Les deux colonnes de la Franc-Maçonnerie La pierre et le sable

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1 Université de Limoges École Doctorale Sciences de l Homme et de la Société n 375 Faculté des Lettres et Sciences Humaines Département des Sciences du langage Centre de Recherches Sémiotiques (CeReS) Les deux colonnes de la Franc-Maçonnerie La pierre et le sable Thèse pour l obtention du grade de docteur ès Lettres présentée et soutenue par Philippe Langlet sous la direction des professeurs Jacques Fontanille et Isabelle Klock-Fontanille Membres du jury : Jacques Fontanille, Université de Limoges, Institut universitaire de France Isabelle Klock-Fontanille, Université de Limoges, Institut catholique de Paris Pierre-Yves Beaurepaire, Université de Nice Sophia-Antipolis, Institut universitaire de France, rapporteur Jean-Pierre Lassalle, Université de Toulouse II-Le Mirail, rapporteur Jean-Pierre Levet, Université de Limoges Jérôme Rousse-Lacordaire, Institut catholique de Paris 1

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3 Sommaire Introduction Le rituel maçonnique, objet d étude? Premières approches Définitions Le «rituel» Le «rite» Forme, support, contenu Le «rituel» est-il un genre littéraire? Peut-on définir un genre «rituel»? Approches diverses du rituel Rituel et rite L aspect séquentiel du rite L aspect symbolique Quelques approches du «rite» Rite, stéréotypie et archaïsme Rite et langage Précisions lexicales et «Rite maçonnique» La théorie des origines Déclinaisons de la théorie et cadre mental Quelques justifications de la «transition» Moyen Âge, légende et Maçonnerie La vulgate et les auteurs Effets de la «transition» Construction d une Histoire Éléments du Rite maçonnique Quelques typologies Principes d une taxinomie Le premier cercle, l espace environnant Le second cercle, l espace personnel Le troisième cercle, l espace intime Attitudes et postures Les mouvements Les gestes Les paroles Les sons Le centre du Rite Les caractères du Rite Le corpus Rites et obédiences La question du Rite d origine L échantillonnage Limites temporelles et spatiales Limites temporelles Limites spatiales Antients et Modernes Première Grande Loge Grande Loge d York Grande Loge des Antients Les «Traditioners» La Grande Loge Unie d Angleterre En France

4 2.4 Les rituels contemporains Rituels français Rituels dits «Écossais» Rituels Français Rituels «Écossais» Rectifiés Autres rituels Rituels anglophones L Angleterre L Irlande L Écosse Les États-Unis Autres pays Les rituels anciens Les rituels de Rit «Moderne» Le XVIII e siècle Le XIX e siècle Le XX e siècle Les rituels du Rite «écossais ancien» Le XVIII e siècle Le XIX e siècle Le XX e siècle Les autres rituels «écossais» Autres documents utilisés Les questions principales d une recherche Préambule Position des universitaires Chercheur ou cherchant Comment définir une recherche «authentique»? Délimitation de nos recherches La cérémonie d Initiation La cérémonie et ses structures Le serment Une ligne de partage La légende d Hiram La découverte de nouveaux outils Les structures de la légende Le double système Les sources chrétiennes Révisions radicales L apport de Vladimir Propp Les sources textuelles et la question de la traduction La «bibliothèque» et les erreurs de traduction Le jargon maçonnico-franglais Pertes de sens Juste interprétation, autant que possible Comment traduire la «perfection»? Les arts libéraux Rapprochements et incertitudes Vitruve et arts libéraux Martianus Capella et les arts libéraux Place de la rhétorique Un exemple de figure dans le discours Un exemple de figure dans le geste Invention et mémoire La mémoire et les lieux L exercice Linéaments de la méthode Le Tableau du Grade, image parlante Images et mots

5 Représentation et pensée Conclusions Bibliographie Franc-Maçonnerie Sciences du langage Anthropologie, ethnologie, rite, rituel Histoire Autres Rituels Annexes Annexe I Annexe II Annexe III Annexe IV Annexe V Annexe VI

6 Remerciements Je tiens à remercier mes directeurs de thèse, Jacques Fontanille et Isabelle Klock- Fontanille pour leur patience et leurs conseils, mais surtout pour leur soutien amical qui m a encouragé à reprendre et à terminer ce travail. Je remercie les quelques amis qui partagent mes recherches et mes centres d intérêt pour avoir dû subir, durant de longs mois, mes demandes de relectures et de correction. Je remercie enfin les différents chefs d établissement qui m ont permis de reprendre et de continuer mes études, ainsi que le personnel de la bibliothèque universitaire de Limoges pour sa disponibilité. Dédicace Je tiens particulièrement à dédier ce travail à la mémoire de mon ami et frère Jean Villegoureix, pour la sincérité de sa présence et la fidélité de son amitié, pour ses encouragements permanents, ses discussions enrichissantes et pour le partage d une culture extraordinaire dans bien des domaines, durant près de trente-cinq ans de quête partagée. Le grand professeur qu il était se voulait instituteur, celui qui établit quelqu un dans la connaissance. Qu il en soit infiniment remercié. Je le dédie aussi à mes parents que j ai sans doute attristé en refusant de suivre leurs traces d enseignants laïques, mais qui m ont laissé libre de mes choix. 6

7 Introduction Dans les années 1960, le climat intellectuel poussait à affirmer que l on vivait un moment d accélération des connaissances. Ce n était pas faux. La complexité du réel semblait exiger un effort long et soutenu pour ne pas céder au découragement. Tout paraissait possible à la science. Elle s enfonçait dans la matière pour la comprendre au plus profond. Tout était plus compliqué pour ce qui devait la rendre plus simple. Elle surfait, victorieuse, sur l écume des sociétés anciennes. François Le Lionnais, oulipien de vocation, écrivait sur «Les fausses sciences, maladies de notre civilisation» (1954) et Maurice Colignon avait publié contre «les faux prophètes et les sectes d aujourd hui» (1953). Les universitaires ne voyaient plus dans les rites que conduites prélogiques opposées aux développements de la raison humaine. La distance s accroissait entre religion et science, par les victoires de la lumière (des Lumières?) sur les superstitions magicoreligieuses du passé. Les études littéraires cherchaient dans des formulations mathématiques des reconnaissances de la part de ceux qui dominaient les débats : tout se parait d habits scientifiques. La «libération» scientifico-technologique semblait pourtant dangereuse à certains qui annonçaient qu on allait bientôt «crever la gueule ouverte», titre d une revue de pré-écologistes apocalyptiques. On annonçait toujours l inéluctable mort des rites et leur disparition logique, mais l homme se sentait «s échapper» à lui-même. Les études sur les rites n ont pas cessé pour autant, les intellectuels français dominants n ont pas été suivis par le reste du monde. Ce type de textes, les rituels, n a pourtant été scruté que par des spécialistes dont la dénomination académiquement reconnue d anthropologues ou d ethnologues les autorisait à se pencher sur des sujets marqués par l archaïsme et la primitivé. L historien, travaillant sur le passé, voyait le pardon lui être accordé. Il y a quarante ans, Paris voyait fleurir des slogans comme «Il est interdit d interdire», «La vie est ailleurs», «Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi», et «Sous les pavés, la plage». Ce dernier a été la source d un flot de commentaires, surtout politiques. Simple volonté de liberté, ou de libération!, ou conjonction heureuse d un moment de l histoire, l arrachage des pavés de Paris par des étudiants en révolte, luttant contre les diktats insupportables d une société trop rigide. L arrachage s accompagnait de la découverte du lit des pavés, le sable sur lequel ils reposaient. 7

8 Que la première hypothèse soit juste ou non, ou que ce soit une autre encore, la formule décrit de manière condensée et heureuse, et peut-être involontaire, et en cela elle n est que plus facile à retenir, une forte opposition culture/nature, la culture symbolisée par le «pavé», objet manufacturé du monde civilisé, pierre taillée destinée à établir fermement la durabilité d une voie de passage, et le sable, symbolisant, dans sa naïveté innocente, une nature rêvée comme vierge, mais dissimulée sous le poids oppressant de la pierre. La destruction du vernis culturel aurait fait retrouver le monde de la nature. Tout devenait possible! La réponse est sans doute aussi naïve, le sable n était sous les pavés que parce qu on l avait aussi extrait de la carrière et posée là par la volonté de l homme constructeur. Cette opposition n est pourtant pas fausse, elle est toujours à l œuvre, et partout. Le monde proposé à la réflexion de celui qui y naît n existe que parce qu il projette sur lui un regard qui trie en «naturel» et «culturel» les objets soumis à son examen. Mais ce regard trieur lui est enseigné par la même société qu il rejette parfois. L homme trie, classe, distingue, discrimine, isole les parties du continuum qui lui est proposé pour le comprendre. Il cherche à «s y retrouver». La métaphore des deux niveaux, ou des niveaux multiples 1, s applique bien sûr au texte, sens de surface et signification profonde, niveau apparent et réalité masquée. Le rite est assez comparable au texte, son niveau d exécution, apparent, se doublant d une réalité qui ne se dévoile que peu à peu. Nos travaux portent sur les textes utilisés par une pratique rituelle particulière, la Maçonnerie. Notre formation culturelle nous a conduit à considérer le fait maçonnique, en dehors de sa pratique, comme un fait culturel qu il convenait d étudier aussi en chercheur. Les sciences humaines, la comparaison avec d autres pratiques religieuses ou initiatiques sont indispensables. Parallèlement, il nous a fallu rechercher les textes originaux des rituels, souvent incompréhensibles car mal traduits, pour en comprendre l exacte portée. Telles sont les grandes lignes qui ont dirigé nos travaux. Il pourra apparaître que notre commentaire est parfois ironique sur tel ou tel point, ou sur certains comportements humains par rapport aux rituels. Ce point de vue décalé est pour nous une manière d approche possédant une vertu heuristique fondamentale, ce «pas de côté» souriant évitant de prendre pour argent comptant l imperturbable sérieux des ritualisants, mais aussi les textes dans leur première perception. 1 Lubac,

9 1. Le rituel maçonnique, objet d étude? 1.1 Premières approches L objet des différentes études que nous menons durant quarante ans de manière diffuse, et plus de vingt ans de manière assidue, est le Rite maçonnique. Nous n avons pu le faire que par l intermédiaire d une série de textes qui en retiennent la forme et, nous l espérons, le contenu. Nous appellerons ces textes d un terme général, le rituel. En dehors de la partie de cette présentation où nous évoquons brièvement d autres formes de rituel, «rituel» désignera le plus souvent la forme maçonnique, le rituel maçonnique, et ne sera pas ensuite précisé davantage, sauf à y ajouter des qualificatifs relatifs aux différents types rencontrés. Les premières questions que nous poserons, avant d entrer dans d autres considérations, seront : comment définir le rituel? et peut-il être un sujet d études? Elles se posent «bien entendu», parce que notre approche reste fondée sur une démarche définissant d abord les termes de son étude avant toute description des objets en composant le corpus. Il va de soi que nous n aborderons pas le rituel en anthropologue, ni en ethnologue, ni en historien, bien que les apports de ces différentes disciplines nous soient des plus fructueux. Nous ne nous y essaierons pas, car nous n avons pas été formé à leurs outils, même si nous les citons parfois. Nous abordons le rituel en curieux, par rapport à un rituel qui nous est plus familier que les autres, le rituel maçonnique ; en curieux, et aussi en amoureux des textes ; et en curieux de la manière dont ils articulent leur contenu. En ce qui nous concerne, le rituel sera un texte, que l on définisse «texte» comme forme de discours écrit ou oral 2. La manière dont nous l avons abordée pour la première fois s est faite sous la forme d un cahier imprimé contenant les indications relatives à une cérémonie maçonnique. Nous tenterons d abord de définir la notion de rituel. Nous chercherons ensuite s il peut s agir d un genre littéraire. Nous soulignerons quelques approches du rituel, et nous nous demanderons si la différence entre rituel et rite est pertinente. Nous examinerons comment le rite peut être caractérisé, s il est archaïque ou contempo- 2 Sur ce point, Stéphane Olivesi (université Lyon 2) ne se trompe pas en affirmant, dans sa recension de l ouvrage de Pascal Lardellier, Théorie du lien rituel. Anthropologie et communication, que cet auteur, «en indiquant que le rituel (employé comme substantif et non comme adjectif) est l ensemble des textes, issus en principe de la tradition, qui ordonnance les règles d organisation du rite (par exemple, les rituels de messes fixent leur agencement cérémoniel)», propose une définition de «caractère restrictif», et nous ajouterons, une erreur dans la perception de la notion de texte. S. Olivesi soulève, en effet, une question importante : «dans les sociétés sans écriture ou dans la vie profane la plus quotidienne, n existe-t-il pas des rituels (ensemble de règles suivies, sans être pour autant formalisées) qui régissent les pratiques sociales?» (Médias et identités). 9

10 rain, et quels sont les liens entre rite et langage. Nous verrons de quelle manière peut se caractériser le Rite maçonnique, quel est son univers mental, sa matrice, et donc ses limites et, enfin, quels sont les éléments permettant d établir le «style» maçonnique du rite. 1.2 Définitions Le «rituel» Pour l Académie, «rituel» est d abord rapporté à la religion catholique, par la définition qu il en donne dans son dictionnaire : «Livre liturgique catholique contenant les rites des sacrements et des sacramentaux et diverses formules (exorcismes, bénédictions)» 3, avant d être, mais par analogie seulement, défini comme «Ensemble de textes, sur papyrus ou gravés sur les murs des temples, indiquant l ordonnancement des cérémonies dans l ancienne Égypte» 4. Il est enfin élargi aux règles et aux rites d une religion (de toutes religions, donc) ou, même, d une association. À côté d un aspect religieux premier, on avance un aspect profane, mais la primauté donnée à la liturgie catholique révèle l héritage d une culture. La première édition du Dictionnaire (1694) contenait déjà : «Livre contenant le rit, ou rite d une Église, d un Diocese. Le rituel de Rome. Le rituel de Paris», avec l exemple, «On a imprimé un nouveau rituel» 5. La parole donnée à l étymologie, ensuite, rappellera des évidences mais, en fin de compte, les étymologistes ont toujours le dernier mot. Cela ne résoudra sans doute pas tout de la question, mais constituera un point de départ. Aristote pose ainsi, à propos du bonheur, qu «il faut partir des données connues» 6, et le rappel de l étymologie est, en un sens, l énoncé de données connues permettant de délimiter un premier champ dans la réflexion, même si, écrit Max Müller, «L étymologie traite d un passé qui n eut jamais de présent». La question sera celle du contenu sémantique qu il convient d attribuer aux termes employés. Comme syntagme nominal, rituel dérive de «livre rituel» (liure ritual) qu emploie Rabelais 7 en L expression rabelaisienne est la traduction directe du latin rituales libri, «livre traitant (ayant trait à) des rites», qu atteste le dictionnaire de Gaffiot 8. Il existe aussi un adjectif (syntagme adjectival) rituel, d abord employé pour désigner une action, un objet, un terme, ayant trait à l expression du rite, mais pouvant 3 Trésor de la langue française informatisé (http://atilf.atilf.fr/), Dictionnaire de l Académie française, neuvième édition, Version informatisée. 4 Ibid. 5 Dictionnaire, 1694 : Aristote, 2004 : I, Rabelais, 1997 : 314 («disant ne sçay quelles conjurations en langue Ethrusque, et quelquefois lisant en un livre ritual, lequel pres elle portoit une de ses mystagogues»). 8 Gaffiot,

11 aussi, dans un usage quotidien et ordinaire, signifier traditionnel, pour dire coutumier ou usuel. Le sens est ici proche d habitude et de simple répétition, sans visée particulière. Pour les catholiques, si le rituel désigne le livre contenant les textes qui présentent le contenu (et le déroulement) des sacrements et autres célébrations liturgiques, on parlera plus volontiers, ou plus fréquemment, de «livres liturgiques» Le «rite» Le rituel nous conduit logiquement à préciser la notion de rite qui est sa raison d être comme livre des rites. Il nous faut, sans doute encore, en passer par l origine des mots. «Rite» est issu du latin ritus, d abord de même sens, «rite» ou «usage sacré», mais aussi «usage, méthode, coutume» et, enfin, «manière de vivre», ou «mœurs». L adverbe latin rite (formé sur ritus) signifie «selon les rites», ou «selon les règles», «convenablement», mais aussi «comme d habitude», «à juste titre» et «favorablement» et enfin, tout spécialement, «de la manière prescrite par la loi», «légalement», «formellement» ou «solennellement». La notion de rite connaît de nombreux synonymes, ou termes proches : cérémonie, magie, coutume, religion, pratique, culte, liturgie, observance, protocole, étiquette, tradition et, bien sûr aussi, habitude. Dans ce dernier cas, comme pour coutume, c est l aspect répétitif du rite qui est retenu, mais cela paraît aussi vrai de pratique. Cet aspect routinier du rite ne constitue pourtant pas son assise principale, elle n est que sa face apparente, une première écorce sur laquelle on peut s arrêter lorsqu on ne cherche pas à aller plus loin dans sa compréhension. Ce caractère est seulement vécu comme une réduction du rite au cérémonial (aspect extérieur), à une conception ritualiste d une liturgie, c est-à-dire qu ici cela «rime avec monotonie et litanie» 9. La cérémonie, l étiquette, l observance ou le protocole renvoient pourtant à des aspects formels de précision qui s ajoutent à l aspect public (extérieur) d un ordonnancement, mais la religion précise un contenu des rites. La magie n est associée à rituel que depuis peu, le Dictionnaire de 1694 proposait seulement, pour magie, «Art qui produit des effets merveilleux par des causes occultes». C est, plutôt qu un synonyme, un découpage de la notion de rite en religieux (civilisé) et primitif (sauvage). La coutume et la tradition et, sans doute encore la pratique, évoquent l aspect durable, car récurrent du rite. L un des schémas ci-dessus propose un rapprochement entre pratique (practice) et forme (pattern), mais nous dirons plutôt qu il s agit d une configuration. Ce dernier point est intéressant car il révèle l aspect de structure, donc de fixité, du rite. 9 Gelineau, 1989 :

12 QuickTime et un décompresseur TIFF (non compressé) sont requis pour visionner cette image. QuickTime et un décompresseur TIFF (non compressé) sont requis pour visionner cette image. Figure 1. Nébuleuses sémantiques autour de rite/ritual et coutume. La règle à suivre, le rite, détermine une mise en ordre des choses, une intention d organisation, ou de disposition, des objets du monde. Toute mise en ordre d un ensemble quelconque, vécu comme, a priori, épars, révèle une recherche de sens. Des objets disponibles sont re-disposés, pour en comprendre les relations d abord, si elles existent ensuite et, dans ce cas, pour saisir ce quelles sont, et enfin pour trouver la place correcte de chacun, y compris celle de l opérateur. L origine sanscrite et védique du terme latin, ta, présent en partie en français, indique «ce qui est conforme à l ordre», ce que rappelle, par exemple, René Guénon 10 (et beaucoup d autres ) et renvoie à plusieurs types d ordre : un ordre cosmique, un ordre des rapports dieux/hommes et des rapports entre les hommes, qui s expriment par une vérité rituellement prescrite et religieusement émise dans l ordre du sacrifice. Nous pourrions y ajouter un ordre des rapports entre les êtres, entre les êtres et les choses, entre les choses elles-mêmes 11. De la même racine viennent les mots art, arithmétique, rythme. Cette notion était désignée au Moyen Âge par le mot ordo dont l usage de dérivés est massivement présent dans notre culture Forme, support, contenu Ces quelques définitions contiennent différentes facettes qui en expriment les points principaux. Du point de vue formel, le «rituel» est essentiellement un ensemble textuel, un texte. Les différentes définitions révèlent que ce «texte» est indépendant de son support, qu il soit végétal (papyrus, papier), minéral (murs) et, nous pourrions ajouter, animal (parchemin). Ce texte pourra en particulier être entreposé dans la mémoire, individuelle, mais le plus souvent collective, dans le cas des textes oraux. Les deux aspects ne 10 Guénon, 1953 : chap. XIX. 11 On sent poindre la grande dualité qui s exprimera de différentes manières, profane/sacré, pur/impur, etc. (Douglas, 2001). 12

13 s excluent d ailleurs pas. Comme texte, le rituel, est un recueil et il peut être, même, envisagé comme une collection de textes particuliers. Il rassemble en effet l ensemble de ce qui concerne des cérémonies religieuses. En outre, la forme «texte» possède ellemême une configuration, constituant en partie son aspect officiel, réglementaire, et qui s est révélée dans la notion de rite. Cela signifie que ce texte ne sera pas structuré de n importe quelle manière. Le rituel possède un contenu dont l intention, la visée ultime est le religieux ou, sans doute plus exactement, le sacré. La différence entre les deux notions peut s établir à partir de l institutionnalisation des pratiques. Ce sont elles qui déterminent l aspect officiel, ou réglementaire, du texte, directement lié au caractère public, le contenu concernant les rites, c est-à-dire l ordonnancement réglementé de cérémonies, la liturgie. La visée immédiate du rituel sera la réitération des objets de son contenu, dans une forme stable. Le rappel de l étymologie ne contredit pas cet aspect, les rituales libri ne renvoyant qu à des rites de type religieux. Ces deux points conditionnent la durabilité du rite, qui sera considérée comme son caractère traditionnel, stabilité de la forme>réitération>stabilité dans le temps. Nous sommes donc face à plusieurs questions à partir d une seule notion. Le rituel sera considéré sous l aspect d un recueil d usages dont l objet général est de permettre (ou de faciliter) des pratiques (régulières) de type cérémoniel, liées en outre à la vie d un culte, s exprimant par les rites. L existence du rituel est ainsi fondée sur la nécessité de conserver la stabilité de la forme pour projeter cette dernière dans une stabilité temporelle, et de réunir l ensemble des règles du rite. La forme du texte retiendra les aspects répétitifs attachés aux différents éléments, mais aussi à l objet «rituel» dans son ensemble. Le rite semblant être fait pour être réitéré (répété), le rituel l indiquera. Nous trouvons ainsi des mots appartenant au champ religieux, et des mots désignant une activité répétitive (ou routinière 12 ) et suggérant, plus ou moins, le passé. Dans notre culture, cet aspect est, au moins, péjorant. Il appartiendrait au passé! Il est pourtant clair qu un rituel permet, dans le présent, d actualiser des pratiques venant, certes, du passé, au moins d un antécédent, mais toujours considérées comme actuelles. Leur visée ultime est conservée, leur valeur reste contemporaine pour ceux qui utilisent l objet rituel et en assument le contenu. Sans doute, les pratiques cérémonielles et cultuelles sont-elles plus essentielles pour aborder celui-ci, que la notion d habitude (la réitération), qui semble n en être qu une facette. 12 Mais volontaire! 13

14 L articulation semble se faire entre l aspect mémoriel le passé du texte et son actualisation son présent, auxquels nous devons ajouter la visée ultime, les considérations attachées au sacré. Il nous est sans doute possible de considérer la question comme «portant sur les rapports entre le passé des choses souvenues, le présent des choses aperçues et le futur des choses attendues» 13. Le rituel, entendu globalement, possède un dernier caractère que nous croyons utile de souligner : il est anonyme, sauf cas très exceptionnel. À l opposé de nombreux autres types de textes, qui ont soit un auteur identifié, soit un auteur que l on peut découvrir ou que l on peut présumer, le rituel n est pas la propriété de son ou de ses auteurs. Tout texte stabilisé par l écriture (quelque type d écriture), l impression ou d autres moyens de reproduction modernes ou anciens (gravure lithique), est d une certaine manière objectivé ou réifié. Il fait alors partie davantage de ses lecteurs (utilisateurs, à quelque titre que ce soit), ou plutôt de leur univers, que de son auteur. Le rituel le fait au double titre de texte réifié et de texte anonymé. Il n est plus que le bien (la propriété) de ses utilisateurs. Il ne l est plus qu en apparence, car il reste la parole authentifiée et autorisée de son auteur, qu il soit unique ou multiple, même s il disparaît et s efface derrière son texte. Ainsi, «on croirait presque qu aucun sujet humain ne s occupe d orchestrer la liturgie» 14. Par cette forme de dépossession, «l auteur» (une autorité ou un organisme reconnu comme tel), en «offrant» le texte aux pratiquants, prend en fait possession de l espace d une parole qu il emplit et qu il impose 15. En ce qui concerne la structure textuelle du rituel maçonnique, elle montre de nombreuses ressemblances de forme avec les catéchismes chrétiens ou les joca rum 16. Elle se présente toujours, globalement, comme une série de questions et de réponses (QR), une forme canoniquement «dialogique». Le principe de présentation n est pas une innovation, mais repose au contraire sur des fondements anthropologiques. L enseignement platonicien, comme ici l aspect formel du rite, suppose une relation permanente d altérité entre celui qui énonce et les autres 17. La forme catéchistique pren- 13 Ricœur, 2000 : Buc, 2003 : C est bien pour cette raison que l autorité dont émane le rituel se considère comme seule autorisée à le modifier, refusant jalousement les modifications apportées en dehors d elle comme des innovations sans valeur ou même destructrices. Le ne variatur existe aussi dans le domaine maçonnique. On défera dès que possible toute «commisssion du rituel» existant en dehors de celle de l autorité gestionnaire. 16 Mais aussi avec le type d enseignement platonicien fait de réponses à des questions, dans une progression de dévoilement de la pensée. 17 La méthode a ses fondements rhétoriques, l adresse directe à un «autre», qui peut prendre plusieurs postures (auditeur, lecteur, interlocuteur direct) apporte un poids à l énoncé en impliquant l autre. 14

15 dra corps ici entre trois acteurs principaux, le Vénérable Maître 18 (VM : le président), les 1 er et 2 e Surveillants (1S, 2S : les assesseurs). Le premier manifeste dans le rituel une présence langagière massive : il pourra parler seul, s adresser à chacun des Surveillants ou à un autre acteur du Rite (Officier, Maçon ou Candidat 19 ). Les autres acteurs auront ainsi une présence moindre de ce point de vue. La parole se manifestera sous forme monologuée (VM seul à un acteur silencieux), dialoguée (VM-Surv) ou triloguée (VM-1S- 2S) 20. On trouve aussi, entre les dialogues, des indications de procédures pratiques sur l ordonnancement de la cérémonie (attitudes, gestes, déplacements, positionnement d objets), des didascalies. Le rituel maçonnique présente les mêmes caractères d autorité et d anonymat que nous venons d évoquer. Il est effectivement très rare qu une version soit l œuvre d une personne seule mais, même lorsqu il est accompagné d un nom d auteur (nous le verrons dans la deuxième partie), son utilisation comme texte de référence des pratiques l anonymise quelque peu. Mais, de la même manière, il est le lieu (et l enjeu) d une forme d autorité, tirant sa légitimité de l organisme dont il émane. C est sa parole qu il contient, c est son monde qu il propose. Sous couvert d anonymat, il fournit le cadre mental où doit se développer le rite. Cela n implique pourtant pas que toute initiative soit impossible, surtout dans le domaine de l interprétation 1.3 Le «rituel» est-il un genre littéraire? Notre tendance au classement nous pousse très naturellement à ranger chaque type de texte au sein d une classification. Cela semble souvent l étape accompagnant la définition et la recherche étymologique. S il est défini comme texte, le «rituel» n appartient, semble-t-il, à aucune typologie des genres littéraires. Nous poserons, de manière très naïve, la question de la définition d un genre littéraire, même si on peut la trouver inutile. Un genre semble pouvoir être défini par «un ensemble de contraintes de formes, de thèmes et de types de discours entraînant un certain type de décodage» 21 sur cette production particulière qui apparaît comme conventionnelle en raison de ses contraintes. Le décodage (une reformulation) assure, ou doit assurer, une lecture intelligible de tel ou tel 18 Il nous faut ici souligner notre usage des majuscules. Certains termes seront affectés d une majuscule initiale pour désigner une notion appartenant à l aire maçonnique d usage. Ainsi, la Maçonnerie sera un raccourci pour Franc-Maçonnerie, que l on distinguera de la maçonnerie qui désignera la profession ou le métier. De même, Initiation sera maçonnique mais initiation désigne tout type d initiation. Nous pourrons préciser quelques autres usages lorsque de besoin. 19 Il va de soi que les termes employés sont généraux et n impliquent pas de limiter la pratique de ce Rite aux seuls représentants de la classe masculine. Mais par commodité nous ne préciserons pas sans cesse, comme un langage politiquement correct aime à le faire actuellement. 20 Une manifestation parmi d autres de la «triple voix», ou d un ternaire sonore. 21 Site 15

16 type de texte, en fonction de ses caractères. Le discours est moulé par ces contraintes qui permettent, à une communauté déterminée de producteurs et d usagers, de le reconnaître comme tel. La structure peut connaître quelques variations qui n affectent pas la stabilité du système. Or, la liste des genres littéraires est (parfois) très longue 22, comme nous l apprend l excellent site québécois «cours autodidactique du français écrit». Pourtant, le «rituel», comme texte, n en fait pas partie. Peut-on le glisser comme genre à part entière dans une telle liste et, en outre, pourquoi n est-il pas reconnu comme tel? Frédéric Gimello-Mesplomb affirme ainsi qu «avant d être littéraires, les genres ont été des pratiques assez naturelles» 23. Nous y souscrivons volontiers. «C est quand vont s instaurer les épopées, les cantiques, les contes et surtout la tragédie (avec ses concours publics) que le concept de genre s établira comme un fait culturel» 24. Mais notre culture, inquiète pourtant de tout classer, ne cite jamais le rituel comme genre. Si nous admettons les douze grandes catégories habituelles de la littérature (autobiographique, comique, didactique, dramatique, épique, épistolaire, lyrique, merveilleux et fantastique, oratoire, polémique, romanesque, tragique), nous découvrons qu un élément des rituels, la prière, est classé dans le sous-groupe de l exhortation, appartenant luimême à l art oratoire. Mais nous ne trouvons pas de «rituel» comme genre, ou comme espèce. Lorsque les douze catégories sont regroupées en trois plus générales (narratif, poésie, théâtre), pas de place non plus pour le rituel. Pour établir une typologie des textes, Denise Malrieu et François Rastier 25 définissent quatre niveaux hiérarchiques supérieurs au texte : les discours (ex. juridique, littéraire, essayiste, scientifique), les champs génériques (ex. théâtre, poésie, genres narratifs), les genres proprement dits (ex. comédie, roman «sérieux», roman policier, nouvelles, contes, mémoires et récits de voyage), les sous-genres (ex. roman par lettres). Le rituel n entre visiblement dans aucune de leurs catégories. Leur propre culture les pousse-t-elle à penser un instant à ce type de texte? Cela ne fait visiblement pas partie de leur horizon culturel. La question est peut-être là, dans une contrainte culturelle contingente. Dans Les genres littéraires 26, Dominique Combe distingue quatre grandes classes de textes : fiction narrative, poésie, théâtre et essai où il range, entre autres, le discours phi- 22 Le site «café» (cours autodidactique du français écrit) recense 141 genres différents (on consultera cette liste à l URL : On y découvre les danses rituelles (mais un rituel ne consiste pas qu à s agiter en rythme), les mythes, les énigmes, les légendes, les prières, les cérémonies canoniques. Sont-ce des «rituels» qui sont ainsi nommés? 23 Gimello-Mesplomb, 1998 reproduit dans son cours la liste de café.edu (communication personnelle). 24 Site 25 Malrieu-Rastier, Combe,

17 losophique ou théorique. Mais il ne cite jamais le mot rituel et, plus largement, il n évoque aucun texte de type religieux. Le site québécois «cafe» 27 connaît une entrée «Rituels. Textes religieux» mais ce qui est retenu ne nous semble pas décrire un genre littéraire particulier, ce serait plutôt une collection hétéroclite d objets appartenant à un champ religieux très général. On trouve, par contre, un grand nombre de sous-entrées que nous donnerons pour le plaisir, amen, angélus, antienne, ave, bénédicité, cantique, coronach, diurnal, doxologie, épicédion, grâces, hosanna, leitmotiv liturgique, macarisme (ou bénédiction), magnificat, mantra, noël, oratorio, oremus, patenôtre, psaume, et séquence, ayant trait au rituel, en particulier, chrétien, ou à des parties de rituel. Tout cela est intéressant, et précise de nombreux termes, formules, ou séquences isolées, mais ne décrit pas la notion de rituel qui nous semble plus globale. Un rituel (ici du domaine religieux) n est pas simplement une prière, mais il est souvent élaboré autour d une ou de plusieurs d entre elles. Il n est pas, non plus, un chant ou un poème religieux, mais il comprend souvent de telles séquences. Le rituel est souvent un «discours» de type religieux qui peut réunir plusieurs types de textes. Même s il a classé les textes, Aristote (le père de toutes les taxinomies 28 ) ne parle pas des rituels. Aucun auteur moderne glosant sur Aristote n y fait, non plus, la moindre allusion. Cela n a pas semblé intéresser Kant, ni Humboldt, ni Hegel, par exemple. S ils avaient traité de cette question, cela apparaîtrait rapidement à la lecture. Les grandes questions littéraires ou philosophiques n ont pas le temps, ni le goût, d aborder un rituel qui semble repoussé dans quelques recoins de la culture. C est comme si, ici, le rituel n existait pas. Mais il résiste. Il existe, néanmoins. Il nous semble d ailleurs surprenant qu on ne considère pas le rituel comme un genre à part entière car, aussi loin que l on remonte dans la littérature, pour dire dans l existence de textes, quels qu en soient les cultures et les supports, on trouve des rituels, et peut-être même des rituels avant des rapports de notaires, des contrats, des comptes et des calculs. Mais il semble que les formes diverses adoptées par les divers rituels n ont pas permis de les accueillir dans un genre unique. On découvre pourtant que le rituel, ou la notion générale de rituel, a suscité de très nombreuses études. En dehors de ce que nous appellerons les «professionnels» du rituel, anthropologues, sociologues, liturgistes ou religieux (et quelques Maçons, pour ce qui est de nos textes), les structuralistes ou les sémioticiens, qui peuvent être ou non religieux ou liturgistes, se sont emparés de l objet avec délectation, car ils y ont trouvé un large champ d application à leurs disciplines. Le décodage de l objet «rituel», considé- 27 Site de l Université de Montréal. URL : 28 Les Topiques et les Catégories. 17

18 ré comme «ensemble signifiant», a ainsi donné lieu à quelques études de ses structures, ou a été évoqué pour certains de ses aspects 29. Mais le partage des disciplines a ses limites et différentes études d anthropologues, de sociologues, d ethnologues ou d historiens, pour ne citer qu eux, révèlent l utilisation ancillaire de méthodes sémiotiques. Selon Philippe Buc, «La discipline historique a vu le «rituel» envahir les titres d ouvrages, d articles et de sessions de conférences» 30, au point qu il lui semble important de justifier cette attitude de ses collègues historiens. Quelques rares philosophes contemporains ont aussi consacré une part de leurs travaux ou ont abordé la notion de rite, même s ils utilisent parfois rite pour rituel. Nous citerons l exemple illustre de Paul Ricœur. Chez lui, la question est envisagée dans le cadre philosophique plus vaste d une réflexion sur l articulation du mythe et du rite, mais aussi penchée sur l approfondissement des problèmes de la mémoire, du temps, de l histoire et de l interprétation des textes bibliques. L interrogation demeure : pour quelles raisons le rituel n est-il pas considéré comme genre? Il est possible que l on ait donné la primauté à son intention et, dès lors, que celle-ci ait accaparé toute l attention au détriment de sa forme et de sa production. Le rite est pourtant modelé dans un type de textes qui donne une forme plastique particulière au contenu Peut-on définir un genre «rituel»? Si l on tente d établir quelque rapprochement entre le genre «rituel» et un quelconque genre reconnu, il nous faudra sans doute nous tourner une nouvelle fois vers Aristote. Nous tâcherons avec son aide de dégager des critères formels pour préciser la notion de rituel, même temporairement. Pourtant, sa Rhétorique ne traite que de l éloquence et sa Poétique, pour ce qui nous en est parvenu, ne porte globalement que sur le théâtre. Nous remarquerons en particulier dans ce traité qu il y avait établi une distinction entre ce qu on raconte, et ce qu on raconte et qu on mime en même temps, entre le narratif et le dramatique. Ainsi, au théâtre, les acteurs imitent en parlant mais aussi en agissant, en «jouant» le texte avec leur corps autant qu ils le jouent par la parole. Cela représentera un premier critère, l expression, ou l énonciation. En outre, Aristote définit la tragédie comme «la représentation d une action noble» 31 et elle utilise «un langage relevé d assaisonnements d espèces variées» 32, qui possède «rythme, mélodie et chant» 33. Ensuite, le théâtre repose sur l actualisation d un texte en public, sur la scène. Mais on peut dire qu il existe ici deux lignes de temps, le temps de l action 29 Fontanille, 2005 ; Van Tongeren, 1983 ; Oliveiro, Buc, 2003 : 195 sqq. 31 Aristote, 1980 : 6.49b. 32 Ibid. 33 Ibid. 18

19 (temps dramatique) et celui de la représentation vécue par le spectateur (temps scénique). Le temps dramatique peut couvrir une longue période, ou il énonce par divers artifices qu une longue période est couverte ; le temps scénique est celui que vit, de manière biologique, le spectateur, entre le début et la fin de la représentation. En outre, le théâtre repose sur un type particulier de langage «composé de deux faces complémentaires : le texte dramatique, les effets de régie» 34, c est-à-dire les indications ou didascalies. Le texte dit, et joué, est conditionné par les indications qui précisent où et comment le jouer, avec quel geste, dans quelle direction, etc. Enfin, le personnage retiendra notre attention en raison de son statut particulier. Si, pour la tragédie grecque, il n est qu un support de l action, il prendra ensuite, comme actuellement, une part plus importante du spectacle. Il nous semble que ces quatre critères peuvent s appliquer, avec quelques raisons, au rituel, entendu ici, à la manière ordinaire, comme performance du rite ayant été codifié en texte. Le rite n existe que par l actualisation du rituel qui le retient. Il s inscrit aussi dans une temporalité suspendue, appelé généralement «temps rituel», mais il comporte aussi deux autres temps, celui de l action (dans le cas du rituel maçonnique, par exemple, les pérégrinations du corps d Hiram) et celui de la «représentation» vécue par les participants, le temps que dure la «tenue». Mais peut-être faut-il y ajouter le temps rituel qui est «réellement» suspendu par le Rite, puisque tout se déroule (est censé se dérouler) dans un Midi permanent 35. La triple unité des classiques, lieu, temps, action, est en permanence transgressé au moins par le discours (comme le récit du Cid). Le rituel utilise ensuite un type particulier de «langage composé de deux faces complémentaires» : le texte dramatique, celui «du rituel» et que prononcent les Officiers, et les «effets de régie», c est-à-dire les indications du rituel (des didascalies). Le texte est dit et joué, et il est absolument conditionné par les indications précisant les gestes, les déplacements, les directions, les objets à utiliser, etc. Enfin, les personnages ont un statut extrêmement particulier puisqu ils ne sont pas un simple support de l action. Ils y participent de manière essentielle, en le dirigeant, pour certains, ou en y contribuant, pour les autres, toujours (soyons optimistes) de manière active. Les différences entre le rituel et le théâtre seront sans doute dans l intention, dans la fréquence de réitération et donc dans la nature des participants. L intention ne sera pas, pour le rituel, de divertir, mais elle peut être considérée sous l angle de la catharsis, ce point rapprochant le rituel de la tragédie selon les critères d Aristote. Comme elle encore, le rite/rituel fonctionnera sur un registre «noble» avec un langage châtié et qui 34 Stalloni, 2000 : Langlet, 2009a 7. 19

20 possèdera un rythme particulier. Le théâtre, ensuite, est rarement joué suivant des rythmes «rituels» 36, cosmiques (fêtes solsticiales, calendrier liturgique, fêtes des saints) ou périodiques choisis (pour la messe, par exemple, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, tous les ans pour les Mystères joués devant les cathédrales, etc., et pour les tenues 37 maçonniques, deux fois par mois, tel ou tel jour choisi et fixe). Nous remarquerons enfin que les participants sont ici des «adeptes», des ritualisants/ritualisés, et non des simples spectateurs, et que leur statut est directement lié à l intention du texte. Ils sont autant acteurs, participants, que spectateurs puisque le contenu du texte correspond à une intention transformatrice visant les participants. Un des participants ne connaît pourtant ni le texte ni l'intrigue : l impétrant, qui est le personnage principal de sa réception. Cela concerne chaque cérémonie où l on reçoit un candidat à un Grade quel qu il soit. 1.4 Approches diverses du rituel Il nous a donc semblé que le rituel n était pas objet d études comme «simple texte», nous voulons dire, déjà comme texte appartenant à un genre littéraire, au même titre que le roman ou la tragédie, au moyen des méthodes appliquées au langage, mais aussi comme type de texte avec ses particularités dont on étudierait les structures et les contenus. Le rituel entre néanmoins dans le champ de disciplines bien définies qui, si elles touchent nécessairement aux sciences humaines (mais certaines s en défendent âprement), ne peuvent être, à proprement parler, qualifiées de littéraires. La notion de rituel est ainsi plus particulièrement étudiée et de manière étendue, par l anthropologie et de plusieurs types (anthropologie sociale, culturelle, etc.), première discipline que nous citerons, puis par la sociologie (Pierre Bourdieu, par exemple). Nous trouverons ensuite l ethnologie et différentes variantes (l ethnolinguistique, l ethnoscénologie, ou l ethno-psychanalyse), et la psychologie, là aussi de différentes sortes («clinique», ou sociale, par exemple). Il existe, sur ce sujet, un laboratoire d ethnologie et de sociologie comparative (UMR 7535). La psychopathologie aussi pourra se pencher sur le sujet. Un laboratoire de Psychologie des Régulations Individuelles et Sociales : Clinique et Société, Équipe «Traumatisme et Processus de Subjectivation Individuelle et Familiale» étudie des «rituels», à l Université de Rouen. Certaines de ces disciplines semblent considérer le rituel comme une pathologie dont il conviendrait de faire une étude clinique Quelques psychanalystes ont d ailleurs cherché dans la psychologie des névroses des solutions pour leur compréhension des rites de pu- 36 Bien que cela ait pu, selon historiens et mythologues, être le cas à l origine. 37 Nom des réunions dans le jargon maçonnique. 20

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