LES TACHES DE DEVELOPPEMENT DES ADOLESCENTS D'ORIGINE COMORIENNE VIVANT A MARSEILLE 1

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1 Association pour la recherche interculturelle 51 INTRODUCTION LES TACHES DE DEVELOPPEMENT DES ADOLESCENTS D'ORIGINE COMORIENNE VIVANT A MARSEILLE 1 Camille Albertini Alexandra Schleyer-Lindenmann Laboratoire Dynamiques Ecologiques et Sociales en Milieux Deltaïques (DESMID), Université de la Méditerranée Le présent travail en psychologie se situe dans le prolongement d une étude menée sur des jeunes d origine nationale ou étrangère à Marseille et à Francfort-sur-le-Main par Schleyer-Lindenmann (1997). Cette étude avait comme originalité l utilisation des tâches de développement (Havighurst, 1948, 1972), concept peu connu en psychologie française, comme indicateurs d un état d'acculturation. Nous présenterons ces concepts ciaprès. L enquête exposée ici porte sur des adolescents d origine comorienne vivant à Marseille. Notre premier axe de travail a été l étude de l état d'acculturation de ces adolescents d'origine comorienne par le biais des tâches de développement (TDD). Notre deuxième axe, que nous ne pouvons aborder ici, a été l'étude des pratiques éducatives familiales des familles d'origine comorienne à Marseille (Albertini, 2001). L'étude de l'immigration comorienne à Marseille nous paraît être particulièrement importante pour plusieurs raisons. Tout d abord, Marseille, avec près de Comoriens, a la particularité d'être la seconde ville comorienne mondiale, après Moroni, la capitale des Comores. Ensuite, l immigration comorienne à Marseille est un phénomène assez récent et, de ce fait, relativement peu de travaux traitent de ce sujet ; notamment par rapport à l'immigration algérienne qui a fait l'objet d'un grand nombre d'études et qui est maintenant bien connue. Enfin, et nous y reviendrons, Marseille présente des aspects bien particuliers par rapport au reste de la France, quant à sa politique envers les immigrés (Cesari, Moreau & Schleyer-Lindenmann, 2001). Avant d'aborder notre problématique et nos hypothèses, présentons les concepts théoriques clés de notre travail. 1 Nous remercions Colette Sabatier pour ses précieux conseils lors de la rédaction de ce texte.

2 52 Bulletin N 37 CONCEPTS-CLEFS Le concept de tâche de développement Havighurst (1948, p. 6) donne la définition suivante de la tâche de développement : Une tâche de développement est une tâche qui émerge à, ou vers, une certaine période de la vie de l'individu ; son accomplissement réussi est source de satisfaction et favorise la réussite des tâches ultérieures, tandis que son échec suscite l'insatisfaction de l'individu, la désapprobation de la société et des difficultés aux tâches ultérieures. 2 Il ajoute qu'une tâche de développement est à mi-chemin entre un besoin individuel et une demande sociale (1948, p. 4). Il existe ainsi trois sources potentielles pour chaque tâche : la maturation biologique de l'individu, ses aspirations et valeurs personnelles et les pressions culturelles, c'est-à-dire les normes de comportement propres à chaque culture. Selon la nature de la tâche, l'influence de ces trois sources est plus ou moins importante, mais elles agissent toujours en interaction. En résumé, nous pouvons donner la définition suivante : les TDD associées à une période de la vie ou encore à une classe d'âge précise, seraient l'ensemble des objectifs vers lesquels l'individu doit tendre, ou encore l'ensemble des acquisitions qu'il doit faire en termes de rôles et de comportements dans la société. Cet ensemble d'objectifs émerge de la combinaison des besoins de l'individu, aussi bien au niveau de la maturation biologique qu'au niveau de ses aspirations et valeurs personnelles, et des attentes de la société, dans une culture donnée, envers cet individu d'une classe d'âge donnée. L influence de la culture sur les TDD, toujours supposée par Havighurst (1948, 1972), a effectivement pu être démontrée : en comparant les TDD d adolescents français et allemands, cultures pourtant reportées très semblables, Schleyer-Lindenmann (1997) a pu mettre en évidence des différences non négligeables. Puisque chaque culture possède donc ses TDD, la question qui se pose est : comment les TDD changent-elles en cas d acculturation? Avant de tenter de répondre à cette question, présentons le concept d acculturation. L'acculturation Redfield, Linton et Herskovits (1936, p. 149) proposent la définition suivante : L'acculturation englobe les phénomènes qui se produisent lorsque des groupes d'individus, ayant différentes cultures, entrent en contact direct et continu, avec les changements qui s'ensuivent dans les modèles de la culture d'origine de l'un ou l'autre des groupes ou des deux groupes (traduction par Berry, 1996, p. 2). 2 Sauf indication contraire, toutes les traductions ont été faites par nous-mêmes. 52

3 Association pour la recherche interculturelle 53 Il s'agit, lors de la rencontre d'individus issus de deux cultures, des changements qui interviennent dans chaque modèle culturel. A priori, il s'agit d'un processus réciproque. Mais, en réalité, on assiste bien souvent à une relation du type dominant/dominé exercée par le groupe d'accueil au détriment du groupe immigré. Par conséquent, on observe, souvent, plus de changements dans un modèle culturel que dans l'autre. Dans ce sens, nous comprenons ici le processus d acculturation comme un processus d assimilation à long terme. Par ailleurs, le déroulement du processus d'acculturation est lié à plusieurs facteurs, qui concernent aussi bien l'individu que le groupe (Berry, 1997). A ce titre, Moreau (in Cesari, Moreau & Schleyer-Lindenmann, 2001) a démontré qu'au sein du cadre national français qui est assimilateur, Marseille pratiquait une politique d'acculturation de type plutôt intégratif. Le cadre marseillais permet l expression de la culture d origine, ainsi que les liens avec la culture d accueil, pour reprendre la définition de l intégration de Berry (1997). Mais que ce soit dans un cadre assimilateur ou intégrateur, le rapprochement avec la culture du pays d installation est encouragé. Si les cultures en contact sont dissemblables au départ, mais montrent une certaine similitude actuellement, alors les TDD peuvent être comprises comme un indicateur d un processus d acculturation, dans le sens d une assimilation. Qu en est-il de la culture française et de la culture comorienne? Pour mieux situer notre propos, nous présentons d abord des aspects généraux de la culture comorienne, pour ensuite la comparer à la culture française. Quelques aspects de la culture comorienne Les causes de l'immigration comorienne en France sont essentiellement d'ordre économique. Certains auteurs (Callebaut, 1999) y voit aussi des raisons éducatives. Enfin, une des raisons de l'immigration comorienne en France, qui semble toutefois de moins en moins importante, est l'accumulation de l'argent nécessaire à la réalisation du Grand Mariage, coutume symbolique essentielle dans la vie d'un comorien. Un Grand Mariage n'est pas la consécration de l'union de deux individus, mais une stratégie économique et sociale. Il permet à l'homme d'obtenir une place élevée dans la communauté ou dans le village. Le jeune marié passe du statut de fils au statut de père. Cela lui permet d'acquérir le pouvoir de l'honneur et le droit de parler dans les réunions villageoises, sur la place publique. Le Grand Mariage doit donner lieu à l'organisation de festins et de fêtes prestigieuses. Toute la communauté du village y est conviée ou du moins obligatoirement les individus ayant déjà réalisé leur grand mariage. Les dons des familles sont inscrits dans des cahiers, dans le but de les rendre à l'occasion d'un futur grand mariage. Le mariage dure une semaine entière (Blanchy, 1998 ; Salamone, 2000).

4 54 Bulletin N 37 Ainsi le grand mariage réalise le paradoxe d'être un système à la fois basé sur la solidarité sociale par les échanges de dons, et sur les inégalités sociales par la distinction sociale dans le statut qu'il confère à l'homme marié. L'organisation de la structure familiale aux Comores peut apparaître comme une forme de syncrétisme d accommodement d une religion -l Islam- avec des pratiques ancestrales -d Afrique de l Est-, dans la mesure où elle repose à la fois sur des principes de matrilocalité et matrilinéarité, et sur l'autorité du père en tant que chef de famille, caractéristique des sociétés musulmanes. La matrilinéarité consiste en ce que seul le système de filiation maternelle est pris en compte : c'est par la mère que se transmettent les biens, et l'éducation des enfants est confiée à l'oncle maternel, celui-ci étant l'homme le plus proche par le sang de la mère. La matrilocalité quant à elle, consiste à faire vivre les enfants dans la maison de la mère de l'épouse. Contrairement aux sociétés musulmanes, où c'est le mari qui fait venir son ou ses épouses sous son toit, dans la société comorienne, c'est donc la femme qui est propriétaire de la maison familiale. La religion qui est un Islam de l'école juridique shâfiite, très rigoureuse- tient une place essentielle dans la société comorienne et règle la vie quotidienne. L'éducation religieuse est donc l'un des piliers de l'éducation des enfants comoriens. Comparaison des dimensions culturelles de la société française et de la société comorienne Hofstede (1980) a effectué un travail important sur les valeurs dominantes de nombreuses cultures. Cet auteur (Hofstede, 1980 ; Bollinger & Hofstede, 1987) a situé 53 groupes culturels sur quatre dimensions mises en évidence dans sa recherche sur les valeurs liées au travail. Nous disposons de données conernant la France, malheureusement pas concernant les Comores. A titre indicatif, nous présentons cependant les données des pays d Afrique de l Est, étudiés par Hofstede (1980). Cette comparaison nous permettra de nous prononcer sur la distance culturelle entre ces deux pays. Les quatre dimensions de Hofstede, brièvement définies (d après Bollinger & Hofstede, 1987), sont les suivantes : L'indice de distance hiérarchique indique dans quelle mesure le pouvoir est distribué de manière inégale dans les institutions et les organisations. Le contrôle d incertitude définit dans quelle mesure les membres d une société tolèrent l incertitude et l ambiguïté dans leur vie quotidienne et pensent qu ils peuvent contrôler leur vie eux-mêmes. L'individualisme / collectivisme oppose la préférence pour une mentalité communautaire (collectivisme), où la personne se définit d abord par son appartenance groupale, à la préférence d une mentalité individualiste où l individu est supposé prendre soin uniquement de lui-même et de sa famille. L indice de masculinité / féminité enfin confronte une préférence pour la dominance des hommes sur les femmes, et la réussite 54

5 Association pour la recherche interculturelle 55 matérielle, à la préférence de relations égalitaires entre hommes et femmes, la solidarité entre les individus et la qualité de vie. Sur ces quatre dimensions, la France et les pays d Afrique de l Est se positionnent comme suit parmi les 53 groupes culturels étudiés (tableau 1). Dimension Tableau 1 : Les quatre dimensions culturelles d après Hofstede (1980) Minimum- Maximum FRANCE Rang (indice) AFRIQUE de l EST Rang (indice) Distance hiérarchique 0 à (68) 21 (64) Contrôle d incertitude 0 à (86) 36 (52) Individualisme 0 à (71) 33 (27) Masculinité 0 à (43) 39 (41) Comme le montre le tableau 1, la France et les Comores (nous avons pris les données existantes sur les pays d Afrique de l Est comme indicateur) sont proches culturellement sous deux des quatre dimensions. La dimension la plus étudiée parmi les quatre, et qui distingue nettement la France et les Comores est l individualisme / collectivisme (Kim, Triandis, Kagitcibasi, Choi & Yoon, 1994). D'après Bollinger et Hofstede (1987), les principales valeurs d'une société collectiviste sont : le devoir, la sécurité, l'obéissance, le partage, l'entraide, l'harmonie collective, la hiérarchie. Aux Comores, ce collectivisme se traduit notamment par le fait que le comportement de l'individu va être plus structuré par son rôle, son statut, que par sa personnalité ; ce qui est mis en scène dans le grand mariage. L'affirmation de soi en tant qu'individu n'est pas valorisée et même assez mal vue. Ce collectivisme se retrouve également dans l'existence de groupes associatifs qui sont en réalité des groupes d'âge bien définis. Par exemple, le mtsada est un système d'entraide pratiqué surtout à la campagne et par groupes d'âge. Cela est particulièrement intéressant dans le cadre de l'étude des TDD. En effet, on peut s'attendre à ce que l'existence de ces groupes d'âge bien définis structurent les TDD des jeunes comoriens de manière très claire. La France est avant tout une société individualiste. Les valeurs caractéristiques d'une telle société sont : l'autonomie, l'indépendance, le plaisir, la liberté, la réussite, l'originalité, et d'une manière générale tout ce qui est centré sur l'individu, par opposition au groupe (Bollinger & Hofstede, 1987). C'est également une culture marquée par le respect de la hiérarchie (trait que nous retrouverons dans la culture comorienne). Nous pouvons enfin ajouter comme caractéristiques la tendance à l'égalité des sexes et la laïcité.

6 56 Bulletin N 37 On peut dorénavant mieux saisir comment les TDD peuvent servir d indicateur de l'acculturation. En effet, les tâches de développement dépendent largement de la culture (Schleyer-Lindenmann,1997). Ainsi, la comparaison des TDD de jeunes d origine immigrée avec celles de jeunes d origine française, peut permettre de mettre en évidence les TDD communes aux deux groupes, et celles qui ne le sont pas. Connaissant maintenant un peu mieux les deux cultures comparées, française et comorienne, on peut s attendre à des similitudes et des différences dans les tâches de développement. Si nous trouvons plus de similitudes que de différences, un processus d acculturation est mis en évidence : plus on trouvera de TDD en commun parmi les TDD jugées comme importantes par les deux groupes, plus le processus d'acculturation au sens d une assimilation du groupe immigré sera avancé. Schleyer-Lindenmann (1997) a ainsi démontré que l'ordre dans lequel les jeunes d'origine française et les jeunes d'origine maghrébine, à Marseille, classaient les TDD, était pratiquement identique ; et pourtant, lorsqu on compare la France et les pays arabophones sous les quatre dimensions de Hofstede, 1980, ils se distinguent nettement sur toutes les dimensions, à l exception de la distance hiérarchique. Il doit donc exister d autres facteurs qui interviennent dans ce processus d acculturation, comme, nous le verrons, le cadre d acculturation local ou le temps de séjour. PROBLEMATIQUE ET HYPOTHESE Problématique Notre questionnement de départ était de connaître les TDD des jeunes d'origine comorienne à Marseille, en comparaison avec les jeunes d'origine française. Et ce, en tenant compte à la fois du contexte particulier de Marseille en matière d'immigration et des caractéristiques psychologiques de la société comorienne. Après s'être penché sur ces différents points, on peut préciser cette problématique. La société comorienne est une société de type collectiviste. Or le collectivisme et le poids de la communauté pousseraient à une conservation de la culture d'origine (Bollinger et Hofstede, 1987). Ceci n exclut cependant pas le lien avec la culture du pays d accueil. En plus, Marseille ayant un cadre d'acculturation de type intégratif (permettant de préserver la culture d origine et d intégrer la culture du pays d accueil), on peut s'attendre à ce que les jeunes d'origine comorienne, tout en restant fidèles à leur culture d origine, soient déjà assez proches de la culture du pays d'accueil. Nous devrions donc trouver une assimilation déjà bien engagée chez les jeunes d'origine comorienne, avec une conservation de certains éléments de la culture d'origine. Ce processus d'acculturation devrait toutefois être moins avancé que chez les jeunes d'origine maghrébine. En effet, Schleyer-Lindenmann (1997) avait trouvé que les jeunes d'origine maghrébine étaient fortement assimilés à la société française. Le degré d'importance qu'ils accordaient aux différentes TDD, variait très peu par rapport à celui donné par les jeunes d origine 56

7 Association pour la recherche interculturelle 57 française. Quels sont les éléments qui pourraient différencier l'acculturation des deux groupes immigrés : d origine maghrébine et comorienne? Le facteur qui différencie nettement ces deux groupes est le temps de séjour. L'immigration comorienne en France est un phénomène beaucoup plus récent que l'immigration maghrébine. En plus, ces deux groupes ne se trouvent pas au même âge de leur émigration-immigration (Sayad, 1977) ; la communauté commorienne ayant encore des liens très forts avec la population vivant au pays. Le temps étant un facteur influençant le processus d'acculturation, les jeunes d'origine comorienne devraient être moins assimilés à la société française que les jeunes d'origine maghrébine. Hypothèse La comparaison interculturelle entre jeunes d origine nationale ou étrangère confère aux TDD un statut d indicateur du processus d acculturation des jeunes d origine immigrée. Quelle est l influence du contact interculturel sur la hiérarchie des TDD? Sous cette question, de nombreuses pistes de recherche se dessinent, du fait de la complexité du processus d acculturation lui-même (Berry, 1997). Par exemple, on pourrait étudier, si certaines tâches résistent plus que d'autres aux changements induits par le processus d'acculturation. Mais cela suppose de connaître les tâches, ou leur hiérarchie, dans les contextes d origine. Nous avons plutôt choisi de prendre les TDD du pays d accueil comme norme, et de rechercher, dans quelle mesure les adolescents d origine immigrée avaient des hiérarchies similaires aux autochtones. Il s'agissait de comparer le degré d'importance attribué à chaque tâche par les deux groupes : celui d origine française et celui d origine comorienne ; ce travail ayant déjà été fait pour les jeunes d'origine maghrébine. Pour les raisons évoquées précédemment, nous nous attendons à moins de similitudes dans l importance accordée aux TDD entre les jeunes d origine comorienne et d origine française qu entre les jeunes d origine maghrébine et française. En comparant les hiérarchies de TDD des jeunes d origine comorienne et française d une part, des jeunes d origine maghrébine et française d autre part, nous devrions trouver plus de différences dans le premier cas que dans le second. METHODOLOGIE D ENQUETE Le questionnaire L'outil utilisé est un questionnaire à remplir anonymement, élaboré par Schleyer- Lindenmann (1997). Les tâches de développement étant souvent des concepts assez abstraits, Schleyer-Lindenmann (1997) les a traduites en activités plus concrètes. Par exemple, le concept de l'acquisition de l'autonomie (tâche de développement proposée par Havighurst, 1948, 1972) est traduit, entre autres, par décider moi-même de mes

8 58 Bulletin N 37 loisirs ou encore faire des petits boulots pour gagner de l'argent de poche dans le questionnaire. Dix TDD spécifiques de l'adolescence ont alors été traduites en 37 items différents. Chaque tâche est représentée par un nombre variable d'items en fonction du poids accordée à cette tâche dans la culture française. La présentation des items se faisait de la manière suivante : les adolescents devaient indiquer sur une échelle allant de 1 à 8, le degré d'importance qu'ils accordaient en ce moment à l'activité présentée. Exemple : 09 - Faire des petits boulots pour gagner un peu d'argent de poche Très peu important Peu important 58 Assez important Très Important La passation des questionnaires a été effectuée au sein de cinq collèges des 14 ème, 15 ème et 16 ème arrondissements de Marseille, en présence du chercheur, qui expliquait les consignes et répondait aux questions éventuelles. Nous avons choisi de faire passer notre questionnaire à des classes entières, sans sélection préalable des sujets selon leur origine, afin de ne pas créer d effet discriminatif. L'échantillon L échantillon initial était de 88 sujets d'origine comorienne. Nous avons ensuite sélectionné ceux qui vivaient à Marseille depuis sept ans au moins, car le temps de séjour joue un rôle très important dans le processus d'acculturation. Enfin, pour pouvoir comparer nos résultats avec ceux de Schleyer-Lindenmann (1997), nous avons gardé uniquement les adolescents âgés de 14 à 16 ans, c'est-à-dire étant nés entre 1985 et Cela correspondait à des élèves de classe de 4ème et de 3 ème. L'échantillon définitif s'élevait à 47 adolescents. Note : L échantillon de Schleyer-Lindenmann (1997), était de 74 adolescents d origine française, 52 adolescents d origine maghrébine (essentiellement d origine algérienne). Ces adolescents étaient âgés de 15 ans en moyenne au moment de la passation, et scolarisés en classe de troisième dans des collèges marseillais. RESULTATS Hiérarchisation des activités Mode de calcul Dans chaque groupe culturel, et pour chaque activité (pour laquelle le score pouvait varier de 1 à 8), nous avons calculé la moyenne ; puis nous avons hiérarchisé les activités

9 Association pour la recherche interculturelle 59 de la plus importante à la moins importante en fonction de la moyenne obtenue (cf. tableau 2). Les deux premières colonnes de ce tableau reprennent exactement les deux premières colonnes du tableau 18 de Schleyer-Lindenmann (1997, p ) afin de pouvoir réaliser la comparaison des trois groupes culturels. Dans ce tableau 2, sont ainsi présentés : l activité, son score obtenu en moyenne, l écart-type entre parenthèses ; en majuscule et en gras la tâche dont relève l activité. Dans le cas où deux activités ont obtenu des valeurs identiques et se partagent, dans le même groupe, le même rang, la bordure est en petits tirets (non continus). Commentaire des résultats : Avant toute chose, on constate que le groupe d'adolescents d'origine comorienne classe plus d'items dans l'intervalle très important que les autres groupes : 14 items sur 37 ont une moyenne comprise entre 6.6 et 7.8. A cet égard, on observe chez les jeunes d origine maghrébine, que l intervalle très important, inclut les valeurs de 6,7 à 7,8 points et 11 items qui se partagent 8 places de rang. Pour les jeunes d origine française, l intervalle très important, inclut les valeurs de 6,6 à 7,7 points et 10 items qui se partagent 7 places de rang. On observe que les comoriens tentent de gérer plus de tâches à l'adolescence que les jeunes des deux autres groupes. Comment l interpréter? On pourrait supposer que d accorder beaucoup d importance à de nombreuses tâches est une attitude de réponse propre au groupe d origine comorienne. Cependant les structures d âge bien définies existantes dans la culture comorienne, auraient plutôt dû avoir comme effet une focalisation sur certaines tâches. Nous penchons donc plutôt en faveur d une interprétation en terme de changement dû à l acculturation. En effet, on peut mettre ce résultat en relation avec le constat de Christ, Pfeiffer et Stiksrud (1985) qui ont trouvé, lors d'une comparaison entre jeunes Grecs et jeunes Allemands, que les Grecs étaient simultanément préoccupés par plus de tâches que les Allemands, résultat que les auteurs ont interprété en terme de stress d acculturation pour le groupe des immigrés. Sans suivre ces auteurs en ce qui concerne l aspect stress, nous constatons que ces jeunes d origine comorienne sont engagés dans un processus d acculturation qui est pratiquement achevé pour leurs pairs d origine maghrébine : ils intègrent dans leurs objectifs de développement à la fois des TDD correspondant à des valeurs de la culture d'origine, et des TDD correspondant à celles de la culture française. Nous reviendrons sur ce point dans la synthèse sur la comparaison des deux groupes, français et comorien. On remarque que dans les tâches estimées comme très importantes, on retrouve, pour les trois groupes, le souci du corps, la relation aux parents, l'avenir professionnel, quelques items concernant l'autonomie.

10 60 Bulletin N 37 Tableau 2 : Hiérarchisation des TDD selon l origine culturelle des jeunes Jeunes d'origine Rang maghrébine française comorienne dangereuses dangereuses maladies dangereuses 7.8 (.4) CORPS 7.7 (.9) CORPS 7.8 (.7) CORPS 2 avoir de bonnes relations M'informer sur les M'informer sur les avec mes parents maladies dangereuses maladies dangereuses 7.6 (.7) PARENTS 7.4 (1.0) CORPS 7.5 (1.2) CORPS 3 M'informer sur les avoir de bonnes relations avoir de bonnes relations professions et faire avec mes parents avec mes parents des choix 7.4 (1.1) PARENTS 7.5 (2.0) PARENTS 7.3 (1.0) PROFESSION 4 M'informer sur les M'informer sur les études bien travailler à maladies dangereuses et faire des choix l'école 7.3 (1.2) CORPS 7.1 (1.0) PROFESSION 7.4 (1.2) PROFESSION 5 bien travailler à bien travailler à Décider moi-même de l'école l'école mes loisirs 7.2 (1.0) PROFESSION 7.1 (1.2) PROFESSION 7.3 (1.0) AUTONOMIE 6 M'informer sur les études M'informer sur les Avoir de l'argent de poche et faire des choix professions et faire 7.3 (1.2) AUTONOMIE 7.1 (1.2) PROFESSION des choix 7.0 (1.1) PROFESSION 7 Décider moi-même de Décider moi-même de M'informer sur études mes loisirs mes loisirs et faire des choix 6.9 (1.2) AUTONOMIE 6.9 (1.1) AUTONOMIE 7.3 (1.3) PROFESSION 8 défendre mes opinions défendre mes opinions Trouver l'homme/ femme 6.9 (1.2) AUTONOMIE 6.7 (1.3) AUTONOMIE avec qui je veux vivre 7.3 (1.4) RELATIONS AMOUREUSES 9 prendre soin de mon connaître mes défauts et M'informer sur les apparence mes qualités professions et faire 6.8 (1.2) GENRE 6.6 (1.4) PERSONNALITÉ 60 des choix 7.2 (1.4) PROFESSION 10 connaître mes défauts et Faire du sport défendre mes opinions mes qualités 6.6 (1.8) CORPS 7.0 (1.4) AUTONOMIE 6.7 (1.7) PERSONNALITÉ 11 Faire du sport Sortir avec mes prendre soin de mon 6.7 (1.5) CORPS copine/copains apparence 6.5 (1.4) PAIRS 7.0 (1.5) GENRE 12 Sortir du quartier Rencontrer les gens que Sortir avec 6.5 (1.7) ESPACE je veux mes copines/copains 6.5 (1.5) AUTONOMIE 6.9 (1.4 ) PAIRS

11 Association pour la recherche interculturelle 61 Rang maghrébine française comorienne 13 Avoir un(e) petit(e) ami(e) Avoir un(e) petit(e) ami(e) Avoir un(e) petit(e) ami(e) 6.5 (1.6) RELATIONS AMOUREUSES 6.5 (1.6) RELATIONS AMOUREUSES 6.6 (2.0) RELATIONS AMOUREUSES 14 Sortir avec mes Avoir de l'argent de poche Manifester mes copine/copains 6.4 (1.6) AUTONOMIE convictions religieuses 6.4 (1.5) PAIRS 6.6 (2.1) ENGAGEMENT 15 Avoir de l'argent de poche Sortir du quartier Faire du sport 6.4 (1.6) AUTONOMIE 6.3 (1.6) ESPACE 6.5 (1.9) CORPS 16 Réfléchir sur moi-même discuter avec mon ami(e)s Sortir du quartier et sur mon caractère plus âgé(e)s 6.5 (1.9) ESPACE 6.3 (1.7) PERSONNALITÉ 6.2 (1.5) PAIRS 17 Rencontrer les gens que Réfléchir sur moi-même Réfléchir sur moi-même je veux et sur mon caractère et sur mon caractère 6.2 (1.7) AUTONOMIE 6.2 (1.7) PERSONNALITÉ 6.3 (1.9) PERSONNALITÉ 18 Trouver l'homme/la femme Recevoir les gens que je connaître mes défauts et avec qui je veux vivre veux mes qualités 6.1 (2.1) RELATIONS AMOUREUSES 6.0 (1.6) AUTONOMIE 6.2 (2.2) PERSONNALITÉ 19 faire des petits boulots/ prendre soin de mon dépenser mon argent de pour de l'argent de poche apparence poche comme je veux 6.1 (2.1) AUTONOMIE 6.0 (1.6) GENRE 6.1 (2.1) AUTONOMIE 20 Recevoir les gens que je Trouver l'homme/la femme explorer la ville veux avec qui je veux vivre 5.9 (1.8) ESPACE 6.0 (1.6) AUTONOMIE 6.0 (2.1) RELATIONS AMOUREUSES 21 dépenser mon argent de organiser des activités imiter les gens qui me poche comme je veux avec mes ami(e)s plaisent 5.9 (2.0) AUTONOMIE 5.9 (1.7) PAIRS 5.9 (1.8) PAIRS 22 sortir où je veux sans avoir des ami(e)s de mon Rencontrer les gens que avoir besoin de demander âge je veux /parents 5.9 (2.0) PAIRS 5.9 (2.0) AUTONOMIE 5.9 (2.0) AUTONOMIE 23 Discuter avec mes Manifester ma féminité/ Recevoir les gens que je ami(e)s plus âgé(e)s masculinité veux 5.8 (1.6) PAIRS 5.8 (1.5) GENRE 5.9 (2.3) AUTONOMIE 24 Manifester ma féminité/ sortir quand je veux sans Discuter avec mes masculinité avoir besoin de demander ami(e)s plus âgé(e)s 5.8 (1.9) GENRE /parents 5.8 (2.4) PAIRS 5.7 (2.1) AUTONOMIE 25 organiser des activités dépenser mon argent de organiser des activités avec mes ami(e)s poche comme je veux avec mes ami(e)s 5.7 (1.6) PAIRS 5.6 (2.2) AUTONOMIE 5.5 (2.2) PAIRS

12 62 Bulletin N 37 Rang maghrébine française comorienne 26 M'engager dans la sortir où je veux sans faire des petits boulots/ défense des grandes avoir besoin de demander pour de l'argent de poche causes /parents 5.5 (2.6) AUTONOMIE 5.7 (1.9) ENGAGEMENT 5.5 (2.2) AUTONOMIE 27 avoir des ami(e)s de mon faire des petits boulots/ Aller en centre-ville âge pour de l'argent de poche 5.2 (2.0) ESPACE 5.7 (2.3) PAIRS 5.4 (2.0) AUTONOMIE 28 explorer la ville aller à la discothèque pour M'engager dans la 5.6 (1.7) ESPACE y rencontrer d'autres défense des grandes jeunes causes 5.3 (2.0) PAIRS 5.2 (2.1) ENGAGEMENT 29 Avoir un moyen de Avoir un moyen de Manifester ma féminité/ transport à moi transport à moi masculinité 5.5 (2.1) AUTONOMIE 5.0 (2.0) AUTONOMIE 5.2 (2.5) GENRE 30 aller à la discothèque pour M'engager dans la sortir quand je veux y rencontrer d'autres défense des grandes sans avoir besoin de jeunes causes demander /parents 5.4 (2.0) PAIRS 4.9 (1.9) ENGAGEMENT 4.9 (2.7) AUTONOMIE 31 sortir quand je veux sans explorer la ville Avoir un moyen de avoir besoin de demander 4.9 (2.1) ESPACE transport à moi /parents 4.9 (2.7) AUTONOMIE 5.4 (2.2) AUTONOMIE 32 Faire partie d'une Aller en centre-ville sortir où je veux sans association ou d'un 4.8 (1.6) ESPACE avoir besoin de demander mouvement /parents 5.0 (2.0) ENGAGEMENT 4.8 (2.7) AUTONOMIE 33 M'intéresser à la politique Faire partie d'une aller à la discothèque pour 4.9 (2.4) ENGAGEMENT association ou d'un y rencontrer d'autres mouvement jeunes 4.0 (1.7) ENGAGEMENT 4.7 (2.6) PAIRS 34 Manifester mes M'intéresser à la politique Faire partie d'une convictions religieuses 3.7 (2.2) ENGAGEMENT association ou d'un 4.7 (2.6) ENGAGEMENT mouvement 4.6 (2.3) ENGAGEMENT 35 Aller en centre-ville imiter les gens qui me avoir des ami(e)s de mon 4.6 (1.7) ESPACE plaisent âge 3.0 (1.9) PAIRS 4.3 (2.6) PAIRS 36 Manifester mes Manifester mes Manifester mes convictions politiques convictions religieuses convictions politiques 3.7 (2.2) ENGAGEMENT 2.9 (2.0) ENGAGEMENT 3.8 (2.5) ENGAGEMENT 37 imiter les gens qui me Manifester mes M'intéresser à la politique plaisent convictions politiques 3.8 (2.6) ENGAGEMENT 3.2 (2.0) PAIRS 2.3 (1.6) ENGAGEMENT 62

13 Association pour la recherche interculturelle 63 En ce qui concerne les différences, on note une diversité plus importante des tâches chez les jeunes d origine comorienne que dans les deux autres groupes (huit tâches contre six et cinq). Ainsi, chez ces adolescents, on trouve en plus, comme tâches très importantes, les deux items de relation amoureuse, un item de relation aux pairs, un item d'engagement ( manifester mes convictions religieuses ). Ils sont par ailleurs les seuls à ne pas estimer d activité concernant la personnalité comme très importante. Les jeunes d origine française, quant à eux, sont les seuls à ne pas estimer d activité liée à l'identité de genre comme très importante, contrairement aux jeunes des deux autres groupes. Dans les tâches assez importantes on trouve pour les jeunes d'origine maghrébine et pour les jeunes d'origine française les relations amoureuses, l'engagement, l'investissement de l'espace, les relations aux pairs, certains aspects de l'autonomie et l'identité de genre. Pour les jeunes d'origine comorienne, on trouve des tâches appartenant à toutes les catégories, sauf à celle des relations amoureuses et à celle des relations aux parents (classées comme très importantes ). Au vu de ces premières constatations assez générales, on voit que le groupe des comoriens a tendance à se différencier des deux autres groupes. Corrélations de rang Il apparaît dans une première approche que l'on trouve plus de différences entre jeunes d origine française et jeunes d'origine comorienne qu'entre jeunes d'origine française et jeunes d'origine maghrébine. Pour confirmer cette analyse en terme de similitude de hiérarchie, nous avons calculé, sur l'ensemble des 37 items, la corrélation des rangs en utilisant le rho de Spearman. Le même rang a été attribué aux activités ayant les mêmes valeurs (par exemple, dans le groupe d origine maghrébine, deux activités ont la valeur 7,3 et se distribuent, dans le tableau 2, sur les rangs 3 et 4. Elles ont, pour le calcul du rho, toutes les deux le rang 3,5). Les résultats indiquent pour les jeunes d'origine maghrébine une corrélation de.943 ; (t = 16,742 ; (ddl) = 35) avec les jeunes d'origine française, ce qui est très élevé ; pour les jeunes d'origine comorienne une corrélation avec les jeunes d'origine française de.785 ; (t = 7,502 et ddl = 35) ce qui tout en étant élevé l est moins que pour les jeunes d origine maghrébine. Etude des différences significatives Le tableau 3, indique que sept items distinguent significativement les jeunes d'origine française de ceux d'origine comorienne. Ces écarts de moyenne sont nettement plus marqués qu'entre les jeunes d'origine française et les jeunes d'origine maghrébine : l écart moyen est de 1,1 entre le groupe d origine française et celui d origine maghrébine, alors qu'il est de 1,8 entre ce même groupe d origine française et celui d origine comorienne.

14 64 Bulletin N 37 Toutes ces différences sont très significatives. Cependant, certains de ces sept items présentent des écarts de moyenne particulièrement importants. L'item qui marque la différence la plus frappante entre les deux groupes est l'item manifester mes convictions religieuses. Cet item, relevant de la tâche ENGAGEMENT, est classé comme très important par les jeunes d'origine comorienne et comme très peu important par les jeunes d origine française, et on obtient un écart de moyenne de 3.7 points. Or, comme nous l'avons vu dans la partie théorique, la religion tient une place importante dans la culture comorienne, et l'éducation religieuse occupe une bonne partie du temps libre des jeunes d origine comorienne. Il n'est donc pas étonnant de retrouver la religion parmi les valeurs les plus importantes pour eux. Tableau 3 : Différences significatives (p<.001) dans la comparaison des moyennes des activités entre les adolescents d'origine française et comorienne ACTIVITE ORIGINE française comorienne Moy (éctype) Moy. (éctype) Avoir de l'argent de poche (AUTONOMIE) 6.4 (1.6) 7.3 (1.2) Trouver l'homme/femme (RELATIONS 6.0 (2.1) 7.3 (1.4) avec qui je veux vivre AMOUREUSES) Prendre soin de mon (GENRE) 6.0 (1.6) 7.0 (1.5) apparence Manifester mes convictions (ENGAGEMENT) 2.9 (2.0) 6.6 (2.1) religieuses Explorer la ville (ESPACE) 4.9 (2.1) 5.9 (1.8) Imiter les gens qui me (PAIRS) 3.0 (1.9) 5.9 (1.8) plaisent Avoir des amis de mon âge (PAIRS) 5.9 (2.0) 4.3 (2.6) Une autre différence frappante concerne l'item imiter les gens qui me plaisent relevant de la tâche PAIRS, avec un écart de moyenne de 2,9. Lors de la passation du questionnaire, des éclaircissements nous ont été demandés sur l item en question. Beaucoup de jeunes entendaient le terme imiter dans le sens de singer et donc y voyaient un aspect péjoratif. Cela expliquerait le mauvais score obtenu pour cet item chez les jeunes d origine française (et chez les jeunes d origine maghrébine, où il arrive en dernière position). Mais alors comment expliquer un score si élevé pour cet item chez les jeunes d origine comorienne? Rappelons que la société comorienne est collectiviste ; la référence et l'identification au groupe et aux modèles jouent un rôle important. Ainsi le fait d imiter les gens qui me plaisent, et donc, sous-entendu, qui ont les mêmes aspirations que moi, a plutôt une connotation positive pour les jeunes comoriens, à l'inverse des jeunes d origine française, plus individualistes. 64

15 Association pour la recherche interculturelle 65 A l'inverse, un item relevant de la même tâche (RELATION AUX PAIRS) figure parmi les différences significatives, c'est l'item avoir des amis de mon âge. Mais cette fois-ci, ce sont les jeunes d'origine française qui le classent comme plus important que les jeunes d'origine comorienne. On peut noter une autre différence très significative sur l'item trouver l'homme/la femme avec qui je veux vivre se référant à la tâche RELATION AMOUREUSE, classé comme nettement plus important par les jeunes d'origine comorienne. Par ailleurs, l'autre item se référant à la même tâche ( avoir un(e) petit(e) ami(e) ) obtient sensiblement le même score chez les jeunes d'origine française et chez les d'origine comorienne. Les jeunes d'origine comorienne opposeraient donc, pour cette même tâche, la relation amoureuse en tant que flirt d'adolescence, à la relation amoureuse en tant qu'engagement à vie, ou du moins, plus durable. L'importance accordée à cet item par les jeunes d'origine comorienne se situe donc moins dans l'affectivité de la RELATION AMOUREUSE que dans le statut qu'elle confère. On peut penser que ce choix est dû au fait que comme nous l'avons vu en introduction, le Grand Mariage est considéré comme un accomplissement essentiel dans la vie d'un comorien. Cela pourrait expliquer l'existence de préoccupations quant au choix du partenaire avec qui réaliser ce Grand Mariage chez les jeunes d'origine comorienne. Les deux items prendre soin de mon apparence (GENRE) et explorer la ville (ESPACE) qui distinguaient déjà les jeunes d'origine française des jeunes d'origine maghrébine, distinguent également les jeunes d'origine française des jeunes d'origine comorienne dans le même sens. Enfin l'item avoir de l'argent de poche se référant à la tâche AUTONOMIE distingue les jeunes d'origine française et les jeunes d'origine comorienne. Cela pourrait s'expliquer par le fait que le niveau socioéconomique des familles comoriennes immigrées est d'une manière générale très bas. Les jeunes d'origine comorienne souffrant plus du manque d'argent que les jeunes d'origine française, ils attacheraient plus d'importance à l'argent de poche. DISCUSSION ET CONCLUSION Conformément à nos attentes, l'acculturation des jeunes d'origine comorienne, dans le sens d une assimilation, paraît moins avancée que celle des jeunes d'origine maghrébine. En effet, les jeunes d'origine comorienne, dans les activités les plus importantes à leurs yeux, classent encore beaucoup d'activités se référant à des tâches de développement révélatrices de leur culture d'origine. Ainsi, les items se rapportant à la religion, le choix du partenaire, la référence au groupe, figurent dans les premiers rangs uniquement chez eux, car ces items et plus généralement ces TDD, se rapportent à des valeurs typiques des communautés, donc des sociétés collectivistes.

16 66 Bulletin N 37 On trouve cependant beaucoup de TDD en commun dans les premières TDD choisies par les jeunes d'origine française et parmi celles choisies par les jeunes d'origine comorienne (le corps, la relation aux parents, les orientations professionnelles). On trouve 8 items en commun parmi les dix premiers, contre neuf commun entre jeunes d origine française et maghrébine. Mais Schleyer-Lindenmann (1997) n'en avait trouvé que six en commun entre jeunes d'origine turque et jeunes d'origine allemande, dans un cadre acculturatif différenciateur : l'allemagne. Notre hypothèse qu'il y aurait à la fois beaucoup de TDD correspondant à la culture d'origine et beaucoup de TDD correspondant à la culture française, témoignant ainsi d'une acculturation déjà engagée mais moins avancée que l'acculturation des jeunes d'origine maghrébine, est donc bien vérifiée. Cette acculturation semble effectivement se dérouler dans un cadre intégratif puisque les jeunes d'origine comorienne adoptent des valeurs françaises tout en conservant des valeurs propres à la culture comorienne. Cette étude a ainsi permis de mettre plusieurs choses en évidence. Elle a une fois encore montré que le temps de séjour et l'histoire de l'immigration tenaient un rôle essentiel dans le processus d'acculturation : nous avons en effet montré que les jeunes d'origine maghrébine et les jeunes d'origine comorienne n étaient pas au même stade d assimilation. Mais de plus, les caractéristiques psychologiques et culturelles influencent fortement les groupes de diverses origines culturelles. La population comorienne immigrée à Marseille fonctionne encore sur le mode communautaire (recréation du système original villageois par la multitude d'associations instituées dans la ville), et de fait semble plus imperméable à la culture française que la population d'origine maghrébine, du moins dans un premier temps. Cependant, on remarque l émergence d une Culture de l Emigration-Immigration (Moreau, 1995), réunissant des éléments et de la culture d origine et de la culture d accueil. Pour conclure, nous pourrions dire que dans le cadre assimilateur français, et plus particulièrement dans le cadre intégrateur marseillais, les deux groupes d origine immigrée n'en sont pas au même stade d'acculturation : les jeunes d'origine maghrébine sont quasiment assimilés (plus ou très peu de différences avec les jeunes d'origine française dans leurs objectifs de développement), et les jeunes d'origine comorienne présentent des ressemblances, mais aussi des divergences avec les jeunes d'origine française et les jeunes d'origine maghrébine, dans leurs objectifs de développement. REFERENCES Albertini, C. (2001), Influence du contexte familial et culturel sur les tâches de développement à l'adolescence. Etude sur des jeunes d'origine comorienne vivant à Marseille, Mémoire de maîtrise MASS (Mathématiques et Appliquées et Sciences Sociales), Marseille : Université de Provence et Université de la Méditerranée. Berry, J.W. (1996, May). Acculturation and adaptation. Montréal, Canada : VI e congrès international de l'aric. 66

17 Association pour la recherche interculturelle 67 Berry, J.W. (1997), Immigration, Acculturation and Adaptation, Applied psychology : an international review, 46 (1), Blanchy, S. (1998). Les Comoriens, une immigration méconnue. Hommes et Migrations (septembre), Bollinger, D., & Hofstede, G. (1987). Les différences culturelles dans le management. Comment chaque pays gère-t-il ses hommes. Paris : Editions d organisation. Callebaut, R. (juin 1999). Marseille cosmos, Plongée sur la cité du sud, multiethnique et tchatcheuse, Le soir (12 juin 99). Cesari, J., Moreau, A., Schleyer-Lindenmann, A., (2000). Plus marseillais que moi : tu meurs!. Paris : L'Harmattan. Christ, U., Pfeiffer, H., & Stiksrud, A. (1985). Wert- und Normkonflikte in der Adoleszenz griechischer Jugendlicher in Deutschland - Problemhierarchien der II. Generation. In D. Liepmann, & A. Stiksrud (Eds.), Entwicklungsaufgaben und Bewältigungsprobleme in der Adoleszenz. Sozial- und entwicklungspsychologische Perspektiven (pp ). Göttingen : Hogrefe. Havighurst, R. J. (1948). Developmental Tasks and Education. Chicago : The University of Chicago Press. Havighurst, R. J. (1972) (3rd. ed.). Developmental Tasks and Education. New York : Longman. Hofstede, G. (1980). Culture s consequences : International differences in work-related values. Beverly Hills : Sage. Kim, U., Triandis, H.C., Kagitcibasi, C., Choi, S.C., & Yoon, G. (1994). Individualism and Collectivism. Thousand Oaks : Sage. Moreau, A. (1995). Culture de l'entre-deux. Hommes et Migrations (septembre), Salamone, S. (2000). Etude du système éducatif familial prôné par les familles comoriennes envers les adolescents vivant depuis longtemps à Marseille ainsi que des identités ressenties par ces mêmes adolescents. Mémoire de Maîtrise M.A.S.S.. Marseille : Université de Provence. Sayad, A. (1977). Les trois âges de l'émigration algérienne. Actes de la recherche en sciences sociales, 15 (juin), Schleyer-Lindenmann, A. (1997). Influence du contexte culturel et familial sur les tâches de développement et l'investissement de l'espace urbain à Marseille et à Francfort-surle-Main. Etude menée sur des jeunes d'origine nationale ou étrangère à Marseille et Francfort-sur-le-main, Thèse de doctorat de psychologie. Aix-en-Provence : Université de Provence.

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