Le problème du crédit à la consommation

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1 Le problème du crédit à la consommation La littératie et son incidence sur les politiques Dilip Soman Université de Toronto Document de recherche préparé pour le Groupe de travail sur la littératie financière SOMAN, Dilip 1

2 Date de publication : 9 février 2011 Déclaration de non-responsabilité Les opinions exprimées dans le présent document ne reflètent pas forcément le point de vue du Groupe de travail. Seul l auteur est responsable des erreurs ou omissions. Pour plus d information, visiter notre site web :

3 Table des matières Résumé... 2 Introduction La littératie financière et la politique publique La perspective économique du crédit à la consommation La psychologie du crédit à la consommation Actualisation hyperbolique Maîtrise de soi et résistance à la tentation La comptabilité mentale et les décisions relatives au budget La calcul du crédit à la consommation Pourcentages et fractions Perception de nombres «entiers» Probabilités et prévisions Preuves d erreurs de calcul Les répercussions sur la politique publique et la littératie financière Motivation et établissement de buts Acquérir les aptitudes pertinentes Au-delà du programme de cours en littératie financière Conclusions : Le problème du dernier kilomètre et les domaines de recherche futurs Renvois Annexe A : Bibliographie annotée Principaux articles choisis Données empiriques Illétératie financière Économie Psychologie Calculs Annexe B : Cadre organisationnel SOMAN, Dilip 1

4 Le problème du crédit à la consommation : La littératie et son incidence sur les politiques Dilip Soman Professeur de marketing, Chaire de stratégie en communication Corus, Chargé de cours principal, Desautels Center for Integrative Thinking (TM), Rotman School of Management, Université de Toronto Résumé Bien que le crédit à la consommation joue un rôle important parce qu il permet aux ménages de gérer leurs habitudes de consommation dans le temps, il peut entraîner des décisions irrationnelles s il n est pas correctement administré. Le présent rapport résume les travaux de recherche qui démontrent que : les gens succombent souvent à des erreurs psychologiques qui faussent leur évaluation des diverses options de crédit; souvent, les gens ne possèdent pas les compétences nécessaires en calcul pour évaluer avec précision l effet de l endettement sur leur bien-être financier futur. En plus de résumer les données disponibles, nous traitons des répercussions de la recherche dans le contexte de la littératie financière et de la politique publique. Nous mentionnons également les lacunes de la recherche qui pourraient être examinées afin de favoriser une meilleure compréhension stratégique du comportement des emprunteurs. SOMAN, Dilip 2

5 Introduction Un jour, le regretté Dalton Camp, journaliste et politicien canadien, a fait remarquer que [traduction]«lorsqu il perd sa valeur, l argent n est plus la cause de tous les maux, car le crédit prend sa place»(cité dans Banks et Stevens, 2005, p. 78). Même si l on ne peut déclarer sans équivoque qu il est la cause de tous les maux, le crédit peut causer des problèmes à des personnes ou à la société, surtout lorsqu on peut y avoir accès partout et sans contrainte. Dans certains cas isolés, un rite habituel de passage des étudiants au niveau postsecondaire consiste (ou consistait) à recevoir des offres spontanées de cartes de crédit par la poste ou sur les campus 1 ; la reconstruction d une cuisine ou d importantes rénovations domiciliaires deviennent la réalité pour un nombre sans cesse croissant de familles qui peuvent avoir accès à une marge de crédit par un simple appel téléphonique, parfois sans même passer à la banque. En outre, les institutions financières encouragent souvent les consommateurs à faire une demande de crédit «même s ils n ont pas besoin d emprunter à ce moment précis». 2 Le crédit est si présent qu il est presque impossible de passer une journée sans contact avec une carte de crédit, un prêt hypothécaire, une marge de crédit ou des paiements par acomptes. Le crédit permet de financer des achats, il joue un rôle important dans la vie de la plupart des gens et souvent, il accompagne leurs pensées. Les consommateurs glissent leurs cartes de crédit, signent leurs reçus et ne pensent aux montants qu ils ont dépensés pour leurs achats versés qu en soirée ou même plus tard (Soman, 2001). Le présent rapport résume les données disponibles sur le comportement des emprunteurs, les évalue et traite de leurs répercussions dans le contexte de la littératie financière, de même que du bien fondé de la sensibilisation et de la structure des choix visant à améliorer les résultats financiers au niveau de la personne et de la société. Le problème du crédit, c est qu il invite les consommateurs qui l utilisent à prendre des décisions rationnelles. En fait, les consommateurs font souvent des erreurs cognitives et 1 Cette pratique a récemment été restreinte aux États-Unis par la Credit Card Accountability, Responsibility and Disclosure Act (CARD Act). 2 Voir, par exemple, (accès le 14 juin 2010). SOMAN, Dilip 3

6 psychologiques (voir Thaler et Sunstein, 2008) qui les poussent à s endetter davantage qu ils ne le souhaiteraient. Selon l Association des comptables généraux accrédités du Canada (2009), la dette des ménages au Canada, qui englobe les emprunts hypothécaires et les montants impayés sur carte de crédit, a atteint un sommet inégalé de 1,41 billion de dollars (CAN) en décembre 2009, faisant progresser le ratio d endettement des ménages canadiens à un niveau incroyable de 144 %. Les États-Unis connaissent une situation semblable; en effet, la dette des ménages s élevait à 13,5 billions de dollars (US) en 2009 (Réserve fédérale des États-Unis, 2010) et le ratio d endettement des ménages atteignait 122 %(Whitehouse, 2010). Cette constatation est troublante, compte tenu du fait que le taux de croissance de l emploi pour la période de sept ans terminée en 2009 était le plus faible depuis la Grande Crise et que le PIB dépassait à peine le niveau d endettement, soit 14,1 billions $US l année précédente (Banque mondiale, 2010). Les dépenses nous permettent d acheter des biens et des services, et notre soif d en posséder davantage nous pousse à recourir au crédit pour acheter (Duesenberry, 1949; Richins et Rudmin, 1994). En fait, le crédit ou même l endettement sont parfois nécessaires (par exemple, pour l éducation ou les urgences), mais lorsque le consommateur s endette pour acheter des biens de luxe, notamment un téléviseur HD de 50 pouces ou une voiture sport, et qu il est ensuite incapable de rembourser son emprunt, l accès au crédit devient dangereux et les dettes peuvent s accumuler à un rythme accéléré. Le crédit a souvent de fâcheuses conséquences financières, psychologiques, sociales et même morales sur les consommateurs. Au plan financier, l endettement représente la principale cause de faillite personnelle (White 2007). Sur le plan psychologique, les consommateurs endettés montrent de faibles niveaux de bonheur et de bien-être (Brown, Taylor et Price, 2005). Du côté social, une personne endettée est perçue comme insouciante, trop indulgente et irresponsable (Livingstone et Lunt, 1992). Il convient plus que jamais de bien comprendre ses origines et d offrir des solutions pour améliorer le bien-être financier des consommateurs et de la société. SOMAN, Dilip 4

7 Qu est-ce qui contribue à l endettement accru des consommateurs? L un des éléments de réponse réside dans la connaissance des façons dont les gens utilisent le crédit et l insuffisance de littératie financière pour bien des consommateurs. Dans son livre intitulé Subprime Mortgages: America s Latest Boom and Bust (2007), Edward Gramlich, un ancien professeur d économie à l Université du Michigan et ancien membre du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale américaine, fait remarquer un lien entre les faibles niveaux de littératie financière et la crise récente des prêts hypothécaire aux États-Unis. Comme l a précisé The Economist, [traduction]«si l on exclut la cupidité et l information financière trompeuse, il en reste [de cette crise hypothécaire] des niveaux très élevés d illittératie financière.»(bryant, 2008). De façon empirique, Lusardi et Mitchell (2006, 2007) ont constaté que moins du cinquième des participants à une étude ont été capables de calculer correctement le montant accumulé dans un compte d épargne à un taux d intérêt de 2 % par année sur cinq ans. Ils ont été tout aussi étonnés de noter que seulement un participant sur deux a correctement divisé en parts égales un gain de loterie de deux millions de dollars entre cinq gagnants. Ces préoccupations au sujet de l illittératie financière et de ses conséquences ont incité le gouvernement à redoubler d effort pour améliorer l éducation financière. Au Canada, le ministre des Finances, l honorable Jim Flaherty, a mis sur pied le Groupe de travail sur la littératie financière; aux États-Unis, l ancien président George W. Bush a créé le Conseil consultatif de la littératie financière. Ces deux organismes ont pour objectif de promouvoir la littératie en proposant ou en mettant en œuvre des stratégies nationales visant à abaisser les niveaux d endettement des consommateurs. Le président Barack Obama a même désigné avril 2010 Mois national de la littératie financière. Le présent rapport est divisé en plusieurs sections. Une première section porte sur les documents relatifs au rôle du crédit dans l économie des ménages. La deuxième section traite des influences psychologiques qui régissent le comportement des emprunteurs et qui pourraient engendrer un abus du crédit, de même que d un cadre permettant de structurer ces écarts. Une troisième section s intéresse à la recherche qui confirme les erreurs de calcul que font les consommateurs lorsqu ils interprètent et calculent le fardeau de SOMAN, Dilip 5

8 diverses formes de crédit. Des recommandations sur la façon d éviter ces erreurs sont formulées dans le corps de l examen. Nous espérons qu une approche comportementale permettra de bien comprendre les causes des faibles niveaux de littératie financière et les solutions envisagées, au-delà des démarches existantes. Dans l ensemble du présent rapport, nous traiterons de plusieurs écarts comportementaux qui se traduisent par une mauvaise compréhension ou des erreurs de calcul de la part des consommateurs. Des modèles économiques standard supposent que les consommateurs sont des créatures rationnelles, mais les données empiriques révèlent que les consommateurs peuvent être influencés par divers facteurs. Ils ne possèdent pas forcément les connaissances requises pour faire les calculs nécessaires souvent complexes qui en optimisent l utilité. Aussi, ils succombent aux facteurs qui influencent leur comportement au point de consommation des produits de crédit; ils prennent des décisions qui insistent sur l atteinte d objectifs à court terme plutôt que ceux à long terme, et ils font souvent des erreurs systématiques de calcul de base ou de chiffres qui altèrent leurs décisions financières. L Annexe A renferme une bibliographie annotée des principaux articles mentionnés dans le présent rapport. Les documents examinés sont classés en deux groupes. Premièrement, les travaux de recherche examinent les effets du crédit à la consommation à l occasion d utilisation, de même que les effets du recours continu au crédit au fil des ans. À titre d exemple, Feinberg (1986) constate que la seule existence de l incitatif à utiliser la carte de crédit au point d achat accroît la probabilité de dépenser, de même que le montant de la dépense. Il s agit d un effet attribuable aux caractéristiques de l occasion d utilisation. Par ailleurs, Soman (2001) démontre que les consommateurs qui utilisent fréquemment leurs cartes de crédit se souviennent peu des dépenses qu ils ont effectuées, ils sous-estiment leurs dépenses et, par conséquent, ils dépensent trop, surestimant leurs liquidités. Il s agit là d un exemple d effet découlant du recours continu au crédit au fil des ans. Le deuxième groupe de documents examinés porte sur le paradigme théorique dominant. Les articles de recherche qui relèvent de l approche économique sont très normatifs et ils s attardent à ce SOMAN, Dilip 6

9 que les consommateurs devraient faire. Les articles qui suivent l approche psychologique sont descriptifs et énoncent ce que les consommateurs font vraiment et ils révèlent plus particulièrement les écarts qui peuvent nuire à la prise de décisions efficaces. Les articles qui répondent à l approche du calcul indiquent que même si les consommateurs adoptent la bonne approche en matière de décision, ils ne possèdent pas toutes les connaissances requises pour calculer les conséquences du recours au crédit. L Annexe B renferme un cadre organisationnel de ces deux groupes et il donne des exemples d articles de recherche fondés sur chacune de ces approches. La section qui suit traite des approches récentes en littératie financière du point de vue de la politique publique. 1. La littératie financière et la politique publique Le Groupe de travail sur la littératie financière définit la «littératie financière» sous quatre angles. Premièrement, les consommateurs doivent posséder la connaissance des questions relatives aux finances personnelles et bien comprendre les principes financiers de base. Deuxièmement, ils doivent avoir les compétences nécessaires pour appliquer cette connaissance au quotidien de manière à comprendre la base technique des notions financières auxquelles ils sont exposés au jour le jour. Troisièmement, ils doivent avoir confiance en leurs connaissances et compétences, c est-à-dire qu ils doivent se sentir à l aise avec les décisions financières qu ils prennent. Enfin, ils doivent utiliser et appliquer leurs connaissances, leurs compétences et leur confiance de façon responsable pour leurs familles et eux-mêmes. Selon le Groupe de travail, la littératie financière se résume à des gens qui «appliquent les connaissances, les compétences et la confiance en soi qu ils ont acquises pour faire des choix qui conviennent à leur situation». 3 3 Voir (accès le 14 juin 2010). SOMAN, Dilip 7

10 La récente Enquête canadienne sur les capacités financières (Statistique Canada, 2009) a toutefois révélé que bien des Canadiens ne satisfont pas aux trois premiers critères : environ le tiers des participants ne savent pas ce qu il advient de leur pouvoir d achat lorsque le taux d inflation est plus élevé que l intérêt qu ils accumulent sur leurs placements (connaissance); près du quart des participants ne suivent pas l état de leurs finances ou ne planifient pas leur retraite (compétences); plus du tiers des participants admettent qu ils éprouvent de la difficulté à se tenir à jour avec leurs décisions budgétaires (confiance). Un autre sondage (Mackenzie Investments, 2008) a révélé que bien des Canadiens enregistrent de piètres résultats au sujet du dernier facteur (responsabilité). Plus de 50 % des participants ont déclaré qu ils dépensaient leur revenu disponible sans penser à leur avenir financier. En outre, comme on peut le noter dans un sondage semblable de Credit Canada (2007): 80 % des Canadiens ne connaissent pas leur cote de crédit; 61 % n ont pas de conseiller financier (7% estiment que l endettement est «mauvais», mais 92 % d entre eux s endettent quand même); plus du quart des Canadiens ne tiennent pas compte des conséquences de la hausse des taux d intérêt lorsqu ils contractent un emprunt. Il semble que l éducation financière est plus importante et plus à-propos que jamais. Les programmes d éducation financière au Canada et aux États-Unis visent habituellement à enseigner aux consommateurs à tenir un chéquier, à épargner pour les études d un enfant, à planifier la retraite et à se tenir à l écart des pratiques trompeuses du secteur bancaire et des sociétés de crédit. 4 On note toutefois que même après avoir pris part à ces cours, les consommateurs n épargnent pas encore suffisamment ou continuent de dépenser de façon irresponsable (Choi, Laibson, Madrian et Metrick, 2004; Clark et D Ambrosio, 2002; 4 Voir, par exemple, (accès le 14 juin 2010.) SOMAN, Dilip 8

11 Madrian et Shea, 2001). Les programmes d éducation financière devraient dépasser la connaissance, les compétences, la confiance et le comportement responsable; une série d interventions comportementales doit orienter les consommateurs pour leur permettre de prendre les bonnes décisions en matière de finances personnelles (Thaler et Sunstein, 2008). L éducation financière devrait comprendre la théorie qui sous-tend la littératie, c est-à-dire sensibiliser les consommateurs au sujet des facteurs comportementaux qui influencent leur utilisation du crédit et son abus. Les consommateurs devraient apprendre les stratégies qui peuvent les aider à contrôler la tentation de recourir au crédit et à utiliser sagement le crédit. En effet, bien des consommateurs savent qu ils ne devraient pas dépenser pour des biens futiles, mais ils le font quand même. De récentes tentatives en matière de politique publique avaient pour but de s attaquer aux faibles niveaux de littératie financière en protégeant les consommateurs particulièrement vulnérables aux pratiques trompeuses des sociétés de crédit. Ces personnes sont susceptibles de provenir de milieux socio-économiques moins favorisés et d avoir un niveau de scolarité peu élevé, donc de ne pas avoir accès aux ressources communautaires qui permettent de bâtir une meilleure vie, au plan tant social qu économique. Par exemple, Lusardi et Mitchell (2007) ont constaté que de faibles niveaux visent plus particulièrement les Noirs, les Hispaniques et les femmes enclaves qui se trouvent habituellement au bas de l échelle socio-économique ou de la scolarité. Ces personnes sont peu susceptibles d avoir acquis le niveau de scolarité nécessaire et les capacités cognitives requises en matière de littératie financière (Lusardi et Mitchell, 2007; Lusardi, 2008). Parallèlement, Livingstone et Lunt (1992) ont toutefois vérifié l âge et ont constaté que le statut socio-économique joue un rôle relativement mineur dans l endettement. Même au niveau postsecondaire, où les critères d admission fréquemment sélectifs exigent que les postulants possèdent un certain nombre d années de scolarité et un bilan de réussite, les étudiants de niveau collégial continuent de faire piètre figure aux tests sur la littératie financière même si les étudiants en commerce, les hommes et les personnes qui ont de meilleures notes moyennes ont tendance à mieux répondre que leurs pairs (Chen et Volpe, 1998). On constate également que les étudiants qui ont des antécédents en commerce SOMAN, Dilip 9

12 réussissent mieux que les autres étudiants. Ces constatations indiquent seulement qu une formation financière moins bien ciblée, et non un simple manque au niveau des études, est susceptible d expliquer les faibles niveaux de littératie financière et la progression de l endettement (Avard et coll., 2005; Rosacker, Ragothaman et Gillispie, 2009). On a récemment tenté, d un point de vue stratégique, d aider les consommateurs à mieux gérer leur dette sur carte de crédit en établissant un nouveau règlement qui limite les pratiques commerciales qui ne sont pas avantageuses pour les consommateurs, et en fournissant aux Canadiens des renseignements clairs et actuels au sujet des cartes de crédit (ministère des Finances Canada, 2009). Aux États-Unis, on a effectué une tentative semblable afin de gérer la hausse des taux d intérêt appliqués au solde de cartes de crédit en promulguant la Credit Card Accountability, Responsibility and Disclosure Reform Act of 2009 (CARD Act: Congrès des États-Unis, 2009a, 2009b), approuvée par le président Barack Obama en mai Cette loi visait à [traduction]«protéger les consommateurs, plus particulièrement les jeunes, contre la montée en flèche de l endettement par carte de crédit, les pratiques déloyales portant sur les cartes de crédit, et les offres trompeuses de cartes de crédit»(congrès des États-Unis, 2009a, p. 1). Cette loi a pour but de protéger les détenteurs de carte de crédit et elle prévoit des protections dignes de mention. Premièrement, on note une protection contre les fluctuations arbitraires des taux d intérêt sur carte de crédit et les stratagèmes au sujet des dates d échéance sans préavis aux détenteurs. Deuxièmement, les consommateurs peuvent mieux suivre l évolution de leurs finances personnelles en obligeants les émetteurs de carte de crédit à obtenir le consentement exprès du détenteur ou, au moins donner un préavis, au sujet des variations des limites de crédit ou des taux d intérêt. Ces réformes de nature stratégique portent indirectement sur la littératie financière. Souvent, de nombreux consommateurs ne savent pas ce que signifient les expressions «taux fixe» et «taux préférentiel», et la CARD Act exige que les émetteurs de carte de crédit utilisent un langage simple et compréhensible. Des garanties semblables contre les variations arbitraires des taux d intérêt protègent les consommateurs qui ont tendance à ne pas connaître les taux d intérêt lorsqu ils signent la convention de carte de crédit ou qui sont incapables de calculer le solde de leur carte SOMAN, Dilip 10

13 (Lusardi et Mitchell, 2006, 2007). Malheureusement, en protégeant les consommateurs sans leur enseigner les compétences pertinentes, ces politiques peuvent les porter à croire que ces compétences sont inutiles. Les programmes d éducation financière visant à enseigner aux consommateurs des stratégies décisionnelles convenables se rapportant aux finances personnelles peuvent réduire l'abus du crédit et la possibilité d endettement. La section qui suit traite des intentions comportementales touchant le recours au crédit et elle recourt à la discussion en toile de fond pour mieux comprendre la façon dont les programmes d éducation financière devraient utiliser et enseigner les interventions comportementales pour améliorer le bien-être des consommateurs et de la société. 2. La perspective économique du crédit à la consommation Selon l économie classique, les consommateurs souhaitent un niveau de vie élevé tout en maintenant un niveau de consommation harmonieux tout au long de leur vie. Ils sont souvent confrontés à un écart entre leurs liquidités et ce qu ils recherchent; ils préfèrent donc répartir leur revenu de façon égale pendant leur vie. Il s agit de la proposition d hypothèse du cycle de vie rattachée à la consommation (Ando et Modigliani, 1963; Modigliani et Brumberg, 1954). Les consommateurs peuvent niveler leur consommation cumulative de deux façons. Premièrement, ils peuvent mettre leur revenu de côté et l utiliser plus tard, le plus souvent sous forme d épargne et de placements, ce qui leur permet d avoir accès à une réserve qu ils peuvent utiliser à la retraite. Deuxièmement, ils peuvent maintenir le revenu qu ils prévoient de toucher à l avenir. Cette approche est plus difficile à appliquer que la première, car il est matériellement impossible de prendre possession d un revenu qui n existe pas encore sans une intervention de l extérieur. Les produits de crédit à la consommation, notamment des emprunts hypothécaires, des cartes de crédit, des marges de crédit et des paiements par acomptes représentent ce type d intervention qui donne accès à des réserves de fonds que les consommateurs peuvent utiliser sur-le-champ. Évidemment, ce qu ils oublient, c est qu ils devront rembourser ces sommes plus tard en y ajoutant l intérêt. Mais la capacité d emprunter de l argent qui sera SOMAN, Dilip 11

14 gagné plus tard nous permet de niveler notre consommation sur l ensemble de la vie, selon le principe de l hypothèse du cycle de vie. La capacité de transférer des fonds dans le temps est la marque de commerce de l hypothèse du cycle de vie, par opposition à des modèles de remplacement fondés sur l économie keynésienne, en vertu de laquelle l épargne dépend uniquement du revenu actuel. Puisque l hypothèse du cycle de vie suppose qu une personne verra son revenu augmenter pendant sa vie active et diminuer à la retraite, celle-ci emprunte pendant sa jeunesse, épargne en milieu de vie et dépense moins à la retraite. En d autres termes, l hypothèse du cycle de vie modélise de façon mathématique les comportements en matière de dépenses, d épargne et d emprunt, non pas à titre de fonction linéaire des ressources actuelles, mais comme valeur actualisée des ressources futures. Toutefois, de nombreuses constatations portent à croire que les consommateurs ne respectent pas habituellement le modèle de l hypothèse du cycle de vie pour ce qui est du comportement en matière de dépenses, d épargne et d emprunt, plus particulièrement pour le plus important produit de crédit dans la vie de la majorité des consommateurs, l emprunt hypothécaire. Même si une saine planification financière préconise le remboursement des emprunts hypothécaires avant la retraite pour que les sommes ainsi libérées puissent être affectées aux dépenses personnelles au bel âge, ce n est souvent pas le cas. Un sondage Ipsos Reid (2010) sur les tendances du logement au Canada a révélé que 22 % des participants de 50 ans et plus avaient une hypothèque sur leur résidence principale, malgré le fait que 35 % de ces participants s inquiétaient de l effet de l inflation sur leur revenu de retraite. De même, Wolff (1981) a constaté que les dettes hypothécaires, mais non les autres formes d endettement des ménages, ont tendance à suivre l âge de près. Ces constatations ont incité Courant, Gramlich et Laitner (1984, p. 279) à faire remarquer que [traduction]«malgré son élégance et sa rationalité, le modèle du cycle de vie n a pas donné de très bons résultats». En fait, les travaux de recherche laissent à croire que même si les consommateurs semblent mu par une intuition conforme à l hypothèse du cycle de vie, ils ne possèdent pas les connaissances et la maîtrise qui leur permettraient de prendre SOMAN, Dilip 12

15 des décisions respectueuses de l hypothèse, à savoir s il convient d emprunter et combien emprunter (Soman and Cheema, 2002). 3. La psychologie du crédit à la consommation Le problème ne réside pas dans le fait que l hypothèse du cycle de vie comporte des lacunes, mais qu elle suppose un niveau de rationalité et de complexité des connaissances que la plupart des consommateurs ne possèdent pas (voir Akerlof et Shiller, 2009; Thaler et Sunstein, 2008). Pour faire preuve de rationalité intégrale, les consommateurs doivent posséder des capacités complexes de traitement des connaissances. Peuvent-ils prévoir correctement leurs ressources actuelles et futures et les taux d intérêt, effectuer des calculs complexes de la valeur nette actualisée afin d établir leur revenu viager, et en répartir la valeur corrigée en fonction de l inflation pour le reste de leur vie? Ces calculs sont très détaillés et leur résultat est peu susceptible de se concrétiser, compte tenu de la difficulté qu éprouvent certains consommateurs à effectuer des calculs plutôt simples, par exemple la répartition d un gain de loterie de 2 millions de dollars en parts égales entre cinq gagnants (Johnson, Kotlikoff et Samuelson, 1987; Kotlikoff, Samuelson et Johnson, 1988; Lusardi et Mitchell, 2007; Shefrin et Thaler, 1988). La présente section aborde les facteurs psychologiques qui influent sur l utilisation et l abus du crédit par les consommateurs. La section qui suit traite des facteurs de calcul qui sous-tendent les éléments qui font en sorte qu un consommateur est pris au piège par le sophisme de l arithmétique courante qui l empêche de prendre les meilleurs décisions lorsqu il gère ses finances personnelles. Actualisation hyperbolique Les produits de crédit permettent au consommateur d avoir accès à une réserve de fonds qu il peut utiliser dès maintenant en empruntant sur son revenu futur. Au cœur de la psychologie du crédit à la consommation, on retrouve la question de savoir comment les consommateurs perçoivent l avenir. Les événements futurs sont évidemment bien loin, et les consommateurs peuvent les percevoir comme peu probables ou moins importants. L approche classique en matière économique suppose que le consommateur actualise l avenir par un pourcentage fixe pour chaque unité de temps au cours de laquelle ils doit SOMAN, Dilip 13

16 patienter. Par exemple, si le taux d actualisation s établit à 10 % par année, un consommateur voudrait autant avoir 100 $ aujourd hui que 110 $ dans un an. La préférence devrait également être uniforme dans le temps; le consommateur aimerait toucher 100 $ dans un an et 110 $ dans deux ans. Ce point de vue, appelé actualisation exponentielle, suppose qu un consommateur actualise l avenir selon la période pendant laquelle il doit patienter avant qu un événement se produise et que le taux d actualisation est constant (voir Samuelson, 1937). Toutefois, les données disponibles révèlent que les consommateurs ne recourent pas à l actualisation exponentielle, mais plutôt à l actualisation hyperbolique, ce qui suppose qu un facteur d actualisation qui dépend du temps varie au fil du temps. L actualisation hyperbolique fournit une réponse aux casse-têtes suivants : Un consommateur rationnel qui suit de près son régime alimentaire sait qu il devrait choisir une assiette de fruits santé, mais il opte quand même pour le gâteau au fromage au chocolat (Soman et coll., 2005). Un nombre important de ménages savent qu ils doivent épargner davantage, mais ils en sont incapables (Thaler et Benartzi, 2001). Lorsqu on leur demande de choisir entre 10 $ aujourd hui et 12 $ demain, bien des consommateurs optent pour 10 $ aujourd hui. Toutefois, si le choix est 10 $ dans un an et 12 $ dans 366 jours, presque tous préfèrent les 12 $ (Soman et coll., 2005). Ces exemples définissent la notion appelée «incohérence dynamique» c est-à-dire un changement de préférence dans le temps. La figure 1 reproduit un exemple d actualisation hyperbolique pour un consommateur qui fait un choix entre deux options : l option PPPT (plus petit, plus tôt) et l option PGPT (plus grand, plus tard). La propriété fondamentale de l actualisation hyperbolique réside dans le fait que les taux d actualisation ne sont pas constants; ils augmentent rapidement à mesure que se rapprochent l événement en question. Comme l indique la figure 1, les événements PPPT et PGPT se déroulent dans le futur, mais le consommateur les perçoit dans le présent (t = 0). Les lignes d actualisation découlant de ces deux options indiquent la valeur actualisée (ou utilité) à un moment SOMAN, Dilip 14

17 donné. Lorsque le consommateur se trouve à t = 0, on peut facilement voir que la valeur actualisée de PPPT est supérieure à la valeur actualisée de PGPT. En d autres termes, lorsque les deux événements sont dans le futur, le consommateur opte pour la récompense PGPT. Cependant, si le temps passe et que l événement se trouve à t*, il se produit une inversion. Comme l indique la figure, lorsque PPPT se trouve très proche, sa valeur actualisée commence à paraître plus grande que PGPT; donc, le consommateur est tenté de choisir PPPT. Les chercheurs dans ce domaine désignent la période entre t* et tss comme la zone d écart, c est-à-dire une zone dans laquelle le consommateur le plus prudent pourrait s éloigner de ses meilleurs plans. L actualisation hyperbolique peut expliquer pourquoi des consommateurs accumulent des dettes sur carte de crédit à des taux d intérêt élevés. Harris et Laibson (2002) ont constaté que les avantages rattachés à l achat à crédit aujourd hui ont tendance à dépasser l inconfort actualisé d un relevé de transaction qui viendra plus tard et du remboursement ultérieur d un emprunt. En effet, pourquoi ne pas profiter aujourd hui d un téléviseur HD SOMAN, Dilip 15

18 de 50 pouces lorsque l on n a pas à s inquiéter de rembourser le mois prochain? Toutefois, cette façon de penser incite les consommateurs à accumuler des dettes sur carte de crédit pour financer leurs achats, à l image de la «loi de correspondance» de Herrnstein (1961), selon laquelle les consommateurs ont tendance à préférer les gratifications hâtives plutôt que tardives. Même si les consommateurs ont tendance à ne pas épargner suffisamment, leurs choix de produits d épargne et la liquidité qui en découle ont des conséquences sur leur capacité de rembourser leur emprunt. Lorsque les consommateurs songent à épargner pour leur retraite (plutôt que d emprunter sur l avenir), ils ont tendance à utiliser un taux d actualisation moins élevé au titre pour les gratifications retardées. Il devient donc plus intéressant d investir dans des produits de placement qui offrent un rendement prévu plus élevé seulement à long terme. Ainsi, dans leurs comportements d investissement, les gens font également preuve d impulsivité à court terme, mais de patience à long terme. Par conséquent, puisque les gens ont des niveaux d endettement élevés sur carte de crédit, mais de faibles niveaux de liquidité, ils sont incapables de niveler leur consommation sur leur cycle de vie, comme le prévoit l hypothèse du cycle de vie. Pendant ce temps, l actualisation exponentielle ne peut expliquer facilement ces comportements d emprunt et d épargne à l aide d un seul taux d actualisation constant. Il existe des explications semblables pour les emprunts hypothécaires. Au plan économique, il serait avisé de prévoir une mise de fonds de 20 % sur les emprunts hypothécaires, ce qui suppose un ratio prêt/valeur (RPV) de 80 %. Ce conseil est habituellement suivi au Canada. Toutefois, aux États-Unis, la mise de fonds peut être très faible, voire 5 %, d où un RPV de 95 %. Les barèmes de paiements hypothécaires comprennent habituellement une caractéristique de report de coût. Un faible taux d intérêt est souvent appliqué aux États-Unis pendant une période initiale d environ deux ans, après quoi le taux d intérêt revient à un niveau élevé jusqu à l échéance du prêt. Au Canada, la situation n est pas aussi problématique les mises de fonds sont habituellement plus élevées, et même si de faibles taux initiaux sont appliqués à d autres produits d emprunt SOMAN, Dilip 16

19 (plus particulièrement aux cartes de crédit), elles ne posent pas problème dans le domaine hypothécaire. Les faibles taux d intérêt à court terme et les taux d intérêt élevés à long terme sont particulièrement intéressants pour les prêts ne prévoyant que le remboursement de l intérêt et offrant diverses options de remboursement et des prêts à taux variable, qui permettent l amortissement zéro ou même négatif pendant la période initiale de faible taux d intérêt. Ces types de prêt hypothécaire posent problème pour les consommateurs qui actualisent fortement les événements futurs. Ils croient qu ils auront davantage de ressources financières à l avenir ou ils se concentrent sur les gratifications à court terme au détriment des coûts à long terme. Ils sous-estiment donc le coût total d un emprunt hypothécaire à coût différé et signent des conventions de prêt qui leur imposent des remboursements à taux d intérêt élevé qu ils ne peuvent effectuer. Une telle sous-estimation des coûts se traduit par une demande accrue de produits de crédit, mais les conséquences sont lourdes comme le démontre la crise des prêts hypothécaires à risque qui ont entraîné de nombreuses saisies et faillites personnelles. L actualisation hyperbolique est également saisie par le phénomène psychologique connu sous l appellation excédent de ressources, qui signifie que les gens continuent de penser qu ils auront suffisamment de temps et d argent à l avenir, alors que ce ne sera pas le cas lorsqu ils atteindront le moment prévu (Lynch et Zauberman, 2006; Zauberman et Lynch, 2005). Toutefois, cette fausse croyance au sujet de l abondance des ressources dans le futur se répète et explique le modèle de l emprunt à crédit. Les consommateurs croient qu ils disposeront de suffisamment d argent dans le futur et ils optent pour le remboursement à crédit, qui leur permet de rembourser leurs emprunts dans l avenir. Mais une fois venu le moment de payer les biens achetés à crédit, le manque de fonds oblige le consommateur à recourir à nouveau au crédit et à s endetter. Zauberman et Lynch (2005) désignent ce processus comme l effet «Oui.zut!». Par exemple, Agarwal, Skiba et Tobacman (2009) ont constaté que souvent, les gens contractent un prêt sur salaire à court terme, sont incapables de rembourser, puis contractent des prêts à répétition pour rembourser SOMAN, Dilip 17

20 l emprunt précédent. Il s agit d un cercle vicieux : les gens ne tirent pas de leçons de leurs erreurs et ils continuent de croire que leur avenir sera plus florissant que leur présent, et ils accumulent les dettes. Maîtrise de soi et résistance à la tentation Selon le concept de l actualisation hyperbolique, les gens ont un besoin omniprésent de consommer sur-le-champ (Ainslie et Haslam, 1992b; Herrnstein, 1961; Kirby, 1997). Ils doivent gagner un combat intérieur pour adopter le modèle rigoureux qui caractérise l hypothèse du cycle de vue. Bien des gens sont toutefois incapables de gagner cette bataille. Thaler et Shefrin (1981) décrivent l humain comme un [traduction]«planificateur prévoyant et un exécutant myope»(p. 392). Le planificateur pense à long terme, mais l exécutant recherche une gratification immédiate et saisit l occasion dans attendre lorsqu il est confronté à la tentation; il transforme donc ses devoirs et besoins en souhaits. Il convient de noter que les devoirs comportent habituellement des besoins des possibilités de consommation qui sont évoquées de façon normative. Par ailleurs, les souhaits sont habituellement teintés d indulgence des éléments de consommation agréables mais non essentiels. Ce combat interne caractérise également le problème de la maîtrise de soi. Par exemple, l attirance d une personne assujettie à un régime alimentaire pour un gros morceau de gâteau au chocolat doit être compensée par un but inhibiteur afin de permettre à cette personne de poursuivre son régime. De même, un consommateur souhaitant faire une folle dépense pour un téléviseur doit trouver une façon de résister à l envie. Les dépenses excessives constituent un échec de la maîtrise de soi qui amène le sujet à recourir au crédit pour financer son comportement. La facilité de payer à crédit ne fait qu aggraver l incapacité de se maîtriser. Premièrement, le consommateur y pense à deux fois au point de décision lorsqu il effectue un retrait ou fait un chèque il doit confirmer l opération ou signer le chèque. Toutefois, lorsqu il utilise une carte de crédit, le point de décision tombe dans l oubli. Le consommateur peut rapidement glisser sa carte et effectuer l opération sans songer à ce qu il fait. SOMAN, Dilip 18

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