PARIS - RIVE - GAUCHE NAISSANCE D'UN QUARTIER?

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1 ASSOCIATION POUR LA RECHERCHE ET LE DEVELOPPEMENT EN URBANISME (ARDU) Institut Français d'urbanisme 4, Rue A. Nobel - Cité Descartes Champs sur Marne Tel: Fax: PARIS - RIVE - GAUCHE NAISSANCE D'UN QUARTIER? PATRIMOINE ETHNOLOGIQUE. SUBVENTION N Recherche réalisée dans le cadre du laboratoire Théories des Mutations Urbaines (UMR 7543 du CNRS) pour le compte de la Mission du Patrimoine Ethnologique Alain Bourdin, Noria Lenouar Avec la participation d'eric Le Breton Rapport final. Septembre 2001 SIRET: URSSAF: Association loi de 1901

2 Ce rapport a été réalisé par Alain Bourdin avec la collaboration de Noria Lenouar. L'enquête a été réalisée par Noria Lenouar, avec la participation d'eric Le Breton, sous la direction d'alain Bourdin.

3 4 Sommaire : Note de synthèse p.s Analyse des entretiens : Première partie: Le quartier, quelles définitions? p.27 Deuxième partie : La dynamique du quartier p.68 Troisième partie : La conduite de l'action p.93 Quatrième partie : Analyse secondaire des entretiens d'habitants p.131 Historique du site et de l'opération p.141 ANNEXES : Bibliographie de Paris Rive Gauche p. 149 Guides d'entretien p.152 Liste des personnes interrogées p.156 Présentation du comité permanent de concertation p. 158 Plan de Paris Rive Gauche p. 163

4 5 Note de Synthèse La note qui suit répond à deux objectifs : - Résumer très rapidement les principales informations construites au cours de l'enquête, en les situant pas rapport à une démarche d'ensemble. - Présenter les principales conclusions qui se dégagent, par rapport à l'opération PRG 1 en particulier, et de manière plus générale. Elle le fait en s'organisant autour de sept grands thèmes choisis en fonction de la richesse des contenus d'enquête correspondants, mais également de notre problématique. Celle-ci est rapidement rappelée dans un premier paragraphe. Cependant, pour s'en faire une idée complète, notamment dans ses enjeux théoriques, il est souhaitable de consulter le rapport de la recherche réalisée parallèlement sur les unités significatives de la ville 2. Les grandes orientations du questionnement Au moment où l'opération de PRG arrive «à maturité», ce type même d'opération fait l'objet d'interrogations, d'inquiétude ou de désaffection. Les grands ensembles d'habitat social sont, avec ou sans nuances, désignés comme des quartiers de relégation, des ghettos, dans lesquels la vie sociale est difficile, insecure et souvent laissée aux mains des gangs de trafiquants ou - au mieux - des fondamentalistes musulmans. Même en faisant la part de l'inflation verbale et des simplismes, ils constituent au moins un lieu - problème et, symboliquement, une sorte d'abcès de fixation. Plus discrètement, on s'interroge sur les villes nouvelles et leur devenir. Les grandes copropriétés ou les immeubles d'habitat social sont réputés mal s'y porter et seuls les quartiers pavillonnaires récents du milieu de gamme (par exemple le quartier du golf à Cergy) semblent réussir pleinement. Aujourd'hui, dans la ville nouvelle où l'on construit le plus, c'est-à-dire le secteur 4 (Val d'europe Disneyland Paris) de Marne La Vallée, prévalent 1 Ce sigle désigne l'opération Paris-Rive-Gauche et sera employé systématiquement dans la suite du rapport. 2 BOURDIN (A.), CHARMES (E.), LEFEUVRE (M-P), MELÉ (P.) La construction des unités significatives de la ville Rapport de recherche pour la mission du Patrimoine Ethnologique, Octobre 2001.

5 6 les résidences services ou les micro-quartiers à base de pastiche, associant «maisons de ville», pavillons et petits immeubles, dans des dispositifs qui, aussi bien sur le plan juridique 3, que dans l'organisation spatiale ou dans le mode de commercialisation, sont faits pour favoriser et exprimer la convivialité. Ce que certains appellent la ville émergente, fait l'objet d'autres inquiétudes, qui sont plutôt liées au gaspillage de l'espace et à l'utilisation de l'automobile, mais on y ajoute souvent l'hyper individualisme et l'absence de vie collective. Face à toutes ces interrogations, deux objets semblent réunir les suffrages : le village, que l'on imagine plutôt péri-urbain, doté de toutes les commodités et habité en grande partie par des travailleurs urbains, et la ville dense, celle du centre-ville et des quartiers organisés. Ces perceptions ne sont pas propres aux spécialistes. On les trouve également dans le public, où elles apparaissent sondage après sondage. Dans ces conditions le quartier devient une représentation idéologique forte et incontournable. On ne peut plus faire de la ville sans faire du quartier et se préoccuper de la manière dont celui-ci naît. Mais que se passe-t-il réellement? La demande sociale est forte, mais elle donne lieu à d'importants phénomènes de halo. Les pratiques sociales associées au quartier ne sont pas toujours évidentes et la vie quotidienne se développe souvent dans des cadres dont la notion de quartier ne rend absolument pas compte. On ne se trouve donc pas, ou plus, dans le domaine de l'organisation sociale, comme pouvait le penser un Raymond Ledrut qui, dans sa sociologie urbaine 4, fait du quartier une sorte d'échelon «naturel» de la vie sociale. Le quartier est désormais de l'ordre des représentations sociales, ce qui n'exclut nullement l'efficacité. Il fonctionne comme une référence, parfois comme une prédiction créatrice, même quand il n'a pas de réalité. C'est aussi pour cela que l'on n'en ajamáis autant parlé 5. Dans la structuration des représentations, les sciences sociales jouent un rôle important, car elles sont en mesure de fournir les bases d'un discours prescriptif, remis en forme et diffusé par les politiques, les professionnels et les journalistes. Mais on peut s'interroger sur les outils qu'elles sont en mesure de diffuser. Comme le dit John Urry 6, nos instruments d'analyse restent associés à des sociétés peu mobiles. En ce qui concerne les quartiers, les modèles dont nous disposons ont toujours quelque chose à voir avec la métaphore de la mayonnaise qui Petites copropriétés. 4 Mais aussi dans l'espace en question (Anthropos, 1974) et l'espace social de la ville (Anthropos, 1966) 5 Ce transfert d'un ensemble de cadres de la localité de la sphère de la contrainte, de l'organisation et de la matérialité vers celle des représentations est un phénomène important pour d'autres découpages que le quartier (cf. BOURDIN, A, La question locale.pañs, PUF, 2000). Urry (J) Sociology beyond societies, London, N-Y, Routledge, 2000

6 7 prend, avec tout ce qu'elle implique : caractère centripète, augmentation de la consistance, introduction en faible quantité d'éléments nouveaux etc. Or il n'est pas certain que ce type de modèle soit le plus apte à rendre compte de tout ce qui se joue dans la représentation, nostalgique ou pas, du quartier par des urbains mobiles. En définitive, la question posée est celle de la proximité. Celle-ci constitue une demande incontestable, mais dont les formes et les contenus, sur le plan des pratiques, des relations et des valeurs, doivent êtres examinés. Cette demande, qui va souvent avec celle de sécurité, se localise dans des formes diverses et éventuellement discontinues (comme le dit bien Christian Devillers dans un morceau d'entretien cité infra). En utilisant le terme de quartier, on l'associe avec un système de qualification de l'espace ou de classement des différents secteurs d'une ville, qui n'est peut-être pas de même nature. C'est pourquoi il est de bonne méthode de dissocier les deux, au moins dans un premier temps. Le travail réalisé sur PRG permet de contribuer à l'éclairage de ces différents points, mais il aborde également un autre domaine. En effet, l'interrogation sur les grandes opérations concerne également les méthodes de production de la ville. La notion de projet urbain connaît une grande vogue, qui n'a d'égal que la multiplicité de ses définitions. Derrière, se cache la recherche d'autres manières de produire, dans une logique qui soit plus celle de la co-production, aussi bien entre acteurs publics et privés, qu'entre concepteurs (architectes- urbanistes- paysagistes), investisseurs, aménageurs, politiques et usagers. Pour autant, on ne souhaite sacrifier ni la cohérence ni l'attribution de sens à la ville et à ses éléments. Sur ce dernier point, les exigences sont même beaucoup plus fortes qu'il y a quelques décennies. Concrètement cela pose beaucoup de problèmes d'organisation, notamment autour de la fonction de pilotage et de coordination et plus généralement sur la coopération entre les divers acteurs. On retrouve cela dans la thématique emblématique de la concertation, particulièrement médiatisée à PRG, mais elle n'en est pourtant qu'un aspect. D'un autre côté la coopération, la coordination, la concertation supposent ce qu'un de nos interlocuteurs appelle un socle commun, c'est-à-dire un langage qui puisse être partagé. Il était utile d'aborder toutes ces questions dans une perspective qui n'est pas la nôtre habituellement, celle de l'analyse de la manière dont les gestionnaires du projet règlent les problèmes auxquels ils sont confrontés, mais en considérant, à travers les discours, les cadres cognitifs qu'utilisent les professionnels, les politiques et les usagers pour formuler les questions et leur donner des réponses.

7 8 Enfin, notre démarche ne pouvait se limiter à une investigation générale et devait également mettre en évidence certaines spécificités de PRG. Elle permet d'ouvrir des voies à la réflexion sur ce plan, aussi bien en ce qui concerne les caractéristiques présentes et futures de ce morceau de ville que son symbolisme et les logiques de comportement de ses usagers ou de ses producteurs. Un cadre partagé de définition du quartier On a dit que l'idée de quartier reste floue et peut recouvrir des choses bien différentes. Cependant, il existe un cadre de définition partagé par tous. Il s'agit d'un ensemble d'attributs qui sont associés au terme. Mais l'intensité et la définition interne de chacun de ces attributs peuvent varier, aucun n'est véritablement univoque, et la manière dont ils qualifient le quartier également. C'est à partir de là que se fabrique l'impression de parler de la même chose, alors que ce n'est pas tout à fait le cas. L'enquête montre clairement que toutes les définitions du quartier impliquent quatre attributs, mais de manière variable et avec nombre d'ambiguïtés : a- Le quartier est toujours défini à partir de l'habitat dans un premier temps et lorsque l'on se réfère à soi. Chez les professionnels, la mixité s'organise dans l'habitat et à partir de l'habitat. Cela constitue une sorte de passage obligé. Mais, outre que la mixité n'apparaît pas comme une très grande préoccupation des usagers (ni d'ailleurs son inverse) on constate que l'idée de quartier spécialisé ne déplaît pas nécessairement et que l'on a des idées sur ce que peut ou doit être un quartier spécialisé. En lisant cela, on se dit que ce qui manque peut-être dans tous les débats autour du quartier, c'est de ne pas donner assez de place aux réflexions sur les quartiers spécialisés 7, sans doute bien plus typiques d'un univers de la mobilité. b- Commerces, services, convivialité et animation sont étroitement associés à l'habitat pour définir l'essentiel du contenu d'un quartier. Cependant, le quartier tel que le voit une bonne partie des professionnels est d'abord celui de la programmation : il existe des besoins précis auxquels on répond systématiquement par des équipements, qui Et donc des conditions de leur «acceptabilité» voir de leur «désirabilité» pour les usagers.

8 9 permettent le développement de services, socles de la convivialité. Chez les usagers, les choses ne sont pas aussi nettes : les services ou les commerces sont évalués en fonction de la manière dont ils s'inscrivent dans une pratique quotidienne qui ne se déroule pas nécessairement dans le quartier : il s'agit moins de former une totalité que de permettre l'harmonie ou l'agrément du quotidien, c- Le quartier est largement représenté comme un espace de mise en scène et c'est dans une perspective très scénographique que sont perçus son centre et ses frontières. Les frontières ont d'ailleurs beaucoup moins d'importance que le centre, qui constitue la scène. On ne leur accorde qu'une importance très relative, surtout chez les usagers, et les professionnels eux-mêmes, malgré l'affirmation qu'un quartier se définit par des frontières, ont vite fait de les relativiser. La clôture n'est pas mise en avant et l'on doit au contraire prendre au sérieux la peur de l'enclavement manifestée par certains habitants de PRG : le quartier est un lieu d'agrément, une scène, mais les personnes interrogées n'ont pas envie qu'il devienne un ghetto. Les exemples donnés sont d'ailleurs éloquents. Il s'agit de quartiers accessibles, bigarrés, aux frontières mal définies, mais spectaculaires par leur espace ou par leur occupation, en fait de quartiers toujours un peu touristiques. De là découle que l'espace public joue un rôle central dans les représentations du quartier, et pas seulement chez les professionnels. D'une certaine manière un quartier, c'est d'abord de l'espace public. d- Le quartier est un espace de maîtrise pour ceux qui l'occupent. On pourrait dire de sécurité, mais ce thème n'est que peu présent. En fait l'idée est plutôt celle d'un espace dans lequel l'individu maîtrise son environnement, à la fois sur le plan cognitif, dans les pratiques et sur le plan relationnel. La maîtrise ne se définit sans doute pas par l'absence d'incertitudes, mais par leur limitation et, en particulier, par la présence de nombreux point de repères qui rendent l'inopiné moins inquiétant. À travers ces quatre éléments, on voit se dessiner un problème essentiel pour les analyses sociologiques aussi bien que pour les débats publics sur le quartier. Cela pourrait se résumer dans une question un peu lapidaire : le quartier est-il un ordre ou une offre? On peut en effet concevoir le quartier comme un ordre spatial, fonctionnel et social. Spatial en ce qu'il fonctionne comme un principe d'organisation spatial, avec un centre, une périphérie, et des frontières qui s'inscrit dans un ordre spatial plus large, toujours organisé selon les mêmes principes : l'espace du quartier est une partie de l'espace de la ville, à la fois partie

9 10 d'un tout et élément spécifique ayant son «identité» et une certaine autonomie. Fonctionnel, dans la mesure ou le quartier se définit par la primauté de la fonction d'habitation (sauf dans le cas particulier du centre ville), à laquelle il associe un ensemble de services qui répondent aux besoins des habitants, tout cela n'excluant pas quelques spécialisations, commerciales, artisanales, industrielles, pour autant qu'elles n'excluent pas ce qui précède. Social, car le quartier est un lieu d'appartenance sociale, avec ses hiérarchies, ses systèmes d'échange, sa culture et, bien entendu, ses processus de contrôle. On peut également le considérer comme un système d'offre, c'est-à-dire comme présentant des opportunités que Ton peut ou non saisir, mais qui n'ont aucun caractère automatique ou contraignant. Offre de services et de commerces, offre de relations, offre de spectacle ou d'animation, offre de paysage urbain. Sans doute pourrait-on ajouter offre de bien être, d'objets renforçant le sentiment de maîtrise, pour ne pas dire de structures de confiance 8. Dans ce cas, le quartier ne fonctionne ni comme un cadre d'organisation de la vie quotidienne et sociale, ni comme un lieu de contrôle ou de contrainte, ni comme un élément dans une structuration hiérarchique et continue de l'espace urbain. La difficulté c'est que les uns s'intéressent à l'offre d'autres peuvent comprendre qu'ils parlent de l'ordre. C'est parfois le cas lorsque les chercheurs interprètent le discours des habitants. Ce l'est également dans la relation entre producteurs de la ville et habitants. Les architectes et les urbanistes raisonnent souvent en héritiers du mouvement moderne qui auraient mis l'eau de la diversité architecturale et de la mixité (fonctionnelle et sociale) dans leur vin corbuséen. Ils postulent un ordre de la ville et font du quartier un élément de cet ordre. Il est d'ailleurs facile et injuste d'en sourire : l'espace public apparaît comme le lieu majeur de l'intervention de l'urbanisme, mais sur quoi d'autre pourrait-on la fonder? Sur des considérations purement esthétiques? L'urbanisme disparaîtrait alors devant le pur paysagisme, et en dernière analyse devant les arts plastiques. L'urbaniste ne peut pas véritablement jouer son rôle si sa représentation de la ville se limite à la liste des problèmes à résoudre, par rapport auxquels il ne serait que le coordinateur des techniciens porteurs de solutions. Les représentations disponibles ne sont pas si nombreuses et celle d'un ordre urbain «raisonnable» qui s'exprime à travers les visions du quartier que l'on a présentées n'est pas déshonorante. Mais cela n'empêche pas que les usagers (au moins ceux des grandes villes et en particulier de l'île de France que nous venons d'interroger au cours de deux enquêtes) raisonnent dans le cadre du quartier comme offre et non du quartier comme ordre. Cela o Cf. notamment : LEFEUVRE (M-P) La copropriété en difficulté : faillite d'une structure de confiance La Tour d'aiguës, Editions de l'aube, 1999.

10 11 aboutit à une faible référence au quartier patrimonial (non au sens du patrimoine comme marchandise culturelle, mais à celui d'un type de relation que l'on entretient avec un objet), le «quartier où je suis né» étant à peine évoqué, et, en revanche à une logique de l'ambiance qui tient une place fondamentale dans les rapports des habitants au quartier. En définitive, les habitants des villes (en tout cas ceux que nous interrogeons ces dernières années) 9 sont avant tout des consommateurs d'ambiances et de différences d'ambiance. On a besoin, ou du moins envie, de vivre dans une ambiance, à laquelle on attribue un sens, mais également de pouvoir changer d'ambiance. L'ambiance est certainement une des composantes de la sensation de maîtrise et le sentiment d'insécurité est probablement lié, parmi d'autres facteurs, à l'absence d'ambiance organisée ou à des ruptures de l'ambiance 10. Si l'on suit cette ligne, on comprend pourquoi les usagers ont des attitudes nuancées et complexes vis-à-vis de l'ouverture et de la clôture. D'un côté, ils veulent préserver l'accès à une diversité d'ambiances et l'enclavement, c'est-à-dire tout ce qui gène l'accès à d'autres offres est perçu négativement. En outre - cf. infra - ils souhaitent la venue de ceux (touristes, chalands...) qui contribuent à la fabrication du spectacle de la ville. Mais, d'un autre coté, ils craignent les ruptures d'ambiance et, plus généralement, les ruptures de maîtrise. Cela suppose par exemple que l'on ferme certains espace. En fait, l'idéal, largement irréaliste, reste celui d'un espace ouvert mais contrôlé. Cela fait partie de l'image de la ville soft, qui, aussi bien chez les professionnels que chez les habitants de la classe moyenne, se cache derrière diverses représentations. L'intérêt de l'exposition «mutations» de Bordeaux, quels qu'aient été ses défauts et ses outrances par ailleurs, est d'avoir été en assez forte rupture avec cette imagerie de la ville soft 1 '. 9 Dans le cadre des deux enquêtes évoquées et de deux autres, menées l'année précédente. 10 Cette interprétation n'est ni gratuite, ni seulement intuitive, on trouve des justifications empiriques dans une exploitation statistique de l'enquête de victimation de 1999 présentée in PERbl'H-WATEL (P.) «l'inscription de l'insécurité dans le tissu urbain» les cahiers de la sécurité intérieure, n 39, I a trimestre 2000, pp On ne voit pas au nom de quoi les chercheurs pourraient mettre en cause les valeurs véhiculées par cette représentation. Il peut en revanche insister sur son caractère mystificateur : elle ne peut se réaliser que dans le contexte de petites villes bénéficiant de la croissance économique mais se trouvant un peu éloignées des grands centres de sa production, ou alors elle appelle des processusrigoureuxde ségrégation sociale.

11 12 3-La proximité comme problème et comme cadre de lecture Le raisonnement qui précède conduit, lorsqu'on examine la demande sociale à dissocier assez fortement ce qui concerne d'un côté les services et la convivialité, de l'autre le spectacle de la ville et l'ambiance, même si les deux se rencontrent. Le premier aspect s'inscrit très fortement dans la demande proximité. Si l'on décrypte attentivement les résultats de l'enquête, on voit que dans la revendication de proximité il y a trois éléments : la facilité d'usage, la familiarité et la maîtrise. Le tout est d'abord référé à la vie quotidienne, éventuellement à la famille et à l'habiter. La facilité d'usage est symbolisée par l'épicerie maghrébine, la familiarité par la permanence. La maîtrise s'exprime dans un ensemble de connaissances pratiques qui permettent d'avoir prise sur les commerçants, les lieux etc. C'est pourquoi ce que l'un de nos interlocuteurs appelle la sédentarité est valorisé : cela permet d'augmenter la familiarité et la maîtrise. Les habitants passent leur temps à créer de la familiarité et à rechercher les micro-savoirs 12 à partir desquels se construit la maîtrise. Cela commence par avoir dans la tête les heures et les jours d'ouvertures des commerçants, mais il y a bien d'autres savoirs plus sophistiqués, ceux qui concernent les coutumes religieuses ou l'organisation de vie des voisins par exemple, qui entrent dans cette construction. Le problème c'est qu'un contexte urbain caractérisé par le vide, par le fait que chacun se claquemure chez lui ou, d'une autre manière par une mobilité trop importante, empêche le développement de ce processus : on voit comment maîtrise et sécurité peuvent entrer en contradiction. Confondre la capacité d'usage avec l'appropriation est une erreur. L'appropriation est un phénomène d'ordre symbolique ou éthologique, qui met en cause la représentation de soi et des autres, ainsi que des phénomènes d'identification aux lieux ou d'étayage dont la complexité psychologique est grande. Il n'est d'ailleurs pas certains qu'ils correspondent à l'évolution de la psyché contemporaine. En revanche, la capacité d'usage est fortement valorisée, dans la mesure ou la construction de nos comportements passe de plus en plus par l'usage d'objets techniques, de dispositifs, de services. Rendre l'usage simple flexible et diminuer - au moins en apparence - sa délocalisation 13 et le recours aux systèmes experts 13 et Qui fonctionnent comme des «ressources exclusives» (Cf. Bourdin op. cit. pp )

12 13 à la confiance 13 pour lui recréer de la micro-maîtrise est certainement quelque chose d'assez largement valorisé. La familiarité est avant tout un phénomène perceptif, et il ne faut certainement pas vouloir lui en faire dire plus : le fait de rechercher un univers familier (donc relativement stable) ne correspond en rien à la production d'une appartenance, d'un groupe, d'une culture spécifique. Le terme d'identité est tellement vague que tout le monde s'y reconnaît, mais il est propice au développement de cette confusion. La convivialité est un aspect de la familiarité, c'est pourquoi elle passe avant tout par le fait de se parler, de partager des informations ou de participer à des micro-évènements ensemble. On dira volontiers qu'il existe trois formes de proximité (ou trois échelles si l'on tient à une lecture métrique) : -La proximité du coin de la rue, celle du marchand de journaux, de l'épicerie maghrébine, du bistrot. Elle est marquée à la fois par la convivialité, c'est là que l'on rencontre d'autres habitants et que l'on fait provision d'une partie des informations latérales qui permettent de développer la maîtrise, et par les services (donc la capacité d'usage). Très précisément par tout ce qui permet soit de rythmer le quotidien (voir d'y introduire des rituels publics), soit de palier les difficultés de base de l'organisation matérielle. En ce sens la proximité du coin de la rue est la base de la proximité. -La proximité de la cour d'immeuble, celle de la copropriété, voire du palier. Dans ce cas, c'est la maîtrise qui l'emporte, plus ou moins associée à la familiarité. Contrairement à la proximité du coin de la rue, qui exige un minimum d'ouverture pour que l'inopiné puisse apparaître, celle-ci repose souvent sur la clôture. Au passage, cela n'a rien de nouveau : les concierges et les commères d'autrefois assuraient un contrôle de l'espace certainement aussi efficace que toutes les cameras et toutes les serrures du monde. -la proximité de ce qui est accessible à pied (sans rue trop difficile à traverser). Ici ce sont les commerces, les équipements, en particulier l'école élémentaire, mais aussi les lieux de promenade, de loisir et de spectacle qui sont en cause. On retrouve la capacité d'usage. La familiarité change un peu de sens, en se forgeant plus autour de la connaissance des lieux et des parcours, mais, là encore, l'information latérale tient une ces termes sont utilisés dans le sens que leur donne Giddens ( cf. GIDDENS (A) Les conséquences de la modernité (trad. O. Meyer), Paris, l'harmattan, 1994.

13 14 grande place. La maîtrise est beaucoup plus dépendante de l'espace public, de l'ordre public, des autres. Au demeurant, il ne faut pas confondre la proximité accessible à pied et le polygone de vie, ni considérer que la proximité ne peut pas se construire sur d'autres segments du polygone de vie que ceux que l'on vient de décrire. Le polygone de vie est une figure fictive, mais à laquelle correspondent des espaces de mobilité concrets, qui relie tous les lieux utilisés régulièrement dans l'organisation de la vie quotidienne. On peut le construire à l'échelle de l'individu, mais il est sans doute plus pertinent de le faire à l'échelle de la famille. Les lieux du polygone de vie, par exemple tel hypermarché 14, peuvent être conçus et utilisés comme des lieux de non-proximité. Ils peuvent également faire l'objet d'un processus de construction de proximité. Ainsi le même individu peut-il se fabriquer plusieurs espaces de proximité, ce qui incite encore plus à se méfier de l'assimilation entre la proximité et la définition classique du quartier. La citation de Christian Devillers qui figure p dit bien cela. Spectacle de la ville et ville ludique La ville est un spectacle. Cela signifie deux choses : d'une part que l'environnement urbain, qu'il s'agisse des paysages ou des comportements des autres, constitue un spectacle dont tout le monde est friand (y compris bien sûr les professionnels, mais ils l'oublient parfois dans leur activité), d'autre part que les usagers appréhendent la ville comme un espace de loisir dans lequel on cherche le spectacle ou l'événement. La notion de spectacle peut se développer en quelques dimensions que l'on retrouve assez nettement dans les entretiens : - L'eau, la verdure et ce qui évoque un espace naturel marqué par l'un et l'autre. Les guinguettes de la Seine sont très significatives parce qu'elles correspondent à la fois à la distraction et à l'association avec l'eau (et si la verdure était plus nettement présente ce serait mieux). Le jardin de Bercy est plébiscité. - Les équipements de loisir (par exemple les cinémas). - Le paysage urbain (skyline, mais aussi ce que l'on voit en marchant etc.), à la fois spectacle des formes urbaines et des objets (ceux de la consommation) mis en scène Et bien entendu le lieu de travail ou celui ou l'on accède aux transports en commun...

14 15 dans la ville. On est frappé (dans d'autres enquêtes également) par l'importance des diverses formes de la promenade, qui touchent presque tous les milieux et tous les âges. Le spectacle de la ville se concentre dans des éléments emblématiques. Dans cette enquête, on voit l'importance de la référence aux quartiers populaires et au spectacle du village dans la ville, suivis mais de relativement loin par les hauts lieux architecturaux ou symboliques, et accompagnés d'une préférence nettement marquée par tout ce qui est ancien, historique. Cela appelle deux remarques. La première est de l'ordre de l'interprétation : il y a bien expression d'une sorte de mythe du quartier village, mais celui-ci est bien moins social (sauf sous l'aspect de la familiarité) que spatial, c'est d'abord une organisation de l'espace qui est en cause. En outre, ce mythe n'a rien de rural. Ce qui s'exprime massivement dans nos entretiens c'est plutôt une nostalgie de la grande ville comme espace à la fois maîtrisable dans la pratique (facile d'usage) et cosmopolite. La seconde nous est suggérée par une autre enquête. Ici on nous parle peu du spectacle urbain offert par des espaces architecturaux monumentaux, comme le Louvre, les tuileries et la rue de Rivoli. Dans d'autres enquêtes, les personnes interrogées nous ont dit toutes l'intérêt qu'elles y attachaient. Mais ces hauts-lieux très recherchés et considérés comme un spectacle très satisfaisant ne sont pas associés à l'idée de quartier. Une grande partie de la consommation de la ville comme spectacle ne passe pas du tout par le quartier. En définitive le spectacle de la ville met en oeuvre plusieurs ressorts. Les perceptions esthétiques d'abord : c'est une banalité de dire que l'esthétique prend de l'importance dans les perceptions communes (même si les normes esthétiques s'affaiblissent), mais on le constate sans cesse. Esthétique doit être compris au moins autant en référence à son étymologie, c'està-dire comme l'importance accordée à ce qui est perçu par les sens (on retrouve l'idée d'ambiance) qu'en référence précise au beau, qui n'est d'ailleurs pas absent, même si c'est de manière floue. La curiosité sociale ensuite, qui se transforme très souvent en recherche du cosmopolitisme (ou du moins de l'ambiance cosmopolite). Le goût de l'événement et du mouvement, voire du changement, qui fait par exemple une part de la fascination de certains pour l'évolution de la rue Louise Weiss. Enfin la faveur accordée aux postures de loisir :

15 16 pratiquer la ville doit pouvoir être une distraction, exactement comme dans \cfitn shopping' 5 on associe le commerce et le loisir. Évidemment tout cela doit aller de pair avec une capacité de maîtrise intacte et c'est bien là que commencent les difficultés... Une nouvelle symbolique urbaine? La lecture des entretiens et des analyses montre qu'en dehors de l'évocation de quartiers populaires et de quelques hauts-lieux parisiens, les personnes interrogées ont surtout évoqué des éléments symboliques propres à PRG. Ceux-ci sont en petit nombre et l'on retrouve vite une sorte de bloc associant les frigos (le 91 quai de la Gare), la venue de l'université et l'animation culturelle. La bibliothèque fait certes l'objet de discours, mais elle n'est que très relativement pourvoyeuse de sens. L'interprétation de ce constat n'est pas très facile. D'une part, les entretiens portaient avant tout sur le quartier et la notion de quartier. On peut en déduire que l'on n'associe pas le quartier avec des symboles forts, ce qui correspond à tout ce que l'on vient de dire, mais il faut être plus prudent en ce qui concerne la ville en général. La minoration de la symbolique urbaine peut être pour une part un effet d'entretien et, dans ce cas, on ne pourrait en déduire qu'une chose, d'ailleurs importante : c'est que les perceptions de la ville sont discontinues et que la lecture en termes d'ambiances est relativement indépendante d'une lecture en termes de symboles. Par ailleurs, PRG pose des problèmes particuliers, liés aux caractéristiques antérieures du territoire. Un travail de production symbolique ne dispose que de peu d'éléments pour s'alimenter. Ces précautions prises, on remarque quand même que, dans l'ensemble du discours recueilli, les références symboliques sont soit d'ordre un peu folklorique ou du moins nostalgique (à propos des quartiers populaires), soit purement emblématiques (quelques emblèmes parisiens, en particulier la Seine). La BNF ne fait que peu recettes, et à travers les étudiants, les frigos l'intérêt pour la rue Louise Weiss, c'est avant tout une symbolique du changement et de l'animation (dans le registre culturel, il est vrai) qui est mobilisée. De la même manière, l'évocation de l'esprit pionnier s'arrête à la capacité de maîtriser son environnement ou encore à une esthétique du chantier et laisse de côté tout ce qui pourrait ressembler à un grand récit de la conquête. Association entre activités de loisir et commerce, dont la réalisation la plus significative en France est Odysseum à Montpellier.

16 17 Sans vouloir tirer des conclusions hâtives, on peut en inférer une hypothèse ou une question : dans quelle mesure y-a-t-il un désinvestissement du sens, par certaines catégories d'habitants et dans certaines conditions, qui serait compensé par le primat des ambiances et du jeu des ambiances? La conduite des opérations urbaines On le voit bien, un des intérêts de PRG est à plusieurs points de vue, d'avoir commencé d'une manière très traditionnelle et continué dans l'innovation, pour devenir au fil du temps beaucoup plus proche de ce qui se fait maintenant. Elle est donc à cheval entre plusieurs cultures opérationnelles et cela se retrouve aussi bien chez les producteurs que chez les usagers. Au départ, on raisonne assez largement dans le cadre classique de la programmation des équipements, donc d'un ensemble de réalisations correspondant aux besoins d'une population et qu'il s'agit de réaliser dans l'ordre le plus pertinent et avec des délais aussi bien calculés que possible. Cela d'ailleurs n'est en rien inutile et, par exemple, la réalisation du collège dans la zone dite M7, posait un ensemble de questions de phasage, avec le reste du chantier essentiellement (il vaut mieux éviter de faire passer les enfants - et les enseignants - au milieu d'un chantier en cours!), mais aussi avec l'évolution de la consommation scolaire interne de PRG, donc du peuplement Cela conduit notamment à accorder une grande importance à l'idée de masse critique (idée typique des professionnels, alors que les usagers privilégient plutôt «ici et maintenant»), c'est-à-dire à une sorte de neutralisation du présent, au profit d'un avenir défini par des étapes que l'on peut objectiver par un nombre d'habitants, une quantité de mètres carrés occupés etc. Peu à peu, on passe à la valorisation du processus et à l'importance de trouver des équilibres et de donner du sens à ce qui se passe à tout instant. Cela conduit notamment à la valorisation du provisoire. On objectera que le chantier et son évolution devraient de ce fait être plus présent dans le discours des uns et des autres. En définitive deux facteurs expliquent sa discrétion. Le premier est l'effet d'enquête (voir les guides d'entretien dans le dossier documentaire) : la fréquentation des agents de la SEMAPA permet de mesurer l'importance qu'ils attachent à l'avancement du chantier et à ses effets sur le quotidien. Mais cela se présente avant tout comme des problèmes à régler qui n'exigent nullement que l'on se fasse une «doctrine», une méthode ou un discours, mais que l'on agisse vite et avec efficacité.

17 18 Donc pour que l'on en parle, il faudrait interroger spécifiquement sur les effets des aléas du chantier sur les usagers et la manière dont on traite cela. En outre, ces questions sont souvent confinées aux responsables du secteur directement concerné. L'autre raison explique plutôt le silence des habitants : il s'agit de la géographie même de l'opération. Le centre de cette dernière, où se développe l'essentiel du chantier, est jusqu'à maintenant à peu près vide d'habitants. Ceux-ci se trouvent dans des zones périphériques ou en tout cas très ouvertes sur l'extérieur (comme les quartiers qui entourent la bibliothèque) et tournent plus ou moins le dos au chantier, qui de ce fait est moins un élément de la vie quotidienne un peu incontournable, qu'un spectacle que l'on peut ou non regarder. Avec cette évolution apparaît une définition très intéressante du rôle de l'aménageur. Il faut rappeler que ce terme correspond traditionnellement au métier qui consiste à maîtriser le foncier, le viabiliser, et vendre des droits à bâtir à des opérateurs, en général après avoir contribué de manière significative à l'élaboration du plan d'aménagement qui définit ces droits. Le métier de base de la SEMAPA est bien celui-là, mais on voit qu'il s'est élargi à une coordination d'ensemble des intervenants - notamment de ceux qui se trouvent dans la position juridique de maîtrise d'ouvrage -, à un rôle majeur dans la concertation et, plus encore, il devient celui d'accompagnateur de l'opération, c'est-à-dire, pour employer un vocabulaire plus précis, defacto, de gestionnaire de site en même temps que de responsable du développement, pendant la durée de l'opération. Cette nouvelle manière de penser le rapport au temps de l'opération, qui induit une redéfinition du rôle de l'aménageur, conduit également à la distinction affirmée par certains professionnels entre «un noyau dur» qui donne son sens à l'opération et doit être préservé, maintenu, développé, dans la durée et le reste, qui peut faire l'objet de redéfinitions permanentes. La trame viaire, les grands principes de composition, le vocabulaire architectural ne doivent pas être altéré, pas plus que les quelques principes programmatiques, le reste peut bouger. Cela fait tellement partie des idées reçues que l'on peine à imaginer qu'il puisse en être autrement. Et la contrepartie coule de source : si l'on ne maintient pas ces principes, l'opération ne peut être qu'incohérente. Certains poussent cependant un peu plus loin l'interrogation, en insistant sur le fait que ces principes immuables doivent peut-être changer de statut et garder leur simplicité, quitte à ne plus fonctionner que comme des références. Cette remarque est certainement d'une grande pertinence opérationnelle : la complexité ne peut se développer qu'autour de principes simples et ouverts. Mais on peut aller plus loin dans le raisonnement. N'est-il pas possible de redéfinir les principes à mesure que l'opération avance, c'est-à-dire de faire de la cohérence non le résultat d'un ensemble de

18 19 principes et de choix ex ante, mais le résultat d'un travail permanent qui permettra de définir des principes ex post? L'urbanisme français est confronté à cet enjeu. Il est évident que dans ce nouveau contexte, la concertation avec les investisseurs, les divers acteurs de la ville et les usagers peut avoir des développements totalement différents. Ce basculement n'est pas facile à faire car, outre qu'il n'est sans doute pas toujours souhaitable ou possible, il demande une profonde transformation des méthodes chez les producteurs. Et, pour commencer des méthodes de communication. Or l'enquête montre, une fois de plus, qu'en la matière, il y a un véritable problème de fond. Le décalage entre le discours de justification d'un certain nombre de concepteurs et le discours socialement audible (et pas seulement par les usagers) est considérable. Le discours tenu peut avoir du sens par rapport au milieu de l'art contemporain. Le seul problème est qu'il ne s'agit en rien de produire de l'art contemporain mais de produire des objets urbains, des morceaux de ville et, fort rarement, des témoignages de l'art contemporain dans la ville. Qu'une démarche de cette nature inspire les concepteurs peut se comprendre, mais au moment de passer à la fois à l'acte et à la justification, ils doivent changer de registre, sinon, ils commettent exactement la même erreur que le sociologue qui parce qu'un texte philosophique lui a donné des idées, croit qu'il fait de la philosophie en s'en servant pour analyser une enquête. Quelles que soient les sources de l'inspiration, il faut les recycler dans le champ ou l'inspiration va se réaliser, en l'occurrence celui du social et de la «machinerie urbaine». Sans cela la communication est sinon condamnée du moins largement faussée. Mais ce problème ne se pose peut-être pas qu'à propos du discours de la conception. Du moins est on frappé par la faible résonance chez les habitants d'un concept flou mais mobilisateur, celui de mixité. Ce «mythe rationnel» paraît parfois fonctionner comme une sorte de clause de style chez les professionnels, en tout cas comme une valeur tellement transcendantale qu'elle est sans portée précise dans la pratique, et n'atteint que très faiblement les usagers, même pour provoquer les oppositions. Le fait qu'il existe une clientèle immense pour les immeubles sécurisés ne veut pas dire que l'on s'oriente massivement vers les gated communities et la «sécession urbaine». D'un autre coté, le fait que la classe moyenne diplômée française ait très envie d'habiter dans la rue Gama des publicitaires, pourvu que ce ne soit pas dangereux, ne veut pas nécessairement dire qu'elle a les valeurs cosmopolites chevillées au corps. En fait, la question ne se pose pas nécessairement en ces termes et la mixité ne constitue sans doute guère plus qu'une idée mobilisatrice pour les milieux spécialisés, ce qui d'ailleurs n'est pas si mal.

19 20 Un dernier point doit être abordé : la concertation. On a vu que pour certains il s'agit d'un dispositif de gestion des conflits, ce qui a le mérite d'être clair. Mais, outre que cette conception n'est pas fortement partagée, il resterait à savoir quels conflits sont gérés par la concertation, plutôt par exemple que par le jeu politique classique. Cela supposerait notamment que l'on ait des idées un peu plus précises sur ce qu'est la société civile aujourd'hui - éventuellement sur la manière de la développer ou de la recréer - et sur le rôle qu'elle peut jouer. Plus souvent, la concertation est conçue comme un lieu d'expression et si possible de désamorçage de la contestation. Cette conception est remarquablement pauvre, elle débouche parfois sur des comportements ou des discours assez démagogiques, et l'on est aux antipodes de la coproduction. Celle-ci suppose d'ailleurs ce «socle commun» de connaissances qui n'est pas facile à constituer, car il y faut du temps, une capacité de traduction forte des animateurs du processus et probablement un cadre institutionnel adapté. Les raisons d'être là Nous abordons maintenant une question qui n'est présente que dans le corpus ayant fait l'objet d'une analyse secondaire. Mais elle est suffisamment importante pour justifier un développement spécifique. Les habitants qui logent à PRG sont tous sur une trajectoire résidentielle ascendante. Ils sont venus là volontiers, avec plaisir et dans le sentiment d'une promotion. II est également clair qu'il s'agit d'une clientèle de l'est de l'ile de France, habituée à se déplacer dans cette partie de l'agglomération parisienne. En outre, elle n'appartient pas au groupe de ceux qui ont besoin de vivre dans un pavillon à la campagne ou dans le péri-urbain, groupe certes nombreux mais qui, même aux âges les plus sensibles (ceux où l'on élève des enfants qui vont à l'école), ne sature pas l'ensemble de la population. Cette position dans la trajectoire résidentielle commande toute une série d'autres choses. Qu'on le veuille ou non, même si par exemple, la demande de proxhnité est bien réelle, tout comme la demande de convivialité chez les habitants du péri urbain qui défendent l'école de village tout en mettant leurs enfants à celle de la ville, dans un contexte tel que celui du 13 ème arrondissement on trouve toujours les moyens de se fabriquer un polygone de vie qui permette de régler ses problèmes de vie quotidienne. De ce fait, la perception de l'endroit où l'on habite est évidemment beaucoup plus marquée, soit par la proximité de l'immeuble, soit par le spectacle de la ville. Il n'est certes pas ridicule de s'interroger sur la manière dont, à PRG, se construit une sociabilité de

20 21 proximité, avec des rituels etc. Mais il faut bien voir que tout se jouera avec l'évolution du peuplement, une partie non négligeable de ce dernier étant géré par des bailleurs. Ces demiers ont pour l'instant sélectionné des demandeurs positifs et en somme adaptés à ce type de contexte. S'ils continuent à le faire - ce qui est probable - ce qui s'instaure aujourd'hui se prolongera tout en évoluant. Si, en revanche, pour une raison ou une autre, arrivait une population inscrite dans une tout autre logique de parcours résidentiel, notamment une population (par exemple venant de certains immeubles «d'habitat social» des boulevards des maréchaux ou du centre de Paris) qui vivrait négativement son affectation à ce quartier, les choses pourraient changer complètement. On pourrait d'ailleurs faire des raisonnements un peu similaires pour les activités : le jour où PRG ne sera plus qu'un choix négatif cela changera l'atmosphère. Mais ces deux hypothèses sont peu probables et l'on peut estimer que, ce qui fait d'ailleurs PRG, c'est d'être globalement vécu comme une opportunité très positive par ceux qui y viennent. Spécificités et enjeux de PRG L'opération PRG est parfois présentée comme la dernière grande opération d'aménagement urbain «classique», en tout cas en France. On a vu qu'en définitive, elle ne correspond même plus à cela. Cette évolution ne fait que renforcer une spécificité qui tient aux caractéristiques générales de l'opération, à sa situation urbaine, à son histoire et à un «vécu» particulier. Le contexte ferroviaire L'enquête le rappelle, mais les faits sont objectifs : l'opération PRG intervient dans un espace qui est d'abord ferroviaire. Cela marque de deux manières : dans la mesure où l'activité ferroviaire demeure, elle entraîne un urbanisme de dalle (même si ce dernier s'est organisé de manière beaucoup plus souple que dans le cas d'une grande dalle comme celle de la Défense), et contraint une stratégie (également liée à la création de la BNF) qui consiste à aménager la zone par ses périphéries, ce qui n'est pas, on l'a vu par exemple à propos des polygones de vie, sans influence sur la manière dont la vie sociale, la symbolique, la perception de la proximité, voire le sentiment d'appartenance, se développent : il est possible que les choses aient été quelque peu différentes si l'on avait pu commencer l'avenue de France plus tôt. L'espace libre est peu porteur de significations, de vestiges ou de pratiques, il n'est d'ailleurs pas non plus très difficile à requalifier techniquement parlant. Donc, une partie de l'opération

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