-il. (En fait, c'est surtout qu'il ne veut pas montrer son côté soft: un homme digne de ce nom se doit toujours de présenter une apparence dure et menaçante pour conserver la réputation nécessaire pour survivre dans la rue. Ainsi, quand Shante et son amie vont danser, c'est toujours dans des night-clubs très loin de son quartier.) Le magnétophone qu'on lui a offert en février est déjà hors d'état de marche ; par chance j'avais souscrit une garantie universelle et donc il peut le faire réparer pour rien, ce qui le soulage grandement. Il ne vit pas s'il n'a pas sa dose quotidienne de gangster rap (variété, de rap militant qui célèbre les vertus masculines du ghetto). Son amie Darlene doit mettre au monde leur fils en novembre mais on ne connaît pas la date exacte. Il se peut que ce soit un prématuré, comme les quatre autres enfants qu'elle a eus précédemment. «C'est mauvais ça, parce que l'enfant, il est pas complètement en forme 23». [...] Shante doit aller au temple de la Nation of Islam demain car Farakkhan y fera une de ses rares apparit ions. Il me demande où j'achète mes cassettes à prix de gros car il voudrait repiquer les sermons du leader de Nation of Islam pour son frère et son cousin. Liz m'apprend que DeeDee est en pétard que Curtis et Lorenzo ne se soient pas montrés alors qu'ils étaient dûment invités. Shante a failli ne pas venir lui aussi car il n'avait pas l'argent pour prendre le train. Il a dû aller quémander à sa mère ses derniers sous pour réunir à grand-peine les 2 dollars 50 requis pour faire le trajet aller-retour sur la ligne du «El» (d'où le prétexte de l'e stomac barbouillé). Les invités commencent à prendre congé. En partant, on leur remet des assiettes en papier garnies de nourriture et emballées dans du papier alumi nium. «Une semaine de repos et tu prends bien soin de ta femme» Les sœurs d'anthony et ses amis dansent avec aban don - ses frères ne semblent pas être là car DeeDee n'en voit pas un seul à me présenter. Les couples se meuvent dans des styles variés mais toujours hauts en couleur et avec une grande sensualité. Je me lance dans une brève mais méritante imitation de M. C. Hammer faisant son running man à la demande de Shante - et à la grande hilarité des gars du gym qui applaudissent en me voyant gesticuler tel un pantin à la manière du rappeur d'at lanta. O'Bannon me défie de danser avec une grande dame en robe rouge au décolleté vertigineux qui cara cole au centre de la piste. Et c'est l'explosion générale de stupéfaction et de rires quand je relève le gant et entame un ballet fougueux avec ma partenaire. O'Bannon (qu'on surnomme O. B.) fait des photos de groupe avec tous les boxeurs du club disposés en évent ail autour d Anthony, une main à plat sur l'épaule du voisin et l'autre dressée avec le poing fermé. Bouscul ades, oreilles d'âne, Shante bagarre pour se mettre devant. Très drôle. Dans le bar, DeeDee (qui me semble bien guilleret) se plaint auprès de Tammy du fait que son mari a suggéré à Anthony que, lors des noces, il est d'usage que le mari retire la jarretelle de la cuisse de son épouse et embrasse solennellement la chair ainsi offerte devant les invités. DeeDee est violemment contre et ajoute en riant qu'il a menacé O. B. de l'assommer d'un crochet gauche s'il insistait. Heureusement qu'il est inte rvenu car Anthony s'apprêtait à obtempérer dans la salle du restaurant afin que Kitchen immortalise l'événement. O. B. se défile en arguant qu'il n'a fait que lui enseigner la tradition. À quoi Tammy, sa digne épouse, rétorque en piaillant de rire : «Mais c'est trop vieux jeu : t'es vraiment dépassé, ça se fait plus depuis des lustres.» DeeDee me révèle qu'il raffole de l'armagnac Napo léon que je lui ai ramené de France le mois dernier. Il en a donné à goûter à ses voisines (mais à doses homéopat hiques) et celles-ci en étaient estomaquées - au sens propre. «On devrait! Ça devrait être à la disposition de 23 - Effectivement, le petit Aaron, dont je deviendrai le parrain, naîtra avec trois semaines d'avance et devra passer le premier mois de sa vie en soins intensifs pour cause d'arythmie cardiaque (on craint même pendant plusieurs jours qu'il ne survive pas).

18 Un mariage dans le ghetto 77 tout le monde.» Ce bar n'en a pas, inutile de demander : «II est bien ce bar, mais c'est pas un bigtime bar.» Ce qui n'empêche pas les petites grappes d'habitués de bien s'amuser et de discuter avec allant24. Tammy s'est atta blée au bar telle une génisse à son étable et descend verre sur verre. Liz sirote un alcool qui, bien que fort ement dilué, lui fait tourner la tête. DeeDee s'envoie un brandy et O'Bannon vient chercher un double shot gin ger ale avant de repartir dans la salle du restaurant. Je commande piteusement un Coca-Cola (avec trois quarts de glace et un quart de Coca comme il se doit), ce qui me vaut d'essuyer les ricanements étonnés de Tammy. Il se fait tard et DeeDee veut rentrer. Nous nous pré parons donc à lever le camp. Mais l'énorme sœur blonde à l'allure de vamp d'anthony arrête le vieux coach dans le couloir du bar et l'écrase contre son poitrail généreux pour le remercier d'être venu. Elle lui souhaite «bonne chance avec Anthony à Los Angeles». (Que je sache, il n'a jamais été question qu'anthony aille boxer à L. A. avec DeeDee : l'explication, qui viendra plus tard, est qu'anthony raconte des bobards à sa famille sur sa car rière. Mais DeeDee répond comme si de rien n'était.) «Oh, il est pas encore prêt pour partir sur la côte Ouest. Faut qu'je parle avec cet autre idiot (fool) [le manager d'anthony] à ce propos. Il est pas prêt encore. Et puis il était pas prêt pour cet autre combat [hier soir, son pre mier match en dix rounds] non plus. Quand il sera prêt, on verra.» La sœur d'anthony acquiesce : «Bon, si vous le dites, je vous crois. C'est vous qui connaissez ça, alors nous, on est avec vous. On vous le confie. Avec vous au moins on est sûr qu'il se fera pas abîmer.» DeeDee va tirer sa révérence à Anthony et Bonnie qui sont déjà dans la cuisine attenante à la salle en train de vider les plats et de ranger les ustensiles lavés (c'est la famille qui va faire tout le nettoyage, de même qu'elle a fait la cuisine et le service). J'arrive juste à la fin du bref sermon de DeeDee aux nouveaux époux. Il est tout rire quand il dit à Anthony : «Pas d'entraînement toute la semaine. Tu me prends une semaine de repos. Et tu prends bien soin de ta femme. (En se tournant vers Bonn ie) Tu m'as entendu : une semaine de repos. Si t'as besoin de plus de temps, tu m'appelles.» Et il se marre devant la mine déconfite d'anthony qui n'ose piper le moindre mot de protestation. Alors qu'on s'apprêtait à lever l'ancre, DeeDee tombe sur une jolie petite Noire trentenaire qui à l'évidence le connaît et les voilà repartis pour un dernier verre et une solide séance de rapping2^. Quand je le retrouve au bar, il me fait signe du regard de le laisser à ses manœuvres. J'acquiesce d'un regard entendu. Anthony n'en revient pas de voir DeeDee «en chasse» et se poste à l'autre entrée du bar pour l'observer de loin bavarder avec emphase, assis droit comme un I sur son tabouret, un bras autour de l'épaule de la fille. DeeDee ressort finalement du bar et me fait signe que nous partons. À la dernière minute, alors que nous nous rhabillons, DeeDee, Liz, Maurice et moi, dans l'entrée qui donne à gauche dans la salle de fête où s'est déroulé le mariage, à droite dans le bar, Anthony propose à Dee Dee de sabler le champagne, dont il vient d'ouvrir une bouteille. Comme il prononce mal le mot, DeeDee s'enquiert : «Tu veux dire du champagne ou du Chámpale?» (Le Chámpale est une boisson gazeuse et sucrée faibl ement alcoolisée, version commerciale dégradée du champagne qui joue délibérément sur l'ambiguïté des marques.) Anthony hésite un instant avant de lancer, tout fier, un «Chámpale» retentissant. DeeDee, faisant une moue dégoûtée : «Quoi, du Chámpale? J'en veux pas de ce truc. T'es sûr que c'est du Chámpale, pas du champagne?» Anthony bafouille - il a bien du mal à répondre puisqu'il ne connaît visiblement pas la différence entre les deux produits. DeeDee à nou veau : «Le champagne, c'est le vrai truc (the real stuff). Le Chámpale, c'est rien qu'de la flotte.» Sa lanterne éclai rée, Anthony rectifie le tir : il jure qu'il ne peut s'agir que d'une bouteille d'authentique champagne. Mais DeeDee a déjà assez bu et décline son offre. [...] Une dernière fois, DeeDee réitère ses instructions au nouveau marié : «Tu me prends la semaine entière de repos. Pas d'entraînement, ça veut dire pas d'entraîne ment. J'veux pas entendre dire qu'on t'a vu à Fuller Park ou Windy City» (deux autres salles de boxe de la ville). Anthony allonge une moue de gosse brimé, à croire qu'on vient de lui faire part d'une vraie catastrophe. D'une petite voix déçue, Anthony implore le vieux coach : «Mais, DeeDee, vous savez que j'adore courir. Tu peux faire ton footing si tu veux. Mais pas d'entraîne ment. Je veux que tu restes chez toi à prendre bien soin de ta femme.» Anthony a l'air soulagé : «Mais DeeDee, je peux m'entraîner à la maison. Vous savez comment c'est chez moi : j'ai une pièce à l'arrière avec mes sacs de frappe et mes haltères et tout. Ouais, je sais. C'que tu fais chez toi, ça te regarde. Mais j'veux pas te voir dans 24 - On trouvera un tableau pointilliste de la riche vie sociale et li nguistique qu'abritent les bars des quartiers populaires noirs américains dans l'excellente étude de Michael J. Bell, The World From Brown's Lounge : An Ethnography of Middle-Class Play, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, Sur l'art verbal du rapping et ses variantes sociales, voir E. Folb, «Rappin' in the Black Vernacular», Human Behavior, 2, août 1973, p , et R. D. Abrahams, Down in the Jungle : Negro Narrative Folk lore from the Streets of Philadelphia, New York, Aldine de Gruyter, 1970, 2eéd.

19 78 Loïc J. D. Wacquant un gym pendant sept jours. Pas un de moins. Et j'demanderai à Bonnie. Elle et moi on va s'parler au téléphone. Je lui ai dit de m'appeler si tu prends pas soin d'elle.» Cette concession de dernière minute fait naître un large sourire sur le visage d'anthony. Est-ce l'effet de l'alcool? L'affaire semblait entendue quand DeeDee se lance brusquement dans une tirade enflammée : «Tu me la feras pas (you ain 't gonna fool me), tu m'entends? J'suis peut-être pauvre, sans le sou, mais j'sais de quoi j'parle. Et c'est pas souvent que tu m'attraperas à dire des choses qui sont pas vraies.» À preuve, il affirme garder en permanence sur lui un billet fétiche de 100 dollars qu'il est prêt à parier banco avec quiconque ose mettre ses dires en doute : «Et si j'ai tort, c'est 100 dollars pour toi. Curtis a essayé et il a raté. Ratliff a essayé et il les a pas eus. Personne. J'ai soixante-dix berges : tu t'doutes bien que j'ai pas atteint soixante-dix berges en étant couillon.» Quand nous allons à la voiture, je demande à Dee Dee ce qu'il en est de cette histoire de voyage à Los Angeles : «Oh, c'est rien ça. C'est des bobards. Anthony, il est comme Curtis et les autres : y raconte des tas de bobards.» Dans le cas présent, il fait croire à sa famille qu'il est au seuil de la réussite dans sa carrière pugilistique, à la veille de s'exiler à Los Angeles pour accéder au plus haut niveau. [...] DeeDee dit aussi de Chears (qui portait un magnifique costume gris foncé et une cravate bleue avec une broche en or) qu'«il ressemble à un mec qui sort de sa campagne». À quoi le voit-on? «Juste son allure. Pareil pour Ford.» Ce dernier peut prendre des airs slick (habile, manipulateur) et big time : il suffit de voir les chaussures qu'il porte, un modèle ancestral d'après DeeDee, pour débusquer son jeu. D'ailleurs n'est-il pas de Waukegan : «C'est la cambrousse làbas26?» «VOUS ÉTUDIEZ CES GENS-LÀ?» Je manœuvre dans la cour intérieure du motel et débouche sur la 26e Rue avant de tourner sur State Street. Je n'ai pas sitôt fait cent mètres que le gyrophare bleu d'une voiture de police s'allume derrière moi. Merde! Me voilà à nouveau arrêté et cette fois-ci en plus je n'ai aucun papier d'illinois sur moi (j'ai perdu mon porte feuille le jour de mon départ pour Boston le mois der nier). DeeDee doit fulminer intérieurement : il n'est rien au monde qu'il déteste plus que de se faire contrôler par la police mais, à ma grande surprise, il n'en laisse rien paraître et se contente de me faire remarquer que j'ai grillé un stop en tournant après le feu (mais, pendant que je négocie avec les flics, je l'entends qui grommelle dans sa barbe «I'll be damned, Til be damned^. Comme c'est la règle, je dois impérativement rester dans la voiture sans faire de geste brusque jusqu'à ce que le policier vienne à ma fenêtre. Surtout ne pas ouvrir ma porte. Je le vois dans mon rétroviseur, un beau cop blanc corpulent, qui s'approche à pas comptés, la main contre le crosse du revolver qui pend à sa ceinture, dans la lumière tournante et blafarde du gyrophare. Il se penche précautionneusement vers moi à travers la fenêtre et, avant même que je propose de lui présenter mes papiers, me demande ce que je faisais dans ce motel. J'explique que j'étais au mariage d'un ami boxeur et que je rentre de Boston où j'ai malheureusement oublié mon permis de conduire. Ça n'a pas l'air de le satisfaire et il se tourne vers DeeDee : «Est-ce que ce gentleman-là est de Chi cago?» DeeDee se tourne vers lui : «Ouais, j'suis du South Side de Chicago, j'y ai vécu les soixante-dix ans de ma vie.» Sur quoi il déclame son adresse, ce qui ne manque pas de m'étonner : il doit être pompette, ça ne lui re ssemble guère d'être si aimable avec les flics! Qu'est-ce que vous faisiez dans cet hôtel? Vous savez que c'est pas un endroit recommandable. J'suis DeeDee V., j'suis entraîneur et un de mes boxeurs s'est battu hier pour le titre de champion de l'illinois (c'est un bobard) et il a gagné. Et aujourd'hui c'était son mariage, là. Le policier a soudain l'air intéressé : «Ah bon, vous êtes entraîneur de boxe? Et qui vous entraînez, vous avez des poids lourds?» DeeDee énumère fièrement ses principaux poulains du moment, «Curtis Strong, le champion de l'illinois, Rodney Wilson qui vient juste de combattre à Las Vegas, et Lorenzo Smith, invaincu en dix combats». Le flic red emande si ce sont des poids lourds ; non, des légers et un mi-moyen; il n'est pas convaincu. Pendant ce temps, le second policier examine mon permis de conduire fran çais d'un œil sévère et décrète abruptement qu'il n'est pas valide (ce qui est vrai mais il ne peut pas le savoir). Je maintiens que si, en vain. Ils s'apprêtent à nous embarquer au poste quand leur attention est attirée par ma carte de prof à Harvard sur laquelle est inscrit Har vard University-Officer (ainsi qu'on désigne les membres du corps professoral). Perplexes, ils s'enquièrent de 26 - Les citadins désignent parfois les immigrés récents de la campagne du terme péjoratif de bama, suggérant qu'ils viennent de l'état d' Ala bama, pris ici comme modèle d'arriération. En retour, les habitants des zones rurales dénigrent leurs cousins de la ville en les qualifiant de city slickers (jouant sur la polarité négative du terme slicm).

20 Un mariage dans le ghetto 79 savoir si je suis... officier de police! Non, je réexplique que je suis enseignant-chercheur à Harvard mais que mon terrain est à Chicago, d'où ma présence ici. DeeDee, qui effectivement est légèrement soûl, s'offre de des cendre de voiture afin de leur montrer son veston au dos duquel est inscrit «Golden Gloves» en lettres d'or. Le premier flic lui aboie nerveusement de rester dans la voi ture et fait brusquement deux pas en arrière comme pour nous mettre en joue. DeeDee insiste et fait mine de sortir de la Plymouth. Le flic nous ordonne d'un vigoureux mouvement de sa lampe-torche de surtout ne descendre du véhicule sous aucun prétexte. Le flic agressif lance à son collègue : «Bon, je te laisse, tu fais ce que tu veux avec. Mais il devrait pas conduire en tout cas.» L'autre, plus conciliant, me redit : «Ce motel, là, c'est vraiment un très mauvais coin, vous savez. (Avec insistance :) Alors dites-nous, vous y faisiez quoi, hein?» II m'autorise finalement à sortir de la voiture pour m'expliquer. Je réitère que j'étais à un mariage, rien de plus, ce qui d'évidence lui paraît peu vraisemblable. «Bon d'accord, alors comme ça vous étudiez ces gens-là (these people, prononcé avec un petit accent de mépris)? C'est pour ça que vous traînez avec eux et que vous étiez dans ce motel?» Je comprends que c'est l'argument qu'il a envie d'entendre - et en plus il se trouve que c'est vrai. Alors je fais acte de connivence : oui, c'est le sujet de mon étude, «ces gens-là», c'est pour ça que j'étais au Michigan Motel, dont je ne connais que trop bien la mauv aise réputation (c'est ce qui a l'air de le tracasser le plus). Et il décide finalement de me relâcher : ma «confession» et la carte d'identité d'harvard me valent d'éviter de passer la nuit au poste. «C'est votre femme à l'arrière? Vous devriez faire plus attention à bien conduire quand vous avez une fille jolie comme elle dans votre voiture.» Je remonte en voiture et nous voilà repartis. Heureu sement que DeeDee est grisé d'alcool sinon il serait d'hu meur massacrante qu'on se soit fait contrôler ainsi par la police. Il en profite pour me donner une énième leçon de conduite : «Combien de fois t'ai-je dit de ralentir jus qu'à l'arrêt complet au feu avant de tourner à droite? Mais tu veux pas écouter c'qu'on te dit. Et personne veut jamais m'écouter. J'ai soixante-dix ans alors personne fait attention à c'que je dis.» ment les policiers sont organisés en paires avec une divi sion du travail convenue à l'avance : l'un joue le rôle de méchant, prend une attitude tough, agressive et intransi geante, prêt à vous embarquer au moindre prétexte, tan dis que l'autre fait le mec réglo, conciliant et plutôt cool qui essaie d'arranger les choses au mieux. Je m'étonne quand même que les flics aient été alertés par le simple fait que je sorte de cet hôtel : «C'est parce que t'es blanc, c'est pour ça. Comme t'es un Blanc, ils se figurent que si t'es allé dans cet hôtel, c'est ou qu't'es monté voir une fille (you pulled tricks) ou qu't'es venu chercher de la came 27». DeeDee précise que jamais de sa vie entière il n'a payé d'amende sur la route parce qu'il veillait au grain : «J'ai jamais pris d'contravention, jamais d'excès de vitesse, rien, et j'conduisais tous les jours. Ma voiture, des voitures volées, les voitures de potes. Souvent aussi j'conduisais avec des policiers dans ma voiture. Et j'connaissais tellement de flics. J'en ai entraîné des tas, des flics... À l'époque, j'pouvais même pas aller à la salle à pied. Dès que j 'sortais de mon bâtiment, y avait quel qu'un pour me proposer de m'emmener en voiture au gym. Y m'voyaient à la télé ou ma photo dans les jour naux. J'étais très populaire.» DeeDee veut s'arrêter pour acheter des sandwichs mais pas à la petite épicerie de la 69e Rue car, dit-il, les sandwichs y sont dégoûtants («garbage»)- On pousse donc jusque sur la 75e et Vincennes, au comptoir du fameux Wilson, un ancien boxeur à lui. Vieux joint typique du ghetto : une pièce unique aménagée dans une ancienne station-service abandonnée, avec pour tout équipement un long comptoir nu derrière des vitres blin dées bardées de portraits à la gloire de Harold Washing ton (premier maire noir de la ville), LeRoy Martin (son chef de police, lui aussi noir), Jesse Jackson, ainsi que de photos de mode tirées de magazines afro-américains vantant coiffures et habits «black». DeeDee en ressort avec un paquet de deux sandwichs : «C'est pour Liz et toi, je sais que vous avez rien de prêt à manger à la mai son» (c'est gentil mais je m'inquiète de savoir qu'il a dépensé de son argent pour ça). Je me gare dans la contre-allée derrière le bâtiment de DeeDee. Ce dernier emporte les trois grands sacs plas tique pleins de boîtes de céréales que je lui ai ramenés d'harvard (grappillées au jour le jour dans le restaurant de ma résidence universitaire) ainsi que les habits que Liz a fait nettoyer pour lui (elle insiste pour garder à repriser un pantalon qui a un gros trou à la fesse et Dee- DeeDee nous explique com27 - Quand je circulais avec DeeDee sur le South Side, il n'était pas rare que nous soyons pris en filature par une voiture de police banalisée : l'association d'un jeune Blanc et d'un vieux Noir dans une auto cabos sée suffisait à nous rendre hautement suspects. Il est également pos sible que les policiers qui nous ont arrêtés au sortir du Michigan Motel aient pensé (notamment en voyant ma carte d'«officier») que j'étais un inspecteur en civil menant une opération d'infiltration d'un réseau de trafic de drogue. Un incident similaire est arrivé à Philippe Bourgois lors d'un contrôle de police dans un magasin de East Harlem ( In Search of Horatio Alger : Culture and Ideology in the Crack Economy», Contemporary Drug Problems, hiver 1989, p. 619).

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