Leadership, gouvernance et politiques relatives à l identité au Canada

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1 Leadership, gouvernance et politiques relatives à l identité au Canada Jack Jedwab Commandé par le ministère du Patrimoine canadien en vue du séminaire portant sur l identité ethnoculturelle, raciale, religieuse et linguistique, lequel sera tenu à Halifax, Nouvelle-Écosse les 1 er et 2 novembre 2001 Affiché dans Les opinions ici présentées ne reflètent pas nécessairement celles du ministère du Patrimoine canadien.

2 2 Introduction Le leadership est fonction de la contribution que peut apporter une personne à la capacité d une collectivité de prendre des mesures concertées. Il est également fonction de sa participation au pouvoir total de la collectivité relativement aux problèmes et occasions qui se présentent à elle (Breton, 1991). La puissance des moyens auxquels a recours une collectivité pour exprimer son identité dépend très souvent de la mesure dans laquelle un groupe est capable de mobiliser des personnes autour d intérêts et d objectifs communs. Ceux qui sont chargés de définir et de mettre en œuvre le programme d une collectivité jouent un rôle décisif dans l établissement de tels objectifs. Comprendre le processus par lequel émergent les chefs de file, c est mieux comprendre la vie institutionnelle et la façon dont une collectivité établit son programme et ses priorités. Le leadership peut donc influer énormément sur la formation de l identité et la vitalité de la collectivité. En outre, le recrutement des chefs de file efficaces et leur maintien en poste peut se révéler une source de persévérance de groupe importante. En ce qui concerne l identité, les recherches sur le leadership sont souvent étroitement associées aux études sur la gouvernance. Le type de leadership dans une collectivité donnée est fréquemment lié aux structures qui ont été mises en place pour offrir des programmes et des services. Les historiens et sociologues ont grandement contribué à notre compréhension de la gouvernance et du leadership dans les collectivités ethniques du Canada. Les politicologues ont accordé moins d attention aux questions de la race et de l origine ethnique et, par conséquent, n ont pas participé de façon significative à l élaboration d études ethniques au Canada (Abu-Laban et Nieguth, 1999). Le présent document examinera le lien entre le leadership, la gouvernance et l identité, ainsi que la façon dont les spécialistes en sciences sociales étudient ce lien, pour ensuite proposer des pistes de recherche dans ce domaine. On compte plusieurs études sur des groupes ethniques, linguistiques et religieux spécifiques, lesquelles analysent l impact du leadership sur le développement institutionnel. Durant les années 60 et 70, nombre de documents ont mis l accent sur la question de l établissement et le processus de formation de l identité et de la collectivité. Au cours des années 80, on s est surtout concentré sur la démocratisation des structures communautaires et sur l impact des politiques multiculturelles sur l identité des groupes. Durant les années 90, les débats sur l identité et le leadership étaient souvent axés sur les questions de la légitimité et du leadership des corps administratifs. L expansion historique des collectivités ethnoculturelles et de leurs organisations a fait l objet de nombreuses études. Parmi les autres questions qui reçoivent une attention particulière, mentionnons les conflits intra et intercommunautaires, la façon dont les membres des collectivités perçoivent le leadership, les relations entre les gouvernements et les collectivités, notamment en ce qui concerne le rôle des intermédiaires ou des «courtiers», ainsi que le succès et l échec des efforts consacrés à l élaboration de coalitions entre les collectivités. Des analyses plus récentes sur le leadership dans les collectivités ethnoculturelles sont associées aux débats portant sur les politiques relatives à l identité. Nombre de ces analyses remettent en question la pertinence de l origine ethnique comme indicateur de

3 3 l identité des Canadiens (une question qui sera examinée au cours d une enquête post-censitaire coordonnée par Patrimoine canadien et Statistique Canada). Identité sociale : Théorie et formation La théorie sur l identité sociale explique les relations entre les collectivités du point de vue du groupe. Selon cette théorie, une personne se définit elle-même entre autres façons en prenant conscience du fait qu elle est membre d un groupe social (ou de groupes sociaux) et en découvrant la valeur et la signification émotive que suppose cette appartenance au groupe (Tajfel, 1982). Cela suppose un désir d avoir une identité sociale positive. Les anthropologues soulignent à quel point certains liens primordiaux (région, famille, religion, langue, pratiques sociales, etc.) influent sur la loyauté et le comportement d un individu (Geertz, 1993). La qualité de ces liens avec la société en général varie d une personne à l autre et évolue avec le temps. Le sentiment de différence constitue un catalyseur de l identification d un groupe ethnique (Barth, 1969). Les pressions provenant de l intérieur et de l extérieur d une collectivité donnée ont un impact profond sur la formation de l identité, et la capacité des chefs de file d établir un équilibre entre les deux peut être essentielle à la vitalité d une collectivité. Le leadership des collectivités ethnoculturelles peut jouer un rôle de médiation clé entre ces dernières et l État et la société. Grâce à ses travaux fondamentaux sur l identité, Isagiw (1979) a identifié une multitude de définitions de la notion d origine ethnique. Par définition, un groupe ethnique est formé de personnes qui considèrent qu elles appartiennent à un groupe spécial et qui partagent des caractéristiques particulières. Cette idée se reflète dans l énoncé suivant, formulé dans le rapport de la Commission royale d enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme portant sur l apport culturel des autres groupes ethniques : Le principal élément de notre concept de «groupe ethnique» est non pas la langue maternelle, mais le sentiment d appartenance à un groupe et la volonté collective d un groupe d exister. Un «groupe ethnique» est bien plus qu une statistique fondée sur l origine ethnique et bien plus que le nombre total des personnes d une même origine; il s agit d une force qui tire sa vitalité du sentiment qu éprouvent ses membres d appartenir à un groupe [traduction]. Il est nécessaire d établir un lien plus étroit entre les travaux théoriques sur l identité, les expériences réelles des collectivités et leurs modèles respectifs de gouvernance et de leadership. On croit que certains organismes culturels officiels et leurs chefs de file répondent à toutes sortes de besoins de leurs membres, lesquels peuvent être de nature politique, socioculturelle ou économique. De tels organismes et chefs de file peuvent transmettre une culture et un patrimoine, faciliter la transition vers la nouvelle société (p. ex., intégration au marché du travail, hébergement, services sociaux et formation linguistique), défendre la cause des membres du groupe (p. ex., dans les cas de discrimination) et gérer les ressources nécessaires à ces diverses fins (Taylor et Mohaaggaden, 1989). Les personnes qui s attaquent à de telles questions s élèvent au niveau de chef de file au sein de la collectivité. Waller prétend que les caractéristiques

4 4 personnelles et sociales des individus qui deviennent des chefs de file dépendent de la nature des problèmes auxquels fait face le groupe dans un contexte particulier ou à un moment particulier de son histoire. La formation de l identité et le leadership communautaire qui en résulte sont sans nul doute influencés par des considérations historiques et démographiques ainsi que par le contexte socioéconomique général dans lequel évolue le groupe. À part le degré d ouverture ou d hostilité de l environnement immédiat à l égard de la promotion des divers moyens d expression de l identité, des facteurs comme l enracinement de la collectivité, les modèles ou vagues d immigration du groupe, son degré et son mode d organisation avant et après l arrivée d immigrants, la taille de la collectivité, son degré d unité ou de stabilité et la diversité de ses membres sont essentiels à la formation de l identité (Rosenberg et Jedwab, 1992). À divers degrés, ces questions influent sur la formation de l identité et du leadership. Par exemple, si une collectivité ethnique ou religieuse a établi son réseau d institutions durant une période où l État ou la société en général soutenait ce type d identité, les possibilités de développement organisationnel ont probablement été plus nombreuses et le degré d assistance de la collectivité, plus élevé. Gouvernance et leadership Comme nous l avons mentionné, les études sur la documentation ont tendance à être étroitement associées aux études sur la gouvernance des collectivités. Dans l étude sans doute la plus importante sur la gouvernance des collectivités ethniques au Canada, le sociologue Raymond Breton examine un certain nombre de questions qui sont au cœur de la façon dont le leadership influe sur la formation de l identité. Breton examine plusieurs dimensions du leadership. Il met l accent sur les possibilités et les problèmes qui se présentent aux chefs de file des collectivités ethniques, ainsi que sur la capacité d avoir accès à des ressources stratégiques et de les utiliser à des fins communautaires. Il soutient qu à mesure qu émerge le leadership, les caractéristiques de celui-ci sont définies par l interaction dynamique entre la collectivité particulière et l environnement socio-politique global. En outre, parce que les événements des collectivités ethniques peuvent avoir des répercussions directes ou indirectes sur les agents des institutions de la société, ces agents sont susceptibles de tenter d influer sur le leadership, ses orientations stratégiques et ses activités. Même si la principale institution touchée est l État, d autres institutions, dont les églises, les partis politiques, les syndicats, les entreprises et les médias, peuvent également détenir des intérêts dans les affaires publiques des collectivités ethniques. Ces institutions peuvent influer sur les affaires des collectivités ethniques en manipulant la composition de leurs chefs de file, en assurant la dépendance des chefs de file vis-à-vis de l organisme externe et de ses ressources ou encore en intégrant le leadership dans le cadre institutionnel général par l entremise de réseaux communautaires ou inter-organisationnels stratégiques particuliers. Les chefs de file de divers sous-groupes ou de factions différentes de la collectivité peuvent se livrer concurrence. Selon Breton, dans un type de situation, le pouvoir est distribué de façon plus ou moins équitable entre les sous-groupes. Souvent, les chefs de file de ces sous-groupes ne contrôlent pas les ressources nécessaires à la réalisation de

5 5 leurs objectifs particuliers. Ils doivent accéder aux ressources contrôlées par autrui. Par conséquent, il est primordial de forger des liens permettant de constituer une réserve de ressources et de coordonner les mesures à prendre. Dans le cas d une distribution inéquitable des pouvoirs, par contre, une série de chefs de file dominent le paysage politique. Selon Breton, le fossé qui sépare les chefs de file et les membres d un groupe donné, le degré de communication entre eux et les moyens qu utilisent les chefs de file pour se maintenir au pouvoir sont autant de problématiques incontournables dans l étude du leadership. Très peu de travaux établissent un cadre permettant d évaluer l approche et le rendement des chefs de file. Dans une étude sur les modèles de leadership fructueux chez les immigrants chiliens à Toronto, on propose une cadre général permettant d évaluer le succès ou l échec d un processus de leadership dans un environnement institutionnel. Cette étude met en lumière trois types de leadership : protecteur/courtier, mobilisateur/médiateur et organisateur/représentant. Elle soutient que le type protecteur/courtier s avère le plus stable alors que l organisateur/représentant est le moins fructueux (Basok, 1983). Pouvoir La notion de leadership est très souvent associée à celle du pouvoir et de l influence. Dans ses importants travaux sur la communauté juive au Canada, Harold Waller (1993) prétend que tout examen de cette collectivité doit porter sur la façon dont les décisions sont prises et les gens qui prennent ces décisions : en somme, le pouvoir. L efficacité d une collectivité peut dépendre de la capacité d identifier les individus capables de réaliser ses objectifs. Le pouvoir ne peut être distingué du contrôle des ressources, parce que nombre des décisions clés dans les systèmes politiques ont trait à ces questions. En fait, on peut soutenir que les dépenses et la perception d impôts constituent les activités les plus importantes des organismes dirigeants des collectivités, parce que les montants disponibles et la façon dont ils sont affectés déterminent grandement la portée et la nature des activités de la collectivité. La situation économique et le statut social de la collectivité peuvent avoir un grand impact sur la nature de la gouvernance et du leadership, à mesure que les établissements et leurs dirigeants répondent aux besoins identitaires. Les chefs de file peuvent être l instrument de la volonté de la collectivité et/ou tenter d orienter le groupe dans une direction particulière. Un leadership efficace n est pas nécessairement lié au montant des ressources institutionnelles du groupe. On peut observer un solide leadership dans des collectivités qui ne comptent pas beaucoup d institutions. Cela dépend grandement du niveau de confiance qu éprouvent les mandants envers leurs chefs de file. Il est crucial de comprendre comment ces derniers définissent leur électorat. Cette question est rarement étudiée et, très souvent, on présume que les chefs de file sont les porte-voix de l ensemble de la collectivité. Le processus selon lequel il est sélectionné a un impact profond sur la façon dont le chef de

6 6 file d une collectivité définit son électorat. Le leadership peut varier encore davantage, selon la mission d une collectivité donnée ou d une institution communautaire. Quelles répercussions sur la société en général ont la distribution des pouvoirs et les méthodes de prise de décisions dans les collectivités (Waller, 1993)? Quelles forces façonnent les stratégies et tactiques utilisées par les chefs de file des collectivités? Comment les chefs de file définissent-ils leur rôle? Ces questions, selon Waller, devraient faire l objet d une enquête plus approfondie dans le but d explorer les liens entre la gouvernance, le leadership et l identité. Identité et démographie La gouvernance, sa gestion particulière, son leadership et son identité sont grandement tributaires de la situation socio-démographique d une collectivité donnée. La masse critique et la concentration géographique de la collectivité sont autant de facteurs qui modèlent son expansion. Comme nous pouvons l observer dans le tableau ci-dessous, les Canadiens qui se considèrent comme des Ukrainiens et des Allemands, suivis des membres des collectivités juives et italiennes, constituent le segment le plus important de la population née au pays, comparativement aux autres groupes identifiés dans le tableau. Pourtant, pour diverses raisons, le degré de développement institutionnel et les rôles respectifs des chefs de file varient de façon considérable. Tableau 1 Rapport entre les immigrants et les non-immigrants au sein de groupes ethniques sélectionnés au Canada, 1996 Juif Grec Italien Ukrainien Allemand Portugais Antillais Chinois Immigrants 30,7 43,5 31 6,3 12,2 63,0 59,2 74,3 Nonimmigrants 69,3 56, ,7 87,8 37,0 40,8 25,7 Source : Statistique Canada, Recensement du Canada, Comme l illustre le tableau ci-dessous, le rapport entre immigrants et non-immigrants est directement lié au moment de l arrivée dans les collectivités. On observe que les personnes d origine italienne, ukrainienne et allemande sont arrivées en grande partie avant Pour leur part, les personnes d origine grecque, italienne et juive sont arrivées en grande partie avant La plupart des individus qui se considèrent comme étant Portugais, Chinois ou Antillais sont arrivés après Dans le cas de la communauté juive, le flux d immigrants est constant depuis 1971.

7 7 Tableau 2 Périodes où les groupes ethniques sélectionnés sont arrivés au Canada, 1996 Immigrants Juif Grec Italien Ukrainien Allemand Portugais Antillais Chinois Avant ,2 24,1 44,5 57,6 49,8 7,1 16,5 2, ,8 41,9 36,0 8,2 17,7 27,9 17,4 6, ,6 23,3 11,8 7,7 13,8 36,1 34,4 20, ,0 7,1 4,8 10,8 12,0 21,2 26,7 32, ,2 3,7 2,6 15,8 7,0 7,7 19,6 38,3 Source : Statistique Canada, Recensement du Canada, Les identités multiples caractérisent davantage les collectivités qui se sont surtout établies au Canada avant la Deuxième Guerre mondiale. On associe souvent cette situation à des degrés plus limités de préservation de la culture. Il n est pas surprenant de constater que les rapports entre l origine ethnique unique et les origines ethniques multiples des collectivités qui sont arrivées plus récemment sont moins élevés, puisque les membres de ces collectivités ont moins tendance à se mêler au reste de la population que ceux qui résident au pays depuis plus d une génération. Tableau 3 Déclarations des groupes sélectionnés à propos de leur origine ethnique, 1996 Juif Grec Italien Ukrainien Allemand Portugais Antillais Chinois Unique Multiples Source : Statistique Canada, Recensement du Canada, À lui seul, le degré d enracinement d une collectivité dans la société ne signifie pas que cette collectivité sera caractérisée par une structure institutionnelle élaborée ou un solide leadership. En fait, la durée de l établissement d un groupe donné ne concorde pas toujours avec le niveau de développement de ses institutions. D une génération à l autre, l attachement au pays source peut diminuer, ce qui peut entraîner un déclin de la capacité des chefs de file de mobiliser les membres d une communauté donnée à s identifier à leur origine ethnique. De même, il ne faut pas présumer que les groupes ethnoculturels arrivés plus récemment ont forcément des intérêts communs et qu ils sont donc plus faciles à mobiliser. Par exemple, la perte de la langue et de la culture d origine peut préoccuper davantage les immigrants de longue date que les immigrants récemment arrivés. La mobilisation dépend en grande partie de l efficacité dont font preuve les institutions communautaires pour répondre aux besoins identitaires de leurs commettants. Ce qui signifie pas qu il n existe aucun modèle de développement commun aux collectivités ethnoculturelles. Certaines conditions sont essentielles au développement des institutions ethnoculturelles et à la formation des chefs de file. Or peu d études ont élaboré un modèle comparatif permettant d évaluer le développement des collectivités et la formation de l identité.

8 8 Identités doubles et multiples On considère souvent les identités doubles et multiples comme étant un phénomène relativement récent. En fait, elles existent depuis un certain temps, comme le montre la documentation sur l identité et le leadership dans les collectivités ethnoculturelles. L enchevêtrement de certains moyens d expression identitaire a souvent caractérisé la phase initiale du développement des institutions dans les collectivités ethnoculturelles. La mesure dans laquelle les chefs de file reflètent la nature multidimensionnelle de la collectivité et leur capacité de faire appel à ses divers éléments peuvent grandement contribuer à la mobilisation de la collectivité. La plupart des travaux sur l histoire des collectivités ethniques du Canada soulignent l importante relation entre l origine ethnique et la religion. Avant les années 60, la société en général accordait une importance considérable à l identité religieuse et le clergé était souvent le mieux placé pour répondre aux besoins des collectivités en matière d aide sociale. À cette époque, les activités gouvernementales étant davantage restreintes qu elles ne le sont aujourd hui, et le rôle des organismes religieux était donc plus grand. Ainsi, les chefs de file de nombreuses collectivités ethnoculturelles et d un certain nombre de groupes ethnoraciaux provenaient des rangs du clergé. L existence de ce qu on pourrait appeler des institutions intersectorielles peut avoir un impact profond sur le degré de vitalité communautaire et le profil des chefs de file d un groupe. Le caractère intersectoriel des institutions s applique également aux relations identitaires dans lesquelles s imbriquent l origine ethnique, le sexe et la langue (p. ex., groupes de femmes ethnoculturelles, groupes francophones multiculturels, etc.). Si ce caractère intersectoriel permet à une institution communautaire d augmenter ses adhérents, il peut également engendrer des conflits, provoqués par des dirigeants qui favorisent la domination d un moyen d expression particulier de l identité. Les recherches futures devront examiner l importante question de la nécessité pour les chefs de file de faire appel à des identités doubles et multiples. Dans certaines collectivités ethnoculturelles et ethnoraciales, la diversité linguistique peut constituer un élément permettant de définir la vie institutionnelle. En ce qui a trait aux langues officielles, ce phénomène est très évident au Québec, où des organismes de défense de l anglais ont fait appel à des membres des collectivités noire et juive (Stevenson, 1999). Toutefois, les membres de ces groupes s identifient davantage à leur groupe ethnoculturel, et les chefs de file de ces collectivités maintiennent des liens officieux avec ceux du principal groupe de défense de l anglais de la province. On observe la situation inverse en Ontario, où les collectivités minoritaires de langue française sont témoins de la croissance des institutions francophones multiethniques (Quell, 2000). D une part, ce phénomène contribue à gonfler le nombre total de francophones en Ontario et à renforcer ainsi l argument selon lequel l État (tant à l échelle provinciale que fédérale) devrait continuer à offrir des services en français. Par contre, les communautés ethnoculturelles francophones et leurs chefs de file remettent en question l identité culturelle traditionnelle des Franco-Ontariens. Les demandes soumises par des

9 9 groupes francophones ethnoculturels ont entraîné une certaine concurrence entre les organismes francophones qui tentent d obtenir le soutien du gouvernement fédéral. En raison de l émergence de groupes qui se définissent en fonction de leur origine ethnique, de leur langue, de leur statut de minorité visible et de leur religion, les chefs de file doivent de plus en plus faire appel à des identités multiples. Les dirigeants de la collectivité sépharade du Québec dominée par des juifs francophones ont souvent recours à ces trois caractéristiques de l identité pour refléter la personnalité de leurs membres. Il en va de même pour les personnes d origine haïtienne et les diverses collectivités arabes, pour lesquelles de tels attachements multiples constituent une réalité de la vie communautaire. On observe une interdépendance croissante entre les identités ethnique et raciale. Comme James Walker le fait remarquer, «les conditions prévalant au Canada encouragent les Antillais non seulement à conserver les caractéristiques culturelles de leur pays natal, mais à garder leur loyauté et leurs liens d identité par rapport à leur île d origine». Il ajoute que le territoire, la classe sociale et l origine ethnique définissent l identité antillaise et que, par conséquent, de multiples organisations sont déterminées en fonction de l île ou de l origine ethnique (Walker, 1984). On considère généralement l attachement multiple comme étant un phénomène qui affaiblit les institutions communautaires, particulièrement lorsqu il se fonde sur des moyens d expression monoculturels de l identité. Tandis que les origines ethniques doubles ou multiples ont tendance à atténuer l identification ethnique, les institutions et les chefs de file communautaires pourraient adapter leur approche afin de saisir ce phénomène qui prend de l ampleur et qui, à ce titre, devrait faire l objet de recherches plus approfondies. Leadership et gouvernance : Première vague Il est essentiel de connaître l évolution des collectivités ethnoculturelles pour comprendre leurs modes de gouvernance, l évolution de leurs leaderships et la formation de leurs identités respectives. La documentation révèle que, dans de nombreuses collectivités, la religion a servi d instrument important au développement institutionnel et s est ainsi révélée essentielle à l établissement des immigrants. De bien des façons, l affiliation religieuse aura été la pierre angulaire des collectivités ethnoculturelles. Les recherchent identifient les modèles migratoires comme étant également importantes dans l étude des communautés ethniques. Les chefs de file ont souvent accompagné les immigrants, particulièrement ceux qui provenaient de la même ville ou du même village. Dans le cas contraire, les chefs de file des collectivités ethnoculturelles ont émergé peu après l arrivée d un groupe donné. Comme nous le verrons, le fait que les immigrants aient été originaires de différentes parties du même pays s est soldé par des rivalités internes entre les collectivités et leurs dirigeants, et de tels conflits se sont manifestés par l entremise des institutions dans la nouvelle société.

10 10 Les ethnies et le clergé L arrivée, après la guerre, des immigrants italiens et grecs a été marquée par la prolifération d organismes dominés par les autorités cléricales ainsi que par la place accordée au village, à la ville ou à la région d origine d un migrant. Les chefs de file des collectivités grecques du Canada avaient tissé des liens très serrés avec l Église orthodoxe grecque (Chimbos, 1980). Les Uniform Church Regulations, publiées par l archevêché grec en Amérique du Nord et du Sud, définissaient souvent les responsabilités et les fonctions de ces chefs de file. Pendant de nombreuses années, le principal organisme décisionnaire des Canadiens ukrainiens était formé des chefs de file les plus éminents de l Église orthodoxe ukrainienne. Pendant longtemps, la participation des autorités religieuses influentes au Comité canadien ukrainien a imprégné cet organisme de cléricalisme. Selon Lupul, la présence du clergé dans les organismes décisionnaires reflétait la structure sociale traditionnelle de l Ukraine rurale, où la vie communautaire avait toujours été axée sur l église paroissiale (Lupul, 1982). Texteira et DaRosa (2000) font remarquer que les églises et les paroisses ont joué un rôle important dans la croissance et l évolution des structures institutionnelles des collectivités portugaises au Canada. Ils soulignent aussi que des groupes d immigrants portugais (principalement de la première génération) vivent près des églises, qui offrent des services religieux quotidiens dans leur langue maternelle (Texteira et Da Rosa, 2000). La transmission de l identité et de la culture juives dépend des institutions qui sont enracinées dans une longue tradition de services à la collectivité. Dans le cas de la communauté juive au Canada, la dimension religieuse est un élément fondamental de son identité. En fait, on soutient généralement que la religion est le point central de l identité juive et que, par conséquent, elle subsume les divers moyens d expression de l origine ethnique. Tout au long du XX e siècle, les chefs de file religieux et séculiers ont coexisté dans la communauté juive. Au début du siècle, les immigrants de l Europe de l Est, composés de nombreux groupes ethniques, ont fondé des synagogues représentant le pays d origine ou, dans le cas des juifs polonais, leur ville ou village d origine. Comme le mentionne Speisman (1979), ces synagogues étaient bien plus que des endroits où l on pouvait prier : il s agissait de fraternités (landmanschaften) où l immigrant pouvait établir des liens avec des juifs qui avaient partagé son expérience européenne, dont il connaissait les familles dans son pays d origine et sur lesquels il pouvait compter pour obtenir de l aide durant les périodes difficiles. Les immigrants juifs ont généré un nombre important de sociétés d aide mutuelle fondées sur la région, la ville ou le village. Par la suite, les institutions du groupe le mieux établi ont assumé les fonctions de ces organisations par l entremise de groupes de coordination ou de fédérations (Tulchinsky, 1992). Quant aux immigrants syriens, le prosélytisme déployé par les groupes religieux établis ainsi qu un engagement envers leur identité ethnoreligieuse figurent parmi les principaux facteurs qui ont contribué à l élaboration de leurs propres institutions religieuses. Dans la communauté libanaise, l importance des groupes religieux dépendait du rôle qu ils jouaient dans leur pays d origine, où le pouvoir des églises et des mosquées ne se limitait pas aux fonctions cérémonielles traditionnelles. Pour les chefs de file des collectivités

11 11 libanaises, les institutions religieuses définissaient principalement l identité. Dans les deux communautés, les pionniers ont se sont regroupés en factions, généralement en fonction de leur village d origine, de leurs antécédents religieux et de leurs penchants personnels. Après la Deuxième Guerre mondiale, la construction des mosquées et la fondation d associations religieuses devint nécessaire en raison de l arrivée massive d immigrants musulmans. Dans le cas des asiatiques méridionaux, la religion et l origine ethnique furent intimement liées. Les Sikhs et les Ismaïliens se sont établis en tant que groupes ethniques fondés sur la religion, et ont préféré s identifier en fonction de leur religion (Johnston, 1984). Pour presque tous les autres asiatiques méridionaux, l origine ethnique et la religion se renforcent mutuellement. Soit le groupe ethnique partage sa religion avec les membres d autres groupes ethniques (p. ex., les Hindous du Gujarat), soit plusieurs sous-groupes religieux font partie d une population ethnique (p. ex., les Fidjiens). Comme le mentionne Williams (1997), la communauté noire considérait en grande partie l église comme une institution faisant la promotion de l identité collective et de la famille. Au début du XX e siècle, la communauté noire a établi des églises pour rassembler ses divers groupes religieux. La formation à Montréal vers 1910 de la Union Congregational Church (qui est plus tard devenue la Union United Church) fut la pierre angulaire de la vie institutionnelle qui s est subséquemment développée dans cette ville. Sous la direction du révérend Charles Este, la Union United Church a permis d unifier une population diversifiée, et il était considéré par de nombreux individus comme étant l unique chef de file de la collectivité (Williams, 1997). L histoire des collectivités révèle l existence, pendant leurs phases initiales d établissement, de liens solides entre l identité ethnique et l identité religieuse, sur le plan de la gouvernance comme sur celui du leadership. En général, avant les années 60, les chefs de file n étaient pas élus, les structures n étaient pas établies à la suite d élections et l État intervenait de façon limitée dans ce qui était alors considéré comme relevant du domaine privé. Même si l État fournissait un certain soutien institutionnel, les organismes communautaires étaient généralement tenus de fournir des services à leurs membres. Place à la sécularisation, à la démocratisation et à la professionnalisation Depuis les années 60, le déclin universel de la religion structurée a un impact sur le prestige et l influence du clergé et, dans de nombreux cas (et non dans tous les cas), le leadership communautaire repose davantage sur des organismes séculiers (Lupul, 1982). Ces changements reflètent ceux de la société en général, dont les services ne sont plus offerts par le clergé. La sécularisation eut tendance à renforcer la dimension ethnoculturelle de l identification d un groupe et, encouragés par l État, les organismes ethnoculturels ont été en grande mesure capables de combler le vide institutionnel créé par l absence du clergé. Les organismes ethnoculturels séculiers ont dû modifier leur modèle de gouvernance et adopter une approche à la sélection des dirigeants qui était davantage axée sur la participation des membres. Ces changements étaient conformes à l évolution de la nature et des besoins de l électorat dans le nombre croissant de

12 12 collectivités. Il s agissait d un processus d évolution qui variait d un groupe à l autre. Pourtant, la légitimité des institutions était de plus en plus liée au caractère représentatif réel ou perçu d un organisme communautaire donné. Ainsi, le développement institutionnel a fini par être associé à l introduction de processus démocratiques ou quasidémocratiques dans la sélection des chefs de file des collectivités. La crédibilité d une organisation est désormais associée à l impression que les membres ont la possibilité de participer à la gestion des affaires de la collectivité. Dans ces conditions, le profil du chef de file communautaire s est particulièrement modifié au sein des groupes établis depuis longtemps. Enfin, certaines collectivités ont pu établir des structures bureaucratiques et engager du personnel pour mettre en œuvre leur programme et une grande partie de la documentation sur les collectivités ethnoculturelles du Canada reflète ces changements. Le modèle décrit ci-dessus se reflète dans les documents historiques et les études sociologiques sur le leadership et la gouvernance des groupes ethnoculturels. Depuis 1970, un groupe d individus plus jeunes, séculiers et libéraux assume des postes de chefs de file dans la communauté italienne (Ramirez, 1989). Ce phénomène est perçu comme un signe tangible de l impact non-négligeable de l immigration récente sur les structures traditionnelles de la communauté. À Toronto, un groupe de personnes plus jeunes, exerçant surtout des professions libérales, a pris le contrôle du conseil communautaire. On dit que cet apport de «sang nouveau» a bouleversé l ordre établi et a particulièrement menacé l influence traditionnelle du clergé sur la communauté italienne. On a pu observer une situation semblable dans la communauté grecque. Selon Chimbos (1980), des immigrants plus scolarisés et plus libéraux ont commencé à assumer des rôles de chefs de file dans les organismes communautaires grecs à partir des années 60. Ces organismes ont constitué des conseils d administration formés de membres en règle, et ont donc intégré des structures appropriées pour faciliter le déroulement de ce processus. Des candidats indépendants ou faisant partie d une coalition se sont présentés et ont utilisé les médias communautaires pour transmettre leur message. Lorsqu on examine la structure de prise de décisions des collectivités grecques du Canada, on constate que les chefs de file sont principalement recrutés dans les classes sociales et économiques élevées. Forts de leurs succès sur le plan professionnel, ces chefs de file désirent devenir les dirigeants communautaires pour le défi, le prestige et la publicité associés à ces rôles (Chimbos, 1980; Iannou, 1983).

13 13 Tableau 4 Professions des représentants officiels des organismes grecs au Canada, 1976 (Montréal, London, Toronto et Vancouver) Dirigeants Profession Nombre % Professions libérales 15 19,0 Propriétaires de petites entreprises 32 40,5 Travailleurs qualifiés, ventes et gestion 27 34,1 Travailleurs semi-qualifiés et non qualifiés 5 6,4 Total ,0 Source : Chimbos, Peter D., The Canadian Odyssey : The Greek Experience in Canada. Toronto, McClelland and Stewart, Les collectivités établies ont évolué de plus en plus lentement vers la démocratisation. Selon un auteur (Lupul, 1982), malgré son engagement envers les «principes chrétiens» (qui n ont jamais été définis avec précision, mais qui évoquent du moins l anticommunisme), le Comité canadien ukrainien était indubitablement un organisme séculier. Il a été formé en 1940 à la suite de négociations entre une poignée de collectivités existantes. Les organismes membres étaient divisés en deux catégories : la première était composée de cinq groupes qui existaient avant la création du CCU. On avait accordé à ces groupes un droit de veto relatif à toutes les décisions et, en raison de leur pouvoir et de leur influence, on les a surnommés le «Big 5». Dans le deuxième camp, on comptait l ensemble des autres organismes membres de la communauté ukrainienne du Canada, fondés après Au fil des ans, cette structure de votes a engendré des conflits. À la longue, le Big 5 ne pouvait plus prétendre s exprimer au nom d un nombre suffisant de membres de la communauté ukrainienne. La structure de votes s est révélée de moins en moins attirante aux yeux des jeunes membres de la communauté qui désiraient reproduire un modèle démocratique pour gérer les affaires de la communauté ukrainienne. Par conséquent, la structure de votes en deux volets a fini par être éliminée. Selon Heydenkorn et Radecki (1976), les immigrants polonais n ont pas d emblée formé un groupe fondé sur l identité; le phénomène d identification est apparu plus tard et seulement grâce aux efforts de quelques chefs de file dévoués. Ces derniers ont généré un engagement fondé sur une langue et une religion communes au sein de la paroisse polonaise et d un certain nombre d organismes séculiers. Depuis les années 70, les dirigeants du Congrès canadien-polonais, en ciblant non seulement la première génération d immigrants mais également leurs enfants, ont empêché une défection à grande échelle de la communauté canadienne polonaise. Les chefs de file de cette communauté conviennent que nombre d organismes cesseront d exister lorsque leurs membres mourront ou prendront leur retraite. Cela touchera particulièrement les associations de combattants et d anciens combattants.

14 14 Au sein de la communauté juive canadienne, qui compte près de 150 ans d expérience en développement institutionnel et en leadership, la professionnalisation des employés et des chefs de file bénévoles des organismes juifs est à la hausse. Cette tendance importante touche l exercice du pouvoir et se manifeste dans la plupart des organisations associées à la gestion communautaire, comme les organismes collecteurs de fonds ou les fédérations, ainsi que les organismes qui défendent principalement des causes politiques et les droits de la personne, comme le Congrès juif canadien et B'nai Brith Canada. Waller (1993) soutient toutefois que l accès au véritable pouvoir demeure l apanage de ceux qui participent à la prise de décisions au sein d organisations dont les politiques et mesures ont le plus d impact sur la vie des Juifs. Enfin, les fonctionnaires des collectivités les véritables dirigeants de la plupart des organismes juifs jouent un rôle crucial dans le processus politique. À mesure que ces organismes se sont professionnalisés, les débouchés d emploi dans la fonction publique juive se sont multipliés. Nouvelles vagues : Adaptation et défis Les courbes d immigration au Canada se sont modifiées considérablement au cours des 30 dernières années. Comme nous pouvons le constater dans le tableau ci-dessous, la plupart des immigrants au Canada sont désormais originaires d Asie et du Moyen-Orient. Environ les trois quarts des nouveaux immigrants proviennent d Asie, d Afrique, du Moyen-Orient, de l Amérique centrale et de l Amérique du Sud et sont des minorités visibles, au sens où l entend le Recensement du Canada. Tableau 5 Place of birth = Lieu de naissance des immigrants, par période d immigration, 1996 U.S = É.-U. et Europe; Asia = Asie et Moyen-Orient; All other = Autres; Before 1961 = Avant 1961 / / / Source : Statistique Canada, Le Quotidien, novembre 1997.

15 15 D ici le recensement de 2001, il est vraisemblable qu un Canadien sur cinq sera né à l extérieur du pays. Quant au développement rapide des institutions, on observe certaines similitudes entre l établissement des groupes nouvellement arrivés et le processus initial des collectivités établies depuis un certain temps. L identification religieuse et les institutions continuent de jouer un rôle important dans les nouvelles collectivités. L évolution des courbes d immigration a eu un impact certain sur les petites collectivités, lesquelles disposaient déjà d institutions établies et de chefs de file. Les vagues d immigrants ont souvent représenté un défi pour le groupe déjà établi au Canada, en raison des modifications aux structures institutionnelles et du remplacement des chefs de file qu elles ont pu déclencher. Des tensions entre immigrants et non-immigrants au sujet des priorités sociales et culturelles des organismes communautaires ont été observées. Dans certains cas, les institutions établies et leurs chefs de file offraient des services aux nouveaux immigrants de la même communauté. Dans d autres cas, cependant, ces institutions étaient incapables de répondre aux besoins des membres nouvellement arrivés; ces derniers durent donc créer leurs propres institutions et choisir leurs propres chefs de file. Après 1960, l origine diversifiée des immigrants s est soldée par une prolifération d organismes communautaires, ce qui refléta le caractère de plus en plus multiethnique de la population. Toutefois, au cours des années 80, il est devenu plus difficile d établir une infrastructure institutionnelle fondée sur l identification ethnoculturelle. Cet état de fait était en partie attribuable aux efforts qu a déployé le gouvernement pour identifier les besoins des communautés et y répondre par l entremise des institutions de l État, tout en réduisant considérablement le soutien aux organismes qui font la promotion de l identité ethnique. L essor de l État-providence a vu le gouvernement provincial prendre la relève dans le dossier des principaux services auparavant fournis par les organismes communautaires. Dans le cas de la population chinoise, les organismes communautaires qui employaient des bénévoles et des travailleurs sociaux professionnels maîtrisant le chinois ont néanmoins continué d aider les salariés à faible revenu, les aînés et les nouveaux immigrants. La rencontre des nouveaux immigrants chinois et de la population établie s est soldée par des changements chez les chefs de file des institutions et ce, à travers le pays. Ceux qui avaient dû affronter la discrimination et qui estimaient que l adaptation, et non la confrontation, était la stratégie la plus efficace, ont pris le contrôle des organismes communautaires depuis longtemps établis. Les jeunes membres des collectivités, surtout des professionnels, étaient plus enclins à remettre en question le système. En Ontario, les organismes établis depuis longtemps, dont la Chinese Benevolent Association (CBA) et le Chinese Community Centre, n ont pas perdu toute leur pertinence; or, elles ne jouissent plus de la prééminence et de l influence que leur conféraient auparavant leurs fonctions de «courtier culturel». Des activistes sociaux, de jeunes professionnels et de nouveaux immigrants en sont venus à remettre en question le droit de ces organismes de parler au nom de la communauté chinoise. L apparition sur la scène sociale de groupes qui possédaient leur propre capital économique et culturel et qui

16 16 constituaient ainsi une source indépendante de pouvoir a transformé la structure sociale et économique de la communauté. Après 1967, les professionnels chinois ont augmenté en nombre et donné aux communautés une orientation plus activiste. Ils ont formulé des plans pour résoudre des problèmes communautaires, travaillant souvent par l entremise de nouvelles organisations comme la Mon Sheong Foundation, à Toronto, et l organisme SUCCESS, à Vancouver. Le travail de ces personnes a engendré un nouveau type de «politiques». Les organismes sont de plus en plus conçus et administrés par un groupe de jeunes professionnels chinois formés au Canada. Les travailleurs sociaux et les professionnels se sont ancrés dans des postes clés de médiation entre les travailleurs chinois et le gouvernement canadien (Tan et Roy, 1985). Grâce à leurs efforts organisationnels et à la levée de fonds, ces travailleurs sociaux et communautaires ont mis l accent sur le statut de minorité ethnoraciale des Chinois afin d obtenir des subventions gouvernementales, en vertu des politiques et programmes relevant du multiculturalisme. Les crises peuvent se révéler d importants facteurs de mobilisation communautaire et de formation des chefs de file. Durant la Deuxième Guerre mondiale, des chefs de file issus de la communauté nippo-canadienne se sont mis à clamer le traitement équitable et le bien-être de leur communauté. En décembre 1945, le gouvernement fédéral, plutôt que de rétablir le droit à la citoyenneté des Canadiens japonais, a pris des mesures pour rapatrier les membres de cette communauté au Japon. Dans le sillon de cette tourmente qui frappait la communauté nippo-canadienne est née une puissante volonté de bénévolat et de collaboration. Formée en 1949, l Association nationale des citoyens canadiens japonais (ANCCJ) avait pour objectif de veiller à ce qu aucun Canadien japonais ne soit rapatrié contre sa volonté. Un groupe de revendication a donc été établi afin de négocier avec le gouvernement fédéral. À la fin des années 70, la communauté japonaise a approché le gouvernement fédéral pour négocier un accord visant à redresser la situation des Japonais canadiens internés durant la Deuxième Guerre mondiale. L Association nationale des citoyens canadiens japonais, devenue la National Association of Japanese Canadians, s est efforcée de prendre contact avec des groupes qui s étaient dissociés des anciens chefs de file nationaux (Kobayashi, 1992). Les communautés scrutées à la loupe De nombreuses organisations ethniques de l Asie méridionale se sont formées de façon officieuse au début des années 70. Elles facilitaient le contact entre ses membres alors qu ils vivaient leurs premières expériences au Canada (Buchignani et coll., 1985). Au milieu des années 80, on comptait quelque 200 organismes sud-asiatiques, alors qu il n existait en 1971 qu une poignée d organismes. L essor des institutions communautaires (associations ethniques, temples, mosquées, autres organisations religieuses, écoles et cours de langue) s est avéré fondamental dans la vie des Canadiens d origine sud-asiatique. Cette croissance des communautés sud-asiatiques est le résultat de

17 17 l augmentation de la population, certes, mais également d autres facteurs, dont l aide apportée par les autorités fédérales et provinciales au développement institutionnel. Si nombre d organisations nationales et sud-asiatiques ont été créées tant à l échelle locale que nationale, elles n ont jamais bénéficié du même soutien qu ont reçu les associations ethniques locales. En raison des différences entre groupes ethnoculturels sud-asiatiques, les Cinghalais, les Sikhs et d autres ethnies ont eu tendance à former leurs propres associations. La multiplicité des groupes sud-asiatiques est le reflet de la divergence des pratiques et croyances hindoues et n a donc pas contribué à unifier les Hindous. Les immigrants originaires du nord de l Inde (et qui parlent principalement le hindi et le panjabi) sont, de tous les Hindous, ceux qui tiennent le plus aux temples hindous. C est dire que les Hindous originaires du Gujerat, du Bengale et des Fidji, plusieurs groupes originaires de l Inde du Sud ainsi que les Tamouls du Sri Lanka ont eu tendance à former leurs propres organismes religieux. Ce n est qu en 1983 que le Vishva Hindu Parishak de Vancouver a organisé une conférence nationale dans le but de constituer le Hindu Council of Canada (Buchignani et coll., 1985). En Asie méridionale, l hindouisme fonctionne dans un univers social composé entièrement de croyants dont la vie séculière est structurée selon des principes hindous. Au Canada, les Hindous forment un groupe dispersé sur le plan géographique. Les Canadiens originaires d Asie méridionale ont tendance à considérer les associations d un point de vue ethnique; si les Bengalais ou les Pakistanais désirent créer une association religieuse, ils privilégient une association de Bengalais ou de Pakistanais, plutôt qu une association qui regroupe ceux qui croient à la même religion. De tous les groupes religieux de l Asie méridionale, les Sikhs sont ceux qui déploient le plus d efforts pour bâtir des institutions religieuses communautaires. On considère que l avenir des organismes communautaires est incertain; en effet, au moment où les institutions de la communauté asiatique méridionale possèdent des fondements solides, on observe un déclin du soutien des gouvernements. Ainsi, les individus qui joueront un rôle privilégié au sein d associations, de l entreprise privée et du leadership communautaire auront un impact déterminant sur l identité sud-asiatique, particulièrement ceux qui seront en mesure de définir ce qu est un Canadien d Asie méridionale. Il est possible que les nouveaux immigrants prennent le contrôle des associations, puisque celles-ci ont été créées par des immigrants et qu elles reflètent généralement leurs intérêts. Le cas échéant, une marginalisation des adultes de la deuxième génération et, par ricochet, un déclin de leur participation aux affaires organisationnelles pourrait être observée (Buchignani, 1985). À part certaines organisations sikhs, il existe présentement très peu d organismes sud-asiatiques au sein desquels la deuxième génération est bien représentée parmi les membres actifs. Si ces associations passent aux mains des membres de la communauté nés au Canada, elles pourraient se révéler d importants outils de la conservation ethnoculturelle. D aucuns considèrent que l identité religieuse dépend de la personnalité des dirigeants ecclésiastiques. Dans son étude sur la politique des Noirs à Toronto (jusqu en 1950),

18 18 Henry (1981) analyse l incapacité des membres noirs du clergé de faire preuve d un leadership communautaire efficace, soulignant un contraste effarant entre la possibilité de faire preuve de leadership et le rendement réel. Selon Williams (1997), après la Deuxième Guerre mondiale, les différences entre les immigrants noirs récents et établis sont devenues apparentes. Cette auteure ajoute que les «noirs de vieille souche» se conformaient aux valeurs et mœurs des temps anciens, tandis que les immigrants d après-guerre, qui ont contribué au repeuplement de la communauté noire, possédaient des valeurs différentes. Ces immigrants ont rajeuni les anciennes associations communautaires et en ont créé de nouvelles. Au début des années 60, l environnement institutionnel de la communauté noire avait été considérablement transformé, notamment en raison de l émergence d associations insulaires créées principalement par les Noirs des Antilles. Ces groupes antillais ont aidé leurs membres à se trouver des emplois et à survivre au choc culturel. Les membres visitaient des malades et transmettaient des messages à des parents restés dans le pays d origine, renforçant ainsi les liens entre les familles et les amis au pays et à l étranger (Williams, 1997). À Montréal, la première association antillaise fut l Association jamaïcaine de Montréal, fondée en 1962, suivie par la Guyanese Association, créée en 1963, et la Trinidad and Tobago Association, établie en Malgré la popularité de ces associations dans les années 60, les membres de la communauté noire n acceptaient pas tous les groupes antillais. Dans certains cercles intellectuels, des étudiants dénonçaient le concept d association antillaise. À la fin des années 60, on observa une hausse de l identification raciale, c est-à-dire du fait d être noir, peu importe le pays d origine. Une génération plus jeune, formée d un nombre important d étudiants, estimait que les problèmes raciaux que rencontraient la plupart des Noirs les unifiaient et transcendaient les différences ethniques. À mesure que s intensifiaient les problèmes au sein des institutions (c.-à-d. les tribunaux, les politiques publiques, les médias, l application de la loi, l éducation, etc.), il devint évident que le meilleur moyen de lutter contre la discrimination institutionnelle était l action collective concertée. Plutôt que de s exprimer chacun de leur côté, les Noirs des années 70 se regroupèrent pour établir un solide leadership qui s exprimait au nom de la communauté. Ils croyaient qu une voix unique et une stratégie unifiée étaient la meilleure approche pour résoudre les problèmes de la communauté noire de Montréal. La mise sur pied d organismes-cadres représentant les intérêts des organisations de Noirs fut un événement déterminant. Il demeure néanmoins nécessaire d évaluer dans quelle mesure le regroupement des organismes s est révélé fructueux pour les communautés noires, à l échelle locale comme à l échelle nationale. Les Canadiens d origine arabe forment un groupe hétérogène, composé de nombreuses communautés ethnoculturelles et géographiquement dispersé. Ils ont toujours eu du mal à supporter certains types d institutions, telles les écoles paroissiales ou privées. En outre, les immigrants arabes d après-guerre n ont pas établi d organismes de bienfaisance fondés sur l origine ethnique. (Abu-Laban, 1980), mais plutôt diverses institutions religieuses et associations bénévoles, formées en collaboration avec les pionniers ou leurs descendants. Certains de ces groupes furent nommés d après le pays ou le village

19 19 ancestral, alors que d autres étaient restreints à un groupe d âge, une catégorie professionnelle ou un sexe particulier. Abu-Laban (1980) explique que les organisations officielles étaient surtout des associations locales s étant dotées d une mission sociale, culturelle ou politique. Même si les individus d origine arabe ne sont pas toutes musulmanes, leur arrivée massive au Québec, en Ontario et, dans une moindre mesure, en Alberta depuis les années 70 a incité les chefs de file religieux à assumer un rôle important dans les communautés arabes. En 1972, la création du Council of Muslim Communities of Canada (CMCC) est née d une ferme croyance en la débrouillardise et en un sentiment que seule cette entité pourrait unifier la communauté, étant donné son affiliation avec un grand nombre d associations musulmanes situées partout au Canada. Les immigrants musulmans d après-guerre étaient d origines nationales mixtes (Arabes, Pakistanais et, dans une moindre mesure, Antillais, Yougoslaves, Albanais et Bulgares, entre autres). Ils étaient tous liés par leur foi en l Islam une religion fondée sur la conception d une nation islamique unifiée qui ne tient pas compte de l origine ethnique. Comme le fait remarquer Abu-Laban (1980), de nombreux groupes musulmans ont mis l accent sur la religion au dépens de la nationalité. Durant les années 80, on affirmait que les communautés musulmanes du Canada faisaient face à un dilemme en ce qui concerne le leadership : quel était le type d imam qui pouvait le mieux assumer ces fonctions dans les villes canadiennes? D après une enquête effectuée par Abu-Laban, le meilleur type d imam serait celui qui combine une formation religieuse supérieure avec une connaissance approfondie du mode de vie nord-américain. Une étude récente des musulmans de l Alberta révèle que le nombre d institutions islamiques a augmenté et que les mosquées et les écoles islamiques jouent un rôle de plus en plus important dans l intégration des immigrants (Waugh, 1999). Selon une étude portant sur les Canadiens pakistanais, les immigrants du Pakistan désirent préserver leur identité en tant que peuple possédant sa propre langue, sa culture et ses traditions particulières, mais ils préfèrent être connus comme une communauté religieuse plutôt que comme un groupe ethnique et politique (Buchignani, 1985). Dans la communauté vietnamienne, on compte une grande diversité d organismes communautaires. Dorais (2000) attribue cette situation au nombre considérable de professionnels pouvant facilement jouer le rôle de chefs de file ethniques. Lorsque la première vague de réfugiés vietnamiens est arrivée en , les associations durent modifier leurs objectifs, consacrant leurs efforts à accueillir et à recevoir les nouveaux arrivants. Ils changèrent également de nom afin de refléter la nouvelle composition et les politiques de la communauté. L Association des étudiants vietnamiens de Montréal devint donc la Communauté vietnamienne au Canada, région de Montréal; l Association of Vietnamese Patriots fut rebaptisée General Union of Vietnamese in Canada, puis, en 1989, Congress of Vietnamese in Canada. En 1980, toutes les associations locales d aide mutuelle qui s affichaient anticommunistes s affilièrent à la Fédération vietnamienne du Canada, établie à Ottawa. Cette organisation devint ainsi la principale voix des résidents canadiens d origine vietnamienne; elle avait le

20 20 mandat de favoriser la solidarité entre les associations vietnamiennes au Canada, de conserver et de développer la culture vietnamienne, et de faire la promotion de l aide mutuelle et de la responsabilité communautaire. Ici encore, la dimension religieuse de la vie communautaire fut fort importante, le bouddhisme contribuant toujours grandement au maintien de l identité culturelle vietnamienne. En fait, les temples bouddhistes sont souvent des endroits de conservation de la culture et de la langue d origine. Orientations actuelles et futures en matière de recherche L ouvrage fondamental de Raymond Breton sur la gouvernance des communautés ethnoculturelles fournit des renseignements permettant de mettre en contexte l histoire de la communauté, résumée grâce au sondage d opinions effectué auprès des membres et des chefs de file. Ce lien entre les travaux historiques et sociologiques est essentiel à la compréhension accrue de la façon dont la gouvernance et le leadership eurent un impact sur l identité. Effectué en 1979, le sondage de Breton et al. fournit un important aperçu de la façon dont le leadership était perçu durant cette période; aussi toute analyse des conclusions de cette étude doit tenir compte de l évolution de la situation des communautés respectives. Il serait utile d effectuer un sondage semblable dans le contexte actuel afin d examiner les changements de l opinion de la communauté sur l état du leadership et de la gouvernance. Un sondage national sur le leadership et les organismes, qui toucherait un large éventail d indicateurs de l identité (p. ex., la langue, la religion, les Autochtones, le sexe, l orientation sexuelle, etc.), permettrait de comparer l état de l identité ethnoculturelle et de la vie institutionnelle de divers groupes. Dans les pages qui suivent, nous suggérons un certain nombre de secteurs de recherche qui mériteraient plus d attention. Accès au leadership Parmi les questions examinées par Breton, mentionnons le moyen de devenir un chef de file communautaire. L éducation est jugée le facteur le plus important dans l accès aux rôles de chef de file, aux yeux des répondants des communautés qui ont répondu au sondage, à l exception des répondants juifs. En effet, les réponses des diverses communautés reflètent les modèles historiques décrits dans les sections précédentes concernant le type de chefs de file qui ont émergé dans un certain nombre de communautés.

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