TABLE RONDE SUR LE FRANC CFA : QUE FAIRE DE LA ZONE ECONOMIQUE ET MONETAIRE DU FRANC CFA?

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1 TABLE RONDE SUR LE FRANC CFA : QUE FAIRE DE LA ZONE ECONOMIQUE ET MONETAIRE DU FRANC CFA? Mardi 8 novembre 2011 Sciences Po Paris LA ZONE FRANC: INSTRUMENT DE CONTROLE ET FREIN AU DEVELOPPEMENT DES ECONOMIES AFRICAINES Par : Demba Moussa Dembélé Economiste, Chercheur Directeur du Forum Africain des Alternatives Coordonnateur d ARCADE Vice-président du Réseau International Frantz Fanon Dakar, Sénégal

2 INTRODUCTION La controverse sur le franc CFA ne date pas d aujourd hui. On a en mémoire le fameux livre de Joseph Tchundjang Pouémi «Monnaie, servitude et liberté : la répression monétaire de l Afrique», écrit en et publié en Sa disparition dans des circonstances suspectes a donné lieu à des spéculations sur son possible assassinat par des réseaux mafieux au service des intérêts français en Afrique. Quels que soient les arguments pour ou contre le maintien du franc CFA, une chose est sûre: cette monnaie n a ni favorisé l intégration des pays africains ni contribué à leur développement. Trois raisons principales expliquent cela. La zone franc viole la souveraineté des pays africains non seulement sur la conduite de leur politique monétaire mais également sur l élaboration et la mise en œuvre de leurs politiques de développement. Ensuite, ses principes de fonctionnement ôtent toute possibilité de développement de ces pays. Ils permettent le contrôle et pillage des économies africaines par les entreprises françaises. Enfin, la zone franc est un des instruments de domination, non seulement économique mais aussi politique, de la France sur les pays africains. Cela explique pourquoi les politiques monétaires des Banques centrales africaines condamnent leurs pays au sous-développement économique et social et à l extraversion accrue de leurs économies. I) LA ZONE FRANC VIOLE LA SOUVERAINETE DES PAYS AFRICAINS La monnaie est un symbole de la souveraineté d un pays ou groupe de pays, comme dans le cas de la zone euro. Le pouvoir de battre monnaie a toujours été reconnu comme attribut de la souveraineté nationale. Depuis l aube des temps, la monnaie a toujours été un symbole de la souveraineté d un pays. Ceci explique que la création d une monnaie nationale soit parmi les premiers actes d affirmation de cette souveraineté. C est pourquoi c est l Etat en tant que symbole de la puissance publique qui a seul le droit d émettre la monnaie utilisée dans l ensemble de l espace sous sa juridiction. D une certaine manière, la monnaie fait partie de l identité d un pays. En effet, la monnaie, tout comme le drapeau ou l hymne national, fait partie des symboles de souveraineté d un pays. Cette souveraineté sur la monnaie permet au pays de décider de sa politique monétaire (taux de change ; taux d intérêt ; politique de crédit ; d investissement) La monnaie en tant que symbole de la souveraineté d un pays est aussi liée à sa dimension politique et sociale. Avec la monétisation de l économie, les actes quotidiens des individus sont influencés par la monnaie. Donc, au-delà de sa définition fonctionnelle (unité de compte ; intermédiaire des échanges ; réserve de valeurs) la monnaie joue le rôle de lien social. Elle est l expression de relations sociales, tout comme les autres marchandises, comme Karl Marx l a si bien expliqué dans Le Capital. Donc, la monnaie a une dimension sociale très importante dont ne peut rendre compte sa définition fonctionnelle.

3 Tout ce qui précède renforce donc le point de vue selon lequel la monnaie est un symbole de la souveraineté d un pays. Or, le franc CFA étant une monnaie héritée de la colonisation symbolise la perte de souveraineté des pays africains sur leur monnaie. Une première illustration de la violation de la souveraineté des pays africains se trouve dans le sort réservé aux pays qui ont quitté ou tenté de quitter la zone franc au début des «indépendances». En effet, à quelques exceptions près, les dirigeants qui ont tenté de sortir de la zone franc ont été l objet de sabotage systématique (Sékou Touré en Guinée), de coup d Etat (Modibo au Mali) ou de meurtre tout court (Sylvanus Olympio au Togo). Après la sortie de la Guinée, qui refusa l assujettissement monétaire qu est la zone franc pour créer sa propre monnaie, le franc guinéen, une guerre totale, politique et économique fut déclenchée contre ce pays par la France, dans le but manifeste de décourager d autres pays de le suivre et de faire échouer son expérience.. Mais cela ne découragea pas Sylvanus Olympio, premier président du Togo, qui eut un sort plus tragique. Quand il envisagea, à la suite de la Guinée, de retirer son pays de la zone franc en 1963, il fut tout simplement assassiné par suite d un coup d Etat fomenté par la France et qui amena au pouvoir un ancien soldat de l armée coloniale, Nyassimbé Eyadema, qui resta au pouvoir pendant près de 40 ans, devenant ainsi un des piliers de la Françafrique, tout comme Houphouët-Boigny en Côte d Ivoire et Senghor au Sénégal. Quant à Modibo Keïta du Mali, qui avait également quitté la zone franc, il fut victime d un coup d Etat en 1968 qui l envoya au bagne jusqu à sa mort. Son tombeur, un autre ancien officier de l armée coloniale française, réintégra la zone franc quelques années plus tard. Quant aux pays qui font encore partie de la zone franc, ils ont avalé beaucoup de couleuvres et vu leur semblant de «souveraineté» se rétrécir comme une peau de chagrin au cours de ces dernières décennies. La dévaluation du franc CFA en janvier 1994 fut sans doute la preuve la plus humiliante de la perte de souveraineté de ces pays sur cette monnaie. Les Chefs d Etat et de Gouvernement africains furent séquestrés pendant des heures dans un hôtel de la capitale sénégalaise par le ministre français de la Coopération et le Directeur du Trésor français, 1 accompagnés du Directeur Général du FMI, venus les informer de la décision de dévaluation, décidée unilatéralement par la France et le FMI. Les péripéties de cette humiliation ont été relatées par un journal africain de la manière suivante (Dembélé, 2008): «A Dakar, 14 chefs d Etat et de gouvernement africains se sont retrouvés, trente heures durant, en situation d otages, obligés de signer afin de recouvrer la liberté.» Ont-ils tiré la leçon de cette terrible humiliation? Bien sûr que non puisque depuis lors, on leur a encore ôté un autre pan de leur «souveraineté» monétaire, avec «l indépendance» proclamée par la Banque Centrale des Etats de l Afrique de l Ouest (BCEAO) et la suppression de son concours aux Etats. En effet, après la réforme de 2010, celle-ci est devenue «indépendante» par rapport aux Etats membres. Et elle mit sur pied un Comité de Politique Monétaire (CPM), chargé de la définition et de la conduite de la politique monétaire. Dans ce Comité siège un représentant du Trésor français avec voix délibérative tandis que le Président de la Commission de l Union économique et monétaire de l Afrique de l Ouest 1 On remarquera que ni le Président de la République de l époque, François Mitterrand, ni son Premier ministre, Edouard Balladur, n avaient daigné faire le déplacement à Dakar. Cela montre le degré de «considération» qu ils avaient pour les Chefs d Etat et de Gouvernement africains!

4 (UEMOA), qui représente les huit (8) pays 2 qui utilisent le franc CFA, lui n a qu une voix consultative! Ce sont là deux preuves supplémentaires de la confiscation de la souveraineté des pays africains sur «leur» monnaie. II) LES PRINCIPES DE LA ZONE FRANC SONT UN OBSTACLE AU DEVELOPPEMENT DES PAYS AFRICAINS La zone franc repose sur quatre (4) principes essentiels qui sont: 1) La parité fixe des taux de change entre les monnaies qui la composent, sans limitation de montant. Les francs CFA des deux sous-régions africaines (Afrique centrale et Afrique de l Ouest) ont une parité fixe entre elles et convertibles entre elles.. 2) La garantie de convertibilité illimitée du Trésor français pour les monnaies émises par les différents instituts d'émission de la zone franc. 3) La liberté de transfert à l intérieur de la zone. À l'intérieur de chaque sous-zone, et entre chaque sous-zone et la France, les transferts de capitaux sont en principe libres. Donc, pas de contrôle des changes. 4) La centralisation des réserves de change, à deux niveaux. Les États centralisent leurs réserves de change dans chacune des deux Banques centrales. En contrepartie de la convertibilité illimitée «garantie» par la France, les Banques centrales africaines sont tenues de déposer, auprès du Trésor français sur les Compte d'opérations ouverts au nom de chacune d'elles, une fraction de leurs réserves de change (jusqu à 50 % pour les avoirs extérieurs nets de la BCEAO et de la BEAC). On notera que jusqu à récemment (juin 2009), la BEAC versait jusqu à 55% de ses avoirs extérieurs. Peut-on imaginer la moitié des réserves de change de la BCE placées au niveau de la Fed des Etats-Unis? De quelle «autonomie ou liberté» disposerait alors la BCE pour conduire sa politique monétaire? D aucune! Tel est le drame des Banques centrales africaines membres de la zone franc. Ce n est dès lors pas étonnant que leurs politiques monétaires soient alignées sur celle de la BCE En effet, comme celle-ci, la priorité est donnée à la lutte contre l inflation dans les pays africains, au détriment l augmentation des capacités productives et de la création d emploi. Par exemple, à l occasion de l entrée en vigueur de la reforme institutionnelle de la BCEAO le 1 er avril 2010, l ex-gouverneur M. Philippe-Henri Dacoury-Tabley, avait donné une interview pour expliquer l objectif de cette reforme en ces termes : "la mise en œuvre de la réforme devrait, en assignant à la BCEAO un objectif prioritaire de stabilité des prix, permettre, de garantir le pouvoir d achat de notre monnaie et apporter une réponse adéquate au défi du financement des économies". 3 2 Bénin, Burkina Faso, Côte d Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo 3 Interview accordée le 31 mars Voir aussi Le Monde Diplomatique, juillet 2010, p. 12

5 Monsieur Jean-Claude Trichet, gouverneur sortant de la BCE ou son successeur pourrait reprendre mot pour mot ce passage de M. Dacoury-Tabley! On peut difficilement comprendre que la Banque centrale de pays en développement, parmi les plus pauvres de surcroît, puisse avoir comme priorité la «stabilité des prix», c'est-à-dire la lutte contre l inflation, au lieu de s attaquer aux problèmes structurels du développement, à savoir augmenter les capacités productives, favoriser la création d emplois et éradiquer la pauvreté. Ceci d autant plus que la préoccupation de la BCEAO pour la lutte contre l inflation est mal fondée. En effet, celle-ci repose sur le dogme monétariste qui associe l inflation à un excès d offre de monnaie. Or les critiques de cette approche observent que l inflation dans la zone UEMOA n est pas d origine monétaire. Ils affirment que la principale source d inflation dans la zone est celle importée de la zone euro, en particulier de la France, premier partenaire commercial des pays de l UEMOA. La seconde source est l inflation par les coûts, liée principalement aux importations de pétrole. Enfin, la troisième source d inflation dans les pays de l UEMOA est l inflation issue des chocs exogènes (sécheresse, inondations), qui entraînent de mauvaises récoltes qui se traduisent par des flambées de prix alimentaires, donc une inflation induite par les pénuries alimentaires. Mais indépendamment de la polémique sur les sources d inflation dans l UEMOA, il est utile de rappeler qu aucun pays ne s est développé sans passer par des étapes où l inflation avait été utilisée pour stimuler la production de certains secteurs ou mettre en valeur certaines ressources. Donc, l inflation n est pas un mal en soi. Et l histoire du développement atteste de l inévitabilité de passer par des phases inflationnistes pour atteindre des objectifs de croissance et de création d emploi. Par conséquent, cette obsession de la BCEAO avec l inflation est non seulement mal fondée mais aussi absurde et anti-développement. Toujours au nom de cette obsession avec l inflation, la BCEAO a supprimé depuis septembre 2002 l article 16 de ses Statuts, qui autorisait les concours aux Trésors des Etats à hauteur de 20% des recettes fiscales de l année écoulée, mettant ainsi les Etats, parmi les plus pauvres du monde (des PMA) dans l impossibilité de financer la croissance de leurs économies à l aide du crédit que leur dénie leur propre Banque centrale! Cela condamne ceux-ci à dépendre de sources de financement extérieur ou privé (émission d obligations ou des bons du Trésor). Comme on le voit, les politiques monétaires des Banques centrales africaines sont un frein à toute possibilité de transformation économique et sociale des pays membres. Par ailleurs, le principe de taux de change fixe avec une monnaie forte comme l euro représente un grand handicap pour les économies africaines. En effet, le franc CFA a tendance à se renchérir automatiquement par rapport aux autres devises, comme c est le cas avec le dollar ou les monnaies sous-régionales africaines. Ainsi, du fait de la dépréciation du dollar vis-à-vis de l euro, les filières cotonnières des pays africains de la zone franc auraient perdu entre 35 et 40% de compétitivité à l exportation ces trois dernières années... Au vu de ce qui précède, on constate que le franc CFA ne reflète pas les fondamentaux des économies des pays membres. Or, dans une politique monétaire souveraine, il n est pas concevable que la monnaie puisse être déconnectée des variables fondamentales des économies dont elle émane. Cela ajoute aux difficultés des économies africaines et les enfonce davantage dans un cercle vicieux. En effet, du fait des principes qui régissent la zone franc, ceux-ci ne peuvent utiliser le franc CFA comme instrument de politique économique en cas de crise, comme le font l Europe et les Etats-Unis en ce moment.

6 En fait, dans un contexte de politique monétaire souveraine, celle-ci permet à l Etat d orienter les politiques d investissement et de crédit, donc de poursuivre des objectifs de relance économique et de création d emploi. On le voit aujourd hui avec la politique monétaire de la Réserve Fédérale (Fed) des Etats-Unis, dont l objectif est de combattre le chômage en stimulant les investissements et la consommation. D où le niveau très bas du taux directeur qui oscille entre 0 et 0,25%. Sans doute du jamais vu depuis la Grande Dépression des années 1930! Compte tenu de la faiblesse de l économie du pays, la Fed a décidé de maintenir ces taux jusqu en Tout ceci montre que la Fed, tout comme la (BCE) d ailleurs, ne privilégie plus la lutte contre l inflation, conformément au dogme monétariste, qui était le leur jusqu à l éclatement de la crise financière de septembre 2008, mais plutôt la politique de relance économique afin de créer des emplois et de stimuler la demande. En effet, avec des taux directeurs très bas, le crédit devient bon marché, ce qui devrait stimuler la consommation et les investissements. Mais cela affaiblit également le dollar par rapport à d autres devises, rendant ainsi (théoriquement) les exportations des Etats-Unis (y compris le tourisme) plus compétitives sur les marchés extérieurs. C est pour atteindre ces objectifs que la Fed a fait marcher la planche à billet en décidant d injecter au début du mois de novembre 2010 quelque 600 milliards de dollars (443,5 milliards d euros) sous forme d achat de bons du Trésor. Ce sont ces instruments qui sont déniés aux pays africains par les mécanismes de la zone franc. A l impossibilité pour les Etats d utiliser le franc CFA comme instrument de politique économique s ajoute le fait que les banques commerciales participent très peu au financement des entreprises africaines. D abord, le système bancaire est faiblement développé dans la zone UEMOA et les Africains n y attachent que peu d intérêt, ce qui explique le très faible taux de bancarisation dans les pays de la zone. Par exemple, en 2005, seules 3 personnes sur 100 avaient accès à un compte bancaire, selon la BCEAO. Ce faible taux a poussé cette dernière à entreprendre une vaste campagne de sensibilisation dans tous les pays membres afin d inciter les citoyens à ouvrir des comptes. Dans le but de soutenir cette campagne, certains pays, comme le Sénégal, ont décidé que tous ceux qui sont payés par l Etat, y compris les étudiants boursiers, devaient obligatoirement avoir des comptes bancaires. Ensuite, le financement bancaire ne représente que 16% du produit intérieur brut (PIB) en Côte d Ivoire, pays dont l économie représente environ 40% celle de l UEMOA. A titre de comparaison, ce taux est d environ 70 % en Tunisie. Cela explique, entre autres, pourquoi la majorité des banques dans la zone UEMOA sont sur liquides. Ces énormes liquidités sont utilisées pour financer le crédit à la consommation et les prêts immobiliers au détriment d investissements productifs et des financements d infrastructures.. Parmi les autres mécanismes de la zone franc qui freinent le développement des pays africains on peut citer la centralisation de la moitié des réserves de change au niveau du Trésor français et la liberté de transfert entre la zone CFA et la zone euro qui facilite ainsi la fuite des capitaux et les évasions fiscales. Ces deux mécanismes contribuent à priver les économies africaines de ressources précieuses pour leur développement et renforcent ainsi leur dépendance par rapport au financement extérieur, comme l a illustre la crise de la dette extérieure.

7 La liberté de transfert des capitaux entre les pays africains et la France a permis un rapatriement colossal des bénéfices des investisseurs étrangers vers leur maison-mère et un exode des revenus des ménages expatriés vers leur pays d'origine. Par exemple, entre 1970 et 1993, alors que les investissements étrangers dans les pays africains de la zone franc s'élevaient à 1,7 milliard de dollars, le rapatriement des bénéfices et des revenus d'expatriés s'était élevé à 6,3 milliards de dollars au cours de la même période, soit près de quatre fois supérieurs aux investissements étrangers (Agbohou, 1999). Ces chiffres infirment largement le point de vue selon lequel la «stabilité» de la zone franc favoriserait les investissements directs étrangers (IDE). Les pays africains qui reçoivent le plus d investissements directs sont ceux qui sont riches en pétrole et en ressources minières, pas nécessairement ceux ayant des monnaies «stables». Même des pays comme la Tanzanie ou le Mozambique reçoivent plus d IDE que les pays membres de la zone franc (Dembélé, 2010). Tout cela explique, entre autres, que le franc CFA n ait contribué ni à l intégration des pays membres ni à leur développement économique et social. Par exemple, pour les pays membres de l UEMOA, les échanges à l intérieur du groupe ne dépassent pas 10% en moyenne et ils sont concentrés entre trois pays : la Côte d Ivoire, le Mali et le Sénégal. En outre, en 2006, le commerce de ce groupe avec les autres pays membres de la Communauté économique des Etats de l Afrique de l Ouest (CEDEAO) se situait aux environs de 12% en moyenne. Pour la Communauté économique et monétaire de l Afrique centrale (CEMAC), les échanges intracommunautaires représentent environ 2% des échanges totaux des pays membres (Dembélé, 2008). La France et l Europe restent les premiers partenaires commerciaux des deux zones. La faiblesse des échanges intra-africains s explique en partie par la structure de leurs exportations composées en majorité de produits de base. Leurs structures de production n ont pas subi de transformation majeure depuis les indépendances. En outre, les politiques de libéralisation imposées dans le cadre des programmes d ajustement par la Banque mondiale et le FMI ont contribué à la destruction des quelques industries de transformation mises en place dans les années 1960 et1970. Le résultat a été l aggravation de la pauvreté dans les pays membres de la zone franc. Parmi les 49 pays les moins avancés (PMA) dans le monde, 33 sont en Afrique subsaharienne. Parmi les 15 pays membres de la zone franc (en incluant les Comores), 11 sont classés comme des «pays les moins avancés» PMA (CNUCED, 2010). Même les quatre (4) autres pays (Cameroun, Congo, Côte d Ivoire et Gabon) remplissent certains critères des PMA Sur le plan institutionnel, les représentants de la France au sein des Conseils d Administration des Banques centrales ont les mêmes pouvoirs que les leurs homologues africains. En effet, deux administrateurs désignés par le gouvernement français participent au Conseil d Administration de la BCEAO dans les mêmes conditions et avec les mêmes attributions que les Administrateurs désignés par les Etats membres de l Union. Or c est le Conseil d Administration qui définit la politique monétaire de la zone. Si bien que non seulement les Administrateurs français ont un droit de regard total sur les politiques monétaires des pays

8 africains mais ils ont même le pouvoir de bloquer des politiques cruciales pour les pays africains en opposant leur veto à des décisions exigeant un consensus. Au vu de tout ce qui précède, il ressort que le franc CFA est un instrument de contrôle et de pillage des économies africaines. Il ne fait qu accentuer le caractère extraverti de celles-ci, plus que jamais arrimées à celles de la France et des autres pays européens et de moins en moins liées entre elles. III) LA ZONE FRANC EST LE SYMBOLE DE LA DOMINATION DE LA FRANCE Le franc CFA est une des illustrations de l échec de la décolonisation. En effet, au vu de l analyse précédente et à la lumière de ses principes de fonctionnement, la zone franc sert essentiellement les intérêts de la France et des entreprises françaises établies en Afrique. L enjeu principal de la zone franc pour la France n est pas seulement économique, mais réside également dans la reproduction d un ensemble de relations qui préservent son statut de «grande puissance». Le dispositif de la zone franc entretient en Afrique l ossature des Etats et leur survie dans un système économique et social figé. Le franc CFA est un des dispositifs majeurs de l ensemble des relations mafieuses entre la France et ses anciennes colonies, qu on appelle la Françafrique. Certains économistes français, comme Philippe Hugon, se demandent si la zone franc est une zone monétaire ou une survivance néocoloniale. La réponse coule de source, au vu de tout ce qui précède. La zone franc est bel et bien une survivance néocoloniale, un instrument au service de la défense des intérêts économiques, politiques et stratégiques de la France. Pour rappel, le franc CFA fut officiellement créé le 26 décembre 1945, jour où la France ratifia les accords de Bretton Woods (qui ont créé le FMI et la Banque mondiale) et procéda à sa première déclaration de parité au FMI. Le sigle CFA signifiait alors "franc des colonies françaises d'afrique". Si la zone franc est née de la volonté d isoler l empire colonial français du marché international, après la crise de 1929, sa survie de nos jours contribue au maintien des économies africaines dans le giron de l économie française et accentue le caractère extraverti de celles-là En effet, il y a mise sous tutelle des politiques de développement par le biais du contrôle de leur politique monétaire. Cela facilite ainsi la mainmise des entreprises françaises sur les économies africaines, comme on le constate presque un peu partout dans les pays africains de la zone franc (Dembélé, 2008). IV) METTRE FIN A LA TYRANNIE DU FRANC CFA ET CREER UNE MONNAIE AU SERVICE DU DEVELOPPEMENT. Les arguments développés dans les sections précédentes et les exemples fournis pour les étayer montrent à suffisance que le franc CFA est une monnaie coloniale qui freine toute perspective de développement des pays africains. En effet, au vu de tout ce qui précède, il est évident qu un pays qui n a pas de souveraineté sur sa monnaie n a pas non plus de

9 souveraineté sur l élaboration et la mise en œuvre de ses politiques de développement. En fait, il n a pas de souveraineté tout court.. En conséquence, si les pays membres de la zone franc veulent amorcer un véritable développement autocentré, il leur faudra sans tarder œuvrer à la disparition du franc CFA et explorer la création de monnaies sous-régionales autonomes. Un tel projet est essentiellement politique et non «technique», comme veulent nous faire croire certains «experts» qui sont en fait des supporters inconditionnels de la dépendance des pays africains. Si huit pays en Afrique de l Ouest et six en Afrique centrale, disposant d immenses ressources naturelles, sont incapables de disposer de leur propre monnaie, alors, il vaut mieux mettre fin à la fiction de «l indépendance» et retourner carrément sous le joug colonial! Vers une monnaie sous-régionale en Afrique de l Ouest? Le bilan peu reluisant des pays de la zone CFA analysé plus haut et la crise systémique du capitalisme semblent avoir renforcé la position des adversaires du franc CFA qui proposent de ranger cette monnaie au musée des vieilleries coloniales pour créer des monnaies sous-régionales. Au sein de la Communauté des Etats de l Afrique de l Ouest (CEDEAO), composée de 15 pays et ayant une population d environ 300 millions d habitants, des débats ont été engagés depuis plusieurs années sur la possibilité de créer une monnaie commune à tous ces pays. Une des étapes du processus devait être la formation d une zone monétaire entre les pays ayant des monnaies autres que le CFA. 4 Selon le Directeur général de l Institut monétaire de l Afrique de l Ouest, la nouvelle zone monétaire pourrait voir le jour d ici Selon lui, certains de ces pays ont déjà rempli une partie des critères de convergence exigés. Il estime que d ici les cinq (5) prochaines années, tous les pays rempliront les critères, entre autres, une inflation à un chiffre et un déficit budgétaire de moins de 4% du produit intérieur brut (Dembélé, 2010). Tout progrès fait vers la création d une monnaie sous-régionale va inévitablement renforcer l assaut contre le franc CFA. D ailleurs, le débat sur l avenir de cette monnaie a franchi une nouvelle étape en février 2010 avec la sortie du Président Abdoulaye Wade du Sénégal, qui a publiquement critiqué la politique de la BCEAO, en l accusant de ne pas contribuer au développement des pays membres. Il est revenu sur le sujet lors du 50 ème anniversaire du Sénégal, cette fois en remettant carrément en question le fonctionnement de la zone franc. Dans la foulée, il appuie l idée de création d une monnaie régionale (Dembélé, 2010) Les conditions nécessaires au succès d une monnaie sous-régionale Cependant, l abandon du franc CFA et la création d une monnaie africaine exigent des conditions et surtout des changements profonds, voire des sacrifices, pour assurer la réussite de la rupture. Ces conditions sont d ordre économique, social, politique et même psychologique. Certaines de ces conditions sont tout simplement des sacrifices que les leaders et les populations doivent être prêts à supporter s ils veulent réussir cette rupture. En effet, le 4 Ce sont le Cap-Vert ; la Gambie ; le Ghana ; la Guinée-Conakry ; le Liberia ; le Nigeria et la Sierra Leone

10 chemin vers l émancipation et la liberté de décider pour soi-même est nécessairement couvert de sacrifices. Il faudra avoir le courage de les assumer. Donc, la première condition de la rupture est la prise de conscience de la nécessité d instaurer une discipline rigoureuse dans la gestion des finances publiques, avec notamment des déficits budgétaires contenus dans des limites raisonnables. Autrement dit, il faudra retenir que la réussite d une telle entreprise dépendra dans une très large mesure d une gestion rigoureuse non seulement de la monnaie mais également de l économie et surtout du secteur public pour limiter ses déficits et leur impact sur les finances publiques. Une autre condition essentielle de la réussite est l instauration d un contrôle des changes rigoureux et la surveillance des mouvements de capitaux dans la zone considérée. En effet, la création d une monnaie africaine autonome est incompatible avec une politique de liberté des changes, du moins dans un premier temps. La mise en commun des réserves en devises et leur gestion rigoureuse aideraient à renforcer la protection de la monnaie contre les spéculations. Toujours dans la même optique, il faudra procéder à une réorganisation en profondeur du système bancaire et à la redéfinition de son rôle dans la nouvelle configuration économique et monétaire. Au plan macroéconomique, social et politique, la réussite de la nouvelle monnaie dépendra de l observation d un certain nombre de comportements. Un changement majeur est lié à la modification des habitudes de consommation des citoyens et des Etats qui devront privilégier la consommation et l utilisation de biens et services produits localement. Cela est surtout important pour les produits agricoles, dans le but de développer l agriculture qui peut être à la fois une grande source d emplois et de demande pour le secteur secondaire et les services. Toujours dans la même optique, l Etat et le secteur privé devraient donner la priorité à l utilisation des ressources locales et l expertise nationale toujours dans le but de renforcer l économie locale. Pour réduire davantage la sortie de devises, il faudra adopter de nouvelles politiques fiscales qui taxeraient lourdement les produits de luxe dont les importations contribuent fortement à la sortie massive de devises et au déficit de la balance des paiements. Une telle mesure renforcerait la politique visant à changer les habitudes de consommation des citoyens, comme indiqué plus haut. Dans le même ordre d idées, il faudra envisager de taxer plus lourdement les hauts revenus qui sont les plus grands consommateurs de produits de luxe importés. Dans le même ordre d idées, il faudra que l Etat diminue de manière drastique son train de vie (réduction du nombre de ministères et des privilèges liés à leurs fonctions ; élimination de dépenses de prestige inutiles, réduction des représentations à l étranger ; etc.). Pour renforcer cette politique, des corps de contrôle indépendants de l Exécutif veilleront à faire respecter une stricte discipline budgétaire à tous les démembrements de l Etat. Il faudra apporter des modifications significatives à la politique de financement du développement des pays africains. Dans cette optique, il faudra limiter le recours à l endettement extérieur des pays et s efforcer de mobiliser davantage les ressources internes. Pour cela, il faudra remettre l Etat au centre des politiques de développement (CEA, 2011 ;

11 CNUCED, 2007) et rompre définitivement avec les politiques des institutions financières. En outre, des politiques plus judicieuses visant à une meilleure intégration et utilisation des envois de fonds des travailleurs migrants pourraient y contribuer de manière significative. Enfin et surtout, il faut un autre type de leadership africain, imbu de l idéologie panafricaniste, ayant le courage et la volonté de mettre fin aux multiples liens de dépendance par rapport aux anciennes puissances coloniales. Un leadership résolument décidé à s appuyer sur son peuple pour s engager dans la voie d une véritable décolonisation au sens où l entendait Frantz Fanon. L Afrique a besoin d autres Thomas Sankara! V) CONCLUSION. Ce papier a démontré que le franc CFA est un véritable obstacle au développement des pays africains. Il viole leur souveraineté sur leur politique monétaire et économique et constitue un instrument de domination de la France. Il reste le symbole de l échec de la décolonisation dans les pays dits «francophones» au sens où l entendait Frantz Fanon. C'est-à-dire, rupture, émancipation, libération, reconstruction, renaissance. Ainsi donc, après plus de 50 ans d indépendance ratée, les dirigeants des pays africains de la zone franc sont face au dilemme suivant: continuer à hypothéquer leur développement en conservant le franc CFA ou s engager dans la voie de l émancipation en créant leur propre monnaie, avec les mesures et politiques d accompagnement nécessaires pour mener à bien une telle entreprise. Mais aujourd hui, au-delà du débat sur l avenir du franc CFA, c est toute la problématique du développement du continent qui est posée (Gassama, 2010). A cet égard, la crise systémique du capitalisme semble avoir servi d électrochoc aux dirigeants africains, comme Monsieur Jean Ping, Président de la Commission de l Union africaine, qui déclare: «On sait maintenant que le marché capitaliste ne va pas tout résoudre et que rien n est irréversible. Personne ne pourra plus nous dicter ce que nous devons faire L Afrique doit d abord compter sur elle-même» 5 C est peut-être cette prise de conscience qui a conduit à la décision de bâtir de nouvelles institutions continentales, comme un Fonds monétaire ; une Banque centrale et une Banque d investissement. Il reste à voir si ces institutions verront le jour de sitôt, étant donné que le principal leader derrière ces initiatives, le Guide libyen Kadhafi, a quitté la scène. D aucuns disent que l invasion de son pays et son assassinat par les pays occidentaux sont destinés à freiner, voire à faire échouer, le processus d intégration en Afrique, indispensable pour renforcer son indépendance et jeter les bases de son développement auto-centré.. 5 Jeune Afrique (15-21 novembre 2009), p. 18.

12 Références. Agbohou, Nicolas. Le Franc CFA et l Euro contre l Afrique. Editions Solidarité Mondiale, Nouvelle Préface du Professeur François Ndengwe, Préface du Professeur Grégoire Biyogo et Postface du Professeur Jean Ziegler CEA, Rapport économique sur l Afrique Gérer le développement : le rôle de l Etat dans la transformation économique CNUCED, Rapport sur les pays les moins avancés, New York & Genève : Nations- Unies Rapport sur le commerce et le développement, New York & Genève : Nations-Unies , Le développement économique en Afrique. Retrouver une marge d action: la mobilisation des ressources intérieures et l Etat développementiste. New York & Genève: Nations-Unies, 2007 Dembélé, Demba Moussa, «Le franc CFA en sursis» Le Monde Diplomatique, juillet , «Monnaie, souveraineté et développement économique en Afrique : préparer la levée de l hypothèque du franc CFA», Perspective Africaine, revue panafricaine de projection stratégique, No. 002/2008, pp Fanon, Frantz, Les damnés de la terre. Préface de Jean-Paul Sartre (1961) ; Préface d Alice Cherki et postface de Mohammed Harbi (2002), La Découverte/Poche, Paris, 2002 Gassama, Makhily (sous la dir.), 50 ans après, quelle indépendance pour l Afrique? Editions Philippe Rey, Paris, 2010 Tchundjang Pouémi, Joseph, Monnaie, servitude et liberté : la répression monétaire de l Afrique», Editions Ménaibuc, Yaoundé, 1981 ; deuxième édition, Paris, 2000.

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