A monde complexe, décisions simples?

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1 Prof. Noreena Hertz A monde complexe, décisions simples? Face au déferlement d informations et au rythme effréné des changements, il est encore plus difficile de prendre les bonnes décisions. Les investisseurs feraient mieux de ne pas se fier au seul avis des experts. Notenstein: Le monde semble aller de plus en plus vite. Ce que l on pouvait encore tenir pour acquis hier ne se vérifie déjà plus aujourd hui: l euro est-il encore une monnaie forte? Les Etats-Unis sont-ils la seule superpuissance? La page de la guerre froide est-elle bel et bien tournée? Peut-on encore parler de sphère privée à l ère d Internet? Le temps est désormais révolu, où l on pouvait répondre à ce genre de questions par un oui catégorique. Le progrès technologique lié à la numérisation, au big data, à l automatisation et à l intelligence artificielle ouvre des possibilités insoupçonnées, mais il génère également des inquiétudes. Quant aux tensions géopolitiques en Ukraine, en mer de Chine et au Moyen-Orient notamment, elles viennent encore accentuer ce climat d incertitude. Globalisation oblige, un événement relativement mineur dans une partie du globe (comme une éruption volcanique en Islande ou une épidémie de grippe) affecte la vie quotidienne des individus à l échelle de la planète. En clair, nous vivons dans un monde toujours plus complexe. Professeur Hertz, quelles sont selon vous les principales tendances qui contribuent à cette complexité? Noreena Hertz: Vous en avez déjà cité quelques-unes, à commencer par le progrès technologique, qui a pour effet de révolutionner un nombre croissant d industries. D un côté, il est source d innovations et d opportunités qui nous semblaient impensables il y a peu. Mais de l autre, il déstabilise des acteurs du marché bien établis et s accompagne de nouveaux défis auxquels nous sommes insuffisamment préparés, de la protection des données aux délocalisations, en passant par les cyberattaques. Le terrorisme moderne repose sur l action de microcellules et d individus isolés, ce qui rend le travail des services de sécurité chargés de prévoir et déjouer les attaques terroristes bien plus compliqué qu à l époque où de telles activités étaient menées de manière coordonnée. Par ailleurs, un monde plus connecté est évidemment aussi plus vulnérable, par exemple face à la propagation de crises économiques ou de virus tels que celui d Ebola. Gouvernements et régulateurs semblent toujours plus enclins à modifier les règles du jeu sans crier gare; ce qui fait de la planification et de l établissement de prévisions un exercice de plus en plus ardu. Cela dit, quantité d autres facteurs ont pour effet d alimenter le sentiment de complexité et d insécurité croissantes. Premièrement, gouvernements et régulateurs semblent 1

2 toujours plus enclins à modifier les règles du jeu sans crier gare. Le passé récent nous en a livré quelques exemples, comme la décision de la Banque nationale suisse de supprimer brutalement le taux plancher du franc face à l euro en janvier dernier, les dévaluations successives du renminbi opérées par Pékin en août ou encore l annonce surprise du référendum grec par Alexis Tsipras. Les procédures en règle et les analyses en profondeur semblent céder le pas à des mesures radicales, rapides et unilatérales lorsqu il s agit d endiguer des crises locales réelles ou potentielles; ce qui fait de la planification et de l établissement de prévisions un exercice de plus en plus ardu. Deuxièmement, alors que l on a pu croire souvent au cours des 25 dernières années que le spectre politique convergeait vers le centre, on observe depuis quelque temps une montée de l extrémisme de droite comme de gauche, en tout cas en Europe. Que ce soit avec Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le Front national en France ou le UKIP au Royaume-Uni, on constate qu austérité, immigration et inégalités offrent un terreau propice à l émergence de courants populistes et moins modérés des deux côtés de l échiquier. Au-delà des clivages évidents qui opposent gauche et droite, les deux camps prônent une approche protectionniste et nationaliste, risquant ainsi de fragiliser le projet européen. Troisièmement, nous ne vivons aujourd hui ni dans le monde bipolaire de la guerre froide, ni dans le monde unipolaire de l hégémonie américaine qui, de l avis de nombreux observateurs, était censé lui succéder. Nous évoluons plutôt dans une réalité multipolaire toujours plus éclatée, au sein de laquelle des forces géopolitiques et idéologies concurrentes, de Moscou à Pékin, se livrent une lutte de pouvoir, d influence et de territoire. Le rééquilibrage des forces à l échelle mondiale se fait de manière chaotique et voit naître des coalitions inédites. Reste à voir quelles en seront les conséquences à long terme. Enfin, j aimerais parler quatrièmement des inquiétudes que je nourris à l égard de l économie mondiale. Même si le spectre d un Grexit s est éloigné pour l heure du moins, j entrevois divers facteurs susceptibles de compromettre la reprise de l économie mondiale: l essoufflement de la croissance chinoise, un possible éclatement de la bulle technologique, une éventuelle remontée des prix du pétrole, une nouvelle offensive des forces russes ou une sortie de la Grande-Bretagne de l UE, pour n en citer que quelquesuns. Nul ne sait ce qu il va advenir. Ce que nous savons, en revanche, c est que les développements sur ces différents fronts seront déterminants. Notenstein: Le sentiment de complexité et d insécurité croissantes s explique également par la multiplication des sources d information à disposition. Si, autrefois, le bouche à oreille était pour ainsi dire la seule manière d apprendre les dernières nouvelles, nous disposons aujourd hui non seulement des journaux, de la radio et de la télévision, mais aussi d Internet. Google, Facebook, Twitter et Cie engendrent un véritable déferlement d informations. Notre graphique indique la consommation journalière moyenne de médias en Allemagne en 2002 et Jamais auparavant nous n avions utilisé de manière active ou passive autant de canaux d informations, ni ne leur avions consacré autant de temps. Huit heures de consommation de médias par jour Consommation de médias au sein de la population allemande âgée de 14 à 49 ans, en nombre d heures par jour TV Radio Internet* Presse écrite** *y c. vidéos en ligne **Journaux et magazines Source: SevenOne Media, Forsa Cette abondance d informations pose toutefois un problème: avoir une bonne vision d ensemble de la situation et prendre in fine les bonnes décisions (de placement) suppose de pouvoir distinguer les informations utiles, nouvelles et pertinentes des «bruits parasites» inutiles, banals et insignifiants. Chez Notenstein, nous nous sommes dotés d un réseau de «stations radar» autrement dit de différents canaux d information, qui constitue pour nous une mine d opinions, de connaissances et d arguments et nous stimule intellectuellement. Nous recherchons activement la critique et accueillons volontiers des points de vue divergents. Nous nous sommes dotés d un réseau de «stations radar» autrement dit de canaux d information qui stimule notre réflexion. 2

3 Notre réseau de stations radar inclut des instituts de recherche financière tels que l Institut de la finance internationale et le Centre international d études monétaires et bancaires, des laboratoires d idées comme Avenir Suisse, l Institut international pour les études stratégiques ou M1 AG, ainsi que nos interlocuteurs du Dialogue avec Notenstein, à savoir des experts en économie, en sciences et en médias. Grâce à ces «antennes», nous pensons être en mesure de mieux appréhender les changements importants et potentiellement imminents qui nous attendent. Cela dit, la collecte d informations n est que la première étape du processus de décision, cheminement qui est précisément votre domaine de spécialité, Professeur Hertz. Aussi aimerions-nous vous demander comment on parvient à prendre les bonnes décisions. La tentation est grande de s en remettre à des experts plutôt que d essayer de devenir un meilleur chasseur-cueilleur d informations. Noreena Hertz: C est une vaste question! J y ai d ailleurs consacré un livre, paru en anglais sous le titre «Eyes Wide Open». Penchons-nous pour commencer sur l art de collecter l information. Face au déferlement de données, il est particulièrement important de définir une stratégie en la matière. La tentation est évidemment grande de s en remettre simplement à des experts plutôt que d essayer de devenir un meilleur chasseur-cueilleur d informations. Je salue le fait que Notenstein s appuie sur des experts pour réunir des informations. La réserve que j émettrais, c est que tous les experts ne sont pas égaux, comme vous le savez sans doute. Si en tant qu économiste, j ai conscience de la multitude de mauvaises prédictions faites par ma profession, l erreur n est pas l apanage des économistes. La crise pétrolière de 1973, l effondrement de l Union soviétique, les attentats du 11 septembre, le printemps arabe ou la montée de l Etat islamique sont autant d événements que les services de renseignement traditionnels n ont pas anticipés. Dans le cadre d une étude fréquemment citée portant sur prévisions formulées par des économistes, des politologues et des historiens sur une période de seize ans, les chercheurs ont découvert que lesdits experts n avaient pas été plus fiables qu un singe qui aurait tapé des réponses au hasard sur un clavier. Il n y a pas lieu de douter systématiquement des experts, mais il ne faut pas non plus leur accorder une confiance aveugle. Le mieux est de se renseigner sur leur compte avant de solliciter leurs services et d examiner leur track record: ceux qui, dans le passé, ont vu fréquemment leurs prévisions se vérifier ont plus de chances d y parvenir à nouveau à l avenir. Il convient aussi de les interroger sur leur approche et leur démarche. Seuls de rares experts réussissent à exploiter ce que le prix Nobel Friedrich Hayek appelait la «connaissance locale», autrement dit le savoir diffus des gens présents sur le terrain. Or ce savoir fournit des renseignements particulièrement précieux. Les spécialistes trop sûrs d eux sont à bannir, et vite, car ce sont eux qui risquent le plus de générer des résultats décevants. Des études ont ainsi montré qu en radiologie, les erreurs de diagnostic provenaient principalement des radiologues les plus convaincus de leurs compétences. La méfiance s impose également à l égard du discours dominant: des économistes naviguant à contre-courant, comme Nouriel Roubini ou moi-même, qui avions signalé les failles du système économique mondial avant l éclatement de la crise financière, ont été tout simplement ignorés par nos pairs. Trouver des données qui corroborent notre vision des choses libère en nous une dose de dopamine comparable à celle que nous donne le chocolat ou le sexe. Mais je me dois de relever un point encore plus fondamental: on tend généralement à cibler les informations qui confirment notre opinion. Trouver de telles données libère en nous une dose de dopamine comparable à celle que nous donne le chocolat, le sexe ou le sentiment amoureux. Or ce sont précisément les informations remettant en cause notre point de vue qui génèrent souvent le gain de connaissance le plus important. Raison pour laquelle j ai été ravie d apprendre que chez Notenstein, vous recherchez résolument des avis différents. Nous devrions tous faire preuve d une vigilance accrue face au dangereux attrait exercé par les informations qui ne font que nous conforter dans nos opinions. Si nous voulons prendre des décisions intelligentes, nous devons être prêts à remettre en cause nos idées et nos espoirs. Qui est votre «avocat du diable en chef»? Et quelle oreille lui prêtez-vous? Lors d entretiens avec nos clients, il n est pas rare que nous leur soumettions davantage de questions que de réponses. 3

4 Notenstein: Nous sommes conscients du fait qu il est impossible d établir des prévisions exactes. Jamais nous ne nous risquerions à prédire par exemple qu à la fin de l année, le SMI atteindra les points ou que le dollar s échangera à parité avec le franc suisse. Et nous nous méfions de toute personne qui prétend pouvoir fournir de tels pronostics. Pour notre part, nous travaillons sur la base de scénarios, en tentant d identifier les grandes tendances de long terme même contradictoires et de les extrapoler dans le futur. Cette approche nous aide à mieux diversifier les portefeuilles qui nous sont confiés, la diversification constituant la réponse logique à l insécurité. Le rôle de l «avocat du diable en chef» nous convient infiniment mieux que celui de l extralucide. Lors d entretiens avec nos clients, il n est pas rare que nous leur soumettions davantage de questions que de réponses. La stratégie d investissement appliquée est-elle compatible avec leur tolérance au risque? Pourraient-ils maintenir leur train de vie actuel (maison, voiture, vacances, etc.) même en cas de crash boursier? Quant au nouveau produit dont ils ont appris l existence dans les journaux, est-ce vraiment une bonne idée de placement? Mais revenons au principal problème qui nous occupe. Admettons que nous soyons devenus des collecteurs d informations plus éclairés, que nous n ayons pas suivi aveuglément des experts douteux et ayons prêté une oreille attentive aux opinions divergentes: tout cela ne nous conduit pas encore à une décision. Comment pouvons-nous parvenir à un bon résultat? Nous avons déjà abordé cette question en octobre 2013, dans le cadre de notre dialogue avec le professeur de psychologie Gerd Gigerenzer. Ce dernier soutenait que la profusion de données, d algorithmes complexes et de modèles analytiques générant des résultats exacts ne nous amenait pas forcément à prendre de meilleures décisions, ce qu il expliquait par le fait que d innombrables facteurs entrent en jeu et que les risques ne sont pas tous calculables. Il préconisait de nous fier davantage à notre intuition, à notre flair et à de simples règles empiriques. Qu en pensez-vous? Noreena Hertz: Je me demandais quand vous aborderiez le thème de l intuition. On assiste actuellement à un vif débat entre les «apôtres du big data», pour qui données et modèles permettent de répondre à tout, et ceux qui sont convaincus que nous devrions suivre notre intuition. Si je suis fascinée par les décisions fondées sur les données et prône leur exploitation aussi bien dans mes recherches que dans mes autres activités professionnelles, votre question appelle néanmoins une réponse nuancée, et je vais vous expliquer pourquoi. Pour certaines décisions, notre instinct est bel et bien de bon conseil. Prenons l exemple d une joueuse de tennis sur le point de renvoyer la balle à son adversaire. Pour décider de la trajectoire de son bras, elle n a pas besoin de calculer précisément la vitesse, l impact ou le facteur vent. Tous les entraînements et les heures durant lesquelles elle a envoyé et renvoyé des balles ont créé dans sa tête une forme de raccourci, qui lui permet de sauter l étape fastidieuse de la collecte et de l analyse d informations. Elle n a qu à jouer. Elle peut se fier à son intuition, qui est comme le condensé de ses expériences passées. Sauf que le passé ne permet pas toujours de tirer des conclusions pertinentes pour le présent, ce qui, à mon sens, constitue également une faille potentielle pour les modèles de prévision et les décisions basées sur les données. Aujourd hui plus que jamais, face à un monde incertain, complexe et en rapide mutation, nous devons partir du principe que rien n évolue de manière linéaire. Les étudiants auxquels on avait soumis la photo d un mannequin ont pris des décisions financières nettement plus mauvaises que ceux qui avaient reçu l image d une pierre! Mais il arrive aussi que notre intuition nous joue de mauvais tours. On peut avoir l impression de suivre son instinct, alors que c est une tout autre force de notre subconscient qui nous guide. Un exemple: dans le cadre d une expérience réalisée au Canada, deux images différentes ont été soumises à deux groupes d étudiants. Au premier, on a distribué la photo d un mannequin de lingerie et au second l image, neutre, d une pierre. Au terme de l opération, chacun était appelé à prendre une décision financière. Les étudiants auxquels on avait soumis la photo d un mannequin ont pris des décisions nettement plus mauvaises que ceux qui avaient reçu l image de la pierre! Or si on les avait interrogés, aucun d entre eux n aurait mis en cause la photo qui leur avait été présentée. Au lieu de cela, ils auraient vraisemblablement attribué leur choix à l intuition. L expérience de Doron Kliger est tout aussi révélatrice. Ce professeur de l Université de Haïfa a donné à des investisseurs un document d information sur les actions d une société, imprimé sur papier rouge pour certains et sur papier vert pour d autres. Au final, il s est aperçu que les investisseurs 4

5 qui avaient lu les informations imprimées sur fond rouge étaient moins enclins à acheter le titre que ceux qui avaient lu le même descriptif sur fond vert. Ici également, les investisseurs auraient vraisemblablement invoqué l intuition ou l expérience pour motiver leur choix, mais certainement pas la couleur du papier. Le factuel comme l intuitif ont donc leur place dans la prise de décision, car ils peuvent tous deux nous fournir de précieuses indications. Cela dit, n étant pas infaillibles, ils doivent l un et l autre être remis en question. C est pourquoi il est primordial de faire preuve de vigilance et de discernement lors de toute prise de décision. Notenstein: Des études ont montré que la performance d un placement dépend jusqu à 80% de la stratégie à long terme, contre environ 15% et 5%, respectivement, pour les décisions tactiques à court terme et la sélection des titres. Aussi consacrons-nous beaucoup de temps à discuter avec nos clients de leur stratégie de placement individuelle, appelée «allocation stratégique». Votre remarque sur les influences extérieures, sur l état émotionnel et la manière dont les choses nous sont présentées, est particulièrement pertinente dans ce contexte. Pour reprendre l exemple La discipline paie Indice ( =100) %* 25%* 75%* 50%* 25%* Portefeuille statique** Portefeuille dynamique*** *Allocation en actions du portefeuille dynamique **50% d obligations (SBI Total AAA-BBB Total Return Index en CHF), 50% d actions (MSCI Total Return Net Switzerland en CHF) ***respectivement 25%, 50% et 75% d actions, suivant l évolution des cours la semaine précédente. Une baisse des cours de plus de 10% entraîne une diminution de 25% de l allocation sur le marché actions, et inversement. Le reste du capital est investi en obligations. Source: Bloomberg que vous avez cité, notre investisseur optera pour une stratégie différente selon que le document que nous lui soumettons est imprimé sur fond rouge ou vert. La question qui se pose est de savoir s il y a lieu d instaurer un climat aussi neutre que possible afin de générer de bonnes décisions de placement. Ou, pour garder la même image, si toutes les stratégies de placement devraient être présentées sur papier blanc. En l occurrence, il est selon nous illusoire de vouloir créer un environnement parfaitement neutre, une sorte d espace aseptisé. Nous le savons bien: les marchés haussiers sont propices à la cupidité, et les marchés baissiers à la panique. Dans le jargon financier, on dit que la tolérance au risque fluctue dans le temps. D où l importance de définir une allocation stratégique, qui n est rien d autre qu un instrument d autodiscipline. Comme l indique notre graphique, les investisseurs qui vendent leurs actions durant les phases de baisse et les achètent lorsque les prix montent dégagent une moins bonne performance sur le long terme que ceux qui restent fidèles à leur stratégie. Si nos clients s en tiennent à leur stratégie de placement même lors d un crash boursier, c est que nous avons fait du bon travail. L expérience nous a appris que pour développer une stratégie de long terme efficace, l allocation initiale doit impérativement être réexaminée sur une base périodique. Si même lors d un crash boursier, nos clients s en tiennent à la stratégie de placement élaborée durant une phase haussière, c est que nous avons fait du bon travail. Réexamen périodique ou cadre de prise de décision neutre: qu en pensez-vous? Durant la bulle Internet, de nombreuses sociétés ont changé de raison sociale afin de bénéficier de l euphorie qui entourait les actions TMT. Noreena Hertz: Là encore, la réponse doit être nuancée. Je suis d accord avec vous: instaurer un cadre neutre pour la prise de décisions relève quasiment de l impossible. Cela dit, les investisseurs doivent prendre garde aux éventuels «effets de cadrage» susceptibles de les induire en erreur, et être pleinement conscients des circonstances qui pourraient influencer leur décision. Ce n est pas uniquement une question de perception, et le langage utilisé peut jouer ici un rôle étonnant. 5

6 Durant la dernière bulle Internet, de nombreuses sociétés ont changé de raison sociale afin de bénéficier de l euphorie qui entourait les actions TMT (technologies, médias, télécommunications). Parmi elles figuraient des entreprises qui n avaient rien à voir avec les technologies de l information, à l instar du groupe North American Natural Inc. Lorsque cet éditeur de publications spécialisées a pris le nom de Pinkmonkey.com, son action a grimpé de 1 à 17 dollars, sans que l entreprise elle-même ait connu le moindre changement. Sous l emprise de l enthousiasme suscité par Internet, beaucoup d investisseurs ont fondé leurs décisions de placement sur le seul nom des titres. S ils avaient tenu compte de l «effet de cadrage», ils auraient pris le temps de se demander si la raison sociale de la société influait ou non sur leur choix. C est un fait avéré: il suffit de réfléchir à une autre représentation de l information pour aborder la décision à prendre avec un regard plus critique. Comme vous l avez justement remarqué, les émotions peuvent grandement influencer nos décisions. Cependant, le but n est pas de les éliminer du processus décisionnel. Des études menées auprès de patients ayant subi des lésions irréversibles dans la partie du cerveau traitant des émotions ont en effet montré qu ils étaient de mauvais décideurs. Nous devrions dès lors essayer de prendre mieux conscience de notre état émotionnel au moment de décider quelque chose et identifier précisément ce que nous ressentons. Ainsi, lorsque nous attendons les résultats d un examen médical, nous devrions objectivement constater que nous sommes inquiets. A l inverse, lorsque notre équipe nationale remporte un match décisif, nous devrions reconnaître l enthousiasme et la joie qui nous animent. On a découvert que l attention portée à nos propres sentiments agit comme une sorte de thermostat émotionnel, qui a pour effet de mieux canaliser et équilibrer notre état affectif et de nous permettre de prendre de meilleures décisions. Reste qu il n est pas facile de se sonder soi-même de manière objective. D où l intérêt de votre approche, qui consiste à poser des questions critiques. Idem pour le réexamen périodique des décisions que vous préconisez. Une série de conditions doivent toutefois être réunies pour que cela fonctionne. Il faut que le client et son conseiller se respectent mutuellement et soient prêts non seulement à s écouter l un l autre, mais aussi à évoluer et à s adapter à une nouvelle donne. Les deux parties doivent en outre se sentir libres d émettre des objections, de soulever des questions et de tendre un miroir à leur interlocuteur. Notenstein: Exactement. La relation entre le conseiller et son client doit être un «partenariat d égal à égal». C est ce que nous recherchons. Mais permettez-nous de revenir sur un thème que vous avez touché au début de ce dialogue. Vous avez dit que la possibilité d aboutir à des décisions fondées sur des données avait pour vous quelque chose de fascinant, et évoqué au passage le concept de «savoir local» de Friedrich Hayek. A l évidence, les sauts quantiques sur le plan technologique ouvrent de nouvelles possibilités de mettre à profit le savoir diffus des acteurs du terrain. Notre graphique illustre l évolution du volume de données produit ces dernières années à l échelle mondiale, volume qui, d après les estimations, sera multiplié par dix d ici En l état actuel des choses, seules 20% de ces données sont utilisables, dont 5% sont véritablement exploitées. Pêche illimitée dans un océan de données Volume de données mondial, en exaoctets (1 milliard de gigaoctets) * *Projection (échelle de droite) Données exploitées Données utiles Autres données Source: IDC, Avenir Suisse Nous comprenons que le potentiel inexploité de cet océan de données vous captive. Mais qu est-ce que cela signifie au juste pour les marchés financiers? Quels avantages l analyse de ces données offre-t-elle à l investisseur? Des outils tels que Google Trends peuvent-ils l aider à prendre de meilleures décisions de placement? Noreena Hertz: Grâce aux avancées technologiques, nous disposons d une multitude de moyens pour mieux nous informer et obtenir un avantage informationnel. Prenons l exemple de Twitter: il y a quelques années, j ai effectué une expérience en temps réel aux côtés d éminents sociologues et experts en informatique. Le but était de savoir si 6

7 nous étions en mesure de prévoir la liste des gagnants et des perdants de l émission de télé-crochet X-Factor en analysant les centaines de milliers de tweets et de messages postés sur Facebook et YouTube par les téléspectateurs durant les «espaces de vote». Un programme informatique avait été spécialement développé à cet effet. Et le résultat s est avéré plus que concluant: dans douze cas sur quatorze, nous avons réussi à prédire qui seraient les deux derniers candidats. Si nous avions parié sur la base de nos prévisions, les bookmakers n en seraient pas revenus! Vous avez parlé de Google Trends. Des études ont montré que les modèles visant à pronostiquer des statistiques économiques telles que le chômage ou la confiance des consommateurs avant la publication des chiffres officiels affichent un taux de fiabilité de 5 à 20% supérieur lorsqu ils intègrent des informations issues de recherches par mots clés via Google Trends. Une enquête de la Banque d Angleterre a en outre révélé que pour évaluer la situation du marché immobilier, mieux vaut se référer à Google Trends qu aux statistiques officielles. Les tendances en matière de recherches pour le terme «agent immobilier» ont conduit à des prévisions plus précises que les données provenant des sources d information traditionnelles. Une étude similaire menée aux Etats-Unis suggère que l observation d un pic de recherches pour le terme «saisie» permettait d identifier des difficultés sur le marché immobilier avant même que les instances compétentes ne prennent conscience de ce qui se tramait. L être humain doit rester un acteur central dans le processus d analyse des données. Ce ne sont là que quelques exemples des possibilités offertes par le big data et la veille des réseaux sociaux. La Banque d Angleterre a d ailleurs créé l an dernier une nouvelle division qui aura la mission d analyser les risques pour le système économique et financier au moyen de méthodes telles que le social media monitoring. Ces nouvelles formes de collecte d informations ne sont pas un «graal», mais des outils précieux pour nous aider à mieux appréhender la réalité. Il est par conséquent impératif que nous continuions à utiliser de multiples sources d information et que l être humain reste un acteur central dans le processus d analyse des données. Notenstein: Professeur Hertz, nous vous remercions pour ce dialogue. Commentaire de Notenstein Des décisions simples: au début de notre dialogue avec Noreena Hertz, nous espérions recueillir des règles empiriques susceptibles de nous aider à mieux naviguer dans un monde en rapide mutation technologique et géopolitique. Or, tout n est pas si simple, comme nous l a expliqué notre interlocutrice. La réalité est plus complexe, plus nuancée et c est là un point essentiel prendre de bonnes décisions suppose un réel effort. Amasser des données à l aide de modèles et d ordinateurs, aussi sophistiqués soient-ils, ne suffit pas: souvent, les bonnes décisions relèvent aussi de l intuition et du flair. Le professeur Hertz souligne par ailleurs l influence de l environnement et de l état d esprit, même lorsqu il est question d investissement. Apparemment, on achète plus volontiers des actions lorsqu on a en main un document de présentation vert et non rouge. La complexité croissante et le manque de connaissances incitent souvent à déléguer la prise de décisions à des experts. Mais pour Noreena Hertz, on ne devrait pas le faire les yeux fermés. Remettre en question, contredire, chercher à se confronter aux opinions contraires: même la collaboration avec des experts exige un investissement personnel. La confiance ne saurait être acquise; elle doit être constamment réaffirmée, ce qui incombe aux deux parties concernées, à savoir les experts et les demandeurs de conseils. Dans le domaine financier en particulier, la méfiance s impose à l égard des solutions clé en main, censées offrir «une sécurité absolue». A quoi reconnaîton un bon conseiller? Il commence par poser des questions avant d élaborer des solutions. Quel enseignement en tirer pour les investisseurs? Essayons d esquisser quelques règles pratiques. Premièrement, les décisions financières devraient résulter d un dialogue, idéalement avec des personnes qui ne partagent pas le même point de vue. Deuxièmement, un certain scepticisme s impose à l égard des robots et des données générées de manière purement mécanique: leur contribution peut être utile, mais l intuition et l expérience ont également leur place. Troisièmement, les décisions doivent être mûrement réfléchies, la précipitation et les réactions impulsives n étant pas sages conseillères. Quatrièmement, il convient de les réexaminer périodiquement et de les appliquer avec discipline, les bonnes décisions restant valables même dans une nouvelle configuration. Cinquièmement, le processus décisionnel mobilisant de véritables ressources, il convient de se concentrer sur l essentiel. Nous concernant, cela consiste à opérer une allocation stratégique des avoirs dans différentes classes d actifs. 7

8 L invité L économiste britannique Noreena Hertz conseille des organisations et des dirigeants de premier plan en matière de stratégie et de prise de décisions ainsi que sur des thèmes tels que les tendances globales, la transformation numérique et la responsabilité sociale des entreprises (RSE). Elle a été membre du Politics and Economics Global Advisory Board de Citigroup et siège depuis 2014 au Conseil de surveillance de Warner Music Group. Ses livres ont été publiés dans 22 pays. Le magazine britannique The Observer l a décrite comme «l une des jeunes pourvoyeuses d idées les plus en vue à l échelle mondiale» et Vogue voit en elle «une des femmes les plus inspirantes». Les interlocuteurs Ce Dialogue avec Notenstein a été conduit par Michael Zurkinden, Conseil en placement & Gestion de fortune, en collaboration avec Ivan Adamovich, membre du Comité exécutif, Giuseppe Lorino, Conseil en placement & Gestion de fortune, Diego Rugo, Méthode et stratégie de placement, Investment House, et Lotti Gerber, Communication. La publication Le Dialogue avec Notenstein entend susciter une réflexion sur les grandes tendances économiques et sociales actuelles, et s intéresser à leurs conséquences possibles pour l investisseur. Six fois par an, des experts de notre Banque engagent une discussion avec une figure marquante du monde économique ou scientifique. Notre but: soumettre à cette personnalité nos idées et nos thèses à la manière d un défi, et générer in fine un savoir transposable dans notre activité journalière de gestion de fortune. Nous sommes ouverts à la confrontation des opinions, source de débats fructueux. Le Dialogue avec Notenstein se conçoit comme une suite d échanges menés sous forme écrite pendant plusieurs jours. Ce mode d interaction permet d aborder les arguments avec recul et profondeur, à une époque caractérisée par un flux d informations permanent. Impressum Edition Dialogue avec Notenstein n 20, septembre 2015 Editeur Notenstein Banque Privée SA, Bohl 17, case postale, CH-9004 Saint-Gall, Contact Vous pouvez nous faire part de vos réactions ou commander l une de nos publications en ligne, via le formulaire mis à votre disposition sous ou par courrier. La banque privée Notenstein édite également les livres blancs de Notenstein, ainsi que le Focus Asie, un document de fond sur le continent asiatique. ISSN Archives Tous les numéros précédents du Dialogue avec Notenstein sont disponibles sur Ci-dessous, nos dix derniers invités: «L euro est devenu une prison dans laquelle les détenus se querellent. Nulle trace d un projet de paix.» Professeur Hans-Werner Sinn, Dialogue avec Notenstein, juin 2015 «L autodétermination numérique devient un sujet immensément vaste: un nombre croissant de gens veulent récupérer leurs données.» Matthias Horx, Dialogue avec Notenstein, avril 2015 «Les pouvoirs politiques ont tellement misé sur l euro qu ils mettront tout en oeuvre pour maintenir l union monétaire par le biais de transferts et de programmes de soutien.» Professeur Ernst Baltensperger, Dialogue avec Notenstein, février 2015 «Une constante historique: les crises indolores nous entretiennent.» Hans Widmer, Dialogue avec Notenstein, décembre 2014 «Sur la durée, une classe moyenne forte ne renoncera pas à la participation démocratique et à l Etat de droit.» Joschka Fischer, Dialogue avec Notenstein, octobre 2014 «Il est surprenant que l ADN de la coopérative corresponde si bien à l esprit de notre temps.» Professeur Franco Taisch, Dialogue avec Notenstein, août 2014 «Le monde aura besoin d une force de police, et non d un policier unique.» Général Stanley McChrystal, Dialogue avec Notenstein, juin 2014 «Les politiques à l origine de la crise n ont guère changé.» William R. White, Dialogue avec Notenstein, avril 2014 «La protection des données et la sphère privée deviennent des biens économiques pour lesquels l individu doit payer.» Professeur Miriam Meckel, Dialogue avec Notenstein, février 2014 «Les progrès de la technique d extraction permettent d exploiter de nouveaux gisements pétroliers gigantesques dans le monde entier.» Peter Voser, Dialogue avec Notenstein, décembre 2013 ST- GALL BÂLE BERNE COIRE GENÈVE LAUSANNE LOCARNO L UCERNE LUGANO SCHAFFHOUSE WINTERTHOUR ZURICH

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