Que devons-nous aux générations futures? Jean-Cassien Billier

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1 Que devons-nous aux générations futures? Jean-Cassien Billier Résumé : Comment la question de la justice intergénérationnelle s inscritelle dans le programme ANR IGEP (Les inégalités entre globalisation et particularisation)? Pour citer cet article : Billier, Jean-Cassien, «Que devons-nous aux générations futures?», CIPPA Intergénérationnel, vol. I, , n 1, disponible sur : J e n entends pas décrire ici cette nouvelle région des théories de la justice qu on appelle la «justice intergénérationnelle», encore moins rendre compte de façon exhaustive de la totalité de ce champ intellectuel. Mon but est de tenter une expérimentation des hypothèses fondamentales de notre programme IGEP dans le domaine de la justice intergénérationnelle. En rappelant ici brièvement les principes hypothèses de notre programme de recherche, je souhaite également tenter de clarifier le vocabulaire que nous employons. La première hypothèse de l IGEP est celle selon laquelle la phase de construction des théories de la justice ( ) est achevée. Cette phase aura été celle de la théorisation par modèles (utilitarisme, libéralisme, libertarianismes, communautarisme, républicanisme), qui a produit un ensemble de principes de justice (entre lesquels les divergences demeurent et entre lesquels s opèrent des choix normatifs fondamentaux). Une seconde phase a consisté en un enrichissement apporté par une nouvelle façon d appréhender les inégalités, portant celle fois sur la façon dont des approches différentes des inégalités (par les ressources, par le bien-être, par les capabilités) complètent ou infléchissent les représentations issues des modèles de théorisation. L hypothèse méthodologique de notre recherche est donc celle d une nécessaire évolution des théories de la justice vers une réflexion sur des approches des inégalités spécifiées par le distribuendum retenu. Ainsi conçue, la démarche philosophique 1

2 se trouve intrinsèquement liée à une prise en considération renforcée de la question de l applicabilité des théories des inégalités. En bref, les approches constituent la phase d application des modèles issus des théories de la justice. La seconde hypothèse porte sur la recherche appliquée en philosophie politique et spécifiquement, ici, en matière de méthode pour penser au plus près les questions de justice et d inégalités. Il s agit cette fois de considérer que les inégalités présentent des différences de teneur, d intensité, de résistance et de devenir par «secteurs» ou par «régions». Ce déplacement du regard des modèles puis des approches vers des secteurs d inégalisation conduira à approfondir l hypothèse centrale d une transformation dans l appréhension des inégalités, au-delà des théories générales de la justice, par intégration d une pluralité d approches entretenant une articulation étroite avec des domaines d application où elles s entrecroisent selon des combinaisons spécifiques. Ce versant d IGEP mène vers quelques grands secteurs particularisés : les inégalités devant le développement et la question de la justice transitionnelle ainsi que celle de la fracture numérique ; les inégalités entre les cultures et la question de l inégalité devant la loi et son application ; les inégalités de genre et enfin la question de la justice intergénérationnelle, qui est celle qui va nous occuper aujourd hui. En résumé, ce que nous souhaitons tester est double : La complétude théorique des théories de la justice (elles forment une axiomatique fermée), mais leur incomplétude pratique tant qu elles ne vont pas jusqu à penser leur applicabilité sous forme non de «modèles» mais d «approches». Il s agit donc de montrer comment l arbitrage entre les approches constitue leur moment d applicabilité et le moment décisif des choix pratiques. En matière de justice intergénérationnelle, il s agit donc de tenter de montrer comment le passage des modèles aux approches est nécessaire. La nécessité de partir de l examen de secteurs particularisés dans lesquels des inégalités ou des phénomènes d inégalisation émergent avec une teneur spécifique. Ce qui signifie que l «application» en philosophie politique et éthique ne doit pas s entendre de haut en bas, de la position de surplomb des théories de la justice vers des régions du réel pratique, mais à partir d une remontée de bas en haut, de l analyse des secteurs particularisés vers les modèles par la médiation des approches. Cette analyse particularisée doit nous permettre de mettre à jour ce que je baptiserai ici des «principes sectoriels et/ou intersectoriels non normatifs», autrement dit des principes immanents aux secteurs ou régions étudiés. Ces principes ne sont pas normatifs : ils ne sont que des contraintes qui pèseront sur l arbitrage entre les approches destinées à mettre en application les modèles des TJ. Il me faut m arrêter quelques instants sur cette notion que je propose d introduire, et sur sa dénomination (sans doute provisoire, car elle n est assurément pas idéale). L idée générale que je souhaite traduire ici en une notion qui correspond à un moment clé de notre méthode est celle de la mise au jour de contraintes spécifiques immanentes à un secteur. Ces contraintes proviennent «du bas», des secteurs de l agir ou du champ dans lequel se déploie l agir (la biodiversité, par exemple, n étant évidemment pas un secteur de l agir, 2

3 mais un champ dans lequel celui-ci se déploie). Il faut, il me semble, tenter de clarifier tout de suite cette notion de «principe sectoriel et/ou intersectoriel non normatif» en la confrontant à un mode de raisonnement apparemment proche mais dont nous postulons pourtant qu il est fort différent : celui du pragmatisme. Il y a là une discussion épistémologique complexe, que nous tenterons de mener de façon approfondie dans une autre séance, consacrée précisément au volet épistémologique de IGEP. Mais on peut en dire ici quelques mots parce que cette confrontation est nécessaire immédiatement pour la clarification de notre méthode et de notre notion de «principes sectoriels et/ou intersectoriels nonnormatifs». Le pragmatisme pose, pour le dire ici très brièvement, que les faits et les valeurs sont enchevêtrées et que les «règles» de l agir ne sont pas toutes explicites et possédant un statut tel que l on peut et doit les connaître avant de les appliquer (sur le modèle des règles de droit, par exemple, ou des règles mathématiques), mais, au contraire, souvent implicites : dans ce second cas, elles sont immergées dans les pratiques elles-mêmes. C est la thèse qui est au cœur de l une des formulations les plus récentes et les plus développées du pragmatisme, celle de Robert Brandom dans Making It Explicit en L idée générale, il me semble, est que de telles règles sont essentiellement inconscientes, et d autant plus déterminantes qu elles sont précisément inconscientes et implicites. Du coup, le rôle de la philosophie selon le pragmatisme serait d enquêter sur ces règles implicites afin de les mettre au jour. On a pu remarquer la proximité de cette thèse pragmatiste non seulement avec celle de Lévi-Strauss mais aussi avec la notion d «habitus» chez Bourdieu, celle de «forme de vie» chez Wittgenstein, ou encore celle d «arrière-plan» chez Searle. En dévalorisant parallèlement l idée de règles séparées des pratiques et en position de surplomb par rapport à celles-ci, le pragmatisme peut donc rejeter les règles inconditionnelles du type de l impératif catégorique kantien, jugées intrinsèquement inapplicables à des contextes concrets qui sont des tissus de «conditions». Le discours philosophique pragmatiste se repositionne donc sur la double idée d une «expérimentation» des pratiques et d une enquête destinée à rendre manifestes des règles implicites aux pratiques elles-mêmes. La thèse pragmatiste est assurément complexe, et admet de notables différences d un philosophe pragmatiste à un autre. Je tenterai de la discuter de façon approfondie dans une séance ultérieure du séminaire consacrée au versant épistémologique d IGEP. Reste que, même si nous restons ici à un certain niveau de généralité, il me semble correct d identifier de façon globale le pragmatisme comme étant une tentative de «démythifier» les normes : c est notamment le propos de Robert Brandom dans Making It Explicit, qui estime que les normes sont instituées par les attitudes pratiques de ceux qui les reconnaissent dans leurs pratiques. Il s agit donc non seulement d examiner ce qui est fait, mais aussi, et surtout, aux évaluations portant sur la convenance ce qui est fait. Par rapport à un tel programme, nous postulons dans IGEP la légitimité du maintien d une réflexion sur les principes qui ne soit pas essentiellement descriptive : le débat entre les théories de la justice n est pas une mise au jour des pratiques dans laquelle se heurteraient différentes descriptions de celles-ci, mais bien un débat 3

4 d ordre normatif portant sur différentes options relatives au monde tel qu il devrait être : il y a des idéaux normatifs libertariens, libéraux, républicains, etc. Il nous paraît par ailleurs plausible que les options entre de tels idéaux s organisent autour d une opposition principielle : individu versus communauté, autrement dit libéralisme (avec ses variantes) versus communautarisme (avec ses variantes). Par ailleurs, l enquête sur les pratiques, dont nous pensons qu elle peut aboutir à la production de «principes (inter-)sectoriels non normatifs», n est pas du tout destinée à rendre explicites des principes proprement normatifs inclus dans les pratiques : elle ne vise qu à faire émerger des contraintes (incluant, certes, celle du «vécu» des secteurs, et de ce qui est perçu, à tort ou à raison, comme des injustices, par les acteurs, bref, des «évaluations» au sens pragmatiste) qui sont des faits, et non des normes. Ainsi, s il apparaît, au terme d une de ces enquêtes, que l espace de raisons que nous convenons d appeler la question de la «justice intergénérationnelle» est construit par des contraintes complexes qui proviennent de l intersection de plusieurs domaines (le rapport à l environnement, celui au futur concernant la question des retraites et de la gestion de la prise en charge des soins de santé, celui à la conservation du patrimoine culturel), la modélisation de ces contraintes devrait donner des «principes (inter-)sectoriels non normatifs». Ces principes pourront inclure les évaluations des acteurs, mais au titre de faits, et non de normes : le fait que telle ou telle population estime qu elle a droit (ou non) de son point de vue à une part de pollution globale au nom de sa croissance n implique pas que ce fait soit une norme juste, bref qu elle ait raison de faire une telle estimation. Si une norme doit être pensée comme une norme juste, et non comme l enregistrement d une évaluation présente de façon interne dans une pratique, il est alors clair que notre méthode ne peut faire l économie d un mouvement «de haut en bas», à partir des théories de la justice, autrement dit de la réflexion sur la justice des normes. La dénomination que je propose est provisoire. Assurément, en effet, le terme même de «principe», fût-il spécifié comme «non normatif» est ambigu car il introduit en lui-même une certaine dose de normativité. Si l idée que je souhaite construire ici est avant tout celle de «synthèses» des données d un secteur ou d une intersection de secteurs il se pourra que l on finisse par préférer l expression de «synthèse non normative». Nous postulons donc, en bref, un double mouvement : de haut en bas, des modèles des TJ aux pratiques par la médiation des approches ; de bas en haut, par l analyse des secteurs du réel pratique, et de leurs intersections, vers les modèles, par la médiation des approches. Tentons donc de tester ces hypothèses dans le secteur de la justice intergénérationnelle. La première difficulté qui se pose à nous est précisément de savoir s il s agit d un seul secteur, ou plutôt de savoir comment une telle sectorisation de l interrogation sur la justice a été obtenue. Il me semble qu il existe une tension entre deux mouvements inverses obtenant l identification de ce nouveau champ intellectuel que l on nomme «justice intergénérationnelle» : un premier mouvement provient des théories de la justice et de leur critique, avec pour préoccupation majeure de compléter les théories de la justice c est un mouvement dont le point de départ est général (les modèles de justice, les 4

5 principes de Rawls par exemple) ; un second mouvement provient du repérage de secteurs spécifiques et de leurs intersections, posant des difficultés ellesmêmes spécifiques (l environnement, l économie, etc.), et par intersections (environnement et économie, par exemple), faisant émerger l idée d une justice intergénérationnelle. Le second mouvement me semble très précieux, et pas assez exploré, car il devrait en toute logique aboutir à la mise à jour de contraintes très spécifiques sur l application des théories de la justice, issues de la pluralité même des régions de la pratique où émerge la nécessité de penser la justice en terme intergénérationnels. Je vais donc me concentrer dans un premier temps sur l émergence de la question (ou des questions) de la justice intergénérationnelle en tentant de pointer ce double mouvement et d en proposer une interprétation. I. L émergence de la question L émergence générale de la question est bien connue : Est-il moralement acceptable de transmettre aux générations futures le poids de nos dettes, une biodiversité réduite, ou encore une collection de risques entrainés par les industries chimiques ou nucléaire? Cette interrogation est devenue de plus en plus brûlante depuis un demi-siècle, au gré des catastrophes environnementales et des crises économiques, au point de transformer la compréhension même de l éthique : l idée même de devoirs envers des êtres qui n existent pas, parce qu ils n existent pas encore, s est imposée, assortie de la notion, non moins paradoxale, de droits que possèderaient des personnes inexistantes parce que futures. Mais si nous avons des devoirs envers les générations futures, et celles-ci ont des droits, quels sont-ils exactement? L idée très générale qui se dégage est celle de corriger un «oubli du futur», pour reprendre l expression du philosophe français Dominique Bourg : le «tropisme vers le présent» des démocraties, qui fut dénoncé en son temps par Tocqueville, aura longtemps prévalu. Du moins aura-t-il prévalu aussi longtemps que les pays occidentaux en pleine croissance furent dans le même temps des pays en train de faire l expérience de la démocratie. Les démocraties modernes sont nées, comme cela a été souvent souligné, d une rébellion contre les structures aristocratiques et contre la sacralisation par celles-ci des traditions, par définition enracinées dans le passé : elles furent donc, elles, en retour, les championnes des «droits du présent». L expansion économique fut pour elle contemporaine de cette passion du présent. Sans compter que leur système représentatif entraine une grande vulnérabilité des élus, qui risque fort d amener ces derniers à privilégier le court terme des échéances électorales. Selon une formule frappante de Dominique Bourg, on peut dire que «le futur reste la circonscription négligée de la politique représentative moderne». C est contre cet «oubli» (ou ce prétendu oubli) civilisationnel du futur que certains philosophes ont donc voulu introduire l idée de «justice intergénérationnelle» 5

6 et justifier l idée de devoirs envers des êtres inexistants parce que futurs ou hypothétiques. Une partie de la philosophie éthique récente tente donc de répondre à cette question, qui a ouvert un domaine à part entière de l éthique, celui de la «justice intergénérationnelle», qui touche aussi bien l éthique environnementale que l éthique économique, puisqu elle peut renvoyer aussi bien à l état de la planète que nous allons transmettre aux générations futures qu à la question, qui est particulièrement épineuse en France, des régimes de retraite, mais encore à la transmission d autres biens dont nous supposons qu ils devraient être mis en commun avec les hypothétiques générations futures. Avant de nous intéresser à la liste controversée de ces biens et à leur pluralité, examinons le premier mouvement d émergence de la formulation théorique de la question de la justice intergénérationnelle, le mouvement qui part des théories de la justice. a. Les théories de la justice : du déni initial à la complexification des modèles Ce déni est bien connu : c est celui de Rawls, mais aussi de la plupart des théories de la justice. Il faut souligner ici que le déni de la justice intergénérationnelle est fondamentalement posé à partir du problème de la justice environnementale, autrement dit à partir de l un des secteurs où se pose la question intergénérationnelle. David Miller l a montré : la plupart des théories de la justice estiment que la justice environnementale intergénérationnelle occupe une région séparée, au-delà de la justice. Rawls estimait que les problèmes environnementaux n avaient pas un caractère foncièrement politique, et qu ils relevaient au final de doctrines métaphysiques. On a parfois avancé deux raisons supplémentaires du rejet de la justice environnementale intergénérationnelle. La première est que traditionnellement les théories de la justice se concentrent sur les biens qui peuvent être distribués à des individus : or cela ne semble pas être le cas pour les biens environnementaux, qui sont collectifs et dont il est souvent difficile d envisager une distribution entre individus (sauver le tigre de Sibérie ou le loup de Tasmanie ne peut se traduire en une distribution par individus). La seconde est que les biens environnementaux ne sont pas, pour beaucoup d entre eux, des biens mais des risques, autrement dit des coûts, et non des bénéfices : les biens environnementaux sont, pour beaucoup, appréhendés négativement comme des «maux» environnementaux (pollution, disparition d espèces, pluies acides, risques nucléaires, etc.). Reste que la position de déni ou de rejet de l intergénérationnel dans les théories de la justice peut sembler aujourd hui étonnante. Elle a suscité en tout cas en réponse une abondante littérature philosophique qui estime que les questions environnementales (mais aussi, sur un autre plan, les questions 6

7 économiques liées, par exemple, au financement des retraites) exigent d aller désormais au-delà de Rawls, et donc de tenter de penser une théorie de la justice dans un cadre intergénérationnel et non dans l idéal ou la fiction d un éternel présent. En réponse à ce contexte, à cet oubli puis à ce déni, on a donc vu surgir un nouveau champ philosophique, attaché à la justification d une extension de la question de la justice à la relation avec les générations futures. Cette extension semble parfaitement logique. En effet, la question même de la justice se pose dans ce que l on nomme les «circonstances de justice», au premier rang desquelles se trouve la rareté. Dans une situation d abondance absolue, ou même simplement de grande richesse, la question de la justice ne se pose pas, ou, dans le second cas, se pose moins. Dans le second cas, l inégalité entre milliardaires importe beaucoup moins que l inégalité entre personnes pauvres ou de revenu simplement moyen. Dans le premier cas, la rareté est la condition même d émergence du problème de la justice : comme l a écrit Harry Frankfurt, si chacun avait assez, la question de savoir si quelqu un a plus que les autres serait sans conséquence morale. S il nous apparaissait donc avec une évidence absolue qu aucune génération ne serait jamais lésée par comparaison avec toutes les autres, et que, donc, chaque génération pourrait disposer d «assez» de ressources et/ou de bien-être, la question de la justice intergénérationnelle ne se poserait pas. Mais puisque les ressources naturelles sont à la fois limitées et dégradées par notre action présente, et puisque l inégalité des générations présentes entre elles dans l accès aux ressources et au bien-être est évidente, nous pouvons en induire assez facilement qu il est probable que toutes les générations futures ne seront pas sur un pied d égalité avec nous dans l accès aux ressources et au bien-être : l inégalité dont nous faisons l expérience dans le présent peut être aisément projetée dans le futur. On doit remarquer ici que cette extension se fait à partir d un secteur bien identifié, celui de la justice environnementale, et à partir, tout particulièrement, de la prise de conscience du caractère fini de certaines ressources naturelles (pétrole, uranium, etc. ). Ces deux traits ne sont pas sans incidence sur la façon de développer ensuite une extension des théories de la justice en termes de la justice intergénérationnelle : le modèle est fondamentalement, voire exclusivement, environnemental, et spontanément ressourciste. Une critique interne aux théories de la justice, c est-à-dire un débat interne sur les modèles, fait clairement apparaître la possibilité d une alternative à Rawls susceptible de poser les bases d une justice intergénérationnelle ressourciste : il s agit du libertarianisme de gauche, et plus précisément encore de la thèse «géolibertatienne», défendue par des libertatiens de gauche comme Peter Vallentyne, selon laquelle les ressources naturelles non encore appropriées doivent être considérées comme une propriété commune mondiale (il n est sans doute pas indifférent de remarquer au passage ici comment une position libertarienne ou «géolibertarienne» contribue du coup fortement à la 7

8 construction et au renforcement de l approche ressourciste). Reste à savoir si cette propriété commune est interne à une génération ou si elle doit être pensée de façon intergénérationnelle, ne serait-ce qu en raison de la superposition dans une même génération existante de tranche d âge différentes, dont certaines ont déjà eu largement accès aux ressources et d autre très peu encore ou pas du tout. En réalité, il ne s agit que de bases possibles. Car pour passer à une théorisation de la justice intergénérationnelle, il faut ajouter en quelque sorte une strate supplémentaire aux théories de la justice, qu elles soient la théorie rawlsienne ou la théorie libertarienne de gauche. Cette nouvelle strate théorique est intermédiaire, entre les modèles des théories de la justice et les approches (ressources, capabilités, bien-être). Je vais l examiner après avoir examiné, ce que je vais faire à présent, le second mouvement menant vers la ou les question(s) de justice intergénérationnelle : le mouvement provenant de différentes régions ou secteurs de l agir humain et de ses relation avec son contexte. b. L émergence des questions de justice intergénérationnelle à partir de caractéristiques du contexte récent et contemporain : Le contexte particulier d émergence des questions de justice intergénérationnelle, en gros celui des deux dernières décennies et de l époque directement contemporaine, est marqué, du moins à mon sens, par au moins cinq facteurs clés : le premier est lié à l état de notre environnement : il s agit de la dégradation progressive de l état de nos ressources naturelles et de la richesse de la biosphère en tant que telle, au-delà de l idée même de ressources utilisables pour nous ; le second est lié à l état de certains de nos système économiques : certains de ces systèmes, notoirement le système européen et, au sein de celui-ci, le système français, ne sont plus actuellement en période de croissance forte, voire de croissance tout court, ce qui implique une réflexion sur les dettes qui seraient laissées aux générations futures ; le troisième est lié à l inégalité entre certains systèmes économiques dits développés, autrement dit entre de vieux pays développés qui ont bénéficié d un accès à un niveau de vie élevé, et qui ne sont plus en phase de croissance, et des pays développés qui sont en phase à la fois de croissance et d accès généralisé à un niveau de vie élevé pour la génération actuelle et pour la génération suivante : il s agit des BRICS, selon l acronyme anglo-saxon, Brésil, la Russie, l Inde, Chine et l Afrique du Sud. le quatrième est lié à l inégalité dite entre Nord et Sud, signifiant plus précisément l inégalité entre les pays développés que nous venons de citer, et les pays en voie de développement. le cinquième est lié au maintien et souvent au renforcement de la volonté de 8

9 conserver un patrimoine culturel de l humanité passée et de le transmettre à l humanité future. Assurément, ces cinq facteurs peuvent entrer en contradiction. L urgence de l accès de certaines populations à un niveau de vie décent, le souhait d autres populations d accéder rapidement à un niveau de vie non pas simplement décent mais élevé, le souci pour certaines populations de conserver leur niveau de vie actuel sont autant de priorités accordées à la génération présente, et dont on conçoit assez aisément la légitimité pour les deux premières, plus difficilement pour la troisième. Reste que ces priorités accordées au présent semblent devoir aussi être conciliées avec le souci de l avenir. On peut imaginer aussi des dilemmes dans lesquels l humanité présente aurait à choisir si elle préfère transmettre aux générations futures telle espèce vivante, tel niveau de pension, tel niveau de remboursement des frais médicaux, ou telle langue menacée de disparition qui serait conservée et transmise sur un coûteux support, etc. Approfondir l analyse des secteurs d émergence des questions de justice intergénérationnelle relève de la seconde grande hypothèse méthodologique d IGEP. Le postulat méthodologique est ici d une part que chaque «secteur» ou chaque «région» génère des contraintes propres que nous devons tenter de dégager comme autant de «principes sectoriels non-normatifs» (ou de «synthèses» non-normatives) et d autre part qu il semble fort probable que chaque secteur voit une partie de ses contraintes construites par intersections avec d autres secteurs : elles ne lui sont plus alors «propres» mais intersectionnelles. De telles intersections sont à construire non de façon théorique, i.e. sans données factuelles, mais à partir de données précises. Ainsi, on peut postuler que certains aspects des inégalités intergénérationnelle peuvent concerner davantage des femmes que les hommes, c est-à-dire n apparaître comme inégalités intergénérationnelles que parce qu on y accède à partir des inégalités de genre. Ainsi également, on peut postuler que certaines inégalités intergénérationnelles proviennent non du seul secteur de l environnement (qui n est d ailleurs pas, lui-même, forcément homogène), mais par intersection avec des inégalités devant les retraites ou la prise en charge des soins de santé. Si l on se penche un instant sur l analyse de ce mouvement de «bas en haut», des secteurs d émergence vers la question de la justice, on peut faire apparaître, en matière de justice intergénérationnelle, il me semble que l on peut faire ressortir cinq caractéristiques. L hétérogénéité très forte des secteurs, due à leur identité très forte et très particularisée : l environnement, la gestion des retraites, notamment. Le déséquilibre très fort entre les secteurs en terme d influence, d impact, de gravité, etc : la question générale de la justice environnementale semble écrasante, au risque de faire passer au second plan l examen de «principes régionaux» ailleurs (gestion des retraites, transmission du capital culturel). Le caractère apparemment secondaire de la question de la transmission aux générations futures des biens culturels (en dépit des politiques de protection du 9

10 patrimoine culturel, des débats suscités par les communautariens sur le maintien des biens culturels enracinés historiquement) : cette question est rarement associée spontanément à la de la justice intergénérationnelle, alors que, par intersection, les débats sur la justice ethno-culturelle, portent évidemment en partie sur la question du maintien pour les générations futures de biens culturels (religions, langues, traditions, pratiques, etc.). Le caractère ouvert et controversé de la liste de ce que l on pourrait appeler les «biens publics mondiaux intergénérationnels». Le peu de cas fait, apparemment, à l intersectionnalité des secteurs hétérogènes où apparaît la question de la justice intergénérationnelle, et de l intersectionnalité avec d autres champs d inégalités (par exemple, comme je l ai mentionné plus haut, l inégalité générique). En ce qui concerne l hétérogénéité des secteurs, il s agit donc pour nous de faire ressortir les spécificités de chacun d entre eux. Le secteur de l environnement émerge de la prise de conscience de la nondurabilité de certaines ressources et de l impact négatif de l activité humaine sur la bio-diversité et pour finir sur les conditions mêmes de survie de l humanité sur Terre. Bien entendu, la prise de conscience est elle-même différenciée et orientée en fonction de prises de position normatives qui, pour l essentiel, sont au nombre de trois : soit on appréhende la non-durabilité de certaines ressources et l impact négatif de l activité humaine dans la perspective de la protection de l environnement humain, autrement dit de conditions de vie compatibles avec la santé humaine, voire, dans une version plus robuste, avec une un idéal de vie bonne ou «authentiquement humaine» ; soit on procède à l appréhension des mêmes phénomènes dans la perspective d une conservation de la nature en état de statu quo (pas de statu quo ante la révolution industrielle, car la restauration de la nature par les hommes est assurément une illusion et un mensonge) ; soit, enfin, on opte pour une perspective «limitée» à la préservation de la biodiversité. Les tensions entre ces trois positions sont nombreuses et fortes. Comme le souligne Axel Gosseries, réduire, par exemple, le niveau de pollution n entraîne pas nécessairement une diversification de la faune et de la flore. Un environnement naturel ne signifie pas forcément un environnement diversifié, etc. Il y a donc des arbitrages intra-environnementaux à effectuer. Il est fort plausible que penser ces arbitrages dans la perspective d une justice intergénérationnelle ne puisse se faire qu à la lumière donnée par l intersection avec d autres secteurs d inégalités. Quant à la préservation d un environnement pour l homme, elle entre bien sûr en contradiction avec l idéal de protection de la nature en état de statu quo, etc. Le choix des perspectives a évidemment un impact sur le type de justice environnementale intergénérationnelle que l on veut faire valoir. Le «contexte d émergence» des questions est donc, sans surprise, un mixte de faits et de valeurs. Ce qui ne signifie pas pour autant, à mon sens, que l on doive en tirer comme conclusion, comme les pragmatistes, que des 10

11 valeurs et des normes puissent y être justes du simple fait qu elles y seraient immergées. Le «contexte» particulier qu est celui de l environnement semble faire apparaître quelques caractéristiques ou contraintes que nous devrions pouvoir affiner jusqu à identifier à partir d elles des «principes sectoriels» ou des «synthèses sectorielles» ; par exemple : «principe» d incomplétude tragique : en matière environnementale, la référence à l intérêt des générations futures est absolument insuffisante car on doit prendre en compte des demandes sociales concurrentes provenant de la génération actuelle ; or les exigences sont le plus souvent absolument contradictoires, aboutissant à des «choix tragiques» consistant à sacrifier au moins partiellement des valeurs que l on endosse et que l on entend soutenir. «principe» d irréversibilité tragique : en matière environnementale, nos choix sont confrontés le plus souvent à une structure d irréversibilité qui devrait peser sur eux. «principe» d urgence tragique : en matière environnementale, des choix devraient être faits immédiatement car ne pas les faire revient à mettre en péril l auto-conversation de l humanité. Mais faire ces choix implique de reconsidérer le primat du bien-être ou de l accès au bien-être d une partie de l humanité sur l auto-conservation générale. «principe» de substituabilité relative : en matière environnementale, l impossibilité de trouver des solutions non-tragiques au sens 1 et 2 implique d accepter un principe de substitution relative consistant à substituer à une ressource un autre bien (qui ne sera pas forcément une ressource, mais qui pourrait être du bien-être, des capabilités ou des biens non-matériels autres que des capabilités ). Il va de soi que je vais ici beaucoup trop vite, pour tenter de donner un exemple de schéma aboutissant à des «principes sectoriels». Ce pourquoi je mets des guillemets ici à «principes». Ce qui m importe est de montrer que si l on examiner un champ ici l environnement, on découvre un enchevêtrement de faits et de valeurs et on l analyse pour tenter d en dégager les contraintes internes. Ces contraintes rejoignent finalement assez vite le vocabulaire et les problèmes des «approches» : ressources, bien-être, capabilités. Le défaut indiscutable de cette formulation sous forme de «principes», du moins telle que je viens de la faire trop rapidement, c est qu elle est encore bien trop normative dès lorsque j emploie des notions comme «tragique», «choix tragique». Ce que j ai suggéré plus haut, à savoir envisager de se contenter d une expression de type «synthèse sectorielle» ou «intersectiorelle» de données est, peut-être, plus prudent et plus conforme au final au but que je me suis fixé de simplement identifier à ce stade des systèmes de contraintes issues des secteurs ou des intersections de secteurs. Ces contraintes sont également très vite fortement particularisées : en matière de justice intergénérationnelle concernant le capital culturel, on comprend aisément qu un monde futur dans lequel la diversité culturelle serait 11

12 réduite par disparition de l opéra, d une langue régionale, etc. resterait possible et que la substitution par la création de nouvelles formes culturelles est défendable ; en revanche, les substitutions entres sphères sont plus difficiles à penser pourtant au cœur de la question environnementale intergénérationnelle (une espèce de poisson peut-elle se voir substituer, si l on peut dire, une nouvelle espèce d artefacts culturels, ou de biens immatériels?) ; enfin, reste ce qui est a priori le non-substituable (la vie de notre espèce, l existence de la biosphère). Si l on se tourne vers un autres secteur, celui des retraites, on ne découvrira vraisemblablement pas du tout les mêmes principes : l incomplétude, par exemple, n y existe pas de façon aussi patente, les situations y sont, en partie au moins, réversibles, et elles sont régionales et non mondiales, l urgence est moindre et moins tragique. Si l on élargit la question à celle de la définition d une liste de «biens publics mondiaux intergénérationnels», que nous devrions donc partager équitablement avec les générations futures, on risque de s apercevoir qu une telle liste est foncièrement ouverte et problématique et mène vers des types de biens et/ou de secteurs très diversifiés qui sont susceptibles de véhiculer à leur tour leurs propres contraintes et leur propres principes régionaux. Cette liste est controversée. N y mettre que les ressources naturelles serait très restrictif. Y inclure, comme le propose la Banque mondiale, «la circulation rationnelle de l information, des capitaux et des marchandises ; la diffusion la plus large possible de la mondialisation ; la création et la diffusion des connaissances» est vite polémique. Reste que d autres biens, moins polémiques que «le marché», matériels ou immatériels, peuvent faire l objet d une projection intergénérationnelle : le patrimoine génétique de notre espèce, par exemple, le patrimoine culturel, ou encore, pourquoi pas, l un des biens que Stiglitz inclut à la liste des «biens publics mondiaux» : la sécurité internationale ou la paix, dans la mesure où léguer aux générations futures une situation provisoirement stable pour notre génération mais dont la stabilité serait obtenue par des solutions menant nécessairement à des conflits armés futurs peut être considéré comme une injustice intergénérationnelle. L hypothèse de notre recherche, dans le cadre d IGEP, consiste à poser qu il faut d abord identifier les secteurs et les biens dont la nature est intergénérationnelle, puis tenter d identifier leurs contraintes internes, leur principes régionaux, les tensions et recoupements qui existent aussi nécessairement entre ces diverses régions ou divers biens. Cette hypothèse implique de ne pas savoir à l avance quel type d approche va être dominer (ou non) telle ou telle région. Ainsi, une appréhension intergénérationnelle de la définition de la politique internationale et nationale avec pour idéal régulateur de ne pas choisir des solutions favorables à la paix seulement dans notre génération, mais aussi pour les générations futures ne préjuge en rien du fait qu elle doive se traduire en termes de ressources, de bien-être ou de capabilités. Ce principe est vrai dans tous les secteurs examinés. Les «principes sectoriels non-normatifs» ne sont que des contraintes internes qui éclairent des choix 12

13 normatifs possibles : autrement dit, ce ne sont pas les régions elles-mêmes, ou les types de biens, bref le donné, qui «choisissent» les approches. Les principes sectoriels non-normatifs ne font qu offrir un système de contraintes à des choix, qui, tout en étant réduits, demeurent des choix proprement normatifs possibles, faits par des acteurs, et non par le système des sphères de l agir. Tout ce que je viens de dire au sujet des principes sectoriels non-normatifs peut être répété à l identique au sujet des principes intersectoriels non-normatifs : ils sont des contraintes qui pèsent sur la mise en œuvre des principes de justice par les approches, bref sur le choix des approches. II. Les «modèles intermédiaires» : un examen de trois modèles de réponse philosophique possible à la question intergénérationnelle Ce que j appelle les «modèles intermédiaires», comme je l ai déjà indiqué, ce sont les modèles destinés à compléter et parfaire les théories de la justice classique en incluant la question de la répartition intergénérationnelle. Mais répartition de quoi? Mon objection, tout juste esquissée ici, est que ces modèles intermédiaires se heurtent à une double difficulté, qui pour certains d entre eux peut devenir une double et définitive aporie : ils ne partent pas de l examen de la diversité et de l hétérogénéité des «régions» ou «secteurs» de l agir humain ou des «biens» pour lesquels se pose la question de la répartition intergénérationnelle ; ils ne se confrontent pas non plus, pour la plupart, ou pas suffisamment pour les meilleurs d entre eux, à la question du distribuendum : ressources, bien-être ou capabilités? C est en ce sens qu il demeurent des «modèles intermédiaires» (entre les principes généraux de justice et les approches par distribuendum), et sont peutêtre, de ce fait même, le symptôme d un moment intermédiaire de la philosophie politique et éthique : intermédiaire entre un premier mouvement vers l application (les théories de la justice tentant de «s appliquer» à l intergénérationnel en général, ou de s appliquer à elles-mêmes une perspective intergénérationnelle), qui reste encore assez théorique, et un second mouvement que nous appelons de nos vœux, dans lequel l application devra se faire par remontée des secteurs vers leurs principes régionaux et confrontation de ces principes avec les approches qui, de leur côté, étendent les principes de justice vers l application. Premier modèle : le «suffisantisme» Le premier modèle repérable est celui du «suffisantisme». Il repose sur l idée générale selon laquelle la génération présente peut s approprier autant de ressources et de biens qu elle le souhaite à partir du moment où elle en laisse en quantité suffisante et d aussi bonne qualité pour les générations futures. Cette idée est souvent nommée la «clause lockéenne» en référence à Locke, qui, dans 13

14 son Second traité du gouvernement civil de 1690 avait énoncé que toute appropriation est légitime «du moins là où ce qui est laissé en commun pour les autres est en quantité suffisante et d aussi bonne qualité». Cette fameuse «clause lockéenne» semble simple et claire. Elle entraine pourtant de redoutables difficultés, auxquelles est confrontée la galaxie des penseurs qui utilisent des raisonnement suffisantistes, de Frankfurt aux théories des capabilités de Sen et Nussbaum (en passant par Rawls lorsqu ils pose pour objectif à sa théorie minimal de la justice entre les peuples de justifier un devoir d «assistance» destiné à garantir les «besoins de base» des populations). Parmi celles-ci, les plus importantes me semblent être les trois suivantes : A - Tout d abord, il faut parvenir à établir une discrimination claire et non controversée entre ce qui, dans l héritage dont a bénéficié notre génération présente, découle des efforts des générations passées, et ce qui ne découle que du hasard de la nature. Le problème qui découle de ceci est celui de la compensation ou non des erreurs des générations passées qui auront, au final, un effet bénéfique sur notre génération. Ainsi, si un phénomène climatique purement naturel a touché les deux ou trois générations passées avec un impact négatif sur leur productivité (réchauffement ou refroidissement extrême, par exemple), notre génération ne devrait pas avoir à compenser pour les générations futures la différence entre la valeur du monde tel qu il était avant cette période et tel qu il est après celle-ci. En d autres termes, toute génération devrait considérer alors celle qui la précède comme si cette dernière avait été la première génération humaine. Mais peut-on annuler aussi facilement l idée de compensation? Peut-on faire véritablement «comme si» notre génération était celle de la naissance du monde, en nous montrant volontairement aveugles aux effets positifs ou négatifs du legs de la génération précédente sur la nôtre? Pouvons-nous nous-mêmes nous approprier le legs de la génération passée tout en faisant «comme si» nous étions nés sans ascendance, et laisser «suffisamment» aux générations futures sans tenter de compenser au bénéfice de ces dernières ce qui aura été un avantage (ou un désavantage) pour notre génération? Bref, ce premier problème mène vers la grande difficulté pour penser ce qui peut être «suffisant» pour les générations futures, surtout, évidemment, si nous avons de bonnes raisons de penser que notre génération aura été privilégiée dans cette chaîne générationelle. Il pointe aussi le problème de la compensation, qui est d autant plus épineux qu il est double : - devonsnous «compenser» pour les générations futures les erreurs des générations passées qui ont été en notre faveur? - comment une telle compensation est-elle possible lorsque les biens utilisés sont épuisés? B. Ensuite, il faut envisager l impact de notre propre génération. Il faut alors reformuler la clause lockéenne de la façon suivante : chaque génération doit laisser à la suivante au moins autant que ce qu aurait pu s approprier la génération suivante dans l hypothèse où la génération actuelle n aurait, par son action, conduit à aucune amélioration ou dégradation nette de ce dont la génération qui suit aurait autrement hérité. Le résultat de ce second amendement est contradictoire avec le premier : nous n y endossons que les erreurs qui nous sont imputables, et non celles des générations passées en notre faveur. Du coup, 14

15 lequel de ces deux amendements (A, B) est le plus juste? Faut-il les additionner? Est-ce possible? C. Enfin, il faut tenter de s entendre sur le terme «suffisant». Suffisant à quoi? Suffisant pour qui? Laisser «suffisamment» de ressources et de biens aux générations futures suppose en effet non seulement de penser en termes de justice distributive (suffisant par rapport à ce que nous avons reçu des générations précédentes), mais, très vite, en termes substantiels, c est-à-dire en définissant ce qu est une «vie bonne» ou une «vie complète» pour les générations futures. Une doctrine suffisantiste est une théorie du «seuil minimal» (ce qui entraine beaucoup de débats sur les questions de savoir si l égalité au-delà du seuil de suffisance n importe pas, si faire ou laisser advenir un être humain ou une génération en deçà de ce seuil pourrait être considéré comme un dommage moralement répréhensible, si le suffisantisme n est pas trop peu redistributif, etc. ) Sur ce point, nous nous heurtons à un obstacle sérieux, et sur lequel nous devons nous arrêter quelques instants. En effet, ce qui fait en principe la force du suffisantisme en matière d éthique intergénérationnelle, c est son caractère non-cléronomique. Est cléronomique est un modèle de justice intergénérationnel «réactif» dans lequel la définition de ce qu une génération, définie par l ensemble des individus qui ont le même âge (on peut dire aussi «cohorte de naissance» comme le fait Axel Gosseries), est pensé grâce à un critère apparemment simple : ce qu elle a hérité de la génération précédente. Mais nous verrons dans l examen de ce modèle dit de réciprocité que la simplicité n est qu apparente et que de vraies difficultés apparaissent. Est noncléronomique un modèle dans lequel le contenu de l obligation intergénérationnelle est indépendant de cette réaction par réciprocité à ce qu une génération a reçu de la précédente : le contenu de l obligation est pensé de façon indépendante à l héritage générationnel, de façon absolue et non relative (avec l diée que le modèle non-cléronomique a un avantage sur un modèle cléronomique en tant que le premier serait non-idéal et le second idéal). Prenons avec Gosseries, pour préciser les termes du problème, deux formulations de cette doctrine dite «suffisantiste». Tout d abord, celle du célèbre Rapport Brundtland, dont le titre officiel était Notre avenir à tous (Our Common Future), et qui fut rédigé en 1987 par la Commission mondiale sur l environnement et le développement de l'onu, présidée par la Norvégienne Gro Harlem Brundtland (qui fut la base de réflexion du Sommet de la Terre de 1992, et qui popularisa l expression de «développement durable»). Le Rapport Brundtland dit que le développement est durable «s il répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs». L avantage incontestable de cette formulation est de laisser ouverte la possibilité pour les générations futures de définir elles-mêmes leurs besoins. Mais l ambiguïté de l expression est cependant réelle : il n est pas expressément souligné que les «besoins» sont avant tout définis par une génération (ils sont surtout mis sur le même plan d une génération à une autre), puisque, de toute façon, l action des générations antérieures transforme le cadre de ces choix (il n est pas évident d affirmer de façon catastrophiste que cette action réduise à coup sûr ces choix puisque l héritage des générations passées nous a aussi 15

16 gratifiés de possibilités). La formulation par Brundtland implique assez clairement que l on doit pouvoir identifier (mais comment?) des besoins fondamentaux, ou «de base», transgénérationnels. Seconde formulation du suffisantisme avancée par Gosseries : celle défendue par l économiste américain Herman Daly dans son ouvrage de 1996 Beyond Growth et qui affirme que «les besoins de base du présent devraient toujours prévaloir sur les besoins de base du futur, les besoins de base du futur devant prévaloir sur le luxe extravagant du présent.». En dépit de l apparente prudence de cette seconde formulation, on y trouve cette fois une définition substantielle de ce qu est une bonne vie : celle qui ne fait pas preuve de luxe dit extravagant. Mais qu est-ce qui peut bien définir de façon non controversée le luxe extravagant? Si l on doit définir une vie bonne par une liste close de «besoins de base» sans «luxe extravagant» on risque fort de produire une définition restrictive et coercitive de ce que doit être une vie humaine pour un individu, une société ou une génération. Dans la formule du rapport Brudtland lui-même, en dépit ou à cause de l ambiguïté de formulation soulignée plus haut, sont mis sur le même plan les besoins des générations présentes et ceux des générations futures. Or, au-delà de quelques besoins vitaux fondamentaux et peu contestables, que savons-nous des besoins des hypothétiques générations futures? Ce que nous croyons en savoir ne découle que d une projection sur elles de ce que nous estimons devoir être leurs préférences, pensées sur le modèle des nôtres. Mais il ne s agit qu une projection, ou, pire, d un pari. Les générations futures préféraient-elles (si elles en avait hypothétiquement le choix) un monde avec une biodiversité considérablement réduite mais avec une gamme très élargie de gadgets technologiques, ou bien un monde avec très peu de gadgets technologiques mais une biodiversité préservée au maximum? Nous ne pouvons que parier sur la nature de leur préférence. Bien sûr, nous pouvons dire que ce que nous devrions préserver pour les générations futures, c est leur capacité de choix. Autrement dit, nous ne devrions pas choisir à leur place, que ce soit par projection de nos préférences ou par pari. Mais, en réalité, il semble bien qu en pratique les arbitrages que nous devons faire dans le présent pour les générations futures engagent toujours une forme de détermination pour celles-ci, bien plus qu une forme d agrandissement de la sphère de leur liberté. La règle d un «suffisantisme» élaboré devrait être : tentons de laisser «suffisamment» de liberté de choix aux générations futures. Mais une fois encore ce «suffisamment» indique bien que nous nous octroyons, sans doute de façon inévitable, le droit de délimiter ce que sera pour elles leur marge de liberté. Sur ce premier «modèle intermédiaire», deux remarques : - il pointe très bien l un principes transversaux qui pourrait coordonner plusieurs «principes sectoriels non-normatifs» tels que je les ai définis auparavant (ou plusieurs «synthèses») : il montre en effet qu il est sans doute impossible de penser des questions de justice intergénérationnelle sans postuler un minimum de déterminations quant aux préférences des hypothétiques futurs êtres humains. Ne disposer que du critère de leur «autonomie» comme capacité pure de choix est sans doute insuffisant pour déterminer nos choix dans le présent quant à leurs préférences futures. Opter pour une lourde définition substantialiste 16

17 et objectiviste hypothèque au contraire gravement leurs choix et la représentation que nous avons d êtres humains comme sujets de choix. Reste peut être à penser une base étroite permettant de penser des caractéristiques intergénérationnelles communes minimales. On a pu proposer ainsi de façon minimale que les générations futures devraient avoir pour traits communs avec la nôtre la vulnérabilité à la souffrance physique et mentale et à la mort, la capacité au plaisir, y compris au plaisir d activités complexes et d interaction avec d autres, la consciences d eux-mêmes, la capacité à se fixer des buts à long terme et à agir afin de les réaliser, l aptitude à coopérer et à s identifier aux autres. Telles caractéristiques, somme toute triviales, seraient elles vraiment utiles pour guider nos choix normatifs? Pour guider, notamment, le choix du distribuendum? On peut prendre le risque de postuler que oui, à charge de parvenir à le démontrer en pratique. - il pointe également l extrême abstraction dans laquelle demeure tout modèle intermédiaire lorsque la question du distribuendum, et donc celle des approches, n est pas abordée. L approche est, si l on peut dire, spontanément quoiqu obscurément ressourciste, sans que soit clarifiée la nature plurielle de ce qui peut être distribué, ainsi que la question de la substituabilité (d un bien dans un autre). 2. Second modèle : le modèle de la réciprocité, directe ou indirecte. Le second modèle que je vais brièvement examiner essaie incontestablement de répondre aux difficultés du premier, et concentrant son effort sur l idée d une justice par réciprocité entre les générations. Pour éviter, partiellement du moins, le piège de la définition de ce qui pourrait bien être «suffisant» pour les générations futures, il s agit donc de penser à partir de la pure réciprocité d une part la justification de l obligation envers les générations futures, d autre part le contenu de cette obligation. C est donc un modèle «formel» là où le modèle suffisantisme a quelque chose d inévitablement «substantiel». En reprenant ici les distinctions (et leur formulation) posées par Axel Gosseries à partir de Brian Barry, posons qu il existe trois modèles de réciprocité entre les générations : deux modèles de réciprocité indirecte, un modèle de réciprocité directe. -Le premier modèle de réciprocité est celui d une réciprocité indirecte descendante. Il consiste à dire que la génération actuelle doit quelque chose à la génération suivante parce qu elle a reçu quelque chose de la génération précédente. Ne pouvant, pour des raisons évidentes, rendre ce qu elle a reçu à la génération précédente, elle doit le rendre de façon indirecte à la génération suivante. Telle est la forme de l obligation. Quant au contenu de l obligation, il est le suivant : la génération actuelle doit rendre au moins autant que ce qu elle a reçu. La réciprocité est donc indirecte parce que dirigée vers un tiers, et 17

18 égalitariste puisqu elle pose qu il faut rendre une part au moins égale à celle que l on a reçue (reformulation : Gosseries). Le second modèle de réciprocité est celui d une réciprocité indirecte ascendante. Il consiste à dire que la génération suivante à la notre doit quelque chose à notre génération parce que notre génération actuelle a transféré quelque chose à la génération précédente. Telle est la forme «ascendante» de l obligation. Le contenu de l obligation est le suivant : la génération suivante à la nôtre doit transférer vers la nôtre au moins autant que ce que nous avons transféré nous, génération actuelle, vers la génération précédente. Ce second modèle de réciprocité indirecte est évidemment celui qui est proposé en général pour penser le système des retraites par répartition. On pose alors que le fait qu une génération active doive quelque chose à une autre qui arrive à la retraite est justifié par le fait que cette dernière génération a fait elle-même bénéficier la génération qui la précédait d un transfert du même type lorsqu elle était ellemême active (reformulation : Gosseries). Le troisième modèle de réciprocité est celui d une «double réciprocité», ou encore d une réciprocité directe. Il est posé également dans le cadre de la théorie de la justice par réciprocité appliquée au problème des retraites. Cette fois, on n affirme absolument pas que le devoir pour nos enfants, au nom de la réciprocité, de financer nos propres retraites provient du fait que nous avons fait la même chose en faveur de nos propres parents. Il s agit de dire désormais que ce que nous avons fait en faveur de nos parents en termes de pensions de retraite est une obligation de réciprocité envers eux que nous avons en raison des investissements d éducation qu ils ont fait pour nous et dont nous avons bénéficié. De la même façon, c est à dire sur le même mode de réciprocité directe, nos enfants devraient financer nos retraites parce que nous avons financé leur éducation (reformulation : Gosseries). A ces trois modèles de justice intergénérationnelle par réciprocité répondent des objections, comme répondent à leur tour des contre objections à ces objections. Je vais sélectionner ici ce qui me semble le plus important dans ces débats. Parmi les nombreuses objections qui ont été formulées, trois d entre elles semblent particulièrement pertinentes. Les voici. - Contre la réciprocité indirecte, on peut arguer, comme l a fait le philosophe britannique Brian Barry, que si quelqu un nous offre une friandise, que nous acceptons comme un cadeau du ciel, le fait que nous profitions de ce cadeau ne semble pas générer pour nous la moindre obligation de distribuer à notre tour des friandises à autrui. Bref, recevoir quelque chose comme un cadeau n impliquerait aucune obligation de réciprocité indirecte. On peut certes contre objecter que ce que nous avons reçu des générations précédentes n est pas forcément un cadeau, puisque ces générations pouvaient le vivre comme une obligation à notre égard, et non comme un cadeau gratuit en notre faveur. Reste que nous pouvons dire que nous avons que faire des obligations que les générations précédentes pouvaient s estimer avoir envers nous, et que leur acte 18

19 à notre égard nous pouvons tout à fait le vivre, nous, comme un cadeau n engendrant aucune obligation. Dans une perspective maussienne on pourrait certes arguer qu un don appelle un contre-don. Mais cette perspective a été pensée de façon intra-générationnelle. Dans l impossibilité de faire un contredon direct et au nom d une forme de cynisme, on peut avancer que nous n avons, au sein de notre génération, aucune raison de vivre forcément le legs de la génération précédente comme un don à notre égard. Nous pouvons le vivre comme, précisément, un legs. - Contre l idée générale de réciprocité, qu elle soit directe ou indirecte, on peut tout simplement rejeter l idée que la justice doive être définie par la réciprocité. On avancera ainsi que si nous estimons juste d aller rendre visite à un vieillard malade, cet acte est juste indépendamment de toute réciprocité, puisque ce vieillard malade ne pourra certainement pas nous rendre la pareille. Et l idée même de réciprocité indirecte (nous allons rendre visite à ce vieillard en espérant que quelqu un ne fera pour nous lorsque nous serons vieux) serait plutôt ruineuse pour la moralité de l acte, qui semble d autant plus juste qu il est désintéressé. En ce sens, nous pourrions poser des obligations unilatérales envers les générations futures, exemptes de toute forme de réciprocité, et qui seraient justes parce qu altruistes. En ce sens encore, nous pourrions poser que notre relation aux générations passées peut être caractérisée par la gratitude, et non par la justice. - Contre l idée d une politique publique mettant en œuvre une forme d obligation envers les générations futures (par exemple sous l espèce d une application des principes de Brundtland), on peut souligner qu il est pour le moins étrange de poser des obligations envers des êtres qui n existent pas, parce qu ils n existent pas encore et n existeront peut-être jamais. Bref, là où l idée de devoir envers de morts est déjà paradoxale, mais contient au moins une évidence (ils ont existé, et nous considérons en général comme l un des traits de la civilisation humaine le fait de cultiver une forme de respect à leur égard), l idée de devoir envers les générations futures serait radicalement paradoxale puisque rien ne certifie que ces générations existeront. Poser une obligation morale envers ces êtres suppose donc que l institution qui le fait (un Etat, une organisation internationale) pose une thèse proprement métaphysique en considérant que ces êtres qui n existent pas réellement existent pourtant en quelque manière dans un sens moralement pertinent. Or, de telles entités (l Etat, une organisation internationale) doivent-elles s engager aussi loin sur des thèses métaphysiques? Ne doit-on pas laisser ces choix métaphysiques aux personnes privées? - disent en tout cas les libéraux. Au titre des principales contre objections, mais qui n ont qu une validité partielle, on peut avancer deux modèles qui défendent la réciprocité en lui ajoutant un élément moral supplémentaire (Gosseries) destiné à la renforcer et prenant la forme d une intuition morale. Le premier modèle est fondé sur une discussion du principe de propriété, qui elle-même peut adopter deux formes. L intuition morale commune à ces 19

20 deux formes est que la propriété pleine et entière des ressources et biens disponibles n a pas de sens pour la génération présente. La première forme de ce modèle est très connue sous l espèce d un proverbe indien célèbre : «Traitez bien la Terre : elle ne vous fut pas donnée par vos parents, elle vous fut prêtée par vous enfants. Nous n héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l empruntons à nos enfants». Dans ce premier modèle, la réciprocité est renforcée par l idée intuitive d une co-propriété de la Terre entre les générations futures, la génération présente n étant qu en position d emprunteuse. Dans un second modèle, plus radical encore, on utilise la concept juridique d usufruit : chaque génération n est qu usufruitière de la Terre, la nue propriété de celle-ci revenant toujours aux générations futures ; ce modèle entraine cependant une difficulté de taille : par une forme de une fuite en avant logique, la nue propriété de la Terre ne peut jamais revenir à un propriétaire existant, mais toujours à un propriétaire futur, bref littéralement possible, et non réel ; or comment la propriété peut-elle avoir un sens si le propriétaire réel est à jamais inexistant? La réponse se trouve assurément dans la négation de l idée même de propriété, pour la seconde forme (le modèle de l usufruit), et à tout le moins sa transformation radicale pour la première forme (la co-propriété). Car il faut admettre une co-propriété d un type très particulier, mêlant des propriétaires existants et inexistants parce que simplement possibles. Ce premier modèle échappe-t-il aux objections? Non assurément, en ce qui concerne l objection portant sur l hypothèse proprement métaphysique de l existence des générations futures. Pourquoi donc faudrait-il sacrifier des intérêts de générations présentes sur l autel de l existence d humains simplement possibles? Cependant, à bien y réfléchir, le rejet de la pertinence morale des générations futures fondé sur l argument selon lequel postuler leur existence future est proprement métaphysique peut sembler finalement assez faible. On peut en effet lui opposer une réponse relativement simple, pour ne pas dire triviale : chaque génération, chaque pays, chaque famille semble le plus souvent avoir à cœur non pas seulement de maximiser son bien-être présent, mais aussi, voire surtout, de préparer un avenir meilleur pour sa descendance. Se préoccuper des générations futures n est, sur ce point en tout cas, pas si métaphysique que cela, et fait partie d une forme de partialité morale que nous pouvons tous éprouver pour nos communautés respectives : ainsi suis-je préoccupé en tant que français par la qualité de la France de demain à la construction de laquelle je participe, très modestement il est vrai. La difficulté ne me semble pas être sur ce point la question des générations futures, mais celle du dépassement nécessaire de nos partialités morales légitimes : certains biens, notamment environnementaux, sont d une nature commune qui implique d être pensés en commun, et non sous l angle de la partialité morale en faveur de nos communautés respectives. Le second modèle destiné à renforcer l idée de réciprocité est fondé sur une obligation non envers les générations futures, mais envers les générations passées. Il repose sur une idée très simple : les obligations envers les morts sont 20

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